‹ Un agent inconnu de la coalition: le Général de Stamford; d'après sa correspondance inéditeChapitre 90 sur 171 · POLITIQUE ET PROJETS DU PREMIER CONSUL · texte numérisé non relu

POLITIQUE ET PROJETS DU PREMIER CONSUL

faire main basse sur la Toscane. « Il nous faut absolument conquérir la paix, telle que nous la voulons. Le seul moyen» c'est détonner et de frapper. Grâce à la désunion de nos ennemis, nous n'avons affaire qu'à un seul. Bonaparte en Italie et Moreau en Allemagne vont le serrer de près et ne doutez pas que Vienne sera le point de réunion de ces doux Généraux. La Prusse seule pourrait mettre obstacle à ces plans, mais nous ne lui donnerons pas le temps de la réflexion. Le Cabinet de Berlin a envoyé Lucchesini trop tard. Nous savons ses instructions et nous gagnerons du temps sans qu'il puisse tirer parti de son habileté et de sa finesse. »

La prolongation du Congrès de Lunéville n'est donc plus qu'un simulacre, à moins que l'Empereur, intimidé, ne renonce à ses prétentions et ne sépare entièrement ses intérêts de ceux de l'Angleterre, ce qui est, comme on l'a dit plusieurs fois, le but de la politique de Bonaparte, qui ne rêve et n'aspire qu'à l'anéantissement de la Grande-Bretagne. Le travail pour cet objet l'occupe essentiellement et, en attendant l'exécution des mesures qu'il prend à cet effet, il s'est établi une communication sûre en Angleterre au moyen de corruptions qui absorbent des sommes considérables.

Il paraît que le Pape a cru n'avoir rien de mieux à faire que de se tourner du côté le plus heureux. Il s'est en conséquence mis en quelque façon sous la protection de Bonaparte. Sa mère, femme très pieuse, a servi à la négociation. On assure que le Premier Consul a promis le rétablissement entier de la religion catholique, un état honorable aux Ministres du Culte et surtout la réinstallation des Evèques.

Les Jacobins ne savent s'ils doivent se réjouir ou s'affliger de l'absence de Bonaparte. « Cet homme est capable de tout, disait un des hommes les plus marquants de ce parti. Il peut se faire couronner Roi ou nous en ramener un autre. Maître de l'armée, nous sommes obligés de subir la loi qu'il nous imposera ».

Talleyrand est toujours en place, mais il n'en est pas moins l'objet du mépris de Bonaparte et du public. Sa chute n'est que différée. Les gens de lettres même l'abandonnent. Voici une épigramme que le poète Chénier a lancé contre lui :

Roquette dans son temps, Périgord dans le nôtre Furent tous deux Prélats d'Autun.

Tartuffe est le portrait de l'un.

Ah ! Si Molière eût connu l'autre !

Quelqu'un demandait à Bonaparte quelle opinion il avait de ce Ministre. « Celle, dit le Premier Consul, qu'on doit avoir d'un « homme qui reçoit de l'argent de toutes les mains et h qui je ne « confierais pas le mien! ».

On a découvert un nouveau complot contre la vie de Bonaparte, La garde a été doublée le 20. On a multiplié les patrouilles et douze personnes ont été arrêtées. On parle d'une machine infernale qu'on préparait. Bonaparte a ordonné que toutes les découvertes de ce genre fussent tenues secrètes et que, si elles perçaient dans le public, on en démentirait l'existence. Tous les journalistes ont ordre, sous peine d'interdiction, de n'en pas parler.

Il faut tout dire, vrai ou faux, parce que tout est ténébreux autour de nous. Un homme qui est en liaison intime avec un grand personnage, disait dernièrement : « Nous voici bientôt au dénouement et voici le dernier voyage de Bonaparte. Ce n'est plus au hasard qu'il se fie. Son parti est irrévocablement pris ». On chercha en vain à le faire s'expliquer On n'en put rien tirer davantage, si ce n'est une présomption que Bonaparte a en vue quelque grand plan dont l'exécution est proche. Ce qu'il y a de certain, c'est que personne n'est dans la confidence de Bonaparte et que Moreau lui-même ignore ce qu'il va être chargé d'exécuter.

