LE PERE DE CARHEIL ET LES IROQUOIS
Embarqué le 12 mai 1666, le P. de Carheil, après une longue et pénible traversée de trois mois, arriva, le 6 août, au port de Québec où ses frères qui l'attendaient lui firent un accueil facile à comprendre. Tout affaibli qu'il était des fatigues du voyage, il voulut, avec les saintes impatiences de son ardeur accoutumée, se mettre à l'étude avant d'être reposé : tant il avait hâte de travailler à la conversion des sauvages ! Il commença par la langue des Hurons dont les langues savantes ne lui donnaient aucune idée : le langage des Iroquois, fort semblable à celui des Hurons, serait appris du même coup. Il fut deux ans sur les bancs de l'école, mais en écolier très intelligent ; car s'il devint un maitre admiré des sauvages, ce fut grâce à sa méthode. Le P. Le Mercier nous la fait connaître dans sa relation de 1669 : « Le Père ne s'est servi au commence- » ment pour ses instructions que de la langue » huronne que les Iroquois entendent tous, quand
» on la parle bien. Il a depuis composé un dis- )) cours du baptême en Oiogouën (ou Goyogouin) » et ne s'est servi pour le faire que des simples » racines et de l'étude de la langue iroquoise qu'il » avait faite durant son voyage, étant assuré par )) l'expérience que, si, par le moyen des racines » et des divers discours, il pouvait ramasser une » quantité de mots suffisante })Our exprimer les » différentes actions, il saurait la langue ». On le voit, c'est le fait d'un esprit sérieux et d'un vrai philologue. Deux ans de pareilles études, si élémentaires, si humbles, si privées de tout charme, cela compte dans la vie des missionnaires, dans la vie d'un ancien et brillant professeur de rhétorique ! Mais il y eut en même temps profit naturel : les Iroquois s'étonnèrent que ce Français connût et parlât si parfaitement leur langue et furent très flattés qu'un homme de ce mérite en tirât si bon parti. Sur ses lèvres éloquentes, elle parut plus abondante, plus noble et plus énergique; sans cesser d'être pure et régulière, elle eut plus de richesse dans les expressions, plus de variété dans les tournures (1). Ainsi préparé, le
(1) Aussi plus tard, le savant missionnaire composera-l-il deux volumes in-quarto sur les Raeini's II aronnes : l'ouvrage est en latin, mais avec les définitions et la traduction en français. Pilling, dans sa bibliographie des langues indiennes du nord de l'Amérique, dit que c'est « une curieuse mosaïque des trois langues ». Les philologues du Canada ne sont-ils pas tenus d'honneur à mettre en lumière les savants manuscrits du P. de Carheil ? Ne devraient-ils pas rechercher sérieusement, par des études comparées, s'il n'est pas l'auteur des ouvrages recopiés avec grand soin par le P. Pierre Potier : Eléments île
P. de Carheil fut enfin envoyé où ses désirs l'emportaient. Mais d'abord il faut nous faire une idée de la Mission que Dieu lui confia.
La terre du Canada s'étend, au nord de l'Amérique, le long du fleuve Saint-Laurent et sur les bords de ses grands lacs, Des pêcheurs bretons, basques et normands connaissaient, dès 1504, les côtes de Terre-Neuve, à l'embouchure du fleuve canadien. Ce fut le florentin Vérazzani qui, au nom de François l®"", parcourut en 1523 les rivages de l'Amérique depuis la Caroline du Sud jusqu'à l'île du Cap-Breton, et devint, selon l'expression du P. Biard, le parrain de la Nouvelle- France. Mais Jacques Cartier, breton de Saint- Malo, le premier, en 1534, remonta la rivière du Canada qu'il nomma fleuve de Saint-Laurent; puis, l'année suivante, « après avoir reçu son » créateur en l'église cathédrale dudit Saint- )) Malo » et obtenu la bénédiction de son évêque, accompagné de chrétiens comme lui qui cherchaient l'extension de la foi chrétienne, il reprit la route de l'Amérique et remonta le fleuve Saint-Laurent jusqu'au village d'Hochelaga qui devint Montréal. En 154.0, un gentilhomme picard,
Grammaire H uronne, {l vol. ilO pages), Dictionnaire /rançaièshuron, (in-S", Il gros cahiers), Sermons, Instructions, Catéchisme huron... ? Le P. de Carheil faisait autorité en ces matières, et peut-être que, si les manuscrits n'ont pas disparu, son écriture, qui est connue sans doute par les Racines Huronnes, ne serait pas difficile à reconnaître. De nos jours, l'étude des langues comparées est poussée très loin, non sans raison : il serait utile de comparer les racines huronnes avec les racines des langues littéraires.
le sieur de Roberval, était vice-roi du Canada. Quand, la conversion de Henri IV arracha la France aux horreurs de la guerre civile, lacolonie canadienne cessa d'être négligée, sans toutefois recevoir autant de secours qu'il aurait fallu. Les Jésuites, envoyés par le roi qui les aimait, vinrent en aide aux Récollets qui ne pouvaient suflire à la tâche ; mais le mauvais vouloir de quelques personnages ne leur permit d'arriver qu'en IGll, et d'autres difficultés de tout genre les empêchèrent de s'établir sérieusement avant 1625 et même 1632. Leur collège de Québec ne fut fondé que trois ans plus tard ; il commença de donner à la ville naissante un aspect moins vulgaire; encore était-il assez médiocre, lorsque le P. de Carheil y apprenait la langue huronne. De là, partirent les missionnaires qui tentèrent de convertir les Hurons, les PP. Jogues, Daniel, de Brébœuf, Lallemant, Garnier, Chabanel, Buteux, qui i)érirent sous la hache ou par le feu, et tant d'autres dont les souffrances nous font frémir. Les Hurons ne refusaient pas la lumière et le baptême; mais leur indolence négligente les livra comme une proie facile à la haine terrible des Iroqiiois. Leur tribu fut détruite et ses débris peu nombreux furent dispersés au loin. Comme les Hurons étaient les alliés de la France, les cantons des Iroquois étaient presque toujoiu's inabordables aux missionnaires qui n'y pénétraient que poui' mourir. Si la France avait mieux soutenu ses alliés, les Iroquois n'auraient pas été si
longtemps redoutables. Ce n'est qu'en 1654 que l'on put conclure avec eux un premier traité : le P. Le Moyne, à ses risques et périls, vint jusqu'au centre des cantons, à Onnontagué, pour le ratifier au nom du Gouverneur Général. Alors, quoique très difficilement, les missionnaires s'aventurent parmi cette race hostile, toujours inquiète, soupçonneuse et superbe.
Le pays des Iroquois s'étend depuis le lac du Saint-Sacrement jusqu'à Niagara, le long du lac Ontario, au-dessus de la Nouvelle-York. Si l'on remonte la rivière des Iroquois ou de Richelieu qui se jette dans le Saint-Laurent non loin de Montréal et si l'on traverse le lac Champlain, on rencontre, à cent dix lieues de Québec, le canton des Agniers. C'est là que le P. Jogues fit tant de conversions, et c'est là qu'il mourut, dans la bourgade de Gandaoûagué. Ce canton, d'abord le plus hostile à la France, devint le plus fidèle à la grâce, sans nul doute à cause du sang chrétien dont il était arrosé et fécondé. Trente ou quarante lieues plus loin, se trouve le canton d'Onneyouth qui tire vers le lac Ontario : canton difficile dont l'orgueil n'avait pas été châtié par les soldats français et dont la conversion se faisait lentement. Au-delà, vers le couchant, s'élève, sur une montagne, la bourgade d'Onnontagué qui est comme la capitale des Iroquois : de tous les Iroquois, les Onnontagués sont les meilleurs.
