LE PERE DE CARHEIL ET SA VERTU
Mais Torganisation littéraire du P. de Carheil n'est pas seule incontestable ; sa haute vertu s'affirme et s'impose pour le moins avec autant d'éclat. Il y a, dans le passage qne nous venons d'admirer, un trait vif, une lueur profonde, ou plutôt un éclair brillant, qui n'aura pas sans doute passé inaperçu. « L'esprit de Dieu réduit ordi- » nairement les âmes les plus élevées à l'état de » ne pouvoir lui dire qu'une seule chose où elles » trouvent beaucoup à connaître et beaucoup à » aimer. » Ce n'est pas seulement la preuve que le P. de Carheil avait lu les auteurs mystiques et pénétré les grandes âmes : il parle de cet état sublime comme une àme élevée qui n'ignore point les secrets de Dieu. Sa tendance à formuler différemment la même chose montre une âme réduite à beaucoup connaître et à beaucoup aimer en un seul mot. On ne s'en étonnera pas, si l'on a gardé le souvenir de la lettre qu'il écrivit au lendemain de son ordination ; on en sera persuadé,
si l'on se donne, non pas la peine, mais la joie de lire les lettres (|ui vont suivre, et Ton admettra ce jugement du l\ Le Mereier qui écrivait à Rome dès 1G6() : « Nous attendons de grandes choses de » ce Père, à cause des rares dons qu'il a reçus » de Dieu, surtout une singulière grâce d'oraison, » un singulier mépris de tout ce qui n'est pas » Dieu, et un incroyable zèle pour unir les âmes » à Jésus-Christ pai' la toi (1). » ( >n voit déjà que la louange n'est pas exagérée, quoique très glorieuse.
La vertu du P. de Carheil a revêtu deux formes ou plutôt s'est traduite en deux façons remarquables que ses lettres révèlent. Sa vertu, c'est l'amour divin, maître de tout, sans opposition et sans partage; mais, dans cet amour immense, l'amour de la famille est tel que Jésus-Christ l'exige de ceux qui veulent marcher après lui, tel que l'exige la huitième règle de saint Ignace. Nous ne pensons pas qu'aucun Saint ait parlé plus ardemment de l'amour de Dieu, ni cpraucun Jésuite ait mieux transformé l'affection tiliale et fraternelle en affection surnaturelle et divine. Cela revient constamment et presque à satiété. Il a peur que ses parents n'aiment pas Dieu d'un amour unique et souverain ; il menace de renier ses frères et sœurs (|ui manqueraient à ce devoir
(1) Magna quoque expectîiinus ab illo pâtre propter eximia Dei dona, singularem imprimis orandi gratiam, contemptum omnium qute non sunt Deus, atque, ad infidelium animas Christo per fidem adjungendas, zeluni incredihilem.
suprême. Ou le trouvera sévère, dur, exagéré : oui, mais à la façou des saiuts. Si l'on regarde de bien près, ou sera touché de sa teudresse tlliale. Sans doute il proteste contre la pensée de sou père qui désire le revoir à la Guichardaye, car il ne veut plus le voir qu'au cieL Mais comme il a soin de lui dire qu'il l'aime d'un amour de lils et qu'il l'aimera de la sorte éternellement ! Comme il est ingénieux et délicat, jusqu'à la subtilité, quand il lui parle des sauvages convertis qui deviennent ses enfants et qui sont autant de cœurs qui l'aiment sur la terre et l'aimeront au paradis ! Humainement, il est impossible qu'on ne soit pas frappé du respect et de la vénération qu'il a pour l'autorité et la bénédiction paternelle: aucune formule n'est trop respectueuse pour exprimer un si profond sentiment, et ce sera, croyons-nous, une grande leçon en notre temps révolutionnaire qui jette sa mauvaise égalité jusque dans la famille. Une autre chose paraîtra encore plus touchante, c'est l'affectueuse reconnaissance du P. de Carheil pour les dévouées servantes de son père, Yvonne et Yvonnette, qu'il met au rang de ses sœurs. Les vieilles familles bretonnes ont encore de vrais domestiques, toujours tidèles, toujours aimés, admis parfois à l'honneur de tenir les enfants sur les fonts du baptême, comme c'est relaté dans les archives de la Guichardaye.
