XGI THOMAS GRENVILLE AU GÉNÉRAL DE STAMFORD
Londres, i 4 juillet 1800.
Il lui recommaade son beau-frère Carysfort. — Marengo. II espère que l'Autriche n'acceptera pas l'armistice. Quelles seront les conséquences de Marengo et l'attitude de Paul I-^"^?
Le départ de mon beau frère, lord Carysfort, mon cher Général, me présente une occasion que je saisis avec empressement pour me faire rappeler à votre souvenir et pour vous renouveler les assurances de l'amitié vive et sincère que je vous ai vouée depuis le premier moment que je vous ai connu. Comme un autre motif puissant qui m'invite à vous écrire, c'est 1 intérêt que je prends au succès et au bonheur de Mylord Carysfort et je crois avoir fait beaucoup pour l'autre de ces objets en demandant comme une grâce de votre amitié pour moi, que vous ne vous refusiez pas à l'empressement, avec lequel mon beau-frère cherchera à s'attirer votre confiance en vous donnant la sienne avec zèle, franchise et sincérité.
Le mari d'une sœur, que j'aime tendrement, est un parent trop proche pour que je puisse me permettre d'en faire l'éloge ; mais ce serait une bien douce satisfaction pour moi si son caractère
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franc, loyal et aimable vous paraîtra tel qu'il a toujours été estimé par ses amis dans ce pays. Le peu qu'il a vu de votre correspondace lui a inspiré le plus grand désir d'entrer en liaison de confiance avec vous et je vous laisse à vous-même à juger combien ce désir devait être augmenté d'après le rapport que je lui ai fait de l'avantage et du bonheur que je trouvais dans toutes les bontés que votre amitié a bien voulu me témoigner pendant mon séjour à Berlin.
Depuis la fin de ma mission ce n'est qu'en spectateur que je me suis occupé des affaires publiques et le peu de suite que j'ai mis à mes observations sur ce sujet ne m'a pas tenté de vous ennuyer de mes bavardages décousus, d'autant plus que depuis quelque temps j'ai été beaucoup plus à la campagne qu'à Londres, qui est le vrai foyer de nos politiques. On savait déjà depuis longtemps les nouvelles de la bataille de Marengo sans savoir quelle deviendrait la détermination de la Cour de Vienne sur cet événement malheureux. Mais si je dois croire au bruit public de ce matin, je dois me persuader que l'Empereur se refuse à l'armistice proposé et qu'on suit avec vigueur les opérations militaires contre un ennemi qui ne s'endort pas facilement (1) J'espère de tout mon cœur que cette nouvelle soit vraie, parce que, pour ceux mêmes qui désirent ardemment la paix, il faut au moins que cette paix soit faite à parti égal, sans quoi cène serait qu'une trêve mal arrangée, où le même danger serait toujours à craindre et où il n'y aurait rien d'assuré que le malheur et la disgrâce d'une défaite plus désastreuse par ses suites qu'elle ne l'aurait été par la perte totale de l'armée de Mêlas. Que deviendra donc l'Italie? Que deviendront la Hollande et la Flandre? Que deviendra le pacifique royaume de Prusse ? Quel parti prendra sur cette crise importante l'Empereur de Russie ? Je voudrais bien sur ce dernier objet me satisfaire de l'espoir consolant que ce serait à notre estimable ami Panin à répondre au moins en ministre à cette question ; mais le vrai intérêt que je prends personnellement à lui et à son
(1) C'étiiit là un but dénué de tout fondement. La convention d'Alexandrie est du 15 juin. Le vainqueur accordait à son adversaire une suspension d'armes jusqu'après la réception de la réponse de Vienne et avec préavis de dix jours pour la reprise des hostilités dans le cas où François II refuserait de la ratifier. Avant de partir pour Milan le 17 juin, le Premier Consul avait chargé le général de Saint-Julien de porter à son Souverain avec la Convention une longue lettre qu'il lui avait écrite sur le champ de bataille de Marengo. Le 21 juillet, Saint-Julien arrivait à Paris, porteur de la ratification de la convention d'Alexandrie et chargé par François II de lui faire connaître les conditions que le Premier Consul mettait <à la conclusion de la paix.
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bonheur me donne plus à craindre pour lui qu'à espérer de lui dans sa malheureuse position. Donnez-moi de ses nouvelles et des vôtres, je vous prie, et croyez, mon cher Général, qu'il n'y a personne qui aime et vous estime plus que je ne le fais toujours et tout à vous.
Thomas Grenvillk.
XGII
Unter den Linden, Berlin.
Paris, i 6 juillet i 800.
La fête du 14 juillet. — Mécontentement de Bonaparte. — Cambacérès. — Velléités de retraite de Lucien. — Réveil des Chouans.
La fête d'avant-hier, très nombreuse, a été morne. Bonaparte a été peu applaudi. Les acclamations n'ont été qu'au Champ de Mars et encore dans les coins (2j. Il a pu juger que le peuple est très mécontent. A la suite de cette réjouissance, on parle d'une levée de 100.000 hommes et d'un emprunt forcé (3). On ne croit plus à la paix. On crie contre l'affreuse consommation d'hommes. Le Premier Consul est jaune, renfrogné et d'une humeur détestable. On voit qu'il est désappointé, ses victoires n'ayant pas le succès qu'il espérait. Il s'avise, dit-on, de mépriser les Français. Les effets,
(2) « La foule qui bordait les deux côtés du Champ de Mars, dit au * contraire Thiers [Consulat et Emjnre, I, page 489) se précipita pour « voir de plus près les héros de Marengo. L'ivresse poussée au comble a faillit amener des accidents. Le Premier Consul fut longtemps pressé « dans cette mêlée populaire. Il rentra aux Tuileries entouré de lu mulo titude attachée à ses pas... »
(3) Au lieu de l'emprunt forcé, dont parle l'informateur, Thiers (II, pages 153-154) constate au lendemain de la fête du l" vendémiaire que « les rentiers venaient de recevoir un semestre en argent, chose qui ne « s'était jamais vue depuis le commencement de notre Révolution ; » que « les fonds publics s'étaient élevés de 12 francs (taux réel auquel se ven- « dait une rente de cinq francs, la veille du 18 brumaire) à 40 francs et « tendaient à s'élever à 50 », enfin que « les obligations des receveurs « généraux qui ne s'étaient escomptées qu'à trois quarts pour cent par « mois, c'est-à-dire à 9 •/, par. an, l'étaient maintenant à 8 et même à 7. « C'était, ajoute-t-il avec raison, un intérêt fort modique, en comparaison « surtout de celui que le gouvernement avait supporté jusque-là ».