A DRESDE, CZARTORYSKI. COBENZL
^slre de faiblesse devant la France ; néanmoins, il forçait de faire triompher le système défensif ^oxandre, de façon à ce que la guerre fût successivecnt provoquée par Napoléon et conduite contre lui vec toute chance de succès. Il combattait le système 'ffensif, c'estrà-diro la guerre immédiate sur le contileat, seule profitable aux Anglais menacés d'une desento.
Ses rancunes personnelles étaient ici d'accord avec i cause qu'il défendait. Razoumovsky poussait le abinet de Vienne à l'action, d'accord à Londres avec ambassadeur russe Woronzov, à Vienne même avec rentz; et bien que par un de ses attachés, Mallia, il ntretÎQt une correspondance particulière avec Czartoyski, il était l'artisan d'une révolution ministérielle énérale qui devait partout précipiter le conflit. A ^ienne, Cobenzl et Colloredo, suspects de ménagelents pour l'ambition française, devaient céder la lace à Trautmansdorf et à Stahremberg ; à Péters- ^urg, Czartoryski, timide et hésitant, devait avoir t>ur successeur Panine ou Markov. Par dévouement livers Czartoryski comme par haine envers Razoumovsky, d'Antraigues souhaitait le maintien des ministres en place, et un jouri en avertissant celui l'il aimait des intrigues ourdies contre lui, il a rendu Q8 s'en douter service à l'histoire.
Sa lettre du 13 novembre 1804 éclaire un incident, sté jusqu'ici complètement obscur, des débuts du ?ne d'Alexandre P^ Son ami Panine avait géré, en
qualité de vice-chancelier, le collège des affaires étrangères sous le règne de Paul P^; puis, deux mois avant la mort de ce prince, il avait été privé subitement de ses fonctions. Rappelé de l'exil et réintégré dans son ancien poste aussitôt après l'avènement de l'empereur Alexandre, il disparaissait de nouveau de la scène politique au bout de quelques mois, cette fois frappé d'une irrémédiable disgrâce. Quelle était la cause secrète cachée derrière cette cause apparente et commune, dans les autocraties, à toutes les disgrâces, la colère du souverain? Quelques-uns dirent que c'était pour avoir spontanément dissuadé l'envoyé français Duroc d'assister au couronnement; puis on se tut, et le secret fût resté entre Alexandre et son sujet disgracié, si celui-ci, rencontrant à Dresde d'Antraigues, ne lui eût, dans un moment d'expansion, révélé la vérité. Panine devait sa chute à son intime ami, Simon Woronzov, ambassadeur à Londres. Il avait eu l'imprudence de communiquera celui-ci par écrit ses impressions sur le souverain, d'accuser le caractère indécis , faible et défiant de l'empereur. Woronzov, vexé peut-être de ne pas trouver Panine assez docile à ses conseils, avait envoyé la lettre à Alexandre. On devine le reste.
Telle était la confidence que d'Antraigues, d'un ton assez embarrassé et avec toutes sortes de circonlocutions, faisait connaître à Czartoryski, au moment où. Panine, disait-on, voulait redevenir ministre : t (U) pense, ajoutait-il, que la guerre avec la France est de nécessité absolue ; mais que le fardeau est au-dessus
A DRESDE. GZARTORYSKI. COBENZL (1802-1804) 241
e VOS moyens, comme étranger et pis qu'étranger à i Russie ; que vous n'avez pris aucun moyen de la outenir, parce que vous ne faites aucune alliance, t que vous savez que la Prusse a des préventions 'Outre vous ; que vous avez cru finir tout ceci par des ïotes, comme un procès par écrit ; que la chose est au 'oint qu'il faudra en venir ou à une guerre sans moyens u à la honte de céder à Bonaparte. Dans les deux as, il vous voit attaqué aisément et avec avantage dans opinion de Tempereur... »
C'est ainsi que d'Antraigues, sous le coup des néceses du moment, sacrifiait son protecteur de la veille protecteur présent ; il sentait que, Czartoryski disru, tous ses moyens lui manqueraient à la fois; il serait s à l'écart, trop heureux encore s'il pouvait, à la ''eur d'une pension de retraite, oublié dans quelque me de Courlande, revenir aux sciences, à l'histoire, [uelqu'une de ces recherches spéculatives qu'il n'eût Dais dû quitter !
En effet, l'infernale politique le tenait alors plus que nais rivé à une chaîne dont il pouvait, d'un moment autre, oublier ou sentir toutle poids. Un jour il était cherché comme une puissance par des hommes itat, même par des souverains. En 1803, Armfelt nait lui proposer une entrevue avec Gustave IV qu'il t d'abord, et par ordre, décliner. L'année suivante, 5 circonstances avaient changé ; le roi de Suède vint îresde, s'aboucha avec lui, et en fit devant le public i confident et son conseiller intime. Au lendemain
de ces bonnes fortunes politiques, l'interlocuteur têtes couronnées était réduit à des métiers claudestiDS et subalternes ; il déchiffrait des papiers soustraits ou les soustrayait lui-même. Ainsi il faisait inviter à diaer chez un ami certain messager équivoque de passage à Dresde ; à la faveur de cette absence, il s'emparait de son portefeuille, en examinait toutes les pièces, puis remettait le tout en place^ sans qu'il restât aucune trace de ce vol momentané (i). Il n'était pas scrupuleux à cet égard ; à Milan, Bonaparte, eu dépit de ses belles protestations, lui avait donné l'exemple.
Enfin, le 6 novembre 1804, une convention secrète unit les cours de Russie et d'Autriche en vue d'une coalition prochaine, et d'Antraigues put croire n'avoir pas été étranger à ce résultat.
Dans ces combinaisons diplomatiques conduites en vue de l'abaissement de la France, était-il du moins question do la restauration des Bourbons ? D'Antraigues n'y pensait plus guère ; mais en Russie les droits do Louis XVIII avaient toujours été mieux reconnus que partout ailleurs ; de là la question posée par Czartoryski à son correspondant : Serait-il utile ou dangereux aux puissances européennes de reconnaîtra Louis XVIII ? La réponse qu'il reçut, et qui fut com-^ muniquée au cabinet de Vienne, portait en substance - Jusqu'ici, cotte reconnaissance n'eût servi à rien en face d'un peuple livré à la frénésie démocratique. Aujourd'hui la France est revenue à ces principes mo*
(1) D'Antraigues à CobeDzl, 30 novembre 1804 (A. Y.).
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larchiques qui sont la loi des grands empires. Les Jacobins eux-mêmes les ont établis, Bonaparte les représente. Il a trois appuis : Tarméo née de la Révolution, le peuple nanti des biens nationaux, les révolutionnaires jaloux de s'assurer l'impunité de leurs crimes. Louis XVIII a certaines qualités avouées de tous, beaucoup de connaissances, de l'esprit, des intentions sincères de clémence ; enfin et surtout il est roi, mais il est à la merci de ses serviteurs. Il faut donc le reconnaître, travailler pour lui sans lui, et lui faire souscrire trois conditions : l'état à conserver à l'armée, 'existence légale des biens nationaux, l'amnistie (1).
On a remarqué que les plans de réorganisation euopéenne agités alors dans les conseils de l'empereur ô Russie étaient la première ébauche des traités de 8l5; il est également remarquable que dans ce mémoire, daté de 1804, depuis déposé aux archives russes • autrichiennes, d'Antraigues, raisonnant non seule- ^^nt en politique, mais en bon Français, ait tracé sans ^n douter trois des principaux articles de la Charte B 1814.
(4) Mémoire du 16 novembre 1804. (A. V. et A. P.) Il reviendra sur 'S mêmes idées dans son mémoire à Ganning du 15 octobreI1806. (B. ^•fAdd. mss. 31230, ff. 156 et suiv.)
LA FRANCE EN i8o4
uni et l'amie de Paris. — Les amis de d'Antraigues en France . Les correspondants : !• Y ami de Paris. — Ce qu'on sait de lui — ractère de ses révélations : leur importance pour Czartoryski. — 'amie de Paris, — Ses sentiments, ses moyens d'informations. — rt de Vami. —Son successeur. — Modes de transmission, fin de la respondance. — Mohrenheim.
I Premier Consul et sa oour. — Bonaparte ; ses violences ; deux les caractéristiques. — Sentiments de son entourage pour lui. Berthier et les Bourbons. — Talleyrand, son caractère, ses pasis. — M"* Bonaparte, son attitude, sa conduite. — L'organisa- 1 de la maison impériale. — Les ministres étrangers à Paris. — colonie russe. — Nassau-Siegen et Choiseul-Gouffier. a conspiration de 1804. — Craintes de Bonaparte et de Joséphine, iîaraclére de la conspiration ; les complices. — Un récit inédit de estation et de la mort du duc d'Enghien. — Gomment finit Pijru. — Rôle de Caulaincourt. — Rentrée en grâce deFouché — testation de la Russie. — Réflexions de d'Antraigues . a politicpie française en 1804. — L'ami, anglomane ; l'amte, rushile. — Le cabinet noir, la police secrète à l'étranger. — Contre ce de Vami et de Vamie. — Les préparatifs contre l'Angleterre. Possibilité d'une révolution intérieure en Russie ; encouragements nés. — Desseins de Napoléon. — Le roi de Suède Gustave IV. In monologue de Sieyès. — Opinions de Berthier et de Joséphine la politique extérieure.
l'ami et l'amie de paris
itre la Russie et TAutriche, d'Antraigues était redei, à côté des diplomates avoués, un intermédiaire
dont Czartoryski appréciait Tutilité, mais dont l'action restait à distance insensible. De Paris à Pétersbourg, à la même époque, il transmit un bulletin sous forme épistolairequi amusa et servit la chancellerie russe, el qui est intéressant à plus d'un titre.
A tout prendre, il nous semble curieux d'apprendre par son canal comment des témoins hostiles, embusqués au seuil desTuileries, dépeignaient Bonaparte, son entourage, son gouvernement^ sa situation en France et en Europe, au moment oii la république cédait la place à l'empire. D'Antraigues fut le porte-parole de ces révélations en Russie, et comme seul éditeur il en porte le mérite et la responsabilité devant l'histoire. Ce n'est donc pas faire une digression inutile que de les parcourir, comme les pièces justiflcatives de sa polémique contre le gouvernement français. En les recueillant, il se les appropriait, sauf à en dissimuler l'origine précise, et nous les regarderons comme siennes, sans chercher, plus que ne Ta fait Czartoryski, à en déterminer les sources.
Bien qu'exilé à perpétuité et mis hors la loi par Bonaparte, il devait à ses origines et à ses relations de jeunesse de ne pas être oublié de plusieurs de ses parents ou compatriotes, qui appartenaient à l'administration ou à la cour consulaire. Son oncle, l'ancien évêque de Troycs do Barrai, était devenu évêque de Meaux; parmi ses anciennes connaissances de Montpellier, l'un, Cambacérès, devenu le second personnage de l'État, ne daignait pas se souvenir tout haut de lui ; l'autre, Etienne Mé-
Jean, alors secrétaire général de la préfecture de la Seine, le défendait au moins à demi voix (1) ; les dis de ieux de ses serviteurs, DuclauxetDelmas, entraient en 1802, un peu sur sa recommandation secrète, au Corps é^islatif. Le général Suchet, le frère de son ancien narchand de soie à Lyon, avait vécu sur ses terres, et lui faisait encore offrir en 1804 ses respects et ses services. Le général Mathieu Dumas, un autre compatriote, devait aussi l'avoir connu. D'autres s'exposèrent pour lui être utiles, etlui témoignèrent activement leur fidélité. Il les nomme, dans ses lettres à Czartoryski, ïami et l'amie de Paris,
Le premier, ainsi que Vannelet, avait eu pour protecteur, et il s'en vante à plusieurs reprises, le grand'père de d'Antraigues à Montpellier. Est-ce vraiment Vannelet qui reparaîtici, et qui a toujours l'oreille des puissants, sous le Consulat comme sous le Directoire ? On serait tenté de le croire, si, à certain endroit, ïami ne désignait Vannelet comme une de ses connaissances. En tout cas lui-même a fait sa fortune dans l'administration militaire en qualité de fournisseur et commissaire ordonnateur, et il jouit, sur ses vieux jours, sans titre officiel, de la confiance de Talleyrand ; il sert d'aide et de suppléant à un homme qu'il a formé et élevé Du-
(1) Ce Méjean était de longue date en relations avec d'Antraigues. Étant secrétaire du club des Jacobins en 1793, il avait su dérober en faire passer à son compatriote, moyen nant vingt-cinq louis, le plat détaillé d'Angely pour exciter la guerre civile en Russie. (V. plus haut^ p. 50.) C'est du moins ce que raconte Lizakévitch dans une de ses dépêches à Osterman. (A. M.)
rant, premier commis des relations extrérieues. Corom^ Vannelet, il a rompu avec ses premières afiections politiques depuis la mort de Louis XVI, mais roubli du passé ne l'a rendu ni indulgent, ni même sympathique aux hommes et aux choses du présent. Seulement au désir de conserver les millions qu'il possède se joint un souci bien entendu de l'avenir de ses fils. Comme Vannelet, il aime intriguer par delà les frontières, il profite et il abuse de sa situation pour insinuer au loin des idées plus favorables à l'ancien équilibre européen qu'à la grandeur actuelle de la France; car il croit et il dit qu'une Angleterre puissante est nécessaire, afin d'empêcher Bonaparte d'être un fléau chez lui et chez les autres. Comme Vannelet, il veut être utile au petit-fils de son ancien protecteur, qu'il connaît depuis 1772. Il veilleà la tranquillité de sa mère, et il fait sur sa recommandation rendre leurs biens à d'anciens émigrés. Il se propose de lui fournir, avec des pièces utiles, des thèmes exacts pour ses aperçus politiques, de façon à ce que l'exilé puisse sortir de pair en Russie et forcer la faveur. Même il lui promet de lui communiquer, comme des modèles, les exposés classiques de Richelieu qui sont aux archives. Enfin ses lettres sont du même ton et du même style que celles du mystérieux correspondant de l'an VI.
Dès 1802, cet homme écrivait à d'Antraigues (1). En possession de relations multiples^ habile à surprendre
(1) « Latour, ami de Fox, dont je vous ai parlé en 1802. » (Lettre des i6-22 juillet 1803.)
les secrets d'autrui, il les livrait volontiers, mais il n'avait pas l'orgueil d'être cru à la légère, et quand il n'a pas vu la pièce qu'il cite ou le fait qu'il raconte, il le mentionne expressément : t De vous dire ce que j'ai ouï dire, ce n'est plus un service à vous rendre, c'est bavarder comme un gazetier (1) . » Et de fait il prétendait corriger les assertions controuvées et intéressées des journaux, révéler à Dresde les vérités qu'on voulait cacher à Paris. Ce n'était assurément pas un de ces agents vénaux, sans scrupules d'aucun genre, qui cherchent à gagner leur salaire en acceptant ou en imaginant les premières nouvelles venues. Assez riche pour être désintéressé, il tenait à garder en haut lieu une influence utile à la conservation de sa fortune, et non seulement ne voulait rien recevoir du cabinet russe, mais tenait à n'être pas connu de lui (2). Soit prudence vulgaire, soit honte secrète, il ne négligeait aucune précaution de nature à dissimuler son rôle. Dès que les circonstances lui paraissent périlleuses, comme à la veille de l'arrestation de Moreau, il supplie qu'on ne lui répond plus. Il proteste à son ami que s'il lui savait la moindre relation avec les princes français et leurs agents, il cesserait aussitôt toute correspondance. Il croit que certaines parties de ses lettres n'arrivent pas jusqu'à Pétersbourg, et que ses récits sont transmis seu-
(1) Vami à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803.
(2) « Cet homme ne reçoit,ne recevra, ne veut rien et nous a déclaré qu*il ne voudra jamais rien de l'empereur de Russie. Sa fortune est de près de deux millions, et dès lors il est aisé de concevoir sa modération. » (D'Antraiçues à Gzartoryski, 3 mars 1804).
lement en analyses. 11 lui arrive de spécifier les détails et les faits qui ne doivent pas être communiqués k Czartoryski ; aussi, parlant de l'abondance du cœur, laisse-t-il passer çà et là des notions sur lui-même, propres à trahir son incognito (1). L'intermédiaire oubliait CCS recommandations et ces confidences personnelles, il transcrivait sans choix tout ce qu'il avait reçu. Il semble qu'il eût voulu, en se montrant plus exact que discret, dissiper certaines défiances que son caractère connu autorisait.
On Tavait d'abord soupçonné de mettre dans les bulletins parisiens quelque peu de son imagination, et ou le lui avait fait entendre poliment. A plusieurs reprises, Czartoryski lui annonce que l'empereur lit ses lettres avec intérêt et satisfaction; mais un jour il ajoute qu'on y trouve des informations empreintes d'une exagération évidente. Aussitôt d'Antraigues de protester : « J'ai souvent eu envie de les remanier... Cela m'eût été fort aisé et très agréable, mais je ne mêle suis pas permis (2). »
Il est singulier qu'en trahissant ainsi son correspondant par un soi-disant scrupule de conscience, il ait tenu en même temps à le protéger contre d'indiscrètes démarches. Au printemps de 1805, Czartoryski, près d'envoyer Novosiltsov traiter avec Napoléon, voulut lui
(1) « Ceci est pour vous et ne doit point parvenir au prince Czartoryski. » (Lettre du 19 février 1805.) 11 ne veut pas (Lettre du 31 mai 1804) que d'Antraigues transmette en Russie les détails de la conspiration Pichegru-Moreau, qui ne regardent nullement ce pays.
(2) D'Antraigues à Czartoryski, 2 mars 1804 (A. F.).
