‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 68 sur 171 · OTTO ET LA PROPAGANDE · texte numérisé non relu

OTTO ET LA PROPAGANDE

« Lorsqu'en thermidor dernier, mande de la Haye le <' 16 nivôse an VIII (6 janvier 1800) Otto à Talleyrand, « j'écrivis au citoyen Siéyès, membre du Directoire Exécutif, « qu'une somme de 200.000 francs pourrait produire un « gros résultat à Berlin, il y avait lieu de croire que « l'Empereur Paul, après le rappel de son ministre (Panin) « se brouillerait avec la Prusse et qu'un sacrifice, qu'on « aurait fait à propos en faveur de quelques individus « influents, servirait à élargir la brèche et à former une « division dans le Nord de l'Europe.

« Mais Paul se borna au rappel de son Ministre et les « succès prodigieux de la coalition en Allemagne et en " Italie firent tomber notre crédit au point que, loin de « songer à une alliance éventuelle avec la France, le comte « Haugwitz crut devoir saisir le moment pour servir le parti « anglais en faisant passer le Rhin à farmée de démarcation « sous prétexte de couvrir les ci-devant provinces prus- « siennes, mais en efl"et pour animer le parti d'Orange par « l'espoir d'une puissante coopération de la part du Roi. En « moins de quinze jours je fus abandonné par tout le monde, « et les fonds, que j'avais demandés pour agir offensive- « ment, me devinrent nécessaires pour la défensive. Le « principal agent de M. Haugwitz eut l'imprudence de me « déclarer qu'à moins de 20.000 francs payés sur-le-champ, « il ne se mêlerait plus de nos affaires. Je marchandais beau- <( coup et la somme fut réduite à 10.000 francs.

a Je parvins à obtenir une audience avec M. Lombard, le « Secrétaire intime du Roi, dont je vous ai rendu compte « dans le temps. Getteentrevueet quelques autres moyens in- « directs ont neutralisé les elïorts de nos ennemis. J'ai gagné « du temps, on n'a pas passé le Rhin et peu après les « succès de Masséna et de Brune ont convaincu M. Haugwitz « lui-même que son système de temporisation lui avait « épargné une guerre ruineuse »

Telle était peinte sous ses véritables couleurs la situation au moment où Stamford reprenait en toute franchise la conversation, non plus avec le ministre de Russie, mais avec son ami particulier, le comte Panin.

306 LE Gt;NÉI\AL DE STAMFORD

(Vers le commencement de 1 800).

ËfTet produit en Allemagne par lé 18 brumaire. Un rapport de Sàndoe-Rollin. Exposé du plan d'opérations qu'il espérait voir adopter. Conduite à tenir à l'égard de l'Autriche.

J'ai fort bien reçu la lettre dont vous m'avez honoré en date du

4 de ce mois Si je continue aujourd'hui de vous entretenir des

affaires générales, vous voudrez bien, mon cher Comte, regarder ce que j'aurai l'honneur de vous en dire comme une suite de nos entretiens du temps passé où je vous parlais avec une entière confiance, parce que je savais que c'était au Comte de Panin, et non au Ministre de Russie que je m'adressais et que, quand il arrivait que ce dernier m'écoutât, l'autre savait toujours distinguer ce qui pouvait sortir de son cabinet et ce qui devait y rester enseveli.

Lorsque j'eus l'honneur de vous adresser ma lettre en date du 3 novembre, nouveau style, la révolution, qui s'est faite dans le Gouvernement français, n'avait pas encore eu lieu. Cet événement a produit à Berlin et chez tous les princes de l'Allemagne du Nord uhe grande diversité d'opinion (2), mais, à ce qu'il parait, nul changement dans leur détermination, si ce n'est qu'il peut avoir affermi quelques-uns dans leur inaction.