L'amour de Dieu éclate dans les lettres du P. de Carheil. Comment lire, sans être ému et
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transporté, ces pages brûlantes, pareilles aux plus beaux traiis})orts de saint François d'Assise, aux aspirations les plus enflammées de sainte Thérèse! Quand on aura tout lu, on s'écriera : c'est le cœur d'un saint, écoutez plutôt : « Je » voudrais avoir du temps pour vous expliquer » combien je désire que vous aimiez Dieu. Cet )) amour est mon unique bien, et, comme je vous » veux le même bien (jifà moi, je ne saurais )) vous vouloir que cet amour. Si vous êtes ma » sœur, aimez Dieu ! Si vous êtes ma tîlleule, » aimez Dieu ! Si votre cœur est formé d'un » même sang que le mien, aimez Dieu ! Si vous » avez le même père que moi, aimez Dieu ! Si » vous avez la môme mère que moi, aimez Dieu! » Ma langue n'a rien à vous dire, ma plume, rien » à vous écrire que ces deux mots : aimez Dieu! » Tout le contenu de ma lettre est que vous » aimiez Dieu. Vous êtes ma sœur et je suis votre » frère, si vous l'aimez. Je ne saurais être votre )) frère, si vous ne l'aimez pas. Hé! que pouvons- » nous aimer, si nous n'aimons pas Dieu qui est » la toute amabilité et la toute bonté? Nous ne » saurions jamais assez l'aimer. Faisons tous » nos efforts pour l'aimer. Au reste ma chère )) sœur, le désir que j'ai que vous aimiez Dieu » me fait verser des larmes en vous le témoi- » gnant... » La suite est encore plus éloquente et plus belle; mais cela suffit pour notre dessein qui est qu'on admire cet ardent ami de Dieu et qu'on lise avec attention ses lettres remplies d'amour divin.
Il prendrait volontiers le sang de son cœur pour écrire ces mots : Aime:- Dieu. Un jour, dans un transport d'amour pour le corps sacré de Jésus dans l'Hostie, il grava sur son cœur les paroles de la consécration, pour lui déclarer, à chaque moment et par tous les battements de son cœur, qu'il le prenait pour son unique corps. Ne pouvant être martyrisé par les sauvages, il se martyrisa lui-même; il déchira sa poitrine, afin que son sang coulât pour son Dieu. Aussi, le corps du P. de Carheil n'était pas à lui, mais à Dieu, mais à Jésus-Clirist, dans les triomphes de la chasteté, dans l'excès des souffrances, dans le désir du martyre sanglant. Rien n'est plus énergique, plus ardent que ce désir. Non, non, quand le sang de Jésus a coulé sur la croix et coule dans le calice, il ne peut supporter que son sangdemeure encore dans ses veines; il s'écrie : « je » suis amoureux de la mort. » Cela est digne des actes des martyrs, et nous n'avons rien vu, dans la vie des Saints, qui soit plus beau.
Avant de nous lire davantage, qu'on lise donc les admirables lettres du Missionnaire. Malgré soi, on s'écriera : « Mais ce sont les lettres d'un » saint! » Comment, en effet, ne pas admirer cet amour de la famille tout pénétré de l'amour de Dieu f Quel saint prêcha mieux et plus hardiment son père, sa mère, ses frères et sœurs ? Il nous semble qu'ils sont rares, ceux qui écrivent de la sorte à leurs parents. Mais le P. de Carheil avait toutes les audaces où porte l'amour divin, maître
du cœur tout uiitier. 11 gronde son i'rère; il aurait osé, quoique avec un regret très humble, rappeler son père au devoir unique d'aimer Dieu. Car il n'a qu'un chant, il n'a qu'un refrain : Ai?nez Dieu! Il n'a qu'un désir, mais passionné, mais indomptable : mourir pour Dieu, de mort sanglante, mais en même temps et surtout, d'amour. « Il me » semble que je suis blessé de son amour, et je » vous assure que les larmes me coulent des » yeux en vous l'écrivant. Je voudrais pouvoir » blesser toute notre famille de cet amour et » faire en sorte qu'il n'y eût personne qui n'en » mourût... Ne soutirez pas qu'une vie, que vous » m'avez donnée, me soit otée par aucune autre » maladie que celle de l'amour ! Je voudrais être » martyr de l'amour... Je ne voudrais pas que ce » fussent les tourments qui me donnassent le » coup de la mort : je souhaiterais que ce fût )) l'amour même qui, pendant que je serais frappé » au dehors de tous côtés, me frappât au cœur... » Sainte Thérèse aurait signé cela de son sang. L'amour se mesure par le sacrifice, et le sacrifice est en raison de l'immolation personnelle. Or, on peut dire que tout l'orgueil du P. Etienne est brisé, même cet orgueil secret qui peut-être rêvait trop le martyre. D'abord, une chose étonne et déconcerte, quand on considère de plus près le P. de Carheil : c'est le mince résultat de ses grands efforts. 11 n'a pas baptisé un millier d'Iroquois : en a-t-il baptisé plus de cinq cents ? En huit années, dont les détails nous sont à peu près
connus d'après les Relations, nous avons compté environ trois cents baptêmes, et nous pouvons croire que ce chiffre médiocre n'a pas été doublé dans les sept années que nous ignorons. Il n'avait guère à convertir les Hurons de Michillimakinac. Il faut avouer qu'humainement, c'est peu. Le P. de C.harlevoix va nous aider à pénétrer ce mystère.
