LE P. DE CARHEIL ET LES HURONS
Chassé de sa Mission, le P. de Carheil ne reste pas désœuvré. Pendant trois ans, comme il le raconte à son père, il demeure à Québec. Le brillant professeur de rhétorique est devenu professeur de grammaire dans le collège de cette ville, lequel n'était pas brillant. Cela sans doute manquait de charme, à cinquante ans ; mais le P. de Carheil ne tenait pas au plaisir, et cette croix obscure rentrait bien dans le plan de la Providence à son égard. A côté, pourtant, voici quelque chose comme de l'éclat. On le faisait prêcher, soit au peuple dans la cathédrale, soit aux communautés religieuses dans leurs églises, et son éloquence, paraît-il, était loin d'être dédaignée : « Mes supérieurs eussent souhaité de » pouvoir m'arrêter dans ces derniers emplois » pour satisfaire aux désirs du public qui le lui » demandait. » L'orateur vigoureux et nerveux,
dont la conviction se trahissait par des larmes, allait devenir célèbre et entrer dans la gloire. \'ite, Dieu le rejette dans l'obscurité. « Mais, con- » tinue la même lettre, Dieu, qui avait d'autres » desseins, disposa les attaires de telle sorte » qu'ils furent obligés de m'envoyer ici, à trois )) cents lieues de Québec, pour y prendre la place )) de celui de nos Pères qui desservait avant moi » la mission des Hurons, et qu'ils crurent en » devoir retirer pour quelques difticultés parti- » culières qui le regardaient personnellement. » Le poste était difticile et d'une grande importance : il y fallait un missionnaire expérimenté, et nul n'était fait pour cette mission autant que le P. de Carheil. C'est ainsi que Dieu forçait la main aux supérieurs du Canada comme il l'avait forcée aux supérieurs de France. L'homme qui pouvait être le plus grand orateur de la Nouvelle- France fut envoyé au fond d'une bourgade lointaine, à Michillimakinac.
C'est le nom d'une île fameuse qui s'élève au fond du lac Huron, sur le détroit par où se déverse le lac Michigan, pas loin du détroit par où se décharge le lac Supérieur, donc entre trois lacs énormes et sur le passage des peuples qui veulent nouer des relations avec les Français. L'île était célèbre par ses traditions fabuleuses, par l'abondance du poisson, et, à une certaine époque, par sa population très nombreuse dont triomphèrent les Iroquois. Malgré la violence du froid et plusieurs autres difficultés, on voulut fonder en 1071
la mission Saint-Ignace autant pour les Hurons que pour les commerçants. Le P. Marquette, missionnaire des Hurons, est le premier jésuite qui ait travaillé à Michillimakinac. Ce n'était pas dans l'île, mais sur une pointe du continent qui lui fait face et porte son nom. Plus tard, on y établit un poste pour surveiller le commerce et s'opposer aux entreprises des Anglais. A côté des Hurons, derniers débris de cette belle tribu, quelques Outaouais, eux aussi las d'une vie errante, vinrent chercher un refuge. En 1676, le P. Pierson écrit, de la Mission Saint-Ignace, qu'il est heureux « de voir croître cette petite Église doucement en nombre et fortement en la foi, » mais il constate que les Iroquois de Tsonnonthouan cherchent à gagner les Hurons et les Outaouais pour les détacher de la France et diriger leur commerce du côté des Anglais. Le P. Henri Nouvel, supérieur des Missions des Outaouais, signale en 1677 la présence et l'influence du P. Pierson à Michillimakinac. Les Relations du P. Félix Martin ne nous donnent pas d'autres renseignements. Est-ce le P. Pierson qui dut abandonner la Mission de Saint-Ignace et qui fut remplacé par le P. de Carheir?
Quoi qu'il en soit, le P. de Carheil retourna d'un grand cœur aux Missions, où, malgré lui, pour ainsi dire, il rêvait toujours d'être martyrisé. Il avait 53 ans, lorsque, sur la fin de l'année 1680, il se mit courageusement en route. La route était longue : 300 lieues, disait-il, et en réalité près de
400, si l'on traverse le lac Ontario, le lac Érié, puis le lac Huron. Kn ligne droite, c'est plus court, si l'on préfère aller directement du lac Ontario au lac Huron; mais il y a un portage considérable, c'est-à-dire qu'il faut longtemps porter canots et bagages, avant de rencontrer une rivière qui se jette dans ce dernier lac. Charlevoix raconte, avec beaucoup d'intérêt, son voyage de 1721 jusqu'à Michillimakinac qui n'était ])lus qu'un médiocre village: le voyage était pénible. Mais qu'importe au Missionnaire? La route du Calvaire est la route du Ciel.
La Mission de Saint-Ignace n'était qu'un jeu, après la Mission de Saint- Joseph. Les Hurons étaient tous chrétiens ; les Français, venus pour garder le poste ou faire du commerce, ne laissaient pas d'être assez nombreux : Michillimakinac offrait donc l'aspect tranquille d'une paroisse ordinaire dont le P. de Carheil était le pasteur. D'autre part, il y avait au moins un Père chargé du soin des Outaouais, et de plus, quelques autres missionnaires passaient de temps en temps par Michillimakinac et venaient se reposer dans la maison du P. de Carheil comme dans une résidence de la Compagnie. Enfin, la Mission de Saint-Ignace avait, sinon des Frères coadjuteurs, au moins des hommes dévoués qui s'étaient consacrés à Dieu, et qu'on nommait les Donnes ; en sorte que l'on avait presque toute facilité de faire le bien. C'est le P. de Carheil qui nous raconte tous ces détails dans sa lettre du 13
octobre 1691, cinq ans après son arrivée en sa nouvelle Mission.
Quand il arrive à Saint-Ignace de Michillimakinac, les Anglais, chaque jour plus hardis, tentaient d'y entrer en maîtres, afin d'accaparer le commerce du castor qui était considérable. Mais le poste était habilement et vigoureusement défendu par le commandant de la Durantaye, gentilhomme breton comme le P. de Carheil, et surtout, au témoignage de M. de Dénonville, par le P. Anjelran, sans qui, depuis longtemps, Michillimakinac eût été au pouvoir des Anglais ou des Iroquois. L'influence de ce Jésuite sur les Hurons et les Outaouais, jointe à celle du commandant, les entraîna dans l'expédition que l'on fît en 1687 contre les Tsonnonthouans : il fut blessé sur le champ de bataille où ses chrétiens furent remarqués pour leur bravoure. Michillimakinac avait donc de l'importance, et les éléments pour le bien n'y étaient point rares.
