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de leurs garnisons qui, bien loin d’être nécessaires, sont au contraire si pernicieuses que nous pouvons dire avec vérité qu’elles sont le plus grand mal de nos Missions, ne servant qu’à nuire et à la traite ordinaire des voyageurs et à l’avancement de la foi. Depuis qu’elles sont venues icihaut, nous n’y avons plus vu qu’une corruption universelle qu’elles ont répandue par leur vie scandaleuse dans tous les esprits de ces nations qui en sont présentement infectées. Tous les services prétendus, qu'on veut faire accroire qu’elles rendent au Roi, se réduisent à quatre principales occupations dont nous vous prions instamment de bien informer Sa Majesté.
La première est de tenir un cabaret public d’eau-de-vie où ils la traitent continuellement aux sauvages qui ne cessent point de s’enivrer, quelque opposition que nous y puissions faire. C'est en vain que nous leur parlons pour les arrêter ; nous n’y gagnons rien que d’être accusés de nous opposer nous-mêmes au service du Roi, en voulant empècher une traite qu’il leur a permise.
La seconde occupation des soldats est d’être envoyés d’un poste à l’autre par les commandants, pour y porter leurs marchandises et leur eau-devie, après s'être accommodés ensemble, sans que les uns et les autres aient d'autre soin que de s’entr'aider mutu:ilement dans leur commerce ; et afin que cela s'exécute plus facilement des deux côtés, comme ils le souhaitent, il faut que les
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commandants se ferment les yeux pour user de connivence et ne voir aucun des désordres de leurs soldats, quelque visibles, publics et scandaleux qu'ils soient, et il faut réciproquement que les soldats, outre qu'ils traitent leurs propres marchandises, se fassent encore les traiteurs de celles de leurs commandants qui souvent mème les obligent d’en acheter d'eux pour leur permettre d'aller où ils veulent.
Leur troisième occupation est de faire de leur fort un lieu que j'ai honte d'appeler par son propré nom... C’est là présentement le commerce le plus ordinaire, le plus continuel et le plus en vogue, quelques efforts que puissent faire tous les Missionnaires pour l’abolir. Au lieu de diminuer il s’'augmente et se multiplie tous les jours de plus en plus...
La quatrième occupation des soldats est celle du jeu qui, dans les temps où les traiteurs se rassemblent, y va quelquefois à un tel excès que, n'étant pas contents d’y passer les jours, ils y passent encore la nuit entière, et il n'arrive même que trop souvent, dans l’ardeur de leur application, qu’ils ne se souviennent pas, ou, s’ils s’en souviennent, qu’ils mévrisent de garder les forts. Mais ce qui augmente en cela leur désordre, c’est qu'un attachement opiniâtre au jeu n’est presque jamais sans une ivrognerie connue de tous les joueurs et que l’ivrognerie est presque toujours suivie de querelles qui s’excitent entre eux, lesquelles, venant à paraitre publiquement aux
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yeux des sauvages, causent parmi eux trois grands scandales ; le premier, de les voir ivres ; le second, de les voir s’entrebattre avec fureur les uns contre les autres jusqu’à prendre les fusils en main pour s’entretuer; le troisième, de voir que les missionnaires n’y peuvent apporter aucun remède.
Voilà, Monseigneur, les quatre seules occupations des garnisons que l’on a tenues ici pendant tant d'années. Si ces sortes d’occupations peuvent s'appeler le service du Roi, j'avoue qu’elles lui ont toujours actuellement rendu quelqu'un de ces quatre services. Mais je n’en ai point vu d’autres que ces quatre-là ; et par conséquent, on ne juge pas que ce soient là des services nécessaires au Roi. Il n’y a point eu, jusqu’à présent, nécessité de les tenir ici; après leur rappel, il n’y en a point de les y rétablir. Cependant, comme cette nécessité prétendue des garnisons est l'unique prétexte que l’on prend pour y envoyer des commandants, nous vous prions, Monseigneur, d’être bien persuadé de la fau:seté de ce prétexte, afin que, sous ces spécieuses apparences du service du Roi, on ne se fasse pas une obligation d’en envoyer, puisqu’en effet, les commandants ne viennent ici que pour y faire la traite de concert avec leurs soldats, sans se mettre en peine de tout le reste. Ils n’ont de liaisons avec les missionnaires que par les endroits où ils se les croient utiles pour leur temporel; et hors de là, ils leur sont contraires, dès qu’ils veulent s'opposer au désordre
qui, ne s’accordant ni avec le service de Dieu ni avec le service du roi, ne laisse pas d’être avantageux à leur commerce auquel il n’est rien qu'ils ne sacrifient. C’est là l’unique cause qui a mis le dérèglement dans nos Missions et qui les a tellement désolées par l’ascendant que les commandants ont pris, en s’attirant toute l’autorité, soit à l'égard des Français, soit à l'égard des sauvages, que nous n'avons plus d’autre pouvoir que celui d’y travailler inutilement pour leur domination qu'ils ont élevée jusqu'à nous faire des crimes civils et des accusations prétendues juridiques des propres fonctions de notre état et de notre devoir, comme l’a toujours fait M. de la Mothe qui ne voulait pas mème que nous nous servissions du mot de désordres et qui intente en effet procès au P. Pinet pour s’en être servi.