Plusieurs d'entr'eux se plaisent à croire à la possibilité d'une pacification générale (3j, parce qu'ils regardent le nouveau Gou-

(2) A propos de l'état de l'opinion à Berlin, voici ce qu'en disait Dnroc datts un de ses rapports à Bonaparte, de Berlin le 5 décembre 1799:

« Nous n'avons ici contre nous que la haute noblesse. Le Roi, son

« armée eî le peuple aimelit et estiment la 'France. L'àrinée est contente « de nos succès et des revers de nos enhemis, particulièrement de ceux « des Russes et des Autrichiens..,.. Le Roi est militaire, économe, popu- « laire.el très aimé »

Et dans une autre lettre du même jour, il ajoute : « Le Roi aime l^eau- « coup le militaire ; sa seule passion est de faire exercer des troupes qui « sont très bteh composée^. Je crois tjiie le soldat a plutôt de l'apparence « et ïtu'il rïïanque tout à fait de nerf et d'inîellia:ence. »

[Archives Nationales A. F., IV 1G90. — Cf. Bailleu, Op. Cilata. 1,514.

(3) Au cours de l'entretien que Beurnonville eut avec Z^sfrôw vers la fin de janvier sur les possibilités de paix, celui-ci lui avait parlé en faveur de l'indépendance de la Hollande, à la tète de laquelle on aurait replacé

LE DIX-IIL'IT BRUMAIRE, I.'aLLEMAGXE ET LA PRUSSE 307

vernement français assis sur des bases tellement solides qu'il ne pourra plus être ébranlé. D'autres, sans augurer rien de favorable sur sa durée, pensent que si ce Gouvernement se voit forcé à continuer la guerre, il la poursuivra avec une force irrésistible de sorte que les uns et les autres trouvent dans leurs opinions des motifs et des causes pour temporiser.

La Prusse en particulier, penche tanlôl vers l'une, tantôt vers l'autre de ces deux opinions. File ne voit la France et les scélérats qui la gouvernent, ou plutôt la tyrannisent, que comme il plaît aux démocrates et aux Jacobins de Berlin, et surtout à son Ministre à Paris, de la lui représenter.

J'ai vu, ces jours passés, un rapport que je suppose avoir été fait par ce dernier (car on n'a pas voulu me dire qui en était l'auteur) où la nouvelle Constitution française, cette production de l'infâme Siéyès et de l'aventurier Buonaparte, était appelée une heureuse solution du problème difficile d'un Gouvernement, démocralique dans ses bases, mais puissant dans son action au dehors et vigoureux ainsi que respectable dans son centre.

Queljugement doit-on porter d'un Roi et de ses Ministres, quand ses envoyés aux Cours étrangères osent lui écrire de pareilles impertinences? — Quel est le Ministre bien pensant qui, en faisant un rapport à sa Cour de ce qui vient de se passer à Paris, ne fasse pas en même temps cette réflexion qui se présente si naturellement à l'esprit qu'il est impossible de la passer sous silence, savoir : qu'il n'est pas croyable que Buonaparte^ aujourd'hui Premier Consul de ce Caméléon de République Française, se conservera longtemps dans cette place qui lui donne un pouvoir presque égal à celui des Rois, parce qu'il n'est pas dans la nature du cœur huïnain qu'il y soit vu sans jalousie et sans envie par un Masséna, un Âugereau ou un Moreau et tant d'autres, qui certainement ne le cèdent, ni pour le courage et l'audace, ni pour les talents à cet échappé d'Egypte, qui s'est constitué l'arbitre souverain de leur sort.

Mais laissons là la Prusse. Elle est entourée de trop de prestiges

le prince d'Or;mge. Beurnonville av;iit rejeté cetie idée, en faisant valoir que le prince d'Orange était par trop dévoué à l'Angleterre, mais il avait iuit entendre qu'on l'indemniserait « surtout en considération de la Prin- « cesse, sœur du roi de Prusse ».

Zastrow n'avait pas caché à Beurnonville qu'à son avis on devait donner la rive gauche du Rhin à la France, mais qu'en revanche elle devrait j-enoncer à Kelil, Castel et Ehrenbreitstein, clefs du Rhin sur la rive droite.

