DE LUC A LA REINE DE PRUSSE
Extrait de la lettre du 30 mars 1798 .
Près de quinze jours s'étaient écoulés depuis le moment où, après avoir invité Stamford à sa table, Frédéric- Guillaume III lui avait dit qu'il le ferait appeler, dès qu'il aurait le « loisir de l'entendre ». Ce loisir, le Roi ne l'avait pas trouvé et Stamford, comme de Luc, commençait à craindre qu'il ne le trouverait pas, tant on avait intérêt à empêcher le général d'arriver jusqu'au souverain. En désespoir de cause, de Luc résolut de recourir aux
grands moyens, et le 20 mars il adressait à la reine Louise une longue lettre, à laquelle j'emprunte les passages suivants :
« Votre Majesté me fît Thonneur de me dire hier que j'étais
reconnu pour un honnête homme C'est donc comme honnête
homme et devant Dieu que j'ose prier Votre Majesté de me mettre humblement aux pieds du Roi pour lui déclarer que je regarde comme l'intérêt le plus pressant de Sa Majesté d'entendre M. le général de Stamford, son fidèle et zélé serviteur, qui n'a d'autre vue que de lui montrer le péril, dont son Trône, son royaume, tous les Gouvernements légitimes encore subsistants sont environnés, péril qui s'accroît chaque jour, chaque instant, et que quelques jours de plus pourront rendre inévitable.
« M. de Stamford, ni moi, ne sommes pas négociateurs. Si nous sommes autorisés k parler avec confiance des dispositions du roi d'Angleterre, c'est que nous sommes à portée de savoir certainement, que par sa longue expérience Sa Majesté voit en grand le péril de tous. les trônes et de tout autre Gouvernement légitime, que toutes ses vues ne tendent qu'à leur conservation
commune C'est parce que Sa Majesté est bien informée, que
nous n'avons, M. de Stamford et moi, aucun autre sentiment sur les affaires publiques, qu'EUe a daigné nous accorder de la confiance ; car envisageant l'état de l'Europe sous le même point de vue général que Sa Majesté, nous y voyons l'Angleterre comme un point d'appui indépendamment de son intérêt propre, et à Berlin, c'est l'intérêt très puissant du Monarque et de la Monarchie qui nous y occupe, non seulement pour eux-mêmes, mais comme un autre point d'appui de l'humanité.
« Cependant les bases de ce grand Etat se minent rapidement sous lui et autour de lui ; encore quelques jours peut-être et il
n'y aura plus de remède
« J'ose donc supplier Sa Majesté, au nom d'Elle-même, au nom de l'Humanité, dont le sort de plus en plus empirant m'a occupé toute ma vie, de vouloir bien écouter bientôt M. le général de Stamford pour qu'il puisse Lui faire connaître ce qu'Elle ne saurait voir par Elle-même, comme le voit un observateur immédiat, tel que lui. de la situation périlleuse des pays qui l'avoisinent et de Ses propres Etats, afin qu'ensuite Elle en fasse l'usage que Lui dictera Sa sagesse ».
(1) Dropmore Papers, IV, 133-135.
ni
Ad Préface, page 39,
Rapport de Talleyrand sur la situation extérieure de la République.
Messidor an Vif, juin 1799.
« Quoique le traité de Gampoformio fût de nature à ne laisser aucun regret à l'Autriche, on put prévoir dès le principe que, comme il avait été conclu dans un moment où le péril était immense pour la Cour de Vienne, aussitôt qu'elle le verrait éloigné, elle porterait ses prétentions au-delà de ce que le traité lui assurait et que de pareilles dispositions, se fortifiant encore par les excitations intéressées de l'Angleterre et de la Russie, ne pouvaient manquer de porter promptement atteinte à la paix établie...
« Les événements de Rome et de Suisse donnèrent du mécontentement à l'Autriche et servirent de prétextes à des déclamations plus vives que n'était le mécontentement. L'injure faite à l'Ambassade de la République devint un motif plus réel de scission entre les deux Puissances. L'état, qui s'en suivit, ne fut pendant quelques mois ni de paix, ni de guerre ; mais l'Autriche employa ce temps à recruter ses armées, à former ses magasins et à chercher des alliances, et, quand elle eut achevé ses préparatifs, elle entrava les opérations du Congrès, elle prépara sa dissolution, elle appela les Russes, elle excita Naples, Florence et Turin à se liguer contre la République ; elle rendit enfin la guerre inévitable
<' Cependant on se tromperait si aux causes occasionnelles qui ont ramené la guerre sur le Continent, on n'ajoutait point une cause principale, incessamment agissante et dont il est impossible de se dissimuler les effets : c'est l'effroi inspiré à tous les anciens Gouvernements de l'Europe par la Révolution Française et par l'établissement de la République, qu'ils ont eu soin d'exagérer, c'est la haine que toutes les Monarchies, toutes les Aristocraties, toutes les hérédités portent au système représentatif. Ce sentiment agit dans tous les Cabinets. Il y répand et y entretient l'idée que la France n'est occupée que de la propagation d'un système et cette crainte commune, qu'aucun acte du Gouvernement français n'a pu détruire, non seulement est le nœud des deux Coalitions
qui ont été formées contre le République, mais elle agit encore sur les Puissances qui sont demeurées neutres en leur inspirant une secrète malveillance et sur celles qui sont amies en leur donnant des défiances et des sollicitudes.
« On s'abu?erait en voulant préjuger les déterminations des Puissances d'après leur intérêt démontré, car il y a des circonstances, et celle-là en est une où la passion peut être plus forte que l'intérêt. La République Française, quoique toujours disposée à cbercher des amis et à les conserver, ne peut avoir pour maxime que de compter sur ses propres forces.
« Telles sont les causes générales et particulières qui ont amené le renouvellement des hostilités et sous quels rapports la République Française se trouve vis-à-vis des autres nations.
« La Coalition est formée de l'Angleterre avec le Portugal, de l'Empereur de Russie et de celui d'Allemagne et de la Porte Ottomane La Russie, 1 Angleterre et l'exécrable Autriche, tels sont
les irréconciliables ennemis de la République.
« Un traité secret et dirigé uniquement contre la France doit avoir été conclu au commencement de l'an Vil entre la Russie et l'Angleterre. Un traité postérieur a été conclu dans des vues pareilles entre la Russie et l'Autriche.
« Quoique l'Empire, considéré collectivement, n'ait point encore déclaré s'il prenait part à la guerre, son armistice se trouverait rompu par la rupture du traité de Campoformio et la cessation des conférences de Rastatt, la République demeure en droit de considérer l'Empire sous l'aspect qui lui paraît convenable et il peut être convenable de traiter l'Empire en pays neutre aussi longtemps qu'il n'aura pas formellement adhéré aux entreprises
d) son chef Ainsi, le roi de Prusse, électeur de Rrandebourg en
vertu des traités particuliers qui le lient à la France, doit être considéré comme neutre. Il e.st connu que les Cours coalisées ont accumulé leurs efforts pour entraîner la Prusse dans leur système, mais on a reçu l'assurance la plus positive, et dont on ne peut douter, qu'elle persévérera dans le sien
« La République Française reconnaît Puissances associées à ses intérêts dans le système politique de l'Europe, l'Espagne, les Républiques Ratave, Helvétique, Cisalpine et Ligurienne, avec qui elle a contracté i diverses époques des traités d'alliance offensive et défensive. Si dans cette énumération des Puissances qui lui sont attachées, la République Française est loin de trouver l'équivalent des forces qui lui sont opposées, elle n'en peut concevoir ni étonnement, ni sollicitude. ...
« Elle sait qu'on affecte de lui supposer les projets les plus ambitieux et qu'on voudrait armer l'Europe pour opérer sa destruction. Mais elle sait aussi que cet acharnement est un gage de la force qu'on lui connaît et elle ne doit se fier que sur la persévérance de sa conduite pour éclairer l'opinion de l'Europe, ainsi que sur ses propres moyens pour vaincre et dissoudre toutes les Coalitions qui ont osé méditer son asservissement.... » (1).
Ad Préface, page 49.
LE DÉPART DU GÉNÉRAL DE STAMFORD POUR BERLh\
Ses idées sur l'attitude des Cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne.
Février i 800.
Ne serait-ce qu'à titre de curiosité, j'ai cru bien faire en empruntant au Fonds Bourbon la lettre particulière qu'un des correspondants du Cabinet du Roi écrivait de Brunswick, le 14 février 1800.
« L'homme de confiance du Stathouder et de son fils est parti ce matin. Il met une grande confiance dans les réflexions que le Magnanime (2) pourra faire sur le résultat des ordres qu'il a donnés (3) et les principes de véritable grandeur, qui sont dans l'âme de ce Monarque et qui lui sont bien connus, soutiennent encore son espoir sur la possibilité d'un contre ordre. Mais il n'a pas, à beaucoup près, la même idée de la résipiscence de M. de Thugut et du Cabinet que ce Ministre dirige.
