‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 69 sur 171 · LES JACOBINS ET LE PREMIER CONSUL · texte numérisé non relu

LES JACOBINS ET LE PREMIER CONSUL

36 février 1800.

Les Jacobins et le Premier Consul.

Les espérances des Bataves,

Des personnes liées avec les Jacobins en France et venant- de ce pays me disent qu'on n'y pardonnera jamais au Premier Consul le 18 brumaire. Les ménagements, qu'il a eus pour ses ennemis, m'a dit mon Jacobin, sont une preuve de leur nombre et de leur force. On s'est concerté et préparé sur le piège qu'on lui a tendu et même sur le moment fixée pour sa chute. Les Jacobins ont craint pendant quelque temps l'armée ; mais ils sont actuellement tranquilles de ce côté. Le Corse, c'est ainsi qu'ils le nomment toujours, est arrivé d'Orient, lïmagination pleine d'esclaves soumis et obéissant au moindre coup d'œil de leurs maîtres. Il a suivi la même marche vis-à-vis des soldats français et il est aujourd'hui un général peu aimé. Mon Jacobin prétend que la partie est bien liée et tous les membres bien unis et il assure que l'été ne se passera pas sans qu'on ait renversé le trône de cet usurpateur.

Ce récit, confirmé par d'autres lettres confidentielles, prouve qu'il existe en France un parti occupé à saper le Gouvernement actuel et un parti d'autant plus dangereux qu'un grand nombre de conjurés occupent les places et les emplois. Le soin, que prend maintenant Buonaparte pour écarter quelques membres, le mécontentement, qu'il a marqué de quelques nominations, prouvent qu'il est travaillé d'inquiétudes.

Rien de nouveau du Brabant ni de la Hollande. Les Bataves s'accoutument petit à petit au bât qu'on leur fait porter et se flattent que la paix, qu'il croyent prochaine, améliorera leur sort et amènera une amnistie générale et le rétablissement, au moins en grande partie, des personnes que la révolution a éloignées. Je crois cette idée fondée, ayant vu une lettre ministérielle écrite de Berlin absolument dans ce sens.

GÉNÉRAL DE STAiMFORD AU DUC DE BRUNSWICK (1)

S. L n. d. (Berlin],

Entretien avec Haugwitz. — Projet qu'il prête à Bonaparte. — Les rapports de Frédéric-Guillaume III avec ses Ministres. — La paresse du Roi. — Beurnonville et le Roi.

J'ai eu un long entrelien avec M. de Haugwitz, dont je rendrais compte avec bien du plaisir, à Votre Altesse Sérénissime, s'il y avail de la satisfaction à rapporter les paroles d'un homme, dont les paroles sont constamment en contradiction avec ses actions.

M. de Haugwitz commença par me demander avec beaucoup d'intérêt des nouvelles de la santé de Votre Altesse Sérénissime. Sur ce que je lui dis qu'elle m'avait semblé telle à mon départ de Brunswick qu'on pouvait le désirer, il m'en témoigna sa grande satisfaction en ajoutant ces mots : « Nous avons plus que jamais besoin de lui ».

« Plus que jamais ? repris je. Comment, Monsieur, aujourd'hui « que la France désire la paix et toute l'Europe la désire avec « elle ? >)

« Croyez-vous, me demanda-t il, que le désir, du côté de la « première, soit sincère ? »

« Je sais du moins que la paix lui est nécessaire, répondis-je. »

Là-dessus, M. de Haugwitz entrant en matière et moi soutenant ma thèse, il me dit sur l'état de la France, sur le dessein très manifeste de Bonaparte de brouiller les Cours, sur les projets très probables qu'il fonde sur ces brouilleries, tout ce qu'à mon avis il y a de plus vrai et de plus sensé à dire et à penser sur ces objets, de sorte que, ne trouvant à la fin plus rien à lui objecter, je lui dis : « Sans doute. Monsieur, êtes-vous mieux en état que « moi de juger de ces choses, et s'il est vrai que Bonaparte ne « cherche qu'à diviser les Cours, vous devez naturellement vous « en apercevoir ici par les mouvements que se donne Beuraon- « ville ».

« Très certainement m'en aperçois-je, me dit-il, car tout récem- « ment encore il voulut me persuader qu'il était de l'intérêt de la

(!) R. 0. F, O. 95.6. Vraisemblablement dans le courant et ver.s la fin de mars.