Avant qu'il y eût ici des commandants, les missionnaires étaient écoutés des traiteurs, parce qu'alors ils appréhendaient de leur donner occasion de faire des plaintes, touchant leur conduite, qui obligeassent les puissances de les rappeler et de ne plus leur accorder de congés. Mais depuis qu’on a envoyé des commandants, tout ce qu’il y a de désordres nécessaires pour faire la traite ne passe plus pour désordre, et il n’y a plus de plaintes à en faire, par la raison que ce sont leurs meilleurs moyens pour la fin qu’ils prétendent, et qu’ils sont tous d'accord en cela. Les commandants ne se plaignent pas des traiteurs,
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quoi qu'ils fassent, parce qu'ils les engagent presque tous à les aider dans leur traite, et les traiteurs, assurés qu’ils sont, par ces engagements, qu'on ne se plaindra pas d’eux et qu’au contraire on se fera un intérèt de les soutenir, se donnent toutes sortes de libertés, sans rien craindre du côté des missionnaires, et, bien Join d’en rien craindre, il arrive même que les commandants et tous les traiteurs conspirent ensemble et d’un commun concert à se plaindre des missionnaires auprès des puissances supérieures et à les dénier le plus qu'ils peuvent, pour les rendre odieux à tout le public, espérant d’empècher par là que les accusations qu’ils pourraient former de leurs dérèglements ne fussent écoutées. Et, en effet, elles ne le sont point. Les missionnaires se trouvent réduits au silence, à l’inaction, à l'impuissance et à une privation générale de toute autorité.
Que si quelquefois les commandants sont obligés de faire, en de certaines rencontres, quelque chose de contraire aux libertés ordinaires du commerce des voyageurs, alors ces officiers, pour détourner la haine et l’aliénation des esprits que ces obligations pourraient leur causer et pour s’en décharger sur les missionnaires, usent d’une adresse dont nous n’eussions jamais eu le moindre soupçon, si quelques-uns qui le savaient avec assurance n'eussent bien voulu nous en avertir. Ce qu’ils font dans ces occasions, c’est qu’ils affectent de nous venir voir plus souvent
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que d'ordinaire, qu’ils nous parlent, qu’ils nous entretiennent et nous proposent ce qu'ils doivent faire, comme s'ils avaient, sur cela, besoin de nos avis, et ensuite, sous ces apparences de visites, d'entretiens et de consultations, ils donnent à entendre aux traiteurs que c’est par nos remontrances et nos sollicitations qu’ils sont contraints d'agir de la sorte, malgré qu'ils aient. N'est-ce pas là une étrange conduite, pour des commandants, contre des personnes de notre caractère qu'ils devraient soutenir dans leur emploi et appuyer de leur autorité ?
Il est encore important de vous avertir d’un abus que les commandants ont introduit à l'égard des sauvages et qui n’a eu que de mauvais effets. C'est que, n’étant pas contents d’un gain continuel qu'ils font par la traite, ils ont encore trouvé le moyen de persuader à la Cour qu’il fallait leur fournir un fonds considérable, pour faire des présents aux sauvages, soit afin de les engager dans nos intérêts, dans nos desseins, dans nos entreprises, soit afin de les récompenser, quand ils avaient rendu des services qui seraient jugés en être dignes. Voilà, à la vérité, un beau prétexte qui a je ne sais quoi de fort plausible dans ses apparences. Mais il est certain qu’il n’y a jamais eu rien de moins nécessaire à l’égard des sauvages que de prendre la voie des présents pour les faire agir : c’est à quoi ils ne pensaient point et à quoi on n’aurait jamais dû penser non plus qu'eux. Ils agissaient auparavant d’eux-
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mêmes par un mouvement purement volontaire ou tout au plus par l'invitation de quelque branche de porcelaine ou de quelque collier qu’on leur présentait, sans qu’ils eusssent d'autre idée que celle-là qui leur était propre et selon leur coutume. Il ne fallait rien davantage, pour leur faire faire ce qu'on voulait, que. de se servir de leurs manières. Mais le désir d’avoir un fonds, qu'on pût ménager comme on voudrait avec des épargnes d'un grand profit, ayant porté à persuader à la Cour qu'il était nécessaire que les commandants eussent de quoi leur faire des présents, tout l'effet que cela a produit du côté des sauvages, c’est de leur apprendre à être difficiles, à se faire prier, à contraindre d'acheter toutes leurs actions et tous leurs mouvements à force de présents, et enfin, à ne rien accorder, de ce qu'ils devaient faire volontairement, qu’à ce qu’on leur donne et qu’ils exigent.