(Cf. Prusse, Vol. 2-26, n" 7, f 24.V247. Beurnonville à Talhyrand, Berlin il pluviôse an VIII (30 janvier l^(t ).

qui prolongent son sommeil, pour que nous puissions nous flatter encore de la réveiller. Appliquons-nous à connaître les moyens qui s'offrent à nous pour tirer d'afïaires sans le concours de cette Puissance, dont l'histoire tracera un jour la honte, en même temps qu'elle tracera la gloire de votre Souverain, qui a entrepris de sauver l'Europe malgré les Rois qui semblent avoir pris à tâche de la perdre.

Je n'ose en ce monient vous assurer que les dispositions de l'Electeur de Saxe soient encore les mêmes qu'il y a un mois Je crois m'apercevoir que, sans espérer rien du changement survenu en France, ce Prince juge que le moment actuel n'est pas celui de se prononcer pour un parti différent de celui qu'il a suivi. Si telle est son opinion, je ne crois pas qu'on doive le presser de se prononcer et encore moins chercher à entamer une négociation, avant qu'on se soit assuré de ses véritables intentions et de celles de Vienne. Car si on venait à s'apercevoir à Berlin qu'on fait des démarches pour enlever à la Prusse les princes qu'elle a la prétention de regarder comme ses protégés, elle chercherait indubitablement et réussirait peut-être à en prévenir l'eff'et Du reste, je me persuade que l'argument le plus puissant qu'on puisse employer pour déterminer la Cour de Dresde à sortir de son inaction, c'est de lui présenter l'appui d'une forte armée, en flattant à côté décela l'amour- propre de l'Electeur, qui est un prince plein d honneur et d'ambition et sera par là même plus sensible à l'honneur de se voir recherché par votre Souverain.

Si la Cour de Vienne pouvait être déterminée à se concerter avec les Alliés sur un plan général de campagne pour cette année, qui ne serait pas, comme celui de l'année passée, calculé uniquement d'après les vues de son intérêt personnel, voici en gros, d'après mes faibles lumières, celui dont je croirais pouvoir me promettre le succès le plus heureux.

Il y aurait au printemps prochain, en Bohême, une armée russe, forte de 60.000 hommes et ce serait au moment où elle commencerait à se rassembler qu'on négocierait à Dresde et à Cassel et près des autres princes de Saxe et de Hesse pour les engager à joindre leurs troupes à celles de la Russie, ce qui composerait une armée de 100.000 hommes et au-delà si, un peu plus tard, les troupes hanovriennes venaient s'y ajouter. Cette armée, dont je suppose que M. de Souvorow aurait le commandement, marcherait sur Mayence et arracherait aux Français cette clef de l'Empire.

On me fera peut-être au sujet de cette entreprise la même objection qui me fut faite l'an passé à l'occasion d'une lettre adressée à M. Grenvilleet dont je crois avoir laissé une copie entre vos

PLAN D'oi'KUAriOiN'S l'HOPOSi^ PAH STAMFOUD 309

mains (1). On me répondit alors que l'impossibilité de fournira l'armée russe un parc de grosse artillerie suffisant pour entreprendre un siège de cette importance ne permettait pas de penser à une pareille entreprise. Mais j'avais cru alors, ce que je crois encore, qu'on trouverait dans les arsenaux de Dresde, de Cassel et de Hanovre de quoi lever cette difficulté, surtout si la cour de Vienne consentait à suppléer à ce qui manquait.

Cependant, mettons le cas que ce siège présente trop de difficultés... M. de Souvorow pourrait peut-être se contenter de laisser devant Mayence un corps de 30 à 40.000 hommes pour sa communication avec l'armée de l'archiduc Charles agissant sur le Haut- Rhin et en Suisse, et se porter avec le gros de ses forces sur Dusseldorf. Si, après qu'il se serait rendu maître de cette place, une armée anglaise de 20 à 30.000 hommes se trouvait avoir effectué une descente dans les provinces de Frise et de Groningue et avoir soumis ces deux provinces de manière à pouvoir pénétrer jusqu'à Arnhem et Nimègue dans la province de Gueldre, il semble que rien n'empêcherait ce général de se porter avec son armée à travers le pays de Juliers sur la Meuse. H est à prévoir qu'il y rencontrerait de grandes facilités pour s'emparer des places sur cette rivière et que possédant une libre communication avec l'armée anglaise, agissant de concert avec elle, il opérerait enfin la délivrance de la Hollande (2).