A vingt ou trente lieues de ce canton principal, toujours entre l'Occident et le Sud, à cent soixante
lieues de Québec, voici le canton et la bourgade de Goyogoiien (Oiogoiïen), où se dirige le P. de Carheil. D'après Charlevoix, ce canton l'emporte sur tous pour la bonté du terroir et pour la douceur du climat, et les habitants s'en ressentent môme un peu. Le P. Raffeix disait en 1671 : « Goïogoûen est le plus beau pays que j'aie vu » dans l'Amérique... C'est une terre située entre » deux lacs, qui n'a pas i)lus de quatre lieues de )) large; ce sont presque des plaines continuelles, » et le bois qui les borde en est fort beau... Il se » tue tous les ans, aux environs de Goïogoïien, » plus de mille chevreuils. » Le bourg touche au lac de Tiohéro, large d'à peu près deux lieues et long de quatorze, où abordent les cygnes, les outardes, le saumon, et d'où sort la rivière des Onnontagués avec ses nombreux canaux et ses baies profondes. La tribu, sur 2000 âmes, compte trois cents guerriers.
Lorsque les Pères Jésuites, ambassadeurs à Onnontagué en 1656, firent alliance avee le chef de ce canton, ils adoptèrent les Onnontagheronnons comme frères, et du même coup les habitants de Goyogoùen comme enfants, car telle était la parenté entre Onnontagué et Goyogoùen. Cette alliance les obligeait à visiter les Goyogoenhronnons ou Goyogouins. Vers la fin d'août de la même année, les PP. Chaumonot et Mesnard vinrent avec les présents et les discours accoutumés. On est heureux que le P. Chaumonot, dont l'admirable vertu n'est pas contestable,
ait comme béni au berceau la Mission que devait sanctifier la rare vertu du P. de Carheil. Néanmoins, il ne fit que passer, et c'est le P. Mesnard qui en est le premier apôtre. L'accueil des Goyogouins au Missionnaire fut assez froid, parce que les Hurons, captifs chez les Iroquois, les avaient persuadés que les missionnaires portaient partout la maladie et le malheur. Mais les anciens de la bourgade, pour ne pas rompre avec eux, bâtirent une chapelle où les images de Notre- Seigneur et de Notre-Dame amenèrent des curieux qui furent bientôt des chrétiens. Le P. Mesnard, souvent insulté par les enfants ou menacé de mort par des furieux, parvint à baptiser en moins d'un an plus de quatre cents personnes, soit à Goyogoûen, soit à Onneiouth. Cela donnait de belles espérances ; mais hélas ! la défiance restait au fond des cœurs, et nos voisins, les Hollandais et les Anglais, ne supportaient pas que nous eussions en paix une colonie si belle. Le P. Mesnard s'en alla vers le Lac Supérieur, chez les Outaouais ; il disparut en 1662, tué sans doute comme son domestique, Jean Guérin, le plus fidèle et le plus saint des auxiliaires.
Les hostilités, les meurtres, les coups de main, recommencèrent, et les Missions iroquoises furent arrêtées dans leurs progrès. De temps en temps, le chef des Goyogouins, d'accord avec les Onnontagués, essayait ou faisait semblant de renouer les relations pacifiques : en 1661 , ce capitaine, l'hôte et l'ami des missionnaires, était
à Montréal pour échanger les prisonniers, pour obtenir la paix et la 7^ohe noire. Le P. Le Moyne fut encore envoyé comme ambassadeur dans les cantons où il passa l'hiver au milieu de périls sans nombre. Plus affectionnés et moins cruels, les Goyogouins lui donnèrent un abri pendant nn mois. La foi se ranima, au moins chez les Hurons captifs, si bien que les Huronnes, après le retour du Père îi Onnontagué, le rejoignaient, pour faire en secret leurs dévotions avec un courage digne des premiers chrétiens. La seconde ambassade de leur capitaine, en 16G4, n'obtint pas grand résultat, parce que le Gouverneur, M. de Mésy, tout en étant aimable, déclara qu'il n'avait pas confiance, que les autres Gouverneurs avaient eu à se plaindre de la perfidie des Iroquois, et qu'il fallait en finir avec ceux qui se montraient irréconciliables. Mais la répression, depuis longtemps si nécessaire, ne fut commencée que par M. de Tracy, qui, en 1GG5, ravagea et brûla les villages des Agniers, espérant que cette preuve de notre puissance était suffisante pour abattre leur orgueil et tenir en respect les autres cantons. En effet, les Agniers et les Onneyouths jugèrent que mieux valait faire des arrangements avec les Français : ils tirent leurs soumissions au Gouverneur et en obtinrent des missionnaires. Les cantons, qui grâce à Garakonthié, capitaine des Onnontagués, s'étaient abstenus de prendre part à la guerre, voulurent qu'on leur fît la même faveur. Alors Garakonthié vint de
nouveau à Québec, le 20 août, et ramena le P. de Carheil.
Deux voies conduisaient de Québec à Goyogoûen. On pouvait remonter le Saint-Laurent, traverser une partie du lac Ontario et s'engager dans la rivière des Onnontagués : c'était la voie la plus courte, et la plus ordinaire. Mais les ïmpides, les rochers et les ilôts, rendaient la navigation impossible ou périlleuse entre Montréal et le lac, et l'on était souvent obligé ou de porter ou de traîner les canots. L'autre voie était moins difficile; car la rivière de Richelieu n'a pas une lieue de navigation qui soit trop pénible ou impossible. Mais les Agniers ou encore les Loups de la tribu des Mahingans étaient plus redoutables que les plus violents rapides. Après la guerre de 1666, les Loups avaient retardé plus d'un mois, au fort de Sainte- Anne, à l'entrée du lac Champlain, les trois missionnaires, Jacques Frémin, Jean Pierron et Jacques Bruyas, accordés par M. de Tracy aux cantons d'Onneyouth et d'Agnié. Ce fut sans doute le chemin que suivit le P. de Carheil ; car son guide, le célèbre Garakontié, dans son discours au Gouverneur, priait qu'on empochât les Loups d'infester les chemins que tiennent les Français et les Iroquois pour s'entrevisiter. Par cette voie la moins dangereuse, il fallait faire trente lieues à pied, avant d'atteindre la principale bourgade des Agniers, autant pour atteindre Onneyouth et plus encore pour arriver à Goyogoûen par Onnontagué. Cela nous donne
quelque idée des peines qu'éprouvaient les missionnaires. Mais le P. de Cai-heil avait l'àme pleine de joie, et les fatigues, non seulement ne lui coûtaient pas, mais lui étaient chères : il allait aux Missions « à la mort, à Ja gloire, « pensait-il! On aime à croire qu'il traversa la bourgade où fut massacré le P. Jogues, et que son cœur y fortifia ses premières impressions d'adolescent, ses longs rêves de martyr. Sur la fin du mois d'octobre de l'année 1668, les Relations signalent sa présence à Onnontagué où le P. Millet, son compagnon de route , venait secourir le P. Garnier.
