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lorsqu'elle se les représente dans le sommeil. Vous savez bien, leur disais-je, que notre âme se ressouvient durant le jour de ce qui s’est passé depuis longtemps, et dans les lieux fort éloignés de nous. N'’est-il pas vrai que présentement elle vous représente le pays des Andastogués et des Outaouaks, Québec et Montréal, à ceux de vous autres qui y ont été, comme si vous y étiez maintenant ? Votre âme n'est pas sortie hors de votre corps pour y aller, car vous ètes encore en vie; et elle n’a point passé pour cela la grande rivière, et n’a point fait aucun voyage : la mème chose arrive durant les songes de la nuit. — Mais encore, leur disais-je, pourquoi la représentation des objets qui se fait dans notre âme pendant le sommeil, serait-elle plutôt le maitre de nos vies, que l’image des mêmes objets qui se dépeint dans la même âme hors le sommeil ? Car ce qui s'appelle un souvenir durant le jour, on le nomme un songe pendant la nuit.
Je leur demandais ensuite si les enfants qui sont encore dans le sein de leur mère n’avaient pas quelqu'un qui fût maître de leur vie. — Oui, disaient-ils. — Or, il n’est pas possible que ce soit le songe, leur disais-je : car ils ne peuvent pas encore en avoir ; en effet, à quoi songeraient-ils ? à des couteaux ? à des haches ? à des épées et à des choses semblables ? ils n’en ont jamais vu. Ce n’est donc pas le songe qui est le maitre de leur vie avant leur naissance, ni mème longtemps après qu’ils sont venus au monde, puisqu'ils sont
plusieurs années avant que d'avoir aucun songe ? Il faut donc qu'ils aient un autre maître de leur vie et un autre Dieu que le songe durant tout ce temps-là. Mais lorsqu'ils commencent de songer la première fois, leur songe ne peut faire que celui qui était auparavant le maitre de leur vie, cesse de l'être : ils ne sauraient le dégrader, ni lui ôter cette qualité et ce pouvoir qu'il avait sur cet enfant, avant qu'il eût des songes. Il continue donc de l'ètre comme auparavant; et ainsi il est leur maitre avant leur naissance, et quand ils ne songent pas encore; il est leur maitre après leur naissance, etquand ils songent; il l’est également au temps de leur jeunesse et de leur vieillesse, et enfin jusques à leur mort, et même après leur mort; et sachez que ce Maitre dont le pouvoir est immuable et éternel, est le Dieu que nous adorons, qui nous récompense, ou qui nous punit selon nos mérites ; ce n’est pas le songe, qui souvent, comme vous expérimentez tous les jours, ne vous ordonne que des choses impies et déraisonnables, et qui vous a trompés cent fois en votre vie. Ces barbares montrent qu'ils sont capables d'écouter la raison, et de pénétrer ses lumières dans toute leur pureté : car quelques-uns des plus éclairés ‘avouaient qu'ils étaient convaincus de ce que je leur disais, et qu’ils revenaient de la vanité de leurs songes. Les pensées de tous ces peuples ne les portent qu’à la chasse ou à la guerre. Ce ne sont parmi eux que partis de vingt, de trente, de cinquante
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hommes, de cent, et quelquefois de deux cents ; rarement ils vont jusqu’à mille dans une seule troupe : et ces brigades se partagent pour aller en quête, les uns, des hommes, et les autres, des bêtes. Ils font la guerre plutôt en voleurs qu’en soldats ; et leurs expéditions se font plutôt par des surprises que par des justes batailles. Ils mettent toute leur gloire à revenir accompagnés de captifs, d'hommes, de femmes et d'enfants, ou chargés des chevelures de ‘eux qu’ils ont tués dans le combat.
Au reste, on peut dire qu’il n’y a rien de plus contraire à nos Missions que les victoires qu'ils remportent sur leurs ennemis, parce qu’elles les rendent insolents, et qu’il n’est rien de plus souhaitable, pour l’avancement du christianisme en ce pays, que l'humiliation de ces esprits qui ne respirent que le sang et le carnage, qui font gloire de tuer et de brûler des hommes, et dont le cœur brutal est emporté à des oppositions si formelles au Cœur doux et humble de Jésus-Christ.
Nous avons passé l'hiver dernier assez paisiblement et hors de la frayeur où nous jettent pour l'ordinaire les entreprises de l’Andastogué, qui, étant ennemi de cette nation, avait envoyé dès l’automne un ambassadeur avec trois colliers de porcelaine, pour traiter de paix. Il a été jusqu’au mois de mars, attendant toujours réponse pour s’en retourner. Mais ceux d’Onnontagué étant allés en guerre cet hiver vers Andastogué et en ayant amené huit ou neuf prisonniers, en préscn-
tèrent deux aux habitants d'Oiogouën, avec quarante colliers, pour les porter à continuer la guerre contre l’Andastogué. Ensuite de quoi l’on cassa la tête à ce malheureux ambassadeur, qu’on retenait depuis cinq ou six mois, et qui croyait être à la veille de son départ. Son corps fut brûlé après sa mort, et un de ses neveux, qui l'avait accompagné, reçut le mème traitement de ces barbares qui ne s’embarrassent guère du droit des gens, et qui n’ont point de foi qu’autant qu’il est de leur intérêt de la garder. Nous pouvons dire que nous sommes parmi eux comme de perpétuelles victimes, puisqu'il n’est point de jour où nous ne Soyons en danger d’être massacrés. Mais c’est aussi ce qui fait le comble de notre joie et le motif de nos plüs pures consolations.
P. Claud auRk, P,