Si l'on jugeait trop hasardeuse la marche sur la Meuse, la jonction avec l'armée anglaise pourrait se faire, cette armée traversant l'évêché de Munster, ce qui supposerait que le prince-Evêque serait dans les intérêts de la coalition, comme il l'est aujourd'hui dans ceux de la Prusse, parce que ses États sont enclavés dans la démarcation.

Ce court exposé, mon cher Comte, n'est qu'une faible ébauche d'un plan d'opérations qui exige trop de développements pour qu'ils puissent entrer dans une lettre.

Stamford résume ensuite les principales mesures qu'il y aurait lieu de prendre pour assurer la subsistance des troupes. Il insiste une fois de plus sur le débarquement des Anglais dans la province de Groningue et il ajoute :

(1) Stamford se réfère vraisemblablement ici à la dépêche qu'il adressa à Thomas Grenville le 18 juin 1799. Cf. Dropmore Papers, V, 96-98.

(•2) Cf. Thomas Grenville à lord Grenville, Berlin, 21 mai 1799 et lord Grenville à Thomas Grenville, Cleveland Row, 3 juin 1799 {Dropmore Papers, V, 60-Gl et 79).

310 LE GÉNÉBAL DE STAMFOIJ)

C'est pour vous seul, mon cher Comte, que j'ai jeté ces idées sur le papier pour que, dans le cas où on se proposerait de faire une seconde tentative sur la Hollande, vous puissiez les comparer à celles des militaires plus habiles que moi... Puisse la Cour de Vienne, touchée de la grandeur d'âme de votre Auguste Monarque, en venir avec ce Prince et ses autres Alliés, à des explications franches propres à réaliser le concert et celte réunion des forces qui jusqu'ici n'a existé qu'en apparence.

Avant de terminer, je me permettrai, mon cher Comte, de vous faire une observation que je crois importante. C'est qu'il faudra bien se garder dorénavant de s'en tenir avec la Cour de Vienne à des demi-explications qui laissent entrevoir de sa part des dispositions et des vues, dont au fond elle est bien éloignée.

P. S. — Je ne fais aucune comparaison entre le travail de M. d'Ivernois et celui de M. Gentz. Le premier est un pur compilateur de discours de tribune et d'aveux de députés, compilation utile et nécessaire à tout homme d'Etat ; mais elle n'a rien qui approche de l'autre, qui est une véritable analyse, une pondération immense et profonde de l'état économique de la Grande-Bretagne.

Le dossier Foreign Office^ 95. 6. contient à partir de cette époque un certain nombre de rapports de Paris et de Hollande adressés à Stamford,qui les transmit naturellement en Angleterre, puisque ce service, s'il avait été organisé par lui, était entretenu par une subvention du Cabinet de Saint- James. Quelques-uns de ces rapports, classés ultérieurement dans les Archives particulières de lord Grenville, ont trouvé leur place dans les Dropmore Papers (Cf. Tome VI). Ceux, au contraire, que j'ai cru devoir reproduire ici, ont, j'ai tout lieu de croire, le mérite d'être inédits. Mais avant de les faire passer sous les yeux du lecteur, il ne sera pas inutile d'emprunter à la dépêche confidentielle de Thomas Grenville à lord Grenville, de Stowe le 24 novembre 1799, quelques lignes relatives à la genèse de ce service. « Vous aurez égalec( ment à me faire savoir ce que vous déciderez au sujet du (f projet d^établissement d'un service d'information en « France présenté par La Palue (1). Si vous l'approuvez, vous

(1) Le Marquis de La Palue avait déjà à cette époque organisé en Hollande un service d'information qui avait donné toute satisfaction au Ministère anglais. On sait que La Palue fut arrêté h Paris au commencement de 1801.

