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LETTRES DE LA GUICHARDAYE

De la Mission de Saint^Joseph à Goyogoûen^ le 8 Juillet 1673.

Monsieur mon très honoré et très bon père,

Pax Cliristi.

J'ai reçu la lettre que tout l'amour, toute la tendresse et toute la bonté d'un véritable père vous ont fait m'écrire, avant que vous eussiez reçu aucune des miennes, depuis que je vous ai quitté. Je reconnus bien votre main en la recevant, avant de l'ouvrir, et je me trouvai, à la seule vue, saisi du même respect que j'aurais dû avoir en votre présence ; ce qui ne me permit pas d'en commencer la lecture, qu'après l'avoir baisée, que la tète nue et tout le corps dans la posture d'un fils humilié devant son père. Souffrez que je ne vous dise pas tout le reste des mouvements que la nature, pour lors, me lit ressentir ; c'est

(1) Le cahier de la Guichardaye commence par ces mots : Recueil des Lettres du P. de Carheil, jésuite, mort en odeur de sainteté, né à la Guichardaye, le 16 août 1781.

C'est la naissance du recueil, bien entendu!

assez de vous dire que, si, en m'écrivant, vous avez expérimenté les sentiments que la nature produit dans le cœur d'un père, comme il était facile de m'en apercevoir, j'expérimentais réciproquement, en lisant votre lettre, tous ceux qu'elle produit dans le cœur d'un lils. Ils furent différents selon la diversité des choses que vous m'écriviez : le premier, qui fut suivi par après de tous les autres, fut une vive impression que lit dans mon esprit la pensée que, sans avoir vu aucune des lettres que je vous écrivais, étant encore en France, vous n'aviez pas laissé de me vouloir écrire, et que, cédant le droit naturel que vous aviez d'attendre d'être prévenu, vous n'aviez point douté vous même de me prévenir.

Pouvais-je ne pas admirer cette bonté et n'en être pas touché sensiblement? Non, mon très honoré père, ne croyez pas que j'aie été si longtemps sans vous écrire et que j'aie si peu connu mon devoir. Il est vrai que j'ai tâché de retrancher tous les dérèglements ordinaires à l'amour naturel des enfants envers leur père, qui quelquefois les porte à quitter Dieu, comme s'il n'était pas le premier des pères; je n'ai jamais cru qu'il en fallût détruire la substance, puisque je ne pouvais ignorer qu'il est le premier amour après celui de Dieu. Ne doutez donc pas que je ne vous aie écrit, avant que de venir dans le Nouveau- Monde ; mais la Providence divine n'a pas voulu permettre que mes lettres vous fussent rendues, pour des raisons que nous devons adorer sans les

connaître, puisqu'il ne le permet. Je le prie de vouloir que celle-ci le soit et qu'elle vous donne la consolation que vous me témoignez en attendre. J'espère qu'il le voudra et que j'aurai la satisfaction de savoir que vous vivez encore, après l'avoir reçue, et qu'elle vous aura consolé en quelque chose.

Je ne crois pas vous pouvoir rien dire plus oétaiu sur capable de vous causer de la consolation qu'en vous informant de toute la suite des mfséricordes divines en mon endroit, depuis notre séparation et mon entrée en la sainte Compagnie où je suis, comme vous m'avez informé vous-même de tout l'état passé et présent de notre famille. Je vous dirai donc, mon très aimé et aimable père, qu'après avoir reçu votre bénédiction à mon départ, que vous me donnâtes avant que je pensasse à vous la demander selon mon devoir, je me rendis au même lieu où vous aviez dessein de m'envoyer avec mon frère, pour y faire nos exercices, mais où Dieu voulait que j'en fisse d'autres que ceux auxquels vous me destiniez. Je les commençai un jour après que j'y fus arrivé ; je ne crus pas devoir m'arrèter plus longtemps à voir toutes les curiosités d'une ville dans laquelle je ne souhaitais que la maison du noviciat.

J'y fus présenté par un de nos Pères au son noviciat. nombre des novices, comme parmi des anges visibles, près desquels j'oubliai tout ce qu'il y a sur terre, pour n'être plus uniquement qu'à Dieu.

Dès le moment que je me donnai à lui, il sembla aussi se donner à moi : il répandit ses grâces sur moi avec tant d'abondance et me donna un mépris si universel de tout ce que les hommes estiment le plus, que je n'ai jamais eu la moindre pensée de retourner au monde et de reprendre ce que j'avais quitté.

Sa régence. Je dcvais, sclou la coutumc, être deux ans écolier au noviciat; mais mes supérieurs me dispensèrefît de cette obligation, en m'envoyant à Amiens, ville capitale de la Picardie, six mois avant le temps ordinaire, pour prendre la place d'un régent de cinquestre (cinquième), qui était mort dans le collège que nous y avons. Ce fut là que je commençai à enseigner aux autres ce que je n'avais appris que par vos soins et dont tous ceux que j'aurai enseignés vous seront redevables aussi bien que moi.

Ses premiers Après ccs six mois qui me restaient pour J"'^"-^- atteindre la tin de mon noviciat, je fis mes premiers vœux de religion : je les fis de toute l'étendue de mon cœur, de toute la plénitude de ma volonté et de toutes les forces de mon âme, en m'en gageant à une pauvreté, chasteté et obéissance perpétuelle dans laquelle je veux vivre et mourir, afin qu'étant privé de tous les biens temporels par la pauvreté, de tous les plaisirs par la chasteté, de toutes mes inclinations par l'obéissance, je n'aie que Dieu pour mon unique bien, pour mon unique plaisir et pour unique objet de ma volonté.

Depuis mes vœux faits, je continuai encore une année de régence dans la même ville, après laquelle je fus envoyé à Rouen, capitale de la Normandie, où je demeurai quatre ans, avec plus de succès et de satisfaction publique de toute la ville que je n'en pouvais souhaiter. Avant que d'en sortir, j'y appris la mort de mon oncle Dom Guillaume de Carheil, religieux de Prières (1), auquel après avoir rendu tous les devoirs que la piété demandait de moi, je me crus obligé de vous écrire, pour vous témoigner que l'état où je suis ne m'avait pas rendu insensible à une perte que je savais vous être sensible. J'écrivis aussi à mon frère René, pour lors écolier à Rennes, et dont j'avais reçu une lettre ; mais comme je ne pus ensuite avoir aucune de vos nouvelles, j'appréhendai que Dieu ne trouvât encore en moi quelque affection un peu trop naturelle, qui l'eût obligé à me priver de la consolation d'une de vos lettres. Cette appréhension fut cause que je désistai pour lors de vous écrire, jusqu'à ce que Dieu ne me fît connaître plus évidemment sa volonté, que je ne connaissais pas assez clairement.

De Rouen, je fus envoyé à La Flèche pour y Dernières répéter une année entière la philosophie et y être ^""^"' préfet de nos pensionnaires philosophes. De La

(1) L'abbaye de Prières, en Billiers (Morbihan), n'est pas entièrement disparue. Elle est occupée par une famille très chrétienne qui vient de s'allier, en la personne de M. Francis Le Masne, à la vieille famille des Le riouvello.

Flèche, j'allai à Tours poLir y enseigner la rhétorique et j'y fis un poème sur la naissance du Dauphin, qui naquit pour lors. Mes supérieurs l'ayant jugé digne d'être imprimé à Paris, je ne doutai nullement que je ne fusse obligé de vous l'envoyer, comme un fruit de tout ce que vous ont coûté mes études, afin que vous eussiez la consolation de voir que vous ne l'aviez pas employé tout à fait inutilement. Mais je vois bien que je n'ai pas été plus heureux cette seconde fois que je ne l'avais été la première, et que Dieu n'a pas voulu jusqu'à présent se servir de moi pour vous consoler. Après la rhétorique de Tours, j'eus ordre d'aller à Bourges pour l'étude de la théologie, que nous faisons immédiatement avant que d'être prêtres. Comme cette ville est sous la protection de mon cher patron saint Etienne, aussi je reçus, pendant quatre ans, des faveurs du ciel que je ne dois pas vouloir déclarer, et quand je le voudrais, je ne saurais les expliquer, puisqu'elles sont infinies et que la moindre est préférable à tout ce que le monde fournit de plus aimable à ceux qui se donnent éternellement pour son amour. Vocation Je prcssais, il y avait longtemps, tous mes Supérieurs en France et notre Révérend Père Général à Rome de me permettre de quitter l'Europe pour passer, au travers des mers, à la conquête des peuples les plus éloignés et les plus barbares que je savais n'être pas éclairés des lumières de la foi et vivre encore dans l'idolâtrie.

apostolique.

J'avais toujours été refusé et on me destinait toujours à des euiplois plus éclatants que celui auquel je me sentais porté intérieurement. Il m'était toutefois impossible d'éteindre le feu que je sentais brûler dans mon cœur pour les pauvres barbares. Tout ce que l'on faisait pour l'éteindre ne servait que pour l'allumer de plus en plus. Je redoublais toujours mes prières plus fortement, j'apportais toujours de nouvelles raisons à mes Supérieurs et leur exprimais mes désirs si vivement, qu'enfin ils jugèrent qu'un désir si constant, une résolution si inébranlable ne pouvait procéder que de la volonté de Dieu, à laquelle ils ne devaient nullement s'opposer. Ils m'accordèrent donc ce que je leur demandais avec tant d'instance. Vers la fin de ma théologie, notre Père Général écrivit de Rome au Père Provincial qu'il se hâtât de me faire recevoir l'ordre sacré de prêtrise, et qu'après l'avoir reçu, je partisse pour le Canada au premier embarquement, qui se devait faire en peu de temps.

Que ne puis-je verser dans votre cœur, mon sa joie d'être très cher père, la joie que je ressentis lors- ^^'^^'onnatre. qu'on m'apporta cette heureuse nouvelle, pour vous consoler ! Quelles actions de grâces ne rendis-je point à mon Dieu de ce qu'il m'avait choisi pour aller porter les lumières de son Évangile aux nations infidèles, parmi lesquelles je pouvais espérer de mourir pour lui et remplir, par ma mort, le nom du premier de tous

les martyj's qu'il m'a fait donner par son Église dans mon baptême. Je courus aussitôt à notre chapelle, je me prosternai au pied de l'autel devant le Très Saint-Sacrement; je lui dis, pour le remercier, tout ce que le transport de ma joie et un vif sentiment de reconnaissance me purent suggérer; je me consacrai à lui en qualité de victime, afin qu'il m'immolât au salut des peuples pour la conversion desquels il m'avait choisi; je lui offris mon cœur pour les aimer du même amour dont il les a aimés, mourant en croix, et pour ne craindre aucun des dangers auxquels il faudrait que je m'exposasse; je lui offris ma langue pour lui servir d'organe dans la publication de toutes ses vérités, ma tète pour être tranchée d'un coup de hache, selon leur coutume, mes veines pour verser tout leur sang jusqu'à la dernière goutte, tout mon corps et toute mon âme pour tout faire et tout souffrir, jusqu'à la mort, dùt-ce être, s'il m'en jugeait digne, pour être brûlé tout vif au milieu des feux dont je savais qu'ils faisaient mourir ceux qui les instruisaient; enfin je m'offris à lui de toutes les manières possibles sans rien excepter de tout ce qui était en moi.

Quelques semaines après, je partis de Bourges Canada. pour mc rcndrc à Paris, où je fus fait prêtre, et allai dire ma première messe à la Rochelle, où je devais m'embarquer pour le Canada. Pouvez-vous douter de la part que vous eûtes, avec ma chère mère et toute la famille, à ma

Départ pour le

première messe, et si, tenant mon Dieu entre mes mains, je ne demandai pas pour vous toutes ses bénédictions ? — Nous fimes voile le douzième de mai 1666 et après trois mois presque entiers d'une navigation qui me fut très fâcheuse, soit pour le mal de mer dont je fus toujours fort gerlondé, soit pour une tempête assez dangereuse, nous arrivâmes enfin le sixième d'août au port de Québec, où je trouvai nos Pères qui m'y reçurent avec la joie, naturelle de part et d'autre, qu'on a coutume de ressentir dans ces occasions.