GXXIII

Paris, 26 novembre 1 800.

Bruits non fondés du maintien de la paix. Etat des esprits en Autriche. — La France et les Polonais. — Attitude habile de Lucchesini.

C'est sans doute par un jeu dagiolage qu'à l'époque du 23 de ce mois les présomptions du public sont devenues plus favorables à la paix. Deux jours auparavant on regardait la guerre comme inévitable. Tous les préparatifs annonçaient le prochain départ du Premier Consul. On disait que Macdonald était destiné à exécuter les premiers coups et on ajoutait que c'était un torquetÇ!) que Bona parte voulait donner à Moreau, dont les succès et la grande réputation l'oflusquaient. On devait, d'après le plan conçu par Bona-

ETAT DES ESPIUTS EN AUTRICHE. LE TRAVAIL DE LUCCIIESiNI 413

parte, s'assurer des positions importantes et les préparer de manière à pouvoir s'y tenir en cas d'éctiec. La ligne contribuable devait être étendue autant que possible afin de tirer de l'Allemagne les fonds de la guerre, que la France est hors d'état de fournir. Il fallait repomper dans l'Empire l'argent répandu par l'Angleterre. Tout cela paraît actuellement suspendu. Mais comme on n'a pas eu depuis quelques jours occasion de voir les gens employés dans la Boutique, c'est surtout d'après l'opinion énoncée dans les cercles qu'on rapporte ces bruits de variations, suivant lesquels il serait arrivé deux courriers autrichiens, dont la venue a occasionné une suspension des mesures hostiles et celle du départ d'une compagnie des Grenadiers de la Garde Consulaire.

Le cri de paix s'est fait entendre dans tout Paris. Les effets publics ont haussé. Malgré ces apparences, les observateurs réfléchis sont en garde contre cette manœuvre qui paraît bien n'avoir pour objet que de faciliter quelques négociations d'argent et tirer des espèces dont on a grand besoin et qui deviennent chaque jour plus rares.

Voici les données qu'on a pu me procurer de bonne source, après les détails transmis en dernier lieu:

Le Gouvernement français se croit assuré des dispositions du Tyrol et de l'Autriche. Il n'a d'inquiétude réelle, quant à l'esprit public et au zèle patriotique, que sur les habitants de la Bohême et de la Hongrie. Aussi s'occupe-t-on des moyens de paralyser les efïorts de l'Empereur pour animer cette partie de ses sujets à sa défense. On ne néglige rien pour soulever les Polonais et se préparer ainsi les moyens de propager de proche en proche la contagion révolutionnaire. On ne saurait trop répéter à cet égard ce qu'on a déjà mandé bien souvent, que la propagande est plus active que jamais et alimentée par des fonds considérables. On a payé le mois dernier au Ministre des Relations Extérieures, pour cet objet seulement, 300.000 livres converties en lettres de change sur Hambourg et sur Vienne.

M. de Lucchesini se fait toujours remarquer par ses manières très afïectueuses et très polies. Il parle volontiers de la Révolution française, s'exprime très franchement sur les excès et les horreurs qui l'ont souillée. 11 paraît qu'il se regarde comme devant longtemps occuper la place qui lui est confiée. Du moins il a répon'ludans ce sens à plusieurs questions. Il voit de préférence les gens de lettres et les personnes en réputation d'esprit et de talent. Ils attache à bien pénétrer l'esprit public et celui des Gouvernants, auxquels pour celte raison il inspire bien plus de réserve que de

confiance. On craint ses lumières et sa sagacité. Tout le monde convient que, si la Prusse voulait sortir de sa marche (1) et jouer le rôle que les circonstances semblent lui indiquer, elle n'aurait pu choisir un meilleur représentant que ce Ministre. Le Gouvernement est parfaitement convaincu de cette vérité et se conduit en conséquence.