LES NOUVELLES DE PARIS 3il

« n'aurez qu'à le dire à Stamford, quand vous lui éQvir « rez. U me semble que le mieux serait de faire passer les « fonds à Stamford par l'intermédiaire deGarlike et Stamford u se chargerait de faire tenir ses subsides au correspondant « de La Palue. L'homme que la Palue proposait à Stamford (Cf. Lettre d'Emmerich, 9 octobre 4799, Dropmore Papers « VI, 43-43) demandait 125 livres sterling par mois. On peut « essayer cet homme en s'en assurant pour un trimestre. La « dépense sera de 300 livres et de 50 livres pour le voyage « qu'il sera obligé de faire pour s'aboucher avec moi et « recevoir ses instructions

a On propose donc de confier à la personjie qui écrit les « fonds nécessaires pour cette correspondance et de l'autoriser « en môme temps à ne payer cet homme que par quinzaine « pour s'assurer de sa fidélité^ d'autant qu'il a demandé à « être payé d'avance et qu'il insiste sur cette condition. »

Lord Grenville accepta, on le sait, ces propositions.

Paris, i2 février 1800.

La mésintelligence entre Vienne et Pétersbourg connue à Paris. On y croit à la paix. Que fera l'Angleterre ? — Situation critique des Chouans. — Etat des esprits et préparatifs de défense en Hollande.

On avait déjà connaissance en France de la mésintelligence entre les deux Cours Impériales, Buonaparte TavaiL annoncé et on était persuadé que les Russes ne reviendraient plus sur le ^\).}sk.

En conséquence, on regarde la paix comme certaine, parce que les subsides anglais ne sont pas en état de balancer les avanta>ges territoriaux que cette paix donne à l'Empereur en Italie. On dit | Paris que désormais le Pape ne sera plus que l'Evêque de Rome et que la Souveraineté appartiendra à l'Empereur qui prendra le titre d'Empereur d'Occident. Si tous les arrangements qu'on pcé-

312 LE GtNKRAL DE SÏAMEOnD

voit sont vrais, il y a de quoi faire ouvrir les yeux à plus d'un Cabinet. La France a un tel besoin de la paix qu'elle souscrira à toutes les conditions, quitte à les rompre quand elle aura consolidé, je ne dis pas, son Goavernement, mais ses Gouvernants. Quel parti prendra l'Angleterre dans cette circonstance épineuse? Soutiendra t-elle seule la guerre contre la France? On peut juger par quelques phrases des papiers officiels que la négociation secrète ne va pas trop bien. On recommence les injures contre le roi d'Angleterre et contre ses Ministres. Elles avaient été suspendues pendant quelque temps. A présent que tous les papiers sont sous la main du Gouvernement, on peut tirer des inductions presque certaines de ce qu'ils se promettent,

La guerre des Chouans se poursuit avec ardeur et, si Ion en croit les relations imprimées, avec un succès général pour les Républicains. Ils n'ont qu'à se présenter pour réduire et disperser cette canaille. Mais des lettres de Paris à un homme de Rotterdam, et qui m'en fait part à chaque courrier, disent qu'il faut se garder d'ajouter foi à ces relations; qu'à la vérité, les Républicains ont quelques succès, mais aussi des revers ; qu'on n'a pas idée de l'eflusion de sang et de cruauté de cette guerre. Les Républicains brûlent, ravagent et pillent tout et on ne tient les soldats que par l'impunité de tous ces désordres. Si cette guerre tire en longueur, elle fera un désert de la moitié de la France.

Les mêmes lettres disent que le plus grand nombre des Chouans, dont les chefs ont fait la paix, sont allés rejoindre les autres corps. Si le danger commun ne réunit pas les chefs, s'ils ne leur en arrive pas un, ou s'ils n'en choisissent pas un parmi eux, ils succomberont à la fin. Telle est l'opinion qu'on a en France.