Mais ce qu’il y a de plus fâcheux dans cette conduite, c’esi qu'elle ne leur a pas seulement appris à ne vouloir presque jamais rien faire, de ce qu’on veut d'eux, à moins d’un présent qui les y déterminera; elle leur a encore, outre cela, appris à user d’une infinité d'adresses, de feintes et d'intrigues entre eux, à imaginer mille desseins d'entreprises prétendues, de mouvements de guerre, de ruptures de paix, d'ambassades chez les ennemis et de négociations avec eux, de liaisons de commerce avec l'Anglais, et autres
choses de cette nature dont ils font semblant .
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d’avoir résolu l'exécution, pour engager par là les commandants à se croire obligés de les arrêter par des présents. Voilà l'effet que cette nouvelle coutume a produit parmi les sauvages, de sorte qu'ils n’ont plus aujourd’hui d’autre occupation auprès des commandants que celle de s’entr’aider les uns les autres à les tromper et à se jouer d'eux, en se faisant donner des présents sous tous les faux prétextes que je viens de dire. Mais, avec tout cela, quelques présents qu’on leur fasse, ce n’est presque rien en comparaison du fonds que la Cour fournit aux commandants pour un tel usage. Les présents qu’on leur fait se réduisent presque tous à la seule dépense du tabac qui est la plus ordinaire, parce que les sauvages l’aiment avec passion et ne peuvent se passer de fumer continuellement : tant ils y sont accoutumés dès leur jeunesse. Cependant il s’en faut beaucoup que ce qu’on leur en donne, successivement et peu à peu, dans les .occasions qu’on croit nécessaires, ne monte à une telle somme, que ce qui reste du fonds ne soit de beaucoup plus grand et plus considérable, Il est fort à craindre que les commandants ne s’en accommodent et que, par des épargnes bien ménagées, ils n’en réservent la meilleure part pour leurs propres usages. C’est pourtant sur quoi nous n'avons rien à voir ni à dire. C’est à ceux qui sont établis pour cela d’y prendre garde et d'empêcher par leur vigilance toutes les fraudes qui s’y pourraient faire et de ne pas souffrir que,
sous prétexte d’une fausse nécessité, l’on engage le Roi à de grandes dépenses inutiles.
Il faut ajouter à tout ce que je viens de dire touchant les commandants, que, comme il n’y a point d'autre nécessité d'en envoyer ici parmi nos sauvages, que celle d'y tenir des garnisons qui doivent être commandées par quelqu'un, il est entièrement inutile d'y en envoyer, parce que les garnisons y sont elles-mêmes entièrement inutiles, si ce n’est à la traite des commandants et à leur propre traite. Elles ne sont utiles qu’à ces deux traites; pour tout le reste, elles ne servent de rien ni aux sauvages, niaux voyageurs auxquels il appartient de traiter, ni aux missionnaires. 1° Elles ne servent de rien aux sauvages pour l'effet de la guerre, soit dans leurs villages, soit hors de leurs villages : dans les villages, elles ne servent de rien par la raison que la manière commune à tous ces peuples sauvages de se faire la guerre n’est pas, comme la nôtre, d'aller attaquer les villages les uns des autres, parce qu'ils ne veulent jamais s’exposer au hasard de perdre du monde, ce qui est inévitable dans ces sortes d'attaques ; ils ne se font la guerre que par surprise, que par des embuscades, que par des approches cachées, par des décharges subites et imprévues dans les champs, dans les bois, à la pêche, à la chasse et partout ailleurs où ils se découvrent hors de leurs villages ; de sorte que, par cette raison, les garnisons ne leur servent de rien pour les soutenir, encore moins hors des
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villages où les garnisons, non seulement ne doivent pas les suivre, mais ne le peuvent pas, n'étant point capables des mouvements qu'ils font dans les bois et dans toutes sortes de lieux impraticables à tous autres qu’à eux et aux bêtes; tant s’en faut qu’elles puissent les y aider; il faudrait au contraire que les sauvages eux-mêmes les aidassent à se tirer de l’embarras où elles se trouveraient dans des marches aussi difficiles que le sont celles de ces épaisses forêts, que l’art militaire ne leur a point appris ni pu apprendre. Il est donc évident que les garnisons ne servent de rien aux sauvages ni dans leurs villages ni hors de leurs villages : elles leur sont entièrement inutiles pour leur conservation et pour leur défense.
Que si elles sont inutiles aux sauvages, elles le sont bien davantage aux voyageurs qui reçoivent des congés pour venir ici-haut faire leur traite et qui seuls ont droit de la faire, à l'exclusion de tous les autres, qui n’y ont aucun droit et qui ne sauraient la faire sans injustice. C’est pourtant là l'unique occupation de toutes les garnisons ; c’est leur unique emploi, qui n’est pas seulement inutile aux voyageurs, mais qui leur estextrèmement nuisible, et qui leur fait tort d'autant de castors et d'autant de pelleteries qu'ils en amassent.