Quelques jours se passèrent dans le repos qui séjour de deux m'était nécessaire pour reprendre mes forces, que toutes les fatiguesprécédentes venaient d'affaiblir; mais comme j'étais dans l'impatience d'apprendre au plus tôt la langue des sauvages, afin de me rendre capable de les instruire, le désir que j'en avais fit qu'avant le rétablissement de mes forces, je fus appliqué à la langue des Hurons, laquelle est fort semblable à celle des Iroquois, dont on est entendu quand on la sait. Il me fallut redevenir enfant pour en commencer les premiers éléments desquels toutes les sciences de l'Europe ne m'avaient donné nulle connaissance. Je demeurai environ deux ans à Québec, attaché à cette unique étude, au bout desquels, m'étant rendu suffisamment capable, je partis pour venir ici parmi les Iroquois dans la mission où je suis encore présentement et où j'espère de finir ma vie.

Amour filial. Cai' VOUS souffrirez, mon très cher père, que je vous dise, sans blesser le respect que je vous dois, et sans manquer d'amour, qu'il m'est impossible d'acquiescer au désir que vous me témoignez de mon retour en France; quoique je doive désirer de vous revoir, je ne dois plus désirer que ce soit sur terre; je ne le veux plus que dans le ciel. Laissez-moi m'occuper à gagner d'autres cœurs pour vous aimer et d'autres yeux pour vous voir éternellement avec les miens : je ne suis pas content ni de mes yeux seuls, ni de mon cœur seul, pour vous voir et pour vous aimer ; j'en veux joindre une intinité d'autres, si je le puis, lesquels vous regardant et vous aimant aussi bien que moi comme leur père, après que je les aurai fait entrer dans toutes mes affections de fils envers vous et ma très chère mère, tous les sauvages que je convertirai deviendront vos enfants dans le ciel et vous aimeront, par l'union qu'ils auront avec moi, du même amour filial dont je vous aime et dont je vous aimerai éternellement. Sachez qu'il y en a déjà plusieurs dans le ciel qui vous aiment de cet amour, qui vous y attendent pour vous y recevoir comme leur père, parce qu'ils savent que vous êtes le mien et qu'ils ne font qu'un avec moi.

Les peuples que j'instruis s'appellent tous d'un nom Iroquois : mais ils sont partagés en cinq nations différentes dont chacune a son nom particulier : la première est celle des Tsonnonthouans, la seconde des Goyogouins, la troisième des

Cantons Iroquois.

des Iroquois.

Onnontagués, la quatrième des Oniieyoutlis, la cinquième des Agniers. Je suis dans celle des Goyogouins depuis cinq ans avec un seul garçon français, nommé René Richer, que nos Pères ont envoyé avec moi, afin de m'assister parmi des barbares de qui on ne peut espérer que des souffrances.

Il est impossible de concevoir l'étrange aveu- Erreurs glement de ces esprits sauvages, à moins que de les avoir vus : ils n'ont nulle connaissance de leur Créateur, qui approche de la vérité, et quoique, par une impression de nature commune à tous les hommes, ils aient quelque idée d'un être supérieur, maître de leur vie, toutefois ils ne le connaissent pas comme un pur esprit, parce qu'ils ne sauraient rien comprendre au dessus des choses corporelles. Ils n'ont pour toute divinité que leur songe, qui fait l'unique objet de leur idolâtrie, et qu'ils n'honorent que par des festins, afin d'obtenir de lui leurs désirs, lesquels se réduisent tous à cinq points principaux : le premier est une longue vie ; le second, une abondante récolte ; le troisième, le succès à la chasse; le quatrième, le bonheur à la pèche; le cinquième, l'avantage de guerre contre leurs ennemis. Ils ne désirent rien de plus élevé que ces cinq choses et ils espèrent de les obtenir en faisant des festins à tout manger, dans lesquels il n'est pas permis de rien laisser de ce qui a été présenté à chaque convive, de quelque qualité qu'il puisse être. L'e principe de leurs erreurs,

qui les porte à faire une divinité de leurs songes, est qu'ils sont trop grossiers pour comprendre la manière dont notre àme opère, lorsque nous dormons; ils croient qu'elle sort du corps pendant le sommeil, pour aller aux lieux et aux objets qu'elle leur représente, et qu'elle revient lorsqu'ils sont près de se réveiller, ou tout au contraire que les objets viennent eux-mêmes vers l'àme et s'en retournent à la tin du sommeil. Je suis fâché de n'avoir pas le temps de vous raconter la suite de tous leurs désordres, leur impureté qui n'a point d'autres bornes que celles de leurs passions, sans être arrêtée à aucun légitime mariage, leurs cruautés à tous les hommes aussi facilement que les bêtes et uniquement pour se divertir par le plus inhumain de tous les plaisirs. Je souhaiterais vous pouvoir faire le récit entier de l'état déplorable où ils ont vécu jusqu'à présent; mais puisque mes occupations ne me permettent pas, je prierai le P. Ragueneau de suppléer à mon impuissance, en vous écrivant une de nos relations qui vous puissent informer de tout.

Désir Je ne puis présentement vous dire autre chose

du7miriyre. ^ii^ou quc jc suis daus uu Hcu de souffrance et où je suis venu pour chercher la mort que je désire et que j'espère enfin d'y trouver; j'ai honte d'avoir passé l'âge de trente-trois ans sans mourir pour l'amour de mon Dieu et de mon aimable Sauveur Jésus-Christ, puisque je sais qu'il n'a pas voulu passer cet âge sans mourir pour l'amour de moi. Je voudrais bien honorer le

sang que j'ai reçu de vous et de ma chère mère, en le répandant pour les intérêts de mon divin Sauveur et en reconnaissance de celui que ses sacrées veines ont répandu et pour vous et pour moi. Je ne suis pas content de toutes les peines que j'endure pour lui et pour le salut des âmes qu'il m'a confiées, si je ne meurs enfin pour son service. La nourriture sauvage, la faim qu'il faut endurer assez souvent, l'humeur déraisonnable d'un peuple barbare, les froids excessifs de l'hiver, les rebuts auxquels il faut m'exposer, les calomnies que l'enfer vomit contre moi et tout ce que je suis capable d'endurer en ce monde, ne me semblent pas pouvoir contenter mon désir sans la mort même, à laquelle j'aspire comme au dernier terme de ma volonté. Voilà, mon très honoré père, quelle a été la suite de toute ma vie depuis votre bénédiction reçue à mon départ ; j'ai fait une fortune bien plus avantageuse que mes frères et mes sœurs, ayant Dieu pour partage, lequel personne ne me peut ôter : optimam partem elegit, quœ non auferetur ah eo.

Que puis-je penser et di-re de mon frère de la son frère Tronchaye? Dois-je encore lui donner le nom de

Gervais de la Tronchaye. (O

(1) Gervais, seigneur de la Tronchaye en Carentoir, se montra intraitable envers son père. En octobre 1654, il avait fait requête aux juges de la Gacilly, pour demander à être émancipé et à avoir pension de ses père et mère. En 1667, il réclama les titres de tous les biens à lui concédés par son père, disant que tous ces titres avaient été déposés au bureau de la Gacilly dont relevait la Guichardaye. Son père actionna contre lui ; mais le Parlement lui donna tort. 'Gervais occupa la Guichardaye et son père se retira à Redon. En 1664, il avait épousé, malgré sa

frère, ayant perdu celui de votre fils, et le j3eut-il être après l'étrange manière dont il vous a traité ? 0 quelle justice que celle qui s'exerce contre un père! et la rigueur de justice est-elle jamais plus injuste que dans le procédé d'un fils contre un père et d'un père tel que vous l'êtes? Je lui écris une lettre de reproches que je vous prie de lui envoyer ; j'espère qu'il recevra bien ce que je lui dis: je le reprends de la dureté de son cœur qui s'est dépouillé de tous les sentiments naturels, de son injustice qui l'a porté à ne point vouloir relâcher ses droits pour l'amour d'un père et d'une mère, lesquels avaient relâché les leurs pour l'amour de lui, ne croyant pas qu'il dût abuser de leurs bontés. Oh! je l'avertis qu'il ne doit pas se persuader avoir été juste, pour ce que ses juges l'aient été ; que, s'il y a eu quelque justice, elle n'a pas été dans lui, mais seulement dans ceux qui ont jugé. Ils n'ont étéjuges que du droit acquis par le relâchement. C'était la nature qui en devait juger dans son propre cœur, et s'il l'eût écoutée, elle l'eût condamné à relâcher réciproquement, y étant obligé par reconnaissance et n'y pouvant manquer sans injustice. Je le

famille, Anne Anno de Haréal. Il survint un accord en 1686 entre le fils et le père : ce qui empêcha les craintes du P. Etienne d'être réalisées. — Ces détails, que nous devons au travail et à l'affection de M. l'abbé Le Claire, étaient nécessaires pour l'intelligence du récit. — Les noms que portent les frères et sœurs du 1*. Etienne sont empruntés à leurs terres. La ïronchaye, Lanouan, Guélan , sont des terres bien connues à Carentoir. — Les papiers de famille où sont puisés nos renseignements citent plusieurs prêtres, religieux et religieuses.

prie à la fin de ma lettre de vous aller voir à Redon avec ma sœur de Lanouan, de ma part, et, s'il ne l'a pas encore fait, de vous demander pardon à deux genoux de tout ce qui s'est passé.

Je ne doute nullement que vous ne soyez Le p. Etienne disposé à lui pardonner, et, si vous y avez demande

, j.^r; 1,. fp i « 1 » pardon pour son

quelque diinculte, sounrez, mon très cher père, frère Oervais. que je vous le demande pour lui : ne me refusez pas la première demande que je vous fais depuis vingt ans. Je crois que vous m'aimez de tout l'amour d'un père, comme je vous aime de tout l'amour d'un fils : pardonnez-lui ses emportements pour l'amour de moi qui vous le demande et qui l'espère avec autant de confiance, comme si vous m'aviez déjà assuré de son pardon. Mais non, je suis content que vous n'ayez nul égard à moi ; j'aime beaucoup mieux que vous lui pardonniez uniquement pour l'amour de Dieu, sans me considérer, que d'y mettre votre amour naturel envers moi. Faites-le donc, mon très aimé père, pardonnez-lui pour l'amour de Dieu, le père commun de tous les hommes : tous ses enfants l'offensent, presque à chaque moment, infiniment plus que mon frère ne vous a offensé, et cependant il pardonne à tous, sans se lasser d'user d'indulgence et de miséricorde en leur endroit. Imitez-le dans cette occasion qu'il vous a présentée lui-même et par laquelle il veut vous disposer au pardon de vos propres offenses contre lui. Il vous pardonnera à l'heure de la mort comme vous aurez pardonné à mon frère,

et vous ne sauriez apporter une disposition plus efficace pour obtenir le dernier pardon si nécessaire, que de ne laisser dans votre cœur aucun ressentiment contre lui, quand même il continuerait à ne pas s'acquitter de tous ses devoirs. Je l'ai aussi prié, outre votre bénédiction que vous lui donnerez après lui avoir pardonné, de vous la demander pour moi ; je ne puis pas moi-même m'aller prosterner à vos pieds pour la recevoir, mes frères et mes sœurs le feront à ma place, et je vous conjure de la leur donner par écrit, afin qu'ils la transcrivent et qu'ils me l'envoient, chacun dans leurs lettres, avec celle de ma mère. Comme j'ai depuis longtemps un grand désir de mourir pour Dieu, je souhaiterais que votre bénédiction contribuât à me l'obtenir, selon que j'ai marqué à ma mère.

Si vous jugez qu'en m'informant de l'état de mes frères et de mes sœurs, et de vous, ma bonne mère, je pourrai leur être utile par quelques avis nécessaires, je ne manquerai pas de leur écrire, selon les connaissances que vous m'en donnerez. Toutes mes sœurs vivent-elles dans la crainte de Dieu? Ma sœur de Lanouan est-elle toujours bien réglée dans son ménage et gouverne-t-elle ses enfants comme elle le doit ? Mon frère du Gueslan ne vous a-t-il point causé de mécontentements ? N'a-t-il point vécu dans le dérèglement après avoir quitté ses études t Ni lui, ni mes deux sœurs qui restent avec vous, n'ont-ils eu aucune pensée pour le mariage et sont-ils résolus

de demeurer dans l'état présent sans autres engagements ? J'apprendrai volontiers leurs dispositions soit pour le bien, soit pour le mal, afin de leur dire dans mes lettres ce que je croirai leur devoir servir.

