‹ Un admirable inconnu [microforme]Chapitre 15 sur 45 · LE PÈRE DE CARHEIL ET SA VERTU · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE CARHEIL ET SA VERTU

Mais l’organisation littéraire du P. de Carheil n'est pas seule incontestable ; sa haute vertu s'affirme et s'impose pour le moins avec autant d'éclat. Il y a, dans le passage qne nous venons d'admirer, un trait vif, une lueur profonde, ou plutôt un éclair brillant, qui n’aura pas sans doute passé inaperçu. « L'esprit de Dieu réduit ordi- » nairement les âmes les plus élevées à l’état de » ne pouvoir lui dire qu’une seule chose où elles » trouvent beaucoup à connaître et beaucoup à » aimer. » Ce n’est pas seulement la preuve que le P. de Carheil avait lu les auteurs mystiques et pénétré les grandes âmes : il parle de cet état sublime comme une âme élevée qui n'ignore point les secrets de Dieu. Sa tendance à formuler différemment la mème chose montre une âme réduite à beaucoup connaître et à beaucoup aimer en un seul mot. On ne s’en étonnera pas, si l’on a gardé le souvenir de la lettre qu’il écrivit au lendemain de son ordination ; on en sera persuadé,

si l'on se donne, non pas la peine, mais la joie de lire les lettres qui vont suivre, et l’on admettra ce jugement du P. Le Mercier qui écrivait à Rome dès 1666 : « Nous attendons de grandes choses de » ce Père, à cause des rares dons qu’il a recus » de Dieu, surtout une singulière grâce d'oraison, » un singulier mépris de tout ce qui n’est pas » Dieu, et un incroyable zèle pour unir les âmes » à Jésus-Christ par la foi (1). » On voit déjà que la louange n’est pas exagérée, quoique très glorieuse.

La vertu du P. de Carheil a revètu deux formes ou plutôt s’est traduite en deux façons remarquables que ses lettres révèlent. Sa vertu, c'est l'amour divin, maitre de tout, sans opposition et sans partage; mais, dans cet amour immense, l'amour de la famille est tel que Jésus-Christ l'exige de ceux qui veulent marcher après lui, tel que l'exige la huitième règle de saint Ignace. Nous ne pensons pas qu'aucun Saint ait parlé plus ardemment de l'amour de Dieu, ni qu'aucun Jésuite ait mieux transformé l'affection filiale et fraternelle en affection surnaturelle et divine. Cela revient constamment et presque à satiété. Il a peur que ses parents n'aiment pas Dieu d’un amour unique et souverain ; il menace de renier ses frères et sœurs qui manqueraient à ce devoir

(i) Magna quoque expectamus ab illo patre propter eximia Dei dona, singularem imprimis orandi gratiam, contemptum omnium quæ non sunt Deus, atque, ad infidelium animas Christo per fidem adjungendas, zelum incredibilem.

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suprème. On le trouvera sévère, dur, exagéré : oui, mais à la façon des suints. Si l'on regarde de bien près, on sera touché de sa tendresse tiliale, Sans doute il proteste contre la pensée de son père qui désire le revoir à la Guichaärdaye, car il ne veut plus le voir qu’au ciel. Mais comte il a soin de lui dire qu'il l'aime d’un amour de fils et qu’il l’aimera de la sorte éternellement ! Comme il est ingénieux et délicat, jusqu'à la subtilité, quand il lui parle des sauvages convertis qui deviennent ses enfants et qui sont autant de cœurs qui l’aiment sur la terre et l’aimeront au paradis ! Humainement, il est, impossible qu'on ne soit pas frappé du respect et de la vénération qu’il a pour l'autorité et la bénédiction paternelle: aucune formule n'est trop respectueuse pour exprimer un si profond sentiment, et ce sera, croyons-nous, une grande leçon en notre temps révolutionnaire qui jette sa mauvaise égalité jusque dans la famille. Une autre chose paraîtra encore plus touchante, c’est l’affectueuse reconnaissance du P. de Carheil pour les dévouées servantes de son père, Yvonne et Yvonnette, qu'il met au rang de ses sœurs. Les vieilles familles bretonnes ont encore de vrais domestiques, toujours fidèles, toujours aimés, admis parfois à l'honneur de tenir les enfants sur les fonts du baptème, comme c’est relaté dans les archives de la Guichardaye.