Enfin, les garnisons ne sont pas plus utiles aux missionnaires qu'aux sauvages et qu'aux voyageurs. Il serait du devoir du commandant de s’en servir pour les missionnaires en diverses occa-
sions où ils sont souvent obligés de les aller prier de vouloir bien réprimer les désordres et les insolences publiques des traiteurs d’eau-de-vie et des voyageurs fugitifs qui vont d’une mission à l’autre enivrer les sauvages et corrompre les mœurs dans toutes les cabanes où ils vont loger. Toute la réponse que nous recevons des commandants à ces sortes de prières, c'est qu'ils n’ont pas de monde pour le pouvoir faire, soit parce que les garnisons ne sont pas assez nombreuses, soit parce que, bien qu’elles le fussent beaucoup davantage, elles ne leur seraient pas pour cela d’un plus grand secours, parce que les voyageurs et les garnisons sont d'intelligence pour s’entresoutenir contre les missionnaires et dans les désordres qui leur sont communs et pour éluder tous les ordres que les commandants leur pourraient donner, s’ils voulaient prendre le parti des missionnaires. Mais ils ne veulent pas, ne pensant eux-mêmes qu’à s'accommoder avec les uns et les autres pour la traite. Depuis que Sa Majesté a voulu que les voyageurs et les coureurs de bois fussent rappelés, et que pour faciliter leur retour elle leur a accordé l’amnistie, ce rappel n'ayant pas plu à tout le monde, plusieurs personnes d’autorité qui entretenaient icihaut diverses correspondances de traite n’ont pas laissé de les continuer, envoyant secrètement toutes les années à leurs correspondants fugitifs de quoi faire une nouvelle traite. Et, ce qui est des plus surprenants, c’est que ceux même qu'on
envoyait, sous prétexte de venir apporter l’amnistie, n’y venaient en effet que pour traiter pendant tout ce temps, qu’ils prolongeaient à dessein le plus qu’ils pouvaient, afin de débiter toutes leurs denrées à ceux qu’ils venaient rappeler et auxquels, par une conduite tout opposée à leur devoir, ils fournissaient de quoi recommencer la traite à leur profit. C’est ainsi que depuis tant d'années on demande de nouvelles amnisties, parce qu’on rend toujours les précédentes inutiles de la manière que je viens de dire.
Vous voyez, Monseigneur, que je me suis beaucoup étendu sur les articles des commandants et des garnisons, pour vous faire comprendre que c'est de là qu’est venu tout le malheur de nos missions. Ce sont les commandants, ce sont les garnisons qui, se joignant à tous les traiteurs d’eau-de-vie, les ont entièrement désolées par l'ivrognerie et par une immoralité presque universelle que l’on y a établie par une continuelle impunité de l’une et de l’autre, que les puissances civiles ne tolèrent pas seulement, mais qu’elles permettent, puisque les pouvant empêcher, elles ne les empêchent pas. Je ne crains donc point de vous déclarer que, si l’on maintient, ici-haut, dans nos Missions, des commandants traiteurs et des garnisons de soldats traiteurs, nous ne doutons pas que nous soyons obligés de les quitter, n’y pouvant rien faire pour le salut des âmes. C'est à vous d'informer Sa Majesté de l'extrémité où l’on nous a réduits et de lui de-
mander pour nous notre délivrance, afin que nous puissions travailler à l'établissement de la religion sans les empèchements qui l'ont arrêté jusqu’à présent.
Que si, touchée des remontrances que vous lui ferez, elle prenait le parti de ne plus envoyer icihaut de garnisons et de commandants et qu’elle voulüt ensuite savoir ce qui serait le plus avantageux aux missions et à la colonie, vous demandez que nous vous déclarions là-dessus nos sentiments, que nous vous disions s’il vaudrait mieux rétablir les vingt-cinq congés ou établir des postes que la Compagnie elle-même entretiendrait par autant de personnes qu’elle jugerait nécessaires, qu’elle choisirait et qu’elle enverrait y faire son commerce, je vous dirai donc 1° que votre demande suppose ce qu’il serait à désirer de pouvoir ne point supposer ; elle suppose que la colonie doit venir ici-haut faire son commerce parmi nos sauvages, comme elle y est accoutu-
mée depuis plusieurs années. Mais il serait fort
à souhaiter que ce ne fût point la colonie qui vint aux sauvages et que ce fût au contraire les sauvages qui allassent à la colonie et qui descendissent à Montréal, pour y faire leur traite comme ils l’y faisaient au commencement, au grand profit de tous les peuples qui y participent et à qui leur descente épargnait toutes les peines que l’on prend présentement et tous les dangers auxquels la jeunesse s'expose pour venir dans les diverses nations d’ici-haut.
De quelque manière qu’on regarde le commerce, soit par rapport à l’intérèt commun du Canada, soit par rapport à l'avancement du christianisme, il serait infiniment plus avantageux pour l’un et pour l’autre que les sauvages l’allassent faire eux-mêmes à Montréal par une descente annuelle, que d'envoyer les Français ici l’y faire de la façon qu’ils viennent toutes les années. Je ne crois pas nécessaire d'en marquer les raisons : tant elles sont évidentes.
