A MADAME DE STAMFORD
Brunswick, 27 mai 1 800.
L© général Daendels quitterait, dit-on, le commandement des troupes bataves. — Mécontentement croissant en Hollande.
Il la prie de mander au Général qu'il peut regarder <' Noire « Voyageur » comme un homme à lui.
« Nous avons pris des arrangements ensemble et ce que je « recevrai de lui sera aussitôt communiqué. Je m'attends à ce « qu'il reprenne bientôt le chemin de son ancienne guérite. Avant « de partir, il m'a écrit quelques lignes pour m'apprendre qu'on 0 venait de lui assurer que Daend3ls quittait le commandement « des troupes bataves et allait se retirer en Gueldre ; qu'on s'^atten- « dait à un mouvement en Hollande où l'on était révolté des « menaces consulaires et, en finissant, il déplore que les parties « intéressées n'opèrent rien, ne soient instruites de rien et ne (' profitent de rien ».
LXXXVllI
Paris, 28 mai i 800.
Arrestations en Vendée. — Bonaparte et Moreau. Russie et Suède.
Les mouvements dans l'Ouest n'auront pas lieu, parce que cette contrée est garnie de troupes On a arrêté plusieurs ci -devant Chefs. On a signifié aux autres de ne pas y paraître. Ce qui composait la Normandie est bien mécontent, mais ils ne s'entendent pas, ni ne s'entendront (3).
(3) La pacification de la Vendée é'ait complète dès la fin de février grâce aux sages mesures du général d'Hédouville et la plus grande partie
BOXAl'AKTI:; ET MOHKAC, IIUSSIE ET SUÈDE 329
Bonaparte (1), qui voit le parti de Moreau grossir tous les jours, a la rage dans le cœur. Sa santé commence à s'altérer ; celle de sa femme 1 est tout à fait. Il a fait le serment national qu'il persiste à une descente. Elle sera exécutée en septembre.
On est bien fâché de l'arrangement de la Russie avec la Suède (2). Ce souverain a les fils de la conspiration pour changer la dynastie. Cela fera-t-il ouvrir les yeux ?
Le Portugal paye (3), et quand il aura payé, nous le prendrons.
des troupes employées d:uis l'Oues; avaient vers celte époque commencé à quiitcr ces départements et à se rapprocher de Paris et des points choisis par le Premier Consul pour la formation et la réunion de l'armée de réserve.
(1) Bonaparie av.iii au con.rairc donné à Moreau l'armée du Rhin, la ]dus nombreuse des trois armées qui allaient être appelées à prendre part à la campagne.
(•2) S'agirail-il là du Traité d'Alliance et d'Amitié entre la Suède et la Russie signé à Gatchina le 18/29 octobre 1799, ratifié à Stockholm le 30 novembre et à Gatchina le 14/'25 décembre et de la Déclaration annexée et signée à Pé'ersbourg le 14/25 décembre (Martiîns. Recueil des princil'aux Irailés, VIII, 305-373). 11 n'y eut, à ma connaissance, d'autre convention avec la Suède que celle qui fut conclue le 16 décembre 1800 entre la Russie, le Danemark et la Suède, conséquence et suite de l'invitation adressée i)ar Paul I"' le 16/28 août 1800 à la Prusse, au Danemark et à la Suède.
(:1) « Un autre objet importanï, récemmen demandé à l'Espagne, a été « l'emploi de son influence sur la Cour de Lisbonne pour la forcer à la « paix, et des nouvelles arrivées exiraordinairement, il y a trois jours, « portent en efîet que la Cour d'Espagne a déjà fait avancer plusieurs « régiments d'infanterie et de cavalerie sur les fron'ières du Portugal et « menace lu Cour de Lisbonne, si elle n'entame i)as les négociations ». [Dropmore Papers, VI, 178, 26 mars 1799. Report from Paris to the Operations of the French Government).
L'alTaire du Portugal était encore si peu avancée vers la fin de mai 18U) qu'au mois d'août le Premier Con-^ul se décidaif à envoyé,- Berîhier do l'autre cô'é des Pyrénées. « La Cour d'Espagne est instruite de l'arrivée « du général Berîhier à Madrid, qui aura lieu dans quelques jours, lit-on « dans les Nouvelles Courantes qu'Arbuthnot, le représentant de l'An- « gle erre à Lisbonne, j ngnai' à si dépêche du 22 août à lord Grenville. « {Dropmore Papers. VI. 302-3 ]6). Le Ministère n'est pas informé de « l'objet de sa mission, mais on craint que ce soit pour demander le pas- « sage d'une armée française pour attaquer le Portugal »
Et un peu plus loin, dans une note du 19 aoû', de San Ildefonso : « Cette " Cour a vu avec un déplaisir ex rême que le Portugal cherche toujours H à gagner du temps et qu'il ne veut se décider ni à accepter, ni à reje- « ter pleinement les proposi'ions du Gouvernement français. M. de Pinto « exprime ses désirs de voir les affaires s'arranger à l'amiable. A cet « effet, il demande des éclaircissements sur dilïérenîs points qui, étant « prélhninairement décidés, il assure que sa Cour s'empressera d'enta- « mer des négociations, soit directement avec la France, soit sur la mé- « «liai ion de l'Espagne »
Enfin le 29 août, f^rd Grenvi'.le mandait à lord Minto:
u Bonaparte fait exercer par Madrid une forte pression sur la Cour de
Paris, 15 juin 1800.
Les crédits pour la Marine. — Projet de descente en Irlande.