UAMI ET L'AMIE DE PARIS Ml
er une entrevue avec son mystérieux auxiliaire* ligues annonça qu'il ferait les ouvertures nécesmais que sans doute celles-ci n'aboutiraient pas. ociation, si elle fut tentée, ne fut pas suivie Novosiltsov s'étant arrêté en route, à Berlin (1). 'est pas là le seul cas où la curiosité intéressée toryskiait été mise en défaut. Il arriva au jeune •e de faire poser des questions à Vami de Paris : isul de France à Moscou, Lesseps, n'est-il pas nt politique secret? Le ministre prussien Loml'a-t-il pas révélé à Bonaparte les ouvertures s faites à Berlin par la Russie? Ne pourrait-on ' une page de l'écriture du drogman Fonton ?
demandes tantôt ne sont pas transmises, tantôt âvent aucune réponse, ou sont accueillies par un Drmel que dicte une prudence bien entendue, u'il recevait pouvait déjà satisfaire sa curiosité, •ouvons en effet parmi les annexes des lettres de [es états d'effectifs de l'armée française, un méde Talleyrand lu en Conseil de cabinet le 3r 1805 (à condition que cette pièce ne fût point ) (2), des rapports de Laforest, ministre à des lettres de La Rochefoucauld, ministre à , des parties de la correspondance d'Hédouville,
ptoryski à d'Antraifçucs, 2 avril 1805.— D'Antraîgues à Czartomai (A. P.). La première de ces pièces a été depuis commuar le destinataire au gouvernement anglais ; on en trouve un m anglais) au Record Office, France, vol. 87. t le rapport sur la constitution du royaume d'Italie que cite i commencement du liv. III de son Histoire de l'Empire.
ministre à Pétersbourg. Ea février 1804, Vami a pu faire passer ua relevé diplomatique complet, en d'autres termes les extraits importants des dépèches des agents français à l'étranger, faits par Durant et Talleyrand et mis chaque mois sous les yeux du Premier Consul; et il promet que, si ces pièces reviennent des Tuileries au ministère avec des notes du maître, ces notes prendront aussi le chemin de Dresde. L'année suivante, il tâte et fait causer par ordre le Saxon Schulenbourg, ancien chargé d'affaires en Russie, et candidat au même emploi en France; il obtient de lui un portrait détaillé de Czartoryski. qu'il s'empresse de communiquer au modèle. Cet homme avait certainement des complices autour de lui, entre autres deux frères Simon, employés aux bureaux de la guerre et des relations extérieures; ceux-ci pratiquaient dès 1804 le métier qui coûta la vie à leur collègue Michel, l'espion du colonel Tchernytchev, en 1812 (1).
D'Antraigues recevait d'une autre source des informations d'un caractère moins grave, curieuses pourtant, sur la société et la cour consulaires. En septembre 1802, celle qui avait failli l'épouser douze ans auparavant rentra avec lui en relations épistolaires. N'ayant pas émigré, elle avait conservé sa fortune presque intacte. Au moment oii le délai pour proBter de l'amnistie accordée aux émigrés allait expirer, elle offrit a
(1) A. F., France, vol. 631, f. 152. — Communication faite (pa»" d'Antraigues) aux ministres anglais le 10 avril 1811, annexe n*3, (R. 0., France^ vol. 87.)
son ancien adorateur de négocier pour lui une rentrée en France. D'Antraigues savait d'avance l'inutilité de semblables démarches, et, en remerciant cette amie fidèle, il la pria de lui écrire tout ce qu'elle jugerait
intéressant à faire connaître. La dame accepta, sous la seule condition que la légation russe de Paris ne serait point au fait de sa correspondance; en revanche, comme elle connaissait Vami, elle s'arrangea de façon à ce que ses lettres servissent de complément à celles du vieux bureaucrate. A lui les révélations politiques, à elle les anecdotes de salon, les commérages élégants, la chronique intime de cette société hybride qui allait former la cour du nouvel empereur. Bons mots d'autrui ou conseils personnels, elle jetait tout au hasard dans ses lettres, qu'elle écrivait à la diable, avec la pensée que quelques-uns de ses récits amuseraient l'empereur de Russie.
Remariée depuis plusieurs années^ elle avait sous son nouveau nom un accès journalier auprès de M^^ Bonaparte, et semble être une de ces dames peintes par M™* deRémusat, qui fréquentaient volontiers le rez-dechaussée des Tuileries, sauf à paraître ignorer qu'au premier étage vivait le maître de la France. Elle avait ainsi accès, mais fortuitement et irrégulièrement, auprès du Premier Consul. Elle ne l'aime ni ne le hait, mais le supporte comme le garant de la paix publique et de sa sécurité personnelle. Par suite de ses liaisons avec une tante de M"** Bonaparte, M"® de Copons, veuve d'un magistrat de Perpignan, elle recueille à distance
les secrets qu'elle n'a pu surprendre par elle-mêrae dans l'intérieur des Tuileries. Elle ne regrette point les Bourbons, et partage contre le comte de Provence la répulsion de la feue reine. Si elle admire tant Georges Cadoudal, c'est un peu parce qu'il est mécontent des princes. La Déclaration de Calmar lui semble bonne à faire des « papillottes », et si par hasard Louis XVIII était rétabli, apportant avec lui la promesse d'une paix générale et stable, elle se proclamerait sa fidèle sujette, puis s'exilerait pour toujours en Russie. En ce moment, son horreur de la guerre comme ses instincts d'ancien régime la rendent hostile à l'établissement impérial qui se prépare ; elle refuse d'accepter de Joséphine des présents qui engageraient sa fidélité, et elle fuit à la campagne pour ne pas être témoin des premières solennités de l'Empire. Enfin, trait commun avec Vami, elle ne voudrait pas qu'un seul mot de ses révélations fût communiqué aux Bourbons. Entre Paris et Dresde, la correspondance était assurée du secret; car elle passait par les courriers officiels français, alors fréquents, à cause des conférences de Ratisbonne ausujetdessécularisations. D' Antraigues la faisait prendre à Francfort ; pour lui, il écrivait directement à Paris, mais,comme jadis Brotier,en un style à double sens, et à l'adresse d'intermédiaires (1). Entre Dresde
(1) Ces intermédiaires, qui n'étaient pas au courant des réponses adressées de Paris, furent, depuis avril 1805, le général Suchet, Molinier-Montplanqua, avoué au tribunal de cassation^ et Limodin, commissaire à la préfecture de police I (L'ami à d*Antraigaes, 19 février- !•' mars 1803).
etPétersbourg,il y outau début des indiscrétions commises, les lettres transcrites en blanc ayant été ouvertes et lues au passage, principalement à Berlin. Elles furent alors en partie chiffrées, et des courriers spéciaux les portèrent jusqu'à la première poste russe, à Radziwilov.
En 1804, un secrétaire fut attaché par Czartoryski à cette étrange officine pour aider aux déchiffrements et aux transcriptions, et aussi pour s'assurer qu'on y pratiquait la discrétion, cette vertu suprême des diplomates. C'était un jeune homme employé auparavant à la légation russe de Madrid, le baron deMohrenheim, dont la mère habitait Dresde. Mohrenheim paraît avoir aimé sincèrement le singulier patron qu'on lui avait momentanément donné: c Je veux, lui écrivait-il un jour, vous appartenir comme un (ils appartient à son père, jemets à votre disposition mon service, ma fortune et ma vie que, je vous jure, je serais trop heureux de pouvoir sacrifier aubonheur etàla durée de la vôtre (1). »
Dans l'été de 1804, Vami mourut. Il s'était souvenu à la dernière heure que cinquante mille francs, jadis prêtés par le père de d'Antraigues, avaient été le commencement de sa fortune, et il les restitua au fils par codicille, en les accompagnant des intérêts jusqu'au 25 février 1804. D'Antraigues refusa ce legs, s'il faut l'en croire, sous prétexte qu'il no voulait rien recevoir d'un serviteur du gouvernement français ; il accepta
(1) Mohreaheim à d'Antraigues, 21 janvier 1805. (A. F., France, vol. 640.)-- D'Antraigues à son tour fait à Czartoryski Téloge de Mohrenheim. {Id., vol. 633, f. 60.)
ÎS6 CHAPITRE SIXIÈME
seulement des héritiers une collection de classiques grecs, à titre de souvenir.
Le fils de Vamt était, à ce qu'il parait, encore mieux que son père, à portée de connaître les hommes et d'observer les événements. Quelques mois encore, il tint la plume, par piété filiale, par reconnaissance héréditaire, par cette conviction également héréditaire, disaitil, quet sans l'Angleterre laFranceseraitun enfer (1)». Lui aussi était riche et fier de sa richesse ; il pouvait faireau département où il servait des avances qui lui rapportaient jusqu'à 12 p. 100.11 plaçait avec succès dansles fonctionspubliquesses parentset amisduDauphinéetdu Languedoc. Aussi tenait-il au secret le plus absolu sur ses relations à l'extérieur . Du côté de l'Angleterre, où il était en rapports indirects avec le sous-secrétaire d'Étal Hammond, il n'avait jamais été trahi; il exigeait de son correspondant de Saxe la même discrétion, ne voulant ni être connu du cabinet russe ni servir à aucun degré les Bourbons. Il envoya à Dresde, entre autres pièces, de substantiels mémoires sur la Bavière et la Saxe dans leurs rapports avec la France; il joignait à ses lettres des exemplaires du Moniteur avec des commentaires écrits en chiffres, à Tencre sympathique, sur les marges. Sa correspondance, que nous avons considérée comme inséparable de celle de son père, continua jusqu'au temps où, la guerre approchant, les communications devinrent trop difficiles, les relations trop péril-
(1) L'ami à d'Antraigues, 19 février-l" mars 1805.
euses,et où Tonne dut plus entendre, à Dresde comme i Paris, que
Le bruit des lourds canons roulant vers Austerlitz(l).
II y a évidemment, dans ce jour ouvert par des Français à des étrangers, à des ennemis, sur les plans secrets de la diplomatie française un spectacle offensant pour la loyauté et l'honnêteté telles qu'on les comprend en tous pays. Ceux qui, eu égard à la différence des temps, hésiteraient à prononcer le mot de trahison ne nieront pas l'abus de confiance. Au début de ce siècle, lorsque l'idée de la France supérieure aux partis n'était pas acceptée de tous, la délicatesse de conscience en faitde patriotisme était inconnue aux hommes qui avaient traversé, tantôt dans un camp, tantôt dans un autre, au gré de leurs intérêts ou de leurs affections du moment, 'es crises successives de la Révolution ; et, même après lessai méritoire de pacification et d'union tenté par le dernier Consul, il se trouva des esprits mal faits et mardis pour découvrir et saper les côtés faibles du 'ouveau régime, pour combattre, sans affectation trop ''ouoncée de royalisme ou de républicanisme, l'oppres- ^^ delà France par Bonaparte, l'oppression de l'Europe
) V. Hugo, Regard jelé dans une mansarde (dans les Rayons et les ^es),
*tte correspondance a-t-elle continué encore en 1806? D*Aulraigues '^te, dans une lettre à CSanning (B. M.), qu'il a pu communiquer à Pereur Alexandre Topinion du général Mathieu Dumas sur Tarmée ^» après la bataiUe d'Austerlitz : « J'ai encore ici cette opinion, ^ de mes amis en France est venu à bout de se procurer et m'a ^^ée. »
par la France. Ceux-là s'inspiraient de l'esprit philoso- |^1 phique en vogue dans la génération précédente, et quelquefois de sentiments moins avouables. Ce que l'ami de Paris faisait*par intermédiaire et secrètement auprès d'Alexandre, son patron Talleyrand le faisait quatre ans plus tard, presque ouvertement, à l'entrevue d'Erfurth. Pour ne point aimer Napoléon, Benjamin Constant, Moreau, Pozzo di Borgo se croyaient quittes de tout devoir envers la France. Ce patriotisme à outrance qui est devenu, et il faut nous en féliciter, la loi de nos générations, s'effaçait à leurs yeux dès qu'il contrariait leurs conceptions ou leurs animosités politiques^ et, s'ils lisaient Corneille, ils préféraient au vieil Horace Cinna s'écriant :
La perfidie est noble envers la tyrannie.
Ils trahissaient en paroles, en attendant mieux. Il est^ malheureux pour leur mémoire qu'en définitive il^ aient vaincu, car leur œuvre, qui aboutit en 18U ^ demeure tristement inséparable pour nous de l'invasioi et du démembrement de la patrie.
hV: PREMIER CONSUL ET SA COUR
Essayons de tirer de cette correspondance quelqu^^ faits nouveaux, d'autant plus précieux qu'ils n'étaiei^t
int destinés au public. Ce qui servait secrètement à istruction d'un ministre et d'un souverain ne doit nt être perdu pour l'histoire.
Bonaparte est évidemment par lui-même, par les insments de son pouvoir, par ses actes, le principal et do cette correspondance. L'ami a recueilli plus entiers les traits de son caractère, Vamie les manilations de l'opinion à son endroit.
Selon l'ame, le maître du jour est un homme violent, ital, entrant en fureur à la moindre contradiction, iqu'à avoir la fièvre ; on ne peut le conseiller avec lit que par surprise. S'il s'empare des idées des au- ^s, il croit ensuite qu'elles lui sont venues, et n'en ut plus démordre. Voici deux scènes significatives, à 3uter à tant d'autres, où s'est trahi le Corse, toujours et à s'insurger, même contre l'impossible.
La première a eu lieu en juillet 1803. Bonaparte isait discuter en sa présence un plan de descente t Angleterre. Ce plan souleva de graves objections ; 'rthier exprima fortement les siennes. < J'y étais ec Talleyrand. J'entendis la fin du discours de Berer, et vis la fureur de Bonaparte. Elle fut horrible ; femme vint, la Leclerc vint aussi; il était hors de f et deux fois il présenta le poing fermé à Berthier. tais tout ému, et Talleyrand aussi, mais Berthier iriait de colère et le planta là... Le secret a couvert •te incartade et bien d'autres (1). »
La seconde scène s'est passée à Fontainebleau^ le
t) L'ami à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803<
260 CHAPITRE SIXIËME
14 juillet 1805. c Pendant quej'étais chez lui à ranger,8ur la fin du travail, les nombreux papiers de la correspondance de Turquie qu'il avait parcourus, arriva Murât avecRamond, chef d'un des bureauxde Berthier, apportant l'état de l'armée de Hanovre qu'il avait demandé... Bonaparte s'était persuadé, je ne sais pourquoi, que depuis son départ pour Milan on devait avoir porté l'armée de Hanovre, par l'envoi successif des conscrits^ à 28.000 hommes, et le 14 juillet, on lui prouve, papiers sur table, quele9juillet il n*yavaiten Hanovre que 12.000 hommes. Jamais tigre enragé n*a été pire. Les jurements, les menaces, et contre qui ? contre son intime ami Berthier, contre Bernadotte, ont été excessives, et devant treize personnes, toutes sans exception résolues à les en prévenir. Ramond tout éperdu ne savait ce qu'il faisait; j'ai repris le portefeuille, et le travail étant bien en ordre, je lui ai mis sous les yeux que ce n'est pas par oubli ni négligence que l'on n'a pas doublé cette armée, mais parce que l'état des magasins et la possibilité de les sustenter exige qu'on n'y envoie que ce qui peut être nourri... Ces explications, j'ai été prié de les donner, Ramond étant devenu muet de terreur; il l'avait deux fois menacé de la main... A ces états étaient joints des rapports de nos espions, inculpant cet état-major ou plutôt le neveu de Berthier, leur luxe, celui de ce qu'on nomme la cour du maréchal, qui enefiet est prodigieux, et l'effet que cela produit dans le pays. Cela l'a remis en furie . 11 a écrit à Bernadotte comme à un laquais, et le lendemain, la peur l'a pris, il a envoyé un autre
courrier arrêter le premier; mais, comme on a intérêt <iu*il ne soit pas rejoint, il ne le sera pas, et Bernadette recevra la lettre... Voilà un fait dont j'ai été témoin, lont j'ai eu ma part aussi, car, voulant lui expliquer tout ce détail des magasins qui forment l'obstacle aune plus grande quantité de troupes, il mit les deux poings sur la table en fureur, et me dit : Je no veux pas être mené par des gens de plume, entendez-vous bien ? Ce 8ont tous desj... f..., et je les mettrai à la raison (1). » Pour Vamie^ Bonaparte est le maître incontesté de la France, mais il n'en est pas l'idole, au contraire. Ses frères et ses sœurs, excepté Joseph et Ëlisa, ne le peuvent souffrir. Leur antipathie est partagée par les ministres, qui déplorent ses violences, par les Parisiens, dont leâ sentiments sont poussés jusqu'à la rage. Si les gens de grand nom sont pour la plupart à genoux devant lui, les poissardes no lui ménagent pas les railleries grossières. Dans l'armée, même phénomène; les généraux, les colonels lui sont attachés, et les soldats le détestent. Sa femme le redoute à la pensée de ses fréquentes colères. Toutefois, les uns et les autres se sentent solidaires de lui, ne sachant qui mottre à sa place, et le soutiennent par égoïsme (2).
(t) Vami à d*Antraiguos, 15 juillet 1805.
(2) n peut paraître intôroHHant ici d'apprendre quel tableau de la Franco M** d'Antraigues môre présentait ulors àHon IIIm : « On croit la France toujours en révolution; ce n'est plu» cola... On revient pou àpeuaux anciennes infltitutions : les préfets sont absoluinont les intendants, les généraux employés successivement dans chncjue pays Ins commandants de province. La paix régne, le crime est rnprimé ; c'est un changement do dynastie. Le pouvoir suprême réside on un seul ; le se-
D'après l'arnî, c il n'y a plus d'esprit révolutionnaire, mais il y a la nécessité de tenir à la Révolution... Il n'existe peut-être pas le vingtième de la France qui voulût ce qui a été fait, mais il n'y en a pas mille qui voulussent détruire ce qui est... Les Bourbons ou leur sont à charge ou à mépris; ils n'en veulent pas; Louis XVIII ils le couvrent de boue (1) ». Bonaparte ne saurait être renversé que par une révolution de palais. Les Anglais ont cru à tort que la rupture de la paix d'Amiens et l'interruption du commerce lui porteraient un coup mortel. On le subit en espérant mieux.
Berthier « est convaincu qu'un Bourbon remontera sur le trône, et que cela ne peut aller à plus de quelques années ; il me l'a dit clairement. Mais il devient fol si vous lui parlez de Louis XYIII, et enragé. Je mets toute passion à part, et je le dois, puisque je ne le peux souffrir depuis dix-sept ans; mais Vami et moi nous disons que c'est le mépris qu'on a pour lui qui le rend odieux... C'est qu'on le croit un poltron, faux, méchant, et tout livré à des favoris qui sont ses maîtres, et qu'il passe pour incapable de conduire la barque, qu'on croit qu'il referait une révolution et qu'on en a tant de peur
cret de TÉtat est impénétrable; jamais homme moins communicatif et plus respecté et craint. La noblesse... commence à accepter des places soit civiles, soit militaires ; les pères s'y refuseraient, mais non géoer leurs enfants, qui sans cela n*ont d'autre parti à prendre que de mener leurs charrues ou celles des autres. Ceux qui sont employés sont bien payés et par préférence aux autres. H y a encore bien du mal; mais quand on le compare à ce qu'on a éprouvé, on regarde le Premier Consul comme un libérateur. » (Lettre du 7 février i804.) (1) Uami à d'Antraigues, i6-22 juillet t803.
que, je vous jure, on consentirait à voir régner Lucifer s'il promettait que Ton ne reverrait plus de révolution. On ne peut pas revenir sur lui. Son frère est méprisé aussi . Les émigrés de l'Angleterre ont rendu Berry détestable en racontant sa vie crapuleuse et les excès de sa brutalité. EnQn Berthier m'a dit le root, et j'en ai fréroi; il m'a dit: s'il en revient un, il n'y a que d'Orléans en état de régner dans toute la famille. Jugez si ce mot m'a effrayée. D'Orléans, le fils del'assassin de la reine! J'en frissonne encore; mais il me l'a répété si souvent que je vois bien qu'il le pense (1)... » Derrière l'ami et l'amee apparaissent, comme source principale de renseignements, Talleyrand et Joséphine. L'ami est depuis 18001e témoin quotidien de l'ex-évéque, do l'ex-conseiller de Barras, qui emploie son expérience acquise sous les régimes déchus à en constituer et à en faire vivre un nouveau. « Cet homme, ditil, a de grands, de très grands talents; le premier, celui de vouloir très déterminément, le second celui de ployer, d'ajourner sa volonté, sans jamais perdre l'intention de la faire exécuter... Il a des haines invétérées qu'il pense nuit et jour à 'satisfaire. Celle contre l'Angleterre est l'âme de sa vie... (Il) a prodigieusement d'esprit, un très grand acquit, le coup d'œil rapide, la conception nette, de l'audace dans la tète ; mais il a de la faiblesse au cœur, un amour de sa place qui le rend vraiment fou dès qu'il a peur de déplaire, une vivacité de production qui embrouille tout ce qu'il écrit, un
(1) Uamie à d'Antraigues, 6-11 décembre 1804.
