A DRESDE. — CZ/ITORYSKI. COBENZL
Au milieu de 1801, d'Anlraigues fut surpris par une désagréable nouvelle : Razoumovsky allait revenir en Autriche toujours comme ambassadeur. Ce diplomate se considérait là comme dans son pays ; ses alliances de famille, ses relations de société, ses libéralités et jusqu'à ses dettes faisaient de lui par leur importance un personnage, même à Vienne. DAntraigues voulut au moins tireF parti de sa déconvenue pour améliorer, par un changement de résidence, sa situation ofGcielle.
On m'a promis, écrivait-il à Pétersbourg, que jamais je ne seraisemployé sous les ordres de Razoumovsky. Que vais-je devenir? Un simple sujet russe à Vienne, en apparence protégé, et en secret tracassé et espionné. L'ambassadeur verra en moi un surveillant, un censeur, une sorte de rival honteux. Si mes rapports confirment les siens, je deviens inutile ; s'ils les contredisent, ce qui est probable, car il est Autrichien autant que Russe, et si Ton m'écoute, il sera forcé d'agir en un sens opposé à celui de ses propres dépêches. d'Antraigues demandait en conséquence à faire partie d'une autre légation; celle de Stockholm, où était transféré Kalytchev, lui eût parcuUèrement convenu (1).
(1) Mémoire sur Razoumovsky, 20 juin 4801. (A. F., France, vol. 634, ir 235 ot suiv.)
230 aiAPITRE CINQUIÈME
Il vit bientôt arriver Razoumovsky, sans qu'il eût été donné suite à sa requête. Sa position devenait insoutenable entre le cabinet autrichien, qui avait rompu avec lui et le traitait en espion russe, et un ministre qui voulait rester pour sa cour le canal unique des informations. Dès que Panine eut quitté les affaires (30 septembre 1801), le comte de Saurau, ambassadeur impérial, demanda officieusement l'éloignement de d'Antraigues (1). Le vice-chancelier Kotchoubey refusa par amour-propre national, et donna pour excuse que cet éloignement paraîtrait l'effet d'une vengeance particulière de Razoumovsky. Il n'agissait pas moins dans le sens désiré par son interlocuteur; car il obtint qu'on autoriserait le protégé de Kourakine et de Panine à s'établir à Dresde, sauf à y continuer sa correspondance, et à attendre son prochain passage en Angleterre : « Cetarrangement, écrit le 3 mars 1802 Kotchoubey à Razoumovsky, n'a pas laissé que de coûter beaucoup de peine, et je vous supplie de n'en parler à qui que ce soit, pas même à la reine de Naples. Il serait homme à écrire Dieu sait quel conte et à gâter toute Taffaire. Je suis bien de votre avis que l'on n'a jamais poussé plus loin les mystifications (2).»
Le 6 mai 1802, d'Antraigues recevait, au lieu de la décoration tant de fois sollicitée et si longuement attendue, une bague en diamants, et le 3 juin, il prenait la route de Dresde. Marrenx-Montgaillard profita de la
(1) Saurau à Cobenzl, 16 28 novembre 1801 (A. V.).
(2) Wassiltchikov, la Famille Razoumovsky, t. III, p. 402.
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irconstance pour accepter, sous un prétexte de famille, 'amnistie consulaire, et pour rentrer en France.
D'Antraigues demeura en Saxe de juin 1802 à juille^
Dresde était, par sa situation, à mi-chemin de Vienne Dt (le Berlin, de Paris et de Pétersbourg, un endroit merveilleusement place pour concentrer les informations et les nouvelles. La cour saxonne, au point de me social, était celle do l'Europe qui rappelait le plus es idées et les usages antérieurs à 1789 : c'était aussi, lu point de vue politique, le centre où devaient aboutir ous les fils des coalitions futures. L'électeur catholique )enchait vers l'Autriche, son ministère protestant vers a Prusse. Le jeune Metternich, débutant dans la diplonatie à Dresde comme représentantde la cour de Vienne, )bservait de loin Berlin et Pétersbourg, et préparait la brmation d'une ligue défensive jugée nécessaire contre a France. Napoléon à son tour reconnaîtra l'importance le cette position diplomatique, et la fera occuper par Durant, le principal auxiliaire de Talleyrand, au monent de remanier à son gré toute l'Allemagne.