(( Comme j'ai eu, dit-il, le bonheur de vivre » avec la plupart de ceux qui ont le plus souvent » travaillé à cultiver cette portion de la vigne du » Seigneur, laquelle, malgré leurs soins, est » demeurée sauvage dans son terroir naturel, je » me suis souvent iilformé, de quelques-uns d'eux, » de ce qui avait empêché le grain de la parole » de prendre racine parmi un peuple dont ils » vantaient beaucoup l'esprit, le bon sens et les )) sentiments nobles. Tous m'ont répondu que ce )) qui avait fait le plus grand mal était le voisi- » nage des Anglais et des Hollandais dont le peu » de piété, quoiqu'ils se portassent pour chré- » tiens, avait fait regarder à ces sauvages le » christianisme comme une religion arbitraire. » L'historien de la Nouvelle-France ajoute que les Iroquois, soutenus par les protestants, nous craignaient peu, et, pour cette raison, n'étaient pas fort dociles sur le fait de la religion. La grande raison, c'est l'eau-de-vie qui était vendue même par des Français. « Quels reproches, » s'écrie le P. de Charlevoix, ne méritent pas les » catholiques qui par la même voie ont corrompu
» le clii'istianisine parnii les néopliytes et diffamé » parmi les idolâtres t »
Que faisait doue là le P. de Carhcil avec son ardeur impétueuse ? 11 priait et souffrait; c'est déjà quelque chose. Puis, il y a toujours du bien à faire n'importe où. « iN'eùt-on même réussi, » continue le P. de Charlevoix, qu'à les appri- » voiser, à les accoutumer avec les Français et » à leur insj)irer de l'estime pour la religion ») chrétienne, c'était beaucoup. Mais j'ai déjà » observé que partout il y avait des enfants mori- » bonds à baptiser, des esclaves de différentes » nations que Ton trouvait ordinairement plus » dociles, des malades qui né peuvent résister à » l'impression que font en eux les soins empressés » d'une charité inépuisable et désintéressée. » Enfin, on découvrait de temps en temps de ces » âmes prédestinées en qui Dieu rend sensible » ce que dit saint Paul, qu'il ne fait acception de » personne : les plus grands miracles de sa misé- » ricorde s'opérant quelquefois en faveur de ceux » qui semblent devoir attirer tous les foudres de » sa justice (1). »
Le P. de Carheil faisait tout cela plus ou moins selon les circonstances, et, n'eùt-il fait que cela, sa vocation n'eût pas été stérile. Cinq cents âmes sauvées, dont chacune coûtait tout le sang d'un Dieu, n'est-ce pas une moisson assez joyeuse ? 11 n'en faut pas juger par le nombre des âmes ni même par leur qualité, mais par la qualité du
(1) Hist. de la K.-J'., livre ix.