(1) La Prusse étiit bien loin de songer « ù sortir de sa marche )>. Elle était au contraire. ])réciséuienl à ce moinenî, .sur le point de se brouiller avec l'Angleterre. IJn navire prussien, destiné pour Amsterdam et chargé de bois de cohstracion que les Anglais regardaient comme marchandise de contrebande, avait été pris à hauteur du Texel par un vaisseau de guerre anglais qui, à cause de l'état de la mer, dut, avant d'amener sa prise dans un port de la Grande-Bretagne, se réfugier à Cuxhaven. La Prusse requit le magistrat de Hambourg de lui restituer ce bâtiment. Celui-ci, désireux d'éviter toute contestation, prit un mezzo-terinine, en rachetant la prise pour la restituer à sou ancien propriétaire. Le roi de Prusse ne crut pas pouvoir se contenter d'une réparation qui laissait subsister le principe dont il s'était plaint et le 23 novembre, il fit occuper le bourg de Ritzebiiltel et le port de Cuxhaven en annonçant que le but de celte mesure était d'empêcher qu'il ne se commit à l'embouchure de l'Elbe des actes contraires à la neutralité du Nord de l'Allemagne, dont il était le protecteur (Gauden, //is/oire r/eî/era/c des Traités de Paix, VI, 306) (Cf. BeurnonvUle ;) Tu lieu ru nd, Berlin, '25 novembre 1800) [Prusse, V, 2-78, f° 12.j-l'28) pour l'uccupation de Cuxhaven et la remise de la note verbale de lord Carysfort. Il importe de remarquer que la capture du bâtiment prussien eut lieu le 7 et que le 15 novembre, huit jours avant l'occupation de Cuxhaven, dont on ne faisait encore que parler à Berlin, lord Carysfort, écrivant à lord Grenville, la lui faisait considérer comme certaine p irce que I' j>réinéd(lée et en corrélation avec le plan de hi ligne de Neutralité des Mers ».

{Dropmore Pajiers, VI, 381).

« Les choses en réaliié n'étaient pas aussi avancées. Bonaparte n'avait « pas gagné les Prussiens, jnais il les savait prêts à se faire acheter et. « comme le Con-iilé de S.:i.lu: Public et comme le Directoire, il était déci- (( dé à y mettre le prix », écrit Sorkl (VI, 84) en parlant des vue-, que le Premier Consul avait exposées à Lucchesini le 9 novembre, lors de sa première entrevue. « La Prusse, ajoute-t-il, éluda une fois de plus les « insinuations d'alliance et s'en tint aux engagements d'août 1796 ».

« Bien que la plume se refuse cà l'aveu fatal qui doit consacrer l'immense « perte (la renonciation à la rive gauche du Rhin), écrivait Haugwitz le « 19 novembre, ils s'y résignèrent moyennant l'énorme indemnité, la sécu- « larisatiun en grand et le renversement de la balance de l'Empire au (( profit de la Prusse, c'est-à-dire la contrepartie des prétentions autri- « chiennes. »

HÉSITATIONS APPAREiVTES DU PREMIER CONSUL 415

GXXIV

NOUVELLES DE PARIS (t)

Paris, 29 novembre 1 800.

Hésitations et inquiétudes apparentes du Premier Consul. — Bruits alarmants sur l'état d'esprit de l'armée d'Italie. — L'Egypte et Menou.

Si d'un côté on a lieu de savoir mauvais gré des variations constantes sur la paix ou la guerre, on peut du moins se rassurer par la certitude de la mobilité qui règne même dans les plans du Premier Consul. Tandis qu'une partie de sa Garde continue sa marche sur l'Italie, l'autre, au moment oià elle allait se porter dans la même direction, a reçu l'ordre de suspendre son départ de Paris.

On sait par l'Intérieur que Bonaparte a ajourné lui-même à quatre jours le projet de se rendre à l'armée. Des gens liés à son travail assurent qu'il s'exhale en plaintes sur les obstacles que rencontre une paix proposée à la Cour de Vienne sur les mêmes bases concertées par le Traité de Campo-Formio.

