‹ Un admirable inconnu [microforme]Chapitre 21 sur 45 · DE LA MISSION DE SAINT-JOSEPH À GOYOGOUEN · texte numérisé non relu

DE LA MISSION DE SAINT-JOSEPH À GOYOGOUEN

Juin 1670.

J'ai baptisé depuis l’automne dernier vingt-cinq enfants et douze adultes; le ciel en a pris une bonne partie, et, entre autres, neuf enfants, dont le salut est assuré. La Providence toute aimable de Dieu m’a paru si visible sur quelques-uns, dont je n’espérais quasi rien, que je l’ai appris par ma propre expérience, qu'un missionnaire ne doit jamais désespérer de la conversion de personne, quelque résistance à la grâce qu’il puisse trouver dans son esprit.

J'avais, comme il me semblait, employé fort inutilement mon temps, mes peines et mes soins, pour gagner à Dieu un homme et une femme déjà fort avancés en âge, et qui ne pouvaient pas encore vivre longtemps. Ces cœurs n'avaient que de la dureté pour les choses du ciel. La foi et le baptème leur donnaient de l'horreur, en ce qu'ils croyaient que l’un et l’autre ne servaient qu'à avancer le temps de leur mort. Car c’est une opinion qui est reçue de la plupart de ces peuples, et qui leur parait fondée sur l'expérience qu’ils

(1) Cette lettre est annoncée page 49. Elle se trouve dans la

Relation de 1669-70 envoyée par le P. François Le Mercier au R. P. Étienne Dechamps, Provincial de la Province de France.

disent avoir, que, depuis plus de trente ans que nos Pères travaillent à la conversion des sauvages du Canada, on a remarqué que les familles et les nations entières qui ont embrassé la foi, se sont vues quasi aussitôt désolées et éteintes qu’elles ont été chrétiennes, et que la plus grande partie de ceux à qui on a conféré le saint baptème sont morts peu de temps après l'avoir reçu. Ces pauvres gens se laissent préoccuper à tel point sur ce sujet, par la crainte et par les artifices du démon, qu’ils ne considèrent pas que l'extrémité de la maladie et de la mort prochaine dont nous voyons une personne être menacée, est ce qui nous porte à la baptiser; et qu’ainsi le baptème ne peut pas être la cause de leur maladie, ni de leur mort. Cette erreur commune effrayait tellement ces deux pauvres sauvages, que non seulement ils ne voulaient pas entendre parler du baptème pour eux, mais qu’ils ne nous permettaient pas même d'approcher de leurs amis, lorsqu'ils étaient malades. Néanmoins, quand ils se sont vus l’un et l’autre frappés d’une maladie mortelle, ils ont cherché nos instructions, ils ont demandé le baptème avec tant d’ardeur et d’empressement, qu’il n’a pas été possible de le leur refuser. Dieu sait bien ménager, en faveur de ses prédestinés, les moments favorables où ses grâces doivent infailliblement opérer.

La personne de tout le pays, qui m’a donné le plus de peine pour son baptème, et ensuite le plus de consolation, est une femme de Tsonnon-

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thoüan qui était malade depuis neuf ou dix mois. La quantité extraordinaire de personnes qu’elle avait vu mourir, depuis que le P. Frémin y était arrivé, tant d'hommes que de femmes et d'enfants, et le bruit qui courait partout qu'il était uniquement l’auteur d’une désolation générale, et que, par ses sortilèges, sa magie et ses empoisonnements, il portait la mort partout où il allait, avait donné à cette femme une telle horreur de nos personnes et de nos remèdes, de nos instructions et du baptème, que je ne pouvais avoir aucun accès auprès d'elle, ni trouver l’occasion de lui parler de son salut; elle avait mêmecommuniqué cette aversion à tous ceux qui étaient dans la même cabane, leur disant qu’ils étaient morts, s'ils me laissaient approcher d’eux. Elle les avait intimidés de telle sorte, qu’aussitôt que j'entrais dans la cabane, tout le monde demeurait dans un profond silence, et ne me regardait que d’un œil affreux, sans vouloir ni m'écouter, ni me faire aucune autre réponse, sinon que j'eusse à sortir au plus tôt ; et comme elle eut changé de cabane,

et que par bonheur elle fût allée demeurer avec des personnes qui m'étaient très affectionnées, elle conserva toujours dans son cœur une furieuse

aversion de moi jusqu’à l'extrémité, et me regardait toujours comme un homme empesté, qui portais un poison mortel avec moi, et qui l’inspirais par les yeux et les oreilles. Mais plus cette pauvre femme avait d'aversion pour moi, plus Notre-Seigneur me donnait de charité pour elle,

et j'espérais même son salut contre toute espérance, et quoique je n’y visse aucune ouverture. Nuit et jour je pensais à elle, et la recommandant à Dieu et à son Ange gardien, et à celui qui a soin de moi, et à ceux qui veillaient pour le salut des personnes qui étaient auprès d'elle. La nuit de sa mort je me sentis fortement inspiré de dire la Messe uniquement pour elle. Je le fis en protestant à Notre-Seigneur qu'il n’y avait rien au monde que je ne lui sacrifiasse, pourvu qu’il me voulût accorder cette âme, pour le salut de laquelle il avait mille fois plus donné que je ne pouvais lui offrir, puisqu'il l'avait rachetée de son sang et de sa vie.

