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LE PÈRE DE CARHEIL ET SON TALENT

Nous sommes effrayé de la réputation que laissait à Québec le P. Étienne de Carheil : on le regardait comme un grand génie et un grand saint. Nous n’avons pas tous les éléments voulus pour juger un tel procès, même en sa première partie où nous serions moins incompétent. Nous sommes surtout sans aucune compétence pour le déclarer un grand saint, digne de monter sur les autels. Aussi, quand nous employons ce mot, nous déclarons qu’il est employé dans le sens le plus ordinaire, en dehors du sens glorieux que lui consacre l’Église. Si nous parlons de puissance miraculeuse, c’est avec la mème réserve et d’une façon purement humaine.

Nous voulons peindre le P. de Carheil d’après ses lettres. Nulle autre peinture ne vaut mieux et n’est plus fidèle. Il s’est déjà peint de la sorte, puisque nous l'avons montré tel qu’il se peignait lui-même en ses écrits de Goyogoüen et de Michillimakinac. Mais dans les lettres de la

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Guichardaye, les traits sont plus vifs et la peinture plus éclatante : c’est vraiment le portrait d’un homme qui pouvait être un grand génie et qui a l'air d’un grand saint.

Le talent du P. de Carheil n’est pas contestable. On a vu comme il était apprécié par ses supérieurs de France, de Rome et du Canada. « Ce » Père, dit le P. Félix Martin, jouissait en France » de la réputation d’excellent littérateur; il aurait

pu prendre place à côté des Vavasseur, des

Commire, des Jouvenêy, des La Rue, mais il

ne soupirait qu'après les missions pénibles de

la Nouvelle-France. Le recteur du collège de

Vannes (c'est une erreur) où il professait les

humanités, s’opposait au départ du jeune

régent ; et il existe, dans les archives du Gesu,

à Rome, une lettre du Père Général des Jésuites,

qui permettait au Provincial de la province de

France de laisser encore le P. de Carheil au

collège de Vannes, mais sans que cela dût tirer

à conséquence et qu’on püt croire que des

talents distingués étaient un motif d'exclusion

pour les missions lointaines... Au Canada, il

acquit l'estime universelle autant par ses vertus

que par ses rares talents... Il avait recu en partage les dons les plus précieux de la nature et de la grâce. » (Appendice, pp. 367-368). Les vers latins que nous avons lus à Paris prouvent que le P. de Carheil aurait tenu une belle place au milieu des élégants et savants latinistes de son époque. Ses travaux sur la langue huronne le

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rangeraient parmi les philologues les plus estimés; « comme philologue, il était remarquable, » dit John Shea, il parlait le huron et le dialecte » des Goyogouins avec la plus grande élégance, » et il composa dans les deux langues des » ouvrages fort estimés dont plusieurs existent » encore » (ch. xv). Tout cela fait comprendre les notes qu’il avait à Rome où l’on signalait son talent supérieur, ses grands progrès dans les langues, sa grande expérience dans les missions (1). à

Il y avait, dans le P. de Carheil, ce qui fait le poète, l’orateur, le penseur et l’écrivain. Poète, il n'avait qu'à cultiver ce don naturel pour ètre remarqué : l'imagination ne lui manquait pas, plus chaude pourtant que colorée, faute de culture et de conseil ; mais il avait surtout une grande vigueur de conception, une forte concision de style, quelque chose de cornélien. Orateur, il n'eut guère l’occasion de préparer quelque beau discours pour un royal auditoire, et nous sommes désolé de n'avoir pas au moins quelqu'un des sermons qu’il prècha, soit en 1685, soit à son retour de Michillimakinac. Serait-il impossible aux Jésuites canadiens de retrouver ne fût-ce que des fragments oratoires du P. de Carheil ? Car il était regardé comme un orateur à Québec, même par ses frères, qui sont pourtant les juges les moins indulgents ou les critiques les plus

(1) Ingenii summi, profectus magni in linguis, experientiæ magnæ in missionibus,

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sévères, «Quand je l’ai connu il ne prèchait plus, ayant déjà 83 ans; mais ceux qui l'avaient entendu en parlaient comme d’un Père fort éloquent pour son temps. Il touchait son auditoire par ses larmes et ses sanglots. Ses raisons étaient tirées pour la plupart des paroles et maximes de l'Évangile. Il haïssait l’impureté comme la peste et la mort; sans cesse il prèchaiïit contre ce vice et on pourrait l’appeler l'apôtre de la chasteté... Sa parole était mâle, ses discours nerveux. Quand il parlait, ses yeux et son visage exprimaient ce qu'il disait. »