« Malgré l'opinion que vous lui connaissez sur le voisin (4), il ne désespère pas, au point où il a vu les Planètes Secondaires (Et je sais que l'exemple de la Bavière amisles deux principales dans les dispositions les plus désirables) que la Grande Planète ellemême ne pût être amenée à remplacer sa rivale, si celle-ci par une paix particulière se met honteusement à découvert avec ses vues
(1) Cf. Pallain. Le Ministère de Talleyrand sous le Directoire, pages 4-24-436.
(2) Paul 1".
(î) Le rappel des troupes russes.
Cl) Le roi de Prusse,
de cupidité personnelle aux dépens de la perle de sa considération.
« Je sais qu'on part armé à cet égard de tous les arguments, les plus convaincants, dont on n'attend le succès que du bénéfice de la circonstance de la jalousie haineuse contre cetle même sœur rivale, qu'il sera toujours si attrayant de mettre dans son tort.
« On désirerait, dans ce cas de paix partielle de la Cour d'Autriche que le Magnanime, sans quitter de vue l'Allemagne et: les premiers projets qu'il a eus en y marchant, se reportât ea avant en se déclarant lui-même solennellement Protecteur de l'Empire Germanique abandonné par son chef et ce serait à cette époque que les P/anè/es Secondaires, qui seraient les premières à se trouver sur son chemin vers le Rhin, auraient un titre évident pour imiter la conduite de la Bavière 'en concourant avec le Protecteur efficace de la totalité de l'Allemagne et qu'à l'aspect de cet î'so/emen^, la Grande Planète^ qui aurait tout à risquer à différer d'en faire autant, se pressera d'imiter un exemple qu'elle aurait dû donner.
« Je vous avoue que, suivant ma façon de voir, c'est de la bonne et très bonne politique. Bon voyage donc et heureux succès au voyageur partant pour Berlin.
« Les deux Cours de Suède et de Danemark ne sont pas étrangères à ce plan et js me flatte déjà à cet égard que Paul P' et M. Pitt sont sûrs de leur fait. Ainsi soit il (l) I »
Ad pièce IX.
KALITCHEFF (Notice biographique).
Kalitcheff (Thomas Alexéiévitch) (1746-1805). Caporal en 1760 au régiment Ismaïlofisky, sous-officier à la Garde à cheval (1765) lieutenant dans l'armée (1769). Panin, grand ami de son père, offrit alors au jeune homme d'entrer dans la carrière diplomatique et l'attacha en 1770 à la légation à la Haye. Kalitcheff profita des quinze mois qu'il y passa pour suivre les cours de l'Université de Leyde et pour visiter Paris et Londres avant de retourner à Saint-Pétersbourg et d'être nommé conseiller d'Ambassade à Paris, oii il servit sous le prince Bariatinsky et resta cinq ans.
(1) Fonds Bourbon. 597/044, n" 16. f« 1X1).
Ministre h Naples (1779), il ne prit possession de son poste qu'un an plus tard, lorsque la Cour de Naples se fût décidée à se faire représenter en Russie. Rentré à Saint-Pétersbourg en 1782, nommé Ministre à la Haye (1783) il s'y fit remarquer, lorsque, sur l'ordre de Catherine H, il servit de médiateur entre Joseph II et les Etats et régla le litige relatif à la navigation de l'Escaut. Lois de l'entréeMes Français en Hollande en 1793, il quitta la Haye et fut en 1794 désigné pour le poste de Berlin. Il y prit une part active aux négociations qui aboutirent au troisième partage de la Pologne ainsi qu'aux conférences en vue d'une action commune contre la France, en collaboration avec Alopeus, qui depuis 1792 vivait à Berlin sans titre officiel, mais n'y jouait pas moins un rôle des plus actifs. Remplacé par Panin en 1797 et accrédité de nouveau à la Haye, KalitchefI, devenu entre temps Conseiller privé, fut chargé en 1799 de l'Ambassade de Vienne, d'où ses rapports ne satisfirent ni Bezborodko, ni Paul 1 ' et d'où on le rappela au commencement de 1800, avant de le charger vers la fin de cette année d'une mission spéciale à Paris auprès du Premier Consul. Dans les instructions que Paul I«' lui remit, le tzar le chargeait de dire h Bonaparte : « Je lui propose l'abaissement de^la Maison d'Autriche à sa volonté, persuadé que le repos du reste de l'Europe en dépend ». Paul I*"' proposait en outre la signature d'un traité de commerce.
Kalitcheff avait de plus ordre de conseiller à Bonaparte de prendre le titre de Roi, seul moyen, d'après Paul I", de rétablir l'ordre en France. Arrivé en France en février 1801, reçu avec une extrême bienveillance par Bonaparte, Kalitchefi, doutant cependant du succès de sa mission, demanda dès le mois de mars à être rappelé. On s'y refusa ; mais aussitôt après son avènement, Alexandre P"^ le nomma Vice-Chancelier et par lettre du 16 avril, lui donna l'ordre de signer le traité. L'Empereur ne tarda cependant pas à se rendre au désir de Kalitchefl et le comte Markofî' fut nommé à sa place le 1*'' juin 1804. A partir de son retour à Saint-Pétersbourg Kalitcheff ne prit plus aucune part aux affaires de l'Etat.
Ad pièce XV
Note sur Gallatin et sur l'une des missions de confiance, dont il fut chargé quelques mois après l'avènement de Frédéric- Guillaume III.
PRIiNG^ DE REUSS AU BARON DE THUGUT.
Berlin, 4 mai i798.
« Le séjour que le Baron de Reede (autrefois Ministre de Hollande ici) et le chevalier de Gallatin (Suisse de naissance) ont fait à Brunswitck Tété dernier, les a fait connaître au Duc sous un jour favorable, tant en égard de leurs principes que de leurs facultés, de sorte que non seulement le Duc leur parla souvent sur les affaires du temps, mais qu'il est resté en commerce avec eux, depuis que tous les deux se sont établis ici et qu'il reçoit leurs avis de cette ville.
« Depuis quelque temps M. de Reede, informé par ses connexions des démarches faites par Leurs Majestés, l'Empereur et le roi de Prusse pour effectuer un rapprochement entre elles, chargé en secret, je crois, par le Duc de tâcher d'apprendre la raison des retards et croyant que des ouvertures de ce côté-ci pourraient acheminer un accord entre les deux Cours, mais ne pouvant pas influer sur le Ministère même pour le porter à se corriger de sa réticence, a engagé M. de Gallatin, qui est allé à Brunswick pour y voir Mallet du Pan, à proposer au Duc de coucher sur le papier les observations sur la situation des affaires et sur les moyens d'arrêter le torrent des principes et des progrès révolutionnaires pour me les communiquer dans le dessein de les soumettre au jugement de ma Cour. Sur quoi, le Duc ne pouvant surmonter cette circonspection invincible, mais se prêtant cependant à s'ouvrir sur cette matière dont il sent toute l'importance, s'est prêté à confier ses idées à M. de Gallatin et à lui permettre de me les transmettre par écrit par le canal de M. de Reede, en s'engageant à porter à la connaissance du roi de Prusse sa façon d'envisager la situation menaçante de l'Europe et son plan des mesures pour la sauver dans toute leur étendue et avec l'ardeur dont il est animé, quand il viendra pour les Revues (vers la fin de mai), d'après l'invitation qu'il a reçue du Roi... »
574 LE GKXÉUAL DE STAMFOUD
A cette dépèche Reuss avait joint la lettre que Gallatin avait adressée à M. de Reede le 30 avril et à laquelle j'emprunte les phrases suivantes :
« Vous connaissez, mon cher Baron, la grande circonspection de celui, dont vous avez désiré connaître les opinions sur le moment critique oii nous nous trouvons. Peut-être n'est-ce pas un des traits les plus remarquables qu'il se donne de refuser un Mémoire sur un objet éventuel et aussi délicat. Le seul tempérament, que j'ai su ménager, était d'engager le Duc à me confier ses idées et d'obtenir sa permission de vous les transmettre avec la faculté d'en faire part à M. le prince de Reuss.. .. »
A sa lettre Gallatin avait en effet annexé un long factura intitulé : Observations confiées de la part du duc de Brunswick an Chevalier de Gallatin sur la crise actuelle pour les faire parvenir à la Cour Impériale (1).
Ad pièce A'V.
LE PRINCE ROYAL (le futur Frédéric-Gdillaume III} (2).