L'amour de Dieu éclate dans les lettres du P. de Carheil. Comment lire, sans être ému et

transporté, ces pages brûlantes, pareilles aux plus beaux transports de saint François d'Assise, aux aspirations les plus enflammées de sainte Thérèse! Quand on aura tout lu, on s’écriera : c'est le cœur d’un saint. Écoutez plutôt : « je

voudrais avoir du temps pour vous expliquer combien ie désire que vous aimiez Dieu. Cet amour est mon unique bien, et, comme je vous veux le mème bien qu’à moi, je ne saurais vous vouloir que cet amour. Si vous êtes ma sœur, aimez Dieu! Si vous êtes ma filleule, aimez Dieu! Si votre cœur est formé d'un mème sang que le mien, aimez Dieu! Si vous avez le mème père que moi, aimez Dieu ! Si vous avez la même mère que moi, aimez Dieu!

Ma langue n’a rien à vous dire, ma plume, rien à vous écrire que ces deux mots : aimez Dieu! Tout le contenu de ma lettre est que vous aimiez Dieu. Vous êtes ma sœur et je suis votre frère, si vous l’aimez. Je ne saurais être votre frère, si vous ne l’aimez pas. Hé! que pouvonsnous aimer, si nous n’aimons pas Dieu qui est la toute amabilité et la toute bonté? Nous ne saurions jamais assez l'aimer. Faisons tous nos efforts pour l'aimer. Au reste ma chère sœur, le désir que j'ai que vous aimiez Dieu me fait verser des larmes en vous le témoignant...» La suite est encore plus éioquente et

plus belle ; mais cela suffit pour notre dessein qui est qu’on admire cet ardent umi de Dieu et qu'on lise avec attention ses lettres remplies d'amour

divin.

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Il prendrait volontiers le sang de son cœur pour écrire ces mots : Aîmez Dieu. Un jour, dans un transport d'amour pour le corps sacré de Jésus dans l'Hostie, il grava sur son cœur les paroles de la consécration, pour lui déclarer, à chaque moment et par tous les battements de son cœur, qu’il le prenait pour son unique corps. Ne pouvant être martyrisé par les sauvages, il se martyrisa lui-mème; il déchira sa poitrine, afin que son sang coulât pour son Dieu. Aussi, le corps du P. de Carheil n’était pas à lui, mais à Dieu, mais à Jésus-Christ, dans les triomphes de la chasteté, dans l'excès des souffrances, dans le désir du martyre sanglant. Rien n’est plus énergique, plus ardent que ce désir. Non, non, quand le sang de Jésus a coulé sur la croix et coule dans le calice, il ne peut supporter que son sang demeure encore dans ses veines; il s’écrie : « je » suis amoureux de la mort. » Cela est digne des actes des martyrs, et nous n'avons rien vu, dans la vie des Saints, qui soit plus beau.

Avant de nous lire davantage, qu’on lise donc les admirables lettres du Missionnaire. Malgré soi, on s’écriera : « Mais ce sont les lettres d’un » saint! » Comment, en effet, ne pas admirer cet amour de la famille tout pénétré de l'amour de Dieu ? Quel saint prècha mieux et plus hardiment son père, sa mère, ses frères et sœurs ? Il nous semble qu’ils sont rares, ceux qui écrivent de la sorte à leurs parents. Mais le P. de Carheil avait toutes les audaces où porte l'amour divin, maître

du cœur tout entier. Il gronde son frère ; il aurait osé, quoique avec un regret très humble, rappeler son père au devoir unique d'aimer Dieu. Car il n’a qu’un chant, il n’a qu’un refrain : Aëmez Dieu! Il n’a qu’un désir, mais passionné, mais indomptable : mourir pour Dieu, de mort sanglante, mais en même temps et surtout, d'amour. « Il me » semble que je suis blessé de son amour, et je » vous assure que les larmes me coulent des » yeux en vous l’écrivant. Je voudrais pouvoir » blesser toute notre famille de cet amour et » faire en sorte qu'il n’y eût personne qui n’en » mourût.. Ne souffrez pas qu’une vie, que vous » m'avez donnée, me soit Ôtée par aucune autre » maladie que celle de l’amour ! Je voudrais être » martyr de l'amour... Je ne voudrais pas que ce » fussent les tourments qui me donnassent le » coup de la mort: je souhaiterais que ce fût » l'amour mème qui, pendant que je serais frappé » au dehors de tous côtés, me frappât au cœur... » Sainte Thérèse aurait signé cela de son sang.