Car il est visible qu’un tel envoi ne sert qu'à dépeupler le pays de toute sa jeunesse ; qu’à affaiblir les maisons de monde; qu’à priver les femmes de leurs maris, les pères et les mères du secours de leurs enfants et les sœurs du secours de leurs frères ; qu’à exposer ceux qui font ces voyages à mille dangers du corps et de l’âme ; qu’à les engager dans une infinité de dépenses, en partie nécessaires, en partie inutiles, en partie criminelles ; qu'à les accoutumer à ne point travailler et ensuite à se dégoûter pour toujours du travail et à vivre dans une continuelle oisiveté ; qu’à les mettre dans l'impuissance de prendre aucun métier ; qu’à l:3 rendre par là inutiles à eux-mêmes, à leurs taruilles et à tout le public, s'étant rendus incapables des occupations les plus communes et les plus nécessaires aux hommes.
Mais ce n’est pas par les endroits qui regardent le corps, c’est beaucoup plus par ceux qui regardent l’âme, que cet envoi des Français parmi les sauvages doit paraître leur être infiniment nuisi-
ble. C'est les éloigner de tous les lieux sacrés, c'est les séparer de toutes les personnes ecclésiastiques et religieuses, c’est les abandonner à une privation générale de toutes les instructions, soit publiques, soit particulières, de tous les exercices de piété et enfin de toutes les assistances spirituelles du christianisme, pour les envoyer dans des pays sauvages et des lieux presque impraticables, au travers de mille dangers, tantôt par terre et tantôt par eau, y faire, d’une manière basse, servile et honteuse, un commerce qui se ferait bien plus-avantageusement à Montréal et où le peuple y aurait beaucoup plus de part, comme il le devrait par justice, qu’il n’y en a et qu’il n’y en aura, tandis qu'il se fera ici.
Ce qui serait donc le plus à souhaiter, pour délivrer la colonie de toutes ces sortes de maux du corps et de l’âme inséparablement attachés au commerce d’ici-haut, qui, à le bien prendre, cause plus de perte que de gain au pays, parce qu’en même temps qu’il lui acquiert un peu de castor, il le prive pour toujours du travail de la jeunesse en l’accoutumant à ne pouvoir et à ne vouloir jamais travailler, ce qui serait, dis-je, le plus à souhaiter, serait d’arrèter la jeunesse dans le pays, de l’y fixer le plus qu'on pourrait, de lui conserver le fruit et la jouissance de son travail, par la raison qu’elle l’enrichirait plus par un travail constant et assidu que par l'acquisition difficile, incertaine et passagère, d’un peu de castor ; de sorte que le plus sûr et le plus efficace
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de tous les moyens, pour mettre la colonie à son aise, serait de lui pouvoir assurer la demeure de toute la jeunesse dans le pays pour le travail et pour la défense des nations d'ici-haut à Montréal par le commerce, parce que le travail des uns et le commerce des autres contribueraient à l’enrichir.
Tandis que tous les jeunes gens ne se donneront point d'autre occupation que celle de venir ici chercher le castor, il ne faut pas espérer que la colonie soit jamais à son aise : elle sera toujours pauvre, puisque toujours elle perdra par là ce qui pourrait le plus l’enrichir, je veux dire le travail de toute la jeunesse. Voilà, Monseigneur, le moyen que j'estime le plus important pour le bien et corporel et spirituel de la colonie et qu’il faudrait le plus représenter en conscience à Sa Majesté, lui en faisant bien comprendre la nécessité, afin qu’elle donnât ordre qu’on travaillât à rechercher et à trouver toutes les voies possibles de rétablir le commerce des sauvages et de le fixer à Montréal, pour retenir dans le pays la jeunesse et l’accoutumer au travail dès son bas âge. Il faudrait pour cela dompter l’Iroquois entièrement, se l’assujétir et posséder son pays, qui vaut beaucoup mieux que tous ceux des nations d’ici-haut. C’est le seul ennemi que nous ayons à craindre et qui nous dispute le commerce de nos sauvages, qu'il veut attacher à l'Anglais. Quelle raison a-t-on eue de ne le pas vouloir détruire dans la guerre que l’on avait entreprise
contre lui? Pourquoi l’a-t-on voulu conserver ? Que perdrait-on en le détruisant, étant si peu nombreux qu'il l’est présentement? Sa destruction et la possession de son pays nous assureraient le commerce de toutes les nations sauvages d’ici-haut. Il n’y aurait plus qu’à régler les bornes de notre commerce avec le Mississipi, pour que l’un ne nuisit pas à l’autre. On n'a conservé l'Iroquois dans la guerre présente que pour la traite de Catarakouy, et la traite de Catarakouy ne sert que pour ceux qui conservaient ce fort et cet ennemi. D'où vient le castor des Iroquois, que des terres qu'ils usurpent sur nos sauvages auxquels tout ce castor appartient ? Perdrions-nous le castor de l’'Iroquois par sa destruction ? Ne reviendrait-il pas à nos sauvages et d’eux à la colonie ?