Au reste, quoique je sois infiniment fâché de tous les déplaisirs que vous a causés le mariage de mon frère, je ne laisse pas d'avoir la pensée que Dieu les a permis pour vous retirer de la campagne et vous dégager de tout le temporel, afin de ne plus penser qu'à l'éternité dont votre âge vous approche insensiblement. Il y a beaucoup plus d'avantages pour le spirituel dans une ville qu'à la campagne, plus de facilité d'entendre la messe tous les jours, d'assister au service divin, d'ouïr la parole de Dieu, de se confesser et de communier souvent, d'être soulagé dans les maladies, d'être secouru à la mort. Je suis consolé de vous voir en état de ne pas manquer de secours nécessaires, quand il plaira à Dieu de vous appeler. Votre àme ne peut être mieux qu'entre les mains des Révérends Pères Bénédictins, et après les attraits que j'ai eus pour la sainte Compagnie où je suis, les plus fortes ont été pour leur saint Ordre, et peu s'en est fallu que je n'y sois entré. Faites-les appeler dans toutes vos maladies, et dès lors que vous connaîtrez le moindre danger, suppliez-les de ne point vous quitter, et de vous préparer à la mort par tous les actes qu'ils vous fero-nt faire. Aussitôt qu'il aura appelé à soi quelqu'un de la maison, il faudra en

avertir le Révérend Père Ragueneau au plus tôt; il lui procurera des prières pour le soulagement de son âme et aura soin de m'en donner avis par les premiers vaisseaux qui feront voile, afin que je puisse m'acquitterde tous mes devoirs funèbres et obtenir de mon Dieu, pour la personne morte, une prompte délivrance du purgatoire.

Je me mets à genoux pour finir ma lettre, que j'arrose présentement de mes larmes, voulant la finir en vous remerciant de tout votre amour, tous vos soins, toutes vos bontés paternelles dans mon éducation. Oui, mon père, je vous remercie de toute la force et de toute la substance du cœur que j'ai reçu de vous et de ma chère mère, à qui cette lettre est commune avec vous. Pardon pour moi, pour mes frères et pour toutes mes sœurs, si nous vous avons causé quelque déplaisir ; nous vous prions de vous en oublier, vous assurant que nous voulons tous être, et moi plus que tous. Monsieur,

Votre très humble, très obéissant, très respectueux, très reconnaissant fils et serviteur,

Etienne de Carheil,' prêtre,

Religieux de la Compagnie de Jésus.

Le 7 juillet 1673.

Ma très aimée et très chère sœur et filleule, La paix de Jésus et de Marie.

J'ai une obligation commune d'écrire à toutes mes sœurs, parce que je suis leur frère, mais j'en ai une particulière de vous écrire, parce que je suis votre frère et votre parrain. Je dois avoir deux amours pour vous, l'un de frère, l'autre de parrain; mon cœur est plein pour vous de l'un et de l'autre : tous deux ne me donnent qu'un même désir par lequel, sans penser à tout le temporel, je ne vous souhaite uniquement que la sainteté, pour laquelle nous sommes tous créés et qui est le principe de tous les biens et de tous les plaisirs véritables et de tous les honneurs pour une éternité.

Je n'ai quitté le monde que pour m'éloigner ocsir d'être de tous les empêchements qu'on y trouve à la *"'"'"

(1) Cette lettre est la septième dans le Recueil de la Guichardaye. Nous la plaçons d'après sa date.

sainteté; je veux être saint parce que Dieu Test et veut que je le sois, pour lui ressembler connme un fils à son père. Il ne veut avoir que des saints pour enfants; pourrais-je vouloir n'être pas son fils? Non, il m'est impossible de ne pas le vouloir, et même je ne saurais vouloir autre chose que d'être son fils. Mais s'il faut que je devienne saint pour être son fils, il faut aussi que vous soyez sainte pour être ma sœur. Je renonce à l'amour d'un cœur qui peut aimer quelque chose d'opposé à Dieu et à la sainteté. Soyez donc sainte pour être ma sœur, et soyez-le encore pour être ma filleule et remplir le grand nom que vous avez reçu au baptême : c'est le plus saint nom après celui de Jésus ; c'est le nom de la Reine des Saints, Marie la tout aimable. Vous n'avez reçu ce nom que pour imiter sa sainteté. Accoutumez-vous à lui faire souvent cette courte prière que je fais moi-même à mon cher patron saint Etienne : Sanctifîcctur nomen tuum, que votre nom soit sanctifié ! c'est-à-dire, ô sainte Vierge, ô mère de mon Jésus, qui avez sanctifié dans vous-même le nom de Marie de la plus haute sainteté possible à une pure créature, aidez-moi à le sanctifier dans moi-même. Amour La lettre de notre très honoré père m'apprend,

de la virginité, j^^ chèrc sœur, que vous vivez avec lui hors des engagements du mariage ; j'en suis ravi et je prie mon Dieu, par l'amour qu'il a pour la virginité, par sa qualité d'époux des vierges, par le sang qu'il a répandu pour toutes les

vierges, je le prie de vous ôter pour jamais les inclinations au mariage, de vous laisser dans l'état de vierge, pour être son épouse, avec toutes celles qui y demeurent. Oserai-je vous dire que ma joie serait pleine et entière, si non seulement vous viviez sans engagements au mariage, mais si vous preniez même la résolution de vous engager à un état opposé au mariage, semblable à celui où je suis et que je préfère infiniment à tous les plaisirs ? J'ai quitté mon corps et tous les autres pour n'avoir plus que le corps vierge de mon Jésus; j'ai gravé sur mon cœur les paroles de la consécration, que je prononce tous les jours à l'autel, en me rendant présent le divin corps, pour lui déclarer à chaque moment et par tous les battements de mon cœur que je le prenais pour mon unique corps. C'est à vous de voir ce que Dieu vous dit au fond de l'âme.

Si vous continuez de vivre avec mon père Divers conseils. et ma mère, je ne doute pas que vous ne leur rendiez toujours vos devoirs d'amour, de respect, d'obéissance : vous leur devez tout après Dieu. On ne saurait assez aimer et respecter un père et une mère tels que nous les avons. Etant dans une ville et dans une maison, où vous ne devez pas avoir d'occupations fort pressantes, entendez tous les jours une ou plusieurs messes, avec un esprit appliqué uniquement à Dieu et dégagé de toutes les pensées de la terre ; faites chaque jour quelque lecture

spirituelle ; fuyez les grandes compagnies, les railleries et les distractions. Je n'ai pas le temps de vous dire toutes mes pensées sur le papier. Comme vous avez le bonheur d'avoir près de vous les Pères Bénédictins, je ne saurais vous donner un meilleur avis que de choisir parmi eux quelqu'un pour le directeur de votre conscience ; vous suivrez ses avis en tout : il vous prescrira le temps de vos confessions et des communions, que vous ne pouvez pour le plus différer au delà d'un mois. Je souhaiterais que vous fussiez assez parfaite pour communier tous les huit jours, comme les saintes âmes font dans toutes les villes. Adieu, ma chère sœur, priez Dieu que je meure ou pour son amour, ou par son amour; je le prierai que vous viviez uniquement pour lui.

Votre très humble et obéissant serviteur, et frère et parrain,

ETIENNE DE CaRHEIL.

A Mademoiselle du Gueslan, à Redon.

Monsieur mon très honoré, très aimé et très aimable père (1),

La paix de Jésus-Christ.

Il y a deux ans que je vous écrivis une lettre fort ample, par laquelle je vous informais de toute la suite et de tous les emplois de ma vie, depuis que je vous ai quitté pour entrer dans la sainte Compagnie où je suis. J'écrivais aussi en même temps à ma très honorée mère, à mes deux frères et à mes trois sœurs en particulier. J'avais adressé le paquet au Révérend Père Paul Ragueneau, afin qu'il eût soin que toutes mes lettres vous fussent rendues : mais comme il m'a récrit et qu'il ne témoigne pas avoir reçu de lettres pour vous envoyer, j'appréhende qu'elles n'aient été perdues. J'eusse bien souhaité qu'elles ne le fussent pas, espérant qu'elles vous pourraient donner quelque consolation ; je ne saurais toutefois ne pas me conformer à la volonté de Dieu, s'il n'a pas permis que vous les reçussiez : c'était à moi de vous les écrire pour satisfaire à une partie des obligations de mon devoir, et à lui, s'il voulait, de faire en sorte qu'on vous les rendît. Quoi qu'il en soit, mon très honoré père, je me suis empressé de

(1) Cette lettre est la deuxième dans le cahier de La Guichardaye.

de la mort.

vous écrire encore celle-ci, avec désir (|ue votre âge ne vous empêche pas de la recevoir, ni plusieurs autres que je ne manquerai pas de vous envoyei- toutes les années qu'il plaira à Dieu de vous conserver.

Pensée Je nc doutc point que vous ne vous disposiez au grand passage de l'éternité, auquel je me dispose aussi tous les jours, ne désirant plus de vie. que celle de Dieu, qui est le principe et la lin de toutes les nôtres. Si je ne savais pas que vous avez toutes les lumières nécessaires pour vous préparer, je serais obligé de vous dire plus qu'à personne quelque chose de ce que mon état m'a dû apprendre^ puisqu'il n'y a personne à qui, après une longue vie, je ne doive désirer une bonne mort ; mais, comme je sais que vous êtes éclairé, le respect que j'ai pour vos connaissances me tient dans le silence, pour vous laisser à vos propres lumières. Tout ce que je peux faire est de vous assurer que, si Dieu vous appelle avant moi, je ne manquerai pas de rendre à votre âme toutes les assistances qu'un tils, prêtre et religieux, peut rendre à un père pour lequel il ne veut rien épargner, de ce qui est capable de satisfaire à la Justice divine pour lui. Commandezmoi tout ce que vous voudrez que je fasse pour abréger votre Purgatoire et vous avancer la gloire du Paradis ; je l'exécuterai avec le plus de diligence possible ; marquez-moi , si vous m'écrivez, vos dernières volontés sur cet article, afin que je puisse récompenser, par cette obéis-

sance, celle que ma vocation m'a empêché de vous rendre en m'éloignant de votre présence. Ne craignez point de m'ordonner quantité de disciplines; j'ai un corps accoutumé à ces sortes de peines; pour qui le ferais-je souffrir, si je ne le fais pour celui de qui je l'ai reçu ? J'ai quitté l'Europe pour venir chercher la mort en procurant le salut aux peuples que j'instruis ; pourrais-je ne pas chercher des peines volontaires pour vous à qui je dois le plus après Dieu? Si j'ai mérité quelque chose depuis mon entrée dans la religion, je vous le transporte et en fais une entière cession, priant notre divin Sauveur de vous l'appliquer selon son bon plaisir et la nécessité que vous en aurez. Comme je ne puis pas savoir quand sera votre dernier moment, je le prierai tous les jours à la Messe et dans mes prières, demandant, si vous vivez encore, votre conservation, et si vous êtes parti de ce monde ^ et arrêté dans le purgatoire, une prompte délivrance.

Mais, mon très cher père, quand vous arriverez Amour divin. à la vue de Dieu, qui est le dernier terme de nos espérances et le repos éternel de nos volontés, faites-moi ressentir, si je demeure encore sur la terre, que vous avez soin de votre pauvre Etienne. Vous verrez dans Dieu tout ce que je suis et ce que je veux être : vous verrez que je n'ai besoin que de l'amour de celui que vous aimerez pour toujours parfaitement. Obtenez-moi la grâce d'être consonimé dans cet unique amour; je ne

veux que lui, je ne cherche que lui, je n'aspire qu'à lui, je ne veux vivre et mourir que par son ardeur. Je vous dois la formation de mon cœur; mais comme il n'a été formé que pour servir d'organe aux opérations de l'amour divin, et que c'est un cœur qui vous appartient, ne souffrez pas qu'il vive d'autre amour que de celui de Dieu : diliges dominum Deum tuum ex toto corde tuo.