Après ma Messe, je l’allai visiter cinq ou six fois ; mais le démon l’entretenait toujours dans le funeste aveuglement où elle était : elle me regardait toujours avec un œil de colère et d’indignation et me chassait au plus tôt du lieu où elle était. Une fois même son ressentiment lui donnant des forces dans son extrème faiblesse, elle prit un de ses souliers et me le jeta à la tête. Je la quittai, et sortis de sa cabane : mais Dieu, qui voulait sauver cette âme, me pressa de rentrer aussitôt, et m'inspira de faire en sorte qu’en parlant tout haut à quelques personnes de cette maison, et leur disant toutes les choses dont je voulais instruire la malade, comme si c'eût été pour eux, elle conçut et appréhendât fortement le malheur des damnés en enfer, dont elle était menacée, et fût touchée du bonheur infini du

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paradis, qu’elle pouvait mériter avec tant de facilité. Je me servis de cette adresse, et parlai devant elle à d’autres personnes de toutes ces choses, auxquelles j'ajoutai quelques considérations sur les miséricordes de Jésus-Christ Fils de Dieu et fait homme pour nous sauver, lui faisant entendre qu’il aurait un amour éternel pour elle, si elle avait recours à lui avec confiance. Je passai ainsi la journée sans pouvoir rien gagner sur son esprit. Enfin j'y retournai le soir comme pour là dernière fois ; mais ce fut aussi la premièr: que j'entrai dans son cœur. Je ne lui parlais plus sue des yeux, la regardant avec douceur, témoignent être sensiblement touché de son mal, et tächaiit

soulager. Je m’aperçus qu’elle n'avait plus pour moi tant d'aversion, et qu’elle commençait de me souffrir; mais Dieu se servit d’une brave ferme qui l’assistait pour achever de la gagner à lui : « Il est temps, lui dit-elle, que tu écoutes ce que ce Père te veut enseigner, afin que tu sois bienheureuse durant toute l'éternité. — J'en suis contente, répondit la malade; qu’il m’instruise : je l’écouterai volontiers. » En effet, elle m'écouta avec une attention et une docilité admirables; elle ajouta foi à toutes les vérité: que je lui enseignai, et comme je voulus lui faire dire quelques prières : « Tu vois bien, mou frère, me dit-elle, que je ne puis plus presque parler ; mon mal m'accabl® la poitrine et m'étouffe la voix; mais je te prié de croire que mon cœur dit

tout ce que tu dis, et ce que ma langue ne peut dire. Baptise-moi au plus tôt; je veux mourir chrétienne, afin que Jésus ait pitié de moi. » Je la baptisai sur l'heure; et la même nuit, Dieu l’appela au ciel. Oh! que nous sommes bien payés de toutes nos peines par ces sortes de conversions merveilleuses, et qu'un missionnaire est heureux, lorsqu’attendant de Dieu ce qui est impossible à sa faiblesse, il éprouve combien sont véritables ces paroles de l'Évangile : Dieu peut faire naître, de ces pierres mêmes, des enfants d'Abraham, c'est-à-dire, faire des prédestinés de ces cœurs durs et impénétrables à la grâce !

J'avoue que ce m'est une consolation bien sensible de nous voir présentement environnés de tant de sépulcres de saints, dans un lieu où, en arrivant, je n’avais vu que des tombeaux de réprouvés ; et comme ce spectacle de mort a été la première vue qui m'affligea, lorsque j'arrivai ici, ainsi c'est maintenant la pensée qui me donne le plus de joie.

Dès le premier hiver que je fus dans ce bourg, Dieu m'avait fait la grâce de donner le baptème à deux bonnes femmes, dont l’une m’avait appelé exprès pour la baptiser le jour de la Purification. Elles ont survécu une année entière à leur baptème, et comme elles ont été fidèles à leurs promesses et ont fréquenté la prière et les sacrements avec ferveur, je ne doute point qu’elles n'aient accru le nombre des prédestinés dans le

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Un chrétien et une chrétienne de l’ancienne église des Hurons m'ont aussi comblé de consolations, ayant été témoin de la pureté de leur foi et de leurs mœurs, jusqu’à la mort, à laquelle iis se sont saintement disposés par l'usage des sacrements de l'Église.