Le P. de Carheil fit son entrée peu solennelle dans sa paroisse ou sa Mission de Goyogouen le sixième jour de novembre 1668. Le P. Garnier qui le conduisait, offrit, selon l'usage, quelques présents, l'un pour demander une chapelle, l'autre pour inviter les habitants du bourg à bien accueillir la vérité chrétienne. La réponse, accompagnée de présents, fut telle qu'on la désirait et qu'on l'attendait. Le bourg de Goyogouen était en émoi pour une autre raison qui dut émouvoir le Missionnaire et lui donner une idée terrible de ses nouveaux amis. Ce même jour, était brûlée et mangée une femme esclave de la tribu des Andastogués ou Andastes. Heureusement que la malheureuse était venue d'Onnontagué dans la compagnie du P. de Carheil. Pendant le voyage qui dura deux jours, le Missionnaire eut la consolation de l'instruire et
de lui donner le ciel avec le baptême. Mais quel spectacle pour un jour d'installation !
La chapelle promise fut bâtie plus vite qu'une cathédrale : en trois jours, c'était fini, et le P. de Carheil en confiait la garde à saint Joseph. La foule ne la remplissait pas les premiers jours, parce que les Goyogouins étaient alors absents pour la pêche ou la chasse. C'est à sainte Catherine que le Père attribue les prémices de son apostolat: le jour de sa fête, il y eut grande affluence de personnes qui demandaient à prier et à se faire instruire, en sorte que ce fut, comme il le disait, le jour de naissance de sa Mission et de son Eglise. « Aussi fut-ce le jour, écrivait-il, que je » demandai à cette Sainte, à qui je m'étais autre- » fois consacré, qu'elle m'apprît à parler de la » manière qu'elle avait parlé autrefois pour » convaincre l'esprit des philosophes idolâtres. » Depuis ce temps-là, la chapelle a été augmentée » et n'a jamais manqué de personnes qui viennent » à la prière. » (Relations de 1069).
Quand on a bien étudié le P. de Carheil et lu ses lettres, on n'est pas surpris que son courage l'ait rendu populaire. Un bruit, d'ailleurs faux, que trois cents guerriers Andastes devaient assiéger Goyogoïien , avait répandu la terreur et déterminé une fuite générale. Au lieu d'avoir peur et de fuir, le vaillant missionnaire demeura toutes les nuits avec ceux qui faisaient sentinelle et prouva qu'il méprisait la mort. Les guerriers, les anciens et les capitaines, émerveillés, lui
donnèrent des preuves de leur estime dans un festin public. Alors, le Père se crut en droit de parcourir les cabanes, et, comme on admirait sa bravoure devant la mort : « Sachez, mes frères, » disait-il, que les personnes comme nous ne » craignent point la mort. Pourquoi la crain- » draient-ils? Ils croient en Dieu, ils l'honorent, » ils l'aiment, ils lui obéissent, et ils sont assurés » après leur mort d'être éternellement heureux » dans le ciel. C'est vous, mes frères, qui devez » craindre la mort; car jusqu'à maintenant vous » n'avez ni connu ni aimé Dieu : vous ne lui avez » point obéi; il vous punira éternellement, si » vous mourez sans croire en lui, sans l'aimer, » sans faire ses commandements et sans être » baptisés. » (1669). 11 fallait avoir une réputation de hardiesse pour parler si hardiment. Il fut plus bref et plus éloquent dans une cabane où un enfant le pria d'entrer; il s'y trouvait environ vingt guerriers : « Je suis ravi, mes frères, de » me voir dans le même danger que vous. Soyez » assurés que je ne crains point la mort et que » j'aimerais mieux perdre la vie que de vous voir » mourir sans avoir reçu le baptême. Demain, » jour de combat, vous me verrez intrépide parmi » les blessés, baptisant ceux qui y seraient dispo- » ses par une ferme créance de nos mystères et » par une véritable douleur de leurs fautes. » (1609). C'est assez militaire; en même temps, c'est assez apostolique! Aussi les guerriers l'écoutaient avec plaisir, et, bien que l'ennemi ne fût
pas aux portes de la bourgade, l'effet produit fut excellent : le P. de Carheil était du premier coup un vrai Goyogouin et un guerrier de Goyogoûen. Les progrès ne se firent pas attendre. Outre les enfants et les femmes, il y eut des guerriers qui songèrent à devenir des fidèles, entraînés sans doute par l'énergie du Missionnaire, mais aussi par l'exemple de deux capitaines très considérables, « l'un à cause du nom du bourg de Goyo- » goûen qu'il porte par honneur, l'autre à cause » de ses richesses et de sa vaillance, » disent les Relations. La prière, dès lors, n'est point méprisée, ou du moins c'est une intime minorité qui la méprise; mais le baptême ne se donne pas légèrement à des natures inconstantes, dont l'apostasie serait à redouter.
Le P. de Carheil n'avait pas que le bourg de Goyogoûen consacré à Saint Joseph, patron de toute la Mission. A quatre lieues de là, il avait une seconde bourgade nommée Kiohéro ou Tiohéro dont il confia la garde à son patron Saint Etienne; à six lieues, du coté opposé, c'était la bourgade d'Onnontaré que protégeait Saint René, le patron de son frère et de son serviteur (1). Dans ces trois bourgs, aux Goyogouins se mê-
(1) Il nous semble que le bourg de Goyogoûen se trouvait dans les environs de la ville d'Ovid, entre les lacs de Sènéca et de Cayuga : il était certainement sur cette terre fort belle, large de quatre lieues, qui sépare les deux lacs, car le P. Raffeix le dit formellement dans la Relation de 1672, Kiohéro était à quatre lieues de Goyogoûen, vers la pointe méridionale du lac Kiohéro ou Sénéca, dans la direction de Bath. Onnontarè était
laieiit des captifs hurons et andastogués, plus abordables en général et se prêtant mieux à l'action du prêtre. En cette première année, le Missionnaire non seulement ne se plaignait pas des Goyogouins, mais reconnaissait qu'ils étaient dociles. Toutefois que de préjugés à vaincre et d'obstacles à renverser !
Une des plus sérieuses difficultés qu'il eut au commencement, lui vint de son hôte, le capitaine du canton. N'était-ce pas Saonchiogoua, celui qui, député vers M. de Courcellcs par les Tsonnontliouans, fut solennellement baptisé en 1671 par Mgr de Québec et nommé Louis par l'Intendant, M. Talon? Les Relations de 1G71 nous donnent plus de renseignements que Charlevoix ; car elles nous disent qu'il fut Thùte du P. Mesnard et du P. de Carheil, qu'il avait eu le bonheur de participer à toutes les instructions générales et particulières de ces deux hommes apostoliques, et qu'il avait conversé familièrement avec eux, étant témoin jour et nuit de leurs travaux, de leurs soins et de leur zèle infatigable. C'est donc bien de Saonchiogoua qu'il est question dans la première année du P. de Carheil à Goyogoûen. Or, ce capitaine, le plus renommé des Iroquois après Garakonthié , était jaloux du chef des
à six lieues de Goyogoûen, au-dessous du second lac, sur la rivière des Onnontagués ou de Sénèca, là sans doute où se trouve aujourd'hui Montézuraa. La terre des Goj'ogouins porte de nos jours plusieurs liourgs et villes, Sénèca, Waterloo, Cayuga, Ausburn, Aurora, Ithaca... Le lac Sénèca ou Kiohéro touchait au pays des Tsonnonthouans.