Reconnaissance Je mc scus obligé dc VOUS rcmercler ici, mon •^''^'^. . aimable père, avec ma très chère mère, de ce que

Amour dtvin. '■ ' ' ^

vous ne m'avez jamais donné, ni l'un ni l'autre, aucun mauvais exemple qui pût me détourner de l'amour de mon Dieu ; et, parce que cet amour fait la vie de l'àme, je vous suis redevable de l'une et l'autre vie, de celle du corps et de celle de l'âme. La tendresse de ma reconnaissance me fait couler des larmes des yeux en écrivant ceci, ^ étant tout pénétré d'un vif sentiment des obligations que je vous ai. Dans les précédentes lettres que je vous écrivais, et que peut-être vous n'aurez pas reçues, je vous suppliais de m'envoyer par écrit votre bénédiction, qui assurément sera suivie de celle de Dieu et, par ce fait, de la vie de l'âme ; et, parce que je me trouve pressé d'un grand désir de mourir pour l'amour et par l'amour de celui pour qui je suis créé, je vous priais de me souhaiter cette grâce dans la formule de votre bénédiction, afin que je m'en servisse devant Dieu pour l'obtenir. Je vous réitère encore la même prière : j'ai de la peine à consentir que l'union de

famille.

mon corps et de mon âme soit rompue par une autre manière que par un effort d'amour que fera mon âme pour s'unir à son Dieu : Deus cordis mei et pars mea Deus in œternum.

Je salue mes deux frères et mes trois sœurs, Amour de la à qui je ne puis écrire présentement. Je crois que mon frère de la Tronchaye vous aura satisfait pour tous les déplaisirs qu'il vous a causés; s'il ne l'a pas fait, ne laissez pas de lui pardonner : c'est une disposition nécessaire pour mériter que Dieu vous pardonne à l'heure de la mort et vous exempte des peines, qui pourraient être dues aux péchés, pour lesquels vous n'auriez pas encore satisfait. Je souhaiterais que mes frères et mes sœurs, et généralement toute notre famille sût que je renonce à ceux et à celles qui n'aiment point Dieu. Je ne reconnais point pour mes parents ceux qui ne sont pas de la famille. Il est mon père et il a voulu que vous le fussiez avec lui. Il veut que je vous honore, que je vous respecte et que je vous aime, comme étant votre très humble et très obéissant fils et serviteur

Etienne de Carheil

de la Compagnie de Jésus.

à Goyogoûen, le 10 août 1G75.

A Monsieur de la Guichardaye de Carheil, à Redo7i.

Monsieur, mon très honoré, très aimé et très aimable père , (1)

Ne soyez plus en peine si j'ai reçu vos dernières lettres ; elles me furent rendues le premier de septembre 1675. J'ai sujet de dire que c'est un jour plein de bonheur pour moi, puisque c'est celui auquel j'ai fait mes premiers vœux dans notre Compagnie, et auquel la Providence divine, pour continuer de me le rendre plus recommandable, a permis que je reçusse votre bénédiction, comme si elle avait voulu la joindre à la sienne et réunir les deux bénédictions en un même jour. Bénédiction Car enfin je crois que mon Dieu lui-même, paternelle. ^Qj-gq^g jg ^3 j^gg VŒUX, mc douua sa béué-

diction en les acceptant, et lorsqu'il a voulu que le même jour fût encore destiné à recevoir la vôtre, ne dois-je pas croire qu'il ne l'a fait que pour les unir toutes deux ensemble ? Oh 1 que cette union me console ! Oh ! que de fois je m'en servirai pour m'encourager à avancer

(1) Cette lettre n'est pas datée ; mais elle doit être de 1676. C'est la troisième dans le cahier de la Guichardaye.

dans les voies de la perfection où je dois tendre! Non, mon cher père, je n'ai plus rien à désirer sur terre, après avoir obtenu l'unique chose que je pouvais encore souhaiter et de la manière dont je la souhaitais pour me satisfaire entièrement. J'avais cédé sans peine à mes frères et à mes sœurs la part légitime que je pouvais prétendre à tous vos autres biens ; mais pour la part que je devais avoir à votre bénédiction, c'est un bien que je n'ai pu céder à personne, et si elle ne m'avait pu être commune avec eux, j'aurais tâché de la leur ôter, comme Jacob l'ôta à Esaû. Il est vrai que je l'avais déjà reçue à mon départ, et que la tendresse de votre amour vous avait fait prévenir ma demande, mais comme ce ne fut qu'une bénédiction seulement vocale, et que les paroles ne subsistent pas et ne font pas un fonds, dont on puisse avoir quelque jouissance, je ne laissais pas de souhaiter de la recevoir d'une autre manière qui fût plus facile, m'en donnant quelque sorte de possession. Je crus que l'écriture me la pouvait donner, que j'en jouirais si elle était écrite, que je la conserverais pour ma consolation autant que je voudrais, et qu'enfin je m'en servirais devant Dieu, pour obtenir de lui toutes les grâces qu'il a promises à la bénédiction paternelle. Ce furent ces pensées qui m'obligèrent de vous la demander par écrit ; vous aviez trop d'amour pour me la refuser : vous me l'avez envoyée de votre aimable main, signée du plus doux de tous les noms pour moi, après celui de

Dieu et de ce qui n'est qu'une même chose avec lui. Je vous en remercie de toute l'étendue de mon cœur et de l'amour filial qui le remplit. Je n'avais fait qu'entendre votre bénédiction à mon départ ; mais j'en suis maintenant le possesseur, je la vois, je la tiens, je la porte avec moi, j'en ai l'usage que je veux pour me consoler en diverses manières : je puis la présenter à mes yeux pour les contenter par cette vue; je puis la prendre entre mes mains pour les satisfaire par cette jouis^ sancc; je puis la porter et coller à mes lèvres pour baiser le nom que je ne saurais assez respecter; je puis l'appliquer sur ma poitrine pour obliger mon cœur à redoubler toutes ses tendresses envers un père qui a rempli toute l'étendue de ses désirs; je puis la porter pendue à mon cou, afin de me souvenir toujours du doux arrêt de ma condamnation à la mort; je ne dois plus penser qu'à mourir dans l'amour de mon Dieu, pour son amour et par son amour.

Désir Je ne voudrais point d'un corps immortel,

du martyre p.^^.QQ q^j'ij m'ùtcrait Ic pouvoir de mourir pour mon Dieu ; je n'aime dans le mien que ce pouvoir. Il m'est devenu infiniment aimable depuis que le Verbe divin, qui ne l'avait pas dans son être propre, l'est venu prendre dans notre nature, afin de pouvoir mourir pour nous et pour son Père. Comment pourrais-je ne pas désirer de mourir pour lui, moi qui ne suis que sa créature, puisqu'il a désiré de mourir pour moi, lui qui est mon Créateur et dans une indépendance infinie

de moif II y en a qui sont assez lâches pour souffrir qu'un Dieu soit mort pour eux, sans vouloir lui rendre la réciproque; pour moi je désire ardemment de la lui rendre; mon sang ne me plaît pas dans mon corps lorsque je vois le sien répandu; j'ai honte d'avoir les veines fermées, lorsque je vois toutes les siennes ouvertes; je suis confus d'avoir un corps entier et sans blessure, lorsque je vois le sien tout déchiré. Amor meus crucifixus est et ego vivo. Enfin, que puis-je dire ?

Pouvoir mourir, devoir mourir, mourir, font l'unique objet de toute la consolation que je puis trouver dans moi-même. Votre bénédiction est un abrégé de mes désirs. Je souhaite de mourir dans l'amour, non pas seulement habituel, c'est la mort des enfants après le baptême, mais actuel, en produisant des actes d'amour au moment de la mort : c'est celle des justes qui mourront dans l'usage libre de leur esprit et de leur volonté.

Mais comme cette mort me semble trop douce Mourir après celle de mon Jésus sur l'arbre de la '^''"'"'"'■• Croix par l'impiété et la cruauté de ses ennemis, je voudrais que ceux qui le sont encore aujourd'hui me fissent mourir comme lui par quelque violence, et être martyr de l'amour que j'ai pour lui, comme il l'a été de l'amour qu'il a eu pour moi : je ne voudrais pas toutefois que ce fussent- les tourments qui me donnassent le coup de la mort ; je souhaiterais que ce fût l'amour même qui, pendant que je serais frappé au dehors

de tous côtés, me frappât au cœur et enlevât mon âme, pour l'emporter dans le sein de son Dieu, pour ne vivre plus que de l'amour substantiel et personnel qu'il y a produit et produira à toute éternité. C'est ainsi que je voudrais mourir dans l'amour, pour l'amour et par l'amour de mon Dieu.

Amour de la Je conjurc mcs frèrcs et mes sœurs, et tous ceux famille. (jg notre famille, s'ils ne veulent renoncer à la liaison que la naissance leur a donnée avec moi, de s'attacher uniquement à l'amour divin, en quittant celui des créatures qui lui est contraire, parce que je ne veux avoir -d'union qu'avec Dieu et avec ses saints, me déclarant ennemi de tous ceux qui ne sont pas à lui par amour. Je finis, mon très cher et très aimable père, en me conjouissant avec vous du contentement que vous me témoignez recevoir de votre famille, de la fidélité de ces deux bonnes servantes, Yvonnette Olivaud et Yvonne Garel, à vous continuer toujours leurs services ; je vous prie de les assurer de mes prières : je le leur dois par reconnaissance et j'espère d'obtenir de mon Dieu pour elles les grâces nécessaires à leur salut et une récompense qui ne linira point, non plus que la volonté qu'elles ont de vous servir. Il ne manquerait rien à ma joie, si mon frère de la Tronchaye vous avait satisfait pour tous les mécontentements qu'il vous a donnés. Je souhaite qu'il le fasse et qu'il soit aussi véritablement que je le suis

Votre très humble, Monsieur, mon très honoré et très aimé père, et très obéissant fils et serviteur,

Etienne de Carheil,

de la Compagnie de Jésus.

A Monsieur de la Guichardaye de Carheil, à Redon, recommandée au R. P. Ragueneau.

Monsieur, mon très aimable, très aimé et très honoré père, (1)

A Québec, le 10 novembre 1683.

Le Révérend Père Joubard m'a fait tenir vos chères lettres: elles m'ont été rendues le dixième de novembre, le même jour que nos derniers vaisseaux devaient partir pour retourner en France. Je n'ai le temps que de vous écrire fort à la hâte. Je souhaiterais en avoir davantage pour pouvoir vous entretenir plus au long et augmen-

(1) Cette lettre est la quatrième dans le cahier de la Guichardaye.

ter ma joie par la longueur de cet entretien ; mais Dieu ne veut pas que j'aie cette consolation, puisqu'il m'ôte le temps nécessaire, pour écrire tout ce que je voudrais.

Amour de la Vous vivcz douc cucorc, mou cher père, ma famille, chère mère vit encore, mes frères et mes sœurs se portent bien, et généralement toute notre famille est en bon état. Oh ! qu'il m'est doux d'apprendre de si bonnes nouvelles, de savoir que les deux vies qui ont été principe de la mienne et que je dois aimer du même amour dont j'aime la mienne et plus que la mienne, ne sont pas encore éteintes, comme je l'appréhendais. Que j'ai d'obligation à mon Dieu de m'avoir fait naître d'un père et d'une mère qui m'apprissent à l'aimer, sans me donner jamais de mauvais exemples ! Je ne serais pas ce que je suis, si vous n'aviez été ce que vous êtes. La pensée que j'ai, qu'après la séparation où nous sommes maintenant, enfin un jour je vous verrai au ciel avec tous mes frères et toutes mes sœurs, me porte assez souvent à désirer cet heureux moment de notre éternelle réunion dans le sein de Dieu.

Amour de Dieu. Si jc savais qu'il v cùt quclqu'uu de notre famille assez malheureux pour n'aimer pas Dieu, et que je ne dusse pas voir au ciel, je crois que cette connaissance me ferait mourir. Car enfin je ne saurais aimer que Dieu et ceux qui aiment Dieu. 11 me semble que je suis blessé de son amour et je vous assure que les larmes

me coulent des yeux en vous l'écrivant: je voudrais pouvoir blesser toute notre famille de cet amour et faire en sorte qu'il n'y eût personne qui n'en mourût, comme je désire d'en mourir moi-même et que vous m'avez fait la grâce d'insérer ce désir dans votre bénédiction paternelle. Je voudrais bien aussi que tous ceux "que j'aime autant que moi en pussent mourir. Si vous allez au Ciel avant moi, obtenez-moi cette mort d'amour; soyez mon père en me l'obtenant; ne souffrez pas qu'une vie, que vous m'avez donnée, me soit ôtée par aucune maladie que celle de l'amour. Il me semble qu'on ne saurait plus aimer mes frères et mes sœurs que je les aime; mais tout mon amour consiste à leur souhaiter celui de Dieu.