26t CHAPITRE SIXIÈME
amour de l'argent intarissable; il aime la débauche la plusrafflnée, il aime ses aises et redoute à la mort le travail long et de bureau... Son amour-propre est do trouver des raisons atout... Il n'aime pas Bonaparte et il en a affreusement peur, mais il croit que» Bonaparte perdu, il y aurait un bouleversement, que le parti des généraux rétablirait le Directoire, et cela est vrai, et que lui alors serait perdu... Il est commode à Bonaparte pour son insensibilité; il peut tout lui dire et lui faire; il n'a ni honneur ni rancune. Il travaille et fait rigoureusement travailler, mais il fait largement payer et ferme les yeux pour ce qui est chef sur des profits en affaires. . . Toute son étude, toute sa sagacité est de deviner ce que veut Bonaparte et d'y soumettre toutes ses pensées (1)... »
Ce portrait doit être vrai dans ses moindres détails, car le modèle a posé journellement et sans le savoir devant un homme peu bienveillant et intéressé à le surprendre dans ses diverses attitudes. A ce moment surtout, où Bonaparte était exalté dans son ambitioa par le titre césarien, carolingien qui allait lui échoir, le ministre des relations extérieures était une puissance ;
(1) Vami à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803, 49 février et !•» mars 1803. — A ces traits sont joints des détails sur sa manière de travailler : « U fait son plan, réunit ses idées, et les écrit mais avec peu de méthode et beaucoup de confusion . .. Il s*enferme avec Durant, à présent avec Vami ou Hauterive ou Chevalier. II leur dit tout ce qu'il vent, souffre des contradictions non pas pour changer, mais pour y parer, et finit ainsi son travail. Alors celui avec qui il Ta fait va le rédigera mi-margo et le lui lit. Il dit les corrections ou les écrit ; on met au net. Voilà son travail pour une note de quatre lignes et pour un mémoire de cent pages. »
il avait une coury et ses petits soupers, ses thés après le spectacle étaient d'autant plus recherchés qu'on s'y ipitiait» comme naguère au club, à la politique courante. Talleyrand, sachant que le Premier Consul affectait de mépriser ou de dédaigner les souverains de l'Europe, excitait ces sentiments dans des rapports où il révélait les traits que nos ambassadeurs» eux-mêmes courtisans habiles du ministre, recueillaient à cette intention.
Son dévouement au gouvernement consulaire avait pour seule raison d'être ses convictions arrêtées sur la nullité et la désunion des partis opposants. Vénal, car il aimait la richesse et les jouissances qu'elle donne, il était peut-être servile à un plus haut degré, se plaisant davantage à dominer, même sous un maître. Ainsi il eût voulu arranger les affaires entre l'Espagne et les États-Unis, et les cadeaux faits à sa femme avaient fortifié en lui ce désir; mais la peur d'être chassé le faisait quand même abonder dans le sens contraire, sauf à critiquer en petit comité son opinion de commande : Ce sont, disait-il, les généraux et Fouohé qui ont persuadé au Premier Consul qu'il faut toujours avoir des motifs d'intervenir en Amérique, afin d'envoyer là tous les suspects de l'armée.
Ce que Talleyrand est pour Vami, Joséphine Test foxxr ï amie. Aussi met-elle presque constamment on scène M"** Bonaparte, la montre vivant auprès de son mari jour et nuit, et initiée, mais sans suite, à tous les secrets de la politique. Tête sans cervelle, prompte à rire ou à pleurer, elle est du moins fidèle à ses affec-
tioos et à ses relations; presque timide avec ses anciennes connaissances, elle ne se ménage point pour obtenir les places et les grâces, et elle réussit. Elle parle sans gêne du bon temps où elle était la petite Beauharnais, et, avec sa naïve immoralité de créole, nomme ses anciens amants comme Scipion du Roure ouCresnay; plus souvent elle se lamente, en femme étonnée et embarrassée de sa grandeur présente.
« Tout a été placé de force dans sa tête, à force de l'entendre dire à Bonaparte... Elle vous dit quelquefois de ces phrases qui vous étonnent. On croit tenir le fil de quelque chose... Mais on est tout attrapé de voir qu'elle ne sent pas la force de ce qu'elle dit... On lui peut tout dire ; il n'y a pas d'exemple qu'elle ait jamais rapporté un mot à son mari, jamais, jamais. . . Jamais elle n'a fait que parer les coups... Le ridicule est au delà de toute croyance, et l'intempérance de propos une espèce de délire (1). » Sa journée se partage entre des conversations futiles ou galantes, et des larmes que font couler les duretés de Bonaparte ou la peur des complots. Il y a des moments où de cruelles anxiétés l'assiègent, quand elle voit son beau- frère Murât, un de ses principaux ennemis, nommé gouverneur de Paris, ou quand elle apprend que Joseph, son autre beau-frère, a proposé de la répudier et de l'envoyer régner à Parme. Serat-elle, contre l'avis de tous, excepté de Talleyrand, couronnée à côté de son mari? Cette incertitude laron-
(1) Vomie à d'Anlraigues, 6-11 décembre i804.
Lb: PREMIER CONSUL ET SA COUR M7
géra jusqu à la dernière heure, puis, avec sa frivolité étourdie, elle oubliera un moment ses craintes devant une tunique de gaze ou un carton de dentelles, présents qu'elle destine à ses nouvelles égales les reines étrangères, et elle rit même comme une folle si Vamie lui dit alors : < Vous vous èles partagé les rôles avec votre mari; il veutôter aux souverains la chemise, et vous la leur laissez. »
Joséphine soutient atout prix Fouché contre Talloyrand, et Fouché, par l'entremise de M"*® de Copons, lui fait passer de l'argent quand elle en manque, sauf à en demander à son tour sous un prétexte à Bonaparte. Fouché a obtenu, au grand déplaisir de son rival, d'avoir à l'étranger une police répondant à lui seul et de lui à Bonaparte seul. Talleyrand n'en a pas moins recours à la nouvelle impératrice, et le 7 décembre (1804) il est venu solliciter son intervention, afin qu'elle décide à un divorce son beau-frère Lucien, destiné par Bonaparte au gouvernement de l'Italie. Elle a accepté, mais à une condition, c'est qu'on ne fasse pas venir à Paris Lucien, qu'elle accuse d'avoir empoisonné sa première femme, et dont elle-même a beaucoup à se plaindre.
A ce moment l'empire était fait, etVamie ne négligeait pas d'écouter ce qui se disait dans l'entourage du maître. Elle raconte avec une joie maligne les marchandages clandestins qui ont accompagné l'organisation de la maison impériale. Bonaparte eûtvoulu d'anciens noms dans les charges de cour, Laval comme grand-chambellan, Crussol comme grand-maître de la garde-robe,
la princesse de Lorraine-Vaudémont commine grandemaîtresse. M"*® d'Albon, désignée comme dame du palais, bien que nièce de d'Antraigues» a su se dérober à un honneur qu'elle redoutait en allant passer deux mois en Suisse. M"® de La Rochefoucauld, quoique parente de Joséphine, s'est fait prier pour devenir dame d'honneur; enfin, dans la nuit du 12 aulSjuillet, elle a cédé moyennant 100.000 francs de traitement pour elle, 400.000 francs destinés à acquitter les dettes de la famille; son mari doit recevoir le rang de commandant dans la Légion d'honneur, 15.000 francs d'augmentation de traitement, une pension de 12.000 francs et de plus (M"»® de La Rochefoucauld avait cette condition à cœur) être maintenu pour un temps indéterminé dans une grande situation hors de France .
Ce tableau de la cour consulaire ne serait pas complet, si nous n'y voyions figurer les principaux représentants de l'Europe à Paris. Us tirent d'un peu partout, des propos de salon et des bruits populaires, leurs informations sur le gouvernement français, ses principes et ses projets, et ils se trompent souvent, n'ayant pas accès à ce cabinet du Premier Consul où tout vient aboutir. Ils sont aussi peu considérés qu'imparfaitement instruits. Gallo, l'envoyé de Naples, est tenu pour un imbécile obséquieux, empressé à faire des cadeaux «à tout ce qui porte jupe auprès des ministres », espionnant ses collègues au profit do Talleyrand, et déblatérant même à l'occasion contre d'Antraigues. Bunau, envoyé de Saxe, « n'est pas un coquin, mais c'est le plus
vil des hommes (1), » tremblant qu'on ne lui donne un successeur encore plus docile que lui envers la France et se dépensant en flatteries intéressées. Azara, ambassadeur d'Espagne, est aussi de cœur et d'âme avec le gouvernement consulaire, et clabaude dans les salons contre les vieilles monarchies; il n'en est pas moins traité comme un chien dans tous les bureaux, c mais le vilain n'a ni bouche ni éperon ». Seul entre tous ses collègues il a eu le talent de se glisser dans le cercle intime de M™* de Talleyrand; encore au bout de peu de temps Beurnonvillo Ta-t-il fait honnêtement exclure. Lucchesini, le ministre de Prusse, en dépit de ses vices, montre quelque habileté et quelque connaissance de la situation: « Osez, osez, dit-il à Talleyrand, il ne faut que cela dans ce siècle ! »
La Russie n'était alors plus représentée dans ce groupe cosmopolite. Markov avait quitté Paris, ayant irrité Bonaparte par son attitude hautaine, et toutefois mérité que le Premier Consul, dans un moment d'humeur, dit de lui à Talleyrand : Voyez combien il est supérieur à vous, ce qui avait désespéré l'ex-évèque et fait pleurer sa femme à chaudes larmes. Markov parti, il restait à Paris une colonie russe, dont les principaux membres nous apparaissent dans une galerie d'aspect peu édifiant. Ils louent étourdiment le gouvernement et son chef, et frayent en même temps avec les survivants du Jacobinisme, parlent liberté et constitution dans le salon de La Reynie ou dans celui du banquier
(1) Uami à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803.
Récamier, comme si on était encore en i790. Là un prince Obolensky raconte du grand-duc Constantin «des choses à faire frissonner » ; une M"^* Demidov appelle tout haut Bonaparte le Dieu de l'Europe, bien que Yami ait fait fermer par ordre le salon de jeu qui se tenait chez elle. Une princesse Dolgorouky, indiscrète» intrigante, extravagante, se vante bien haut d'avoir fait nommer ministre à Berlin le jeune Metternich, dont elle est follement éprise. M"* Divow a obtenu la permission écrite de Bonaparte de laisser tailler la banque chez elle moyennant une redevance de 30.000 francs par semestre à la police, c mais Talleyrand a juré son grand juron qu'il ferafermer cette boutique, parce qu'on n'a pas graissé la main à sa femme (i) ». Ladite dame, ne l'oublions pas, aaussi organisé chez elle impunément un véritable commerce de contrebande pour la Russie; elle et ses associés (M^* de Talleyrand est du nombre) y gagnent 20 0/0. Il y a aussi la princesse Michel Gaiitzine, une Schouvalov, fille d'un correspondant de Voltaire, qui est en liaison avec Gaulaincourt, et qui emploie son talent épistolaire à dénigrer l'empereur Alexandre et son entourage.
Parmi ces étrangers figure un revenant de Versailles, Nassau-Siegen, jadis célébré par les madrigaux héroï ques du prince de Ligne ; on le voit passer à l'écart, médisant de Czartoryski, puis empochant silencieusement les profits clandestins que Talleyrand lui a procurés dans l'afiaire des sécularisations .
(1) Vami à d'Antraigues> 16>22 juillet 4803.
C'est presque aussi un Russe que Tancien ambassadeur de Louis XVI, V hellénisant Choiseul-Gouffier ; après dix ans passés à revenir de Constantinople parla Neva, il paie en anecdotes malignes sur Alexandre le droit qu'on lui laisse d'espionner pour le compte de son nouveau souverain. Telle est du moins l'opinion sur son compte au ministère des relations extérieures. Bonaparte le traite de drôle, il ne veut point entendre parler de lui, et Talleyrand, qui comptait faire de son plus vieil ami un serviteur du nouveau régime, n'ose plus le voir qu'en secret.
Au tableau de la cour consulaire se joint le récit de la crise qui faillit emporter tout le régime, lors de l'établissement de l'empire. Pour des motifs divers, d'Antraigues et Czartoryski prêtaient une attention passionnée à ce qui se passait alors en France. Émigrés, constitutionnels, républicains s'unissaient secrètement eu vue d'empêcher la proclamation d'une quatrième dynastie, et le Premier Consul, près de saisir la couronne, se sentait entouré d'ennemis conjurés contre lui dans un suprême effort.
< Ah I le plaisant maître, écrit Vamie, qui depuis cinq
mois ne dort jamais deux heures de suite ! Vous croyez que je n'en sais rien. Pardonnez, Monsieur ; je sais qu'd ne dort pas par la Bonaparte, qui meurt d'envie de dormir et n'en dort pas davantage. Depuis le mois de septembre, la frayeur de l'assassinat a redoublé. Il se fait garder la nuit par une garde inconnue sous les ordres de Duroc seul. Cette garde que l'on ne voit pas est dans tous les cabinets, à toutes les portes des chambres où il est, et deux gardes dans la chambre à coucher même, auprès des deux portes, car il y a deux portes dans sa chambre à coucher, à Paris, à Sain t-CIoud, partout. Les portes sont barricadées, et chaque deux heures on relève les postes avec un motd' ordre qui revient à Bonaparte, qu'on éveille dans son lit afin qu'il le change deux ou trois fois par nuit ; on le réveille chaque fois que l'ordre passe. Voilà ce qu'elle m'a confié dans le plus grand secret, à moi et à la Brienne. Ces déplorables misères, elle nous les dit moitié pleurant et moitié riant, parce que je lui demandais s'il n'existait donc plus pour elle de moments où deux témoins fussent de trop dans une chambre à coucher. > Suivent des détails sur les précautions prises contre des tentatives d'empoisonnement (1).
On savait à l'étranger, par la même voie, qu'en cas de catastrophe Moreau était le successeur inévitable ; que celui-ci, trop confiant peut-être dans sa popularité militaire, avait dit au Premier Consul : « Je ne veux pas votre place; je veux rester tranquille, mais si vous
(1) Uamie à d'Ântraigues, 4 février 1804.
ttaquez, je connais mes forces, et en huit jours vous [Tioi nous ne serons plus. » Une lutte décisive s'engaitdonc, et Joséphine était loin d'être rassurée ; elle liaitait déjà que Moreau vainqueur la laissât vivre s la retraite ; en prévision de l'avenir, elle remettait )0.000 livres en or à Hervas, le chargé d'affaires ignol, et 200.000 à cette même amie qui médisait rgement sur son compte. Les autres serviteurs, na- '6 empressés à dénoncer, se taisaient, sentant venir .ge et cherchant des yeux le maître à venir. Talleyl, « le plus insigne poltron, » tremblait extérieuret devant le Consul et intérieurement devant des îmis qu'il ignorait.
i conspiration Pichegru-Georges -Moreau se formait j. L'awe et ïamie en suivirent de près les péripéet firent connaître à Dresde les scènes qu'ils avaient urprendre du mystérieux drame. Vami montre le plot organisé par les Anglais, en vue de conclure la avec le nouveau gouvernement, sans le gêner en sur les institutions à établir; Georges seul tenant les secrets, puis, marchant parallèlement à lui, egru et Moreau, le second uni au premier par son •de relever le titre royal au profit du duc d'Orléans ; i derrière eux, dans le ministère, aux armées, juslans les assemblées politiques, une foule de gens tivement ou moralement complices, vingt-trois séiirs, deux généraux en chef, Lecourbe et Macdonald , let et Dessoles, Real enfin, a enfoncé plus que tout 5 par des lettres de sa mainà Pichegru ». Il affirme
que le vrai dénonciateur a été, comme au i8 Fructidor, le prince de Carency, devenu inspecteur de police. Il a tenu et lu Tordre du Premier Consul de faire donner la torture à Pichegru. lisait que Georges est venu jusqu'au milieu de Paris protège par des agents de police. 11 note Tarrestation de Moreau dès qu'elle est décidée, et fait partir sa lettre en même temps que celles qui aanonceront la nouvelle à nos agents à l'étranger. Enfin il suit de près l'inventaire des papiers saisis» et a pu parcourir ceux de Moreau et de Pichegru, qui ont été en définitive soustraits et seront transportés en Angleterre.
De ses rapports à ce sujet, j'extrais le récit textuel de raffaire du duc d'Enghien, qui me semble une page toute vivante et frémissante, en même temps qu'un document historique de premier ordre.
«... C'est une horreur, c'est une abomination, mais il est aussi le plus imprudent des hommes. C'est Lajolais qui l'a compromis par une déposition incidente, dans laquelle il a dit qu'il (d'Enghien) devait s'emparer de la citadelle d'Huningue, puis de celle de Strasbourg, que dans le plan les conjurés devaient lui livrer; que dans celle d'Huningue il devait laisser pour commandant M. Thumery, ce qui, mal écrit, a fait croire que c'était Dumouriez au Grand-Juge, qui nous l'a envoyé ainsi écrit.