Il est certain que dans un des derniers comités tenus d'après les dépêches venues de Lunéville, il s'est écrié avec cette humeur fougueuse qu'il ne sait pas dominer : « Je crois en vérité que « j'aimerais mieux traiter avec un coquin d'Anglais qu'avec ces « fichus Allemands ! »

Comme on lui disait : « Pourquoi perdez-vous du temps en « négociations avec eux ? Que ne donnez-vous l'ordre de leur « tomber sur le corps ».

« Cela est bien aisé à proposer, répondit-il, mais, si nous étions « battus, que deviendrions nous? Nous avons beau avoir de la « jactance, il faut convenir que le? Allemands se battent bien. « Ils ne savent pas comme nous profiter de la victoire, mais « ils n'éprouvent jamais de déroute ».

A ces réflexions qui peuvent avoir pour un mom'eBpt arrêté l'impétuosité ordinaire du Premier Consul, se joignent, à ce qu'on assure, d'autres motifs d'inquiétudes. Il se répand que l'armée

d Italie menace de se révolter à cause de la disette des vivres et on ajoute que Brune a cru devoir se refuser à l'exécution des ordres de Bonaparte. Il est certain que cette armée se montre très portée à l'indiscipline et à la rébellion depuis le départ de Masséna qu'elle redemande hautement (1). Bonaparte a fait partir un aide de camp pour remédier au mal et porter des ordres positifs à Brune (2). On cache autant que possible ces faits au public ; mais ils servent à expliquer les tâtonnements du Premier Consul et la tenue subsistante du Congrès de Lunéville, à moins qu'on ne veuille en revenir à l'opinion de ceux qui pensent que l'on ne cherche réciproquement qu'à gagner du temps, que les Cabinets de Paris et de Vienne se conduisent d'après un plan arrêté de longue main et que l'Empereur, en traitant d'une part et en se préparant en apparence à la guerre, ne veut qu'attendre l'époque à laquelle expire son Traité avec l'Angleterre pour faire sa paix particulière et consommer les partages réciproques convenus pour l'Allemagne. Si cette opinion a quelque fondement, M. de Lucchesini a la vue trop perçante pour n'avoir pas donné l'éveil à sa Cour.

On dérobe aussi soigneusement au public les nouvelles qui viennent d'Egypte. On a lieu de croire, malgré les détails pompeux insérés dans les feuilles publiques sur la position du général Menou, qu'il lui sera très difficile de s'y maintenir et de ne pas

(1) « Les. troupes françaises, lit-on dans la Corresjjoridance XXX, 'i"25, au moment de la reprise des hostilités étaient bien habillées, bien armées, munies d'une nombreuse artillerie et dans la plus (jrande abondance ».

(( J'apprends avec grande poine que votre santé se trouve altérée. J'espère que cela ne sera rien.

« Dans un moment où les négocialions son: aussi vives, où il fauî que la Cour de Vienne, malgré ses finesses, s'explique autheniiquement, vous ne devez pas vous étonner des mille bruits qui se répandent à PîU'is et qui de là vont naturellement aux armées. Jamais Paris n'a- élé plus tranquille et jamais il n'a régné plus d'union enJre les membres du Gouvernement.

« Miiintenez une discipline sévère dans l'armée et si la Cour de

Vienne ne «e décide pas promp:ement à se séparer de l'Angleterre, préparez-vous à une bonne campagne. Ne croyez à aucune espèce de bruits. 11 n'est rien que les malveillants n'inventent; tantôt Masséna va en

Italie, tantôt c'est Bernadette, etc., etc »

■ {Correspondance VI, 5183, nu général Brune. Paris, 15 novembre 1800).

(2) « L'aide de camp Lemarois partira pour se rendre auprès du Général

Brune 11 fera connaître au général que j'ai fait partir mes chevaux

pour Dijon et que, pour peu que ma présence devienne utile, je partirai de suite de Paris. «

« Le citoyen Lemarois resiera avec le Général Brune » iCorrespon'

dance, VI, 5196, au citoyen Lemarois, Paris. Î5 novembre 1800).

l'eGYPTE et MENOU. HOIIENLINDEN 417

recourir au parti qu'allait prendre Kléber au moment où il a été assassiné (1). Menou est méprisé. On refuse de lui obéir et les alliés arabes lui échappent. Bonaparte a intimé l'ordre au général de chercher b se soutenir pendant un couple de mois. C'est par les consuls à Alger et à Tunis que passent les informations et les ordres, et ils sont conçus de manière à échapper à la perspicacité des Anglais, s'ils viennent à tomber entre leurs mains.