A son arrivée à Dresde, d'Antraigues laissa croire à in séjour momentané, prélude de son départ pour la ilussie; puis il s'installa en homme décidé ou résigné à me longue résidence (1). Il alla voir le ministre anglais, nuni d'une lettre de recommandation du prince de Ligne, puis il se hasarda chez les ministres de Hanovre,
(l) La Rochefoucauld k Talleyrand, 23 juin 1802.
d'Autriche, de Prusse. Depuis ses retentissantes aventures de Milan^ il était nécessairement moins considéré comme serviteur de la Russie que comme ennemi du Premier Consul, et chaque diplomate mesurait ses relations avec un tel homme à l'état plus ou moins précaire des relations de son gouvernement avec le gouvernement français. Bientôt il fut tenu bon gré malgré pour un personnage politique avec lequel il fallait compter. On se demanda s'il n'allait pas occuper la place de ministre de Russie, alors vacante; mais m général tout neuf dans la carrière diplomatique, Khanikov, y fut bientôt nommé.
D'Antraigues fût resté à côté de lui sans titre officiel, sans mission avouée, si une heureuse circonstance n'eût afiermi et consacré sa nouvelle situation. Panine venait de quitter le ministère des affaires étrangères, victime de l'impératrice-mère, qui ne lui pardonnait pas d'avoir préparé indirectement la fin tragique du règne précédent. Voyageant à l'étranger, par ordre ou pour se distraire, il vint à Dresde, et il y rencontra ce correspondant de Vienne dont il avait plus d'une fois apprécié les informations pendant son passage aux affaires. Il fut séduit par sa conversation, se laissa arracher par lui des notions utiles sur la Russie et sur l'empereur, et le recommanda vivement tant au premier ministre saxon Loss qu'à son cousin Kourakine. Il était nécessaire, écrivit-il à ce dernier, de lui donner un grade convenable, au moins celui de conseiller d'État, et une commission qui satisfît les curieux et déroutât les malveil-
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8(1). A ce moment même (septembre 1802), Koura- ) était remplacé au ministère des affaires étrangères ai. Woronzov; Woronzov eut pour adjoint un jeune mais, ami personnel de Tempereur, le prince Adam 'toryski, et celui-ci devint peu à peu le véritable istre dirigeant.
eartoryski attira bientôt à lui la correspondance de itraigues; en la lisant, il se prit, comme Panine, de pathie pour son auteur, etne cessa plus deluitémoi- •sa confiance. Ce Français, qui avant tout haïssait aparté, lui semblait bon à laisser parler, utile à ) entendre. Le ministre russe savait qu'une alliance 5 la France ne pouvait se faire qu'au détriment de la )gne; il se rappelait la convention dulOoctobre 1801, jée contre les royalistes français en même temps contre ses compatriotes. Il était porté vers les prers par intérêt bien entendu pour les seconds, et onque excitait l'empereur contre le Premier Consul semblaitun auxiliaire utile (2).
'Antraigues, dans son refuge de Dresde, lui dut donc ord un rang dans la hiérarchie, celui de coner d'État (45 décembre 1802), et il essaya de justipar une correspondance nourrie et intéressante le blantde faveurqu'il rencontrait enfin à Pétersbourg. nikov, sans autorité etsans expérience, se défiait de
Panine à Kourakine, 8/20 septembre 1802.
CzA^TORYSKi, Mémoires, t. I, pp. 286, 361. Cf. l'opinion do l'erape-
Alexandre en 1809 dans Tatischepp, Alexandre /" et Napoléon /•%
lui et lui aurait rendu à Toccasion un mauvais service, mais en somme le laissait faire. D'Antraigues étendait donc de près ou de loin ses relations à son gré. A Hanovre, il entretenait des espions autour de Tétat-major do l'armée française d'occupation. A Paris, il avait retrouve de vieilles et précieuses connaissances, dont nous apprécierons plus loin les informations. A Dresde même, àlalégationde France, où il vit passer La Rochefoucauld, Durant et de Moustier, il fut tenu régulièrement par des agents bien choisis au courant de la correspondance avec Paris et avec Vienne (1).
