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tolat. J’ai cru devoir rapporter cet exemple, pour faire comprendre à ceux qui entrent dans la carrière évangélique qu’ils n’y perdront pas leur temps et leurs peines, s’ils y deviennent des saints; que la conquête des âmes est uniquement l'ouvrage de la gràce ; que non seulement les talents naturels, mais les vertus mème les plus sublimes n'ont d’efficace pour toucher les cœurs qu’autant que Dieu veut bien leur en donner, et qu'ils doivent se souvenir, lorsque leurs travaux sont infructueux, que ces Esprits Administrateurs, qui puisent au sein même de la divinité ce feu céleste dont une seule étincelle suffirait pour embraser le monde entier et à qui la garde des royaumes et des particuliers est spécialement commise, en sont souvent réduits à gémir sur l’aveuglement des infidèles et sur l’endurcissement des pécheurs (Liv. 1x). A part que les autres missionnaires des cantons
iroquois ne firent guère plus de conversions, au moins chez les Onneyouthsetles Tsonnonthouans, il faut reconnaitre que le P. de Carheil n’eut pas les succès éclatants qu’on était en droit d'attendre de ses talents et de ses vertus extraordinaires. Il s’en rendait compte; il s’en consolait sans peine, dit Charlevoix, mais il devait s’en consoler par des raisons surnaturelles. Nous ne voulons pas faire un panégyrique; mais enfin, qu'on songe à ce brillant professeur qui aurait pu faire figure à Paris en plein XVII: siècle, être applaudi
comme orateur, penseur, écrivain; qu’on songe
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à cette gloire très possible ; puis, qu'on le regarde perdu là-bas dans des contrées sauvages, prèchant à quelques barbares que son éloquence, admirée pourtant, ne peut convertir; enfin, qu’on réfléchisse à cette épreuve, à ce sacrifice qui dure soixante-trois ans : n'est-ce pas héroïque? N’estce pas un long martyre ? Que de grâces, et quelles grâces, il a fallu, pour calmer de justes désirs, de saintes impatiences, pour ne pas tomber dans l'ennui, dans le découragement, dans le dégoût, pour accepter cette longue humiliation bien connue et sentie vivement! « Qu’es-tu venu faire » ici? Dieu t'avait-il donné ce ‘talent pour l’en- » fouir à Goyogoüen? Ad quid perditio hæc?
» Encore si tu convertissais ta mission! Te » souvient-il des applaudissements qui éclataient » autour de toi à Rouen et à Tours? » Ainsi parla souvent le tentateur, on n’en saurait douter, et le P. de Carheil fut invincible.
1i était parti joyeux, ardent, pour un beau calvaire couronné d’une croix sanglante, car dans sa lettre à Maitre Frémont, il désirait sacrilier son corps, et dans sa première lettre à son père, il disait, et ni Bossuet ni sainte Thérèse n'auraient mieux dit: « J’ai honte d’avoir passé » l’âge de trente-trois ans, sans mourir pour » l'amour de mon Dieu et de mon aimable Sau- » veur Jésus-Christ, puisque je sais qu’il n’a pas » voulu passer cet âge sans mourir pour l'amour » de moi. Je voudrais bien honorer le sang que j'ai reçu de vous et de ma chère mère, en le
» répandant pour les intérèts de mon divin Sau- » veur et en reconnaissance de celui que ses » sacrées veines ont répandu et pour vous et pour » moi. Je ne suis pas content de toutes les peines » que j'endure pour lui et pour le salut des âmes » qu’il m'a confiées, si je ne meurs enfin pour » son service. » Oui, il rêvait du P. Jogues et du P. de Brébœuf, il était parti pour un beau calvaire.. et il arrive au Golgotha sombre où se cache une croix obscure! Une nature enthousiaste et littéraire n’aura pas de peine à comprendre ce douloureux supplice d’un riche talent condamné à un auditoire ingrat d’Iroquois : une nature ardente et pieuse devinera ce cruel martvre de n'être pas martyr, semblable à celui que chantait sainte Thérèse : Je me meurs de ne pouvoir mourir! Ce fut le martyre du P. de Carheil..