On joint ici une lettre de Dumouriez au Premier Consul. Elle est si basse pour le fond et la forme qu'on serait tenté de la croire supposée. Mais on assure qu'elle est authentique et que c'est Bonaparte lui-même qui l'a livrée à l'Imprimerie (2).

Entre temps, la dénonciation de l'armistice avait fait sentir à l'Empereur toute la gravité de la situation et le 2 décembre, Cobenzl recevait à Lunéville une Note l'autorisant à « accepter le programme de Joseph (partage de la Haute-Ita- « lie et des Légations entre la France et l'Autriche) dans la « mesure que sa connaissance du Gouvernement français lui <( ferait jugernécessaire ».

EfTrayé d'une pareille responsabilité et soucieux avant tout de se couvrir, Cobenzl avait obtenu de Joseph la faveur de transmettre à Paris son adhésion à un traité destiné à rester secret jusqu'au 10 mars, date de l'expiration de la Convention austro-anglaise, et qui n'aurait eu jusque-là d'autre conséquence qu'une nouvelle suspension d'armes. Mais le lendemain même du jour où l'agent de Stamford rédigeait et expédiait son rapport du 2 décembre, Moreau battait les Autrichiens à Hohenlinden et s'ouvrait la route de Vienne,

(1) Kléber, on le s;iit, n'avait recommencé les hostilités, battu complètement les Turcs à Héliopolis (20 mars 1800) que pour se ménager des conditions honorables et dès le 10 avril il avait renoué avec eux des négociations que Menou rompit, parce que dans son aveuglement il croyait pouvoir se maintenir envers et contre tout en Egypte. Vers la fin de 1800, le Gouvernement anglais résolut d'en finir et au mois de décembre Abercromby s'embarquait avec 17.000 hommes sur la flotte de l'amiral Keilh. (Cf. Dropmore Papers, VI, 396-399. Spencer Smith à lord Grenville. Constantinople, 39 novembre 1800).

(2) Je n'ai pu parvenir à découvrir cette lettre. Elle n'a pas été publiée au Moniteur. Je doute fort que ce soit à elle que le Premier Consul ait fait allusion, lorsque de Genève le 21 floréal an VIII (11 mai 1800) il écrivait à Talleyrand :

« Je ne pense pas qu'il est convenant de faire des ouvertures à

« Dumouriez. Ce n'est qu'un misérable intrigant... » [Archives des Affaires Etrangères. Fonds Bonaparte, France, Volume 1771, î" 71).

Macdonald débouchait du Spliigen, descendait dans la Valteline et lui et Brune se préparaient â prendre l'offensive en Italie. « Gobenzl avait laissé passer le moment favorable. « L'épée de Moreau jetait dans la balance des négociateurs un « poids bien autrement lourd que tous ces arguments » (1).

Paris, 2 décembre i SOO.

Le Congrès de Lunéville virtuellement dissous. — Arrivée prochaine de Sprengporten. — L'accord entre la France, la Prusse et la Russie. — Le remaniement projeté de la carte d'Europe. — Préoccupations du Premier Consul. — L'embarquement de Jérôme.

Le Congrès de Lunéville est dissous, ou regardé comme tel. Le public en est fort niéconlent et s'étonne du rôle qu'on a fait jouer à M. de Cobeozl. On ne conçoit rien en effet à la marche du Gouvernement, d'autant plus que les personnages les plus graves prétendent que le Congrès de Lunéville va être incessamment suivi d'un autre qui en sera absolument l'inverse et dans lequel figureront seuls les Plénipotentiaires de la Russie, de la Prusse et de la France. Ces propos sont répétés par tous ceux qui entourent le Premier Consul Ils assurent que ces trois Puissances réunies de vues régleront définitivement les grands intérêts de l'Europe (3;.