« Je passe au successeur présomptif du Roi, au Prince royal de Prusse. Son éducation, comme celle de tous les princes de cette Maison, a été confiée à des caporaux. Ce nest que trop tard que le comte de Brtlhl a été appelé pour réparer la faute qu'on avait commise. Alors que M. de Briihl aurait pu peut-être encore effectuer le bien, le Prince, à la suite de sa première éducation, haïssait son Gouverneur et à présent que cette fiaine s'est changée en estime et même en amitié, le mal est trop enraciné et le Prince restera tel qu'il est sorti du moule soldatesque. Les qualités, qu'on lui suppose ordinairement, sont la preuve la plus authentique de la nullité de son père. Les deux traits les plus marquants de son caractère sont l'avarice (suite des dissipations de son père) et un amour excessif pour le militaire. Il saura peutêtre un jour ramasser de l'argent, entasser peut-être des trésors; mais jamais il ne connaîtra l'art de donner pour produire et pour
(1) Cf. Bailleu. Diplomatische Korrespondenz, I, 545-548.
(2) Prusse. Mémoires et documents, Volume 9, f° 15-16. Joint à n" 22. Dépêche de Reinhard. Altona 21 Nivôse an V (10 janvier 1797)..
multiplier. Pour ce qai regarde ses talents militaires, ils suffisent pour tenir en très bon état une compagnie de fusiliers, mais c'est tout. Les fatigues qui menacent l'armée prussienne sous son règne, seront les fatigues de l'ennui, des revues éternelles, des parades, etc .. La paix lui offrira deux avantages trop séduisants pour ne pas avoir en horreur toute idée de la guerre ; l'avantage de satisfaire ses projets économiques et celui de ne pas perdre une seule de ses machines militaires.
« On m'assure du reste que le Prince ne pourra pas résister à l'influence la plus prononcée que voudra exercer sur lui tout militaire, soit prussien, soit étranger, qui s'est fait une renommée guerrière, qu'il vienne du Nord ou du Midi, qu'il professe les principes de liberté ou de despotisme. Pourvu qu'il ait étonné le monde par des exploits héroïques, le Prince royal de Prusse sera son plus fidèle client.
« Le Prince vaudra toujours plus que son Père. »
Tel est le portrait que traçait de celui qui n'allait pas tarder à monter sur le trône un informateur chargé par Reinhard en janvier 1797 de le renseigner sur le caractère et les intentions des plus hauts personnages de la Cour de Berlin. Trois ans plus tard, un autre agent s'acquittait d'une tâche analogue et fournissait au Département, qui les communiquait à Beurnonville, une série de notices en tête desquelles se trouvait naturellement celle consacrée au Roi.
Frédéric-Guillaume III (1).
« Le Roi. On a en France des notions peu exactes sur son caractère. On s'est empressé de lui en assigner un grand, d'après une action, d'après un mot, sans réfléchir qu'une action ou un mot ne prouvent que les qualités ou les défauts qui ont produit l'une et l'autre, que les plus grandes contradictions forment souvent cet ensemble moral que nous appelons Caractère et que c'est par une suite d'actions et de faits que les hommes doivent être jugés.
« Frédéric-Guillaume a reçu de la nature une timidité que son éducation a augmentée. Le peu d'amitié, que son père lai témoignait et la contrainte, dans laquelle il a été élevé, l'ont privé de facilité pour s'exprimer. Ces formes aisées et aimables, qui sont e partage des autres princes de la Maison de Brandebourg, lui ont été refusées. Rien chez lui n'indique celte instruction si ordi-
(1) Prusse. Mémoires et documents, Volume n° 9, f 6i-66, an VIII (1800). Notices sur quelques personnages de Prusse.
576 LE GKNÉnAL DE STAMFORD
naire dans toute sa famille, soit que son esprit un peu étroit se soit éloigné d'études sérieuses, soit que son embarras actuel l'empêche de laisser apercevoir les connaissances qu'il peut avoir acquises.
« On a cru à son avènement au trône qu'il serait guerrier, et il n'est que soldat. Son père, qui^ sans être soldat, n'était que guerroyeur, a mis la Prusse à deux doigts de sa perte par les folles dépenses dans lesquelles ce défaut l'avait entraîné.
« On a prétendu que quelques actions d'éclat, par lesquelles son frère, le feu prince Louis, s'était illustré en Pologne, sur le Rhin, en inspirant une secrète jalousie à Frédéric-Guillaume, avaient détruit en lui le goût de la guerre, dans laquelle il n'espérait pas atteindre au talent de son frère. Je croirais plutôt que son penchant à la plus sévère économie et son goût décidé pour les occupations de caporal ont formé seuls le trait principal de son caractère. Son bisaïeul, qui le surpassait en économie et qui, comme lui aimait les petits détails du service militaire, évita toujours autant qu'il put d'employer ces mêmes soldats, dont il s'occupa sans cesse.
« Frédéric-Guillaume ne passe pas pour avoir les talents d'un générai si communs dans sa famille. Le génie du grand Frédéric put descendre des grandes occupations militaires aux petits détails du métier. Le Roi actuel n'arrivera jamais du point où il est actuellement jusqu'à celui d'où son oncle partit.
« Cette parcimonie et cet esprit de détail, qui établirent la puissance de la monarchie prussienne, la maintiennent aujourd'hui et les plus grandes victoires n'auraient pas aux yeux des Prussiens un mérite supérieur à ces qualités modestes qui, au milieu des troubles et des malheurs de l'Europe, assurent leur bonheur et leur tranquillité. Frédéric-Guillaume a de la fermeté et tient fortement aux plans qu'il a formés ; sa conduite le prouve. Il n'y a pas de ressorts que les Puissances coalisées n'aient fait jouer depuis son avènement au trône pour l'engager à recommencer les hostilités contre la France. Les Anglais offraient des subsides immenses. Quoiqu'on accuse le Roi de Prusse d'aimer un peu l'argent, il sut résister aux offres les plus avantageuses. Cette fermeté et cette connaissance des véritables intérêts de son pays sont pour les Français la meilleure garantie de sa neutralité. II est probable qu'eux seuls pourraient le porter à la rompre. Frédéric-Guillaume est aimé des soldats, parce qu'il s'occupe d'eux et qu'il a augmenté leur solde, du peuple, pour avoir aboli la ferme du tabac au commencement de son règne et privé les nobles de leurs franchises pour éviter un nouvel impôt.
« A une grande simplicité, à sa stricte économie, le Roi joint
l'amour des bonnes mœurs. Autre ressemblance avec son bisaïeul : On ne lui a jamais connu de maîtresses. Beaucoup de femmes ont vainement tenté sa conquête. Sa gaucherie et sa froideur ne les ont rebutées qu'au moment de son mariage. La beauté de sa femme, l'amour qu'il a pour elle, ont mis fin à leur tentative. Gomme il aime sa femme, il veut que tous ses sujets aiment la leur. Aussi ne voit-on que bons ménages à la Cour. Et tel, qui ne se montrait j unais tlans le monde que seul ou avec une maîtresse, n'y paraît plus qu'avec sa femme.
(( Frédéric-Guillaume a donne une grande preuve de la sévérité de sa morale dans la conduite qu'il a tenue avec la sœur de la Heine, veuve du Prince Louis, son frère. Cette jeune Princesse, dont la galanterie n'était ignorée que du Roi, était enceinte des suites d'une intrigue avec un petit prince d'Allemagne, capitaine de Houzards au service de Prusse. Frédéric-Guillaume, auquel le médecin de la Cour était allé tout déclarer, aurait pu, en étouffant cette histoire par des mesures d'indulgence, éviter la honte qui en rejaillissait sur sa famille. Mais il se soumit à l'éclat delà faute pour y joindre celui de la punition. La Princesse, déchue de tous ses droits, privée de son domaine et de ses enfants du premier lit, fut obligée d'épouser son amant, avec qui elle a été reléguée dans une garnison éloignée.
« Si Frédéric-Guillaume, comme on le voit jusqu'ici, n'a pas de qualités brillantes, il n'a pas de défauts bien marqués. Le plus grand que je lui connaisse est son peu de goût pour le travail. Dans le commencement de son règne, il passait pour travailler beaucoup avec ses ministres. Mais depuis quelque temps son penchant naturel ou les manœuvres de ceux-ci y ont mis bon ordre. Lorsqu'il n'est pas à Potsdam où à Berlin, où le service militaire prend une grande partie d : son temps, il en passe une grande partie auprès de sa femme et le reste il le consacre à des promenades à cheval et à d'autres occupations également inutiles. Cet attachement pour la Reine, qui le porte à mener avec elle une vie aussi bourgeoise, doit nécessairement nuire au bien des affaires et rétrécit beaucoup le cercle déjà fort peu étendu de ses idées.