« Je crois quant à moi, — et Durant pense de même ainsi que Talleyrand, — que Lajolais a reçu du Grand' Jugerordredo compromettre le duc d'Enghien, que le
La conspiration de 1804 275
Premier Consul voulait enlever déjà depuis plusieurs semaines, à ce que m'a assuré Duroc lui-même. On savait par deux de ses valets, dont un était une espèce de secrétaire, qu'il avait deux cassettes de papiers. Enfin, iprès la déposition secrète et incidente de Lajolais, le îoasul manda Talleyrand et lui ordonna d'écrire la lete, que vous avez vue imprimée, à l'électeur de Bade ; la lui remit toute faite; elle est encore dans le bureau, rite par le conseiller Fourcroy qui est devenu l'intime afident de Bonaparte. Talleyrand lui fit de fortes reésentations, je vous le jure sur mon honneur. Bonatrte lui dit : Je le veux, je l'aurai, je le veux, je l'aurai , • le renvoya, lui ordonnant de lui envoyer le paquet ^U, qu'il l'expédierait lui-même. Talleyrand vint lui iême chez Durant; il était pâle comme un mort, et il eur dit ce qui venait d'arriver, ordonnant de faire expédier la lettre et de la lui porter à signer. Durant ne lui lit mot, ni moi. Lui sorti, et à l'instant même avant Tex- 'édition de la lettre, nous envoyâmes chercher mon neeu, frère cadet de celui que vous avez vu en Egypte 3nsul de France ; il est du commissariat de la guerre à trasbourg, où il devait se rendre dans peu de jours, a lettre ne fut mise au net, signée et remise au Prelier Consul qu'après le départ de M..., et quand Cauâncourt partit, M... avait au moins trois postes d'amce.
< En arrivant à Strasbourg, le magistrat de sûreté de » pays, nommé Popp, ami intime de M..., envoya un )mme sûr à Kehl au nommé Trident, maître de
posle, qui expédia à TinstaDt une estafette à Ettenheiiu. On disait au duc : Partez à riostant. Lajolais vous a compromis ainsi que M"* de Reich. Celle-ci est arrêtée. Vous n'avez pas une minute à perdre. Le duc a reçu ce billet vingt-neuf heures avant d'être arrêlé, et n'en a pas tenu compte; il l'avait sur lui, quand, après Tavoir fait lever, on Ta habillé. Il a été remis à l'inventaire à l'arrivée du duc à Strasbourg. Le magistrat chef du tribunal criminel a saisi le billet, l'a déchiré et non compris dans l'inventaire sommaire. Ainsi vous voyez que ce malheureux jeune homme a été infatué et n'a pas voulu s'échapper. Nous avons la consolation d'avoir fait l'impossible entre Dieu et nous (1).
« La lettre de Talleyrand mise au net, Durant malade ne put la porter à la signature; je la portai. Talleyrand était avec Chaptal, l'un et l'autre fort opposés à cette arrestation, mais tous deux si effrayés que Talleyrand me chargea de porter le paquet au Consul, ce qui fut fait. Je trouvai le Consul avec Caulaincourt, et c'est alors que je vis que d'Enghien était perdu. Le Consul lui dit devant moi : Ordonnez au général qui ira à Ettenheim qu'on le fusille dans sa chambre, s'il y avait résistance, et vous le ferez fusiller partout où vous verrez un mouvement pour nous l'enlever. Là les ordres furent rendus devant moi. On envoya trois officiers en même temps sur la route de Paris à Stras-
(1) C'est Id la confirmation du fait rapporté par Nougarède deFayet, Hecherches historiques sur le procès et la condamnation du duc d'Enghieut t. 11, p. 234. Cf., pour ce fait comme pour le reste du réciti H. Wklschtnger, /e duc d'Enghien.
• à postes fixes pour se relever quand on le contici. L'ordre était qu'il fût mené à Paris et retiré
citadelle do Strasbourg la nuit, sortant par la de secours du côté de Saverne.
oubliais que le Consul répéta plusieurs fois : Cauurt, s'il était averti et qu'il s'enfuît, envoyez ) cavaliers à toute bride après lui; promettez-leur louis s'ils le saisissent, et 1.500, si, ne le pouvant
ils le tuent sur place en quelque lieu qu'ils le itrent. Ce furent ses dernières paroles. Il y avait moment dans son cabinet Berthier, Duroc, Cauurt, Régnier et moi.
n n'apprend à connaître les hommes qu'à l'user, votre vénérable grand'père, et je l'ai bien vu en Dccasion. Caulaincourt, que j'avais toujours cru n et aimable garçon, et que j'aurais parié devoir r cette mission, que Duroc et Mortier avaient rcfuen chargea non seulement avec joie, mais la tète rnait déplaisir de rendre service; il était infatué, ous avez lu dans le Moniteur l'exécution des ; cela est très exact. Seulement ils mentent au le l'électeur do Bade; il n'a pu consentir, puisorsqu'il a reçu la lettre de Talleyrand, d'Enghien
deux lieues enfoncé en terre de France. A Strasil n'a pas eu le temps do se reconnaître. Il n'a \ maltraité; au moins je l'ignore. Mené à Paris t nuit, il s'est arrêté onze fois pour des quarts e au plus pour des besoins; mais jamais on n'a le laisser dormir. M... m'ajoute, — mais cela je
ne puis le croire, — qu'on ne le laissait pas dormir en voiture exprès afin de l'empêcher d'être en état de répondre à ses juges ; je ne crois pas cela.
« Arrivé à Paris, il a été d'abord au Temple; mais le matin Berthier y avait été avec Murât et y avait laissé deux capitaines et quatre gendarmes avec le carrosse de Murât pour le conduire aussitôt à Yincennes. En y arrivant, il a demandé tout de suite un verre de vin ou un bouillon, et un lit, parce qu'il n'en pouvait plus de fatigue. On lui a donné du vin, il n'y avait pas de bouillon, et on lui a refusé de dormir, lui disant que le conseil de guerre était assemblé. Alors il a paru ému.
« Talleyrand nous avait chargés d'envoyer des gens pour être témoins de tout, et j'avais envoyé un lieutenant de gendarmerie nommé Lemonnier. D'Ënghien a demandé: «Mais queveut-on? — Vous juger, dit Hulin. — Mais sur quoi? — Sur ce que vous avez voulu assassiner le Premier Consul, i Alors il reprit ses forces, et dit : c Voyons, voyons,:» et on le mena dans la salle. Là il s'endormit; au moins on l'a cru. Quand on lut les préambules, il y avait du monde, c'est-à-dire des militaires; mais quand il voulut parler, on fit sortir tout le monde, le lieutenant do gendarmerie aussi. EoGn on rouvrit les portes pour lui lire sa sentence. Il Técoûta sans mot dire, l'œil ferme, mais très pâle. Uvou' lut écrire, refus; envoyer sa bague à la princesse de Rohcm, refus. Alors il eut des mouvements d'impatiencO) presque convulsifs, et demanda à boire.
(( Pendant ce temps, notre amie était chez M"^^ Bona-
parte pour l'engager à le sauver. Je vous jure devant Dieu qu'elle y a fait tout ce qu'il est possible de faire* Je vous dirai plus. Talleyrand a écrit à ce sujet une lettre superbe au Consul ; il n'a pas eu le courage de parler, il a écrit ; il a fait prier Joseph de le venir voir. Joseph est venu, et il l'a engagé à porter sa lettre au Consul, et à l'appuyer. M"® Bonaparte s'est jetée aux pieds do son mari pour le supplier de garder le duc comme otage. Je vous rapporte ce qu'elle a dit elle-même à notre amie, qui l'a écrit à mesure en rentrant chez elle- Elle lui demanda donc de garder d'Enghien comme otage : « Ehl f..., lui dit le Consul, de quoi vous mêlezvous ? Je n'ai pas besoin d'otage. — Mais les souverains le réclameront, et vous en tirerez parti. — Eh I que me font les souverains ? C'est pour qu'ils ne le réclament pas qu'il sera exécuté. — Mais qu'a-t-il fait ? » Alors elle jura à l'amee que Bonaparte lui a lancé un coup de pied sur le genou, et est sorti.
a Joseph est entré alors. Il lui a parlé avec un courage de lion, peut-être trop, lui a dit qu'il serait le Robespierre et le Marat de la France. Bonaparte l'a envoyé se faire f... en toutes lettres, et a ordonné l'exécution, puis il s'est enfermé à la Malmaison sans qui que ce soit, tout le monde le croyant à Paris. Il a défendu qu'on laissât approcher personne, excepté Hulin, qui est venu lui dire que le duc d'Enghien avait été supplicié de quatorze coups de fusil tirés à la fois. Hulin me dit et répéta que Bonaparte avait dit ces seuls mots : Un de moins t C'est bon.
280 CHAPITRE SIXfÈME
« Voilà, Monsieur, tout ce quejesais et vous garantis être vrai, parce que j'en suis sûr, et si sûr que je vous supplie de n'en faire aucun usage public qu'après ma mort ou un changement ici de maître. Je défie qui que ce soit d'être plus instruit, excepté Hulin, qui n'a jamais voulu dire à Talleyrand ce qu'il avait dit à huisclos, ce qui me persuade que l'on fabrique sur cela quelque infamie pour faire périr quelqu'un ou flétrir sa mémoire. Je le crois ; nous verrons.
« J'oubliais que Hulin lui-même me dit hier chez Decrès que d'Enghien lui avait demandé un confesseur. Et que lui avez-vous répondu? dit Decrès. —Je lui ai ri au nez, dit Hulin, et il s'en est passé (1). »
On n'a rien trouvé d'essentiel dans les papiers delà victime. C'est Bonaparte, assisté deRœdereret de Ségur, qui en a fait lui-même l'inventaire.
Uamî continue en ces termes :
« Autant j'ai desdétails sûrs sur le duc d'Enghien, autant j'en ai peu sur Pichegru. Il a été étranglé, cela est sûr : mais il est impossible de bien savoir comment. Il est faux que la garde ou la gendarmerie ait fourni le bourreau. Talleyrand sait très positivement qu'il a été étranglé par Sanson le bourreau, mais ce qui a donné lieu à la méprise, c'est que depuis cinq jours il couchait au Temple et y entrait vêtu en gendarme ou en grenadier do la garde ; cela, nous le savons. Personne n'ose parler, même à Talleyrand, qui n'ose pas trop s'informer. Ce que l'on sait à cet égard, c'est que Ré-
(1) Uami à d'Antraigues, 19 avril 1804.
gnier a décidé cette mesure. Je ne le sais que par Rciahard, qui a entendu Talleyrand causer à fond avec Lagarde, ami de Régnier. Pichegru a subi quatre interrogatoires, dans lesquels il n'a compromis qui que ce soit, mais il a déclaré avoir voulu délivrer la Franco rie la tyrannie actuelle et lui rendre un gouvernement stable ; qu'étant militaire il n'avait pas d'idée fixe sur le gouvernement à établir, mais que son but était le renyersement do la tyrannie actuelle. Il a demandé plume, papier, encre, et s'est mis à composer sa défense au tribunal, n'ayant pas voulu d'avocat. Tout à coup ses papiers ont été saisis, sa défense portée au Consul, et le lendemain il a été étranglé. Nous n'en savons quant à présent pas davantage... Dans ce temps-ci on ne peut être trop curieux; cela n'est pas prudent : et puisque Talleyrand s'en tient là, force nous est d'y rester aussi, s
On vient de voir ^am^^ intercédant pour le duc d'Enghien. Elle rend encore témoignage à Josépliine de ses efforts pour obtenir la grâce de Georges, et pour sauver Moreau, qui l'eût très bien traitée, paraît-il, s'il eût réussi. En revanche, elle dénonce un mot malheureux de la future impératrice : ^ Je ne sais pourquoi le public nous boude, auraitdit Joséphine en sortant d'un théâtre oh elle et son mari avaient été accueillis par un profond silence, car ceci est une querelle particulière entre nous et les Bourbons. ))UamieeL de plus fermé sa porte à Caulaincourt, hier encore le bienvenu dans son château avec les officiers do son régiment, et n'a consenti
à la lui rouvrir que sur les sollicitations expresses, réitérées venues des Tuileries, ce II a essayé, écrit-elle à cette occasion, de se justifier, et il s'est justiGé cq une partie que voici. Bonaparte lui promit sa parole d'honneur que si d'Enghien était arrêté il serait enfermé jusqu'à la paix au château de Pierre-Encise à Lyon sans qu'il y fût connu. Caulaincourt ne se fiant pas à cette promesse, Bonaparte la lui fît écrire parle Grand-Juge. Il me Ta fait lire. Je lui dis : Il faut la publier. Il pâlit, médit ne l'avoir conservée que pour moi, avoir consenti à la détruire et avoir dit qu'elle n'existait plus (1). » La grande dame avait poussé l'expression de sa colère contre lui jusqu'à demander et obtenir qu'on changeât de garnison le régiment dont il était colonel ; elle ne voulait point voir, même do loin, la couleur de son uniforme.
Mettons en regard de cette disgrâce, d'ordre tout privé, la rentrée en faveur d'un personnage aussi important que peu considéré, Fouché. Les historiens attribuent à son zèle pour l'établissement de la monarchie impériale son rappel au ministère de la police. Voici une autre cause que spéciQcnt avec détails les bulletins de Y amie. « Lorsqu'on arrêta Moreau et d'autres, l'avis de Fouché fut de les disperser dans les départements, de les faire juger par les officiers comme l'infortuné d'Enghien, et de les faire fusiller. Bonaparte en fut détourné par Réal et Régnier, qui l'engagèrentà
(1) h' amie à d'Antraigues, 2 juin 1804.
en faire une affaire d'éclat pour établir Topinion de sa
justice, et que d'ailleurs, les juges étautde son choix,
il devait être sûr que lorsqu'on ferait enfin le procès
tout serait combiné de manière à ce que ces gens-là,
soit par leurs aveux, soit par la promesse et Tespoir de
leur grâce, ne contrediraient à rien. Talleyrand fut du
môme avis. Il s'y rendit. L'événement a été entièrement
contraire. Ils se sont défendus comme des lions, excepté
ces sots de Polignac, et le public et l'armée ont été
constamment contre les juges, et l'armée a appuyé le
public. Bonaparte a failli tuer Real de colère ; il Ta
excédé de coups devant sa femme, et, résolu à ne plus
jamais donner de spectacle de cette nature, il a rappelé
Fouché (1). »
L'Europe s'émut, sinon du meurtre juridique accompli, du moins de l'attentat commis contre le droit des gens, et la Russie, qui n'avait plus guère à ménager le Premier Consul, fit parvenir en Allemagne et en France une note en style comminatoire, accusant la violation du territoire germanique. Talleyrand répliqua de son mieux, ne se doutant guère qu'un homme qui lisait pardessus son épaule écrivait de la dépêche russe à d'Antraigues : « C'est une pièce superbe; depuis quinze ans, nous n'en avons pas une seule à lui comparer. C'est beau, c'est raisonné, c'est noble, c'est clair, c'est parfait. .. Ici on n'en dira pas le mot, mais elle sera connue dans ma tournée annuelle aux frontières. Je me charge
(1) L'amie à d'Antraigues, 11 juillet 1804.
de la répaadre sur une ligne do 380 lieues. Elle doit influer sur l'opinion (1). »
D'Antraigues de son côté tint à exprimer ses sentiments, tout en gardant une réserve inspirée par le désir de ne point engager le gouvernement russe, et de ne point attirer do nouveau sur lui Tattention du gouvernement français. II flt imprimer à Dresde et publier, sans nom d'auteur, sous la rubrique de Londres, des Réflexions dirigées surtout contre le Grand-Juge Régnier ; tout en réprouvant les projets d'assassinat contre Bonaparte, il y rendait hommage à la mémoire du duc d'Enghien, et s'attachait à justifier, dans la récente conjuration, le rôle et le but de TAngleterre.
\Jami et \amie de Paris étaient, en fait de politique étrangère, des survivants du xviii® siècle, plus Europ('»ens que Français. Le premier, anglomane, était alors Russe de cœur, s'imaginant, tout corame Alexandre et ses conseillers, que l'accord de la Russie et de l'Angleterre préviendrait de nouvelles atteintes de la part do la France à l'équilibre européen. Selon lui, le cabinet de Londres était servi à Paris par bon
(1) L'ami à d'AnIraigues, 30 juillet 1804.
nombre de gens en place, dans les armées et les bureaux. Ceux-là, — et il cite comme pensant ainsi Sieyès, Masséna, Suchet, — détestaient les Anglais et n'eussent rien voulu accepter d'eux, et néanmoins, sans se faire connaître, ils réussissaient à surprendre les secrets du cabinet consulaire et faisaient passer au delà de la Manche des avis propres à contrecarrer les desseins du maître. Un certain Latour, ancien ami de Fox, était l'intermédiaire ordinaire de ces communications.
h' amie se laisse guider, en sa qualité de femme, plus par le sentiment que par la raison ; elle admire profondément de loin le jeune souverain de la Russie, le seul digne représentant à ses yeux de la cause des rois ; elle l'appelle « notre ange », et a pour lui cet engouement voisin de Tidolàtrie dont se targuèrent plus tard, entre tant d'autres, des mondaines comme M"* de Choiseul- Gouffier et des mystiques comme M"»® de Kriidener. Elle se dit forte de faire enfermer au Temple avant un mois quiconque oserait devant elle mal parler de son héros.
On voit dès lors dans quel esprit critique l'un et l'autre envisageaient la poHtique étrangère de Bonaparte. Ils la combattaient par ces moyens souterrains dont les affidés de la police secrète, celui qui écoute dans un salon comme celui qui travaille à l'ombre du cabinet noir ou s'embusque sur la grande route, sont les instruments ordinaires. Ils appartenaient euxmêmes, de propos délibéré, et àl'encontre des intérêts français, à cette mystérieuse engeance ; et en dénonçant
à d'Antraigues les espions de Talleyrand à Tétranger, ils les révèlent, d*une façon précise et minutieuse, àThistoire.
Yolci d'abord des détails sur l'organisation secrète des postes et la surveillance des correspondances envoyées hors de France. Un bureau de quarante-quatre employés, recevant des ordres de Bonaparte, de Talleyrand et de Berthier, mais ne rendant compte qu'au premier, tantôt dépouille les lettres d'un individu, tantôt ouvre toutes celles qui sont mises à la poste le même jour. Le directeur de cette machine est Lavalette, c un bon diable »; Anson, déjà receveur général en 1788, € un diable en esprit, en méchanceté, en fourberie, » en est la cheville ouvrière. Ils ont les chiffres qu'on a pu voler chez les ministres étrangers, et, assistés d'un commis de Talleyrand, arrêtent au passage les courriers de cabinet dont ils ont payé la trahison; ils ouvrent les paquets et prennent les empreintes des dépêches. Aucune de leurs stations n'est près de Paris, plusieurs ministres faisant suivre leurs courriers deux ou trois postes. Ce sont (à partir d'octobre 1803) Ponthierry, Luisle-bois (?), Vitry-le-François, Argental, Mayence pour TAUemagnc, Pontarlier pourla Suisse, la Tour du Pin et Modane pour l'Italie, Sijean et Saint-Jean-de-Luzpour l'Espagne. En Allemagne, on a mis aux ordres de nos représentants à Ratisbonne et à Cassel des gendarmes d'élite qui, déguisés en brigands, arrêtent et dévalisent les courriers de la malle et autres. Go moyen est encore plus fréquemment employé en Italie.