Nul doute que le Missionnaire et le Commandant n'aient eu les meilleurs rapports et que l'influence du P. Anjelran sur les Hurons n'ait passé au P. de Carheil. Il y avait, en ce poste si disputé, un chef huron d'un esprit très vif, d'une extrême bravoure et du plus grand mérite : c'était Kondiaronk, surnommé le Rat. Ce chef était, dans le principe, favorable aux Anglais, et le gouverneur, le marquis de Dénonville, ne l'en avait détaché qu'à grand peine. Une fois l'ami des Français, Kondiaronk voulut prouver son aft'ec-
tion par une action d'éclat contre les Iroquois, les mortels ennemis de sa race. Mais il apprend tout à coup que la paix va se conclure. La paix avec la France, c'est, sous une forme ou sous une autre, tôt ou tard, la guerre contre les Hurons, car les Iroquois ne pardonneront pas à Kondiaronk son projet belliqueux. Le chef huron se regarde en cas de légitime défense, et, par des coups de force, par des mensonges, il irrite les Iroquois contre les Français. « J'ai tué » la paix )) disait-il. L'ile de Montréal en fut victime, car, en mai et novembre 1089, les Iroquois y commirent des atrocités sauvages. Toutefois, Kondiaronk avait-il, au fond, grand tort d'empêcher la paix ? Ni les Anglais ni les Iroquois ne l'auraient observée. Ce Huron devint l'ami du P. de Carheil. Michillimakinac avait ainsi trois hommes d'une grande valeur.
Le marquis de Dénonville, après son expédition contre les Tsonnonthouans, montrait de la faiblesse ou de l'incertitude, et laissait surprendre, comme nous l'avons vu, une partie de l'île de Montréal, le quartier de la Chine. Sur ces entrefaites, il est rappelé par Louis XIV qui comptait employer ses talents dans la guerre dont la France était menacée, et le comte de Frontenac, autrefois gouverneur du Canada, très actif, mais très impérieux, venait prendre sa place. M. de Frontenac s'imagina qu'il était populaire dans les Cantons iroquois et que cette l)opularité grandirait avec l'influence d'Où-
réouharé, le persécuteur du P. de Carheil. Le capitaine goyogouin lit tous ses efforts pour amener et pour assurer la paix. Mais, de leur côté les Outaouais, ne comptant plus sur l'énergie française et craignant la vengeance des Iroquois, s'avisèrent de traiter avec le canton des Tsonnonthouans. Charlevoix signale la sagesse et la fermeté du commandant de Michillimakinac qui avait longtemps empêché les Outaouais de mettre leur projet à exécution ; mais il ne signale pas moins le zèle et l'influence des missionnaires qui lui sont d'un grand secours. C'est le P. Nouvel, d'après M. Ferland, dans son Cours d'histoire du Canada, qui se trouve à Michillimakinac auprès du P. de Carheil et s'occupe des Outaouais. Comme évidemment il se tramait un complot qui serait funeste à la France et à la religion, le commandant et les missionnaires devaient en avertir le Gouverneur. C'est le P. de Carheil qui tient la plume : il décrit énergiquement les dangers de la situation, dans une phrase parfois trop longue, comme il arrive aux historiens qui résument des discours, mais dans un style mâle et suffisamment clair, si l'on veut se montrer attentif. Elle prouve au comte de Frontenac qu'il faut se défier des Iroquois et le confirme dans son dessein de s'en prendre aux Anglais (1). Elle
(1) Nous recevons du Canada, une copie authentique de cette lettre, et nous remercions vivementle R. P. Jones, archiviste du collège de Sainte-Marie, à Québec, non seulement pour cette lettre, mais pour les autres documents relatifs à Michillimakinac et aux vertus du P. de Carheil. Elle fut reçue à Québec, non
méritait d'être publiée telle quelle par les historiens du Canada, parce qu'elle jette une vive lumière sur les événements de cette époque et les sentiments de nos alliés.
Il est visible que le P. de Carheil et ses amis sont mécontents qu'on ait donné à nos alliés de l'ouest de si graves sujets de plainte. L'Iroquois, toujours excité par les Hollandais et les Anglais, est l'ennemi, l'ennemi des Hurons qu'il a constamment traqués, l'ennemi des Outaouais qu'il a constamment persécutés, renncmi des Français dont il craint la domination et dont il refuse la religion. Cet ennemi redoutable, en apparence invincible, a trompé le Gouverneur, ensanglanté Montréal, .et pourtant on l'a vu caressé, flatté, presque supplié. Si l'Iroquois eût été dompté vigoureusement dès le principe, le Canada eût été et serait encore notre colonie magnifique. Les Missionnaires l'avaient toujours dit : les Gouverneurs, par impuissance ou par aveuglement, n'avaient rien fait. En 1683, la guerre avait recommencé; elle devenait terrible en 1690 à cause du Gouverneur de la Nouvelle-York qui surexcitait les Iroquois contre la France. La lettre du P. de Carheil, avec une nerveuse éloquence, montre les fautes et le péril, indique le remède, et fait vivement ressortir l'honneur ou le déshonneur des
sur la fin de décembre 1689, comme le dit Charlevoix, mais le 17 septembre 1690, comme en fait foi la copie que nous avons, et comme le prouve l'iiistorien même du Canada, puisqu'elle est citée dans ses pages qui portent la date de 1690. A cause de sa longueur, nous la renvoyons dans la deuxième partie.
Français, l'amerture et la hauteur des Outaouais. Il est heureux que le P. de Carheil, après son récit personnel, ait fait parler indirectement les Outaouais au risque de quelques répétitions, car les plaintes qu'il résumait deviennent plus vives, plus amères, plus hautaines, et l'effet sur le comte de Frontenac se comprend mieux.
Le Comte eut soin d'y voir surtout un blâme contre la faiblesse du marquis de Dénonville et la preuve que son retour à lui était nécessaire. La lettre du Missionnaire ne pouvait donc déplaire à son orgueil jaloux. Au fond, les caresses faites à riroquois, que les Outaouais traitaient avec un si grand mépris, ces caresses pour mendier la paix, l'ancien Gouverneur n'en était pas ^eul coupable: le comte de Frontenac devait se sentir atteint. Mais il comprit qu'il fallait relever le prestige de la France et que la vraie manière de retenir les sauvages, c'était de frapper les Anglais et les Hollandais. Il frappa, cette même année, quelques rudes coups sur des voisins si dangereux ; mais c'était insuffisant, car il aurait fallu les chasser au loin.
La lettre du P. de Carheil n'eùt-elle pas eu d'autre résultat, qu'elle mériterait d'être conservée dans son intégrité vigoureuse. Elle est poumons la preuve que le Missionnaire eut de l'autorité dans ce poste alors si important de Michillimakinac, et que sa parole eut de l'écho jusque dans les conseils du Gouverneur. Elle nous permet aussi de juger ce style sobre et mâle, sans vaine
parure, non sans ardeur. Le discours indirect des Outaouais, qui semblait un peu confus au P. de Charlevoix, ne paraîtra pas trop indigne de ceux qu'on trouve et qu'on admire, malgré une apparence de longueur et de confusion, dans les pages de Tite-Live ou mieux de Tacite.