Mais, après tout, s’il est impossible de fixer le commerce de nos sauvages à Montréal et conséquemment de retenir la jeunesse française pour s'exercer au travail, s’il est nécessaire donc, d’une nécessité absolue et insurmontable, que l'on vienne ici-haut faire le commerce parmi nos sauvages, vous demandez, dans cette supposition que je voudrais ètre fausse, lequel vaudrait mieux d'établir les vingt-cinq congés sans aucun poste ou d'établir des postes sans les vingt-cinq congés. J'avoue franchement que je me trouve fort en peine de vous répondre, parce que je ne connais pas bien de quelles sortes de postes vous voulez parler, Sont-ce des postes seulement de gens de
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commerce sans garnisons et sans commandants, ou des postes qui seraient tenus tout ensemble par des personnes destinées à faire le commerce et par des commandants avec des garnisons qu'on y mettrait pour la sûreté? Vous nous marquez là-dessus votre sentiment : vous jugez qu'il faudrait rétablir les vingt-cinq congés de trois hommes seulement par canot, que les particuliers avaut leur départ, feraient déclaration de ce qu'ils porteraient, avec caution de revenir à la colonie dans l'espace de dix-huit mois ; qu’il n’y aurait aucun poste établi par des officiers et des soldats ; que chacun ferait valoir son canot comme il voudrait; que les missionnaires, chacun dans sa mission, rendraient compte des voyageurs qui s’y trouveraient ; que ceux qui auraient donné de l’eau-de-vie ou qui seraient reconnus pour être des libertins et des débauchés n’y reviendraient Jamais; qu’enfin, les vingt-cinq congés rétablis de la sorte, il n’y aurait plus d’autres établissements ni du Détroit ni des Sioux, ni des Illinois. C’est là votre sentiment sur lequel, puisque vous le désirez, il faut que je m'explique. Je vous dirai donc que je connais trop la jeunesse du Canada à qui les congés seraient accordés, pour pouvoir consentir à leur rétablissement. C’est une jeunesse accoutumée, par une impunité de plus de quinze ans, au commerce de l’eau-de-vie et du vice. Il ne faut pas espérer qu’elle puisse désormais s'abstenir de l’un et de l’autre. Je sais bien que le commerce de l’eau-de-vie pourrait bien
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être aboli de la manière que je crois vous l'avoir mandé, si ceux qui gouvernent le pays voulaiént son abolition. Mais c’est ce qu’ils n’ont point voulu jusqu'ici et ce qu’ils ne veulent point encore présentement, se contentant de dire seulement qu’ils défendent les désordres de l’eau-de-vie et l'enivrement des sauvages, sans jamais dire qu'ils défendent la traite d’eau-de-vie, comme si cette infâme traite n’était pas la seule action par laquelle on peut les enivrer. Mais quand ceux qui gouvernent le pays viendraient à abolir le commerce de l’eau-de-vie et conséquemment l'ivrognerie des sauvages, pourraient-ils empècher un autre commerce qui est encore plus nuisible, plus pernicieux, plus funeste à nos missions que celui de l’eau-de-vie ? J'avoue que si les vingt-cinq congés se pouvaient rétablir de la manière que vous nous marquez, leur rétablissement, à l'exclusion de tous les postes, des commandants et des garnisons, serait le meilleur pour nos Missions. Mais un tel rétablissement ne nous paraît offrir qu’une spéculation; nous ne saurions croire qu'il le soit dans l'exécution, par une infinité de raisons que vous pourrez facilement voir, sans qu’il soit besoin d’en faire aucun détail. Quelle jeunesse peut-on renvoyer dans nos Missions, en rétablissant les vingt-cinq congés, que celle qui sera jugée la plus capable de les faire valoir, qui sait les lieux, les manières et la langue des :sauvages, qui connait les personnes, qui a le plus
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Il faudrait donc, pour rétablir les vingt-cinq congés, rétrancher les quatre nécessités prétendues et tous les abus que je viens de marquer, si l’on veut empêcher qu'ils causent la ruine de nos Missions... Je veux que ces nécessités soient vraies, quoique, à vrai dire, elles soient fort volontaires à cette jeunesse vigoureuse qui se
porte bien, qui n’a rien à faire et qui, par cette raison, doit se donner de l’occupation, si elle ne veut vivre dans une pure oisiveté des années entières. Mais je veux que ce soit, en effet, des nécessités et qu'on empêche tout désordre...