« Ce peut de goût pour les occupations sérieuses a d'autres conséquences qui peuvent par la suite devenir funestes à l'Etat. Le Roi accorde sa confiance à des gens dont il ne connaît ni le mérite ni la probité. Les Illuminés, qu'à son avènement au trône on espérait voir éloigner des affaires, l'entourèrent comme ils entouraient son père. Si jusqu'à ce jour la guerre n'a point fait éprou-
SrAMFORD 37
veriâiln Prusse sa funeste influence, on ne^dait /Faltribuer qu'à la fermeté du Roi qu'on n'a pu encore faire 'varier sur un plan arrêté 'dans'saitête depuis longtemps, dont il aie bon esprit de sentir la rnéce&sifcé et qui d'ailleurs convient à son goût pour la paix et la itranquillité.
« Frédéric-Gujllaume, peu occupé d'afïaires importantes,. l'est beaucoup en revanche de tous les petits événements de sa Cour. 11 aime les rapports, les commérages. A Berlin il passe des heures entières à sa croisée à examiner les passants.
« La vivacité, la frivolité, lalégèreté des, Français lui déplaisent. 'Les émigrés n'éprouvent en cela aucune exception. Le Roi,; son 'père,.en était entouré, nies craint, les éloigne tant qu'il peut. Celte répugnance pour ces dehors brillants, naturelle chez le Roi qui ilee a plus que simples, dégénère chez lui en antipathie et il se prévaut contre un iliomme, qulil ne connaîtra pas d'ailleurs, ipar tia seule raison qu'il n'aura pas les manières lentes et lourdes dlun -vieux major id'inf an terie .
■(( D'après ce que nous avons dit de son économie, on ne doit pas attendre deiùi'une certaine générosité, ill donne peu souvent et fort peu. Au départ de sa belle-sœur, il fit présent de :20 louis à la dame d'honneur qui consentit à Taccompagnerdansson exil par un rehppclable dévouement que tout le monde et lui-même admi- Taient ».
^L'informateur de Eetnhard, l'auteurde oes notices n'était aiïtre que « George Kerner » frère du poète Justinus Keraier qui, se mèlarït .avec ardeur au mouvement révoUtliionnaire français, dut s'enfuir de Paris en 4794, entra en Sui%s6e au service de Bai'thëlémy, fut secrétaire (\e Reirihard à ilam- "bourg, 'Florence, Rome et Paris ert se retira à Hambourg, quand le despotisuie de Napoléon l'eut dégoiitë de la poli- Xiq^iw ÇRevue historique, 1888, T. 37. 463-464). Cf. Wohlwill, Gaorge Mer.ner,, Hambourg, Leipzig, 1886).
Le 12 octobre 1794, Bâcher, à ce moment agent de la République à Bàlc, s'exprimait en ces termes sur le compte.de berner dans da dépêche qu^il adressait à Buchot, dont)Ro- 'bespierre avait'fait un commi&saire des Relations iExtérieures.
« iLe Docteur iKecner, qui s'est ^distingué par Bon dévouement ■pour la cause "delà libenlé, quoique proscrit par le duc de Wurteiiiberg, vient de se laisser eœiporter par .son zèle au point de
APBENDIGE 579
renlrer dans son pays pour y inslruireet iPéuuir les patriotes, imais encore d'aller. à jStuttgart où il ne craint pas de se iprésenter au Duc, s'il demande- à le voir. Tout en admirant le courage du jeune .Kerner, je ne serai tranquille sur son.^or.t que quand je le saurai de ffttour à Schafïouse.où <il restera en station ipourrsoignerfia correspondance, avec l'Allemagne, entretenir les bonnes di^posi- . lions de nos partisans et les éclairer sur le véritable jour;Sous dequel il faut envisager les -différents événements ;qui;6e passent sucGe&sivement en Fjrance. »
Cinq jours plus tard., Bâcher mandait déjà que le docteur Kerner a été très bien accueilli à Stuttgart par les .gens en ^place et en crédit, tant à la Cour que dans le pays ».
Enfin le 21 novembre, Keiner adressait de Schaffouse à. Barthélémy un îrqpp;oj?t sur l'état des esprits et lesidispoaittions des Gouvernements en AiUemagne. {Kaulek^ Papiers •de>Bavthélc)m/>]\\ 352, 365, 432).
A côté et à la suite des portraits qu'avaieiït'tracésen '1797 Bt 1-800 les personnes chargées de fournir d'uffles indica- 'tions à CBux auxquels incombait la délicate et difficile mission de représenter la République à Berlin, j'ai cru devoir reproduire ici le jugement quele prince de Reuss portait sur Frédéric-Guillaume 111 à la veille môme et au lendemain de son avènement. La^premièredes deux dépêches, dans lesquelles il essaye de faire ipart à . Thugut.de ses impressions, estdatée du 8 novembre (1197.
« Dans les entretiens que votre Excellence .eut la bonté de m'accorder, pendant son séjour ;à Vienne (J,), j'ai eu l'honneur de lui avouer mon insuffisance à porter un jugement sur .le caractère que prendrait le nouveau rè^ne La^ difficulté lest toujours la même. Je crois néanmoins ne devoir terminer le présent rapport sans lui offrir un assemblage de traits. épars,.qu'Qn,pourrait. regarder comme éléments d'un portrait.à. faire du .Roi futur.
Toujours un peu gêné dans sa contenaace, très réser.vé .de .tout temps, son extérieur n'a rien de bien prononcé. -Ceux gui l'approchent de plus près prétendent qu'il est indécis. .Cette supposition paraît fondée etjparmi plu&ieurs.ca.uses auxquelles on peut
(1) Reu^s qui venait de faire une assez longue absence, du 27 juin au 10 'Otîtobre, avait -passé quelques s^emaines à 'Kai'lsba'U et une partie du reste deceUeinps à 'Vienne.
attribuer également cette indécision, la plus probable me paraît être celle-ci, que le Prince, doué d'un assez bon sens naturel, sent et sentira tous les jours davantage le défaut d'instruction. Son éducation de ce côté a été négligée au-delà de tout ce qu'on peut croire d'un père qui aimait tendrement ses enfants et d'un fils né pour de si hautes destinées Lorsqu'on la crut à peu près finie, cette éducation, on le fit assister successivement aux séances des différents Départements. Il s'y ennuya de son mieux et ne laissa nulle part le moindre vestige, la plus petite marque d'un intérêt quelconque pris aux affaires qui s'y traitaient Tout le monde eut dit merveilles de lui, si lui y eut dit quelque chose au monde.
« Suivant le Roi à la guerre, il y fut matériellement ; il ne marqua aucune envie de s'y distinguer. Il se lamenta quelquefois des maux que la plus juste des guerres entraînait inévitablement. Un éclair de bravoure eut infiniment ennobli ce sentiment. Il la vit finir avec plaisir ; ses plus grands soins dans cette partie se bornaient depuis à bien exercer son régiment et il y réussit. De temps en temps, il lui échappe quelques traits de dureté passagère, qu'on peut mettre sur le compte de l'inconsidération de l'âge.
« Ennemi de la représentation et du faste, il aime la vie retirée. Econome, il plaça dans les fonds de commerce maritime ses épargnes prises sur les 100.000 écus que le Roi lui assigna, trop libéralement à son avis, lors de la formation de sa Maison. Il tient la main à la discipline. Il aime l'armée qu'il voudrait augmenter encore. Ses mœurs sont pures, sa maison bien réglée, ses gens bien traités. Les deux aides de camp, que le Roi lui donna, MM. de Kôkeritz et de Jagow se louent de ses procédés. Ce dernier est insignifiant, M. Kôkeritz semble avoir part à la confiance du prince, qu'il mérite sous le rapport de l'honneur et de la droiture. C'est un bon militaire et rien de plus. M. le comte de Briihl, quoique son ancien gouverneur, passait jusqu'ici pour n'avoir aucune influence sur lui.. ..