Onnoiitagués et de toute la nation. Il en voulait au P. de Carheil d'avoir été donné par son rival, d'être venu d'abord pour Onnontagué, de n'avoir pas été amené par lui-môme et directement à Goyogoûen. Garaconthié, du reste, se vantait hautement d'avoir droit au P. de Carheil. C'était beaucoup d'honneur pour le Missionnaire que se disputaient de pareils rivaux, mais il y gagna d'être assez mal traité pendant un assez long temps. Garakonthié, qui songeait sérieusement au baptême et qui aimait la France, comprit qu'il fallait apaissr Saonchiogoùa, pour que la paix fût durable et la Mission solide : il lui lit présent d'un collier de porcelaine et cessa de réclamer le P. de Carheil. Saonchiogoùa doit sa conversion au P. Mesnard dont il fut l'hôte pendant deux mois, et beaucoup plus, au P. de Carheil dont il entendit la chaude parole et dont il vit les héroïques vertus, pendant plus de trois années avant son baptême. Le P. Chaumonot, qui avait harangué les Goyogouins en 1656, avait surtout impressionné le capitaine : ce fut lui qui le déclara digne d'être enfin reçu dans l'Église. Le bien, produit par l'exemple du capitaine et déterminé par son influence, appartient, pour une bonne part, au Missionnaire qu'il avait un peu persécuté et qui ne cessa de développer sa foi, de nourrir sa piété, de fortifier sa vertu.
Mais le P. de Carheil, tout en souffrant des jalousies de son hôte, travaillait de tout cœur à convertir sa Mission et s'accoutumait à réfuter
les objections, à confondre les erreurs, à trouver les meilleurs moyens d'éclairer les esprits. Il devint missionnaire d'une rare habileté, car il était observateur très fin et n'avait pas l'esprit moins subtil que profond. Pour apprendre aux Goyogouins à ne pas regarder quelque chose de créé et de vil comme étant maître de leur vie, il s'avisa de leur souffler des prières ridicules. « Il » faut prier, disait-il, le maître de nos vies, et » puisque ce castor est le maître de ta vie, mon » frère, faisons-lui une prière : Toi, castor, qui » ne parles point, tu es le maître de moi qui » parle; toi qui n'as point d'esprit, tu es le maître » de moi qui ai de l'esprit. » La manière était si vive et si piquante que l'on était contraint d'avouer qu'on avait jusqu'alors manqué d'esprit en reconnaissant pour maîtres de la vie ces animaux sans intelligence. Une autre fois, le Père alla voir une malade au bourg de Tiohéro : on l'invita à un festin où l'on devait tout manger pour que la malade fût guérie. Il ne mangeait pas toute sa part, et l'observation lui en fut faite: « Je ne vois » pas, répondit-il, que je la puisse guérir en me » faisant mal par trop manger et par un remède » que défend le maître de nos vies et qui est » capable de faire deux malades au lieu d'un, le » premier continuant d'être malade, et celui qui )) mange trop le devenant. » La réponse parut surprenante et déconcerta les esprits ; la malade refusa nettement et ces remèdes déraisonnables et « les danses qui ne servent qu'à rompre la tête. »
Elle fut baptisée à Tiohéro et vint, un peu après, se confesser à Goyogoûen, puis mourut, ravie d'entendre qu'après sa mort elle serait heureuse. Mais cette victoire coûta cher au P. de Carheil. La mort de la malade baptisée confirma les Goyogouins dans la pensée que le baptême donnait la mort, et souvent le P. de Carheil fut rebuté ou chassé des cabanes; sa vie même était mise à chaque heure en grand péril. Les Relations nous ont conservé le souvenir de quelques rencontres où il fut en butte à des outrages. Ces récits du P. de Carheil forment une des plus touchantes pages qu'on puisse lire : ils sont écrits avec le talent d'un saint.
« Comme je fus entré, dit-il, dans une cabane » pour y instruire et y baptiser une jeune femme, » fille d'un Huron captif, et que le temps de la » baptiser pressait, elle ne m'écouta point, ainsi » qu'elle faisait au commencement de sa maladie, » et son père me dit : « Tu parles comme parlait » autrefois le P. de Brébœuf, dans notre pays; tu » enseignes ce qu'il enseignait; et comme il » faisait mourir les hommes en leur versant de » l'eau sur la tête, tu veux aussi nous faire » mourir de la même manière. » Je connus bien » dès lors qu'il n'y avait rien à espérer, et je vis, )) un moment après, entrer un jongleur de notre » propre cabane : il m'aime d'ailleurs, il vient » prier Dieu et sait môme par cœur ses prières. » Il demeura longtemps sans faire connaître son » dessein; mais, voyant que je ne me retirais
» point, il commença en ma présence à appliquer )) d'abord quelques remèdes où je ne voyais » aucun mal, et puis, ne voulant pas que j'assiste )) à l'application de ses autres remèdes, il m'obli- » gea de sortir de la cabane.
» J'eus bien de la peine à me résoudre de sortir » et ne le pus faire qu'en pleurant et en regardant )) cette pauvre moribonde avec toute la compas- » sion dont mes yeux sont capables. Comme je )) vis toute la cabane, qui était remplie de monde » étonné de mes larmes, et que la malade me » regardait, elle qui auparavant détournait les )) yeux de dessus moi, je leur parlai en cette » sorte : « Pourquoi vous étonnez-vous, mes » frères, de me voir ainsi pleurer? J'aime le salut » de cette âme, et je vois qu'elle va tomber en des » feux éternels, faute de vouloir écouter ma )) parole. Je pleure son malheur que vous ne con- » naissez pas comme moi. «
)) Après cela je sortis dehors et m'en allai, » dans un champ proche de là, me consoler moi- » même en me plaignant à Dieu et lui demandant » encore le salut de cette personne. Mais il n'était » plus temps; car quelques moments après qu'on » m'eut chassé et qu'on eut chassé en ma per- » sonne toute la miséricorde de Dieu, cette àme )) malheureuse fut elle-même chassée de sou » propre corps par la justice divine et bannie du » Ciel pour toute l'éternité. »
Cette phrase, d'une éloquente énergie, rend vivement compte des impressions d'un mission-
naire qui voit refuser la grâce à l'heure suprême, et les apparences semblent donner raison à son jugement terrible. Cependant, ce n'est pas le jugement de Dieu qui seul connaît le sort de cette pauvre païenne. Qui sait ce que les larmes du P. de Carheil ont pu obtenir de l'infinie miséricorde ? Quoi qu'il en soit, rien n'est plus poignant ni plus profond que la page suivante :
« Je sentis tout le soir mon cœur rempli d'une » amertume qui m'ôtait l'envie de dormir, et me » remettant toujours devant les yeux la perte de » cette âme que j'aimais et que je voulais sauver, » mais qui venait de se perdre (ajoutons, selon » toute apparence), je conçus pour lors, beaucoup )) mieux que jamais, l'étrange douleur du cœur » de Jésus qui aimait tous les hommes et qui les » voulait tous sauver, mais qui connaissait néan- » moins la prodigieuse multitude de ceux qui » devaient se damner dans la suite des siècles. )) Son regret fut proportionné à la grandeur de » son amour. Celui que j'avais de la perte de » cette seule âme abattait mon cœur dont l'amour » n'approche point de l'amour de Jésus et qui » n'en a que quelque étincelle. 0 Dieu, quel a été )) l'état du cœur du Sauveur, se voyant rempli » d'un regret universel pour la perte de tous les » damnés! 0 que la douleur que ressentent les » hommes pour des pertes temporelles est petite » en comparaison de celle que l'on ressent pour )) la perte des âmes, quand on n'ignore pas » tout-à-fait ce qu'elles valent ! Les paroles de
» saint Paul qui décrit ses peines, me vinrent » alors dans Tesprit, et il me semblait que celles » qui exprimaient la plus grande de ses souffran- » ces, étaient celles-ci : Sollicitudo Ecclesiarum^ » le soin des Églises. »
Quel vrai prêtre n'a connu cette angoisse inexprimable et ne trouvera que le P. de Carheil l'a violemment sentie ? Et le missionnaire, à qui Dieu semble n'avoir pas donné cette àme, était venu de si loin, avec tant d'amour!... Oui, c'est dur... mais Dieu est bon et tout est payé au centuple, et le centuple est en raison des sacrifices.