Voilà, Monseigneur, ce qu’il faudrait absolument empècher par des défenses rigoureuses, sous peine d’être privés du pouvoir de la traite, en cas de contravention. Mais, croyez-vous qu'on le puisse ou qu’on le veuille empêcher ? Si vous le croyez, si vous en savez les moyens et que vous les suggériez à la Cour et que vous fassiez en sorte, qu’elle l'empêche, nous consentons au rétablissement des vingt-cinq congés. Mais si vous ne croyez pas que cela soit possible dans des lieux tels que nos Missions, qui sont hors de la vue, hors des prises et de la portée des puissances, si vous n’en marquez pas vous-mème les moyens à la Cour, et si vous ne l’engagez pas à donner des ordres efficaces pour cet effet, nous ne saurions vouloir qu’on rétablisse les vingt-cinq congés, qui autrement détruiraientinfailliblement nos Missions... Tel désordre qui n'a commencé que depuis le départ de M. de la Durantaye, dont les successeurs n’ont pas été si délicats, devrait être fort particulièrement défendu... Quand je suis venu dans cette Mission, si quelque voyageur était obligé, par quelque nécessité extraordinaire, de loger pendant quelque temps dans le village des sauvages, il en avertissait le commandant et le missionnaire, afin qu'on lui
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assignât une cabane qui ne fût point suspecte... Mais nous ne sommes plus dans cet heureux temps. Les commandants et les traiteurs ont pris le dessus sans avoir égard aux justes oppositions des missionnaires qui voient le scandale sans pouvoir y remédier, parce que les commandants le soutiennent.
Voici encore un autre désordre... qui est d’autant plus grand qu’on le rend plus visible en le voulant cacher... Qu'on nous délivre pour jamais de ces solitaires et de ces solitudes!
Enfin, voici le désordre de tous le plus scandaleux et qui demande le plus d'opposition : c’est la manière dont voyagent les traiteurs...
Je vous demande ici, Monseigneur, si vous jugez que tous ces désordres dont je viens de vous faire nos plaintes puissent s’abolir en rétablissant les vingt-cinq congés. S'ils peuvent s’abolir, rétablissez-les, en nous assurant par des voies certaines leur abolition. Mais si, au contraire, vous ne jugez pas.qu’on les puisse abolir, vous devez juger en même temps que les vingt-cinq congés ne doivent nullement être rétablis, puisque leur rétablissement causerait infailliblement celui des désordres. Or, supposé qu’on ne rétablisse, dans nos Missions, ni les garnisons et les commandants, ni les vingt-cinq congés, pour les raisons ci-dessus marquées, et que d’ailleurs le commerce des sauvages ne se puisse rétablir ni être fixé pour toujours avec assurance à Montréal, il ne resterait d'autre moyen à prendre à la Compagnie
que d’envoyer et d'entretenir, dans nos Missions d'ici-haut, des personnes choisies, sages, vertueuses et intelligentes et bien versées dans tout ce qui regarde le négoce, et enfin parfaitement disposées à vouloir vivre dans une mutuelle correspondance avec tous les missionnaires, jusqu’au nombre qu’elle jugerait nécessaire et suffisant pour faire son commerce, pour y attacher les sauvages et les y maintenir tant par leur présence que par celle de leurs marchandises, par leur vue, par leur transport et par le débit continuel qui s’en ferait parmi eux dans un bon fort toujours bien pourvu et bien fourni d'armes, pour se bien défendre et se bien battre avec eux en cas de nécessité, où ceux qui présideraient au commerce tiendraient lieu de commandants, dans ces sortes d'occasions, et les autres, de garnisons. Voilà, Monseigneur, ce que nous croyons qui serait le meilleur pour nos Missions et en même temps le meilleur pour les intérêts de la Compagnie, qui par ce moyen se voit assurée d’avoir à elle seule tout le castor, n’y ayant plus ni commandants ni garnisons qui, de quelque précaution que l’on puisse user, ne laissent pas néanmoins d'en emporter une bonne partie par une infinité de voies secrètes et d’intelligences avec les sauvages. Elle serait encore assurée par là que, les vingt-cinq congés étant rétablis, les marchandises ne se dissiperaient point en mille fausses dépenses par tout ce qu’il y a de libertins dans une jeunesse débauchée. C’est à vous à voir,
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après cela, en présence de Dieu et dans l’intime fond de votre conscience, ce que vous devez représenter à la Cour comme le plus expédient et le plus nécessaire, je ne dis pas seulement pour le bien de nos Missions et de la religion, ni seulement pour le bien du commerce, mais je dis pour le bien de l’un et de l’autre, pour le bien de la religion et du commerce que vous êtes obligé d'accorder ensemble sans jamais séparer l’un d'avec l’autre, de sorte que le commerce ne nuise
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mier et le plus essentiel de tous nos intérêts. Pour ce qui regarde l'établissement du Détroit, je n'ai rien à vous en dire par mes propres lumières, n’en ayant point de connaissance que le rapport des Français et des sauvages qui nous en parlent ici. À en juger par leur rapport, ce n’est pas un établissement qui leur paraisse être avantageux. Ils n’en sont point contents pour diverses raisons fort considérables que j'ai marquées au R. P. Supérieur dans ce que je lui ai écrit pour ma justification contre les accusations de M. de La Mothe, qui continue à me persécuter. Je ne serais pas maintenant dans cette peine, si j'avais mérité d'obtenir de vous la grâce que je vous avais demandée d'envoyer en Cour la lettre qui contenait nos plaintes en treize articles, pour être présentée à Sa Majesté et pour la supplier de nous rendre justice contre ses calomnies et ses violences, et de nous protéger contre les menaces qu'il faisait dès lors publiquement,