« Quant aux affections politiques du Prince Royal (car ici le nom de système serait prématuré; il en existe quelques données assez prononcées. D'un côté, son aversion pour les Français de toutes les nuances et sa haine très cordiale vouée aux démocrates, de l'autre, sa pleine conviction que le premier moyen conservateur est dans l'amitié de la Russie. Il n'ignore pas l'opinion que l'on a de sa façon de penser à l'égard de l'Autriche. C'est pourquoi il a fait dire à M. le comte de Panin par le Comte de Bruhl et à moi
par le comte de Tauenzien « que loin de nourrir aucun sentiment haineux contre nous, il ne demandait qu'à vivre en bon voisin et dans la plus parfaite intelligence avec Sa Majesté l'Empereur et Roi et que toute prévention céderait aux faits »
« Tout ce que j'ai pu recueillir dans plusieurs conversations avec le comte de Briihl, à qui le Roi s'est ouvert et auquel il a permis dans les dernières semaines de la maladie du Roi son Père, de parler avec franchise, mande un mois plus tard (le 7 décembre 1797), le prince de Reuss, concourt à tirer un horoscope favorable du nouveau règne quant aux vues politiques, dans lesquelles ce Prince se propose d'obliger ses ministres à marcher aussi bien que quant à la sensibilité de son cœur et ses maximes de probité qui le porteront à cultiver l'amitié des Cours, dans lesquelles il croira découvrir des dispositions favorables pour lui et à être fidèle aux engagements qu'il aura pris avec elles. Sa conduite publique et domestique, depuis qu'il est sur le trône, pouvait faire prévoir une grande prudence, du calme, un grand désir de s'instruire des objets avant de se décider, de l'assiduité au travail, une bonté de cœur et de la simplicité marquées dans ses actions et de la fermeté dans le caractère. Mais, (sur quoi l'expérience seule pourra nous éclairerr) ce que le Roi semblerait avoir conservé de ce que l'on a pu observer jusqu'ici, c'est une grande réserve h donner lieu à pouvoir présumer avant le temps quelle pourrait être sa décision sur des objets, sur lesquels on voudrait le sonder. La contenance noble et aisée, avec laquelle il a paru les premières fois dans les occasions publiques, a surpris tout le monde, ne l'ayant vu jusqu'ici dans de pareilles occasions que réservé et presque timide. L'intérieur de la Cour est, me dit-on,
le tableau d'un bon ménage Il ne veutpas d'état séparé d'avec
la Reine, qui avait été en usage dans ce pays ci, disant ne pas vouloir se priver de sa société plus que ses occupations royales ne le lui rendraient nécessaire. Il a été prévenant envers les princes Henri et Ferdinand, ses grands-oncles, mais sans donner au premier de la marge à s'immiscer dans les affaires, à quoi il visa toujours, en laissant tomber les propos vraiment plus qu'indécents contre le duc de Brunswick et prônant les républicains, pour lesquels le Roi se sent le plus grand éloignement, ne se sentant généralement aucune inclination pour la nation française »
Ad pièce-. XV.
Mémoire: du comtes de Haug-roxtz (1).
« Il ne serait pas impossible que l'Aiigleterre. isolée, mais» tenant dans sa lutte contre son formidable, ennemi,, ne désirât, se rapprocher de la Prusse. Dans la supposition quelle. exprimât c.8i vœu, quel serait rinlérèt et la marche de celle dernière Puissance?.
« Pour résoudre la question, il. est nécessaire d'en poser una autre et d'examiner dans quelle intention, le Cabinet de Saint- James rechercherait avpc celui de Prusse des relations nouvelles..
«- L'Angleterre en les amenant se transporlerait-elle encore à. cette époque où des discussions, inutiles à rappeler,. séparèrent les intérêts des deux- Cours?
« Ou bien,, ayant pi:is son parti, sur des revers irrémédiables, et occupée seulement de ces- nouveaux dangers, ne désirerait-elle que d'être rassurée sur eaux ci?
a C'est à-dire 1,'Angl^lerre, en. se rapprochant de la Piussfi. e.n exigerait-elle l.offensive contre la France, ou seulement la sûrelé de 1 Electorat de Hanovr^e et de ses importants, débouchés en Allemagne?
« Dans le premier cas, tout examen deviendrait superflu. Le
systènaie adopté par la Prusse depuis. la. paix de Bâle est le seul
qui convienne à ses véritables intérêts. Rien au monde ne saurait
la porter à s'en écarter. Elle s'en tiendra strictement aux. eng;ai-
gements qu'elle a contractés avec la France par la. conventioni
conclue le 5 août 1796 sur la neutralité du Nord de l'Allemagne,.
tônt que de scm côté celle ci demeurerai fidèle aux siens ; et dans
l'hypothèse dès ouvertures, que Lui adresserait l'Angleterre, le
Cabinet de Berlin, décidé à ne connaître. jamais d'autre politique
que la francJîise et la loyauté, ne mettrait pas de borne à la»
sienne et croirait par là avoir plus fait pour l'amitié qu'an
aibusant l'Angleterna en lui laissant le moiodra doute sur le: degré
de coopération qu'elle, devrait attendre, de sa part.
(1) Dropmore Papevs, IV 41-43. Document que De Luc joignit au rapport qu'il adressa à lord Grenville, de Brunswick le 21 décembre 1797 et que le duc de Brunswick fil parvenir à Londres.
appendice: 588-
« Mais pour le. second cae^ ce serait celui où un point de réunion existerait eni effet et où l'une- et l'autre des Puisisanoesauraient les mêmes- dangers <à courir et les mêmes mesures: à< prendre, et c'est là la seconde inlentiion^ supposée, plus, haut,, du» rapprochement; de If iV-ngleterre:
« La Prusse ai fait, Ifei paix. Elle veut la maintenir, mais sùcfti, mais conforme'ài sa dignité et à ses. véritables intérêts.. Elle: ai vude loin la; France cambaltra les ennemis q;ui lui; restaient aprèS' elle ; et on gémissanti de voir les maux de la guerre peser encore, sur d'autres peuples, elle a. veillé tranquille à la- sûreté des siens^. C'est pour' lai miettre à Ifabni, des mêmeS' malheurs qu'elle- aistipulé; la neutralité du Nord de l'Allemagne. En prenant des- mesureS' pourelle, elle n'a pas fait moins pour l'Angleterre. Elle a sauvé l'Electoral de Hanovre, elle a sauvé le csommerce de la Grande-Bretagne et lui a rendu par là un service des plus essentiels.
« Car si les P'i^nçais s'étïiient emparés (et qui hors la Prusse leur en eût fermé le chemiffï dfes embouchures du Weser et de l'Elbe, quels débouchés restaient-ils aux Anglais avec les nations qui surtout les enrichissent ? Quelle ressource rest'aii-il' â leur Ministère pour poursuivre là terrible lutte ?
« Voilà l'objet qui pour la Prusse et l'Angleterre est également" sacré. C'est là le point où leurs politiques se tbuchent et' l'intérêt prépondérant pour lequel elles ne sauraient craindre sans que l'a nature des choses ne les rapproche incessamment.
« Les engagements les plus formels garanlissent'cette neutralité importante et il serait trop douloureux de supposer au Gou • vernement français la volonté dé là rompre pour en croire aisément le.s bruits qui l'assurent. Une perfidie pareille, si jamais le Directoire pouvait s'en rendre coupable, ne serait guère propre à lui assurer l'assentiment de là nation. Aussi' la Ptoisse est-elle^ loin d'y croire. Si cependant elle était possible, si Te Directoire se' déterminait à faire marcher ses armées sur le Hanovre et sur Hambourg, la Prusse, inébranlable jusque-là dans son système deloyauté et dé paix, déployerait là même énergie dans la carrière' sanglante, où on la forcerait d entrer et 'ne craindi*ait pas' de' mesurer l'ancienne réputation de ses armes et l'équité dé sa cause contre là bravoure dés Français et les inj us tei3 prétentions' de ses Directeurs.
a Alors naîtrait le moment, où une politique bien vue réunirait sans peine lés Cours dé Londres et de Berlïn. Al'ors l'Angleterre considérant les dangers de la Prusse même q^ui resterait seule et exposée sur Le Continent au. choc réuni deS: acmées. françaises,,
l'Angleterre, instruite que la bravoure ne peut pas tout, que l'argent est le nerf de la guerre, ne voudrait peut-être pas, par une économie mal calculée, risquer le succès de la campagne. RUe offrirait aux compagnons d'armes, que la perfidie lui aurait rendus, les seuls moyens qui leur manquent ; elle s'épargnerait, en s'empressant à le faire, les regrets tardifs d'avoir exposé à succomber le seul Etat de la part duquel elle peut s'attendre à le voir combattre pour ses intérêts. Enfin, par le moyen des subsides, elle aurait conservé son commerce et le superflu de ses richesses, en aurait sauvé la source et l'empire des choses aurait rapproché deux Puissances, sans le concours desquelles le résultat resterait peut-être bien précaire encore ».
Réponse de lord Grenville au Mémoire du comte de Haugwilz (1)
« Désirant de renouer ses liaisons avec la Prusse, l'Angleterre ne cherche nullement à entraîner cette Puissance dans des mesures ofTensives contre la France. Elle a encore moins l'intention de revenir sur les événements passés ou de retarder par des discussions, aujourd'hui très inutiles, le rapprochement qu'elle désire. L'Europe, dans sa crise actuelle, ne peut être sauvée que par une réunion des grandes Puissances, qui aurait pour objet le rétablissement de la paix générale et ensuite le maintien de la tranquillité commune et la garantie des possessions et des Gouvernements respectifs. Tant que la guerre existera partiellement, les intérêts seront divisés; tant qu'un concert général ne sera pas établi pour le maintien de la paix, rien ne pourra arrêter les desseins d'un Gouvernement qui domine par la désunion.
