LE PKRE DE CARHEIL ET SA RÉFUTATION DE SAINT
La lettre du 27 octobre 1727 contient une phrase précieuse qui indique bien le suffrage du Canada : » On pourra peut-être douter desguérisons subites » qui lui sont attribuées ; mais pour ses vertus et » ses actions héroïques, on ne les révoquera » peut-être pas en doute. » Ainsi le miracle parait flotter autour de sa vertu comme une auréole. Le recueil de la Guicliardaye contient des relations merveilleuses dont Tauthenticité n'est pas contestable, car le P. Jones nous envoie les mêmes détails copiés sur les manuscrits. Nous n'avons pas le droit, comme historien, de les passer sous silence; mais nous déclarons de nouveau que le jugement n'appartient qu'à l'Eglise.
Donc, de son vivant, le P. de Carheil semblait avoir quelque chose de cette suprême autorité que Dieu donne aux saints sur les éléments de la création. D'après les deux copies ([ue nous avons, les événements extraordinaires seraient assez nombreux avant comme après sa mort. Ainsi, au témoignage du P. de Carheil lui-même, il aurait
été l'objet de quelques faveurs. « M. Bouclier, » curé de Saint-Jean dans l'Ile de Saint-Laurent, » raconte lui avoir ouï dire que la Sainte Vierge » lui avait apparu et parlé. » (Copie de la Guichar- » daye). L'auteur de la Copie du Canada parle comme un témoin : «Lui-même m'a raconté qu'une » nuit il fut guéri subitement par le B. Régis » d'un mai de genou qui obligeait ses supérieurs » de le faire repasser en France, pour aller » prendre les eaux de Bourbon. » Ce môme témoin, confident du P. de Carheil, après avoir constaté le don des larmes dans ce tempérament tout de fer, ajoute ce curieux renseignement qui n'étonnera pas : « Il a une fois passé jusqu'à » quatorze jours sans manger, et, avec cela, il )) faisait toutes les fonctions de missionnaire » sans se trouver incommodé. » Les Sœurs de la Congrégation de Montréal prétendent avoir des preuves, et d'autres encore ont raconté, qu'il fut transporté par son saint Ange, de la Mission du Saut aux Récollets, à Montréal, en moins d'un demi-quart d'heure : le chemin était de trois lieues de pays. 11 faut ajouter à ces faits le fait de sa guérison par sainte Anne en 1671.
Outre les faveurs personnelles, en voici d'autres qui paraissent bien attestées. Nous empruntons la première à la copie de la Guichardaye, car le témoin parle d'après ce qu'il a entendu. « La » Supérieure de l'hôpital général m'a raconté, » en présence de Mgr l'évêque de Québec, que, » le P. de Carheil étant missionnaire et curé à
» Beauport, son grand-père, M. de Denis, chez » qui le Père prenait son repas, ne pouvant » l'obliger à guérir un enfant de six ans qui » languissait dans sa maison, le fit porter dans » la chambre et sur le lit du missionnaire, lequel » s'enferma deux heures avec l'enfant : après quoi » il le ramena par la main à son père en bonne » santé. » Ce M. de Denis ou de Saint-Denis était le seigneur de la paroisse de Beauport , et la Supérieure était de la famille. L'auteur de l'autre copie se met en scène pour le fait suivant : « M. de Tonti nous a aussi raconté que, dans » l'espace d'un quart d'heure d'oraison, ou moins, » il avait guéri à Montréal un de ses enfants, âgé » de quatorze ans, dont la santé était dans un » danger évident. » L'autre témoin avait entendu le même récit des lèvres de M. de Tonti.
Quand le P. de Carheil raconte de lui-même certaines faveurs qu'il a reçues de Dieu, on peut l'en croire, car c'était un ferme esprit dans une âme ardente, et de plus, il était loyal, incapable de mentir, comme un vrai gentilhomme de Bretagne. L'illusion est moins à craindre, quand on a pareil tempérament, quand on est humble jusqu'à la recherche de l'obscurité sans gloire, et quand on aime Dieu jusqu'au mépris de soi et de sa vie. Les témoins qui nous rapportent les autres faveurs ne sont pas à dédaigner, car ils ne semblent pas de condition médiocre, ni facilement crédules, ni trop ignorants. D'ailleurs, le secret n'était point gardé sur les guérisons attri-
buées au P. de Carheil; l'opinion publique en était saisie, le contrôle était facile, et de pareils témoins n'auraient pas voulu braver sans raison la raillerie des uns, le soupçon des autres, encore moins le blâme de l'autorité religieuse. Or, l'opinion publique vénérait le P. de Carheil duquel on a dit qu'il mourut en odeur de sainteté.
Après sa mort, le P. de Carheil fut l'objet de la confiance et de la vénération. On se prit à l'invoquer. Il fallait que sa sainteté fût bien reconnue pour que l'on eût recours à l'influence de ses reliques dans des affaires comme celle qui nous est rapportée par le correspondant du F. Landron. « M'"« de Loimières m'a raconté par deux ou trois » fois que, depuis sa mort, un morceau de sa » soutane exposé dans les champs avait conservé » ses blés, tandis que ceux de ses voisins avaient )) été complètement gâtés et entièrement perdus » par les chenilles, les vers et autres insectes. » Si cette chose étrange ne prouve pas suffisamment, au moins nous est-elle un témoignage du sentiment général en l'honneur du P. de Carheil, et nous disons avec notre témoin terminant ses récits : « En voilà assez pour vous donner une » idée du défunt. » Quel chrétien ne serait heureux d'être ce défunt ? Quel Canadien ne serait tenté, même aujourd'hui, de prier sur ce tombeau qui pourrait devenir glorieux ?
Mais nous avons gardé pour la fin une pièce moins contestable ou plus authentique, la Supplique de M. de Linot.