devant les Français, qui l’entendaient avec étonnement, de perdre nos Missions. Je prévoyais bien qu’il était homme à pousser jusqu’en Cour ses mauvais desseins, comme il a fait par des calomnies, et comme il vient de faire encore tout récemment contre le P. Vaillant. J'avais cru le devoir prévenir, pour empècher l'effet de ses menaces, et assurément je l’aurais empêché, si nos plaintes que j'avais réduites à treize articles que je vous avais adressés, eussent été portées à Sa Majesté s«lon la prière que je vous faisais au nom de tous ‘os Pères. Mais mon malheur ayant voulu que je ne méritasse pas de vous cette grâce, quelque nécessaire qu'elle fût à tous tant que nous sommes de missionnaires, il a pris de là tout l'avantage qu'il a voulu pour nous accuser le premier en Cour. Vous aurez appris ses nouvelles accusations contre moi sur mes prétendues oppositions à son établissement du Détroit et vous le pouvez voir dans ma lettre de justification au R. P. Supérieur, qui ne manquera pas de vous la communiquer. Quoique mon innocence m'empèche d'appréhender la fausseté de ses accusations, il m'est toutefois nécessaire que vous fassiez maintenant pour nous ce qui ne s’est pas fait par le passé. Quoique vous n'ayez pas envoyé en Cour ma lettre de plainte, je ne saurais cependant me persuader que vous l’ayez négligée, jusqu’à ne vouloir pas du moins la conserver pour vous en servir dans la suite à nous rendre justice en cas de besoin. Je vous
supplie donc, ne doutant point que vous ne l’ayez conservée, de vouloir bien la remettre entre les mains du Père Supérieur, à qui j'ai écrit pour vous la demander de ma part. C’est la dernière grâce et l’unique nécessaire que je puis recevoir de vous avant votre départ de ce pays. Je serais allé moi-même en personne pour vous la demander, sur l’obligeante invitation que vous et Madame avez bien voulu me faire de descendre là-bas pour me donner la consolation de vous saluer, de vous voir, de vous entretenir l’un et l’autre avant votre retour en France, où Sa Majesté vous rappelle pour l'intendance du Hâvre et de toutes ses côtes maritimes; mais l’état présent de ma mission divisée et qu’il faut que je réunisse, ne me permet pas de la quitter dans le temps de sa division, pour me procurer une consolation telle que celle-là.
L'assurance que vous me donnez, de la manière du monde la plus obligeante, de me continuer toujours l’honneur de votre amitié jusqu’à vouloir que je vous écrive encore, dans l'éloignement où nous allons être, tout ce qui se passera dans nos Missions, et que je vous représente tous les besoins que nous pourrions avoir de votre secours avec la même confiance que je vous les ai représentés pendant les quinze années que le Canada a joui du bonheur de votre présence ; une telle assurance, dis-je, m'était nécessaire pour adoucir la peine que votre départ me devait causer et pour me le rendre plus supportable. Vous souffrirez
donc encore mes lettres, et si la grandeur et la multitude de vos occupations vous laissent quelques moments libres pour pouvoir m'honorer de vos réponses, il ne se peut faire qu’un tel honneur ne me cause plus de plaisir que je n’en mérite. Toute votre famille, votre personne, celle de Madame, celle de Messieurs vos enfants et surtout celle de notre petit missionnaire me seront toujours chères. Je n'oublierai jamais ce que je vous dois, et si je ne puis pas vous rendre d'autre service, du moins je puis vous assurer de celui des prières et des sacrifices que j'offrirai à Dieu à l’autel pour votre conservation, pour votre prospérité, et pour l’heureuse administration de votre intendance, avec tous les succès que vous pouvez souhaiter. Je suis avec toute l’estime et tout le respect que vous méritez, Monseigneur,
Votre très humble et très obéissant serviteur :
Signé :
ÉTIENNE DE CARHEIL
de la Compagnie de Jésus.
Je me suis oublié, en parlant de l'établissement du Détroit, de vous dire que, pendant tout le temps de la guerre, les sauvages désiraient cet établissement du Détroit, parce qu’alors ils supposaient toujours qu’on voulait détruire l’Iroquois, et que, par sa destruction, ils posséderaient paisiblement
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toutes les terres de son étendue; mais depuis qu’ils ont vu que, bien loin de le vouloir détruire, on ne pensait qu'à le ménager, qu’à le conserver, qu’à le favoriser, en lui donnant un terrain dans des terres qu'ils regardaient comme leur propre pays et en rétablissant le fort de Catarakouy en leur faveur, ils ont relativement changé de pensées et ne regardent plus le Détroit que comme le pays ennemi où ils ne peuvent vouloir demeurer, n’y ayant nulle sûreté pour eux; et assurément ils ne peuvent penser en juger autrement; de sorte que ceux des Hurons, qui restent ici et qui ne veulent pas aller au Détroit, se défient de ceux qui sont allés s’y établir et croient qu’ils veulent s’aller rendre à l'Iroquois, pour entrer dans le commerce des Anglais.