« C'est à la Prusse de juger combien il serait de son intérêt de contribuer dans cette voie à poser les bases d'une paix qui conserverait à l'Angleterre sa puissance maritime, seul contrepoids à celle des Français et la source principale des moyens qu'elle aurait dans la suite pour soutenir ses alliés. Cet objet ne peut être indifTérent à toute Puissance intéressée à s'opposer aux progrès des principes et des armes françaises. Sans vouloir cependant appuyer plus particulièrement sur ces points, il suffit de dire que les moyens, qu'on proposerait pour y parvenir, ne se-
(1^ Dropmore Papers, IV 58-60. Pièce jointe par lord Grenville à la dépêche de lord Grenville à De Luc, Londres, li janvier 1798.
raient pas, par préférence, ceux de reprendre l'offensive contre les Français, à moins d'une nouvelle attaque de leur part.
« Ce ne serait pas non plus le meilleur moyen de pourvoir à l'objet bien plus limité, mais cependant très nécessaire aux intérêts de la Prusse aussi bien que de l'Angleterre, celui de défendre pour le moment le Nord de l'Allemagne et de proléger les débouchés des fleuves qui transportent réciproquement les articles du produit et de la consommation de ces pays. Une politique saine et vigoureuse, un langage ferme et décidé, des préparatifs bien suivis et des explications franches et confidentielles avec les autres Puissances du Continent y contribueraient sans doute mieux que des mesures olïensives, adoptées à la hâte et sans les préliminaires que la sagesse indiquerait.
« L'Angleterre et la Prusse se concertant ensemble et établissant (si la chose est encore possible) une intelligence réelle et sincère avec les deux autres grandes Cours, on se mettrait tous les quatre en mesure de présenter à la France d'une manière imposante les bast s de la tranquillité future de l'Europe, fondée sur les arrangements quelconques qui termineraient les discussions actuelles. Au contraire, en se tenant en réserve et en méfiance les uns avec les autres, on s'expose à être toujours séparément attaqué, l'Angleterre dans sa puissance maritime et les monarchies continentales dans toutes les occasions de dispute que les entreprises, sans cesse renaissantes, d'un Gouvernement qui vise à toiit renverser, amèneront à chaque instant. Il paraît donc que ce doit être là l'objet principal de l'attention de tous les Cabinets.
« Si, dans l'intervalle, le Gouvernement hardi et remuant qui domine aujourd'hui la France, pour prévenir ces mesures et pour empêcher la réunion projetée, porte ses armes contre le Nord de l'Allemagne, il faut sans doute que la Prusse combatte pour son existence ; il importe à sa sûreté aussi bien qu'à son honneur que, sans s'arrêter aux assurances perfides de l'ennemi, elle protège les Etats qui l'avoisinent comme seul moyen de sa propre défense. Dans ce cas là elle se trouverait encore de toute nécessité en guerre avec la France, et l'Angleterre, qui serait bien loin de vouloir lui offrir des subsides pour amener les choses à ce point, serait cependant très disposée dès qu'elles y seraient arrivées, à s'entendre sur les moyens d'agir de concert et de s'entraider réciproquement. Le Gouvernement anglais trouverait dans ces circonstances et le motif et les moyens de fournir des secours pécuniaires proportionnés à l'étendue des efforts que la Prusse déployerait dans cette nouvelle lutte et aux sûretés que l'on pourrait se donner
de part et' d'autre pournepasse voir abandonné dans lessuilèset pour ne conclure aucun accommodement avec- l'ennemi que' de l'accûTd commun de toutes- les Puissanoess qui' seraient entrées dans ces engagements.
« Sur tous ces points, l'intérêt commun et' pressant amènerait" facilement des^arrangements de convenance mutuelle. Mais pour pouvoir profiter d'une pareille union, rien n'est plus impoTtanrt que de se mettre dès à présent , dans un état de défense la plus respectable; G'est là- le vrai moyen d'écarter le danger- dé lôini, le^ seul d'y parer s'ilarrive; Il n'ya-pas non plus un instant à perdpe pour s'assurer provisoirement du- secours de la Russie, qui n'est' guère moins intéressée que l'Angleterre et là Prusse à protégerle Nord de l'Allemagne ; et le danger serait déjà' surmonté si on pouvait également en faire sentir l'étendue et lés conséquences à la Cour de Vienne,, en l'invitant à se joindre à^ l'alliance projetééet'à concourir aux mesuresà prendre pour la sûreté commune de: toute l'Europe;
« C'est: dans ce sens que sont déjà rédigées toutes les instruc^ tîons des Ministres anglais aux difliérentes Cours, dont il est question dans ce Mémoire ».
Mémodre couâdentîel du comte de Haug-witz en réponse aa Mémoire de lord Grenville ( 1 ) .
(( Le Cabinet de SainlrJames ayant manifesté dans un. Mémoire confidentiel le vœu. de renouer les liaisons qui ont subsisté cidevant entre la- Prusse et l'Angleterre,, la Cour de Berlin s'empresse de répondre à cette ouverture amicale avec une entière franchise.
« Elle s-abstiendra de son côté de toute observation sur les. événements passés., Co n^est paS: le moment où il convient d'y toucher et il ne s'agit aujourd'hui que de s'occuper des intérêts: présents et futurs des deux Puissances.
« Toutefois le Roi éprouve une satisfaction secrète en se rappelant que même après l'époqjie fâcheuse, où l'intimité de' leurs relations a souffert quelque atteinte,, la Prusse, fidèle au. système que la nécessité, des circonstances l'obligeait! d'am«brasser,. n'en a, pas- moinS: continué de rendre deS' services esseu;tiels à. L'Angleterre en. stipulant une neutralité: absolue en. faveur
(1) Dropmore Papers, IV 89-91. Document annexé au rapport de D'« Eue à lord' Grenvillë. Berlin 17"février 179gi
du Nord de T Allemagne et en soutenant cette neutralité par- des mesures respectables. Mie a sauvé de cette manière l'Electorat dé Hianovre si souvent menacé d'une invasion ennemie. EUea sauvé le commerce de la Grande-Bretagne en lui conservant lies" embouchures du Weser et de l'Elbe, c'est-à dire les débouchés et' les points de communication qui lui étaient indispensablément nécessaires sous tous les rapports possibles.
« La Gourde Londres ne méconnaît pas ces avantages et après avoir consulté' plus mûrement les convenances respectives des différentes Puissances de l'Europe, elle s'est convaincue elle-même qu« la Prusse nu dbitpas se charger d'un rôle offensif dans l'a guerrecontre la France. Â*ussi le Roi est-il très décidé à s'en tenir' siin^ plemenl au système de paix et de neutralité que son Auguste- Père avait adopté. C'est le seul qui s'accorde dans les conjonctiires' présentes avec las intérêts d'e sa monarchie et avec ceux de seS' alliés. Rien au monde ne pourra l'engager à s'en écarter et ii' saura le maintenir, tant' que la République Fi*ançaise sera exacte à observer' les stipulations des traités.
« Elle vient de protester encore tout récemment à Sa MajestéT' que Ifes bruits d'un projetd'iuvasion de l'Electoral de Hanovre sont destitués de tout fondement et que la ligne de démarcation n«' sera pas enfreinte. Ilfaut espérer que ces assurances ne serontpas* démenties par l'événement et que les négociations du Congrès de Rastatt achèveront dé rendre Ih paix à l'Empii-e Germanique. Mai» si l'on pouvait supposer que le Directoire exécutif fût capable d'e' tenter une entreprise hostile contre 1 Eléctorat dfe Hanovre et les* Villes hanséatiques, la Prusse, jusque là inébranlable dkns sonsystème de loyauté et de paix, opposerait aux Français une défensive vigoureuse ; elle déployerait toute- son énergie d'ans cette nouvelle lutte et ne craindrait p^s de mesurer l'ancienne réputation de ses^ arm^îs contre l'ennemi commun. Les mesuires imposantes, qu'elle a su préparer pour la- défense éventuelle du Nord' dte FAllemagne aux premières apparences de l'approche du danger, ont pu apprendre aux Français ce qu'ils dbivent attendred'une Puissance qui- se fait un devoir religieux de remplir ses engagements, mais qui- exige aussi à cet égard la plus stricte réci^ procitu. Le Roi a l'œii ouvertsur lt)us les mouvements des armées républicaines et quels que puissent être leurs desseins, elles ne le prendront pas au dépourvu.