LES PROJETS DE BOXAPAUTE 1) APHÈS IIAUGWITZ "^17

« Prusse de se joindre à la Russie pour obliger la Cour de Vienne « à rétablir le roi de Sardaigne et de porter même, à cette fin, « une armée sur les frontières de la Bohème (1). Mais je lui ai « répondu que la Prusse avait un intérêt plus direct à voir la Hol- « lande rendue à son indépendance et la rive gauche du Rhin à « ses légitimes Souverains qu'elle n'en avait au rétablissement du « roi de Sardaigne qui n'éprouverait pas de grandes difficultés, « quand les intérêts de l'Allemagne et de la Hollande seraient « une fois ajustés ».

Vous conviendrez, Monseigneur, qu'on ne saurait mieux parler. J'aurais pu demander : « Et que fait la Prusse pour parvenir au « but qu'il lui importe si évidemment d'atteindre ? » Mais je ne voulais pas l'effaroucher par une question qui pouvait le disposer à m'éviter à l'avenir, car, si j'en crois M. de Luc, je suis tout à fait dans les bonnes grâces de ce Ministre, son ami, qui me paraît au reste avoir perdu un peu dans l'opinion du philosophe, puisqu'il m'a assuré l'autre jour que c'était un homme sans caractère.

(1) Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son et les dépêches de Heurnonville en rendaient un tout différent : « Selon M. de Haugwilz, le l'.ibinet de Pétersbourg ne veut plus rien tenter de concert avec l'Au- I riche et s'est absolument séparé de cette I^uissance, quoiqu'elle eût donné une espèce de satisfaction à l'insulte fai'e au pavillon russe à Ancône en destituant le Général (Frôlich) qui y commandait. » [Beurnonville à Talleyrand, Berlin, 1" germinal an VIII ('22 mars 1800).

« Le Roi, écrivait-il le lendemain, a chargé M. de Haugwilz d'expri- « mer au Premier Consul sa gratitude pour la preuve de confiance que '( la République lui a donnée en l'appelant à la médiation de la paix. « Mais il attend l'explication de la Russie sur les premières ouvertures « qui lui ont été failes. Le b:iron de Kriidener a déjà reçu l'accusé de « réception de sa dépêche avec l'assurance qu'on répondrait incessam- " ment à son contenu. Li Prusse ne pourra préciser sa détermination ' qu'autant qu'elle sera certaine du concours de la Russie » « D'après

ces deux conférences, ajoute Beurnonville, il me semble que la Prusse <( travaille d'assez bonne foi à détacher la Russie de la Coalition, mais « que, si elle concourt à la pacification, elle se propose pour but une paix « qui rétablisse à peu près l'ancien état de choses en Europe ; quç, si « nous n'obtenons pas des avantages marqués dans cette campagne, on (c insistera sur la restiiution de tout ce qui dépend de l'Empire Grerma- •' nique ; que la Prusse non seulement demandera le resserrement de nos '< frontières, mais qu'elle portera le Cabinet de Saint-Pélersbourg à exiger « les mêmes conditions. Il est évident aussi que M. de Jlaugwitz veut « se saisir des négociations avec la Russie et qu'il nous empêchera, « autant qu'il dépend de lui, de traiter direclement avec la Russie ».

(Prusse, volume 228. Dépêches chilTrées, n"' 24 et 25, f'^ 7, 11 et 12).

Marengo et Hohenlinden allaient se charger de mettre une fois de plus les choses au point, et obliger certains hommes d'Etat prussiens et russes à attendre des temps meilleurs et à renoncer pour le moment à la réalisation de leurs désir?»

348 LE GÉNKHAL DE STAMFOIU)

M. de Haugwitz voit très rarement le Roi. Sa Majesté le tient éloigné de Sa personne le plus qu'Elle peut (l).

Tout ce qui a rapport aux affaires de l'intérieur est mis sous les yeux du Roi par Behm (2) et ce qui concerne les affaires extérieures est rapporté par Lombard (3).

(1) « Voici des renseignements très exacts que je me suis procurés sur « l'intérieur du château, lit-on dans une dépêche qu'Oito avait adressée à « Talleyrand quelques mois auparavant, le 3 N'endémiaire an VIII (25 sep- « temhre 1799). — Le Roi a une confiance extrême et illimiîée en M. de « Kôkeritz. dont la droiture et les sentiments personnels s'accordent « avec ceux du Monarque.