(1) Albert Sorel. L'Europe et la Révolution Française, VI, 85. Cf. Sybel. Histoire de l'Europe pendant la Révolution, VI, 347.

(3) Le 2 novembre, après un dîner à la Malmaison, nous apprend So- REL {L'Europe et la Révolution Française, VI, 81). Bonaparte prit à à part Gobenzl, essaya des flatteries, et comme Gobenzl se dérobait toujonrs, le Premier Consul, changeant brusquement de ton : « Vous êtes « perfides et sans foi. Vous n'êtes autre chose que des satellites de l'An- « gleterre. Elle veut éterniser la guerre. Si vous continuez h faire cause « commune avec elle, je ferai marcher mes armées,.... >>

Gobenzl se retira. Bonaparte le retint sur la porte... «J'ai épargné « Venise, il y a quatre ans, parce que je ne pouvais pas en faire une ré- « ipublique ; une autre fois, je n'épargnerai rien. Si vous ne voulez pas faire « de paix séparée, vous aurez un Congrès général, auquel prendront part «c la Russie et la Prusse, avec lesquelles j'entre ensrelations, Vos exigences « auront beau jeu alors ».

SPENGPORTEN ATTENDU A PAlîIS 419

« L'Empereur d'Allemagne, ajoutent-ils, sera bien heureux s'il « conserve les couronnes de Bohême et de Hongrie ».

En un mot, en ce moment on ne parle que de l'union qui règne entre Bonaparte et les Cabinets de Saint-Pétersbourg et de Berlin.

On se prépare h fêter extraordinairement M. de Sprengporlen et à s'en servir pour donner à la nouvelle Coalition l'ensemble le plus imposant (1).

(1) « M. de Krûdener m'a annoncé hier l'arrivée du général Sprengpor- « ten, mandult le l" novembre 1800 Beurnonville. Cet officier est venu me « voir ce matin. C'est un vieillard respectable qui m'a paru plein de cor- « dialité et de franchise. Finnois de naissance, il défendit autrefois la « Constitution de son pays contre les entreprises de la Russie, dont il est « devenu le sujet, mais il se souvient avec plaisir de ce temps et parle « avec intérêt le langage de la liberté. 11 est chargé, de la part de son « Prince, de nous témoigner de son désir vif et sincère de voir bientôt les « deux nations réunies. Il n'attend pour partir que l'arrivée des officiers ^« de l'Etat-Major qui devront l'accompagner. » (Prusse, volume 2'21. Dépêche chiffrée n* 12, f° 79, Berlin, 10 brumaire an IX, 1"' novembre 1800),

Sphngpohten (Georges-Magnus) né en Finlande en août 1741, mort en 1819. entré au service à Sveaborg sous la direction du célèbre ingénieur Ehrensverd. Après avoir pris part à la campagne de Poméranie, rentré en Finlande en 1769, il reprit du service en Suède et en 1777 on le reirouve on Finlande à la tète d'une brigade, fonction qui lui valut une grande popularité, mais ne suffisait pas à son besoin d'activité. Envoyé à Paris en mission diplomatique par le roi de Suède, il y mena un si grand train qu'en raison des dettes qu'il avait contractées on le rappela en 1781, et que blessé des procédés employés à son égard, de l'enquête à laquelle ou se livra, il dem;inda el obtint du liai l'autorisation de quitter son service. Rentré en Finlande, ne pouvant se contenter de la vie modeste qu'il devait y mener, il entra en 1786 au service de la Russie. Catherine II, désireuse de se l'attacher et de se servir de lui contre les tendances de la Suède, lui confirma le grade de général-major, lui fit don de 600 paysans et lui alloua un traitement de i.OOJ roubles. Poursuivant activement les vues sur la Finlande qu'il avait formulées dans un Mémoire qu'il avait fait tenir à Kalitchefï, Ministre de Russie à La Haye, il essaya de profiter de la guerre russo-suédoise pour réaliser son programme d'indépendance de la Finlande. Condamné à mort par les Suédois après l'échec de ses tentatives, il alla chercher, jusqu'à la mort de Catherine II, un refuge dans l'ouest de l'Europe. Ce fut seulement vers la fin de son règne que Paul I" lui accorda ses faveurs et sa protection.