L'insouciance sur le succès de la guerre est à son comble. Les voles pour les vaisseaux et les frégates sont une jonglerie du Gouvernement, dont les agents forcent à voter. Cette guerre le met hors des gonds. Si elle continue, on tentera des simulacres de descente. L'Irlande donnera encore le spectacle d'une nation révoltée contre son Roi. La tache d huile s'étendra.
XG
Paris, 20 juin 1 800.
Etat de la France. — Portrait de Bonaparte. La nouvelle de Marengo.
Voici le coup d'œil de la situation intérieure de la France. Imaginez une statue de bois vermoulu peinte en or. Le vermoulu, c'est l'intérieur. L'or suit les armées. Nulle confiance, nul crédit
« Lisbonne pour l'amener à une paix séparée, en lui payant une forte « somme afin de l'obtenir. Jusqu'à présent, on a tenu assez ferme à Lis- « bonne ; mais les derniers événements ont déjà agi sur des nerfs plus « forts que les leurs ». [Ibidem, VI, 309).
A noter encore qu'au mois d'octobre lord Grenville fit communiquer par Fagel au prince béréditaire d'Orange une note par laquelle il l'informait : « Qu'il songeait éventuellement à envoyer au Portugal un corps « de troupes hollandaises à la solde de l'Angleterre ». {Ibidem, VI, 363-365).
(Cf. Archives des Affaires Etrangères. Espagne, volume 659 les dépêches d'Alquier à Talieyrand, de Talleyrand à Alquier et à Urqnijo et les Instructions de Talleyrand h Berthier).
l'état de la FRANCE, PORTRAIT DE BONAPARTE 331
public, nulle opinion en faveur du Gouvernement que l'on ne préfère à ceux qui l'ont précédé que parce qu'il est moins tyrannique.
Bonaparte est un homme tranchant, ambitieux, entêté, sans ce qu'on appelle vulgairement esprit de société. Ses lectures favorites sont les tragédies de Corneille et les poésies d Ussian. Il compte beaucoup sur sa fortune. Rien au monde ne peut faire changer ses plans ou ce qu'il a adopté. Il est, comme on le dit, boulet de canon. Du reste, il a des admirateurs, des flatteurs et pas un ami. Son caractère altier et entêté, le ton despotique qu'il prend indistinctement avec tout ce qui l'entoure, même avec les généraux qui ont combattu avec lui et avec ses plus proches parents, fait que, dans une conspiration contre sa personne, ceux-ci lui porteraient les premiers coups. C'est ce qui a manqué d'arriver dans celle qu'on a eu grand soin d'étouffer et de nier ensuite. Lucien Bonaparte, son frère, homme d'esprit, mais brouillon et révolutionnaire dans l'âme, en était un des chefs avec Bernadotte, etc
Lors de l'avènement de Bonaparte au Premier Consulat qu'il exigea impérieusement, les Royalistes se sont imaginé qu'il travaillait pour le compte de Louis XVllI. Cette opinion s'accrédita et devint presque publique. Mais Bonaparte en fut instruit, et voici son mot : « Est-ce qu'ils me prennent pour un Valet de Chambre « qui fait le lit de son Maître ? »
Bonaparte a fait propre lit. Il est ambitieux, comme on l'a déjà dit, jaloux et fier de sa toute-Puissance, accoutumé à commander et à régner, soit en Italie, soit en Egypte. C'est à tort qu'on croit qu'il voudrait replacer le Roi sur son trône. Il ne se contentera jamais déjouer un rôle subalterne. Il est persuadé qu'il serait à la longue primé par les princes du sang et par les grands seigneurs. Celui qui a pensé qu'il serait l'Alexandre du X VHP siècle, ne se contentera pas d'être Connétable. On ne peut nier ses talents militaires. Au surplus, fortement secondé par cette fortune ou ce bon Génie dont il se croit toujours accompagné. Mais, comme administrateur, il n'a ni vues, ni moyens. Ses conseillers intimes sont en ce moment, le rhéteur métaphysicien Rœderer, homme qui ne manque pas d'une certaine éloquence, mais l'esprit le plus faux qui ait jamais existé, et Regnaultde Saint-Jean d'Angély, homme profondément immoral, avide d'argent, rêvant sans cesse à des plans de finances et les soutenant avec une logique assez spécieuse. Bonaparte, très avare, toujours prêt à sacrifier tout pour son intérêt, écoute volontiers ce Regnault qui, sous le prétexte du bien public, lui propose des moyens d'accroître ses trésors.
L'existence du Premier Consul dépend beaucoup en ce moment
de ses succès militaires lien imposera au grand nombre, s'il réussit ; mais, en forçant l'admiration, il ne se conciliera pas les cœurs. Il sera toujours un usurpateur aux yeux des Royalistes et des Révolutionnaires. Il a cru les neutraliser ou les gagner en les nommant aux fonctions publiques. Mais le venin existe toujours et le feu n'est qu'endormi sous les cendres. Il ne serait pas fort étonnant que dans un état de paix absolu, il ne vît s'armer contre lui les mêmes gens qu'il veut désarmer par son indulgence ou par ses bienfaits.
Des courriers arrivés hier ont apporté la nouvelle des étonnantes vctoires du Premier Consul. Paris sera illuminé. Le canon a annoncé avec fracas tous ces prodiges. On est dans l'enthousiasme, parce qu'on espère que la paix s'en suivra On attend ici Bonaparte dans dix jours. On parle de lui donner les fêtes les plus brillantes.