C'était surtout de cette dernière ville qu'il tirait les meilleurs moyens de se faire écouter à Pétersbourg, car Posuel et Jean de Millier continuaient à lui livrer les secrets de l'ambassade française et de la chancellerie autrichienne. Par Posuel il avait connaissance non seulement des pièces échangées entre Champagny et Talleyrand, mais de celles qui allaient de Constantinople à Paris par la voie de Vienne. Il avait même réussi à saisir au passage les lettres que Laforest, ministre de France à Berlin, écrivait à Champagny, ainsi que les réponses. Il s'était logé dans une vaste maison à deux issues, où il était difficile, à cause du nombre des locataires, de surveiller les entrées et les sorties; deux jardins isolés servaient à ses rendez- vous avec lescour-
(1) D'Antraigues à Gobenzl, 20 mai et 22 septembre 1805 (\. V.) - Un certain Zabiello le mettait au courant de la correspondance que La Rochefoucauld, transféré à l'ambassade de Vienne, entretenait avec la légation de Dresde.
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iers qu'il avait gagnés, et dont il dépouillait les dépêches au passage. Un jour, un de ces courriers n'ayant u par hasard faire relais à Dresde, il le rejoignit de uit àMeissen; et après avoir passé là deux heures, il egagna son domicile le lendemain, en prenant la préautioa de rentrer en ville à pied et à pas comptés, omme s'il fût revenu de quelque promenade (1). De sa correspondance confidentielle avec la chancelerie russe, la partie originale est peu intéressante, car iUe relate des commérages sans portée ou développe les plans chimériques ; ellene valait àson auteur aucune onsidération, et était simplement tolérée. Ce qui la endait précieuse, c'étaient ces analyses ou extraits érobcs par avance aux archives autrichiennes ou franai8es,qui en nourrissaient les meilleures pages. Onpeniit récompenser suffisamment d'Antraigues en accueilmtdes demandes d'ordre secondaire présentées par lui a nom de quelque petit souverain comme Télecteur ) Salzbourg, ou de quelque ami en disgrâce comme ouraviev, ministre de Russie à Madrid, et il en vint se figurer à certains moments que la confiance dont jouissait était telle qu'il devait craindre une trop ande responsabilité.
Comme il n'entrait ni dans son caractère, ni dans ses bitudes d'être la créature d'un seul homme, l'interète d'une seule politique, il avait repris à son arrivée Dresde, sa correspondance avec la reine des Deuxcilos ; mais il fit servir sans scrupule celle-ci à sa cor.
;i) D'Antraigues à Czartoryski, 9 février 1804. (A. F., France, vol. 633.)
respondance avec Pétersbourg. Cette indiscrétion par être connue et valut à son auteur une leçon bien méritée. D'Antraigues s'était 'avisé de rappeler au toulpuissant ministre Acton qu'on lui avait promis en IIM une pension, restée impayée; il insinuait en outre qu'il possédait certaines pièces fâcheuses pour la réputationdu favorictdesasouveraine,et qu'il en userait. Acton riposta en lui dénonçant ses trahisons épistolaires, et la reine, entrant à son tour dans le débat, lui adressa sur sa tentative de chantage une verte mercuriale : « Cela n'est nullement honnête ni généreux. Si vous publiez cette pièce, j'espère que vous m'en enverrez quelque édition. » Puis après une page de ce ton, elle lui faisait espérer le paiement de sa pension avec arrérages, et ,j l'assurait de ses « éternels sentiments (1) ».
Sous le coup de cette algarade, d'Antraigues laissa tomber une correspondance que la reine tenait cependant à poursuivre (1). De toute façon, il trouvait mieux ] son intérêt à s'occuper des affaires du Nord, d'autant plus que, peu de temps après, il se trouva mêlé, pour le compte de l'Autriche, aux tentatives de cette puissance en vue d'un rapprochement avec la Russie. Après la paix de Lunéville, le nouveau chancelier autrichieD Cobenzl envoya Stadion à Pétersbourg, aBn de frayer les voies à une nouvelle coalition. Désirant se rendre
(1) Lettre du 26 décembre 1802. (Revue d'histoire diplomatique, itX' 1888, pp. 555-556.) — « Depuis 1802 jusqu'à ce jour, jamais je n'aiécrit ni reçu aucune lettre, aucune nouvelle directe ni indirecte de lareinfl de Naples, et je ne lui ai jamais écrit. » (D'Antraigues à Czartorjrski» 20 janvier 1806.)