LA POLITIQUE FRANÇAISE EN 18Ô4 28t
Tous ces renseignements, qu'il livrait sans le moin^ dre scrupule, Vami les avait résumés dans un almanach portant au crayon rouge les bureaux de poste où les Anglais entretenaient de leur côté des agents sûrs.
Des dénonciations ou des révélations précises corroboraient de temps à autre ces indications générales. Dans son zèle pour l'alliance anglo*russe, Vami avait noté certains articles malveillants pour la Russie, publiés dans ie Mercure de Batisôonne, et attribués à Drake; et afin de vérifier cette dernière supposition il promettait de faire soustraire^ s'il était possible^ une feuille du manuscrit. Partout il suivait les opérations des espions français, les annulant ainsi d'avance. Il recommandait à la surveillance de Czartoryski un secrétaire de la légation russe à Madrid, l'émigré de Lambert, soupçonné d'avoir livré à notre ambassadeur le chiffre de sa correspondance. Il annonçait qu'un colonel polonais au service de France, Chodkiewicz, s'était mis en route avec mission de préparer une insurrection en Pologne et en Lithuanie. Entre temps, sur la demande du cabinet russe, il lisait les lettres adressées au ministère des relations extérieures par le compositeur Boïeldieu, alors maître de chapelle à Saint-Pétersbourg. A l'en croire, ces lettres, qu'il serait curieux de relire aujourd'hui à cause de leur signature, étaient sans portée, pleines de sottes anecdotes et de plats commérages.
De son côté, l'amie signale un certain Coini, chargé de s'insinuer dans l'intimité du ministre russe à Gons-
tantinople, ou bien M"'* de Flahaut, l'ancienne maitresse de Talleyrand de venue la femme du comte de Souza, ministre de Portugal à Paris. M. de Souza ayant été transféré à Saint-Pétersbourg, ladite dame part muoie des instructions de Talleyrand ^ et il est essentiel ou que Souza ne soit pas accepté par l'empereur, ou que sa femme soit démasquée dès son arrivée. On peut faire mieux, placer dans sa suite un valet qui, si on la fait attaquer en route par de faux voleurs, désignera l'endroit où sont les papiers à prendre.» Si ce parti, ajoute Vamie, ne convient pas au prince Czartoryski, alors le valet de chambre se fera connaître à lui à Pétersbourg et servira à éclairer la marche de cette scélérate (1).» Sortant de ces régions souterraines, nous voyons se développer, au lendemain de la rupture de la paix d'Amiens, la politique française triomphante. Le fond de cette politique est un mépris absolu pour l'Europe continentale. Bonaparte ne redoute personne, hormis les Anglais; mais comment les réduire? Il accumule pour les vaincre chez eux de formidables préparatifs, et on lui a entendu dire : < Une descente et un séjour de deux mois en Angleterre seraient pour la France une paix de cent années. » En 1797, il a remis au Directoire des mémoires contre cette entreprise ; aujourd'hui il la juge possible et même facile. Tl s'y entête, avec la complicité de Talleyrand, contre l'avis plus ou moins dissimulé de son entourage, contre sa femme qui se lamente ou Berthier qui multiplie les objections straté-
(1) Vamie à d'Aatraigues, 18 octobre 1804.
iques. Un comité de réfugiés irlandais, délibérant à 'hôtel de Massiac en présence d'un délégué des relations extérieures, y pousse activement, et a promis une insurrection en Irlande pour le mois de janvier 1804. Un plan général d'invasion a été présenté par lui et discuté en conseil le 11 juillet 1803; on y a joint un plan sur Jersey, œuvre de Vaivre, chef du bureau des colonies, élaborée sur des renseignements erronés. Les adversaires secrets de l'expédition se sont hâtés de transmettre ces projets à Londres en deux messages, l'un par Boulogne, Tautre, presque sous les yeux du Consul, par la Hollande. Parmi ces traîtres obscurs, les uns, les militaires, voudraient détourner l'élan des armées vers l'Allemagne, où ils s'enrichiraient à moins de risques ; les autres estiment qu'en cas de succès ce serait toute une nouvelle suite d'entreprises continentales : les villes hanséatiques occupées, la Prusse rançonnée, Naples conquise. Puis le 5 décembre, les Irlandais sont venus dénoncer, avec preuves à l'appui, l'impossibilité d'une insurrection immédiate dans leur pays. Quant à la Russie, Bonaparte en est à se repentir des premières avances laites à Alexandre : « Je ne veux pas, s'est-il écrié, que la Russie se mêle plus des affaires de l'Europe que je ne me mêle des affaires do la Perse. » Il ne cache pas son aversion pour Czartoryski, qu'il sait lié à l'Angleterre; parfois il espère que la faveur de ce jeune homme ne durera pas , et que, Kotchoubey paraissant devoir succéder comme chancelier à Alexandre Woronzov, l'empereur, jugé
sans énergie et sans vues élevées, n'accentuera pas son attitude hostile.
Plus souvent le gouvernement français pensait, ne fût-ce que pour amener une révolution ministérielle, à favoriser une révolution dynastique. Bonaparte et Talleyrand avaient l'un et l'autre le goût des complots au dehors, ou au moins le désir d'entretenir des intelligences avec les mécontents de chaque pays. En Russie, ils trouvaient à cet égard une tradition toute faite, celle que La Chétardie et Breteuil avaient suivie sous l'ancien régime, en 1740 et en 1762, et qu'un aventurier obscur, Angely, avait voulu renouer en 1793. Hédouville, à qui Bonaparte l'avait indirectement rappelée, en vint un jour à raconter à mots couverts (disait-il vrai? voulait-il flatter?) que Pahlen, le meurtrier de Paul P', était mécontent et disposé à recommencer l'attentat de 1801 ; et que lui-même était en mesure de s'entendre^ le cas échéant, avec cet homme. Par Champagny, il faisait parvenir directement au Premier Consul des renseignements plus explicites; il insistait sur le mécontentement de la noblesse, et citait une lettre écrite par Pahlen à un de ses amis de Pétersbourg, qui concluait à la proclamation d'une impératrice ou à l'installation d'une régence, en tout cas au renversement de l'empereur actuel et à l'anarchie.
On devine en quel émoi fut Vami, lorsqu'il eut vent de ces nouvelles. Il obtint que Durant réclamerait d'Hédouville de nouveaux éclaircissements. La réponse ayant paru encore insuffisante, ce fut Talleyrand qui
['interrogea à son tour dans Tapostille autographe d'une lettre envoyée parla voie de Berlin, et ce qu'il reçut fut transmis textuellement par Vami à d'Antraigues le 10 mars. Pahlen en voulait à Alexandre de l'avoir en 1801 poussé, de concert avecPanine, dans une aventure politique qui avait abouti contre son gré à un meurtre ; joué par l'un et Tautre, il croyait une révolution nouvelle très praticable, et paraissait disposer d'un puissant parti. La légation de France avait avec cet homme des rapports directs, qui pouvaient aboutir à une action commune.
D'Antraigues eut à ce moment la pensée d'emporter la faveur impériale par quelque démonstration palpable de zèle. Il offrit d'aller secrètement à Paris et de s'y emparer des pièces qui établissaient le concert supposé entre Pahlen et Hédouville. Il devait bien penser, à vrai dire, qu'on n'accepterait pas sa proposition. On lui répondit en effet qu'on n'oublierait jamais cet acte unique de dévouement, mais que les moyens dont il disposait suffisaient pour acquérir ces preuves, et on lui enjoignit même de ne pas s'éloigner de Dresde (1).
Sur ces entrefaites, les relations diplomatiques furent rompues entre la France et la Russie. Hédouville revint à Paris, et Vami s'aboucha aussitôt avec lui, pour le confesser de près ; il se convainquit que Bonaparte, à la veille d'une guerre, s'était repris à l'idée d'opérer une diversion révolutionnaire en Russie et aussi en Suède ; et que Talleyrand, pour se rendre important lui-même, donnait une certaine importance à ces projets. Au total,
(t) Gzartoryski à d'AntraigueB, 8 avril 1804 (A. P.).
il ne distinguait que des menées sans résultats probables. De son côté Vamie était éperdue à la pensée deson « ange » en proie à quelque guet-apens aristocratique. Elle invita Hédouville à dîner, et lui fit enfln avouer que ses relations avec Pahlen se bornaient à des lettres échangées entre ses secrétaires et un médecin français nommé Lavite, qui lui servait d'espion dans la société russe.
Bonaparte, près de devenir empereur, agissait déjà en maître de l'Europe. Il s'exprimait avec la dernière liberté sur les souverains, sauf sur le pape dont il avait obtenu le Concordat et auquel il allait demander le sacre. Il jugeait mal de la Saxe, à cause des rapports de ses envoyés défavorables à l'électeur, et de la mauvaise réception faite au couple Lavalette dans cette cour. A celui qu'il affectait d'appeler le « petit roi de Prusse >, il prétendait arracber une soumission absolue sous forme d'alliance offensive et défensive. A TAutricbo au contraire il faisait entendre qu'il s'entendrait volontiers avec elle pour le partage de la Turquie. En même temps il ranimait les espérances des Vénitiens naguère livrés par lui à l'empereur; il avait fait venir et logeait à Versailles un certain Foscarini, avec lequel un de ses affldés, La Flesselle, conférait fréquemment, à l'insu même de son ministre.
Il était évidemment alors sous l'influence de ces conseils que Talleyrand a formulés et résumés dans son fameux et inutile mémorandum du 17 octobre 1805. Mais dès 1804, tout était changé dans ses dispositions : « Au nom du ciel, écrivait le 30 juillet iW
à d'Antraigues, que l'on (la Russie) forme une alliance avec rAutriche, offensive ou défensive, n'importe; cela est égal pour l'effet. C'est parce qu'on ne craint que cela qu'il faut le faire. Ces maudits ministres autrichiens ignorent-ils que l'hiver ne se passera pas sans qu'ils soient attaqués?... Je vous en supplie, engagezla Russie par pitié pour ces sots à signer l'alliance qui seule peut les sauver. »
La Suède, elle, avait gardé une attitude obstinément hostile. Le roi Gustave IV était venu, au printemps de la même année, aux portes de la France chez son beaupère l'électeur de Bade; mais là il avait laissé échapper des paroles malsonnantes contre la Russie. C'en fut assez pour que Massias, le chargé d'affaires français, le vînt trouver par ordre et lui insinuât entre autres choses que le moment était venu de recommencer Charles XII. Cette singulière négociation n'eut bien entendu pas de lendemain. Gustave IV recommença à attaquer par voie diplomatique le gouvernement consulaire» à dénoncer en particulier ses projets |"contre le Danemark. Ce fut alors que Bonaparte, exalté par les rapports de Shée, préfet de Strasbourg, excité par Berthier, parla devant sa femme de faire subir à l'imprudeat monarque le ëort du duc d'Enghien. Non seulement Joséphine agit fortement en sens contraire, mais elledit àTalleyrand qu'on voulait rendre son mari l'horreur de tous les peuples, et qu'elle s'en prendrait à lui si un pareil attentat avait lieu. Talleyrand, soucieux à ce moment de lui plaire, fit si bien que quelques jours
après le meurtrier du duc d'Enghien ne pensait plus au roi de Suède .
Gustave lY occupa de nouveau les politiques à cause de ses imprudences de langage après la proclamation de l'Empire ; on entendit alors Joséphine, dans le paroxysme de son amour-propre blessé, laisser entendre qu'il pourrait être détrôné et tué comme son père. Un agent suédois nommé Ackerblad faillit payer pour son souverain. C'était un vieillard inoffensif, mais qui fut trouvé porteur de lettres où la France n'était pas ménagée. Le premier mot de Bonaparte fut un ordre de le faire jeter à Bicêtre et fusiller dans la nuit même, puis Y ami et Fouché intervinrent Tun et l'autre : le pauvre homme en fut quitte pour un séjour au Templeet une fois ses papiers confisqués, il fut remis en liberté (1).
Une nouvelle guerre de conquête était donc imminente, au moment de l'avènement Napoléon; seulement on se demandait quels en seraient les prétextes, le théâtre, les résultats. Amis ou ennemis, nul n'en doutait. Voici à cet égard une conversation vivante el caractéristique, qui met en scène un des grands personnages de l'époque, et montre quelles étaient autour du nouvel empereur les espérances, les passions secrètes des révolutionnaires devenus courtisans, et les perspectives d'avenir.
« J'ai vu l'abbé Sieyès en société chez une M°* Ber-
(1) Vamie à d'Antraigues, 6-il décembre 1804. EUe ajoute : « H est faux qu*ezcepté Pichegru on ait tué personne au Temple ; mais c*est ^ Bicôtre que l'on mène les malheureux, et on les fusille dans l'intérieur du cachot. Ces cachots sont dans une cour sous des piliers. Hulin et Molineux sont les chefs de cette cour. »
nard, sœur de la mère de M"® Récamîer. . . La pauvre vieille Bernard, qui tremble de la guerre, lui demanda si nous aurions la paix. Il se moqua d'elle et lui dit : Il faut la guerre, et il y a deux ans qu'elle est inévitable. Comment peut-on être assez fol pour vouloir la paix, quand on est attaché au gouvernement ? Il entra alors dïins les détails, et nous dit que le paiement de l'armée réduite au pied de paix était encore au-dessus des moyens de finance de la France, parce qu'on avait été forcé, outre le milliard distrait des biens nationaux pour la dotation de la Légion d'honneur et la fondation des sénatoreries, de réserver sur ces mêmes biens 460 millions pour les apanages des princes français, dès que le couronnement aurait porté leur nombre à celui résolu par Bonaparte, et la pension de la mère de Bonaparte, ainsi que le douaire delà Bonaparte fixé depuis hier à 3 millions en revenus sur fonds déterre, absorbent et au delà ce qui restait d'invendu . Malgré cela il faut payer l'armée, et, ce qui est pire, une autre armée d'employés...; qu'il faut aller au devant de l'argent, et pour cela l'aller chercher ; que lui ne veut pas seulement entendre parler de politique, car il sait ce que c'est, et qu'il n'y a pas un roi en Europe à qui on ne fît justice en l'envoyant aux galères ; que c'étaient des gueux, des pillards qu'on pouvait tous acheter sans bourse délier, en leur donnant comme aux chiens un des leurs pour faire curée ; qu'il Tavait dit au Directoire et ne s'en rétractait pas avec Bonaparte, à qui il l'avait répété ce même jour. Ce sont de lâches filous qu'on mène à la potence, et qui, en y
Sf6 CHAPITRE SIXIÈME
allant , se volent encore dans les poches les uns des autres ; qu'il ne s'agissait pas de politique ; que Bonaparte était maître de la paix ou de la guerre ; qu il s'agissait de savoir si Bonaparte peut exister sans guerre dans Fétat où est la France, et qu'il tenait pour démontré que non. Donc la guerre est inévitable. Que Talleyrand j était bien résolu, mais qu'il ne savait pas où commencer ni quand commencer; que lui ne se mêlait pas de cela; que tout ce qu'il voulait, c'était que Bonaparte connût le principe de la nécessité de la guerre, et qu'il en était convaincu ; qu'il ne voulait se mêler de rien, mais qu'il ne refuserait jamais ses avis à son ami Talleyrand.
a Je lui dis qu'on les avait dit brouillés. Il se mit à sourire, d'un rire de tigre, et par dire: Oui, oui, brouillés pour les cafés de Paris. Il revint à parler finances; il paraît que c'est là ce dont il s'occupe, mais je n'ai pu retenir tout ce qu'il dit, cela m'est étranger. Seulement je remarquai ce qu'il dit sur l'Espagne : «Le Pape nous apporte l'Espagne, et c'est le solide de la farce que ce vieux sot vient jouer ici. La bête f il verra que l'entrée de la France est belle, mais la retraite difficile. Je veux périr si de sa vie il revoit Rome, i J'insistai sur l'Espagne, il me dit : t II fera un beau bref que je lui prépare pour forcer l'Espagne à s'emparer de toutes les richesses mobilières des églises quej'évalue à 140 raillions au plus bas. — Mais, lui dis-je, on dit ce peuple dévot, il se révoltera. — On en pendra, dit-il, pour leur ôter le goût du martyre... i
« Ce monstre me faisait peur, il était d'une figure effroyable. La pauvre Bernard Técoutait comme un oracle. Il parla de la Prusse avec fureur, dit qu'on ne pouvait être parfait, et que voilà le seul côté faible de Bonaparte, sa conduite en Prusse et en Russie; qu'il avait manqué le moment d'écraser l'une et de mettre l'autre bien bas, et qu'à présent il s'en mordait les doigts, car il fallait faire à présent par la guerre ce qu'il aurait fait sans cela si, tout de suite après la paix de Lunéville, il eût suivi son avis ; qu'il fallait alors chercher une querelle à la Prusse et marcher; qu'en l'état où il l'avait laissée, ses armées se seraient fondues en entrant en campagne; qu'il savait qu'alors sur les 25.000 hommes qui composaient la garnison de Berlin et de Postdam Mollendorf convenait qu'il n'avait que 5.000 dont ilétait sûr. Que pour la Russie il fallait envoyer les deux frères ad patres et établir une régence de la douairière ; qu'il avait offert alors d'aller ambassadeur en Russie, et qu'il répondait que de cent ans on n'aurait entendu parler de ce pays que dans la Gazette de Hambourg. J'étais
toute hors de moi et je crusprudent de m'en aller(l).i> Berthier, un militaire^ il est vrai, mais de sens rassis et d'humeur calme, ne pense guère autrement : « Nous sommes bien heureux, disait-il un jour àl'a^î^, que cet homme ne se soit pas déifié, car, s'il l'eût fait, ces misérables rois l'eussent si vite adoré que nous aurions été forcés, vous et moi, d'en faire autant à Paris... Je donnerais dix ans de ma vie pour que, sans plus tergiver-
(1) Vamieh d'Anlraigues, 18 octobre 1804.
ser, il marchât avec 120.000 hommes sur la Prusse, le Holsteio et la Saxe, et que dans le même moment il déclarât la guerre à l'empereur de Russie, à celui d'Allemagne et aussitôt établit son plan en Italie ; en six mois nous aurions mis à la raison tous ces drôleslà (l).t
La nouvelle impératrice est aussi intéressante à entendre à ce sujet : « La Russie ne veut pas la guerre, mais elle veut être comme Bonaparte en Europe, et cela ne sera pas. Gzartoryski ne peut plus la conduirejl nous faut là-bas Kourakine, et il y sera. L'empereur Alexandre est cause que nous ne sommes reconnus ni en Russie, ni en Turquie, ni en Suède, et cela est fort insolent de sa part. Les Bonapartes étaient déjà de grands seigneurs quand ses ancêtres étaient des gens de rien. Il fait demander la paix par la Prusse et TAutriche, mais il ne l'aura qu'à bonne enseigne. Bonaparte a donné sa parole à Berthier devant moi qu'il fera détrôner ou tuer le roi de Suède comme son père. Avant un an, tout sera fini. Les rois seront attachés à Bonaparte. Nous les détrônerons et nous en ferons d'autres; car de républiques, Bonaparte n'en veut plus nulle part: nous les détruirons toutes avant peu. » Un moment après, Talleyrand lui disait à elle-même : c II nous faut une paix solide, et la guerre seule peut la donner telle. Je suis sûr que l'année 1806 sera l'année climatérique d'une paix sûre, que personne ne pourra troubler. >
(l) L'amie k d'Antraigues, 6-11 décembre 1804.