L'amour se mesure par le sacrifice, et le sacrifice est en raison de l’immolation personnelle. Or, on peut dire que tout l’orgueil du P. Étienne est brisé, même cet orguei! secret qui peut-être rêvait trop le martyre. D'abord, une chose étonne et déconcerte, quand on considère de plus près le P. de Carheil : c’est le mince résultat de ses grands efforts. Il n’a pas baptisé un millier d’Iroquois : en a-t-il baptisé plus de cinq cents ? En huit années, dont les détails nous sont à peu près

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connus d’après les Relations, nous avons compté environ trois cents baptèmes, et nous pouvons croire que ce chiffre médiocre n’a pas été doublé dans les sept années que nous ignorons. Il n'avait guère à convertir les Hurons de Michillimakinac. Il faut avouer qu'humainement, c’est peu. Le P. de Charlevoix va nous aider à pénétrer ce mystère.

« Comme j'ai eu, dit-il, le bonheur de vivre avec la plupart de ceux qui ont le plus souvent travaillé à cultiver cette portion de la vigne du Seigneur, laquelle, malgré leurs soins, est demeurée sauvage dans son terroir naturel, je me suis souvent informé, de quelques-uns d’eux, de ce qui avait empêché le grain de la parole de prendre racine parmi un peuple dont ils vantaient beaucoup l'esprit, le bon sens et les sentiments nobles. Tous m'ont répondu que ce qui avait fait le plus grand mal était le voisinage des Anglais et des Hollandais dont le peu de piété, quoiqu'ils se portassent pour chrétiens, avait fait regarder à ces sauvages le christianisme comme une religion arbitraire. » L’historien de la Nouvelle-France ajoute que les Iroquois, soutenus par les protestants, nous craignaient peu, et, pour cette raison, n'étaient pas fort dociles sur le fait de la religion. La grande raison, c’est l’eau-de-vie qui était vendue même par des Français. « Quels reproches, » s’écrie le P. de Charlevoix, ne méritent pas les » catholiques qui par la même voie ont corrompu

le christianisme parmi les néophytes et diffamé

parmi les idolâtres ? »

Que faisait donc là le P. de Carheil avec son

ardeur impétueuse ? Il priait et souffrait; c’est déjà quelque chose. Puis, il y a toujours du bien

faire n'importe où. « N’eût-on même réussi, continue le P. de Charlevoix, qu'à les apprivoiser, à les accoutumer avec les Français et à leur inspirer de l'estime pour la religion chrétienne, c'était beaucoup. Mais j'ai déjà observé que partout il y avait des enfants moribonds à baptiser, des esclaves de différentes nations que l’on trouvait ordinairement plus dociles, des malades qui ne peuvent résister à l'impression que font en eux les soins empressés d'une charité inépuisable et désintéressée.

Entin, on découvrait de temps en temps de ces âmes prédestinées en qui Dieu rend sensible

» ce que dit saint Paul, qu'il ne fait acception de

personne : les plus grands miracles de sa miséricorde s’opérant quelquefois en faveur de ceux qui semblent devoir attirer tous les foudres de sa justice (1). »

Le P. de Carheil faisait tout cela plus ou moins

selon les circonstances, et, n’eût-il fait que cela, sa voration n’eût pas été stérile. Cinq cents âmes sauvées, dont chacune coûtait tout le sang d’un Dieu, n'est-ce pas une moisson assez joyeuse ? Il n’en faut pas juger par le nombre des âmes ni même par leur qualité, mais par la qualité du

(1) Hist, de la N.-F., livre 1x,

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missionnaire et le nombre de ses douleurs. Or, à ce prix, quel moissonneur divin viendra devant Dieu, portant avec plus d’allégresse des gerbes plus magnifiques ? Venientes autem venient cum eœultatione portantes manipulos suos. C’est la récompense promise aux vaillants qui s’en vont et jettent la semence en pleurant : euntes ibant el flebant, mittentes semina sua. Oui, cela est vrai, et pourtant c’est peu, et c'est dur pour le missionnaire ! Voici comment la Relation de 1660 résume les souffrances du missionnaire :