Sprengporlen, promu général-lieutenant le 15 mars 1795, reçut de Paul 1'' la mission de le représenter auprès du Premier Consul et de régler avec lui la question des prisonniers russes. Lorsque la négociation prit fin, Paul I" n'était plus. Alexandre, satisfait de ses services, le chargea en ISO'2 d'une mission d'inspection dans différentes parties de son Empire qui ne donna pas de grands résultats.

En ISOi et 1805, il est sans caractère officiel en Crimée et dans l'Europe Occidentale. En I8J8, lors de la reprise des hostilités entre la Russie et la Suède, Alexandre I" fit appel à Sprengporlen qu'il adjoignit au général Bcnnigsen, commandant en chef de l'armée russe de Finlande ; mais la mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre eux et dès le 17 mars Sprengp.jrten retournait à Pétersboug. l-*eu de temps après, lors de la venue à Pétersbourg des députés de la Finlande, il devenait Gouverneur

La loi, qu'on a cru devoir s'imposer, de rapporter tous les renseignements politiques, surtout quand ils sortent de la bouche de personnages employés par le Gouvernement, semble avoir autorisé à transmettre les conjectures qui naissent des complications aciuelles des choses. Dans le partage qui résultera de la réunion des trois Puissances pour fixer le sort de l'Europe, on adjuge la Haute-Silésie au roi de Prusse, ainsi que le pays de Hanovre. La France garderait la Belgique, n'aurait pour limites que le Rhin jusqu'à la forteresse d'Ehrenbreitstein. La Pologne entrerait dans le lot de la Russie sous la domination d'un fils de Paul P^ La Hollande serait maîtresse de choisir son Gouvernement, de se donner un Stathouder ou de rester en République et la France ne s'opposerait que pour la forme à l'influence que la Prusse voudrait exercer sur ce choix. Venise recouvrerait ses anciens droits. L'Angleterre aurait contre elle toutes les Puissances du Nord et, en général, toutes les forces maritimes de l'Europe. On ajoute que la Russie presse vivement l'exécution de ce plan et qu'elle ne dissimule pas le désir ardent qu'elle a de se venger de l'Angleterre qui l'a jouée, ainsi que de l'Empereur d'Allemagne qui a payé ses services de la plus noire ingratitude. Dans le chaos politique où nous vivons, le raisonnement ne peut servir de guide et il faut malgré soi marcher à tâtons dans les ténèbres.

Au milieu de tous les plans pour l'intérieur et pour l'extérieur Bonaparle paraît plus soucieux. 11 craint de partir pour l'armée, parce qu'il est prévenu des projets tramés dans cette attente et dont l'exécution est réservée pour le temps de son absence. On se croit fort contre lui par la présence du Corps Législatif. Le Tribunal compte parmi ses membres plus d'une mauvaise tète. On a fait revivre contre le Premier Consul tous les anciens griefs. On y joint la disgrâce beaucoup trop honorable de Lucien. On compte sur Cambacérès, sur certains généraux et officiers mécontents.

Il y a lieu de croire qu'on se propose de tenter un grand coup. Bonaparte est prévenu, mais il est inquiet et embarrassé, d'autant plus qu'il regarde sa présence comme indispensable en Italie, où

général de la Finlande. Le Mémoire, qu'il remit à ce moment ù l'Empereur et dans lequel il recommandait l'établissement d'un Gouvernement provisoire, composé sous sa présidence de fonctionnaires indigènes, fut approuvé le 19 novembre 1898 par Alexandre qui ouvrit en personne la Diète de Borgo le 17 mars 1809. Sprengporten y lut le manifeste qui accordait une Constitucion h la Finlande. Le 9 juillet à la suite d'un différend des plus vifs avec Knorring le nouveau commandant en chef, il prit sa retraite et reçut avec le titre de comte une rictie pension.

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