D'ANTRAIGUES A DRESDE (suite)
1. La Rochefoucauld (1803-1804). — Soupçons de Bonaparte et de Talleyrand. — Interdiction du port de la croix de Sainl^Louis. — Présentation de d'Antraigues à la cour de Dresde. — Scène du 25 septembre 1803 aux Tuileries, — Markov et Bonaparte.— D'Antraigues, conseiller de légation. — Notes des 15 et 25 décembre contre lui. — Résistance de Czartoryski. — Scène du 14 février 1804. — Essai d'enlèvement. — Les Mémoires de Montgaillard.
II. Vie littéraire. — Opinion des Russes et des Saxons sur d'Antraigues. — Ses services comme correspondant du ministère de l'instruction publique. — Son Mémoire sur l'enseignement national. — Une Université unique, militante contre l'esprit révolutionnaire. — Collaboration à l'organisation des universités russes. — Jugements et travaux littéraires. — Un portrait d'Alexandre !•' et Bernardin de Saint- Pierre.
m. Vie de famille et de société. — Projet d'établissement à Weimar.
— Mission du secrétaire Mohrenheim.—|Relations mondaines.— La princesse Troubetskoî. — La Saint-Huberly : opinions et conduite.
— Education du jeune Jules. — D'Antraigues a-t-il embrassé la religion grecque? — Correspondance avec Vamie de Paris. — M"» d'Antraigues mère : ses dernières lettres, sa mort.
IV. Le XVIII» livre de Polybe (4805). —La politique prussienne et Bonapsirte. — Jean de Mûller à Berlin.— Préludes de la troisième coalition. — D'Antraigues et Novosiltsov. — Entrevue avec Fauche-Borel, Louis de Prusse, Fersen. — Un pamphlet érudit et allégorique. — Son cadre, ses développements. — Son succès, sa part dans l'exaltation de l'esprit prussien. — Comment Fauteur fut récompensé.
Celte agence d'informations, si précieuse pour le
gouverDement russe, constituait le principal attentat de d'Antraigues à l'existence du gouvernement français, et cet attentat demeurait inconnu à Paris. On pouvait reprocher à son auteur une attitude d'opposant irréconciliable, des paroles telles que celles-ci : « Plutôt servir le dey d'Alger dans ses bagnes que Bonaparte dans son conseil ;» mais on devait supposer seulement son action clandestine, et on la jugeait plus efficace qu'elle n'était, faute d'en pouvoir mesurer les moyens et l'étendue. On savait bien par Laforest, ministre à Berlin, qu'il était le confident politique de Czartoryski; on avait vu venir à Dresde et frapper à sa porte Armfelt de Suède, Gentz d'Autriche, Drake et d'autres agents anglais de diverses parties de l'Allemagne. La police secrète à l'étranger, assez mal renseignée, ajoutait à ces notions des renseignements de pure fantaisie; elle le signalait, ce qui était une double erreur, en relations, pour le compte de Louis XVIII, avec Lamare, l'ancien agent royaliste de Souabe, ou avec Beningsen, l'assassin de PaulP»". Des rapports venus de Pétersbourg le disaient maintenu à Dresde par l'influence anglaise, à rencontre de certains Russes, qui eussent voulu le voir chez eux, rendu inoffensif dans quelque position subalterne. Des recherches faites pour saisir sa correspondance avec Paris, qu'on soupçonnait, n'eurent aucun résultat (1).
De ces données erronées et confuses, Bonaparte ti-
(1) Arch. Nat.^F-', 6371, 6416, 6442. —A. F., Saxe, Correspondance. 25 juillet et 5 seplembre 1803, 13 mai 1804.
rait les conséquences les plus malveillantes pour son ancien prisonnier. Il avait été irrité de voir en lui le seul membre marquant de la Constituante réfractaire à la loi d'amnistie; s'il eût reçu sa soumission, disait-il, il l'eût employé dans la diplomatie à Vienne, en Suisse ou à Constantinople. De plus, à la fin de 1803, le Premier Consul sentait se nouer autour de lui le réseau de complots royalistes destinés à lui fermer le chemin de l'Empire, et il voulait atteindre ses ennemis jusque dans les capitales étrangères. L'homme qui pourchassait Drake et Spencer Smith à Munich, du Vernègues àRome, et qui allait faire enlever Rumbolt à Hambourg, croyait retrouver ailleurs l'action ou la trace de d'Antraigues. Ainsi, à la nouvelle d'une certaine fermentation en Vendée : « Vous verrez, disait-il à Talleyrand, que d'Antraigues y aura envoyé quelqu'un d'Angleterre. È Faute de preuves, il en était réduit à lui attribuer, sur la foi de correspondances saisies en Hanovre, certaines publications antifrançaises de Londres, entre autres un soi-disant Discours du Premier Consul au Conseil d'État inséré dans le Courrier de Londres et reproduit comme une pièce authentique par la Gazette de la cour de Pétersbourg (1).
Talleyrand, invariablement docile à son nouveau maître, même en pensée, attribuait à son ancien ami toute page énergique imprimée en Europe contre Bonaparte : c Si la paix dure, disait-il, la Russie doit chasser cet homme. Si la guerre a lieu, elle doit être contrainte
(1; Journal de Parlsi 20 veadèuiiairc an XII (13 octobre 1803).
do le chasser à la paix. Qu'il aille en Amérique. Sa conduite est d'un mauvais exemple en Europe. »
A Vienne, d'Antraigues avait vécu en paix, grâce à la tolérance confiante et à la surveillance discrète deChampagny. A Dresde, tout changea, et par sa faute. Dès son arrivée, impatient de se faire valoir, il se montra avec la croixdeSaînt-Louis à la boutonnière. C'était s'avouer toujours Français, et de plus émigré irréconciliable : « Je ne suis plus rien à la France, écrivait-il à Czartoryski ; je n'en veux plus rien et je n'en parle pas; mais, ajoutait-il, quand ils voudront me rappeler ce que j'ai été, ils me trouveront ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être (1). »
Le ministre de France en Saxe était Alexandre de La Rochefoucauld, homme d'ancienne noblesse, rallié avec éclat au nouveau gouvernement, et propre à le servir avec plus de zèle quede tact. Il s'empressa de dénoncer cet étalage d'une décoration abolie, et sa réclamation, appuyée sur une note précise et impérative de Talleyrand, eut plein succès. Une défense fut formulée en termes généraux par le gouvernement saxon, et d'Antraigues dut faire disparaître sa croix. Quoi qu'il en soit, et cela flattait son amour-propre, la lutte était engagée entre lui et le gouvernement français.
Il devait, vu son titre officiel et sa nouvelle nationalité, compter sur l'appui de la chancellerie russe, mais son chef immédiat, Khanikov, ne le soutenait que pour la forme, et ne l'avertit pas des premières démarches
(1) D'A-nlruigues à Gzartoryski, 5 septembre 1803. (A. F.)
tentées contre lui. Khanikov était un ancien militaire, peu façonné aux usages diplomatiques ; il redoutait l'esprit comme les manèges de cet ancien agent secret, dépouillé désormais, quoi qu'on en dit, de toute marque nationale précise, et il souhaitait presque ouvertement son départ : « Cet homme, disait-il, n'est soutenu queparCzartoryski et la faction polonaise, et le chancelier (Al. Woronzov), auquel il ne rend aucun compte, ne demande qu'à se laisser forcer la main et à reconduire. » Même à Berlin, on supportait impatiemment son voisinage, comme le ministre prussien à Paris le faisait expressément savoir à M™^ Bonaparte. La cour de Dresde nourrissait les mêmes sentiments, car l'électeur se sentait à la discrétion de son puissant ami de Paris, et le premier ministre Loss craignait toute occasion de conflit propre à mettre en péril la dignité de son souverain.
D'Antraigues oublia vite l'humiliation subie, car il fut, malgré les insinuations de La Rochefoucauld, présenté officiellement à la cour, et d'autre part il se vit soudain traité de loin par Bonaparte lui-même comme venait de Pètre l'Angleterre dans la personne de son ambassadeur lord Whitworth. Le 25 septembre 1803, au cours d'une réception diplomatique aux Tuileries, le Premier Consul interpella vivement Bunau, l'envoyé de Saxe: « Comment votre maître garde-t-il à sa solde des polissons tels que d'Antraigues, qui manifeste indécemment son animosilé contre la France, et m'invective dans des pamphlets de sa production ? — Mon maître, répondit froidement Bunau, n'^ jamais eu de polissons à sa solde; du reste,
M. d'Antraigues est attaché à la légation russe. » Bonaparte se retourna aussitôt vers Markov, le ministre de Russie : « Pourquoi l'empereur protège-t-il un homme qui écrit des libelles contre la France ? Il aurait lieu d'être mécontent si j'autorisais de la part d'un de ses sujets une conduite pareille. — M. d'Antraigues, répliqua Markov, est depuis longtemps à notre service ; si l'empereur connaissait ses libelles, il les réprimerait, i Puis l'entretien ayant continué au sujet d'un autre réfugié au service russe, Ghristin, le Premier Consul le termina par ces mots : t Partout où je trouverai de pareils polissons, je les ferai arrêter et je les tiendrai au cachot. — Et vous ferez bien, » ajouta Markov sur un ton oii les assistants crurent distinguer de l'ironie. Bonaparte lui tourna le dos et passa (1).
L'effet de cette scène se fit bientôt sentir à Dresde. Le 23 octobre, d'Antraigues étant allé à la suite de sa légation à la réception de la cour, l'électeur affecta de ne point lui adresser la parole, ce qu'il n'avait jamais fait à aucune des personnes présentées, et ce qu'il ne fit qu'à lui ce jour-là. Le malheureux prince se sentait sous l'œil de l'envoyé français. D'Antraigues ne put s'empêcher de dire à un de ses voisins : « Si j'eusse été le juge du roi son cousin au lieu de lui rester fidèle, oserait-il me recevoir ainsi (2) ? » Dût-il être sacrifié par Czartoryski comme il venait d'être humilié par
(1) Dépêche de Khanikov 1/13 octobre TA. P.). — Bulletin envoyô de Paris à Louis XVUI, 12 octobre. (A. F., France, vol. 602.)
(2) D'Antraijçues à Jean de Mûller, 27 octobre 1803. (A. F., Fram^ vol. 633, f. 115.)
'lecteur, il se voyait alors transféré en Angleterre, Ion ses désirs constants et en compensation de ses ^x*euves.
Quoiqu'il pensât de son importance, le conflit allait ^Bormais passer par-dessus sa tête, s'envenimer entre larkov et Bonaparte, et expliquer, avec d'autres inci- ^^nts, la rupture entre la France et la Russie. Markov )e plaignit à Talleyrand de la façon dont il avait été reçu et interpellé aux Tuileries. Talleyrand répondit avec vivacité, et deux répliques d'inégale importance, deux ukases du même jour vinrent de Russie. Le prenier accordait à Markov le cordon de Saint-André )t un traitement de 40.000 roubles, et ordonnait une evée de deux hommes sur mille ; c'était un défi précurseur de la guerre. Le second accordait à d'Antraigues 6 titre de conseiller de légation attaché à la mislion de Dresde, mais cette dépendance était purenent nominale ; il devait, et il le savait, rester maître le sa correspondance, sous la protection de Khanikov. }uelques semaines après, le jeune Jules d'Antraigues^ igé de douze ans, était admis avec dispense d'âge ïomme iunker au ministère des Affaires étrangères, et attaché avec traitement à la légation de Russie en Saxe^
Le 4 décembre, le nouveau conseiller de légation fut )résenté à la cour, pendant une réception du corps di- )lomatique. Il échangea avec La Rochefoucauld, qui l'était placé aussi près que possible de l'électeur, des *egards signiGcatifs, et ne fut pas trop surpris de voir e prince détourner la tête avec aSectation devant son
salut. Les jours suivants, la cour s'abstint envers lui des politesses faites d'iiabitude aux étrangers. Malgré les félicitations de commande que lui apporta la colonie russe, sa situation demeurait équivoque et embarrassée. Il affecta d'autant plus envers l'envoyé de France, partout où il le rencontrait, dans les salons ou à la table de Rhanikov, une politesse hautaine qui parut à tous une façon tranquille de le braver. La Rochefoucauld s'exaspérait devant cette figure muette et ironique qu'il continuait à rencontrer partout : « Ce n'est pas un Russe, répétait-il, mais un anti-français; il faut qu'il parte ou que je parte. » Savait-il que sa femme, la dame d'honneur de Joséphine, dont il était séparé depuis dix ans, le voyait déjà avec effroi contraint par l'insuccès de ses démarches à se démettre et à revenir près d'elle? Il ignorait en tout cas qu'un de ses secrétaires, entraîné par certains souvenirs de famille, livrait à d'Antraigues toute la correspondance échangée entre la légation et le ministère des relations extérieures. Le correspondant de Czartoryski se trouvait ainsi instruit au jour lejour età souhait, dans l'intérêt de sa personne comme dans celui de sa mission.
Talleyrand poussait en effet vivement son offensive contre lui, à Dresde et à Pétersbourg. Dans une nouvelle note impérative au cabinet saxon (15 décembre), il invoqua l'article l^** du traité de Lunéville ; selon lui, l'entrée d'un ex-agent des Bourbons dans le corps diplomatique constituait une infraction à ce traité. C'était « comme si le Premier Consul accréditait à Londres ou
k Berlin quelque Russe descendu des sectateurs du prince Ivan (1) ». Une seconde note, postérieure de dix jours, demandait formellement l'expulsion. Talleyrand et La Rochefoucauld parlaient au cabinet de Dresde du même ton que, sept ans auparavant, Delacroix et Villetard au Sénat de Venise ; ils menaçaient de porter le différend, presque comme un casus belli^ devant la dicte de l'Empire. Comment Loss parvint à éluder une exigence des plus embarrassantes pour son souverain, on le devine; il se déroba, et rejeta adroitement sur le gouvernement russe la responsabilité et la solution de l'affaire. Cinq mois après (11 et 12 mai 1804), La Rochefoucauld insistait encore pour qu'on ne tînt nul compte du droit des gens.
La Russie céderait-elle ? Les ministres de France et de Saxe unirent leurs efforts à Pétersbourg, et Khanikov, sur l'insistance de la cour de Dresde, en écrivit de son côté. Czartoryski prenait alors en main la direction effective des affaires, et il entrait dans ses vues d'accentuer le mauvais vouloir envers Bonaparte, même dans des questions secondaires. Sa réponse était toute prête : d'Antraigues avait été récompensé uniquement pour services rendus à l'instruction publique ; d'ailleurs une entente à son égard eût été bien plus facile, si la question se fût débattue en audience privée, entre l'empereur et Hédouville, et n'eût pas été soulevée àl'improviste,avecéclat,entrelePremierConsuletMarkov(2).
(1) Talleyrand à Bunau, 7 décembre 1803. (A. F., Saxe, Correspondance.)
(2) Talleyrand à Hédouville, 14 décembre 1803. — Hédouville à Tal-
Cette explication n'ayant pas été donnée officiellement et un peu publiquement, Bonaparte fut blessé dans son amour-propre, et d'autant plus vivement qu'il était sous le coup de l'irritation produite en lui parla conspiration Georges-Pichegru-Moreau. Il s'imagina, sur je ne sais quels indices, que d'Antraigues, au nom de Louis XVIII, avait introduit Pichegru dans le complot de Georges. Joséphinedisait naïvement : «Sid'Aotraigues a été mis au courant de la conjuration, il devait nous la révéler, puisqu'il est né Français. » Bonaparte fit rechercher à la secrétairerie d'État les pièces propres à témoigner contre son adversaire ressuscité, et sur la principale, la conversation de Venise, il essaya d'obtenir de Fauche-Borel, prisonnier au Temple, des aveux compromettants pour l'auteur (1); puis, à Timproviste, à la réception diplomatique du 14 février 1804, il interpella derechef Bunau. D'Oubril, le chargé d'affaires qui remplaçait Markov, était présent et subit en silence, par contre coup, l'algarade : « Eh bien I s'écria Bonaparte, promettez-vous de vous débarrasser de ce d'Antraigues ? Vous voyez les suites de l'impunité qui lui est accordée, des complots, des assassinats ! — Nous avons fait l'impossible ; l'électeur a fait demander en Russie son rappel. — L'empereur de Russie peut garder cet émigré dans ses états, s'il le veut, mais moi, j'invoque le traité deLunéville, et j'exige que l'électeur fasse sortir cet homme de Dresde. j> Et se tournant
leyrand, 9 janvier et 7 février 1804. (A. F., Rmsie, Correspondance.) (1) Fauche-Borel, Mémoires f t. III; p. 89.
vers le ministre de Bavière : t C'est comme M. Drake à Munich, qui n'y est que pour tramer des complots. Je nne réserve do demander son renvoi, avec preuves authentiques de ses intrigues (1). t>
Cet essai d'intimidation ne pouvait guère réussir, le cabinet de Dresde, malgré les instances réitérées et mpérieuses de La Rochefoucauld s'abritant derrière a Russie, et celle-ci derrière le droit des gens. Czartoyski pensait la dignité de son maître engagée désorlais à ne rien céder, et l'empereur refusa une audience Hédouville, qui avait ordre d'invoquer son intervenon personnelle dans l'affaire. La rupture des relations iplomatiques survenue peu de temps après entre la 'rance et la Russie épargna au Premier Consul de ouvelles réclamations, à Alexandre un nouveau refus, t d'Antraigues put demeurer à Dresde, se demandant )utefois, et chaque jour, si quelque embûche nouvelle 'allait pas s'ouvrir sous ses pieds à l'improviste, dans es ténèbres où il continuait à travailler contre la poliique française.