(Lettre du 27 oct. 1727). C’est bien l’idée qu'on se fait du missionnaire : parole convaincue, exhortation pressante, visage expressif. Le P. de Carheil était cela, car il était vrai missionnaire, et son éloquence apostolique visait à remuer les âmes. Mais il avait des qualités oratoires humainement plus hautes ; il avait de la pensée personnelle et du style, qu’il écrivit ou qu’il improvisât. Le témoin que nous citions donne bien la note juste, quand il rapporte que sa parole était mâle et ses discours nerveux, quand il dit qu’il avait sur Dieu des pensées fort élevées, quoique un peu trop guindées. Oui, le P. de Carheil avait une male énergie pleine d’ardeur et de concision tout à la fois : c'était un talent nerveux qui ne s’arrétait pas aux miévreries, qui voulait des idées vigoureuses et des raisons frappantes. Il était éloquent, quel que fût son genre oratoire. L'éloquence est une affaire de cœur, de conviction,

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d’ardeur, de paSsion, d'enthousiasme. Le P. de Carheil a le cœur d’un breton convaincu et d’un jésuite ardent, d’un saint passionné. Est-ce qu’on ne sentait pas la flamme de l’amour dans ses lettres de Goyogouin ? Cette flamme est admirable dans les lettres de la Guichardaye, surtout quand elles expriment le désir de la mort et du martyre, quand elles chantent l’amour de Dieu. L'homme qui avait au cœur une flamme si ardente et si impétueuse devait prêcher admirablement. Quel orateur n’eût-il pas fait, s’il avait subi l’influence de Bossuet et de Bourdaloue !

L'écrivain est comme l’orateur : il n’a pas donné sa mesure. Mais on pressent le style qu’il aurait eu, si, encore un coup, il n’avait pas vécu dans un milieu sauvage. Le professeur de rhétorique n’a pas oublié l’art de balancer et de prolonger la période : il a des périodes qui sont longues, sans être obscures, et nous en avons cité quelques-unes dont l'agencement n'a pu échapper aux lecteurs attentifs qui aiment la phrase correcte autant que savante. Voici comme il parle en 1691 de sa mère qu’il avait perdue depuis deux ans : « Si je ne savais pas de quelle » manière elle a vécu, qu’elle était à l'égard de » Dieu, sa véritable servante, à votre égard, la » plus aimable et la plus fidèle de toutes les » épouses, à l'égard de moi, de mes deux défunts

» frères et de mes trois sœurs, la meilleure de

» toutes les mères, à l'égard de ses domestiques, » la plus douce et la plus paisible de toutes les

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» maîtresses ; si je ne savais pas tout cela et que » je pusse douter de sa disposition pour le ciel, » j'avoue qu’alors la nouvelle de sa mort m’au- » rait causé autant d’affliction qu’en doit causer » le plus terrible doute que l’on puisse avoir sur » la plus importante des affaires. » Mais ja période n’est pas tout le style. Il est étonnant qu’un français du XVII: siècle, perdu au fond des forêts canadiennes ait une si parfaite connaissance de la propriété des termes et de l’harmonie des constructions. Il y a bien certaines tournures encore un peu latines, et des incidentes un peu confuses, peut-être par la faute des copistes ; mais c'est vraiment la phrase française du grand siècle avec son ampleur, son nombre et sa clarté. Du reste, la phrase du P. de Carheil n’est pas qu’abondante, élégante et régulière ; elle a du nerf comme la pensée, et rien n’est plus saillant. Le P. de Carheil était un homme de caractère et d'énergie sans rien d’affaibli ni d’efféminé : sa parole est mâle, sa phrase robuste, son style nerveux, sans vaines épithètes, le plus souvent sans adjectifs. Le mouvement, alors mème que la période s’allonge, ne laisse pas d’être visible, vif et rapide. La couleur est plus sobre : nous n'avons trouvé qu'une comparaison que l’on verra plus loin; les images sont rares ou ne sont que dans un mot, toujours dans l’admirable et vigoureux genre de Corneille et de Pascal. Il en est presque toujours ainsi, lorsqu'on est avant tout de la race des penseurs.

Le penseur est remarquable, autant que l'homme de caractère. Sans aucun doute, en quelque lieu qu’il se fùt trouvé, il eût été autre chose qu’un esprit ordinaire et banal qui s’est contenté de penser comme tout le monde, une mémoire qui a ramassé, comme en un magasin, toutes les valeurs et non-valeurs qu’on lui présentait. La nature l’avait fait curieux, chercheur, observateur, penseur. Mais la solitude provoque la méditation profonde, la réflexion personnelle, la pensée originale et neuve ; l’absence de livres est une autre solitude, douloureuse et dangereuse, mais féconde et puissante, qui empèche de puiser aux lieux communs une foule de pensées vulgaires que l’on croit merveilleuses, mais qu’on aurait grand tort de trouver méritoires. Le P. de Carheil avait du talent, c’est-à-dire un esprit personnel, etla double solitude que nousrappelons ne lui fut pas refusée ; au contraire. De là, beaucoup d'efforts individuels, de recherches forcées, de méditations sans livre. On a dû voir et l’on verra que le P. de Carheil n’est pas un plagiaire et que sa pensée lui appartient. Il passait pour un maitre dans l’art difficile des Missions, parce que son génie curieux tâchait d'inventer toujours quelque meilleur moyen d'aborder les sauvages. Sa prédication avait certainement le même cachet: il ne prèchait pas comme tout le monde. Il était si chercheur qu’il a quelquefois de la recherche, si élevé qu’il én est guindé ; mais c'est en lui le défaut d’une qualité supérieure, tandis que, chez

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tant d’autres, c’est une manie de rhétorique. Dans la lettre à M. de Tonti, le chercheur apparaîtavec un peu de recherche : la pensée est profonde, la forme ingénieuse, mais subtile et maniérée, quoique sans excès.