Une chose curieuse^ c'est que le P. de Carheil pousse à briser l'orgueil des Iroquois, pendant que son ancien persécuteur, Ouréouliaré, devenu presque le commensal du comte de Frontenac, fait tous ses efforts pour que la paix soit conclue. Ils ne furent complètement exaucés ni l'un ni l'autre. Le comte de Frontenac, tout en pénétrant jusqu'au cœur des cantons, ne sut pas ou, par ambition, ne voulut pas rendre les Iroquois impuissants, et les Iroquois, qui ne furent jamais des amis, ne signèrent la paix que vers 1701. De 1683 à 1702, il n'y eut point de missionnaires dans les cantons, excepté le P. Millet qui fut prisonnier pendant cinq ans. Cette difliculté toujours menaçante qui contraria tant notre colonie prouve que le P. de Carheil avait raison de réclamer une action énergique.
En cette année de 1690, le P. de Carheil eut un grand chagrin : M. de la Durantaye ne resta pas commandant de Michillimakinac , qu'il avait pourtant si bien défendu. Charlevoix rend justice à son mérite, à son intégrité, et raconte que son crime, d'après quelques-uns, c'était son affection pour les missionnaires. Il est constant que le comte de Frontenac n'aimait pas les mission-
naires qui osaient soutenir un avis contraire à ses desseins : il avait souvent parlé et souvent écrit contre l'Évêque de Québec et les Jésuites. Le capitaine de Louvigny était protestant, et c'est lui qui remplaça le gentilhomme breton. Bien qu'il fût l'un des meilleurs officiers de la Nouvelle-France, on peut croire que le P. de Carheil, jésuite, ne trouva pas, dans ce réformé, un ami très ardent. Nous n'avons toutefois aucune preuve d'hostilité de sa part, et même, à juger par les événements, il est probable qu'il exista une certaine entente, au moins politique, entre le missionnaire et le commandant. En effet, M. de Louvigny s'efforça, non sans bonheur, de maintenir les Outaouais dans l'alliance avec les Français et de les conduire contre les Iroquois. Or une telle conduite n'était pas pour déplaire au P. de Carheil qui, de son côté, donnait une impulsion pareille à ses Hurons. M. de Louvigny parut ranimer le commerce des pelleteries entre Québec et Michillimakinac. Si les historiens ne disent pas que l'influence des missionnaires y fut pour quelque chose, nous avons le droit de le dire, parce que rien de grave n'était possible sans leur concours.
Une chose contrariait ou paralysait le zèle du P. de Carheil et des autres missionnaires : c'était, à Michillimakinac comme à Goyogouen, la traite de l'eau-de-vie. En vain l'Évèque et les missionnaires protestaient avec énergie contre les affreux désordres qu'amenait cette passion violente :
quelques intrigants, qui préféraient l'argent à la vertu et leurs intérêts misérables aux graves intérêts de la France, avaient convaincu le comte de Frontenac que le mal n'était pas grand et que le clergé se plaignait sans raison, par un excès de zèle. Cette lutte était vieille et persévérait avec des moments de recrudescence : sur ce point le roi Louis XIV ne vint pas facilement à bout de l'orgueil opiniâtre du comte de Frontenac. On devine avec quelle énergie le P. de Carheil luttait contre l'ivrognerie folle et sanglante des pauvres sauvages et contre le commerce criminel des Français que M. de Louvigny avait conduits à Michillimakinac, C'était, on le verra, une question de succès ou de ruine, de vie ou de mort.
En 1695, c'était M. de Lamothe-Cadillac qui commandait à la place de M. de Louvigny. Avec lui, les rapports deviendront difficiles et finiront par être excessivement tendus. Mais, semble-t-il, dans les commencements, l'accord existe pour maintenir les Outaouais et les Hurons dans l'alliance française, et cet accord était nécessaire à cause du mécontentement des sauvages sur la question commerciale et peut-être encore plus à cause des Anglais qui ne cessaient d'être hostiles.
L'action du P. de Carheil est surtout visible en Kondiaronk. « C'était le sentiment général, dit » le P. de Charlevoix, que jamais sauvage n'eut » plus de mérite, un plus beau génie, plus de » valeur, plus de prudence et plus de discerne- » ment pour connaître ceux avec qui il fallait
» traiter. » Il avait tant d'éloquence qu'il était applaudi même de ceux qui ne l'aimaient pas, et un esprit si vif, si piquant, si juste, que le comte de Frontenac l'invitait souvent à sa table pour faire plaisir à ses officiers. Ce capitaine jouissait de la plus grande autorité dans son canton qu'il empêcha de traiter avec les Iroquois. Il avait pourtant un rival assez redoutable dans un chef, nommé le Baron, qui intriguait sournoisement, pour que les Iroquois et les Hurons fussent alliés. Mais Le Rat fut plus fort que le Baron. En 1697, après avoir empêché ses amis de suivre Le Baron et les trente familles qui étaient allées s'établir près d'Orange, il eut la joie de les mener au feu contre les Iroquois et de leur procurer une belle victoire. A l'assemblée de 1700, étant député des Hurons, il entraîna les autres nations à signer la paix : « J'ai toujours obéi à mon Père, dit-il, et )) je jette ma hache à ses pieds... » et l'on jeta les haches aux pieds du Gouverneur. Mais il ne fallait pas un grave incident ni beaucoup de temps pour que la hache fût ramassée. En juillet 1701, une nouvelle assemblée devenait urgente. Jamais pareil concert ni pareille réunion de toutes les nations pour garantir et consolider la paix, et c'est à Kondiaronk que le Gouverneur devait un succès de ce genre. Mais Kondiaronk était souffrant : il parla quand même au milieu de l'émotion générale et souleva les applaudissements... maisquelques heures après, muni des sacrements, il s'endormait dans le Seigneur. Les funérailles
furent magnifiques; on Tenterra dans l'église de Montréal, et sur sa tombe, on grava ces mots : Ci-git Le Rat, chef Huron. Or ce Sauvage, qui n'avait de sauvage que le nom, ce capitaine qui fit tant de bien, n'avait pas de meilleur ami que le P. de Carheil. « Son estime pour le P. de » Carheil, dit Charlevoix qui l'avait bien connu, » fut sans doute ce qui le détermina à se faire » chrétien ou du moins à vivre d'une manière » conforme aux maximes de l'Évangile. Cette » estime s'était tournée en une véritable ten- » dresse, et il n'y avait rien que ce religieux » n'obtînt de lui. «
On voit comment le P. de Carheil a gagné Kondiaronk et pourquoi nous lui donnons une large part dans tous les services rendus à la France par ce capitaine. Le Bat qui avait tant d'esprit s'aperçut vite que le missionnaire était un homme de talent, éloquent et spirituel, et qu'il parlait la langue huronne avec une rare élégance. La liaison fut vite faite entre ces deux hommes. « Dans les commencements, dit Char- » levoix. Le Rat disait qu'il ne connaissait parmi » les Français que deux hommes d'esprit, le » comte de Frontenac et le P. de Carheil (Liv. » xviii). » L'estime devint une véritable tendresse . qui ne })eut rien refuser. Avant d'être chrétien, Kondiaronk voulut n'être pas indigne de son ami et conforma sa conduite à l'Évangile. Il était l'auditeur du missionnaire dans la chapelle de Saint-Ignace, son auditeur le plus intelligent, et
tels furent ses progrès qu'en l'absence des Missionnaires, il prêchait, non sans un grand fruit. On ne dit pas à quelle époque eut lieu son baptême, mais nul doute que le P. de Carheil ne l'ait baptisé, et qu'il n'ait eu la joie de donner à Dieu cette admirable conquête. En le perdant, le missionnaire de Michillimakinac semble perdre sa force et sa consolation. Il en aurait eu grand besoin pour se défendre contre M. de Lamothe- Cadillac, contre les Hurons et les Français.