A ce moment, en effet, Fouché proposait au Premier iOnsul d'user contre cet adversaire impuni du procédé laguère employé contre Rumbolt : enlèvement des pa- •îers, enlèvement de la personne. Un officier de Tardée de Hanovre fut expédié sous un déguisement à )resde, et y demeura trois jours; il se nommait Sagot, >t avait justement commandé la place de Milan en 1797. il s'assura que l'enlèvement des papiers était impossi-
(l) Oubril à Woronzov, 15/27 février (A. P.).
ble, d'Antraigues logeant au milieu delaville^ dans une maison en vue, et ayant des armes chez lui; que TeDlèvementdela personne n'était guère plus praticable, à cause du passage forcé sur le territoire prussien; qu'en cas de guerre avec la Prusse et la Russie, on pourrait, avec de la hardiesse et de la célérité, y parvenir. Fouché n'était point arrêté par cette pensée qu'un semblable attentat pouvait hâter la rupture de la paix : On aurait fusillé le prisonnier, disait-il, et on ne fait pasla guerre pour un corps mort (1).
En définitive, ce projet fut abandonné, et on se contenta de déchaîner contre d'Antraigues un pamphlétaire» ce Montgaillard dont il avait été la dupe et peut-être le complice. Montgaillard, alors à la solde de la police consulaire, publia ses Mémoires secrets; il y dénonçait, sans rien cacher de ses trahisons successives, les agents des princes français et de l'Angleterre, et ses pages les plus vives visaient d'Antraigues et leurs relations en Italie, sept ans auparavant. Un duel de plume allait s'engager entre le premier auteur et le rédacteur de la fameuse conversation sur Pichegru, mais la partie n'était pas égale. D'Antraigues piqué au vif laissa entendre qu'il répliquerait en publiant leslettres oii Montgaillard lui avait jadis raconté ses pourparlers avec Bonaparte: « Si ces lettres paraissent, se serait alors écrié le Premier Consul, d'Antraigues disparaîtra, de quelque manière qu'on doive s'y prendre, en quelque lieu qu'il soit, et en attendant sa mère, qui est en France, répondra
(1) L'amie à d'Antraigues, 18 octobre 1804.
VIE UTTÉRÂIRE 811
><>ur co fait seul de sa conduite. )> Ces menaces arrè- ^rent toute réplique ; celui qui en était l'objet protesta ^^ petto près de Czartoryski (1), et continua à épancher ians des correspondances privées, plus actives que janaais^ ses ressentiments et ses haines.
Eu se voyant poursuivi avec une telle ténacité par Bonaparte, d'Antraigues pouvait toujours croire à son importance. Ses relations, aux deux bouts de l'Europe, demeuraient élevées et étendues ; et ceux même qui n'estimaient pas son caractère redoutaient en lui une agence concentrée en un seul homme, habile à attirer les renseignements de toutes parts et à les répandre ensuite^ souvent au profit d'un intérêt personnel à leur possesseur, parfois aussi au détriment de la vérité.
En Russie, l'opinion à son endroit demeurait en somme flottante, plutôt même, à la suite de Razoumovsky et de Kotchoubey, ouvertement hostile (2). Sa double correspondance à Paris et à Vienne soutenait seule son crédit auprès du jeune ami d'Alexandre^ sans accroître sa considération, ni améliorer sa fortune. A Dresde, il
(1) D'Antraigues à Czartoryski, i2 juillet 1804 (A. P.).
(2) MohrenheiiD à d'Antraigucs, 8/20 février 1806.
était pour tous ceux qui l'approchaient. Russes ou Saxons, un étranger. Les Russes le craignaient comme une puissance occulte et dangereuse ; ils finirent par dénoncer à voix haute l'aventurier, à voix basse Tespion (1). L'importance même qu'il se donnait accroissait le vide autour de lui. Les Saxons évitaient de le voir, partagés qu'ils étaient entre le désir d'affirmer leur indépendance et la crainte de déplaire à Bonaparte. La cour électorale le trouvait plus qu'importun, et, à bout de moyens diplomatiques pour l'éloigner, le faisait par-dessous main congédier de l'appartement oii il élaborait si commodément ses correspondances. Aussi accusait-il en Russie l'absence complète d'égards du gouvernement saxon comme un motif permanent de souhaiter son départ.
En attendant, une autre collaboration, d'un genre tout particulier, servait à expliquer la protection dont on le couvrait contre la France.
Il avait reçu, au commencement de 1803, le titre de correspondant du ministère de l'instruction publique, et il prit fort au sérieux ses fonctions. Ce gentilhomme abordait avec plaisir et, il faut le dire, avec une certaine dompétence dûment acquise, un ordre de questions fort étranger d'ordinaire à sa caste et fort dédaigné d'elle. Dans tout philosophe selon la formule du dixhuitième siècle il y a un pédagogue, et d'Antraigues se
(1) « C'est au seul d'Antraigues que les Russes s'adressent pour obtenir quelque chose de leur gouvernement, et il exerce ici un véritable despotisme. » (Do Moustier à Talleyrand. — 31 mars 1805, A. F.)
souveDait d'avoir étudié et admiré VEmile^ soît qu'il exposât ses idées générales sur l'instruction, soit qu'il observât les méthodes d'enseignement en usage autour de lui, soit qu'il recrutât des professeurs en Allemagne pour son pays d'adoption. Il était jugé assez fort sur ces matières, et pouvait prétendre, sans paraître mentir, que l'empereur Paul lui avait offert de diriger l'éducation d'un de ses fils. Ces sortes de vanteries, nous le savons, lui étaient familières, et lui permettaient de faire valoir à la fois deux choses dont on était porté à douter' son crédit et son désintéressement.
Le nouvel empereur Alexandre, poussé parses jeunes conseillers, songeait, comme Frédéric de Prusse et son aïeule la grande Catherine, à répandre autour de lui les «lumières». On vit en quelques années un ministère de l'instruction publique créé, l'empire divisé en six arrondissements scolaires, une commission dite des écoles constituée à Pétersbourg, les Universités de Kharkov et de Dorpal fondées, celle de Vilna réorganisée. Czartoryski secondait avec zèle ce mouvement, espérant procurer par là aux provinces polonaises de la Russie une renaissance de l'esprit particulariste et de la vie nationale. Un général, Hitrov, fut envoyé à Paris pour y étudier les grands établissements d'instruction; des mémoires, des projets furent demandés à certains hommes dont on préjugeait la compétence, en Allemagne et en France.
D'Antraigues collabora de loin, et de diverses manières, à ce grand travail. Aussitôt après la création
du ministère de rinstruction publique, ii essaya de faire pour la Russie, dans son Mémoire sur renseignement national , ce que Rousseau avait fait pour la Pologne. Autrefois il eût plaidé pour le progrès indéfini des lumières ; mais la politique de son âge mûr contrariait et lui avait fait oublier la philosophie de ses jeunes ans, et il était maintenant porté à accuser les gens de lettres, vaniteux et despotes, par qui la France était tombée de l'anarchie intellectuelle dans l'anarchie morale et légale. La diffusion des connaissances n'a produit selon lui que de faux docteurs, artisans de désordre par surcroît ; mais comme elle est irrésistible, il faut que les souverains par prudence dirigent ce mouvement, le modèrent, le fassent tourner autant que possible à leur profit. Cette tâche leur est encore plus facile dans les pays qui, comme la Russie, ont conservé rignorance heureuse des peuples primitifs, et ne sont point en proie aux expérimentations pédantes des demi-savants.
Dans ces conditions, l'enseignement, à tous ses degrés, doit avoir un caractère national. Ce caractère existe en Russie, et il est facile à déterminer, pourvu qu'on ne le demande pas à ces grands seigneurs cosmopolites, qui, au temps de Catherine II, se promenaient de capitale en capitale, hôtes des cours ou convives de M"* Geoffrin. Deux méthodes se présentent pour son développement : Tune consiste à procurer d'abord l'instruction aux classes les plus ignorantes, sauf à l'élever en l'étendant toujours, à commencer par les écoles et à finir par les Universités;
Tautre consiste à créer de toutes pièces TUniversité, foyer qui finira par étendre sa lumière, affaiblie mais directe, jusque dans les moindres hameaux. Bien que la première ait pour elle l'autorité des précédents et l'expérience, d'Antraigues se prononce pour la seconde. Au X® siècle, l'esprit humain avait tout à conquérir; au xvm®, la Russie peut d'emblée emprunter à ses voisins les éléments de son haut enseignement, jusqu'à ce qu'elle se suffise à elle-même. Cet enseignement doit réunir l'unité de ^ues, qui consistée former des Russes, et non des Grecs ou des Romains; Tunité des principes, qui consiste à faire aimer aux Russes leurs institutions traditionnelles, et par-dessus tout l'autocratie ; et enfin l'unité de moyens. Celle-ci sera réalisée par l'organisation d'une Université unique, placée sous le regard de l'empereur, juge suprême des doctrines et des méthodes d'enseignement, étendant ses rameaux dans tout l'empire sous la forme de Facultés, de collèges et d'écoles. Suivent des détails pratiques sur l'organisation de ces établissements. Parmi les Facultés, d'Antraigues donne la première place à celle de théologie, car il demeure fidèle à sa thèse do 1790 sur l'utilité de la religion, au moins comme médiatrice entre les gouvernants et les gouvernés, les pauvres et les riches. Même il voit dès 1803 la question sociale s'imposant à toute l'Europe (1). L'enseignement religieux qu'il réclame est
(4) « C'est ce problème (le respect de la propriété) qui est devenu l'état de la société dans toute TEurope. »
« La religion, dit-il plus loin, qui est la consolation de tous los hommes, est bien plus encore la défense des heureux de la terre contre
purement moral et pratique, car il va jusqu'à en exclure toute spéculation, toute controverse, ce qui est assurément contre l'esprit grec et selon la politique russe. Dans le droit, il redoute la partie abstraite et métaphysique, et souhaite qu'on se borne au commentaire delà législation écrite. Pour les collèges il recommande des pensionnats, mais ceux-ci seulement accessibles aux classes élevées, qui y perdront leurs habitudes exotiques et y prendront la marque nationale. Les écoles primaires enfin seront établies par l'Université; celle-ci veillera à ce qu'on n'y enseigne que les connaissances utiles au peuple, et dans les livres approuvés par elle. Elle gardera, même sur les précepteurs privés, un droit d'approbation et de surveillance, ayantsoin d'écarter les <( perroquets encyclopédiques ». Elle sera surveillée par le ministre de l'instruction publique et son conseil,
celui-ci chargé en outre delà censure des livres. Dans ce mémoire, d'Antraigues, tout en parlant en
Vieux-Russe, était, sans le savoir, un précurseur de Napoléon I" ; car il indiquait comme les plus sûres les bases qu'allait choisir pour son œuvre le créateur de r « Université de France ». Notre gouvernement, lui écrivait sa mère, pourrait puiser dans votre plan; elle ne croyait pas si bien dire. Le ministère russe de l'instruction publique se conforma à ses idées en commençant son œuvre scolaire par l'organisation du haut enseignement; mais là il s'en tint à la tradition qu'avait
les invasions de la misère et du désespoir. Si jamais la foi et la religion s'éteignaient, croyez-vous qu'il y aurait une grande distance de ros palais à vos tombeaux ? »
inaugurée la création, à raliemande, de l'Université de Moscou en 1755.
D' Antraigues était très fier de son œuvre ; il la communiqua en Autriche, en Angleterre, l'adressa même à sa mère, comme un titre à de prochaines et hautes faveurs; il en vint, sinon à croire, au moins à dire qu'il était en Russie c à la tête des universités (1) ». En réalité, il s'occupa seulement de leur recruter des professeurs, et encore ses soins à cet égard se bornèrent-ils à l'Université de Vilna. Il eût voulu y voir Jean de Millier enseigner l'histoire, et Frédéric de Gentz Téconomie politique; il y plaça du moins pour la médecine le Viennois Frank et le Saxon Titius, pour la philosophie et les mathématiques un brave maître de pension de Dresde, Stord^que ses convictions catholiques rendaient suspect dans une ville toute luthérienne. Il fournissait en outre des renseignements pratiques, pédagogiques, comme on dirait aujourd'hui, sur les écoles et les universités de son voisinage, et ce qui reste de sa correspondance à cet égard prouve la variété de ses observations et de ses connaissances (2). Il était hostile à l'institution des privât docenten rétribués par leurs élèves, comme abaissant l'enseignement ; en revanche, il recommandait la collation de bourses de voyage aux étudiants, suivant un usage dès lors pratiqué en Angle-
(1) D'ÀDtraigues à Vamie, 4 septembre 1803.
(2) BoaDANOViTGU {Histoire du règne de l'empereur Alexandre /•', t. I, p. 443) analyse ses Observations sur l'Université de Leipzig. Parmi ses lettres à Gzartoryski, celle du 17 juillet 1803 (A. P.) est particulièrement intéressante sur ces questions.
terre. Sa propre expérience lui avait fait comprendre l'utilité d'un séjour à l'étranger pour la jeunesse. 11 recommandait aussi la connaissance des langues vivantes, mais ne répudiait pas à leur proGt celle des langues classiques, sans lesquelles, disait-il, « on est condamné à la médiocrité (1) ».
Ses services s'étendaient aux travaux et aux éludes de tout genre. Un jour il se chargeait d'examiner des cabinets de tableaux ou des recueils d'estampes dont oo offrait l'acquisition au gouvernement russe ; un autre jour il envoyait à Pétersbourg le modèle d'un lit nouveau mécanique à l'usage des cliniques de médecine, ou un fragment inédit d'Aristote découvert dans la bibliothèque de Dresde. Homme de lettres bien plus qu'homme politique, il passait sa journée à sa table de travail, entouré de quelques milliers de volumes qui étaient ses fidèles et ses plus chers compagnons d'exil.
Les écrivains favoris de sa jeunesse ne l'attiraient plus guère, puisqu'il avait renié leurs doctrines. Il gardait encore rancune à Rivarol, à cause de l'esquisse malicieuse insérée dans le Petit Dictionnaire des grands hommes: « Je ne fais pas plus de cas de ceux qu'il loue, disait-il peu de temps après la mort du célèbre écrivain, que je n'en fais de sa moralité. » Quant aux écrivains plus jeunes, il ne les appréciait pas davantage : « J'ai le bonheur de ne plus comprendre le style de ces messieurs. Us écrivent dans un goût nouveau,
(1) D'Antraigues à Vamie, 19 février 1804.
et si ce goût est de Tesprit, l'Évangile a bien raison do nous promettre que les sots sont heureux dans Tautre monde, puisque leur bonheur commence dès celuici (1). » Gomme il en était resté en fait de roman à la Nouvelle Héloïse^ il traitait de hautrauteur deCormne; et Fauteur do Werther, décoré d'une particule et d'un titre ministériel, lui semblait étaler des ridicules égaux à ses talents (2) .
L'amour-propre le faisant se sufûre à lui-même, il multipliait les plans d'ouvrages historiques ou littéraires comme les mémoires politiques. Il annonçait la publication d'une traduction de Salluste que lui avait léguée J.-J. Rousseau; traduction qui en définitive n'a jamais, que je sache, vu le jour. Il continuait sa vie d'Henri VIII commencée en 1791, que l'empereur Paul avait refusé de lui laisser publier; il s'occupait d'études historiques sur Cromwell et Louis XI (3). Il songeait à reprendre ses Mémoires; il demandait à cet effet à sa mère de l'aider à recueillir ses souvenirs d'enfance; et celle-ci lui répondait avec l'autorité de sou titre, de son âge et de son vieux bon sens : < Je ferai la note que vous désirez, mais vous ne voulez que des époques sans toucher au moral. Voyez, mon ami, elle ne vous flatterait pas, et à coup sûr vous mettriez l'inverse dans l'histoire de votre vie, qui, entre nous soit dit, sera
(i) D'Antraigues à..., 27 décembre 1803. (A. F., France, vol. 635, f. 4.)
(2) D*Antraigues à Jean de Mûller, 18 'anvier 1804. (A. F., France, vol. 633, f. 134.)
(3) V. la Bibliographie, IIJ, 16, 17, 19.
toute à votre louange. On pourrait s'en amuser, mai on n'y croira pas. »
A Paris, il était rentré en relations avec des écrivain qu'il avait connus, et qui, échappés à la Révolution ^ achevaient de vivre ou se reprenaient à écrire. Bernar — din de Saint-Pierre le priait de revoir en manuscri t quelques chapitres de ses Harmonies de la nature^ Laharpe, revenu comme lui de ses chimères philosophiques^ lui envoyait des notés sur les .anciennes universités françaises. A son tour, il lui arriva de faire tenir à Vamie un « portrait i de l'empereur Alexandre. Uamie reçut et lut cette page avec enthousiasme, et la proclama égale aux meilleures pages de Rousseau. Après l'avoir fait transcrire sur vélin en lettres d'or et encadrer, elle la présenta à son commensal du jour, Bernardin de Saint-Pierre, et celui-ci de s'écrier : «Un y a que d'Antraigues en état d'écrire ainsi ; c'est de lui. » Pour mieux attester son admiration, il en prit copie. Quelques jours après, il apportait ce morceau, adroitement ajusté, au milieu de son livre en préparation to Harmonies de la nature^ à la fin du chapitre où il montrait la Providence éternelle maintenant son empire àtravers les désordres de la Révolution (1). On ne l'y trouverait plus aujourd'hui; l'auteur l'a sans doute supprimé par ci*ainte, avant l'impression, qui n'eut lieu qu'après sa mort en 1814. A certain moment,* au lendemain d'Austerlitz ou de la Moskowa, il lui aura semblé trop hardi de publier l'éloge d'Alexandre, et il aura
(1) Uamie à d'Antraigues, 4 février 1804.
.1-. COMTE DANTRAIGULS (1806)
jparlenanl. au Frince Lobanow-Roatowsky
enlevé de son livre ce hors-d'œuvre éloquent, qui jurait peut-être, et par son style et par son sujet, au milieu de douces et sentimentales descriptions.
Les relations mondaines de d'Antraigues, à Dresde, étaient conformes à la nature de sa vie publique et de sa situation privée. Il se montrait plus ou moins ouvertement, selon les circonstances, chez les ministres des puissances en guerre ou en délicatesse avec la France. On le vit, au moins durant les premiers temps de son séjour, chez M°*~ Léontier, Strogonov, Narischkine, qui tenaient la tête de la colonie russe, et chez lui, le mari do la Saint-Huberty recevait les artistes derOperabuffa, attirés par la réputation de l'ancienne chanteuse.