Et pourtant, il se consolait sans peine, disaitil au P. de Charlevoix. Car il avaïi le sentiment de sa force ; mais il sentait précisément que cette force naturelle était sa faiblesse, que l’orgueil en sortait menaçant et qu’il fallait, contre ce péril incomparable, toujours de l’obscurité, toujours des croix. Par cette voie, nous l’espérons, Dieu l'a sauvé ; mais quand Dieu sauve ainsi, il sauve magnifiquement. L'humiliationnefutpointstérile, car on soupçonne à quelle hauteur elle porta le vaillant Missionnaire. Une fois cette sombre lumière jetée sur la vie du P. de Carheil, cette vie s'éclaire d’une façon divine. C’est poignant de le
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regarder, de le suivre dans cette voie obscure, semée de croix sans éclat, dans cette voie interminable où la marche dure soixante ans, soixante siècles. Si d'avance le P. de Carheil l’eût entrevue, il en eût frissonmé, lui qui tressaillait devant le martyre. Mais on comprend mieux pourquoi son apostolat, extérieurement, n’est pas fécond, pourquoi est si petite la place qu'on lui fait dans l'histoire : Dieu le voulait obscur, le voulant sans orgueil. Comment dire après cela que la grâce éclatante de son sacerdoce a perdu de sa puissance ? Il demandait l'Office Eucharistique : or l'Eucharistie fait son office dans l’obscurité. Il voulait que son salut éternel eût le caractère de l'Eucharistie : or, ce caractère, c'est l’humiliation poussée jusqu'aux dernières limites, l’'Homme- Dieu dans l’Hostie, aux confins du néant. Le P. de Carheil a rencontré ce qu’il désirait, et la gràce première n’a rien perdu de sa vigueur : on s'étonne plutôt de lui voir tant de vigueur et si longtemps. |
Il faut, nous l’avouons, se mettre en plein surnaturel, pour excuser le P. de Carheil qui fit violence à ses supérieurs et parut choisir sa carrière, en apparence, aussi inutile que sombre. Les supérieurs avaient raison de vouloir garder ce talent ; ils étaient sages de refuser : sagesse humaine. La grâce pressait le P. de Carheil, le poussait aux saintes folies, et le T. R. Père Général ordonnait à la sagesse humaine de se taire : sagesse divine. On aurait pu faire un
orateur, un penseur, un écrivain de premier ordre: mieux vaut faire un saint, même du dernier ordre. Voltaire et Michelet disent que l'on trie les Jésuites médiocres ou les saints idiots pour ètre grillés et rôtis dans les Missions. Le P. de Carheil est une réponse. et n’est pas la seule. Mais quelle vertu dans cette longue et profonde obscurité, dans cette longue et cruelle attente du martyre! Aussi ne sommes-nous plus si effrayé de la réputation que le P. de Carheil laissait au Canada. Tant d’amour divin, démontré par tant d’héroïques sacrifices, devait apparaître au dehors, éclater dans la vie, dans les sermons, dans les entretiens; car le propre de la flamme est de se trahir et de se propager. Aussi, quand on le voyait, en chaire, suffoqué par les larmes, impuissant, par excès d'amour, à parler de l'amour divin, réduit aux sanglots, parce que Dieu, au lieu d’être aimé, était offensé; quand on le voyait à l'autel, les yeux toujours baignés de pleurs ; quand, au bas de l’église, on l’entendait grondant avec force, exhortant avec ardeur ; quand on le regardait passer si modeste, si occupé de pensées divines, il était difficile de ne pas se rappeler, à Québec, ses longues années d’apostolat douloureux et de ne pas dire: «C’est un saint! » Le témoin dont nous avons parlé raconte que, dans les missions, lorsqu'il était seul, sa messe était de deux heures. « Le frère ou l'officier ou le néo- » phyte qui la lui servait le laissait à l’autel une » heure, une heure et demie, puis revenait au
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second Memento: je sais les particularités d'eux-
mêmes. Jamais il ne disait ici que la dernière
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fètes. Je ne lui en ai pas vu dire une seule sans
verser des pleurs. » Ce rude tempérament avait le don des saimtes larmes et l'avait surtout à l'autel. Il aimait tant l'Eucharistie! C'était le sang de Jésus dans le calice qui donnait au sang de ses veines cette chaleur, ce mouvement impétueux, ces émotions divines. Oh! comme il aimait tendrement et passionnément ce ravissant et délicieux mystère d'amour infini, et comme il sentait bien que Jésus l’aimait! C’est l’Hostie qui fait les grands Saints...