Lorsque je commençai de faire ici mes catéchismes, comme j'appréhendais de ne trouver personne qui me voulût répondre en public, j'instruisis auparavant quelques enfants en particulier, afin de m'en servir pour instruire les autres, par leur exemple, de la manière dont il fallait répondre ; mais je fus bien surpris lorsque je vis trois ou quatre femmes des plus âgées se lever les premières et prévenir les enfants pour me répondre. Dès le premier jour nous y comptâmes quatre-vingt-huit personnes, sans ceux qui écoutaient à la porte et qui étaient en grand nombre. Un jour, ayant expliqué la création du monde et le nombre d'années que nous comptons depuis son commencement jusqu’à nos temps, et pour le leur faire comprendre plus aisément, l'ayant marqué sur de petites pierres qui me servaient comme de jetons, comme je craignais que cela ne les embrouillàt et qu’ils ne pussent pas bien répéter cette supputation, un guerrier se leva tout à coup de sa place et répéta fidèlement ce que je leur avais dit; mais il ne manqua pas de me demander, comme en paiement, le prix que je donne aux enfants, lorsqu'ils répondent bien.

J'ai fortement combattu leurs superstitions et particulièrement la divinité du songe, qui est le principe de leurs erreurs et comme l’âme de leur religion ; j’ai cependant reconnu deux choses en le combattant.

La première, que ce n’est pas à proprement parler le songe qu’ils adorent comme le maitre de leur vie, mais un certain des génies qu’ils appellent Agatkonchoria, lesquels, à ce qu'ils pensent, leur parlent quelquefois dans le sommeil et leur commandent d'observer exactement leurs songes. Le principal de ces génies est Taronhiaouagon, qu'ils reconnaissent comme une divinité

et auquel ils obéissent comme au grand maître:

de leur vie; et lorsqu'ils parlent du songe comme d’un dieu, ils ne veulent pas dire autre chose, sinon que c’est par lui qu'ils connaissent les volontés de Dieu et ce qui est nécessaire à la conservation de leur vie; et que l’accomplissement des choses qu'ils ont vues en songe est un moyen qui contribue à l'établissement de leur santé et de leur fortune. Ils donnent aussi quelquefois ce même nom de maitre de leur vie à l'objet de leur songe, par exemple à une peau d'ours ou à une peau de cerf et à d’autres choses semblables qu’ils auront vues en dormant, parce qu’ils les envisagent comme des remèdes auxquels Dieu a attaché le bonheur de leur vie : et en effet, ils ont un soin merveilleux de les conserver dans cette vue; et lorsqu'ils sont malades, ils s’en couvrent ou ils les mettent

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auprès d'eux, pour se défendre contre les attaques du mal.

La seconde chose que j'ai reconnue en combattant l’obéissance qu'ils rendent à leurs songes, c'est que ne pouvant pas concevoir :a manière merveilleuse dont l’âme opère durant le sommeil, lorsqu'elle leur représente des objets éloignés ou absents, ils se persuadent que l’âme quitte le corps lorsqu'il est endormi, et qu'elle va ellemème chercher les objets en songe aux lieux où ils les voient, et qu’elle retourne dans son corps vers la fin de la nuit, lorsque tous les songes se dissipent.

Pour réfuter des erreurs si grossières, je leur faisais trois sortes d’interrogations : 1° Je leur demandais si le corps de ceux qui songeaient était mort ou vivant. — Il est vivant, me disaientils. — C'est donc son âme qui le fait vivre, leur répliquais-je : car si elle était sortie du corps, il serait mort; et ainsi il n'est pas vrai que l’âme quitte le corps dans le sommeil.

8° Dites-moi, leur disais-je, est-ce avec les yeux que nous voyons les choses qui se représentent à nous dans nos songes, comme, par exemple, un ennemi qui viendra m'attaquer, un ami que je rencontrerai dans le chemin, un cerf que je poursuivrai à la chasse? — Ce ne peut être avec les yeux que nous voyons pour lors, me disaientils, car durant le sommeil nos yeux sont fermés et couverts de ténèbres : ils ne voient rien. — C'est donc notre âme, leur répliquais-je, qui nous

fait voir pour lors ce que nous voyons dans nos songes ; et par conséquent il faut qu’elle nous soit présente et qu’elle soit dans notre corps, lorsque nous dormons, de même que nos deux yeux sont dans notre tète et à leur place ordinaire, lorsque, par leur moyen, nous voyons les objets qui se présentent à nous durant le jour.

3° Ma troisième interrogation était celle-ci : si l'âme sort du corps durant le sommeil, où va-telle ? va-t-elle en guerre dans le pays ennemi ? va-t-elle à la chasse dans les forêts ? que fait-elle durant son absence ? avez vous jamais trouvé à votre réveil, ou une chevelure de vos ennemis qu’elle ait mise entre vos mains, et qu’elle vous eût apportée de cette guerre, ou un ours sur votre natte, qu’elle vous eût tué à cette chasse pendant votre sommeil ? Souvent en même temps je me vois et en France, au delà de la mer, et ici parmi vous ; mon àme est elle en même temps, et ici et en France ?

Ils n’avaient pas de répartie à ces demandes, et ils demeuraient convaincus de leurs erreurs.

Il n’est pas si facile de leur faire comprendre la manière dont se forment les songes et comme les images de ce que nous voyons par les sens s’impriment dans notre imagination et se représentent à notre esprit pendant le sommeil. J'ai tâché toutefois de leur expliquer ces choses-là d’une manière assez sensible, en comparant l'âme, lorsqu'elle se souvient hors du sommeil des choses passées et éloignées, avec elle même,

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