missionnaire et le nombre de ses douleurs. Or, à ce prix, quel moissonneur divin viendra devant Dieu, portant avec plus d'allégresse des gerbes plus magnifiques ? Venientes autem ventent cum exultatione portantes manipuhs suos. C'est la récompense promise aux vaillants qui s'en vont et jettent la semence en pleurant : euntes ibant et flehant, mittentes semina sua. Oui, cela est vrai, et pourtant c'est peu, et c'est dur pour le missionnaire I Voici comment la Relation de 1660 résume les souffrances du missionnaire :
...« Un missionnaire, qui est destiné à ce grand » emploi, doit se résoudre à mener un genre de » vie bien étonnant et dans un dénûment de toutes » choses plus grand qu'on ne peut imaginer; à » souffrir toutes les injures de l'air sans soulage- » ment; à endurer mille impertinences et souvent » bien des coups de la part des sauvages infidèles » incités quelquefois par les démons, et cela, sans » consolation humaine ; à se trouver tous les )) jours dans l'eau ou sur les neiges, sans feu ; à » passer les mois entiers sans manger autre » chose que du cuir bouilli ou de la mousse qui » croît sur les rochers; à travailler infatigable- -)) ment, et, comme si on avait un corps de bronze, » vivre sans nourriture, coucher sans lit, dormir » peu, courir beaucoup, et parmi tout cela, avoir » la tète prête à recevoir le coup de hache plus )) souvent que tous les jours, lorsqu'il en prendra » fantaisie à un jongleur ou à quelque mécontent. » Bref, il faut être barbare avec ces barbares et
)) dire avec l'apôtre : Gt^œcis ac harhaiHs debitor » sum. faire le sauvage avec eux et cesser quasi » de vivre en homme pour les faire vivre en )) chrétiens. »
Le tableau n'est pas chargé; chaque missionnaire en est témoin, même de nos jours, à plus forte raison, lorsque rien n'était organisé. Ce fut bien la vie du P. de Carheil au milieu des Goyogouins ; il en dit quelque chose dans cette première lettre à son père où le martyre est son espoir unique et son unique aspiration. « La » nourriture sauvage, la faim qu'il faut endurer » assez souvent, l'humeur déraisonnable d'un » peuple barbare, les froids excessifs de l'hiver, » les rebuts auxquels il faut m'exposer, les » calomnies que l'enfer vomit contre moi et tout )) ce que je suis capable d'endurer en ce monde, » ne me semblent pas pouvoir contenter mon » désir sans la mort même à laquelle j'aspire )) comme au dernier terme de ma volonté. « (1^« lettre, du 8 juillet 1673).
Le P. de Carheil souffrit tout cela ; mais la plus grande souffrance du P. de Carheil n'est pas au dehors. Pour la bien comprendre, il faut lire, dans le P. de Cliarlevoix, une page magnitique, la plus glorieuse qu'on ait écrite en l'honneur d'un missionnaire :
» Les Goyogouins, qui jusque là avaient paru )) si bien disposés, répondaient assez mal aux » soins que leur donnait le P. Kticnne de Carheil » pour en faire des chrétiens. Du reste, ils en
» usaient assez bien avec lui et ils rendaient » justice à la supériorité de ses talents et à l'émi- » nence de sa vertu. Rien ne fait mieux voir que » les hommes les plus saints et les plus estimables » ne sont dans la main de Dieu que des instru- » ments dont il peut se passer et des serviteurs » inutiles, que ce qui est arrivé à ce missionnaire » que j'ai laissé à Québec en 1721, plein de vigueur » et de vivacité. Il avait sacrifié les plus grands » talents qui puissent faire honneur à un homme )) de sa profession, et dans l'espérance d'un sort » pareil à celui de plusieurs de ses frères, qui )) avaient arrosé le Canada de leur sang, il avait » fait une espèce de violence à ses supérieurs » pour obtenir une mission dont l'obscurité le » mît à l'abri de toute ambition et ne lui présentât » que des croix. Il y a travaillé infatigablement » pendant plus de soixante ans : il parlait les )) langues huronne et iroquoise avec autant de » facilité et d'élégance que sa langue naturelle. » Les Français et les Sauvages s'accordaient à » le regarder comme un saint et un génie de » premier ordre. Il a cependant fait assez peu de )) conversions. 11 s'en humiliait devant Dieu, et » cette humiliation servait à le sanctifier de plus » en plus. Il m'a souvent protesté qu'il adorait » les desseins de la Providence sur lui, persuadé » qu'il aurait risqué de se perdre par les succès » qu'il aurait pu se promettre sur un théâtre plus )) éclatant, et que cette pensée le consolait sans » peine de la stérilité d'un long et fécond apos-