« Tandis que j'étais dans ces pensées, continue » le P. de Carheil, je fus étonné que mon hôte » me vint trouver avec un visage effaré, qu'il » s'approcha de moi et me dit à l'oreille que » j'eusse à ne pas sortir le lendemain, ni même » de trois jours, du coté qu'est la cabane de cette » femme qui venait de mourir ce jour-là même. » Je conçus d'abord qu'on avait formé le dessein » de me casser la tête : alors toute l'amertume » de mon cœur se dissipa et se changea en une » extrême joie de me voir en danger de mort » pour le salut des âmes. Je ne laissai pas de )) l'interroger quelle raison me devait obliger à » ne pas aller de ce côté-là; et bien qu'il ne )) voulût pas que je crusse qu'on avait la pensée » de me tuer, il m'en dit assez pour me le faire )) croire. Je fis ce que la prudence demandait de » moi et lui répondis que je me contenterais
» durant ces trois jours d'aller faire mes instruc- » tions de l'autre côté du bourg. »
Nous prions que l'on prenne garde à cette extrême joie qui dissipe toute l'amertume que ressentait le P. de Carheil : le P. de Carheil est là tout entier, avec son rêve unique.
<( Pendant ce temps les anciens furent presque » toujours au Conseil pour arrêter par présents » ce furieux qui avait résolu ma mort dont le » bruit fut porté bientôt jusques à Onnontagué » et mit nos Pères et toutes les nations voisines » en peine jusques à leur faire envoyer des exprès » pour savoir la vérité de la chose. »
Les Relations ajoutent que tout s'apaisa et que le missionnaire continua ses emplois ordinaires sans aucune crainte. « Ce premier affront qu'il » reçut ne fut qu'un essai de son courage et » comme pour le disposer à en souffrir un autre » que lui fît un jeune guerrier qui le chassa de » sa cabane, parce qu'il ne put souffrir que le » Père lui dît qu'en faisant cuire du blé-d'Inde » sous la cendre, il allait faire cuire le maître de » sa vie. » (Relation de l'année 1669). En dehors de ces deux épreuves, le P. de Carheil n'eut qu'à se louer des Goyogouins qui ne craignaient pas la prière comme ils craignaient le baptême. Ils venaient prier en grand nombre, enfants, femmes et guerriers; les familles connaissaient les commandements de Dieu , et l'ardeur pour les apprendre était si grande que l'on demandait à prier Dieu en pleine rue. Le nombre des bap-
têmes semble petit, mais relativement il est considérable; car l'habitude étant de baptiser surtout en péril de mort, la mort suivait ordinairement le baptême qui paraissait alors effrayant. En outre l'ivrognerie était venue se joindre à l'inconstance des caractères, pour rendre la conversion plus difficile : les Hollandais et les Anglais vendaient de l'eau-de-vie, et l'eau-de-vie affolait ces pauvres têtes. Le P. de Carheil écrivait que plusieurs ne boivent que pour s'enivrer, qu'ils le disent hautement, qu'ils le chantent avant (|ue de le faire et qu'on les entend crier : (1 Je vas perdre la tête et vas boire de l'eau qui » ôte l'esprit. » Il y eut vingt-huit personnes baptisées, dont la moitié mourut en bonnes dispositions. Vingt-huit baptêmes, quand on rêve de donner au Dieu qu'on aime des milliers d'âmes ! C'est le martyre non sanglant; et c'est le long martyre du P. de Carheil. N'était-ce pas aussi la douleur des PP. Garnier et Millet qui, dans cette même année, n'eurent (ju'un peu plus de trente baptêmes à Onnontagué dont les dispositions étaient pourtant meilleui'es ? Mais ces vaillants missionnaires savaient qu'une seule âme ayant coûté tout le sang d'un Dieu, ce n'était pas trop de toutes leurs sueurs, fatigues, humiliations, angoisses, pour sauver une âme de petit enfant sauvage. Ils se réconfortaient les uns les autres et se consultaient sur les industries les plus capables de convaincre ou de toucher les Iroquois. Nous savons par le journal du P. Bruyas que
tous les missionnaires des cantons s'étaient comme réunis en Concile, le 28 août 1669, à Onnontagué qui est le point central du pays, et qu'il y rencontra de nouveau le P. de Carheil, le 26 mai 1670.
La Relation, envoyée en 1670auR. P. Déchamps, Provincial de la province de France, par le R. P. François Le Mercier, Supérieur général des Missions de la Nouvelle-France , contient les récits les plus curieux et les plus intéressants sur la Missions des Martyrs^ car c'est ainsi qu'est nommée la Mission des Agniers. Mais les récits du P. de Carheil ne leur sont pas inférieurs, et la conversion d'une Iroquoise de Tsonnontoûan, outre qu'elle est racontée d'une façon très vive, nous fait comprendre le cri du Missionnaire : « 0 que nous sommes bien payés de toutes nos » peines par ces sortes de conversions merveil- » leuses ! » Rien n'est plus simple et plus saisissant que le dialogue rapide où est réfutée l'erreur des Goyogouins sur l'àme qu'ils croient absente du corps pendant les songes. L'argument contre le songe, maître de la vie, tiré des enfants qui ne sont pas encore nés, dut paraître et parut aussi triomphant qu'il est original (1). Cette lettre, qu'on trouvera dans la deuxième partie, p. x, ne semblera pas longue et donnera une haute idée de cet esprit logique et nerveux. On remarquera
(1) Nous renvoyons quelques lettres dans la deuxième partie, afin de rendre le récit plus rapide. Mais nous conseillons de les lire immédiatement, afin qu'elles soient mieux comprises.
toujours que le comble de la joie pour le P. de Carheil, c'est d'être parmi les barbares comme une perpétuelle victime et dans un danger constant d'être massacré.