« M. de Zastrow est très e.stimé et devenu nécessaire par son assiduité « et s«s talents ; mais il n'est pas aimé et il règne entre les deux favoris « une jalousie, qui pourra avoir des suiles d-ésagréablcs.

« M. de Haugwitz, ami de Zastrow, craint l'influence de M. de Kôke- « ritz eï le ménage beaucoup. Il n'est pas aimé du Roi; mais on estime « ses talents et son expérience et il n'y a pas dans la carrière diploma- « tique un homme assez fort pour le remplacer.

« M. Lombard, secrétaire intime du Roi, fait des progrès rapides dans « l'opinion du Monarque et sa-ns pouvoir aspirer à la place de Ministre, il « pourra devenir sous peu un personnage plus important qu'aucun des « membres du Cabinet. Il joint à beaucoup de talent une grande assiduité « et une simplicité de mœurs qui plaisent au Roi.

« Le Monarque lui-nîême est ferme dans ses [résolutions et très jaloux « de son pouvoir. Les mécontents appellent sa fermeté: entêtement. Mais « l'observateur impartial doit rendre justice à sa pénétration, ù son bon « sens et, à une sorte d'instinct qui l'a toujours fait marcher dans la bonne « route malgré les inaigues de toute espèce que l'on fait jouer automr « de lui. Sa persévérance est d'autant plus louable qu'elle le met cons- « tamment en opposition avec la Reine, pour laquelle il a d'ailleurs la « plus grande alïection ». {Prusse, vol. 226, Dépêche chiffrée n* 15, f* 5-6).

« Je dois faire prochainement la connaissance de M. Lombard qui « paraîL le désirer aussi. Il a été mon prisonnier en Champagne eî se « souvient de la manière dont il fut traité. Je le fis rendre immédiate- « ment au feu Roi, dont il était le secrétaire » {Ibidem. Dépêche chiffrée n° 15, î' 29. Beurnonville à Talleyrand). Berlin, 6 ventôse an VIII (25 février 1800).

(2) Stein reconnaît que Beyme (Behm) était un homme de sens et un jurisconsulte distingué, mais il lui reprochait « sa présomption, son igno- « ranoe en matière d'économie politique et surtout ses relations avec « LonTbard qui exerçait sur lui une désastreuse influence. Car, ce Lom- « bard est aussi impotent d'esprit que de corps. La débauche détruit en « lui le sens moral et il est arrivé à une indifférence complète sur le bien « et le mal. Dans une crise, dont les sociétés modernes n'offrent point « d'exemple, la conduite des affaires est confiée aux mains impures d'un « rimailleur français, d'un joueur, que les suites de son libertinage ont « privé de la moitié de ses membres. » (Mémoire de Steuî, intitulé : Réorganisation de l'organisation vicieuse du Cabinet actuel et de la nécessité de former une Conférence des Ministres).

(3) Quelques semaines plus tard, Beurnonville complétait dans sa dépêche du 6 floréal an VIII (26 avril 1800) les renseign»mehts qu'il avait trectieillis sur Lombard et ses appréciations sur son caractère et son Influence.

« M. Lombard a de l'ambition, mais il n'ose prétendre au Ministère. On

BEURNONVILLE ET FnÉDP:nTC-GtnLLAUME 111 319

Ces dernières sont communiquées en gros, et seulement de temps à autre à M. Alvensleben (l), pour que du moins celui ci ne paraisse pas dans la machine comme une roue tout à fait inutile. Cet arrangement convient à la paresse du Roi et de son Ministre, et celle du Roi va au point qu'il déteste, dit-on, le Ministre de Schulenburg, parce qu'il s'est réservé un jour de la semaine, où il rend compte, en présence de Sa Majesté, des aflaires de son administration.