Vous ne sauriez comprendre combien vous sacerdoce de m'avez consolé par tout ce que vous m'écrivez de ^""/'"^''^ ^^''^• mon frère de Carheil : il est donc consacré aux autels aussi bien que moi. Est-il bien de son emploi ? Non seulement il aime son Dieu, mais il s'est engagé à le faire aimer à ceux dont il est le pasteur. Oh! quelle joie pour moi! Dites-lui de ma part que je le remercie d'avoir choisi son Dieu pour partage : Dominus pars hœreditaiis meœ et calicis moi. J'en ai versé des larmes de consolation, et c'est présentement que je l'estime être vraiment mon frère. Qu'il ne m'oublie jamais à l'autel, qui est le lieu de toutes mes douceurs, et d'où je ne voudrais partir jamais, puisque mon Dieu y est toujours lui-même caché dans

le fond de nos tabernacles. Si j'avais le temps, je lui écrirais; mais je ne l'ai pas : les vaisseaux sont près de faire voile.

Détails Au reste je ne suis plus à ma Mission de

politiques. QoyQgQuen. J'ai été obligé de la quitter, pour éviter un homme qui, après avoir pillé ma petite maison, faisait craindre qu'il ne passât plus loin. Je suis présentement à Québec, en attendant le rétablissement de ma Mission ; je ne crois pas qu'elle se rétablisse que par la guerre. Vos lettres ont été apportées par un vaisseau du roi, qui amenait des troupes pour cet efïet, et à moins qu'iln'y ait beaucoup de changement de leur part dans les affaires, on leur fera la guerre l'été prochain. Je vous ferai savoir par les premiers vaisseaux ce qui se passera.

Détails Je prends part à l'affliction commune de toute

defamiiie. ^otrc famille, et particulièrement de ma tante de Corolet ; mais il faut que nous soyons toujours disposés à recevoir de la main de Uieu ces sortes d'afflictions, quand il lui plait : il est souverain maître de nos vies ; il ne faut pas les lui disputer. Je m'acquitterai de tous mes devoirs pour le soulagement de ce cher défunt ; je vous prie d'en assurer ma tante : je l'ai recommandé aux prières et aux saints sacrifices de tous nos Pères qui ne manqueront pas de se souvenir de lui à l'autel.

Les deux Je rcmcrcic vos deux bonnes servantes de leur

servantes, f^^élité ct constaucc à VOUS scrvir ; la reconnaissance m'oblige d'employer toutes mes prières

pour obtenir de Dieu qu'elles soient dans le ciel de notre famille, comme elles ont voulu en être toujours sur terre.

Il faut finir ma lettre pour aller où mes emplois m'appellent. Adieu, mon très cher et très honoré père, allons tous à Dieu, trouvons-nous tous dans Dieu, pour vivre tous ensemble dans lui et nous entr'aimer à toute éternité, qui est la dernière et unique fin de notre création. Je souhaiterais d'avoir quelques moments de temps pour écrire une lettre particulière à ma très chère et très honorée mère ; mais ne les ayant pas, je la prie de regarder celle-ci comme lui étant commune avec vous. Vous m'avez aimé d'un vrai amour de père et de mère, en me donnant l'un et l'autre votre bénédiction que je souhaitais fort ardemment, et la confirmation que vous m'en faites par vos dernières est une consommation de cet amour qui m'oblige et m'obligera à jamais d'être ce que doit être un fils qui a le meilleur de tous les pères et la meilleure de toutes les mères, c'est-à-dire d'être de toute l'étendue de mon cœur, avec toutes les tendresses, avec tous les respects dont je suis capable,

Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur et fils,

Etienne de Carheil,

Religieux de la Compagnie de Jésus.

Souffrez que je vous prie de témoigner à tous

mes frères et à toutes mes sœurs que je les salue et me recommande à leurs prières.

A Monsieur de la Guichardaye de Carheil, à Redon.

A Québec j le 10 novembre 1683.

Ma très chère et très honorée sœur, (1)

La paix et l'amour de Jésus-Christ.

Je n'ai qu'un moment pour vous écrire, et je ne puis presque faire autre chose que de vous remercier de votre obligeante lettre. 11 est vrai que je suis votre frère et votre parrain ; je tâcherai toujours de m'acquitter de ces deux devoirs le plus fidèlement qu'il me sera possible.

Obligation'^ Mais, ma chère filleule, puisque Dieu a voulu du parrain, q^^ j'eussG CCS dcux qualités à votre égard, je souhaite particulièrement que celle de parrain, qui est plus élevée que la première, ait tout l'effet qu'elle doit avoir dans vous. Vous savez

(1) Cette lettre est la liuitièmo dans le cahier de la Guichardaye. — Nous la mettons à sa place.

que ma langue a parlé pour la vôtre, lorsqu'elle ne savait pas encore parler, dans la première et la plus importante de toutes les affaires ; vous savez que j'ai répondu de votre volonté pour le baptême, lorsque vous ne pouviez pas encore le vouloir, que mon consentement a suppléé au vôtre pour vous rendre capable d'être régénérée par les eaux du baptême. C'est à vous maintenant de voir si vous approuvez tout ce que j'ai voulu, tout ce que j'ai dit, tout ce que j'ai fait en cette occasion : si vous l'approuvez, comme je n'en doute pas, vous êtes obligée de faire tout ce que j'ai promis que vous feriez quand vous seriez en âge de le pouvoir faire. Vous êtes obligée de renoncer à toutes les vanités du monde, à tout ce que vous connaissez d'opposé aux volontés de Dieu, parce que j'ai répondu pour vous, dans votre baptême, que vous y renonciez. Amour de Dieu.

Je voudrais avoir du temps pour vous expliquer combien je désire que vous aimiez Dieu : cet amour est mon unique bien, et comme je vous veux le même bien qu'à moi, je ne saurais vous vouloir que cet amour. Si vous êtes ma sœur, aimez Dieu; si vous êtes ma filleule, aimez Dieu; si votre cœur est formé d'un même sang que le mien, aimez Dieu; si vous avez le même père que moi, aimez Dieu ; si vous avez la même mère que moi, aimez Dieu. Ma langue n'a rien à vous dire, ma plume rien à vous écrire que ces deux mots : aimez Dieu; tout le contenu de ma lettre est que vous aimiez Dieu. Vous êtes ma sœur et

je suis votre frère, si vous l'aimez ; je ne saurais être votre frère, si vous ne l'aimez pas. Et que pouvons-nous aimer, si nous n'aimons pas Dieu, qui est la toute amabilité et la toute bonté ? Nous ne saurions jamais assez l'aimer; faisons tous nos efforts pour l'aimer. Au reste, ma chère sœur et filleule, le désir que j'ai que vous aimiez Dieu me fait verser des larmes, en vous le témoignant; si je pouvais ouvrir ma poitrine et prendre avec ma plume le sang de mon cœur. Dieu lui-même m'est témoin que je le prendrais maintenant pour vous le dire; je prendrais plaisir à voir sur le papier le plus noble de mon sang, devenu écriture, pour parler à vos yeux et vous dire : aimez Dieu. Quand je vois tous les jours à l'autel le sang de mon Dieu dans le calice, que je le vois potable pour moi et que je le bois en vérité, j'ai de la peine à souffrir le mien dans mes veines. Dites à toutes mes sœurs, à tous mes frères, à tous mes parents qui vous demanderont de mes nouvelles, que vous ne savez autre chose de moi, sinon que je veux aimer Dieu. Dites-leur que je les invite tous à l'aimer, que ma famille doit être une famille de l'amour de Dieu, et que quiconque n'est pas dans cet amour n'est pas de ma famille.

Au reste, ma chère sœur et filleule, vous m'avez fait plaisir de m'écrire qu'on avait reçu le reliquaire que j'avais envoyé; je le croyais perdu, et je suis bien aise qu'il ne l'est pas. Souvenez-vous du nom de Marie que vous portez

et ne faites jamais rien indigne de ce nom ; celle dont vous portez le nom a vécu d'amour, est morte d'amour; je désire, puisque vous avez l'honneur d'avoir le môme nom, que vous ayez aussi le même amour, autant que vous en êtes capable. Adieu, tendons à Dieu; j'espère de vous trouver dans son sein et de vous y aimer éternellement.

A Mademoiselle de Belle vue de Carheil.

A Québec, le 13 novembre 1684.

Monsieur, mon très honoré, très aimé et très aimable père, (1)

Que vos lettres me consolent! Qu'il m'est doux en les recevant de reconnaître le caractère de l'aimable main qui les écrit ! Que je ressens de joie d'apprendre que vous vivez, que vous vous portez bien, que toute notre famille est en bon état !

(1) Cette lettre est la cinquième dans le cahier da la Guichardaye.

Désirs ju ciel. Mais quelque agréables que puisseiit être de si heureuses nouvelles, j'avoue toutefois que la pensée de vous revoir un jour dans le ciel, de vous y embrasser, de m'y unir à vous pour toujours, m'est intiniment plus douce; c'est là où tous ensemble nous vivrons dans le sein de Dieu. Je désire d'y aller le premier, pour vous y recevoir et pour vous rendre, à votre entrée dans la céleste Jérusalem, les respects que je n'ai pu vous rendre sur terre. Car enfin je désire de vous montrer, par quelque action de fils, que j'ai pour vous tout l'amour que je dois avoir, et comme notre séparation m'empêche de pouvoir vous donner sur terre ce témoignage, je voudrais bien que Dieu m'appelât avant vous dans le ciel, pour me préparer à vous y recevoir. Oh ! si cela arrive, je vous conduirai volontiers dans la place que Dieu vous a destinée de toute éternité ! Oh î que tous ceux qui sont entrés par mon moyen dans cette délicieuse demeure, vous feront des caresses, que de respects ils vous rendront de ma part, puisque, étant mes enfants, ils sont les vôtres ! /),-^„ Je ne saurais me persuader qu'aucun de mes

et Li famille, frèrcs, qu'aucunc de mes sœurs, qu'aucun de notre famille doive manquer à se trouver avec moi dans notre véritable maison. Nous sommes dans le monde comme dans un exil d'où nous devons désirer de sortir ; il n'y a rien sur terre qui mérite notre amour : tous nos biens, tous nos plaisirs, tous nos honneurs sont dans Dieu,

et si nous le perdons, nous perdons tout. Je conjure tous ceux et toutes celles dont je suis le frère de ne point se séparer de Dieu, car s'ils s'en séparent, quelque désir que j'aie de les aimer, il faudra que je les haïsse.

Je ne sais quand il plaira à Dieu de me Amour retirer de ce monde; mais il y a longtemps que deiamort. je désire d'en sortir; je désire pour vous la vie et pour moi la mort ; je ne saurais comprendre comment il se peut faire qu'une personne, qui croit tout ce que nous devons croire en effet de la bienheureuse éternité, aime cette vie; pour moi je vous avoue, mon cher père, que je suis amoureux de la mort et que j'attends sa venue avec impatience. Mon Dieu m'a fait assez de grâces pour me dégoûter de toutes les créatures; depuis que j'ai fait mes vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté, j'ai commencé de n'avoir plus rien sur terre, et mon trésor n'est plus que Dieu même, où il faut que j'aie toujours mon cœur.

Je suis encore présentement à Québec, où mes Détails supérieurs m'ont engagé à prêcher l'Avent et le politiques. Carême. Tous nos Pères, qui étaient avec moi dans les Missions iroquoises, ont été rappelés cette année, excepté deux, qui sont encore restés au bourg des Onnontagués, pour tâcher de rétablir, s'ils peuvent, les affaires qui tendent ouvertement à la guerre. Nous ne savons pas encore où tout cela aboutira : le roi a encore envoyé par les derniers vaisseaux deux com-

pagnies de soldats, pour comiueucer la guerre. On verra au printemps quelles seront les dispositions des Iroquois, et on prendra des mesures pour conserver la paix, ou pour entreprendre tout de bon la guerre, selon les connaissances qu'on aura. Je vous écrirai la prochaine année l'état où seront toutes les affaires.