» tolat. J'ai cru devoir rapporter cet exemple, » pour faire comprendre à ceux qui entrent dans » la carrière évangélique qu'ils n'y perdront pas » leur temps et leurs peines, s'ils y deviennent » des saints; que la conquête des âmes est uni- » quement l'ouvrage de la grâce ; que non seule- » ment les talents naturels, mais les vertus même » les plus sublimes n'ont d'efficace pour toucher » les cœurs qu'autant que Dieu veut bien leur en » donner, et qu'ils doivent se souvenir, lorsque » leurs travaux sont infructueux, que ces Esprits » Administrateurs, qui puisent au sein même de >) la divinité ce feu céleste dont une seule étin- » celle suffirait pour embraser le monde entier » et à qui la garde des royaumes et des particu- )) liers est spécialement commise, en sont souvent )) réduits à gémir sur l'aveuglement des infidèles » et sur l'endurcissement des pécheurs (Liv. ix). A part que les autres missionnaires des cantons iroquois ne firent guère plus de conversions, au moins chez les Onneyouths et les Tson non thouans, il faut reconnaître que le P. de Carheil n'eut pas les succès éclatants qu'on était en droit d'attendre de ses talents et de ses vertus extraordinaires. 11 s'en rendait compte; il s'en consolait sans ])eine, dit Charlevoix, mais il devait s'en consoler par des raisons surnaturelles. Nous ne voulons pas faire un panégyrique; mais enfin, qu'on songe à ce brillant professeur qui aurait pu faire figure à Paris en plein XVII^ siècle, être applaudi comme orateur, penseur, éci'ivain; (ju'on songe
à cette gloire très possible; puis, qu'on le regarde perdu là-bas dans des contrées sauvages, prêchant à quelques barbares que son éloquence, admirée pourtant, ne peut convertir; enfin, qu'on réfléchisse à cette épreuve, à ce sacrifice qui dure soixante-trois ans : n'est-ce pas héroïque? N'estce pas un long martyre? Que de grâces, et quelles grâces, il a fallu, pour calmer de justes désirs, de saintes impatiences, pour ne pas tomber dans l'ennui, dans le découragement, dans le dégoût, pour accepter cette longue humiliation bien connue et sentie vivement! « Qu'es-tu venu faire » ici? Dieu t'avait-il donné ce talent pour l'en- » fouir à Goyogoûen ? Ad quid perditio hœc? » Encore si tu convertissais ta mission!... Te » souvient-il des applaudissements qui éclataient » autour de toi à Rouen et à Tours? » Ainsi parla souvent le tentateur, on n'en saurait douter, et le P. de Carheil fut invincible.
Il était parti joyeux, ardent, pour un beau calvaire couronné d'une croix sanglante, car dans sa lettre à Maitre Frémont, il désirait sacrifier son corps, et dans sa première lettre à son père, il disait, et ni Bossuet ni sainte Thérèse n'auraient mieux dit : « J'ai lionte d'avoir passé » l'âge de trente-trois ans, sans mourir pour » l'amour de mon Dieu et de mon aimable Sau- » veur Jésus-Christ, puisque je sais qu'il n'a pas )) voulu passer cet âge sans mourir pour l'amour » de moi. Je voudrais bien honorer le sang que » j'ai reçu de vous et de ma chère mère, en le
)) répandant pour les intérêts de mon divin Sau- » veur et en reconnaissance de celui que ses » sacrées veines ont répandu et pour vous et poiu' >> moi. Je ne suis pas content de toutes les peines » que j'endure pour lui et pour le salut des âmes )) qu'il m'a confiées, si je ne meurs enfin pour » son service. « Oui, il rêvait du P. Jogues et du P. de Brébœuf, il était parti pour un beau calvaire... et il arrive au Golgotha sombi'e où se cache une croix obscure ! Une nature enthousiaste et littéraire n'aura pas de peine à comprendre ce douloureux supplice d'un riche talent condamné à un auditoire ingrat d'iroquois : une nature ardente et pieuse devinera ce cruel martyre de n'être pas martyr, semblable à celui que chantait sainte Thérèse : Je me meurs de ne pouvoir mourir ! Ce fut le martyre du P. de Carheil...