(( Il n'en est pas moins vrai, et la (Eonr dé Londres l'a senti la première, que si la Pi-usse devait rentrer en état de guerre contre la France, si elle devait se charger efficacement delà défense du
Nord de l'Allemagne, il serait injuste de rejeter sur elle tout le poids du fardeau. La sphère de son énergie dépendrait nécessairement des moyens qu'elle pourrait y apporter et l'Ânglelerre aurait un intérêt prépondérant à seconder les efforts du Roi.
tt Sous ce point de vue il ne se ferait aucun sci-upule d'accepter, le cas échéant, les secours pécuniaires que l'Angleterre lui propose, puisque les sacrifices qu'elle s'imposerait la mettraient en état de la préserver des dangers qui reflueraient sur elle par l'invasion du Nord de l'Allemagne. Indépendamment de la défense des Etats de Sa Majesté situés dans l'enceinte de la ligne de démarcation, la défense de l'Electoral de Hanovre et celle des embouchures du Weser et de l'Elbe feraient l'objet particulier de ses soins et ces principes une fois établis, les deux Cours n'auraient pas beaucoup de peine à concevoir des arrangements qui détermineraient l'étendue des secours pécuniaires de la Grande- Bretagne.
« En attendant, le Roi a déjà prévenu les désirs de la Cour de Londres en fournissant à celle de Vienne l'occasion de s'entendre amicalement avec lui sur la pacification finale de l'Empire Germanique. Il a mis dans ses explications toute la franchise imaginable et Sa Majesté Britannique pourra s'en convaincre Ellemême par les informations qui lui en reviendront.
« Enfin, et pour tout épuiser, le Roi n'a pas laissé ignorer non plus à la Cour de Pélersbourg les démarches auxquelles il s'est porté envers celle de Vienne. Il les a participées sans délai à l'Empereur de Russie et la réponse de ce Monarque décidera en dernier ressort du degré d'intérêt qu'il attache au sort de l'Allemagne.
« Ce cercle de communication et les explications loyales, auxquelles les Cours de Berlin et de Londres en viennent à présent, suffisent pour constater l'évidence de l'union, qui règne de fait entre les quatre grandes Puissances de l'Europe, dont les intérêts les plus précieux se réunissent aujourd'hui dans un même centre. Elles manqueraient leur but, si elles voulaient s'arrêter à des rivalités et à des petites jalousies dans un temps où tous les Gouvernements monarchiques ont une cause commune à défendre, dans un temps où ils doivent s'entr'aider et s'étayer mutuellement. Telle est la façon de penser du Roi sur la situation présente des affaires et le Cabinet de Saint James en inférera aisément que les Cours amies de la Prusse peuvent compter en pleine confiance sur les principes de Sa Majesté. Mais si l'Autriche, la Russie, l'Angleterre et la Prusse parviennent à s'entendre, si elles éta-
blissent entre elles un accord sincère, serait-ce le moment de donner à leurs liaisons une publicité, qui augmenterait infailliblement l'aigreur des Français et qui reculerait par conséquent de nouveau l'ouvrage salutaire de la paix, dont tout le monde, et l'Allemagne en particulier, a un si grand besoin. C'est à la Cour de Londres à peser la force de ces considérations et elle voudra bien se persuader que, quelle que soit la forme de ses engagements futurs avec la Prusse, ils n'en seront pas moins solides quant au fond ».
Ad pièce XVL COMTE DE KELLER
Keller (Louis-Christophe, comte de)(1757-i815) d'abord Chambellan et Conseiller d'Ambassade, Ministre de Prusse à Stockholm (1779) à Saint-Pétersbourg, puis à Vienne, fait comte en 1789, assista à l'entrevue et aux fêtes d'Erfurt et devint en 1811 Ministre du Grand-Duché de Francfort à Paris avant de représenter avec le baron de Tiirckheim l'électeur de Hesse au Congrès de Vienne.
« Je crois pouvoir vous recommander avec confiance le comte Keller, que j'ai beaucoup connu, écrivait de Berlin le 11 germinal an Yl (!'"' avril 1798) Gaillard à Bernadotte. Il est doux, honnête et son caractère autant que ses instructions le portent à vivre cordialement avec vous. Mais vous pourrez être assuré que vos liaisons avec lui seront vues d un mauvais œil par le Gouvernement autrichien. »
Le portrait que trace de lui le rédacteur d'une pièce qu'on trouve au folio 273 du volume Vienne, N*' 365 {Archives des Affaires Etrangères) est moins flatteur, mais vraisemblablement plus ressemblant. « Keller, envoyé de Prusse, accoutumé à la routine diplomatique, du reste très médiocre relativement à l'instruction et au génie, dans un état de dépendance de Thugut. »
Quelques années plus tard, un autre de nos représentants est amené par les événements à parler de Kel'er à Talleyrand.
« M. de Haugwitz, écrit-il de Berlin le 26 août 1806, a fait passer une circulaire à tous les ministres étrangers à Berlin, communication inutile dans l'ordre habituel des choses. M. de Haugwilz a eu en vue, m'a t-il dit, d'empêcher qu'on se trompe
sur l'entrée prochaine au Cabinet de M. Keller Mais il n'a pu
empêcher l'intrigue de tirer parti de cette nomination. Le bord
Kusse .affecle de se montrer sensible à l'obligeance prétendue avec laquelle le Rai, place dans le Cabinet un homme qui ne peut
%êtr:e que très.agréable à.la Cour .de Pétersbourg Le parti de
M. de JHardenberg dit que le, Roi aiété amené à comprendre gu!il .est essentiel pour ses intérêts de donner comme collègue à .un Ministre, iqui a sacrifié l'honneur de la. Monarchie aux volontés.de -la France, un ihomme qui puisse le surveiller. Des gens mieux .intentionnés se, laissent, persuader que l'unité, qui était plus que jamais désirable dans le Cabinet, est désormais rompue. C'est ainsi que tout est dénaturé et M. Lombard, qui l'avait prévu, avait employé cette considération pour détourner M. de Haugwitz de l'arrangement qu'il a fait agréer au Roi.
« Il est vrai que M. et M"' de Keller ont donné lieu précisément à l'indiscrétion des éloges que leur donnent les hommes de parti, f ui s'est lié de préférence à son retour à Berlin avec IfiSicoteries de l'Qppositton, suite naturelle d'un caractère faible qui avait besoin d'être dirigé. rM"* de Keller, liée par une foule de (bienfaits à la princesse de Holslein-Beck, qui ne se ;mêle pas de ipolitique, mais dont la. maison est, à. Berlin le quartier-général du ■parti russe, ,a pris Je ton des personnes.au milieu desquelles elle a vécu. L'un et .l'autre ont enfin 'montré ^pendant leur dernier iséjour à Berlin des dispositians très hostiles contre la France. iM. d^ Haugwilz, toujours ioipassible et bon juge du degré d'im- ,pûr.taace de chaque chose, ne s-applaudit pas moins de ce qu'il, a obtenu et veut que je regarde comme bien certain, que tout suivra autour de. lui le tour qu'iLimprimeca. »
Ad pièce XVII. .PlilNGE HEiNRI ÛE PRUSSE (1)
Aucun homme en Prusse n'a mieux mérité l'attachement de la République. De tout temps il fut à Berlin à la tête du parti français. A l'époque de la Révolution, loin de quitter un système qu'il regardait comme'leplus avantageux. pour son pays, ses idées philosophiques lui firent approuver les principes qui devaient régénérer la Trance, et la destraction de la Royauté ne détruisit pas la nécessité, évidente à ses yeux, pour la Prusse de conserver
(!') Archives -des Affairas Etrangères, Prusse, \'^o]ume 9 P° 67-CS, Mé- , moires et D.ocuments. Notes -suriquelques personnages de I^russe,.
APJœNDIQE 591
avec la Francfi des rappiortSffondés sur leurs intéBêls réciproques (ôt:SUT la .plus sage politique. Ce fut malgré .lui que son neveu, le. roi Frédéric-Guillaume II se laissa eniraîner au Congrès d^ Pillnilz et à la Première Coalition.
A cette époque, les Princes français lui envoyaient secrètement mn de leurs agents les.plus affidés pour l'attirer dans leur parti. Le -densein des Princes était ide le ,porter au tcommandement des armées, dans l'espoir que Ja consi dération dont lil jouissait ^en France,. que ses talents militaires la&sureraient, le succès de la 'Campagne et de la contre-révolution. Le ;prince Henri dédaigna celte prétendue gloire qu'on ilui (Offrait et il déclara lui-même iqu'il^employerait tout soniûrédit, pour empêcher .'la rupture entre îla Prusse et la France.
.Le prince Henri regardait la Révolution comme l'effet inévitable de la décrépitude d'un gouvernement corronoipu, du progrès général des ilumières. .Dès le commencement de la .guerre, la sagacité de son esprit et sa longue expérience des;homraes etdes choses lui firent prédire la vanité de l'entreprise qu'on tenterait, •et .lorsque les Prussiens étaient à Sainte-Menehould, lorsque dout le, monde les croyait dans :les murs de Paris, le prince Henri, seul en Prusse, disait hautement que le Roi serait obligé de faire sa retraite. H, pensait même qu'il ne pourrait le faire aussi heureusement.
