PRÉOCCUPATIONS DE BONAPARTE. EMBARQUEMENT DE JÉRÔME
l'armée est sous les ordres d'un homme qui n'a la confiance sous aucun rapport, ni militaire, ni politique, ni moral.
Si Bonaparte, revenant à son caractère ferme et entreprenant, veut écraser ses ennemis, il le peut sans risque, parce qu'il a à sa disposition une réunion de forces plus que suffisantes et que l'opinion s'est décidée en sa faveur. Aussi présume-t-on qu'il se déterminera à prendre ce parti, d'où dépend peut-être son salut et celui delà France qui retomberait infailliblement dans l'anarchie.
Bonaparte s'est débarrassé d'un autre de ses frères, Jérôme, dont il avait à se plaindre. Ce jeune homme était étroitement lié avec Lucien. Compagnon de ses plaisirs, il partageait ses opinions et ses sentiments et disait hautement qu'il n'avait qu'un frère et que ce frère était Lucien. Bonaparte esvsaya de le ramener à lui par des remontrances sévères et fraternelles. N'y ayant pas réussi, il s'est décidé à le faire arrêter et conduire à l'amiral Ganteaume avec ordre de le garder strictement à bord. On a trouvé dans les papiers de ce jeune homme des pétitions, des projets de plans in surrectionnels et plus qu'il n'en fallait pour le convaincre de liaisons intimes avec les ennemis du Premier Consul.
Si, comme on a pu le constater, pendant tout le mois de novembre, malgré la gravité des événements et la tension cependant croissante de la situation, le dossier du Foreign Office ne contient aucune dépêche de Stamford, on trouve en revanche au Haus, Hof and Staats Archiv de Vienne dans la lettre de remerciements que le général adresse à Thugut à l'occasion de son annoblisseraent une critique violente, d'abord de la marche politique que semble vouloir suivre la Prusse, puis de la jalousie, néfaste et criminelle selon lui, qui pousse les Puissances du Nord à se liguer pour s'assurer une protection réciproque contre les préjudices que cause à leur commerce, les dangers que fait courir à leur existence
(1) « Je vous envoie, citoyen général, le citoyen Jérôme Bonaparte pour « faire son apprentissage dans la Marine. Vous savez qu'il a besoin d'être « tenu sévèrement et de réparer le temps perdu. Exigez qu'il remplisse « avec ex.-ictitude toutes les fonctions de l'état qu'il embrasse ». {CorreS' pondance, VI, 5193, Au contre-amiral Ganteaume, Paris, 1'' frimaire
an IX (12 novembre 1800). « Je vous recommande Jérôme, non pas
« pour que vous lui procuriez ses aises, mais pour que vous le fassiez » travailler. Dites-lui bien qu'il se fasse au métier de la mer et que dans « trois ans il ait navigué plusieurs milliers de lieues et soit dans le cas « de commander un brick ». [Ibidem 5211, au mênie. Paris, 19 frimaire ail IX (10 décembre 1800).
même la prépondérance, l'omnipotence maritime des Anglais.
Général de Stamford au baron de Tiiugut.
Berlin, 29 novembre 1 SOO (l).
Monsieur le Baron,
(c Je ne puis dire à Votre Excellence jusqu'à quel point j'ai été touché en apprenant que Sa Majesté l'Empereur et Roi avait non seulement daigné m'accorder la grâce que j'avais osé solliciter, mais qu'elle avait daigné y joindre une faveur qui en rehaussait infiniment le prix. C'est, je le sais, à l'intérêt, que Votre Excellence a daigné prendre à ma demande et à moi, que je suis redevable de ce double bienfait, et cette marque nouvelle de sa précieuse bienveillance envers moi ajouterait encore au tendre attachement, à la haute vénération et à la vive reconnaissance que je lui portais déjà, s'il était possible que ces sentiments augmentassent.
J'espérais, il n'y a guère encore, que quelque circonstance heureuse pourrait me conduire une seconde fois à Vienne et me procurer le bonheur de pouvoir renouveler de vive voix à Votre Excellence l'expression de ces mômes sentiments ; mais une suite d'événements non moins affligeants qu'inopinés semble m'avoir ravi cet espoir à jamais.
Eu effet, je n^'aperçois rien dans tout ce qui se passe ici, et ce que j'entends d'ailleurs, qui me donne lieu d'augurer quelque chose de bon pour le rétablissement du repos en Europe. Je vois au contraire germer les semences de nour velles divisions et de nouveaux troubles que le génie destructeur, qui en veut la ruine, a su répandre avec profusion pour en éloigner à jamais la paix et le bonheur.