Et pourtant, il se consolait sans peine, disaitil au P. de Charlevoix. Car il avait le sentiment de sa force ; mais il sentait précisément que cette force naturelle était sa faiblesse, que l'orgueil en sortait menaçant et qu'il fallait, c^ontre ce péril incomparable, toujours de l'obscurité, toujours des croix. Par cette voie, nous l'espérons, Dieu l'a sauvé ; mais ((uand Dieu sauve ainsi, il sauve magn i Tu |U émeut. L'humiliation n(M ut point stérile, car on soupçonne à quelle hauteur elle porta le vaillant Alissionnaii-e. Une fois cette sombre lumière jetée sur la vie du P. de Carheil, cette vie s'éclaire d'une façon divine. C'est poignant de le
regarder, de le suivre dans cette voie obscure, semée de croix sans éclat, dans cette voie interminable où la marche dure soixante ans, soixante siècles. Si d'avance le P. de CarheiU'eùt entrevue, il en eût frissonné, lui qui tressaillait devant le martyre. Mais on comprend mieux pourquoi son apostolat, extérieurement, n'est pas fécond, pourquoi est si petite la place qu'on lui fait dans l'histoire : Dieu le voulait obscur, le voulant sans orgueil*. Comment dire après cela que la grâce éclatante de son sacerdoce a perdu de sa puissance ? 11 demandait ['Office Eucharistique: or l'Eucharistie fait son office dans l'obscurité. Il voulait que son salut éternel eût le caractère de l'Eucharistie : or, ce caractère, c'est l'humiliation poussée jusqu'aux dernières limites, l'Homme- Dieu dans l'Hostie, aux confins du néant. Le P. de Carheil a rencontré ce qu'il désirait, et la grâce première n'a rien perdu de sa vigueur : on s'étonne plutôt de lui voir tant de vigueur et si longtemps.
Il faut, nous l'avouons, se mettre en plein surnaturel, pour excuser le P. de Carheil qui fit violence à ses supérieurs et parut choisir sa carrière, en apparence, aussi inutile que sombre. Les supérieurs avaient raison de vouloir gai-der ce talent ; ils étaient sages de refuser : sagesse humaine. La grâce pressait le P. de Carheil, le poussait aux saintes folies, et le T. R. Père Général ordonnait à la sagesse humaine de se taire : sagesse divine. On aurait pu faire un
orateur, un penseur, un écrivain de premier ordre: mieux vaut faire un saint, mèmedudernier ordre. Voltaire et Miclielet disent que l'on trie les Jésuites médiocres ou les saints idiots pour être grillés et rôtis dans les Missions. Le P. de Carheil est une réponse, et n'est pas la seule.
Mais quelle vertu dans cette longue et profonde obscurité, dans cette longue et cruelle attente du martyre! Aussi ne sommes-nous plus si efïrayé de la réputation que le P. de Carheil laissait au Canada. Tant d'amour divin, démontré par tant d'héroïques sacrifices, devait apparaître au dehors, éclater dans la vie, dans les sermons, dans les entretiens; car le propre de la flamme est de se trahir et de se propager. Aussi, quand on le voyait, en chaire, suffoqué par les larmes, impuissant, par excès d'amour, à parler de l'amour divin, réduit aux sanglots, parce que Dieu, au lieu d'être aimé, était offensé ; quand on le voyait à l'autel, les yeux toujours baignés de pleurs ; quand, au bas de Téglise, on l'entendait grondant avec force, exhortant avec ardeur ; quand on le regardait passer si modeste, si occupé de pensées divines, il était difticile de ne pas se l'appeler, à Québec, ses longues années d'apostolat douloureux et de ne pas dire: « C'est un saint! » Le témoin dont nous avons parlé raconte que, dans les missions, lorsqu'il était seul, sa messe était de deux heures. « Le frère ou l'ofHcier ou le néo- » pliyte qui la lui servait le laissait à l'autel une )) heure, une heure et demie, ])iiis revenait au
» second Mémento : je sais les particularités d'eux- » mêmes. Jamais il ne disait ici que la dernière » Messe, les jours ouvriers comme les jours de )) fêtes. Je ne lui en ai pas vu dire une seule sans » verser des pleurs. » Ce rude tempérament avait le don des saintes larmes et l'avait surtout à Tautel. 11 aimait tant l'Eucharistie! C'était le sang de Jésus dans le calice qui donnait au sang de ses veines cette chaleur, ce mouvement impétueux, ces émotions divines. Oh ! comme il aimait tendrement et passionnément ce ravissant et délicieux mystère d'amour intlni, et comme il sentait bien que Jésus l'aimait I C'est l'Hostie qui fait les grands Saints....