Dans la môme Relation de 1670 se trouve une lettre du P. Fréniin, Missionnaire des Tsonnontouans et Supérieur des Missions Iroquoises ; elle contient quelques détails pleins d'intérêt sur la foi et la vertu des Goyogouins que le P. Ménard avait autrefois baptisés. «Tout ce que je vis dans » cette nouvelle Église, écrit le P. Frémin, me » donna une consolation très grande et une forte » espérance de la conversion totale de ce pays. » Le P. de Carheil y est fort aimé. Personne n'est » opposé à la foi ; plusieurs anciens viennent » prier Dieu à sa petite chapelle ; il en fait faire » une autre qui sera plus vaste et plus commode. « Le P. Etienne avait pour compagnon René Richer dont il est parlé dans la première lettre à son père. René pansait les plaies et découvrait des remèdes, en môme temps qu'il était l'entrepreneur et l'exécuteur de la chapelle. « On ne peut croire » à quel point il est aimé de tous les sauvages. » Le P. Frémin emmena le P. de Carheil à Onnontagué et reçut ses vœux de profès, le l^"^ septembre 16G9, dans la chapelle de saint Jean-Baptiste, en présence des autres missionnaires qui travaillaient à la conversion des Iroquois.
La Relation de 1671 raconte les progrès de la foi dans la Mission de Saint-Joseph ou des Goyogouins. Quoique moins dramatique, elle
offre assez d'intérêt pour que nous la donnions telle que l'écrivit le P. de Carheil. C'est là qu'il assure que « le salut d'un âme est un sujet plus » digne de consolation que toutes les plus illustres » conquêtes de la terre. >>
Vers les derniers mois de 1671 et les premiers de 1672, le P. de Carheil n'est plus dans sa Mission : c'est le P. Raffeix qui le remplace. Dans son Histoire des Missions catholiques, John Shea constate qu'il fut attaqué d'une maladie qui le contraignait de retourner à Québec en 1671 ; la Relation de 1672 dit que c'était un rétrécissement de nerfs ; mais la cause du mal demeurait inconnue. Nous avons eu la joie très vive d'en être informé plus sérieusement par un témoin de la plus grande autorité, par l'admirable Marie de l'Incarnation, fondatrice et première Supérieure du Monastère des Ursulines à Québec. Cette « Thérèse de la Nouvelle-France, » comme on l'appelait, parle en deux endroits du P. de Carheil, qu'elle nomme Carhait et de Carhait. Sa lettre Lxxvni® raconte son arrivée au pays des Iroquois, ses succès et les obstacles qu'il rencontre. Voici un passage de sa lettre lxxxix'' qui ne pourra surprendre, mais qui réjouira les amis du Missionnaire, en leur apprenant que la cause de son mal fut un excès de courage et de charité :
« L'on vient de ramener de la mission d'Oio- » goûen le R. P. de Carhait, très digne mission- » naire et très saint homme. L'hiver dernier, » ayant été obligé par nécessité d'être longtemps
» dans l'eau pour assister quelques sauvages, les » nerfs se sont refroidis et retirés de telle sorte )) que tout un côté est replié en double, et comme » il a été longtemps sans être secouru, le mal est )) devenu incurable. C'est un jeune homme d'en- )) viron trente-cinq ans, fervent au possible, » savant dans les langues iroquoises et plein de » belles qualités : le voilà perclus sur le lit pour » le reste de ses jours. 11 ne se peut exprimer » combien les ouvriers de l'Évangile souffrent » de travaux ni à combien de périls ils s'exposent » pour gagner des âmes à Jésus-Christ. »
Quelques semaines après avoir écrit ces lignes, l'admirable Ursuline était partie pour le Ciel et le P. de Carheil pour sa Mission. L'incurable était guéri, le perclus avait retrouvé le mouvement, l'homme replié en double était redressé. Nous regrettons que le P. de Carheil n'ait point lui-même raconté sa guérison dans sa première lettre à son père du mois de juillet 1673. Mais la Relation de 1672, bien renseignée assurément, affirme qu'il fut guéri d'une façon miraculeuse par le recours qu'il eut à Notre-Dame de Foi et à Sainte Anne. John Shea raconte que, ne trouvant aucun secours dans les moyens humains, il fit un pèlerinage au célèbre sanctuaire de Sainte-Anne et qu'il obtint la guérison de la maladie nerveuse qui avait interrompu ses travaux. Les Bretons croiront volontiers que le Missionnaire Breton, plein de confiance en Sainte- Anne d'Auray, demanda surtout sa guérison à
Sainte- A une de Beaupré, sanctuaire fondé par des marins de Bretagne, à six lieues de Québec, et très célèbre par les faveurs extraordinaires qu'on y recevait constamment. Du reste, on verra qu'une grâce merveilleuse n'est pas surprenante dans la vie du P. de Carheil.
Cependant, la Mission de Goj^ogoiien n'était pas abandonnée. Le P. Raffeix y faisait quelques baptêmes et répandait l'usage des cantiques sur les principaux mystères de la foi. Il constate que le P. de Carheil avait parfaitement appris la langue iroquoise et qu'il avait mis de belles dispositions pour leur salut dans les cœurs de ces barbares. Un pauvre jeune homme mourut sans baptême, parce que sa mère prit un bâton pour mettre dehors le P. Raffeix et que sa sœur lui jeta une grosse pierre sans l'atteindre. « Il » semble que la malédiction do Dieu, dit le Mis- » sionnaire, soit sur cette cabane dans laquelle » le P. de Carheil avait été traité encore plus » indignement que moi pour un semblable » sujet. » Il ajoute que les conversions ne sont pas faciles, que le Canada n'est pas un pays de fleurs, que, pour en trouver et en cueillir quelqu'une, il faut marcher longtemps parmi les ronces et les épines, et que les personnes de haute vertu trouvent de quoi exercer leur zèle. Le P. de Carheil revenait à ce poste, au milieu de ces épines, dans les premiers jours du printemps.
Hélas ! ici, les excellentes Relations de la Nouvelle France nous font défaut. Attaquées violem-
ment en France par les hommes à qui tout ce qui est jésuite donne la fièvre, blâmées ironiquement au Canada par un religieux Kécollet et dans quelques ouvrages qu'inspirait le Comte de Frontenac, eurent-elles peur du bruit qu'elles faisaient ? La question a été parfaitement traitée en 1861 par le P. Félix Martin dans son introduction aux Relations inédites de 1672 à 1679. Quel malheur que les lettres si édifiantes et si loyales de nos Missionnaires n'aient pas été conservées et publiées depuis 1678 ! Est-ce que la calomnie pouvait les atteindre au milieu de leurs sacritices ? Mais il fallait à ces victimes, après la calomnie barbare, une calomnie plus cruelle, la calomnie civilisée!... Nous sommes heureux que le P. Félix Martin ait retrouvé et publié ces Relations ou ces abrégés des Relations qui vont encore pendant six années nous donner quelques lumières (1).
Nous ne pouvons nous résigner à résumer les lettres du P. de Carheil, à moins qu'elles ne soient résumées d'avance. C'est lui que nous voulons mettre en lumière, et ce nous est une vraie joie de nous effacer devant ce talent et cette vertu. Sa Relation de 1672-1673 constate que la peur de la mort n'est plus aussi vive ni aussi générale en face du baptême. Il y a, dans ces pages très simples, sobres et vigoureuses, une scène vraiment sublime : d'une part, un jeune guerrier de
(1) Relations inédites, 2 vol. chez Douniol.
25 ans, mourant courageux qui ne veut pas que la prière cesse de retentir autour de son âme, et de l'autre, un Missionnaire épuisé qui trouve, dans son amour des âmes et de Dieu, assez de forces ou d'énergie pour faire cette longue et fatigante prière qui dura sept heures. Comment ne pas lire plus loin cet admirable récit ?