Il s'opérait alors à Michillimakinac de grands changements et comme une révolution. Les difficultés qui provenaient de l'éloignement et des prétentions anglaises, avaient en 1696 découragé le roi, au point qu'il parlait de faire abandonner ce poste. Le comte de Frontenac le fit maintenir dans la crainte des Anglais; mais un poste nouveau lui donna le coup mortel. En 1701, M. de Callières voulut faire un établissement au Détroit, qui est tout l'entre-deux du lac Érié et du lac Huron, afin de couper court aux ambitions et aux opérations commerciales des Iroquois et des Anglais. Dès le mois de juin, M. de Lamothe s'y rendait avec un Jésuite et une centaine de Hurons : ce qui diminuait la population de Michillimakinac. Ces Hurons, plus rapprochés des Anglais, menacèrent de succomber à la tentation d'avoir des marchandises moins coûteuses : ils y succombèrent à peu près sans résistance, car, de toutes leurs passions, on avait remarqué que l'intérêt était la plus impérieuse. De là, pour le
Commandant, des embarras nombreux, et pour le P. de Carheil, des ennuis très pénibles.
En effet, à Michillimakinac, on était indécis et même irrité. B'allait-il s'en aller au Détroit ou rester dans la Mission de Saint-Ignace ? Les Français de Michillimakinac étaient le plus grand ennui du Missionnaire : ce n'était pas de parfaits chrétiens, ces commerçants qui voulaient, avant tout et malgré tout, faire fortune, et c'étaient de vrais corrupteurs, ces Canadiens, commerçants ou soldats, qui se faisaient coureurs de bois, afin de trouver les sauvages au fond des forêts et d'avoir le castor en échange de l'eaude-vie. Il est aisé de croire que le rude et fervent Missionnaire tonnait contre ces affreux désordres qui nous ont empêché de coloniser la Nouvelle France, et l'on devine aussi aisément que les Coureurs de bois s'emportaient à leur tour contre ce prêtre qu'ils disaient exalté. Donc, à Michillimakinac, murmures et calomnies contre le P. de Carheil. Au Détroit, on l'accusait de n'être pas en un poste dont il avait désiré l'établissement : donc, encore, murmures et calomnies. Ce que nous pouvions pressentir, nous pouvons l'affirmer, grâce aux lettres suivantes que nous devons au P. Jones et qui ont été copiées et certifiées « aux Archives du Bureau du Régistraire de la » Province de Québec. »
Il y eut échange de lettres entre les Jésuites et M. de Lamothe au sujet du Détroit. Les missionnaires, qui avaient surtout en vue les intérêts
spirituels des sauvages, ne voulaient pas immédiatement se jeter avec ardeur dans une entreprise aussi grave que l'établissement du Détroit; car de transférer ainsi la population de Michillimakinac, c'était prendre une part de responsabilité redoutable, à supposer que le projet ne fût pas aussi bon qu'on le rêvait. Les missionnaires couraient le risque de compromettre leur autorité morale. Ils avaient donc raison d'hésiter. Or M. de Lamothe ne supportait pas qu'on n'admirât point ni même qu'on n'admirât pas assez son projet favori. Ceux qui se donnaient un si grand tort n'étaient que des hypocrites et n'agissaient que par un esprit pharisaïque... Au contraire ceux qui lui semblaient suffisamment enthousiastes étaient des hommes éclairés, des saints... Le P. de Carheil était-il de ce nombre ?
M. de Lamothe a l'air de le croire, non sans quelque fondement. Ayant annoncé au Père la bonne nouvelle que son plan triomphait, il en reçut la lettre suivante datée du 25 juillet 170L
)) Après avoir en effet désiré depuis tant d'an- » nées, comme vous le marquez, l'établissement » du Détroit, la lettre que vous m'avez fait l'hon- » neur de m'écrire pour m'en apprendre l'heu- » reuse nouvelle n'a pu m'ètre que fort agréable. » Je me ferais un plaisir de vous y aller rendre » dès à présent les services dont je suis capable, )> si l'état de cette mission me le permettait. Mais » vous savez que tout le monde d'ici est descendu » à Montréal pour l'assemblée générale qui doit
» s'y tenir. Il faut attendre leur retour avant que » de pouvoir faire aucun mouvement, ne devant » prendre d'autres mesures que celles qu'ils » auront prises eux-mêmes avec M. le Gouver- » neur sur le dessein de leur transmigration » prochaine dont ils ne manqueront pas de l'in- » former pour apprendre là-dessus ses volontés. » Cependant je puis vous assurer qu'en quelque » lieu que j'aille, soit immédiatement au Détroit, » soit aux environs, j'y serai toujours parfaite- )) ment disposé à vous témoigner effectivement, )) par tout ce qui pourra dépendre de moi, que je » suis avec respect, Monsieur,
» Votre très obéissant serviteur,
Etienne de Carheil
de la Compagnie de Jésus.
Là-dessus, M. de Lamotlie fait des observations qui manquent de justesse : « Par cette lettre, » le P. de Carheil, missic5nnaire des Hurons à » Missilimakinac, prouve la nécessité de l'éta- » blissement du Détroit, puisqu'il convient l'avoir » désiré depuis tant d'années et en apprendre » avec plaisir la nouvelle. » La nécessité du Détroit ne ressort pas évidemment du désir qu'avait le P. de Carheil : ce serait assez de dire qu'il croyait à son utilité et à son importance. La lettre n'est certainement pas d'un enthousiaste qui soutient que le Détroit est nécessaire aux
intérêts de la France et de la religion. Sans doute, le Missionnaire qui admettait le plan de M. de Lamothe n'admettait pas également sa manière de l'exécuter, et savait que d'autres missionnaires étaient d'un autre avis. En outre, ceux qui étaient bien établis à Michillimakinac devaient protester contre une transmigration qui lésait gravement leurs intérêts. C'est pourquoi le P. de Carheil se garde bien de prendre des mesures et de faire aucun mouvement, comme il parait en être prié par M. de Lamothe : il a le bon esprit de s'en remettre aux Hurons qui comptent sonder à Montréal M. le Gouverneur et ses volontés. Entin, le Religieux ne s'engage qu'avec beaucoup de réserve, car il a des supérieurs qui peuvent l'envoyer ici ou là, et ce n'est point à lui de choisir son poste : en quelque lieu qu'il aille, en quelque lieu qu'on l'envoie, il sera toujours très bien disposé. Il n'y a rien de plus dans sa lettre, et M. de Lamothe aurait tort d'y voir autre chose. Aussi, quelque temps après, la note change, parce que le P. de Carheil trouve qu'on est allé trop vite et sans prudence.