Beùrnonville a reçu ces jours-ci un courrier de Paris et il a couru aussitôt chez Behm, Lombard, Zastrow et Kôkeritz, à qui il a dit : « On m'a demandé quelle était la base que nous propo- « sions pour une paix. Eh bien ! je vous autorise maintenant à « l'articuler. La voici : Le rétablissement du Roi de Sardaigne, « l'indépendance de la Suisse et de la Hollande, bien entendu « que ces Etats adopteront une forme de gouvernement qui ne « donnera aucun ombrage à la France. »

Il a ensuite, comme c'est sa coutume, assailli le Roi pour l'entretenir de cet objet et on dit que Sa Majesté, fatiguée enfin de ses longues importunités et en ayant pris de l'humeur, l'a renvoyé à son Ministre. Quoique cela se soit passé il y a six jours, il n'a pas encore été chez ce dernier et je sais de très bonne part qu'il a dit depuis : « On ne veut pas ici s'entendre avec nous, mais quand « nous aurons fait la paix avec l'Autriche et qu'on verra quelles « en sont les suites, on s'en repentira »

Quelque incroyable que tout cela doive paraître à quelqu'un

« lui a insinué qu'il devrait proposer au Roi de former un Conseil d'Etat. « Il en serait naturellement le Secrétaire et obtiendrait ainsi la princitt pale influence. On dit qu'il a goûté celte idée et qu'il s'en occupe. Peut- « être sortirons-nous alors de l'inertie absolue où nous tient M. de Haug- « witz. M. Lombard est assçz bien disposé pour nous. C'est un homme « de plaisir. On le dit joueur. Il est fâcheux qu'on m'ait retiré les fonds « mis à la disposition de M. OUo. J'aurai peut-être l'occasion de lui

« rendre quelques services qui auraient pour nous leur utililé »

[Prusse, Vol.2î7. Dépèche chiffrée n- 34, f» 86. Beùrnonville à Talleyrand).

(1) Alvensleben (Philippe-Charles, Comte d') (1745-1802). Référendaire à la Cour des Comptes de Berlin (1771). Chevalier d'honneur de la princesse Ferdinand de Pt-usse (1774). Envoyé extraordinaire près l'Electeur de Saxe (1775), p.tssa en 1782 une Convention secrèle avec cette Cour, auprès de laquelle il resta accrédité jusqu'en 1787. Ministre à La Haye (1788) il signa le 18 juillet la Convention de Loo avec lord Malmesbury, passa presqu'aussitô: à la Lég'ation de Londres qu'il quitta sur sa demtuide en 17*JÛ. Ministre d'Etat et de Cabinet en mai 1792, fait comte en janvier 1800, il avait publié en 1791 un ouvrage intitulé: Essai d'un tableau chronologique des événements de la guerre depuis la paix de Mûnsler jusqu'à celle d'Hubertsburg.

qui n'est pas sur les lieux et qui ne connaît ni les personnes qui agissent, ni les motifs qui les font agir, tout s'explique cependant très bien, quand on sait que Beurnonville est un hâbleur, qui passe par dessus toutes les formes usitées parce quil les ignore et qu'il n'a aucune connaissance des affaires et que le Ministère, ou pour mieux dire M. de Haugwitz, se conduit d'après les maximes que le Roi lui a prescrites, en vertu desquelles il peut agir, comme bon lui semble, pourvu qu'il ne compromette pas Sa Majesté.

Par tout ce que je viens de dire. Votre Altesse Sérénissime verra clairement que le Roi sommeille sur sa neutralité, comme sur un lit de repos et quon lui donne le change par la suppression certaine de ce qui fait la question.

^'. /. n. d. H) Note relative à la nouvelle coalition. — Questions à poser.

1" Sous quelles conditions la nouvelle coalition se formerat-elle ?

2" Âura-t-elle pour objet de délivrer l'Empire et de faire rendre la rive gauche du Rhin en abandonnant les Pays-Bas, le pays de Luxembourg et les intérêts de la Maison d"Orange, tout comme l'Italie, à l'ennemi?

3° Y joindra-t-on les intérêts de l'Angleterre ?

A" Persistera t-on en revanche dans le dessein de renfermer la France dans ses anciennes limites en tâchant de faire abandonner la Hollande à son propre sort?

5" Ou bien veut-on reprendre la première idée du rétablissement de la Royauté en France et du Stathoudérat en Hollande en y joignant la cession de toutes les conquêtes faites par la France?

6'' Jusqu'à quel point voudra-t-on rétablir les affaires en Italie après les cessions faites par le roi de Sardaigne au moyen desquelles l'Italie est ouverte à la France?

7" Comment considérera-t-on toutes les paix particulières qui viennent d'être faites et les cessions à la France qu'elles ont exigées?

8° Sera-ce l'Angleterre qui fournira les frais à la Russie, à l'Autriche et à la Prusse pour cette nouvelle coalition ?

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