Son frère J'écris à mou frcrc de la Tronchaye; je ne sais Gervais. pag g'ii rcccvra mieux cette fois mes lettres qu'il ne fit la première fois que je lui écrivis ; car pour lors je ne reçus de lui aucune réponse. Comme vous ne me dites mot de lui dans votre lettre, j'appréhende qu'il ne soit encore dans les mauvaises dispositions, où il était autrefois à votre égard. Quelqu'un de nos Pères m'a envoyé un billet d'un Père bénédictin, par lequel j'apprends qu'il se remarie. Je crains que le peu de piété qu'il a pour vous ne l'éloigné de Dieu et ne cause du dérèglement dans ses mœurs. Je vous prie de m'informer de sa manière de vivre, et s'il n'y a rien dans lui qui doive m'obliger de lui donner quelque avertissement nécessaire pour son salut ; car enfin c'est un frère, que je dois aimer non seulement d'un amour naturel, mais encore d'un amour surnaturel, et plus que tous ceux pour lesquels je travaille depuis tant d'années.

Je prie ma chère mère de lire cette lettre, comme lui étant commune avec vous ; et quand vous m'écrirez, je souhaiterais que vous renouvelassiez toujours, à la tin de vos lettres, la bénédiction que vous m'avez donnée, et que j'estime

être un trésor pour moi. Je salue mou frère de Carheil, que je prie de ne jamais m'oublier à l'autel, lorsqu'il tient entre ses mains celui qui est mort pour notre amour. Je me recommande à mes chères sœurs, et je les remercie du soin qu'elles ont de vous assister continuellement et de vous soulager dans votre vieillesse. Ce serait pour moi une consolation de savoir votre âge ; mais le respect m'empêche de vous oser faire cette prière. Que Dieu bénisse éternellement vos fidèles et charitables servantes, et qu'il les récompense de mille grâces pendant cette vie et qu'il nous soigne tous ensemble dans l'éternité, pour nous entr'aimer sans être jamais séparés les uns des autres. C'est le désir de celui qui est et qui sera toujours, avec toutes les tendresses dont il est capable

Votre très humble et très obéissant fils et serviteur.

Je vous prie de témoigner à ma tante de Corolet que je me souviens d'elle dans mes prières et particulièrement à l'autel (1).

ETIENNE DE Carheil, Socictatis Jesu.

Je prie Dieu de récompenser ma tante de

(1) La signature est séparée de la phrase qui doit la précéder ; mais le copiste n'a pas compris que le P. de Carheil a glissé ce qui regarde sa tante dans les intervalles qui lui restaient. Nous laissons ce désordre qui prouve avec quel scrupule on a fait la copie.

Corolet de tous les biens qu'elle a faits à notre famille et qui m'obligent à une reconnaissance éternelle.

A Monsieur de la Gitichardaye de Carheil, à Redon, recommandée aux Révérends Pères Bénédictins de l'Ahhaye de Saint-Germain, à Paris.

A MichillimaMnac, le 13 Octobre 1691.

Monsieur, mon très cher, très aimé et très aimable père, (1)

Mort Si votre dernière m'a donné la consolation

de sa mère, ^q savoir quG j'avais encore un père sur la terre qui pouvait m'écrire malgré sa vieillesse, elle m'a aussi en même temps causé le sensible déplaisir d'apprendre que, depuis plus de deux ans, je n'ai plus de mère, puisque c'est pour me donner avis de sa mort que vous m'écrivez. Mais est-ce un déplaisir à un fils tel que je le

(1) Cette lettre est la sixième dans le cahier de la Guichardaye.

suis, à un fils religieux, à un fils qui a quitté la terre, de n'y avoir plus de mère, si elle est au ciel où il est lui-même par la profession de son état? La mort ne l'a mise qu'où la religion doit m'avoir mis, il y a si longtemps ; bien loin de croire qu'elle me l'ait ôtée et qu'elle m'ait privé de sa présence, je crois au contraire qu'elle me l'a rendue beaucoup plus présente, étant au ciel, qu'elle ne Tétait lorsqu'elle était sur la terre dans un éloignement aussi grand que celui qui m'a toujours séparé de vous et d'elle, depuis notre première séparation.

Si je ne savais de quelle manière elle avait sa consolation. vécu, qu'elle était à l'égard de Dieu sa véritable servante, à votre égard, la plus aimable et la plus fidèle de toutes les épouses, à l'égard de moi, de mes deux défunts frères et de mes trois sœurs, la meilleure de toutes les mères, à l'égard de ses domestiques, la plus douce et la plus paisible de toutes les maîtresses ; si je ne savais pas tout cela et que je pusse douter de sa disposition pour le ciel, j'avoue qu'alors la nouvelle de sa mort m'aurait causé autant d'affliction qu'en doit causer le plus terrible doute qu'on puisse avoir sur la plus importante des affaires. Mais comme je ne puis nullement douter ou qu'elle ne soit déjà unie à son Dieu par une éternité de jouissance, ou de son bonheur, si elle est dans la possession de son Dieu, ou, si elle n'y est pas encore arrivée, de son assurance d'y arriver, ce n'est pas la mort qui doit nous affliger, mais

seulement la mauvaise mort, la bonne doit nous réjouir ; et dès là que nous avons assez de connaissance d'une bonne vie pour nous persuader que la mort est bonne, nous ne devons plus que nos conjouissances à la bonté de l'une et de l'autre. Ce n'est pas une moindre injustice de s'affliger d'une bonne mort que d'une bonne vie, puisqu'étant toutes deux également bonnes, elles n'ont rien que d'aimable et qui ne doive causer de la joie. C'est pour éviter cette injustice que, sachant par moi-même et par l'expérience de mon éducation, quelle a été la vie de ma chère, très aimée et très aimable mère, et apprenant d'ailleurs par votre lettre avec quelle patience elle a supporté la longueur de sa maladie, avec quelle foi et quelle espérance elle a aimé ses douleurs, comme autant de principes qui ne tarderaient pas à lui produire des plaisirs éternels, avec quelle présence et attention d'esprit elle a reçu ses derniers sacrements; je ne saurais après cela permettre à mon cœur la moindre tristesse d'une mort si chrétienne.

Je sens bien que j'ai un cœur de fils, qu'il est rempli de tout l'amour filial qu'il doit avoir, qu'il a toujours eu et qu'il aura toujours pour une telle mère; mais je sens bien aussi et je sais que la dernière volonté d'un fils, qui voit sa mère en âge de mourir et qui ne peut pas l'en exempter, est celle de lui vouloir avec Dieu une bonne mort, dans le même moment qu'il la lui veut. Que puis-je donc faire présentement que de vouloir ce

que Dieu a voulu ? Que lui dois-je que des remercîments pour la multitude de ses grandes miséricordes envers elle ? Pouvais-je lui demander qu'il lui accordât d'autres grâces que celle de bien vivre et de bien mourir ? Ne sont-ce pas les deux grâces générales, qui renferment en elles toutes les autres, qui en sont composées comme de leurs parties ? Ne lui a-t-il donc pas accordé ces deux grâces ? Et s'il les lui a accordées, si elle a bien vécu, si elle est bien morte, aurais-je un cœur de fils, sans en recevoir de la consolation ? Où serait ma joie, si je n'en sentais point dans une occasion de cette nature qui m'en demande tous les sentiments dont je suis capable? Quel plaisir pour moi d'être le fils d'une mère qui a bien vécu et qui est bien morte, d'une mère qui s'est acquis tous les mérites d'une longue vie par le bon usage de sa santé, tous les mérites d'une longue maladie par le bon usage de ses souffrances, tous les mérites d'une mort prévenue et exempte de surprise par le bon usage de sa raison, toujours présente jusqu'à la fin et capable d'employer ses dernières actions à recevoir les grâces de ses trois sacrements, sa dernière contrition à recevoir la grâce de l'absolution, sa dernière dévotion à recevoir la grâce du viatique, ses derniers sentiments de religion et de piété à recevoir la grâce de l'extrême-onction et de la persévérance finale I

Dès le moment que j'eus appris sa mort, je sespriéres ne différai pas à lui rendre les devoirs funèbres ''""'' ^'^ "'^'"^-

que la piété demandait de moi; je n'omis rien de ce que je pouvais faire auprès de Dieu pour le soulagement de son àme, en cas qu'elle fût encore arrêtée dans le Purgatoire. J'employai le secours de tous mes amis, non seulement de ceux de notre Compagnie, mais aussi des communautés religieuses et même des personnes séculières, à qui j'écrivis en divers endroits pour leur demander en sa faveur le secours de leurs prières. Outre cela, je m'adressai encore à l'Église huronne que j'instruis ici présentement, et la recommandai en pleine assemblée à la charité de tout le peuple devenu chrétien et qui me regarde comme son pasteur. Je ne puis croire qu'après tant d'oraisons, tant de messes, tant de communions, tant de satisfactions employées pour sa délivrance, elle n'ait en effet été délivrée, et qu'elle ne soit maintenant dans la gloire en état de prier elle-même pour nous.

Vous ne doutez pas que ce que j'ai fait pour l'âme de ma mère, je ne Taie fait aussi pour celle de mes deux frères, et que je n'aie tâché de les réunir ensemble avec les bienheureux dans le sein de Dieu, pour ne vivre que par lui et de lui à toute éternité. J'eusse été bien aise de savoir le jour de leur mort et les autres circonstances particulières qui l'ont accompagnée. Mes sœurs auraient dû, ce me semble, se faire une obligation de m'écrire sur un sujet de cette importance, où il ne s'agissait de rien moins que de tirer notre bonne mère et nos cliers frères des flammes du

Purgatoire, et de leur procurer, le plus tôt qu'il nous était possible, le souverain bonheur de voir clairement l'essence divine et la Trinité de ses Personnes, pour laquelle nous sommes tous créés.

Quelque consolation que ce soit pour moi de Amourjuiai. recevoir encore, à l'âge où vous êtes, des lettres de votre main, et d'y reconnaître avec plaisir le caractère de votre écriture, tel qu'il était lorsque je vous quittai, mes sœurs toutefois ne devraient plus souffrir que vous prissiez la peine de m'écrire : elles devraient, pour vous l'épargner, se charger de le faire elles-mêmes. C'est trop, ô mon cher père, de vouloir encore m'écrire de votre main, c'est assurément trop, et je ne puis retenir les larmes que la tendresse arrache à mon cœur en vous le disant; ne suivez pas en cela le mouvement que votre amour de père envers moi vous voudrait donner, mais pensez à la caducité de votre vieillesse, qui demande que vous ménagiez par le repos ce qu'elle vous laisse de forces, pour vivre le plus doucement que vous pourrez. Laissez à mes sœurs le soin de m'écrire : j'ose espérer que ma sœur et ma tilleule Marie le prendra volontiers, puisqu'elle est la seule de toute notre famille qui m'ait écrit avec vous.

Quoique j'eusse prévenu mes deux autres sœurs ainsi qu'elle, je n'ai pas mérité d'en recevoir réponse, je ne sais pas pourquoi ; car entin il n'est pas ordinaire, ni selon les lois de la bienséance commune, de ne pas répondre à une personne

qui vous écrit ; je suis leur frère, je suis religieux, je leur ai écrit comme à des sœurs que j'aime tendrement ; pourquoi ne point répondre? Si ma qualité de frère n'était pas assez forte pour les obliger, je ne dis pas à vouloir m'écrire les premières, puisque c'était moi qui les prévenais, mais à me faire quelque mot de réponse, du moins il me semble que ma qualité de religieux devrait être un motif tout à fait puissant pour les y porter efficacement. Quoiqu'il en soit, il est pourtant vrai que ni l'une ni l'autre ne m'ont point écrit et qu'elles ont fait paraître que mes lettres leur étaient quelque chose de fort indit!erent: c'est donc à ma sœur Marie que je m'adresse, et je la prie que, si elle vous est rendue, et que vous ayez encore assez de santé pour penser à m'écrire, qu'elle ne le souftre plus, et vous prête sa main, pour le faire en votre place. Bénédiction Je uc saurais assez vous remercier de la grâce paternelle, q^e VOUS me faitcs dans votre dernière de me confirmer votre bénédiction paternelle. C'est le seul de vos biens auquel je n'ai pas renoncé par le vœu que j'ai fait de pauvreté ; c'est mon héritage, c'est mon patrimoine, c'est mon trésor où je trouve un fonds d'autant de richesses que j'en veux avoir. \'otre bénédiction est le principe de celle de Dieu qui, ayant voulu que vous fussiez mon })ère, a voulu ensuite qu'étant votre fils, je me rendisse digne de recevoir votre bénédiction, pour recevoir la sienne, qui m'est uniquement nécessaire et qui contient toute ma

fortune, Quid mihi est in cœlo, aut qiiid a te volui super terrani, Deus cordi mei et pars mea Deiis in œternmn !