C'est au milieu de ces difficultés que mourait Kondiaronk dont la sagesse et l'influence auraient été d'un si grand poids. Il est probable que son opinion sur le Détroit ne différait guère de l'opinion que parait avoir le P. de Carheil ; il est certain que sa tendresse n'aurait pas supporté que l'on calomniât son Père : mais sa mort, douloureuse au cœur du Père, n'était pas moins
malheureuse pour le Missionnaire dont la Croix et la passion grandissaient. La lettre suivante, écrite un an plus tard, nous montre le P. de Carheil aux prises avec des calomnies et des injustices qui concourent à raclii''vement de sa vertu. Le martyre sanglant ne lui est pas offert : il rencontre toujours le martyre obscur.
A Missili?nakinac, le 17 Juin 1702, (au sieur de tonty).
Monsieur,
(( Le bon témoignage que vous avez bien voulu » me rendre de l'assiduité de Monique às'acquit- » ter constamment, tous les dimanches et tous » les jours de fête, des obligations du christia- » nisme, n'a pu m'ètre que fort agréable, non » seulement parce qu'il m'assure que, de son » côté, elle souhaite son véritable bien, mais » encore parce qu'il m'assure conséquemment, » de votre côté, que ce que vous estimez le plus » en elle est aussi ce que vous estimez le plus en » vous.
» il serait à souhaiter que tous ceux du Détroit » ne regardassent les choses que par cet endroit- » là. On n'y aurait pas tant crié contre moi que » l'on y a fait. Mais j'ai entendu autrefois, ici,
» tant de semblables cris de la part des Français » et je m'y suis tellement accoutumé que je ne » saurais m'étonner de ceux que j'entends aujour- » d'hui de la part des Sauvages.
)) Le môme principe demeurant le môme ne » produit jamais partout que les mêmes effets. » Les cris des Français se sont dissipés sans )) nuire qu'à ceux qui les avaient faits contre la » vérité. J'espère que les cris des Sauvages se » dissiperont avec le temps de la môme manière. )) 11 ne faut pour cela que distinguer les volontés » du Roi que Ton veut confondre.
» Cette distinction qui nous est marquée dans » toutes les lettres que nous avons reçues, soit de » Monsieur le Gouverneur Générai, soit de Mon- » sieur l'Intendant, soit de nos Supérieurs, » accommodera tout, en ôtant la confusion qui a » causé le bruit.
)) Mon impuissance d'être à Missilimakinac, » avec ceux qui y sont restés, et au Détroit, avec » ceux qu'on y a attirés, n'est pas un sujet qui » doive faire crier contre moi, à moins que de » vouloir m'obliger à l'impossible, d'être dans » deux lieux tout à la fois. Pourquoi les a-t-on » divisés, sans s'accorder ensemble sur un tel » établissement, et pourquoi a-t-on réduit le )) P. Vaillant (qu'on avait envoyé pour nous » aider), à s'en retirer sans avoir rien pu nous » y préparer, que pour nous réduire nous-même » à y faire crier contre nous ? Cependant nous » n'avons rien fait que pour le mieux. Un peu
» de retardement pour prendre ses mesures est » toutefois nécessaire à la prudence dans les » entreprises et principalement dans celles qui » tendent à quelque cliose de lixe et de perma- » nent, tel qu'est un nouvel établissement ! Au » reste nous sommes surpris qu'aucune des » lettres qui nous sont venues du Détroit ne » nous marque rien d'une nouvelle fort impor- » tante que nos Pères Miamis nous mandent » qu'ils ont fait savoir à M. de la Motte par un )) exprès envoyé pour ce sujet.
» Comme nous n'en avons point ici d'autre » connaissance que celle qu'ils nous en donnent, » nous ne pouvons y rien ajouter de notre part ; » et quand nous le pourrions et que nous eussions )) appris quelque nouvelle particulière qui d'elle- » même nous doit obliger d'en donner avis, tou- » tefois, voyant ce qui se passe à notre égard, » nous ne savons pas s'il ne vaudrait pas mieux, » pour notre propre sûreté, garder le silence, que » de nous exposer au danger d'être encore » accusés là-dessus auprès des sauvages. Car » enfin on tourne tout en accusation et en procès- » verbal contre nos fonctions auxquelles on en » veut. Mais on aura beau leur en vouloir, nous » ne manquerons jamais de nous en acquitter » fidèlement, quoi qu'il ari-ive.
» Pour vous, Monsieur, je ne doute point que » vous ne condamniez toutes ces accusations si » opposées à la raison, à la justice et à la vérité. » Vous n'avez pas oublié ce que nous disions
» autrefois, ici, dans quelqu'un de nos entretiens, » que tous nos devoirs se pouvaient réduire à » ces cinq articles :
» Serviteurs de Dieu pour lui-même.
» Serviteurs de tout le monde pour Dieu. » Serviteurs de personne contre Dieu.
» Serviteurs de Dieu contre tout le monde. » Serviteurs de Dieu contre nous-mêmes.
)) Personne ne peut s'écarter de son devoir en » suivant ces cinq règles que je souhaite qu'on » suive au Détroit.
» Je suis avec respect, de vous et de Madame, » que vous me permettrez de saluer, Monsieur,
» Votre très humble et très obéissant serviteur. Etienne de Carheh..
» Le P. Marest vous présente ses respects et » vous prie d'agréer qu'il salue Madame. »
Avant de faire quelques remarques sur cette lettre si grave, il est nécessaire d'entendre les observations de M. de Lamothe. Il avait une série de lettres écrites par les Missionnaires de la Compagnie, probablement au sujet du Détroit : celleci est la douzième.
« Cette douzième lettre, du P. de Carheil, a été » écrite au sieur de Tonti qui est au Détroit » capitaine. Il l'a remise à M. de Lamothe pour
» la porter à M. de Callières, lui en ayant fait le » sacrifice en reconnaissance de ce (|ue M. de » Lamothe lui avait passé une faute considérable. » On peut voir, par cette lettre, la conduite du » ciel. Il est certain que M. de Lamothe avait » une confiance particulière dans j\I. de Tonti )) qui en profita, en bon élève de Naples, pour le )> trahir, en travaillant de concert avec les mis- » sionnaires pour renverser l'établissement du » Détroit. 11 pratiquait cette affaire avec tant » d'artifice qu'elle demeura, pendant un assez » long temps, impénétrable à M. de Lamothe.