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:arloryski favorable, et sachant d'Antraigues en faveur iprès de cet homme d'État, il rétablit avec ce dernier 8 relations rompues par Tliugut, lui fît octroyer une însion de mille ducats, et lui expédia Jean de Mùller. MulJer, devenu conservateur de la bibliothèque imiriale, travaillait rarement à la chancellerie; sa coniiite privée le mettait à la fois à l'écart des affaires et la merci de ses protecteurs (1). Une liaison suspecte vec un jeune fripon, suivie d'un procès entre eux, l'aait fortement compromis etplusqu'à moitiéruiné,etcet lomme, que son principal biographe déclare étranger ilors à toute politique, était prêt, pour racheter le scanlale attaché à son nom, à rendre n'importe quels serrices. Il fut donc chargé de décider d'Antraigues à agir iPétersbourg dans le sens du système autrichien, système défensif, mais défiant vis-à-vis du nouvel empire français. Cette mission accomplie, il devait passer à Berlin, et s'y employer à une tâche semblable.
Vers le même temps, un autre grand factotum diplottiatique, Gentz, quittait la Prusse et s'établissait à Vienne. Cet adorateur de la Révolution française à ses lébuts, désabusé maintenant ou ramené par intérêt personnel à d'autres idées, passait au service autrichien ; il s'efforçait de préparer par ses écrits l'accord deTAu- Wche et de la Prusse pour le relèvement de l'Alle-
0) FouRNiEH, Geniz und Cobenzl, noie de la p. 125. Cet auteur a imprimé dans les pièces justificatives de son livre (pp. 224-233) quelques parties de la correspondance entre Cobenzl et d'Antraigues. Cette cor- ■^spondance, aux archives de Vienne, .comprend quarante-huit lettres, i'avrili804à octobre 1805.
magne, et aussi pour la restauration de Louis X-^^"; avec lequel il était entré en correspondance. Iltra.v6iï8 Dresde alors, y vit d'Antraigues, et s'entendit avec loi en vue d'une action commune.
Pendant plus d'un an, d'Antraigues usa son temp ■' et son encre dans des négociations qui ressemblaie^* à des complots, et qui constituent pour nous les préliminaires compliqués et mystérieux de la troisième coa* lition. Ses lettres allaient trouver Harrowrby, l'envojré extraordinaire venu de Londres en Prusse, Alopéus» ministre de Russie à Berlin, Pierrepoint, ministre d'Angleterre à Stockholm. Il n'eut aucune relation de coaséquence, comme on le croyait à la légation française, avec Melternich (1). Toute sa diplomatie était au bout de sa plume, et, quoique Russe sans arrière-pensée, il s'épanchait auprès de Cobenzl comme de Czartoryski,eii s'efforçant de s'arrêter au point où l'indiscrétion eût été qualifiée de trahison. A l'un et à l'autre il envoyait ded mémoires sur la Saxe ou la Bavière, ou les étals do l'armée française du Hanovre ; et s'il dénonçait au pr^** mier Stackelberg, ministre russe à La Haye, commo hostile à l'Autriche, il n'en croyait pas moins bien fairo pour les intérêts du second. Il poussait Cobenzl en avant, en lui rapportant les bruits qui accusaient (^^
(1) Selon Moustier (17 mars 1805), d'Antraigues et Metternich se seraient abouchés deux ans auparavant par les soins d*Ârinfelt. Or d'An traigues écrit à Cobenzl le !•' mars 1805 : « Ce Metternich ne m'o^t guère connu ; mais en croyant que ses principes sont bons, je n'ai p«* grande idée de ses talents. » Ailleurs (à Gzartoryski, 5 septembre 1803) il accuse Metternich d'avoir excité La Rochefoucauld contre lui.