Au reste, pour vous apprendre, avant que Détails de finir, quelque chose de mon état présent, vous ^°''"'?""saurez qu'il y a environ sept ans que j'ai été obligé de quitter les missions iroquoises. Quelque soin que nous ayons pris pendant vingt ans, pour tâcher de convertir ces peuples anthropophages et les réduire doucement à l'obéissance de l'Évangile, toutefois l'indocilité de leurs esprits et la dureté de leurs cœurs uniquement attachés par une longue habitude des siècles passés au cruel plaisir de tuer les hommes, a tellement résisté à tous nos efforts qu'il a fallu, malgré la charité que nous avions pour eux, les abandonner entièrement et prendre le parti de leur faire la guerre, pour arrêter l'injustice de celle qu'ils faisaient continuellement eux-mêmes, sans vouloir désister, aux autres sauvages de ce Nouveau-Monde, et pour conserver tant de nations infidèles qui périssaient malheureusement par leur cruauté dans les ténèbres de leur infidélité, avant que d'être suffisamment éclairées des lumières de la sagesse et de la vérité incarnée.

Il y a quatre ans que cette guerre fut com- son persécuteur mencée par une marche générale de nos Français et de leurs alliés contre le plus nombreux de leurs bourgs qui est celui de Tsonnontouan. Dieu, qui ne laisse jamais impunis les mauvais

traitements que l'on fait à ses serviteurs et qui se plaît en cela à montrer sa Providence, voulut que dans cette marche le premier des ennemis, qui se présenta à notre armée, fût mon persécuteur. Il fut saisi, mis aux fers, envoyé à Québec et de là en France et ensuite aux galères où, après avoir servi pendant quelques deux ans, on l'a fait repasser en Canada, dans la pensée qu'on avait de le renvoyer à ceux de sa nation, pour leur témoigner qu'on était encore dans la disposition de les ménager et d'en user envers eux des voies de douceur, s'ils voulaient se soumettre à Monsieur le comte de Frontenac, notre gouverneur, et accepter les conditions nécessaires à l'établissement solide d'une bonne paix.

Les affaires étaient en terme d'accommodement si l'Anglais, ennemi de la France et leur protecteur contre nous, ne les eût empêchés, en s'y opposant, d'entendre les propositions qu'on leur faisait. Cette opposition a été cause que la guerre commencée continue toujours jusqu'à présent. Mais ce qu'il y a de considérable et qui me regarde le plus, c'est que mon persécuteur, d'Iroquois qu'il était, est enfin devenu Français, et qu'après s'être opposé aux armes de nos guerriers, il est aujourd'hui un de nos soldats. N'y a-t-il pas de quoi admirer, dans cette conduite de la Providence, le merveilleux tempérament de sa justice et de sa miséricorde tout ensemble, qui s'y font remarquer également de la manière du monde la plus éclatante? Car, d'un côté, quelle

justice de l'avoir réduit aux fâcheuses dépendances d'une captivité de deux ans, à tous les travaux et mauvais traitements ordinaires aux galériens, pour le punir de ceux qu'il a faits si injustement! Mais aussi quelle miséricorde de l'avoir retiré d'un pays idolâtre pour l'établir dans un pays chrétien, pour l'y habituer et le mettre par là dans une heureuse nécessité de se naturaliser tout doucement au christianisme et de l'embrasser enfin par la suite, comme il ne faut pas douter qu'il ne fasse!

Depuis ma sortie de Goyogoûen, j'ai demeuré Détails trois ans a Québec, m employant ou a 1 mstruction de la jeunesse dans nos classes, ou à prêcher soit au peuple dans la cathédrale, soit aux communautés religieuses dans leurs églises. Mes supérieurs eussent souhaité de pouvoir m'arrèter dans ces derniers emplois, pour satisfaire au désir du public, qui le leur demandait ; mais Dieu, qui avait sur moi d'autres desseins, disposa les affaires de telle sorte qu'ils furent obligés de m'envoyer ici, à trois cents lieues de Québec, pour y prendre la place de celui de nos Pères qui desservait avant moi la Mission des Hurons et qu'ils crurent en devoir retirer pour quelques difficultés particulières, qui le regardaient personnellement. Voici la cinquième année que je la gouverne après lui.

Quoique je sois seul à la cultiver, ce n'est pas toutefois de la môme manière que je l'étais à

Goyogoûeii, où je n'avais avec moi qu'un garçon pour m'aider à vivre, en me décliargeant du soin de mon corps, pendant que je m'appliquais uniquement au salut des âmes. C'est ici un lieu établi pour le commerce des Français qui y viennent continuellement de Québec pour faire leur traite avec les sauvages et acheter d'eux le castor que l'on transporte en France. Nous y avons une maison et une église, où nous faisons toutes nos fonctions de missionnaires pour les Français et pour les sauvages. J'ai toujours avec moi quelque autre de nos Pères, et souvent il s'en trouve trois ou quatre, parce que, outre la Mission des Hurons dont je suis l'unique pasteur, il y a encore celle des Outaouais qui lui est contiguë et qui, étant d'une langue différente de la mienne, demande aussi d'autres personnes pour son instruction ; ce qui nous donne beaucoup de facilité dans l'exercice de notre ministère et fait que nous ne sommes jamais sans avoir avec nous ou quelqu'un de nos frères ou quelqu'un de ceux que nous appelons Donnés, pour s'être entièrement consacrés au service de Dieu dans notre maison, résolus d'y vivre et d'y mourir, comme s'ils étaient religieux aussi bien que nous et qu'ils en portassent l'habit, quoique en effet ils ne le portent pas, demeurant toujours avec ceux qu'ils auraient, s'ils étaient au monde dans la condition de simples serviteurs, pour être par là plus en état d'aller où nos besoins nous obligent de les envoyer. C'est sur eux que nous nous reposons

de toutes les nécessités corporelles, atlii de tourner toutes nos applications à la grande affaire de prêcher l'Évangile et d'établir le royaume de Jésus-Christ dans le cœur des peuples qu'il a confiés à notre conduite.

Je n'ai ici aucune des peines que j'avais. parmi LesHurons. les Iroquois; les Hurons sont presque tous chré- i-<ifa»tiiie

^ ' *■ ■* surnaturelle du

tiens: je baptise les enfants dès leur naissance; p.jecarheii. j'instruis les adultes, et en public, et en particulier ; je leur administre tous les sacrements, et enfin, sans m'arrèter à un long détail qui n'est pas nécessaire, c'est assez de vous dire que si j'ai quitté les alliances et les plaisirs du corps, j'en ai trouvé d'autres infiniment plus grands : j 'ai trouvé le plaisir d'être le père d'autant d âmes que j'en gagne à Dieu, d'être le principe d'une grande famille que j'ai déjà au ciel et que je tacherai d'augmenter toujours jusqu'à la mort; famille où je ne doute point que ma mère ne soit présentement reconnue avec autorité ; famille où vous serez reconnu vous même aussi bien qu'elle, quand le temps en sera venu ; famille où mes frères et mes sœurs et généralement tous ceux de notre parenté, qui serviront Dieu fidèlement pendant cette vie, seront tous reconnus selon la liaison qu'ils ont avec moi ; famille enfin où je ferai reconnaître et où je reconnaîtrai moi-môme vos deux bonnes servantes, Yvonne Garel et Yvonne Olivaud.

Je les mettrai, ou plutôt je les* mets dès à Lex

présent, au rang de mes sœurs, pour la fidélité

deux servantes.

et rattachement qu'elles ont eu à votre service , c'est ce que je vous prie de leur dire de ma part et de les assurer que vous les regarderez désormais sous cette qualité. Je supplie mes trois sœurs de vouloir bien aussi leur dire de même. Depuis que Dieu, par l'excès d'une bonté intinie, a bien voulu, de serviteurs que nous étions, nous faire ses enfants adoptifs et nous envoyer son Fils unique pour nous faire ses frères, ne poiirrais-je pas en quelque chose imiter son exemple et prendre pour mes sœurs des servantes, à qui je ne saurais assez témoigner ma reconnaissance pour tous les services qu'elles vous ont rendus avec tant de persévérance, qu'elles ont passé leur vie à l'unique emploi d'être votre servante ? Comme je n'ai pu être auprès de vous, pour vous servir moi-même, et qu'elles ont toujours fait ce que j'aurais voulu faire, si je n'eusse pas été appelé à l'état où je suis, ne sont-elles pas devenues par là toutes deux mes sœurs, et ne dois-je pas avoir pour elles un amour de frère f J'achève ma lettre en vous disant encore de la famille, y^j^g fQJg qyg je scrais bien aise de savoir le jour et quelques détails de la mort de mes frères. Je voudrais du moins que mon frère aîné fût revenu de ses emportements contre vous, qu'il fût rentré dans son devoir et qu'il vous eût marqué, par une satisfaction capable de vous contenter, le déplaisir qu'il était obligé d'avoir de tout le passé; mais j'appréhende bien qu'il ne soit mort hors des sentiments de l'amour et de la

Amour

piété filiale qu'il vous devait. Vous dire que ce serait pour moi une consolation d'apprendre le jour et l'année de votre naissance et de votre baptême, aussi bien que de ma défunte mère, et généralement de tous mes frères et de toutes mes sœurs, sans excepter personne de notre famille, ni même ceux qui pourraient être morts avant ma naissance et que je n'aurais pas connus ! C'est une connaissance qui ne me sera pas inutile, puisqu'elle me servira à remercier Dieu ou de la grâce d'une longue vie telle qu'il vous l'a accordée, ou de la grâce d'une mort avancée dont il a favorisé ceux de vos enfants qu'il a appelés à soi dans l'amour et la pureté de leur baptême. Faut-il que j'ignore le nom de mes frères et de mes sœurs qui sont des saints et des saintes qui régnent dans la gloire, qui vivent avec Dieu, qui lui parlent et que je puis prier de lui parler pour moi, pour m'obtenir par leur médiation tout ce qu'ils savent beaucoup mieux que moi m'être nécessaire ? Sont-ce là des noms que je doive ignorer, et à qui m'adresser pour m'aider à devenir saint qu'à des frères et à des sœurs, que je sais l'être sans que j'en puisse douter, qui veulent que je le sois, et qui s'emploieront pour cela de toutes leurs forces, si je m'adresse à eux? Depuis que vous m'avez écrit le jour de ma naissance et de mon baptême, je m'en suis fait toutes les années un jour de fête pour l'employer à remercier Dieu de ces deux grâces. Il me semble que vous m'avez mandé que j'étais né le

18 de novembre et baptisé le 23 de l'année 1633; mais comme ma maison fut pillée à Goyogoûen et que la lettre fut perdue, j'ai appréhendé de m'être trompé; c'est pourquoi, lorsque vous prendrez la peine de me faire écrire ce que je vous demande touchant le baptême de mes frères et de mes sœurs, vous m'obligerez de vouloir bien encore me donner quelque assurance sur ce qui me regarde moi-même, de peur que je ne me sois mépris.

Vous pouvez témoigner de ma part à tous mes parents qui restent encore sur la terre qu'ils me sont fort présents à l'autel et qu'il n'est pas nécessaire que je les aie connus pour cela; c'est assez que je sache quel est l'ordre dans l'amour du prochain et les égards qu'il veut que l'on ait pour toutes les liaisons naturelles de parenté. J'ai surtout prié pour ma tante de Corollet, que vous me recommandez plus particulièrement pour les grandes obligations que nous lui avons.

Je souhaite fort que cette lettre vous soit rendue, puisque le dernier désir de votre amour paternel envers moi est celui de recevoir encore de mes nouvelles avant votre mort. J'espère que mon ange gardien et le vôtre, qui prennent part à tout ce qui nous regarde, auront soin d'empêcher qu'elle ne soit perdue, et de faire en sorte qu'elle vous soit portée fidèlement.

Comme je sais que vous êtes une personne

à la mort, bicu éclairée et que vous n'ignorez aucune des

dispositions nécessaires à une bonne mort, je

Préparation

n'ai rien à vous dire là-dessus, je vous laisse à vos propres lumières et à la sage conduite de celui que vous avez choisi pour directeur de votre conscience.