La Prusse, non contente d'être demeurée pendant cinq ans dans une coupable inaction au milieu de la lutte des autres Etats contre le crime et le désordre, non contente d^avoir paralysé autour d'elle pendant ce temps 100,000 combattants qui n'ont rien pu faire pour la défense d'une cause quelle se repentira un jour ^ ?7iais trop tard, d'avoir désertée, la Prusse,
(1) Haus, Hof and StaatS'Archiv, England (1800) Varia ad Politica.t
LX PRUSSE l'aNGLETERRK ET LES PUISSANCES DU NORD 423
dis-je, élève aujourd'hui sa voix contre l'Angleterre combattant pour cette même cause. Elle se plaint tout à coup de la prétendue tyrannie que celle-ci exerce sur mer, tyrannie qui se borne à empocher, autant qu'elle le peut, un commerce qui fournit constamment des armes à son ennemi et va enfin jusqu'à prendre contre elle dos mesures qui, du moins, ont Tapparence d'une menace, tandis qu'il n'est point d'insultes et de vexations qu'elle n'ait tolérées de la part des Français avec une patience qui aurait lassé celle d'une petite République. Sans doute elle se flatte en faisant parade d^une énergie affectée vis-à-vis d'une Puissance, dont elle croit n'avoir rien à craindre, de regagner la considération qu'elle a perdue en ne déployant dans aucune occasion une énergie véritable contre la France, dont elle a eu tant de fois à se plaindre. Mais elle n'impose par là à personne. Elle ne fait par là que rappeler à la mémoire la fable du lion malade : Que le lion cependant lui montre la griffe et nous la verrons bientôt reculer et reprendre ses anciens errements.
La désunion et la mésintelligence, qui ont eu leurs sources dans les buts particuliers qu'eurent réellement quelques Puissances ou qu'on les soupçonnait d'avoir, et qui étaient incompatibles avec ce qui devait être le but commun, ont causé tous nos malheurs dans cette guerre et seront, tant qu'elles existeront, un obstacle invincible à une paix générale, sans laquelle toute paix particulière ne sera jamais qu'illusoire. Verrons-nous jamais cet obstacle détruit? A peine ose-t-on se permettre de l'espérer encore ?
Les Puissances du Nord regardent depuis longtemps d^un. œil jaloux la supériorité des Anglais sur mer, supériorité qui, plus que leur position, les a sauvées du danger dont les menaçait la chute de la Hollande. Elle peut les sauver encore ou du moins retarder leur ruine, et cependant c'est de l'Angleterre qu'elles se plaignent. Celle-ci, disent-elles, s'est emparée de tout le commerce et entrave celui des autres nations. Stupidement envieuses et ne sachant faire que des combinaisons mercantiles, elles ne savent pas voir que, s'^il arrivait jamais que l'Europe eût le malheur de voir se consolider en France le gouvernement qui y existe aujourd'hui et que te-
nant d'une main la Suisse, de i^autre la Hollande et ayant brisé toutes les portes qui lui ferment l'entrée de Tltalie et de l'Allemagne, il devint encore tout-puissant sur mer, ce serait la France seule qui ferait le commerce de l'Europe et que, si l'envie lui en prenait, elle ne se bornerait pas à porter chez les autres nations les manufactures et les productions qu'elle irait chercher aux Indes, mais qu'elle leur imposerait comme un tribut l'obligation de les lui acheter à tel prix et en telle quantité que ses besoins de numéraire lui feraient trouver à propos, sous le prétexte que ces productions étant devenues pour les Etats d'une nécessité indispensable, ils devront s'en pourvoir à cause de leur population. Dieu veuille préserver l'Europe d'un pareil malheur et conserver à la Monarchie Autrichienne toute sa splendeur et sa puissance pour qu'elle soit un boulevard éternel contre le despotisme des Français ! — C'est un vœu que, tant que je vivrai, je ne cesserai d'adresser au Ciel. Il est aussi sincère que l'est l'attachement respectueux et sans bornes.
avec lequel je suis^ Monsieur le Baron, de Votre Excellence Le très humble et très obéissant Serviteur , Stamfgrd.
En cas que le Courrier anglais porteur de cette lettre repassât par Berlin, j'oserais supplier Votre Excellence de me faire parvenir par lui le diplôme. »
A l'exposé virulent et dramatique que Stamford vient de faire à Tliugut, des dangers que risque de faire courir à l'Europe, à « la bonne cause », dont il est un si ardent défenseur, la nouvelle constellation politique dont il redoute si fort la formation, il convient d'opposer un simple résumé de ce qui s'était passé pendant les derniers mois, depuis les ouvertures pacifiques que le Premier Consul avait fait faire au Cabinet de Saint-James, depuis la Note qu'Otto avait remise à Lord Gren ville le 24 août. L'armistice naval (1), dont i'acceptalion
{l) Archives de la Guerre. Correspondance inédile de Napoléon I".
Projet d'armistice naval du 11 août 1800. Cf. Colonkl Desbrières. P?«o-
ct et tenlatives de débarquement aux Iles Britanniques, II, 273, Note.
l'aiîmistice naval. PAUL i" ET l'angleterre 425
par le Gouvernement britannique e'tait la condition sine qua non de toute négociation tendant à la conclusion d'une paix générale, cet armistice naval, grâce auquel le Premier Consul se flattait de pouvoir ravitailler Malte et envoyer à l'armée d'Egypte les renforts en hommes et en munitions dont elle avait un si pressant besoin, donna lieu à l'échange de notes, de contre-projets et d'explications avant d'aboutir le 9 octobre à la rupture définitive des négociations (1).