La Relation de 1673-1674 n'est qu'un résumé très court. Elle ne signale que vingt-deux enfants baptisés ; mais elle constate néanmoins un progrès sérieux, parce que les parents, qui méprisaient ou haïssaient la foi et qui redoutaient d'autant plus le baptême qu'ils le regardaient comme une menace de mort, avaient tini par demander eux-mêmes que le baptême fût donné à leurs enfants qu'il aiment pourtant jusqu'à une espèce de folie. De là, semblait-il, à ne plus craindre le baptême pour eux-mêmes, il n'y avait pas loin. Ce que nous regrettons le plus, c'est que l'on n'ait pas conservé le récit du P. de Carheil sur la mort de trois Andastes, prisonniers de guerre : il eut le temps de les préparer à mourir en chrétiens, et telle fut leur reconnaissance que l'un d'eux chanta le Père dans sa chanson funèbre, disant qu'il savait bien que le Père les aimait et que la nation française n'était pas du nombre de leurs ennemis.
Pour l'année 1674, nous n'avons que deux phrases du P. Dablon ; mais elles paraîtront éloquentes. « Ce saint homme est d'un zèleapos- » tolique qui ne trouve pas que ces sauvages
» correspondent à ses soins ; mais je crois qu'il » demande d'eux trop de vertu pour les commen- » céments. S'il n'en sanctitie pas autant qu'il » voudrait, il est bien certain qu'il s'y sanctifie » lui-môme d'une bonne façon... » Voilà un témoignage de haute valeur ; car le P. Dablon, longtemps Missionnaire comme le P. de Carheil et alors son Supérieur, était dans les meilleures conditions pour porter un jugement solide. Il a raison de signaler un excès de zèle en ce saint homme, un peu rude comme le granit de sa Bretagne, et nous verrons plus d'une preuve de son énergique rudesse. C'est la tendance des âmes ardentes et des caractères vigoureux de trop demander à la faiblesse d'autrui. Mais le reproche du P. Dablon est une louange, au fond; car il constate l'excès d'une qualité supérieure, d'une vertu éminente, d'un amour de Dieu sans bornes. Qui ne souhaiterait de mériter pareil reproche ? Il demeure que le P. de Carheil à Goyogoûen se sanctifiait d'une bonne façon.
L'année 1675, dans la relation du P. Dablon, n'est pas autant résumée, heureusement. Nous y voyons que les Goyogouins ne deviennent pas plus faciles à convertir et nous pressentons le mouvement d'hostilité qui éclatera quelques années plus tard. Cette nation, ordinairement plus calme, se montre superbe et insolente. Quelquesuns, en état d'ivresse, sont allés jusqu'à maltraiter rudement le P. de Carheil, et plus encore, jusqu'à maltraiter Jésus-Christ lui-même , en
renversant une partie de la chapelle. On devine la douleur du Missionnaire, non pour les coups et les affronts qu'il a reçus, car il rêve du martyre, mais pour sa chapelle et son Dieu. La Relation ajoute que ces rebuts ne lui font pas perdre courage et qu'en récompense Dieu lui a donné la consolation d'avoir mis cette année vingt et un enfants dans le ciel et, probablement, onze 'adultes, morts après le baptême : « Ce n'a )) pas été sans livrer des combats! » Si nous n'avons pas les récits de ces combats où la vertu du P. de Carheil se fait plus forte et plus éclatante, au moins le P. Dablon nous a conservé le récit qu'on va lire.
« Voici comme il décrit la peine qu'il a eue » pour baptiser une jeune femme : d'où l'on » jugera des autres.
« Elle ne s'est rendue, dit-il, qu'à l'extrémité, » et je ne l'ai gagnée que par la patience, par la » douceur et par la constance à espérer d'elle ce » que tous les rebuts que j'en souffrais avaient » pensé plusieurs fois me faire désespérer. Elle » permettait facilement que je la visitasse, après » quelques remèdes que je lui avais donnés. Elle » me laissait parler de toutes autres choses que » la principale qui était le salut de son âme. Sitôt » que j'ouvrais la bouche pour lui en insinuer » quelques mots, elle entrait dans des emporte- )) ments qui étaient surprenants et que je n'avais » jamais remarqués dans aucun sauvage. J'étais » contraint de me retirer au même instant, de
» peur de l'irriter encore davantage et de la porter )) à un endurcissement sans remède. Comme sa » maladie n'était qn'une langueur causée par les » vers qui la rongeaient insensiblement, deux » mois se passèrent sans que je discontinuasse de » la visiter tous les jours et sans qu'elle cessât de )) me rebuter de la même manière, et même avec » des redoublements de colère qui m'obligèrent » enfin de me présenter seulement devant elte sans » lui dire mot. Je tâchais toutefois de lui dire des )) yeux et d'un visage plein de compassion ce que » je n'osais plus lui dire de bouche. Et comme un » jour je me fus aperçu qu'elle paraissait touchée » extérieurement de quelques petits services que » je lui rendais, en lui faisant du feu, dans l'aban- » don où je la voyais, personne n'ayant plus soin » d'elle, je crus qu'elle souffrirait que je lui » parlasse de ce que je désirais uniquement pour » elle et qu'elle avait toujours repoussé avec » horreur. En effet, elle me laissa approcher, et )) m'écouta assez longtemps, sans entrer dans ses » emportements ordinaires, mais pourtant avec » des agitations de corps qui marquaient celles de » son esprit combattu des différents mouvements » de la grâce et de la nature. Je commençais de » concevoir quelque peu d'espérance, lorsque se » tournant en furie vers moi, elle me prit au » visage avec tout l'effort dont elle était capable, » et assurément elle m'eût grièvement blessé, si )) ses forces eussent égalé sa fureur; mais elle » était si faible qu'elle ne me pouvait faire le mal
» qu'elle voulait. Sa faiblesse fut cause que, lui » abandonnant mon visage, je continuai mon » instruction en lui disant que l'intérêt que je » portais à son âme m'obligeait, quoi qu'elle fît, » de ne pas la quitter. Je fus cependant contraint » de la laisser encore cette fois, même dans la » pensée de n'y plus retourner. Je ne laissai pas » d'y retourner le lendemain matin, plutôt pour » voir si elle était morte que pour lui parler. Je » la trouvai à l'extrémité, mais elle n'avait pas » encore perdu l'esprit, « Hé quoi ! lui dis-je, tu » n'as plus qu'un moment de vie : pourquoi te )) perdre pour toujours, puisque tu peux encore » te sauver ? » Ce peu de paroles amollit son » cœur que tant d'autres n'avaient pu ébranler. » Elle se pencha vers moi, elle fit la prière que je » lui suggérais, témoigna de la douleur de ses » péchés passés, demanda le baptême pour les » effacer, et elle ^le reçut pour être confirmée » dans la grâce par la mort qui suivit peu de » temps après.
» J'ai appris, par l'exemple de cette malade, » que je ne dois jamais abandonner personne, » quelque résistance qu'elle puisse apporter , » pendant qu'elle aura quelque reste de vie et de » raison, mon espérance et mon travail ne devant )) avoir de terme que là où Dieu en met à sa )) miséricorde. »
Certes, si le sublime n'est pas là, où donc est-il? Comment n'être pas saisi d'admiration devant ce gentilhomme et ce talent qui lutte si longtemps
contre une femme rongée par les vers, contre une furie, une possédée, et qui abandonne son visage à des mains répugnantes et brutales, comme Notre-Seigneur abandonnait sa divine face aux soufflets et aux crachats, afin de prêcher par son héroïque patience encore plus que par sa parole et de conquérir enfin cette âme perdue ? Ce visage abandonné aurait dû faire éclater la grâce. Non ; Dieu se tait, bien qu'il soit vaincu; il ne parle que le lendemain, pour mieux montrer aux missionnaires que toute éloquence est vaine, tout héroïsme inutile, et que Dieu seul est maître des volontés. Mais nous pouvons bien dire que le P. de Carheil avait mérité cette grâce et conquis cette âme. Une âme ainsi conquise, après tant de sacrifices et par tant d'efforts, vaut plus qu'un millier d'âmes dans les conditions ordinaires, et c'est la pensée qui soutient les apôtres.