» On voit, par cette lettre, comment cet Italien » et ce Missionnaire se chatouillent sur le fait » de la dévotion. Ne dirait-on pas que la Monique » en question est du moins une sainte ?
» Le Père ne s'embarrasse de rien ; il fait » entendre que M. de Lamothe est ce principe » qui fait former toutes les accusations qu'on lui » fait, tant par les Français que par les Sauvages. » 11 dit qu'elles se dissipent, parce qu'elles sont » faites contre la vérité, et il les soutient telles » pour deux raisons ; la première est qu'il faut » distinguer les volontés du Roi, la deuxième est « sans doute que M. de Lamothe les veut con- » fondre ; et pour bien encourager le sieur de » Tonti, il l'assure que cette distinction des » volontés du Roi leur est marquée par toutes les » lettres qu'ils ont reçues de Monsieur le Gou- » verneur général, de M. de Champigny, inten- )) dant, et de ses Supérieurs, et qui est ce qui
» racommodera tout, en ôtant la confusion qui a » causé le bruit : c'est-à-dire en faisant rappeler » M. de Lamothe de son poste et conséquemment » en y faisant substituer M. de Tonti.
« De tout ceci il en faut bien tirer une consé- » quence sans réplique : ou bien ce que ce Père a » écrit est vrai, ou il est faux; s'il est vrai, M. le » Gouverneur général , M. l'Intendant et les » Supérieurs des Jésuites ont travaillé de concert » pour perdre M. de Lamothe et détruire l'établis- )) sèment du Détroit. S'il est faux, c'est une )) imposture du P. de Carheil et une calomnie de » ces missionnaires et même de ses supérieurs. » Tout ceci s'est découvert par une voix du ciel » qui a renversé par terre le sieur de Tonti de » son cheval, et par une lumière qui lui a crevé » les yeux sur le chemin de Damas. On voit » encore l'emportement de ce Père, lorsqu'il » affirme hautement que M. de Lamothe a réduit » le P. Vaillant à la nécessité de se retirer du » Détroit, pour le réduire lui-même, dit-il, à n'y » pouvoir venir. Cependant, le contraire paraît )) par les lettres du même P. Vaillant, du P. Bou- » nart, son supérieur, du P. Germain et du P. Ma- » rest. Ces deux premiers remercient M. de » Lamothe des bons traitements et des honnê- » tetés qu'il leur a faites, et ces deux derniers » l'assurent qu'on attend à Québec le retour de » ce Père. Au surplus, on dirait que ce Père » souffre une lièvre chaude, surtout lorsqu'il dit » qu'on tourne tout en accusation et en procès-
» verbal contre leurs fonctions auxquelles on en )> veut. Où sont donc ces procès-verbaux qu'on a » taits ? Il faut assurément qu'ils soient dans son » cœur spéculatif. »
Nous avons en mains quelques pièces du procès : ceux qui ont toute la correspondance des Jésuites, avec les Observations de M. de Lamothe, pourront nous venir en aide et nous redresser, s'il y a lieu.
Or, la lettre du P. de Carlieil est assez claire. Le Père est en bons termes avec le capitaine de Tonti, mais sans rien de bien vif qui trahisse une affection profonde, sans rien qui permette de soupçonner un complot pour que M. de Tonti remplace M. de Lamothe. En second lieu, on a crié beaucoup, Français et Sauvages, contre le Missionnaire, mais visiblement parce que le Missionnaire reste, suivant ses formules si vigoureuses, « Serviteur de Dieu contre tout le monde. » Ceux du Détroit ne regardent pas les choses par cet endroit-là où apparaissent les droits de Dieu et les obligations chrétiennes. Ils confondent, d'autre part, les volontés du roi; car le roi, malgré les plaintes calomnieuses })ortées devant lui contre les missionnaires, voulait que l'on tînt compte de leurs protestations constantes contre les abus de la traite, contre les coureurs de bois, c'est-à-dire un peu contre tout le monde, sans excepter ni les soldats ni les officiers que le roi menaçait de dégradation ou des galères. Ils confondent les volontés du i-oi, peut-être parce
que l'on fait dire au roi qu'il désire la transmigration de Michillimakinac au Détroit et qu'on oublie de dire dans quelles conditions de prudence et de lenteur le roi désire que cela soit fait. Quelle que soit la distinction entre les volontés royales, le P. de Carheil l'affirme avec une autorité qui ne saurait être méconnue.
On en voulait au Père de n'être pas au détroit, parce que sa présence à Michillimakinac y retenait des familles huronnes et que sa présence au Détroit eût consacré en quelque sorte les plans de M. de Lamothe. Mais le moyen d'être ici et là en même temps ! Le Père affirme qu'on est allé trop vite, qu'on n'a pas eu soin de se concerter parfaitement et que le désaccord en est résulté. A qui la faute, sinon aux imprudents ? Le Père n'est pas au Détroit ; mais qu'a-t-on préparé pour le Missionnaire ?
L'allusion « à la nouvelle fort importante w donnée par les missionnaires des Miamis, porte sans doute sur les mécontentements et les menaces de ce peuple, longtemps notre ami, mais prêt à la guerre. Le Père dirait ce qu'il doit dire, s'il savait quelque chose ; mais le silence lui est rendu presque nécessaire, parce que l'autorité compétente ne mérite plus sa confiance, ayant abusé des confidences des missionnaires. Tout cela dénote un peu d'aigreur contre qui de droit, et M. de Lamothe se trouve atteint.
La lettre, en finissant, n'est pas moins fière qu'éloquente. Elle fait appel à la raison, à la
justice, à la vérité, et formule énergiquemeut les droits de la conscience, les conditions du devoir, dont on s'écarte au Détroit. Mais M. de Lamothe n'est point nommé ni insulté.
Au contraire, il nomme et insulte le P. de Carheil, après avoir raconté comment M. de Tonti lui a livré la lettre du Missionnaire. La première phrase du Père était simple et chrétienne, et contenait en quelques mots une exhortation : M. de Lamothe y voit « un Italien et un Mission- » naire qui se chatouillent sur le fait de la )) dévotion, » bien que la vanité dévote n'y paraisse en aucune sorte. Il n'est pas jusqu'à cette pauvre Monique, tidèle à ses obligations chrétiennes, que le commandant du détroit n'essaye de tourner en ridicule. Du reste, il montre encore plus loin sa petite ironie peu chrétienne, lorsqu'il se moque de M. de Tonti, en abusant de la conversion de saint Paul. L'homme qui n'aime pas les missionnaires s'est assez trahi.