On parle de nouvelles insurrections dans le Midi de la France. On les attribue davantage à l'amour et au goût du désordre et du pillage qu'à tout autre motif. Les deniers de la République et ceux des acquéreurs des biens nationaux sont un violent appât et, à défaut d'industrie et de commerce, le brigandage devient le seul métier lucratif.

Si ce tableau est vrai, comme on le présume (1), on conçoit la difficulté d'unir et de soumettre à un chef toutes ces bandes divisées d'intérêts, quoiqu'ayant un but commun. — On me mande que les paysans prennent fort peu de part à cette guerre et délestent

. (l) Pour ces troubles, voir le chapitre: Le désordre matériel dans Vandal. L'avènement de Bonaparte. Tome ii, -240-251 et Correspondance de Napoléon. Tome xxx, pages 338-.340 du Chapiirc intitulé: Consuls Provisoires.

l'kTAT des KSriUTS ET LES PliÉPAHATIFS EX HOLLANDE 313

également les deux partis qui les ruinent chacun à leur tour.

Les bandes de Chouans sont composées de déserteurs, de réquisitionnaires et de beaucoup d'étrangers. Il est certain que s'ils avaient de l'argent, ils feraient de nombreuses recrues

Je vous ai communiqué en extrait tout ce que contenaient les dernières lettres qui me sont parvenues et qu'on m'a communiquées. Avec de l'argent, je suis mieux inslruit; mais ma bourse est plate et je suis une trop petite Puissance pour faire plus longtemps la guerre à mes dépens et il me tarde de tirer, je ne dis pas mon épingle du jeu, car il ne m'en reste pas même une, mais bien ma personne.

On se conduit en Hollande comme si on y avait la certitude d'une nouvelle agression. On y multiplie les défenses sur les côtes. Tout sera hérissé de défenses et de canons. Les Français ne prennent aucune part à ces dispositions et ne sont pas même consultés. Ils sont dans les places, dont ils ont seuls la garde. L'armée batave est sur les côtes et dans les places ouvertes. On dit Âugereau de très mauvaise humeur et détestant de tout son cœur et les Directeurs et surtout le général Daendels, qu'il trouve toujours opposé à toutes les nouveaulé.s qu'il voudrait introduire. Sémonville (1) ne fait pas un grand efïet à la Haye et y donne des

(1) Sémonville (Gharles-Louis-Huguet de) né à Paris le 9 mars 1759, morî dans cette ville le 11 août 1839. Conseiller au Parlement lors de la Révoluticii, Ministre (20 novembre 1793), puis envoyé extraordinaire à Gênes (janvier 1791), il fut désigné le 8 juin 1792 pour remplacer à Constautinople comme ambassadeur, le comte de Choiseul-Gouffier, parti en émigration. Chargé préalablement d'une mission en Corse— le bultan Sélim, sous la pression des Puissances Etrangères ayant refusé de le recevoir — envoyé extraordinaire à Londres (novembre 1792), Sémonville s'acheminait vers la Turquie en se dirigeant d'abord sur Florence, où il avait une autre mission à accomplir, lorsqu'il rencontra sur son chemin, à Genève, le Ministre Maret, qui se rendait à Naples comme Ambassadeur. Tous deux, faisant route ensemble par les Grisons, territoire neutre, furent enlevés par les Autrichiens au bourg de Novaîe, en Valteline, le 24 juillet 1793 et emprisonnés dans la citadelle de Mantoue, puis dans celle de Kufstein et ne recouvrèrent la liberté qu'en décembre 1795, où Sémonville fut, ainsi que Maret, échangé contre M"" Royale. Après le 18 brumaire, Sémonville fut Ministre Plénipotentiaire à La Haye près la République Batave (9 nivôse an Vin, 3(J décembre 1799). Sénateur (18)5) comte de l'Empire (1808,, rallié aux Bourbons, il reçut de Louis XVIII le titre de- Marquis (1819).