Ami constant delà France, le vprince Henri (prOfita du dégoût que lies ite vers de l'armée ifaisaient éprouver au Roi, son neveu, pour lui proposer de faire avec la République une paix séparée. Qaoique le Roi n'accorde ,p.as ;à son oncle rattachemen.t et la confiance dus>à de grands services r.ejidus par lui à.la Prusse, le Prince mit uneitelle'ÔDergie, une telle suite dans ses démarches qu'il l'emporta sur le noncthreux parti qui voulait la guerre et la '-paix lut résolue. ;M. de Goltz eut flriiredu ,Roi d'aller prendre à Rheinsberg les.inatructiojis duiPrinceet leitcaité de Bâle futconiclusur les bases fournies par lui.
JDepuis ceiite époque le -prince Henri ia veillé avec «ollicitude ià la conservation de son ouvrage. Quoique sanscrédit apparent .dansle Cabinet, quoique vivaTit par choix au fond d'une retraite ■ célèbre parileigéuiede jFirédénicilI qui l'avait autrefois illustrée, il s'est opposé avec sufccès aux ennemiis de la France toutes les •foisqu'ils loiït tenté deidébruire la bonne intelligence lentre les deux pays.
Le prince Henri oflre un exemple frappant de ce que peut à ihiiseuljle igénie diun Ihomine fd'iEtatet de l'influence Inévitable
des lumières générales sur les opérations d'un Gouvernement. Environné de tous les obstacles, sans ce qu'on appelle crédit à la Cour, mal pour la plupart du temps avec les Rois, ses neveux, livré aux seuls moyens de sa tête, il a plus fait pour eux que tout autre avec les ressources les plus étendues.
Le prince Henri s'est si hautement prononcé pour la France qu'il est devenu l'objet de la haine de tous ses ennemis. Les émigrés ont signalé leur ingratitude envers lui. Sans aimer et partager leurs principes, il avait prodigué ses bienfaits à des hommes à qui il avait connu autrefois une grande fortune. Les émigrés ont oublié les bienfaits et n'ont plus vu que la différence d'opinion.
A l'amour d'une sage liberté le prince Henri joint l'énergie de catactère nécessaire pour arriver aux grandes choses. Aussi heureux politique que grand général, il n'eut jamais que des succès dans des carrières si différentes. Le Roi, son frère, quoiqu'un peu jaloux de ses talents, quoique portant peut-être avec peine le poids de la reconnaissance qu'il lui devait, ne fit jamais rien d'important, soit en paix, soit en guerre, sans le consulter et sans le charger même des plus difficiles opérations. Frédéric regardait son frère comme le meilleur général et le plus habile négociateur de ses Etats.
Peu d'hommes de la classe du prince Henri sont aussi instruits que lui. Aucun peut-être ne sait mieux l'histoire... A tinc grande mémoire, à l'esprit le plus brillant, il joint une amabilité et une aménité bien rares. Sa conversation est pleine d'agréments et d'instruction.
A côté de tant de qualités aimables, le prince Henri s'est laissé dominer par un délaut qui a été pour lui la source de beaucoup de chagrins, celui d'accorder une confiance illimitée à des hommes qui, ne la méritant pas, en abusent indignement
Ses ennemis l'ont accusé d'ambition, et c'est le moyen dont ils se sont servi pour l'éloigner des affaires. Mais si jamais il désira une grande influence, ce ne fut que pour le bien de sa patrie, dont il connaissait parfaitement les intérêts et qu'il voyait déchoir si rapidement depuis la mort de son frère. Ayant pour lui une grande expérience, sûr de ses moyens et convaincu de la nullité de la plupart des Ministres, le prince Henri témoigna, peut-être avec une franchise trop entière, son mécontentement de voir la conduite de l'Etat confiée à des mains malhabiles et que souvent on a pu croire perfides.
Le Directoire rendit d'ailleurs pleine justice au prince Henri.
APPENDICE o!^3
On peut s'en convaincre en lisant ces quelques lignes de l'Instruction que le Département donnait à Siéyès lors de son départ pour Berlin
« Le citoyen Siéyès trouvera à Berlin quelques hommes sincèrement attachés au parti français et à la tête desquels il faut placer le prince Henri, qui dans toutes les circonstances a témoigné hautement son opinion contre les intrigues, qui tendaient à désunir la Prusse et la République. Malheureusement il est connu que son crédit n'est pas au niveau de sa bonne volonté et que lui-même il compromet souvent son influence ou par ses bouderies ou par ses indiscrétions. L Ambassadeur de la République aura soin de réitérer à ce prince les assurances d'estime et d'intérêt que le Directoire exécutif lui a constamment fait transmettre. » (1)
Peu de temps auparavant, le prince Henri avait une fois de plus plaidé à Berlin la cause de l'alliance française.
« Le prince Henri, mandait, le 15 vendémiaire an 7, Parandier à Talleyrand, a reçu une réponse à son Mémoire sur les dangers de la neutralité de la Prusse. Celte réponse ne lui vient pas du Roi, mais du comte de Haugwitz. 11 l'assure que la Prusse n'entreprendra jamais rien contre la République française, mais lui fait entendre que le Roi est intentionné de n'entrer dans aucune négociation qui pourrait donner trop d'ombrage aux deux Cours impériales, la Prusse ne se trouvant pas en mesure pour leur faire face en cas de mésintelligence Irop marquée (2) >>...
Près de deux ans auparavant, Reinhard avait éclairé le Département sur la valeur assez restreinte des services qu'on pouvait attendre des sentiments nettements francophiles du prince Henri.
« Le prince Henri n'est plus que l'ombre de l'homme célèbre d'autrefois, tant que Frédéric II pouvait encore lui prêter quelques rayons de sa propre grandeur. Une vanité très visible a l'apparence du mérite et hors quelques hommages légers que le Roi et ses créatures offrent à sa vanité, ce prince ne jouit d'aucune influence » (3)
Quelques mois plus \ tard, dans une dépêche à Thugut en date du 20 juin, le prince de Reuss constatait de son côté l'insuccès des efïorts tentés parle prince Henri, désireux de jouer auprès
(1) Archives des Affaires Ef/'angéres. Prusse. Mémoires et Documents, Volume 9. V 61-f;2.
{Tj Archives des Affaires Etrangères, Prusse. Volume 22'i f° 43 N* "4 Parandier à Talleyrand. Berlin 15 vendémiaire an? (6 octobre 1798).
(3) Ibidem. Prusse. Mémoires et Documents, vol., 9 î* 16 Reinhard au Dôparlement. Altona 11 nivôse an V (10 janvier 1797).
STAMPORD 38
de celui qui n'allait pas tarder à monter sur le trône le rôle qui lui avait été refusé par Frédéric-Guillaume II.
« Le prince Henri, toujours actif et ne faisant jamais rien, toujours occupé à se faire valoir et condamné toujours à la même nullité par le souverain et par les Ministres qu'il accable de Mémoires que personne ne lit, est venu ici dans le dessein évident de constater l'état du Roi et d'essayer son crédit sur l'esprit du Prince Royal, dont il voudrait devenir le Mentor. Malheureusement que tous deux, le voyant du même œil, lui ont fait le même accueil, de façon qu'il s'en retournera avec la conviction que son règne, qu'il croyait voir approcher, ne viendra jamais (1) »
« Le prince Henri est mort le 15 de ce mois (Thermidor an X 3 août 1802), le jour même oîi la Prusse recueille les fruits de l'union qu'il avait toujours conseillée, écrivait le 7 août Bignon à "Talleyrand (2) en lui envoyant copie de l'épitaphe gravée sur la Pyramide, que le prince avait fait élever à Rheinsberg aux guerriers qui s'étaient distingués dans la Guerre de Sept Ans et où il venait d'être enterré.
Jeté par sa naissance
Dans un tourbillon de noire fumée,
Que le Vulgaire appelle
Gloire et Grandeur,
Mais dont le Sage connaît le Néant,
Exposé à tous les maux de l'humanité,
Tourmenté par les passions des ...itres,
Agité par les siennes,
Surtout exposé à la calomnie,
En hutte à l'injustice
Et accablé encore par k perte
De parents chéris.
D'amis sûrs et fidèles.
Mais aussi souvent consolé par l'amitié,
Heureux dans le recueillement de ses pensées,
Plus heureux
Quand ses services purent être utiles à sa patrie
Ou à l'humanité souffrante,
Tel est l'abrégé de la vie de
Henri-Frédéric-Louis,
Fils de Frédéric-Guillaume, roi de Prusse
et de Sophie-Dorothée, fille de George, roi de la Grande-Bretagne.
(1) Cf. B AiLLKV. Preussen undj^rankreich, etc. etc., I. 535.
(2) Prusse. Volume 230 n" 57 F* 483.