Je me contente seulement de vous dire que ^^'^^

est tiotfë lieu

nous n'avons point de propre et véritable lieu sur la terre, que Dieu seul est notre unique lieu, qu'il est tous nos biens, tous nos plaisirs, toutes nos joies, notre béatitude, par la simple unité et la plénitude, qu'il faut que nous allions à lui, que nous demeurions dans lui éternellement pour le posséder et n'être avec lui qu'une môme chose : c'est là notre dernier terme où nous devons tous nous réunir. Plus nous approchons de la mort, plus nous devons sentir de tendance vers lui et le regarder comme notre propre et véritable lieu, où nous allons entrer pour jamais sans que nous en puissions vouloir sortir.

C'est là, mon très cher et très honoré père. Théorie 1 unique chose que j aie a vous dire; c est la manière dont je regarde Dieu, et afin de vous le faire voir, j'ai cru qu'il ne vous serait peutêtre pas inutile, si je vous marquais quelquesunes des propositions dont je me sers comme autant d'oraisons jaculatoires pour lui parler. Elles sont séparées les unes des autres et chacune d'elles a un sens achevé ; afin qu'il n'y en ait aucune qui ne puisse arrêter l'âme à en comprendre toute la vérité et à la goûter avec plaisir, j'y renferme toutes les perfections qui

Ses synonymes.

peuvent nous rendre un lieu aimable et nous engager à y demeurer avec attachement, parce qu'encore qu'il n'y a point de lieu en ce monde où elles se rencontrent toutes ensemble, il est certain que celui auquel nous espérons d'arriver après la mort les rassemble toutes dans son unité.

C'est à dessein que je répète une même chose en plusieurs manières et souvent en termes synonymes, non seulement parce que l'esprit de Dieu réduit ordinairement les âmes les plus élevées à l'état de ne pouvoir lui dire qu'une seule chose où elles trouvent beaucoup à connaître et beaucoup à aimer, ni aussi seulement parce que cette diversité de termes synonymes nous devient inutile et superflue, si nous nous contentons du premier qui se présente à notre esprit, sans employer les autres pour le même usage; mais c'est encore parce que les termes, quelque synonymes qu'ils soient en eff'et, ne laissent pas toutefois d'avoir quelque diflerence, du moins matérielle qui, occupe l'esprit, qui le rend fécond et l'empêche de tomber dans la stérilité des pensées et dans les distractions. C'est parce que l'âme, animée d'amour, étant insatiable d'exprimer à son Dieu de toutes les manières imaginables ce qu'il lui est et ce qu'elle lui est, ne trouve point pour cela de terme qu'elle ne mette en usage ; elle les ramasse, elle les dévore tous, elle les digère, elle en fait son aliment, sa substance et son embonpoint; semblable aux abeilles

qui, ne trouvant quelquefois dans un jardin que des fleurs d'une même espèce, ne laissent pas néanmoins d'aller à toutes successivement et d'en tirer le miel qu'elles y cherchent. C'est ainsi que l'âme, dans les entretiens qu'elle a avec son Dieu, emploie tous les termes synonymes et les fait entrer dans l'unique action d'exprimer une même chose, ne pouvant souffrir qu'il y en ait aucune qu'elle n'applique à Dieu et dont elle ne tire quelque suc d'amour. Voici donc quelques propositions où vous pourrez voir ce que je vous dis :

Vous êtes,

mon

Dieu,

vous même votre lieu.

Vous êtes.

mou

Dieu,

le

ieu

de tous les êtres.

Vous êtes.

mon

Dieu,

le

lieu

de tous les biens.

mon

Dieu,

le

ieu

de l'univers.

Vous êtes,

mon

Dieu,

le 1

ieu

de tout le monde.

Vous êtes,

mon

Dieu,

le

lieu

de tous les mondes.

mon

Dieu,

le

ieu

de tous les lieux.

Vous êtes,

mon

Dieu,

le

ieu

de tous les anges.

Vous êtes,

mon

Dieu,

le

ieu

de tous les hommes

Vous êtes,

mon

Dieu,

le 1

ieu

de tous les saints.

Vous êtes.

mon

Dieu,

le

ieu

des esprits saints.

Vous êtes.

mon

Dieu,

le

ieu

des âmes saintes.

Vous êtes.

mon

Dieu,

l'UI

lique lieu des saints.

Vous êtes,

mon

Dieu,

le

lieu

de mon essence.

Vous êtes,

mon

Dieu,

le

ieu

de tout mon être.

Vous êtes.

mon

Dieu,

le

ieu

de tous mes sens.

mon

Dieu,

le

ieu

de mon esprit.

Vous êtes,

mon

Dieu,

le

ieu

de mes pensées.

Vous êtes.

mon

Dieu,

le

lieu

de mes regards.

mon

Dieu,

le

ieu

de mon amour.

Vous êtes,

mon

Dieu,

le

lieu

de mes désirs.

Vous êtes, ô mon Dieu, le lieu de tous mes biens.

Vous êtes, ô mon Dieu, le lieu de mon trésor.

Vous êtes, ô mon Dieu, le lieu de mes tendances.

Vous êtes, ô mon Dieu, le lieu de ma demeure.

Vous êtes, ô mon Dieu, le lieu de mon séjour.

Vous êtes, ô mon Dieu, le lieu de mon repos.

Vous êtes, ô mon Dieu, mon véritable lieu.

Vous êtes, o mon Dieu, mon vrai lieu de plaisance.

Vous êtes, ô mon Dieu, le vrai lieu de mon âme.

Vous êtes, ô mon Dieu, le vrai lieu de mon corps.

Vous êtes, ô mon Dieu, le vrai lieu de mon cœur.

Vous êtes, ô mon Dieu, mon unique tout lieu.

O mon Lieu, je suis sorti de vous.

O mon unique Lieu, je m'en retourne à vous.

O mon unique Lieu, je veux rentrer dans vous.

O mon unique Lieu, je suis mal hors de vous.

0 mon unique Lieu, je languis hors de vous.

O mon unique Lieu, je gémis hors de vous.

O mon unique Lieu, je soupire après vous.

O mon unique Lieu, que vouloir hors de vous ?

O mon unique Lieu, qu'espérer hors de vous ?

O mon unique Lieu, que chercher hors de vous ?

O mon unique Lieu, que trouver hors de vous ?

O mon unique Lieu, je me voudrais en vous.

O mon unique Lieu, je ne me veux qu'en vous.

O mon unique Lieu, je ne pense qu'en vous.

O mon unique Lieu, je ne songe qu'à vous.

O mon unique Lieu, mon âme n'est qu'en vous.

O mon unique Lieu, mou esprit n'est qu'en vous.

O mon unique Lieu, tout mon cœur n'est qu'en vous.

O mon unique Lieu, mon amour n'est qu'en vous.

O mon unique Lieu, tous mes biens sont en vous.

O mon unique Lieu, mon trésor est en vous.

O mon unique Lieu, mes désirs sont en vous.

A Michillimakinac, le 25 Août 1700.

Ma très chère et très honorée sœur,

Vous devez présentement avoir reçu la réponse que j'ai faite à votre lettre, dont vous m'envoyez le duplicata, appréhendant que je ne l'eusse pas reçue. Je vous suis fort obligé du soin que vous prenez de m'informer exactement de l'état de notre famille et des tristes changements qui l'ont réduite à nos deux seules personnes. Nous voilà donc sans père, sans mère, sans nos autres frères et nos autres sœurs, et il ne reste plus que nous deux de toute notre maison; nous sommes les derniers à mourir et les derniers à aller au ciel. Vivons donc encore quelque temps sur terre, puisque Dieu veut que nous y vivions et qu'il ne nous veut pas encore dans le ciel.

La terre n'est pas moins à lui que le ciel, La terre ce sont deux lieux qu'il a faits pour nous et ^' '^ "^^' où il veut que nous le servions. La terre est notre premier lieu : il veut que tous les hommes le servent, avant de parvenir au ciel, mais après qu'ils l'y ont servi fidèlement tout le temps qu'il voulait, il les en retire pour le servir au

ciel éternellement et durant tous les siècles des siècles, de sorte que le ciel est notre second et notre dernier lieu, notre lieu éternel, où nous serons immuables et immobiles en Dieu. Cependant quelque différents que soient ces deux lieux, il veut qu'on le serve en l'un comme en l'autre et que ceux qui vivent sur la terre y fassent ce qu'il veut, comme on le fait au ciel : Fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra.

Service C'cst là, ma SŒur, ce que nous avons à faire, de Dieu. ^Q^g g|. j^Q- ^ Yiowë, dcvous scrvlr Dieu sur la terre de la manière qu'on le sert au ciel, et vous savez que dans le ciel on ne pense uniquement qu'à lui, on n'estime que lui, on n'est que lui par transformation, comme ses trois personnes ne sont que lui par identité. Ne penser qu'à Dieu et n'estimer que lui, c'est là le service de l'entendement; n'aimer que Dieu et ne vouloir que Dieu, c'est là le service de la volonté. C'est ainsi qu'on sert Dieu dans le ciel et c'est ainsi que nous devons le servir sur la terre. Unique amour C'avait été pour moi une grande consolation de Dieu. d'apprcudrc que la Providence vous avait ménagé un heureux mariage avec M. de Peulan et je prenais toute la part à votre bonheur que la tendre amitié que j'ai pour une sœur si aimable m'y pouvait faire prendre. Mais hélas ! ma consolation a été de courte durée : la nouvelle de sa mort, que vous m'avez écrite, me l'a ôtée tout à coup et l'a changée dans les sentiments fraternels que je devais avoir de votre

douleur, sur la plus sensible de toutes les pertes qui devait vous arriver. Mais quelque grande que soit votre perte et quelque affliction qu'elle vous puisse causer à vous et à moi, il ne faut pourtant pas la regarder tant de notre côté que du côté de Dieu qui en est le principe. Si vous ne regardez cette mort que de votre côté, vous n'y verrez en effet que la perte d'un mari, qui vous aimait et que vous aimiez tendrement ; mais si vous la regardez du côté de Dieu qui l'a voulue, et si vous considérez les raisons pour lesquelles il l'a voulue, bien loin d'y trouver de la perte, vous y trouverez un bien infini. L'état de mariage était un état qui partageait votre cœur en deux amours, en l'amour de Dieu et l'amour de votre mari que vous deviez aimer avec lui et qui demandait une partie de vos complaisances ; il était difficile que le devoir d'aimer votre mari s'accordât si parfaitement avec le devoir souverain d'aimer Dieu, que vous gardassiez toujours les justes mesures de l'un et de l'autre, sans jamais donner ou autant d'amour ou même plus d'amour au mari qu'à Dieu. C'est là cependant ce que vous étiez obligée de faire et ce que peutêtre vous n'eussiez pas fait, si Dieu ne vous eût délivrée de cette difficulté par la mort de celui qui pouvait lui ôter quelque partie de l'amour que vous lui deviez.

Vous voilà maintenant délivrée, vous n'avez plus de mari à aimer et vous êtes réduite à n'aimer que Dieu, qui n'a pas voulu que vous eussiez

des enfants à aimer. 0 ma sœur, ô ma très chère sœur et très chère filleule, quel bonheur que de n'avoir plus que Dieu à aimer! C'est là l'effet que la mort de votre mari doit produire en vous, et la véritable raison pour laquelle vous devez croire que Dieu l'a voulu; aussi c'est ce que vous croyez et marquez dans votre lettre en ces termes si consolants pour moi : « Je vois bien que par là Dieu m'a voulu entièrement détacher des créatures pour m'attacher uniquement à lui. Je vous prie de lui demander cette gràce-là pour moi. » Ne doutez pas que je la lui demande de la manière la plus efficace qu'il me sera possible. Mais c'est assez que vous voyiez quel a été le dessein de Dieu dans une mort d'ailleurs si fâcheuse, pour ne pas manquer de fidélité à lui correspondre. N'aimez que lui, puisqu'il veut que vous n'ayez plus que lui à aimer; sa volonté d'être l'unique qui soit aimé de vous sans partage demande de votre côté une volonté réciproque qui s'engage pour toujours, par un engagement éternel, à n'aimer uniquement que lui : ce n'est plus un homme qui veut que vous l'aimiez... (1)

(1) Cette lettre paraît inachevée comme la précédente.

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