L'amour divin dans le cœur du P. de Carheil n'avait une si vive tendresse que pour donner une force héroïque. La force de caractère, naturelle à ce fils de la Bretagne, prenait une trempe supérieure dans le sang divin. Aussi rien ne coùtait, semble-t-il, à ce vaillant. « De taille médiocre, » ferme et vigoureux, d’un visage de médaille, » cependant noble et respectable, » le P. de Carheil avait toutes les énergies. On a vu comme il traitait et dédaignait son corps qu’il n'aurait pas voulu immortel, ainsi qu'il le disait dans une pensée sublime. Il l'avait habitué, par de constantes disciplines, à beaucoup souffrir, et l’on peut croire qu'avec ce tempérament les disciplines étaient sanglantes, d'autant que son sang l’ennuyait dans ses veines. « Il jeünait tous les jours et ne mangeait qu'à sept heures du soir, » nous
raconte le mème témoin. Décidément, cet homme était de la race des martyrs et des saints antiques. M. Renan, ce faux breton, ne mettra pas au rang des saints vulgaires ou étriqués ce vrai breton, ce fils de saint Ignace, äpre et redoutable personnage comme son Père : il lui trouvera l'air distingué, le grand style et le bon goût des Saints de la vieille école ! (1)
Mais sa morale était, dit-on, sévère comme sa vie. Non pas qu’il fût jansénistel Il vivait en un temps et il était né dans un pays où les âmes supportaient qu'on les menât rudement aux plus hautes vertus. Que son ardeur n'ait pas dépassé la mesure, nous n'oserions le prétendre; mais si le P. de Carheil la dépassait, c’est que la mesure ordinaire ne lui pouvait suffire et qu’il aimait à se perdre dans l'infini. On cite quelques faits qui paraitront vifs. Après avoir dit que le P. de Carheil aimait les gens de bien, les bons prédicateurs, les personnes religieuses, qu’il était bon ami, mais point flatteur, notre témoin ordinaire ajoute: « [l était long à confesser, mais il le faisait avec » fruit, [Il en voulait à ces sortes de personnes qui » donnent l’absolution presque aussi aisément » que les prélats des bénédictions. Surtout il en » voulait à ceux qui confessaient les Grands. Je » l’ai vu en pousser un ou deux à bout et les » obliger à s'enfuir, tant il les effrayait. Il les » rendait responsables de tous les maux qui se » commettaient et de tous les biens qui ne se fai-
(1) Voir Mélanges de L. Veuillot, àe série, t,11, p. 233.
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saient pas. Il répétait souvent que l’Église, les Évèques, prètres et religieux, s’avilissaient » eux-mêmes en rampant devant les puissances » séculières et en usant de trop de complaisance.» Cela étant, M. de Lamothe ne devait pas aimer le terrible missionnaire, d'autant « qu’il faisait une » guerre irréconciliable aux traiteurs d’eau-de-vie » qui désolent nos missions. »
Son désir d’être martyrisé n’était pas inconnu : il ne le quitta jamais, et son martyre fut de n'être pas martyr. Comme il est touchant dans sa vieillesse, lorsque les jeunes Pères lui donnaient quelque fausse alerte! « Il a toujours cru, dit notre » témoin, sur la parole d’un ministre, qu’il » mourrait martyr. En cela, le P. Ragueneau » s’est trompé. Quelque triste qu’il fût, dès qu’on » lui parlait du martyre, il se réjouissait et » s'abandonnait au Seigneur. Nous lui disions » quelquefois : « P. de Carheil, les Iroquois et les » Anglais viennent assiéger Québec : réjouissez- » vous!» « Bon, disait-il : ils m’ôteront la vie et » vérifieront la promesse qu'on m'a faite.» Et il est mort sans ètre martyrisé ! S'il v a un martyre non sanglant, le P. Étienne de Carheil est martyr.