€ Un missionnaire, qui est destiné à ce grand » emploi, doit se résoudre à mener un genre de » vie bien étonnant et dans un dénûment de toutes » choses plus grand qu’on ne peut imaginer; à » souffrir toutes les injures de l’air sans soulage- » ment; à endurer mille impertinences et souvent » bien des coups de la part des sauvages infidèles » incités quelquefois par les démons, et cela, sans » consolation humaine ; à se trouver tous les » jours dans l’eau ou sur les neiges, sans feu ; à » passer les mois entiers sans manger autre » chose que du cuir bouilli ou de la mousse qui » croît sur les rochers; à travailler infatigable- » ment, et, comme si on avait un corps de bronze, » vivre sans nourriture, coucher sans lit, dormir » peu, courir beaucoup, et parmi tout cela, avoir » la tête prête à recevoir le coup de hache plus » souvent que tous les jours, lorsqu'il en prendra » fantaisie à un jongleur ou à quelque mécontent. Bref, il faut être barbare avec ces barbares et

» dire avec l’apôtre : Græcis ac barbaris debitor » sum, faire le sauvage avec eux et cesser quasi » de vivre en homme pour les faire vivre en » chrétiens. » |

Le tableau n’est pas chargé; chaque missionnaire en est témoin, même de nos jours, à plus forte raison, lorsque rien n’était organisé. Ce fut bien la vie du P. de Carheiïil au milieu des Goyogouins ; il en dit quelque chose dans cette première lettre à son père où le martyre est son espoir unique et son unique aspiration. « La » nourriture sauvage, la faim qu’il faut endurer » assez souvent, l'humeur déraisonnable d’un » peuple barbare, les froids excessifs de l’hiver, » les rebuts auxquels il faut m'’exposer, les » calomnies que.l’enfer vomit contre moi et tout » ce que je suis capable d’endurer en ce monde, » ne me semblent pas pouvoir contenter mon » désir sans la mort même à laquelle j'aspire » comme au dernier terme de ma volonté.»

(1r° lettre, du 8 juillet 1673).

Le P..de Carheil souffrit tout cela ; mais la plus grande souffrance du P. de Carheil n’est pas au dehors. Pour la bien comprendre, il faut lire, dans le P. de Charlevoix, une page magnifique, la plus glorieuse qu’on ait écrite en l'honneur d’un missionnaire :

» Les Goyogouins, qui jusque là avaient paru » sibien disposés, répondaient assez mal aux » soins que leur donnait le P. Étienne de Carheil » pour en faire des chrétiens. Du reste, ils en

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usaient assez bien avec lui et ils rendaient justice à la supériorité de ses talents et à l’éminence de sa vertu. Rien ne fait mieux voir que les hommesles plus saints et les plus estimables ne sont dans la main de Dieu que des instruments dont il peut se passer et des serviteurs inutiles, que ce qui est arrivé à ce missionnaire que j'ai laissé à Québec en 1721, plein de vigueur et de vivacité. Il avait sacrifié les plus grands talents qui puissent faire honneur à un homme de sa profession, et dans l’espérance d’un sort pareil à celui de plusieurs de ses frères, qui avaient arrosé le Canada de leur sang, il avait fait une espèce de violence à ses supérieurs pour obtenir une mission dont l'obscurité le mit à l’abri de toute ambition et ne lui présentât que des croix. Il y a travaillé infatigablement pendant plus de soixante ans: il parlait les langues huronne et iroquoise avec autant de facilité et d'élégance que sa langue naturelle. Les Français et les Sauvages s’accordaient à le regarder comme un saint et un génie de premier ordre. Il a cependant fait assez peu de conversions. Il s’en humiliait devant Dieu, et cette humiliation servait à le sanctifier de plus en plus. Il m'a souvent protesté qu’il adorait les desseins de la Providence sur lui, persuadé qu’il aurait risqué de se perdre par les succès qu’il aurait pu se promettre sur un théâtre plus éclatant, et que cette pensée le consolait sans peine de la stérilité d'un long et fécond apos-

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