‹ Un admirable inconnu [microforme]Chapitre 38 sur 45 · LETTRE DU P. DE CARHEIL À M. DE CALLIÈRES · texte numérisé non relu

LETTRE DU P. DE CARHEIL À M. DE CALLIÈRES

A Michilli: vakinac, le 30 août 1702.

Monseigneur,

Si j'avais pu croire que ma descente là-bas vous dût être de quelque plus grande utilité que ne l’ont été les lettres que je vous ai écrites continuellement pendant quinze ans entiers, pour vous informer exactement, selon Dieu, selon la vérité, selon ma conscience, de tout ce qui était absolument nécessaire pour l’avancement de nos missions et pour le bien de la colonie, je n'aurais pas manqué de descendre, et je me serais fait un devoir de vous aller expliquer de vive voix ce que je n'aurais pas assez déclaré par mes lettres. Mais comme je n’ai rien omis de ce que je me cr’ yais obligé de vous faire connaitre, et que je ne vois pas ce que je pouvais ajouter à tant de

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Mais quand je ne vous aurais jamais rien écrit, il ne faut qu'avoir vu tout ce qui se voit tous-les jours à Montréal et ce que vous n’avez vu que trop souvent vous-même, pour emporter avec vous en France de quoi informer Sa Majesté et l’obliger à secourir nos Missions, qui sont réduites à une telle extrémité, que nous ne pouvons plus les soutenir contre une multitude infinie de désordres, de brutalités, de violences, d’injustices, d’impiétés, d’impudicités, d’insolences, de mépris, d'insultes, que l’infâme et funeste traite d’eau-devie y cause universellement dans toutes les nations d’ici-haut où l’on vient la faire, allant de

villages en villages, et courant les lacs avec une

quantité prodigieuse de barils, sans garder aucune mesure. Si Sa Majesté avait vu une seule fois ce qui se passe ici et à Montréal dans tous les temps qu’on y fait ceite malheureuse traite, je suis sûr qu’elle ne baluncerait pas un moment, dès la première vente, à la défendre pour jamais par les plus rigoureuses peines.

Dans le désespoir où nous sommes, il ne nous reste point de parti à prendre que celui de quitter nos Missions et de les abandonner aux traiteurs d’eau-de-vie, pour y établir le domaine de leur traite, de l’ivrognerie et de l’impureté. C’est ce

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que nous allons proposer à nos supérieurs en Canada et en France, y étant contraints par l’état d'inutilite et d'impuissance de faire aucun fruit où l’on nous a réduits par la permission de cette déplorable traite ; permission que l’on n’a obtenue de Sa Majesté que sous un prétexte apparent de raisons que l’on sait être fausses; permission qu’elle n’accorderait point, si ceux auxquels elle se rapporte de la vérité la lui faisaient connaitre, comme ils la connaissent eux-mêmes et tout Le Canada avec eux ; permission enfin qui est le plus grand mal et le principe de tous les maux qui arrivent présentement au pays, et surtout des naufrages dont on n’°ntendait point parler avant elle et que nous apprenons maintenant arriver presque toutes les années par une juste punition de Dieu qui fait périr par l’eau ce qu’on avait mal acquis par l’eau-de-vie, ou qui veut empêcher le transport, pour prévenir le mauvais usage qu’on en ferait. Si cette permission n’est révoquée par une défense contraire, nous n’avons plus que faire de demeurer dans aucune de nos Missions d’ici-haut, pour y perdre le reste de notre vie et toutes nos peines dans une pure inutilité sous l'empire d’une continuelle ivrognerie et d’une impureté universelle qu'on ne permet pas moins aux traiteurs d’eau-de-vie que la traite même dont elle est et l'accompagnement et la suite.

Si Sa Majesté veut sauver nos Missions et soutenir l’établissement de la religion, comme nous ne doutons point qu’elle ne le veuille, nous

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la supplions très humblement de croire ce qui est très véritable, qu’il n’y a point d’autre moyen de le pouvoir faire que d’abolir entièrement les deux infâmes commerces qui les ont réduites à la nécessité prochaine de périr et qui ne tarderont pas à achever de les perdre, s'ils ne sont au plus tôt abolis par ses ordres et mis hors d'état d’être rétablis. Le premier est le commerce de l’eau-devie, le second est le commerce du vice avec les Français, qui sont tous deux aussi publics l’un que l’autre, sans que nous vuissions y remédier, pour n'être pas appuyés de amandants, qui, bien loin de les vouloir empècher sur les remontrances que nous leur faisons, les exercent euxmêmes avec plus de liberté que leurs inférieurs et les autorisent tellement par leur exemple; qu'en le regardant, on s’en fait une permission générale et une assurance d'impunité qui les rend communs à tout ce qui vient ici de Français en traite ; de sorte que tous les villages de nos sauvages ne sont plus que des cabarets pour l’ivrognerie et des sodomes pour le vice, d’où il faut que nous nous retirions, en les abandonnant à la juste colère de Dieu et à ses vengeances.

Vous voyez par là que, de quelque manière qu'on établisse le commerce français avec nos sauvages, si l’on veut nous retenir encore parmi eux, nous y conserver et nous y soutenir, en qualité de missionnaires, dans le libre exercice de nos fonctions, avec espérance d'y faire du fruit, il faut nous délivrer des commandants et

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