Serviteurs de Dieu pour lui-même.

Serviteurs de Dieu pour tout le monde.

Serviteurs de personne contre Dieu.

Serviteurs de Dieu contre tout le monde.

Serviteurs de Dieu contre nous-mêmes.

Il a considéré sa pensée sous tous les aspects, et c’est juste autant que neuf ; puis il l’exprime et la formule en quelques mots concis qui lui gardent

sa vigueur et la gravent comme sur l’airain. Mais à la tourner ainsi de toutes les façons, il la fait paraitre quelque peu contournée. Le travail est heureux, mais on le sent. Toutefois il y a là cinq sujets de méditation ou de sermon qui pourraient tenter un jeune talent.

La mème force et la même subtilité se retrouvent avec plus d'éclat, dans cette lettre éloquente où il prépare délicatement son père à la mort. Il prend d’abord la pensée de Dieu dont il était hanté, si l'on nous pardonne l'expression ; il prend ensuite l'idée de lieu, si naturelle à notre esprit et si présente : il fait passer toute chose et lui-même à travers cette idée et cette pensée ; mais rien ne passe qu’en son temps et à sa manière, et cela lui fournit cinquante et quelques propositions,

pleines de philosophie et de théologie, de raison et de piété.

Vous êtes, à mon Dieu, vous même votre lieu!

Vous êtes, à mon Dieu, le lieu de tous les êtres !... Vous êtes, d mon Dieu, le lieu de mon essence... Vous êtes, à mon Dieu, mon unique tout lieu.

Puis, sous une autre forme :

O mon lieu, je suis sorti de vous !...

O mon unique lieu, je languis hors de vous!

O mon unique lieu, mon amour n’estqu’en vous!

La première impression étonne et fatigue ; mais si l’on réfléchit, on est émerveillé de cette subtilité profonde. Le P. de Carheil nous donne là-dessus sa théorie qui ne laisse par d’être admirable et qui suppose un grand talent. Il s’en sert comme d’oraisons jaculatoires :

« Elles sont séparées les unes des autres, et » chacune d’elles a un sens achevé, afin qu’il n’y » en ait aucune qui ne puisse arrêter l’àrae à en » comprendre toute la vérité et à la goûter avec

. » plaisir. J’y renferme toutes les perfections qui » peuvent nous rendre un lieu aimable et nous » engager à y demeurer avec attachement, parce » qu’encore qu’il n’y a point de lieu en ce monde » où elles se rencontrent toutes ensemble, il est » certain que celui auquel nous espérons d’arriver » après la mort les rassemble toutes dans son

unité. C’est à dessein que je répète une même

chose termes l'esprit les plu qu'une à conti seulem synon)y nous nl à notre le mèn termes effet, 1 différe l'esprit l’'empè

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chose en plusieurs manières et souvent en termes synonymes, non seulement parce que l'esprit de Dieu réduit ordinairement les âmes les plus élevées à l’état de ne pouvoir lui dire qu’une seule chose où elles trouvent beaucoup à connaitre et beaucoup à aimer, ni aussi seulement parce que cette diversité de termes synonymes nous devient inutile et superfiue si nous nous contentons du premier qui se présente à notre esprit, sans employer les autres pour le même usage; mais c'est encore parce que les termes, quelque synonymes qu'ils soient en effet, ne laissent pas toutefois d’avoir quelque différence, du moins matérielle, qui occupe l'esprit, qui le remplit, qui le rend fécond et l'empêche de tomber dans la stérilité des pensées et dans les distractions; c’est parce que l'âme, animée d'amour, étant insatiable d'exprimer à son Dieu de toutes les manières imaginables ce qu'il lui est et ce qu’elle lui est, ne trouve point pour cela de terme qu'elle ne mette en usage : elle les ramasse, elle les dévore tous, elle les digère; elle en fait son aliment, sa substance et son embonpoint, semblable aux abeilles qui, ne trouvant quelquefois dans un jardin que des fleurs d’une mème espèce, ne laissent pas néanmoins d'aller à toutes successivement et d’en tirer le miel qu’elles y cherchent. C’est ainsi que l’âme, dans les entretiens qu'elle a avec son Dieu, emploie tous les termes synonymes et les fait entrer dans l’unique

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