(Cf. Tausskrat-Radel, Papiers de Barthélémy . V. Note, page 211).

Sémonville, qui vota en 181 'i la déchéance de Napoléon, fit partie avec le titre de Grand Référendaire de la Chambre à la première promotion de Pairs. Tenu à l'écart pendant les Cent Jours, il retrouva sous la deuxième Restauration toutes les faveurs dont il avait joui lors de la première. Il essaya vainement en 1830 de conjurer par ses efforts et ses démarches les dangers que courait la Monarchie. Remplacé le 21 septembre 1834 dans ses fonctions de Grand Référendaire pur le duc Decazes, il se relira à Versailles-

314 LE GÉNÉliAL DE STAMFORD

fhés pour amuser ses deux filles, Madame Joubert et Madame Otto. On ne remarque aucune activité dans ses bureaux et tout se passe en étiquette et en cérémonies.

La campagne dernière n'a pas rapproché les deux Nations. Les Bataves regardent les Français comme une charge qui leur est imposée et le Gouvernement est impuissant et toujours aussi dépendant de la France qu'il y a un an. A défaut d'événements, il y a des symptômes bons à observer, car ce sont eux qui les préparent et peuvent quelquefois les faire prévoir.

Une lettre de Prague nous a appris le départ de la première colonne russe pour la Pologne et dans deux jours celui de Souvorow et de son Etat Major (1). 11 n'y a donc plus moyen d'en douter. Quel en sera le résultat? Le pire, quoiqu'on dise. L'Empereur a trop à gagner à la paix et trop à perdre en continuant la guerre. C'est une vérité mathématique.

Une autre vérité, c'est que je vous aime de tout mon cœur et qu'il me tarde de vous rejoindre et que je vois avec plaisir que ce ne sera pas long.

(1) I^aul l'. mécontent de l'Autriche, par laquelle il croyait avoir été trompé, avait rappelé ses troupes de l'Allemagne.

« Souvorow, ainsi s'exprime Talleyhand dans ses Mémoires (I, 277, « Note), venait de s'emparer du I^iémont et, d'après les ordres de son « Mallre, ;;vait écrit au roi de Sardaigne pour l'inviter à rentrer dans ses « l-Htats. L'Autriche, qui convoitait toute l'Italie du Nord, s'émut de cette « conduite et le Conseil Aulique, qui avait la direction des opérations mi- « litaires, se débarrassa de cet allié gênant en l'envoyant en Suisse. L'ar- « mée russe souffrit cruellement en traversant les Alpes et fut détruite à « Zurich. L'Empereur Paul et Souvorow furent profondément irrités « contre l'Autriche, qu'ils accusèrent de ce désastre et les troupes Russes « furent rappelées ».

« L'Empereur de Russie, écrit n ce propos Gahden [Op. cit., \1, 2'22), « exaspéré par la défaite de ses troupes à Zurich et mécontent de ce qui « s'était passé à Ancône, avait ordonné à ses soldais de rentrer dans leurs « foyers. En vain, la Cour de Vienne s'efîorça-t-elle de l'apaiser en faisant « traduire devant un Conseil de guerre le général Frôlich, en ofïrant à « I*aul I'' la remise de la place d'Ancône et à un de ses généraux le cora- « mandement en chef des armées autrichiennes. Le souverain, passionné « et opiniâtre, persista dans sa résolution et le 26 janvier 1800, son armée « quitta I^rague pour retourner en Russie. En outre, afin de mieux mar- « quer sa répugnance à se mêler dorémi^vant des affaires de France, il « congédia le 12 mars le corps d'émigrés français commandé par le prince « de Gondé, qu'il avait pris à sa solde en 1797. Ce corps, aussi respectable « par sa bravoure que par ses malheurs, passa au service de la Grande- « Bretagne. » (Cf. Ibidem YI, 2-22, note 2, la lettre au prince de Condé à Paul I" du 24 janvier 1801).

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