Pendant le cours de ces pourparlers « le penchant de Paul P"" pour le Premier Consul s^était augmenté de tout le poids de son aversion pour l'Angleterre (2). » Son irritatioD avait réveillé en lui le souvenir de la grande neutralité armée signifiée par Catherine II aux Puisssances belligérantes le 13 août 1780. Le 16/28 août, profitant de ce que la Suède et le Danemark avaient eu récemment à se plaindre des procédés de croiseurs anglais, il avait invité ces deux Cours et celle de Berlin à renouveler la Convention de 1780. 11 ne s'était pas contenté de cette invitation. A peine informé de l'entrée d'une flotte anglaise dans la Baltique, il avait immédiatement fait mettre le séquestre sur tous les bâtiments anglais qui se trouvaient dans ses ports, séquestre qu'il ne tarda d'ailleurs pus à lever à la suite de la signature le 29 août entre le Danemark et la Grande-Bretagne de la Convention préalable de Copenhague. Quelques jours plus tard, la capitulation de Malte (5 septembre) et l'occupation de cette place par les troupes anglaises ravivèrent les ressentiments de Paul ^^ A la prise de possession de l'île par la Grande-Bretagne, il avait répondu par la concentration de deux grandes armées en Volhynie et en Lithuanie, concentration qu'il expliqua à la Cour de Berlin par une circulaire en date du 11 octobre. Ce commentaire, que sur Pordre de Paul l^"" la Gazette de la Cour de Saint-Pétersbourg inséra dans son numéro du 7 novembre, ne pouvait laisser aucun
(1) Cf. Dropmore Papors, VI. 309. lord Grenville à Thomas Grenville, Gleveland Row, 29 août. Thomas Grenville à lord Grenville, Coleshill, 1-7 septembre. 318-319, lord Carysfort à lord Minto, Berlin, 14 septembre. 3-21, lord Minto à lord Grenville, Vienne, '24 septembre et 3i3, 9 octobre. 332, lord Grejiville à lord Carysfort, Cleveiand Row, 26 septembre.
(2) SonKL. L'Europe et la Révolution Fra, çaise, V., pS7.
doute sur la nature' d'es griefs et des intentions du tzar. Il ne s'en tint du reste pas là et dans une Note que Rosloptchine et Panin remirent le 21 novembre, 3 décembre, aux membres du corps diplomatique à Pétersbourg, il leur faisait officiellement connaître que « l'Empereur, justement « irrité d'une pareille violation de la bonne foi, avait résolu « de ne pas lever l'embargo mis sur tous les navires anglais « dans les ports de la Russie avant que les stipulations de « la Convention conclue en 1780 eussent sorti leur plein « effet (1). »
La neutralité armée, qui tenait tant à cœur à Paul 1", allait en peu de jours s'établir dans des conditions et dans des circonstances bien autrement alarmantes pour l'Angleterre que celle de 1780. L'influence de la Russie sur les Cours de Suède et de Danemark ne pouvait manquer de les porter à accéder à cette confédération maritime. Quelques jours après l'envoi delà lettre de lord GrenvilleàRostoptchine, ces deux Puissances signaient, le 16 décembre, à Pétersbourg une convention de protection réciproque et de neutralité armée, à laquelle la Prusse adhérait 48 heures plus tard (2) et qui devait encore être complétée par l'injonction qu'adressait Paul l^"" aux Gouvernements de Naples et du Portugal de fermer leurs ports aux vaisseaux britanniques.
De son côté, le 7 décembre, le Premier Consul chargeait Talleyrand de lui remettre, dés le lendemain, un projet de Note qui serait communiquée à tous les Ministres des Puissances amies ou alliées. Il serait dit dans cette Note :
« Que le Gouvernement français ayant principalement à « cœur de s'opposer à l'envahissement des mers et de con- « courir avec les autres Puissances neutres à faire respec- « ter leurs pavillons et appréciant le zèle vraiment patriotique
(1) Cf. Gahdkn. Histoire Générale des Traités de Paix, VI, p. 347 et suiv. Stbf.l, Histoire de l'Europe pendant l'époque de la Révolution, traduction Bosquet, VI, 347-361.
(2) Environ un mois auparavant, lord Garysfort avait signalé à lord GrenYille ce qui se préparait contre l'Angleterre. « On travaille, lui écrit- « il le 19 novembre, non seulement au renouvellement de la neutralité « armée contre nous, mais à une ligue des Etats du Nord, Danemark, « Suède, Russie et Prusse qui se proposent, grâce à leur médiation, de
« faire accepter aux autres Etats une paix générale y> ' Dropniore Pai-
« pars, VI, 389, Berlin, 19 novembre 1800).