On a dû remarquer que la conclusion est moins rude et plus douce qu'il n'est ordinaire à l'austère vertu du P. de Carheil. Quand Dieu se montre si infini dans ses miséricordes, l'homme n'a pas le droit de se montrer si sévère dans ses jugements. Le Missionnaire a le bonheur de faire ce progrès, comme il en fera d'autres.
La relation de 1076-77 ne fait que constater à Goyogoûen le baptême de trente-huit personnes dont six adultes et trois d'un âge plus avancé. Mais il est une phrase qui éclaire la suite des événements. Parlant des quatre missionnaires
qui travaillent à la conversion des Iroquois supérieurs, la Relation dit que « leur plus grand et » quasi leur unique emploi est de souffrir et, pour » ainsi dire, mourir à tout moment, sous le coup » des menaces continuelles et des insultes que » ces barbares leur font sans relâche. » Oui, telle était et surtout telle devint la vie du P. de Carheil à partir de 1676. Les Hollandais et les Anglais, en même temps ou tour à tour, essayaient de ravir à la France sa colonie naissante qui. pouvait être marjyiifique^ suivant la parole de Marie de l'Incarnation. L'eau-de-vie , les calomnies contre les Jésuites, de grands avantages pécuniaires, ce furent là les moyens employés dans les cantons iroquois pour y fomenteii le mécontentement, pour les détacher des Français, pour les amenei' à de nouvelles hostilités. Dans une pareille agitation, que pouvaient les missionnaires, sinon calmer les uns, supporter les autres, avertir le Gouverneur, empêcher la rupture ? Sans eux, la paix eût plus vite été rompue ; si on les avait écoutés, la guerre n'aurait pas eu lieu, ou bien elle eût été faite avec beaucoup plus d'énergie et beaucoup plus tôt. Le malheur, c'est que les Gouverneurs parfois encourageaient le commerce d'eau-de-vie, malgré l'évêque et les missionnaires, parfois s'imaginaient que les Iroquois ne manquaient ni de loyauté dans leurs promesses ni d'affection pour la France, toujours commençaient des semblants d'expéditions qui n'aboutissaient qu'à des semblants de traités, et
n'eurent jamais ni le bon esprit ni la force d'arrêter les prétentions anglaises. Les Iroquois craignaient peu les Français et les trompaient aisément. Ils voulurent s'emparer de tout le commerce et dans ce but tirent la guerre à nos alliés: c'était la guerre qui renaissait. En vain les missionnaires déployaient autant d'habileté que de courage : les Iroquois leur échappaient. Les Goyogouins et les Tsonnonthouans furent bientôt les plus animés contre la France. Qu'on juge par là des souffrances qu'endura le P. de Carheil surtout de 1(376 à 1682.
La Relation de 1677-78 nous apprend que c'est lui qui a le plus ressenti les effets de la fureur iroquoise ^t qu'il est depuis deux ans toujours dans un danger prochain de mort. Louis Saonchiogoiia, qui, par son baptême, était devenu le Garaconthié de Goyogoiïen, était-il encore vivant ou bien son heureuse influence avait-elle disparu? Vers la tin, la situation fut intenable à Goyogouen comme dans les autres cantons. Le P. de Carheil trouva un persécuteur très redoutable dont il parlera plus tard dans une lettre à sa famille, et ce persécuteur devint le capitaine le plus écouté des Goyogouins. Pour que le Missionnaire lui donne un tel nom, il faut que les menaces, les affronts, les mauvais traitements, n'aient pas été ordinaires. D'après John Shea, le P. de Carheil fut dépouillé de tout par un chef nommé Ouréouharé : deux autres raïu'aient expulsé du canton en 1681. 11 est certain que sa maison fut pillée ;
car il en parle à son père en 1691. D'autre part, une lettre de 1727 nous assure qu'il fut cent fois en risque de perdre la vie, qu'une fois, il terrassa un chef qui voulait piller sa petite chambre et que cette résistance faillit lui coûter la vie, à kii et à son garçon.
Nous savons certainement que le persécuteur fut pris par nos soldats, qu'il fut de ceux que le Comte de Frontenac envoya deux ans aux galères de Marseille, et qu'il en revint aussi bon chrétien que bon français : c'est le P. de Carheil qui nous donne ces détails. Or, tous les détails s'appliquent parfaitement au chef Ouréouharé que le Père ne nomme pas, par une délicatesse de charité sans doute. John Shea ne se trompe que sur la date de l'expulsion du missionnaire. Une lettre du P. de Carheil, datée de Québec, nous prouve qu'en novembre 1683 il avait quitté Goyogoûen, mais dans une lettre du 13 novembre 1684, il nous apprend que les autres missionnaires ont été rappelés après lui. « Tous nos Pères qui étaient » avec moi dans les missions iroquoises ont été » rappelés cette année, excepté deux qui sont » encore restés au bourg des Onnontagués pour ») tâcher de rétablir, s'ils peuvent, les affaires qui » tendent ouvertement à la guerre. » Dans une lettre de 1691, il donne les raisons de son départ : « ... J'ai été obligé de quitter les missions iro- » quoises. Quelque soin que nous ayons pris » pendant vingt ans pour tâcher de convertir ces » peuples anthropophages et les réduire douce-
« ment à l'obéissance de l'Évangile, toutefois » l'indocilité de leurs esprits et la dureté de leurs » cœurs uniquement attachés, par une longue » habitude des siècles passés, au cruel plaisir de » tuer les hommes, a tellement résisté à tous nos » efforts qu'il a fallu, malgré la charité que nous » avions pour eux, les abandonner entièrement » et prendre le parti de leur faire la guerre pour » arrêter l'injustice de celle qu'ils faisaient con- )) tinuellement eux-mêmes, sans vouloir désister, » aux autres sauvages de ce nouveau monde, et » pour conserver tant de nations intidêles qui » périssaieat malheureusement, par leur cruauté, » dans les ténèbres de leur infidélité, avant que » d'être suffisamment éclairées des lumières de » la Sagesse et de la Vérité incarnée. » Il ajoute que si la guerre continue encore, la faute en est 0,ux Anglais.
Ainsi le P. de Carheil quitta sa mission de Saint-Joseph, de Sàint-Étienne et de Saint-René, vers la fin de l'année 1683, après quinze ans d'apostolat : il avait cinquante ans. Nulle part il n'aura de pareilles souffrances. Son martyre fut surtout vif et cruel, lorsque, de 35 à 50 ans, son esprit avait toute sa verdeur et que son âme était le plus ardente. On peut dire qu'il s'est aguerri, qu'il s'est endurci, que son àme, après tant d'humiliations et de douleurs, ressemble aux rudes mains que de longs travaux ont rendues calleuses.