Toute son argumentation roule sur les volontés du Roi qu'il faut distinguer, d'après le P. de Carheil, car on les a confondues, malgré les explications venues de Québec. Mais il passe vite, pour arriver à la question personnelle : « C'est moi qui » ai fait cette confusion, et Ton veut partout que » je sois perdu... » Voulait-on vraiment qu'il cessât de commander au Détroit? Peut-être; mais c'était légitime aux missionnaires de désirer un commandant plus sage et plus chrétien, sans toutefois détruire le nouveau poste. En tout cas.
la lettre du P. de Carheil ne contient pas toutes les conclusions qu'en fait sortir M. de Lamothe. Quant au fameux dilemme, le P. de Carheil n'en aurait pas été fort embarrassé : il ne l'eût pas admis ; il n'eût pas admis que sa parole fût contestée, quand il affirmait que la distinction entre les volontés du Roi était marquée dans toutes les lettres du Gouverneur, de l'Intendant et des Supérieurs. M. de Lamothe ose bien supposer que le Père de Carheil est un imposteur et que ses frères ou supérieurs sont coupables de calomnie : cela révolte. Après cela, qu'il parle « d'emporte- » ment et de fièvre chaude, » on n'en saurait être surpris, car la passion qui l'emporte est assez fiévreuse. Il va loin, quand il se vante des remerciements des Pères Jésuites pour ses bons traitements et ses honnêtetés : est-ce que cela l'empêchait d'en vouloir aux Jésuites qui n'admiraient pas ses projets f Que deux Pères lui aient annoncé le retour du P. de Carheil à Québec, c'est curieux ; mais après tout, ils n'ont pas dit que ce retour était un blâme, et quand ils l'auraient dit, cela prouve tout simplement qu'on avait sur ce point des avis contraires. Où M. de Lamothe est hardi, c'est quand il prétend que le P. de Carheil n'a vu d'accusations qu'en rêve : est-ce que les procèsverbaux n'abondent pas dans les Archives de la France et du Canada? Nous gageons qu'on en trouverait plusieurs, signés par M. de Lamothe, contre le P. de Carheil.
Le P. de Carheil peut regarder en face M. le
commandant du Détroit et lui dire que ses injures ne l'atteignent pas. Nous avons, d'un côté, ce missionnaire d'une admirable vertu, et de l'autre, cet homme dont la vertu ne i)arut pas éclatante à ceux qui furent cliargés de faire une enquête, en 1708. M. d'Aigremont, cité par M. Ferland, parle en ces termes : « Le sieur de Lamothe est accusé )) de n'avoir en vue que ses propres intérêts dans » les propositions qu'il a faites d'organiser des » compagnies composées de guerriers sauvages, )) de n'avoir en vue que son avantage en cher- » chant à organiser des hommes qui n'étaient » pas faits pour cela. » Les sieurs de Vaudreuil et Kaudot, dans une lettre commune, étaient encore plus explicites : « Le sieur de Lamothe » est haï également des troupes, des habitants et » des sauvages, qui n'ont ni considération ni » estime pour lui, le regardant comme un homme )) très intéressé. Le sieur de Lamothe tâche de » gagner de l'argent tant qu'il peut, et cela de )) quelque manière qu'il puisse... Il est vrai que » le sieur de Lamothe s'est extrêmement déchaîné » contre les Pères Jésuites; il leur a ôté, de son » autorité et sans aucune raison, la mission des » Miamis; il a donné à un missionnaire qui était )) d('j)iiis dix-huit ans avec ces sauvages et qui » savait leur langue et leurs coutumes, l'ordre » de se retirer pour y mettre un KécoUet qui ne )) les entendait point. Les sieurs de \^audreuil et » Raudot sont persuadés que, si ce missionnaire )) Jésuite fût resté chez les Miamis, jamais cette
» nation n'aurait entrepris ce qu'elle a fait cette » année sur les Français. » (Cours d'Histoire du Canada, ch. 24).
Après ce jugement, la cause est entendue : ce n'est pas le P. de Carheil qui est imposteur et qui a des acccs de fièvre chaude. M. de la Motte ou de Lamothe n'a le droit de déshonorer ni d'insulter personne.
Mais cette correspondance nous met au courant des épreuves subies par nos missionnaires. Les missionnaires voulaient convertir les sauvages et non pas les exploiter, ni les abrutir à force d'eau-de-vie. Ils protestaient en public, en particulier, à Québec, à Paris, et leurs protestations leur faisaient des ennemis souvent irréconciliables. Les Serviteurs de Dieu, qui ont tout quitté pour sauver les âmes, avaient l'amer chagrin de ne pas les sauver, parce que les Coureurs des bois, les hommes d'argent, venaient les perdre. Les âmes étaient perdues, et la colonie n'était pas sauvée! Vieille histoire, encore jeune...
Le P. de Carheil, dénoncé par M. de Lamothe, fut-il rappelé en 1703 ? La chose est possible, encore que cela semble dur. S'il en est ainsi, la croix du Père en aura été plus lourde, plus humiliante et })lus belle. Ne rentra-t-il à Québec qu'en 1707 f C'eût encore été douloureux, car il aurait quitté Micliillimakinac à cause des Coureurs des bois et faute de chrétiens : « Les Missionnaires )> de Michillimakinac, dit Charlevoix (liv. xiv) » après avoir brûlé leur maison, étaient descen-
» dus à Québec, parce que la licence des Coureurs » des bois^ plus effrénée que jamais, leur ôtait » toute espérance de faire aucun bien dans ce lieu, » là où, depuis le départ des Hurons pour le » Détroit, ils n'avaient pas un seul chétien. De » sorte que les Outaouais, abandonnés à eux- » mômes, ne suivaient plus que leur caprice. » Nous pensons que le départ des Hurons pour le Détroit était devenu nécessaire et que le P. de Carbeil, ne pouvant y rejoindre M. de Lamothe, descendit à Québec en 1703. Michillimakinac, n'ayant plus que des Outaouais ou des Coureurs des bois^ n'avait plus besoin du P. de Carheil. Il quitta donc ce poste obscur après dix-neuf ans d'apostolat, de 1684 à 1703. Il était âgé de 70 ans. Qui dira tous les mérites acquis par « ce servi- » teur de Dieu pour lui même » dans la lointaine et peu brillante mission de Saint-Ignace ?
Le Père de Carheil passa les vingt-trois dernières années de sa vie, soit à Québec, soit à Montréal. 11 fut curé à Beauport, un peu audessous de Québec, probablement à son retour de Michillimakinac. De 1701) à 1711, il est désigné comme vieillard sur les catalogues. Mais le P. Martin, dans son Répertoire du clergé Canadien, fait travailler ce vieillard, à Montréal, de 1712 à 1718, entre soixante-dix-neuf et quatrevingt-six ans. Depuis cette époque, il réside à Québec où sa vertu prêche, quand sa voix se tait ou que son esprit s'éteint. Car cette belle intelligence monta sur ce Calvaire enveloppé de ténè-
bres, et qui sait combien de fois la grâce Favait poussé à demander cette faveur effrayante ? Il semble à certaines âmes qu'elles n'ont rien fait, tant qu'elles n'ont pas immolé leur raison au Dieu qui s'est anéanti et fut traité de fou. Le Père de Carheil tomba en enfance, ^'oici une lettre datée du 4 avril 1724 et signé d'un nom qui nous est inconnu, mal copié peut-être : elle se trouve dans le recueil de la Guichardaye, à l'adresse de M'"^ de Peulan de Carheil.