L'amour divin dans le cœur du P. de Carheil n'avait une si vive tendresse que pour donner une force héroïque. La force de caractère, naturelle à ce fils de la Bretagne, prenait une trempe supérieure dans le sang divin. Aussi rien ne coûtait, semble-t-il, à ce vaillant. « De taille médiocre, » ferme et vigoureux, d'un visage de médaille, » cependant noble et respectable, » le P. de Carheil avait toutes les énergies. On a vu comme il traitait et dédaignait son corps qu'il n'aurait pas voulu immortel, ainsi qu'il le disait dans une pensée sublime. Il l'avait habitué, .par de constantes disciplines, à beaucoup souffrir, et l'on peut croire qu'avec ce tempérament les disciplines étaient sanglantes, d'autant que son sang l'ennuyait dans ses veines. « Il jeûnait tous les jours et ne mangeait qu'à sept heures du soir, » nous
l'acoiite le mùiiic téinoiii. Décidénieiit, cet homme était de la race des martyrs et des saints antiques. M. Renan, ce faux breton, ne mettra pas au rang des saints mtlyaires ou étriqués ce vrai breton, ce fils de saint Ignace, âpre et yedoutahle personnage comme son Pore : il lui trouvera l'air distingué, le grand style et le bon goût des Saints de la vieille école! (1)
Mais sa morale était, dit-on, sévère comme sa vie. Non pas qu'il fut janséniste! Il vivait en un temps et il était né dans un pays où les âmes supportaient qu'on les menât rudement aux plus hautes vertus. Que son ardeur n'ait pas dépassé la mesure, nous n'oserions le prétendre; mais si le P. de Carheil la dépassait, c'est que la mesure ordinaire ne lui pouvait suffire et qu'il aimait à se perdre dans l'infini. On cite quelques faits qui paraîtront vifs. Après avoir dit que le P. de Cariieil aimait les gens de bien, les bons prédicateurs, les persoiuies religieuses, qu'il était bon ami, mais point fiatteur, notre témoin ordinaire ajoute : « Il était long à confesser, mais il le faisait avec » fruit. 11 en voulait à ces sortes de personnes qui » dorment l'absolution presque aussi aisément » que les prélats des bénédictions. Surtout il en » voulait à ceux qui confessaient les Grands. Je » l'ai vu en pousser un ou deux à bout et les » obliger à s'enfuir, tant il les effrayait. Il les » rendait responsables tle tous les maux qui se » commettaient et de tous les biens qui ne se fai-
(1) Voir Mélanges de L. VeuiUot, 2» série, t. ii, p. 233.
» salent pas. Il répétait souvent que l'Église, les » Évêques, prêtres et religieux, s'avilissaient » eux-mêmes en rampant devant les puissances » séculières et en usant de trop de complaisance.» Cela étant, M. de Lamothe ne devait pas aimer le terrible missionnaire, d'autant « qu'il faisait une » guerre irréconciliable aux traiteurs d'eau-de-vie » qui désolent nos missions. »
Son désir d'être martyrisé n'était pas inconnu : il ne le quitta jamais, et son martyre fut de n'être pas martyr. Comme il est touchant dans sa vieillesse, lorsque les jeunes Pères lui donnaient quelque fausse alerte! « 11 a toujours cru, dit notre » témoin, sur la parole d'un ministre, qu'il » mourrait martyr. En cela, le P. Ragueneau » s'est trompé. Quelque triste qu'il fût, dès qu'on )) lui parlait du martyre, il se réjouissait et » s'abandonnait au Seigneur. Nous lui disions » quelquefois : u P. de Carheil, les Iroquois et les )) Anglais viennent assiéger Québec : réjouissez- » vous!» « Bon, disait-il : ils m'ùteront la vie et » vérifieront la promesse qu'on m'a faite. » Et il est mort sans être martyrisé ! S'il y a un martyre non sanglant, le P. Etienne de Carheil est martyr.