« Madame,
» Vous ne devez point être surprise si vous » n'avez pas reçu depuis quelques années, des » nouvelles du P. de Carheil, notre saint frère. » Il n'est plus en état d'écrire, et, pour ne point » vous cacher sa situation, je vous dirai qu'il est » mort civilement, outre qu'il est aveugle; il est » redevenu en enfance. Dieu l'a permis ainsi, » pour nous montrer que les plus grands génies » peuvent le perdre. Il sera dignement remplacé » par son neveu dont on m'a parlé. Il faut espérer » qu'il deviendra un aussi grand saint que son » oncle. Je vous manderai Fan prochain les nou- » velles que je recevrai de lui, et lorsque le » neveu sera au noviciat, je lui rendrai tous les » services que je pourrai : son oncle était mon » ami particulier.
» On ne peut être avec plus de respect votre très » humble et très obéissant serviteur,
LONACEGOUR. »
Nous devions ti-aiiscrire ces lignes, ne fut-ce que pour citei- un témoin de plus de la haute réputation qu'avait le P. de Carheil. Sa réputation de grand génie et de grand saint traversait la mer et retentissait en France (1).
Le recueil de la Guichardaye contient une lettre encore plus précieuse, adressée au F. Landron, de la Compagnie de Jésus, au collège de la Flèche. La dernière phrase est incomplète et s'achève par des lettres majuscules qu'on ne peut comprendre. Elle est datée du 17 octobre 1727 et vient d'un Jésuite qui résidait à Québec depuis 171G, quand le P. de Carheil avait quatrevingt-trois ans. C'est un témoin qui a vu le vénérable missionnaire pendant une dizaine d'années; c'est un témoin qui rapporte ce qu'en disait l'opinion })ublique : nous pouvons ajouter foi à sa parole, d'autant que sa lettre est écrite rapidement, sans art, et qu'il en a presque honte, puisqu'il prie le F. Landron (ou Le Landron) de ne la communiquer qu'aux amis : « Faute d'arran- » gement, dit-il, on ne la goûterait pas. » Faute
(1) Le neveu, dont il est ici question, s'appelle Jacques- Marie de Carheil, fils de Gervais et de Jeanne Baëllec de Locunolé, né le 24 février 1702. Il entrait au noviciat le 13 octobre 1724, puis enseignait la grammaire trois ans, les humanités deux ans, la rhétorique deux ans, la philosophie six ans, la théologie de 1714 à 1754; après quoi, tout renseignement fait défaut. .Ses notes, trouvées dans les Archives du Gesu, parlent de « sa grande expérience dans les études et de » sa vive nature modérée par sa vertu. » Le neveu n'était pas indigne de l'oncle. L'oncle n'ont pas la joie de savoii' que Jacques-Marie de Carheil ne voulait pas laisser saplace vacante dans la Compagnie.
d'arrangement, elle a plus d'autorité. C'est là que nous puisons tous les détails intimes qu'on va lire ; nous les rapportons dans un ordre différent, parce que le témoin les a vraiment, comme il l'avoue, « rapportés sans ordre, sans suite et » sans expressions choisies, et les a jetés sur le » papier au hasard et à bâton rompu. » Nous éprouvons un vif regret, en lisant cette phrase : « Le retardement des vaisseaux par le mauvais » temps et les vents me donne le temps de vous » dire encore quelque chose du P. de Carheil » sur lequel roule toute ma deuxième lettre. » On avait donc parlé du Missionnaire en d'autres lettres. Que n'avons-nous tous ces témoignages ! La vieillesse du P. de Carheil à Québec n'était pas inutile. D'abord, du matin jusqu'au soir, il était toujours occupé de Dieu, répétant de belles aspirations jusqu'à fondre en pleurs. Les pensées qu'il avait de Dieu l'enthousiasmaient ; il avait besoin de les chanter : de là, des pièces de vers et des cantiques où les pensées divines paraissaient plus relevées, quoique un peu trop guindées, disait-on. Ses poésies que nous serions heureux de retrouver, devaient avoir de grands mérites, étant donné le vrai talent du P. de Carheil. Ceux qui les connaissaient semblent en avoir jugé delà sorte; car on venait lui demander des vers, et le bon vieillard rimait ses instructions pour ceux qui lui promettaient de les apprendre. Ce n'est pas un jugement téméraire de penser que la poésie fut l'une des distractions
légitimes da Missionnaire de Michillimakinac ; mais Dieu, à coup sûr, n'en fut jamais absent. La récitation de l'Oftice prenait de longues heures ; les versets les plus frappants saisissaient le Père qui les répétait jusqu'aux larmes, si bien qu'après avoir longtemps pleuré, il ne pouvait plus lire.
A côté de cette occupation divine, le vieillard en avait une autre qui n'était pas moins utile. Il tàchaitdefaire du bien autour de lui. Religieux, il aimait l'Église et la Compagnie. S'il voyait, dans quelque maison de son Ordre, « du déran- » gement, » il avait soin d'en avertir les supérieurs, et quand les supérieurs n'y remédiaient pas, il refusait de les confesser. S'il voyait que la règle ne fût pas bien gardée, il se lamentait et pleurait amèrement. En dehors de la communauté, le P. de Carheil demeurait apôtre et se permettait de saintes hardiesses qu'on n'aurait pas osé lui interdire : tant sa réputation était solidement établie. Dans les rues, dans les chemins, il arrêtait les passants, pour leur parler de Dieu. Quelquefois il se mettait au bénitier de l'église, d'où, à chaque personne qui sortait, il disait un mot d'éditication. C'était une manière de prêcher que l'on trouvait bien éloquente. Comment n'être pas ému des paroles d'un vieux Missionnaire que n'arrêtait aucun respect humain, aucune pensée d'amour-propre ? La sortie de l'église n'était pas toujours agréable ; car, après avoir refusé la Communion aux femmes peu modestes, il les
attendait au bas de l'église et les admonestait de bonne sorte. Un jour, la scène fut vive dans la maison qu'il habitait :« Je l'ai vu reprendre un » intendant, vieuxpécheur, qui, depuis trente ans, » ne s'était pas confessé, et qui, pgur éviter ses » réprimandes, manqua trois fois de se tuer dans )) les chemins de Montréal : c'est le coupable d'où )) je le tiens. « Ce rude saint de Bretagne n'avait peur de rien, quand il s'agissait de Dieu. Dans l'église, il eût averti un prince, s'il l'avait vu parler. Il tenait, croyons-nous, cette belle audace du curé de sa paroisse natale ; car les curés bretons, presque partout, gardent la vieille autorité sacerdotale devant laquelle tout vrai chrétien s'incline, comme devant un père ou devant Dieu. Ainsi la vieillesse du P. de Carheil était féconde. Il s'endormit dans le Seigneur, le 27 juillet 172G, avec la réputation d'un Saint qui tenait de Dieu une puissance miraculeuse.