Il habitait, en 1805, une maison où un autre couple de déclassés était venu trouver un refuge ; c'étaient le ^ prince Basile Troubetskoï et la princesse de Rohan- Guéménée, fille du dernierduc deCourlande, celle-ci en / instance de divorce pour épouser celui-là.Étrange femme assurément que cette sœur de la duchesse de Dino,qui compta trois maris parmi ses amants, plus nombreux que ses années (1) 1 Ce fut chez d' Antraigues que la prin-
(1) Catherine-Frédérique-Wilhelmine-Béuigne, princesse de Cour-
cesse connut Troubetskoï et s'amouracha de lui ; ce fufc là qu'elle fêta par avance ses secondes noces dans un^ soirée intime, égayée par un proverbe où M"' d'Antraigues, se rappelant son ancien état , avait daigna accepter un rôle (1). 11 y eut depuis intimité entre les deux ménages.
La Saint-Huberty ne voyait plus alors l'Opéra de Paris que dans ses lointains souvenirs, mais il lui plaisait d'entendre dire qu'elle avait dirigé la musique delà. feue reine, et ce souvenir venait de lui valoir encore une pension autrichienne (2). Des propositions lui parvenaient d'Angleterre, où elle eût été attachée à la duchesse d'York et eût dirigé une Académie de chant ; de Russie, o'ùelle eût présidé aux concerts de la cour et enseigné la musique à la famille impériale. Elle sut résister à ces tentations si puissantes sur les artistes, quel que soit leur âge, et son mari ne put se faire à l'idée qu'elle serait de nouveau à la solde de quelqu'un. A Paris on s'était souvenu, lors de la formation de la maison impériale, d'Anne-Antoinette de Saint-Huberty, Joséphine,
lande, duchesse de Sagan, l'aînée des quatre fiUes du dernier duc de Gourlande, née le 8 février 1781, épousa : 1* le prince [de Rohan-Guéménée (23 juillet 1800) ; divorça le 7 mars 4805;2' le prince Basile Troubetskoï (5 mai 1805); divorça en 1806; 3« le comte de Schulembourg, Witzembourg (8 octobre 1819). En 1827, elle se fit [catholique pour obtenir du pape l'annulation de son troisième mariage. Elle mourut le 29 novembre 1839. On a publié sa correspondance avec le comte Lichnowsky en 1826 et 1827. (1 vol. in-8, Wien, 1888.)
On trouve dans de Falloox, Mémoires â!un royaliste, le récit d'une piquante entrevue entre le prince de Rohan et le prince Troubetskoï.
(1) De Moustier à Talleyrand (13 février 1805). (A. F., Saxe, Corres. pondance.)
(2) De GoNcouRT, la Saint'Huberly, p. 239.
voulait continuer la tradition de Versailles, avait dit isant son nom sur le c pied du palais > de 1789: oeil
qu'elle vienne reprendre sa place ; » puis en riant : 16 dira d'Antraigues(l)? » Eût-elle donné suite à cette î, elle eût trouvé rebelle l'ancienne reine de l'Opéra, le-ci regardait la fidélité à l'ancien régime comme ie ses devoirs tant professionnels que conjugaux : onaparle, lui disait-on un jour, a déclaré qu'il vous sait tranquille, parce que, depuis son élévation au le, la haine était au-dessous de lui ; il se borne au pris. — Bonaparte, répliqua-t-elle en souriant, peut lement le faire, car nous lui avons donné une telle ode fonds qu'il ne pourra même jamais payer les rets delà somme qu'il tient de nous en ce genre, et L me fait craindre une banqueroute de sa part. » i d'Antraigues commençait à supporter avec impacc le caractère dominateur de sa femme, il lui deirait uni dans une affection ardente pour leur fils [ue, l'héritier do leur aventureuse fortune. Replié lui-même, dans un pays où l'ennui, comme àGratz, métrait par tous les pores, il se façonnait à cette vie amillo qu'il avait si longtemps dédaignée. Le soir, 58 de longues heures solitaires passées à spéculer, la ne à la main, sur les destinées de l'Europe, il don-
à son fils une leçon de religion (2). On croyait
Vamie à d'Antraigues, 2 juin 1804.
« C'est avec des peines indicibles qu'on revient à croire, sans
is avoir une foi solide et à toute épreuve. Je me suis donc résolu
jpi'en ce genre il n'eût d'autre maître que moi... Gela l'amuse au
que hier pour avoir été un peu mutin sa mère Ta privé de sa
alors, d'après le Journal des Débats^ qui lança sans doute cette nouvelle à l'instigation du gouverDement français, qu'il avait passé à la communion orthodoxe. Sans doute, en sa qualité de fonctionnaire russe, il devait assister à certaines cérémonies du culte grec, mais à ses amis de France, à sa mère, il attestait une fidélité à ses premières croyances qui, étant donné l'éclat momentané de ses opinions philosophiques, ressemblait fort à un retour (1). D'ailleurs eût-il recueilli chez lui, s'il eût changé de religion, son ancien précepteur l'abbé Maydieu, qui l'avait suivi de Vienne à Dresde ? Lui eût-il fait célébrer la messe devant lui, le jour anniversaire de sa naissance ? Eût-il protesté, dans ses instructions à son secrétaire partant pour Pétersbourg, ne pas vouloir que son fils cessât d'être catholique? A force d'écrire en faveur de l'Église, il en était venu à croire en elle, au moins partiellement; la foi de ses pères s'était réveillée, et se fortifiait peu à peu en lui, faite de remords envers sa mère [et de sollicitude envers son fils. Il prenait rang parmi les élèves de Jean-Jacques qui, n'ayant pas marché derrière Robespierre, ont fini par suivre de loin Chateaubriand. On a dit qu'une page de catéchisme relue au déclin de la vie est plus saine pour l'âme que les plus brillants souvenirs. D'Antrai-
leçon de religion, et il en a pleuré à chaudes larmes. » (D'Antraigues à sa mère, 16 octobre 1803.)
(1) Journal des Débats du 6 pluviôse an X.— Cf. le démenti inséré à la demande de la famille dans Je n° du 11 ventôse. D'Antraigues est remercié par sa mère (17 juillet 1802) de la déclaration fonneUe du catholicisme qu'il lui a envoyée. L'ami lui écrit (44 février 1804) : « votre volonté bien juste de garder votre religion. . . »
gues éprouvait la justesse de cette pensée en faisant épeler le catéchisme à son fils, pour lequel il souhaitait un sort plus calme que le sien.
D'autres fois, il se dérobait aux préoccupations de son triste métier et de son morne intérieur en se réfugiant, autant qu'il le pouvait désormais, au milieu de ses souvenirs. Un compatriote du Vivarais, qu'il rencontra un jour à Leipzig, le ravit, etcefutpendant trois jours entre le voyageur et l'exilé une causerie intarissable. Uamiè de Paris était aussi une correspondante aimée qui non seulement transmettait de précieux renseignements, mais évoquait sans embarras, en passant, de tendres et chèresimages. Enréponseàjenesais quels reproches, elle répliquait: « Auriez-vous osé me gronder en 1788?» Ou bienellelaissaittomberau milieu de quelque grave dissertation un: « Jene sais si je ^éf développe bien mesidées, » qui trahit pour nous l'intimité d'autrefois. De son côté d'Antraigues la ramenait par l'imagination dans ce logis de la rue deMiromesnil où ils s'étaient connus. Évidemmentla pensée de cette femme distinguée faisaittortdans sonesprità cette autre femme qui portaitsonnom, et qui, parée du cordon de Saint-Michel, nelui offrait plus qu'une beauté flétrie, un esprit vulgaire et un caractère difficile. Alors, le dos tourné à sa maussade et impérieuse moitié, il parlait à cette fidèle amie de ses misères présentes; il lui donnait des conseils sur l'éducation d'un fils qu'elle avait eu d'un premier mariage ; il lui écrivait des pages éloquentes et senties comme celle qu'on va lire :
« Je vous plains de toute mon âme d'être obligée de
craindre la solitude... Vous trouverez à présent peu de personnes qui vous valent, et par conséquent la société vous paraîtra bientôt aussi insipide qu'elle doit l'être à toute personne qui a un coeur sensible et qui avoue n'en avoirpas perdu le souvenir. Croyez-moi, Victoire, croyez-en un homme qui ne cessera de désirer votre bonheur alors même que vous lui ôtez l'espoir d'y con. tribuer, ménap^ez-vous tous les jours des instants de solitude où votre âme, votre cœur et votre esprit puissent vous retrouver. Ne craignez pas les regrets du temps passé ; vous leur trouverez mille fois plus de charmes qu'aux distractions présentes, et c'est ainsi que vous nourrirez et conserverez cette sensibilité qui fait le charme de la vie.
« D'après ce que me racontent tous ceux qui viennent du pays que vous habitez, je vois qu'il n'y existe plus pour nous de contemporains, et que, si j'y allais, j'y serais tout aussi étranger par mes manières que par mes opinions. Eh bieni croyez- vous que j'aie pour cela cessé d'aimer la France ?je l'aime plus que je ne l'aimais quand j'étais Français, et très sûrement, je le répèle, je l'aime davantage, car tel est le cœur humain, il ne sent tout le prix d'un objet que lorsqu'il l'a perdu et qu'il n'y tient que par ses regrets et ses souvenirs (1). Dès que je suis seul, alors je me retrouve au milieu du
(1) « Tout ce qui regarde la France est illusoire; elle est finie pour nous, et nous n'y trouverons que le squelette ensanglanté do notre ancienne patrie. ■ (Le comte de Vaudreuil au marquis de Vaudreuil, 8 juillet 1795. — Correspondance intime du comte de Vaudreuil et du comte d'ArioiSy t. II, p. 232.)
pays OÙ je suis né, et mon imagination s'aide de mes souvenirs pour le peupler de tout ce qui me fut jadis si cher. La France actuelle ne m'est rien, c'est pour moi un pays inconnu et que je veux ne jamais connaître (1). C'est pour moi l'Ethiopie dont je ne cherche à avoir quelque idée que par le récit des voyages de M. Bruce, mais celle qui a péri et à laquelle j'ai survécu sera toujours le premier et le dernier objet de mes plus tendres souvenirs. On ne s'éprend pas pour des pierres et des rochers, on en trouve partout; ce sont ceux qui y vivaient avec moi qui font le charme du paysage que j'aime à revenir habiter avec eux, et malgré vos injustices, vous êtes sûrement l'objet que j'aime le plus à y retrouver.
« Si vous pouviez voir mon cabinet, vous pourriez juger par cela seul du cœur de celui qui l'habite. Tout ce qui peut me ramoner au pays que j'ai vu mourir y est rassemblé, le dessin de mes châteaux, mille choses enfin qui m'en ont été envoyées avant qu'elles disparussent. Voilà ce qui compose le mobilier du lieu où j'aime à venir me renfermer et aviver mes réminiscences. Dans ce cabinet il ne tiendrait qu'à vous seule d'y
(1) Dans le même temps, d'Ântraigues écrivait à sa mère : « Oui, j'aime la France, mais celle où j'ai vécu ; je mourrai en la chérissant • et mon cœur n'en a pas fini, il y retourne sans cesse. Je ne dois rien à celle qui a détruit celle que je regrette, et je ne veux pas absolument ôtre de cette nouvelle France ni courber ma tôte sous des autorités que j*ai vu naître, j'aimerais mieux la briser contre un mur. Lorsque j*ai voulu revoir la nouvelle France, c'était pour y chercher des regrets, des souvenirs, y revoir, y baiser les mains de la meilleure des mères, et parcourir en étranger ce pays où je naquis et que j'ai vu mourir pour moi... » (25 décembre 1803. — B. D.).
embellir mon existence... A<îCordez-moi votre portrait, mais bien ressemblant... Je voudrais pouvoir penser que vous verriez le mien avec plaisir : combien je serais content de le mettre à vos pieds I»
De sa mère il recevait aussi régulièrement des nouvelles. Celle-ci, rentrée en France dès 1797, vivait dans la retraite à Montpellier auprès de ses sœurs M™*« deBoucaud et d' Axât. Les lois contre rémigration lui avaient valu quelques débris de la fortune de son fils ; et ces débris, elle essayait de les accroître au profit du premier propriétaire. Ses lettres, écrites souvent dans la langue énigmatique familière aux émigrés, monotones d'expression, horriblement incorrectes par le style et l'orthographe, révèlent néanmoins dans leur auteur une femme pleine d'autorité, de cœur et de sens pratique. A côté de détails sur les biens recouvrés en Vivarais, sur les domaines à faire valoir et les réparations à opérer, elle jette pêle-mêle les tendres reproches, les conseils prudents, les expressions de sa résignation chrétienne devant l'avenir incertain pour ceux qu'elle chérit, et devant la mort qui s'approche pour elle. Cette femme d'une grande piété et d'une grande sévérité de mœurs gardait la bonne moitié de ses pensées pour ce fils condamné à un perpétuel exil, sur lequel elle avait déjà eu tant à gémir.
Elle avait appris son mariage par le public, ce qui avait étépourelle unehumiiiation et unsoulagement (1). L'humiliation subie, elle ne pensait plus qu'au bonheur
(1) Lettre du 24 décembre 1799.
d'une famille qui était la sienne. Pour sa belle-fille, elle a toujours dans ses lettres quelques mots qui trahissent de sa part une secrète victoire sur l'amour-propre ; elle tenait à ne pas froisser la compagne légitime de son fils, la mère d'un enfant destiné à perpétuer sa race. Elle eût voulu voir Jules d'Antraigues avant de mourir ; et il avait été question pour elle, en 1801 , d'un voyage à Vienne. Puis ce fut la Saint-Huberty qui dut amener l'enfant en France, avec un passeport obtenu à Vienne par l'entremise attentive et discrète de Jean deMiiller et de Champagny. Ce projet futabandonné, soit que d'Antraigues hésitât à se séparer de son fils, soit qu'il craignit de la part des siens quelque procédé désobligeant pour sa femme (1) .
M"»" d'Antraigues écrivant à son fils dépensait en sermons son inaltérable tendresse, comme ailleurs en services pratiques. Elle ne paraît pas avoir jamais cru aux profondes convictions de l'émigré transformé dans certains de ses écrits en Père de l'Église. Elle l'exhortait au respect envers le Saint-Siège, malgré le Concordat conclu avec Bonaparte; elle continuait à lui souhaiter la foi, et plus encore que la foi, l'humilité et la charité. La pensée qu'il pouvait avoir payé d'une conversion à l'orthodoxie grecque les faveurs de la Russie la mettait hors d'elle-même. Lors des bruits répandus à cet égard, elle sollicita de sa part un démenti public, et devança
(1) D'Antraigues àCzartoryski, 2 mars 1804. (A. F., France, vol. 633, f. 36.)
même ce démenti, afin de ne pas laisser planer sur son nom le soupçon d'une apostasie.
Aux lettres de sa mère, d'Antraigues répondait assez irrégulièrement, la difficulté des communications lui servant d'excuse. J'aime gratis, lui disait-elle, et il lui laissait croire vrai ce mot douloureux et charmant. Il sentait du moins avoir payé par Tindifiérence et l'ingratitude les services rendus; il reconnaissait ses services actuelsenlui donnant pleins pouvoirs poursesaffaires, en ratifiant d'avance ses actes, en laissante sa disposition ce qu'elle avait pu recueillir de leur ancienne fortune(l). Parfois, en lui écrivant, il subissait la nostalgie de la jeunesse lointaine et de la première patrie, et il exprimait ses regrets avec une vivacité que nous devons croire sincère, même dans sa bouche. Cet homme, àqui samère n'avait pas vu verser une larme depuis l'âge de quinze ans, en était venu à s'attendrir, à pleurer devant l'évocation de certains souvenirs': «Vous auriez pitiéde moi si vous étiez témoin de mes regrets sur le temps oii nous étions à Laulagnet et à la Bastide. Certes, je sais combien il y avait d'ennuyeux, mais cela n'en éloigne pas mes souvenirs, et le plus ennuyeux serait reçu par moi à bras ouverts... Dieu n'a pas voulu que
(l) Le préfet de TArdèche, par arrêté du 27 fructidor an IX, avait fixé le montant des créances de M™» d'Antraigues sur l'Etat. Il était alloué à la mère de l'émigré, en vertu des lois d'alors, 14.602 1. 16 s. 6 d., à prendre sur les biens de son fils. Cette somme représentait la pension viagère de 2.600 1. qu'elle tenait de son contrat de mariage, et le legs fait par elle à son mari de la jouissance du domaine de Laulagnet.
D'après cet arrêté, M°»« d'Antraigues était née à Grenoble le 28 juilletl737.
nous ne nous revoyions pas. Que de choses à nous dire! Ma femme ne me comprend pas sur une multitude de mes anciens souvenirs; elle me croit fol d'y penser et d'en pleurer, mais nous, nous nous entendrions... » Et il ajoutait : « Adieu, Tunique amie qui me reste en ce monde... Je n'en ai jamais eu de véritable qu'elle seule. Si elle pouvait voir mon cœur, elle se trouverait trop vengée du passé par mes regrets (1)... »
Au printemps de 1804, Bonaparte fît défendre à jjjme d'Antraigues d'écrire à son fils, et celui-ci de son côté dut se tairepour ne pas la compromettre. Quelques nouvelles passèrent encore de part et d'autre par l'entremise des amis de Paris ^ puis un peu plus tard quelques lettres. La vieille comtesse s'éteignit à Montpellier le 19 avril 1806, sans qu'il y eût entre elle et son fils, autrement que par la pensée, échange d'adieux et de bénédictions.
Au milieu de ses spéculations politiques, de ses distractions studieuses ou intimes, d'Antraigues souhaitait obtenir ailleurs qu'à Dresde une place indépendante, propre à assurer le repos de sa vieillesse etàrécompenser ses services. Use disait d'autre partque l'empereur Alexandre, tant qu'il n'aurait pas rompu avec la France, Déferait rien pour lui, afin de no pas accélérer la rupture, et qu'il le sacrifierait s'il se réconciliait avec elle. Sa situation lui semblait, avec raison, subordonnée à la faveur de Czartoryski, et Czartoryski pou-
(1) D'Antraigues à sa mère, 16 septembre 1803. (B. D.)
vait d'un jour à l'autre céder la place à quelque Russe ennemi à outrance des étrangers.
Non loin de lui, la cour grand-ducale de Weiraar était considérée comme l'Athènes allemande : Gœthe et Scliiller s'y rencontraient avec Benjamin Constant et M"« de Staël. 11 lui eût plu de figurer à cette cour lettrée, entre les beaux-esprits de la France et de TAIlemagne. Sa femme possédait à Weimar une maison, et, au moins comme artiste, elle eût été admise à la cour. Il ne demandait pas une situation officielle dans ce pays, mais seulement une lettre de cabinet qui l'accréditât comme sujet et protégé de l'empereur. Czartoryski fitla sourde oreille à sa requête.
Au commencement de 1805, n'ayant pu obtenir d'aller plaider lui-même sa cause, il fit parvenir ses doléances par Mohrenheim; celui-ci se rendait à Pétersbourg pour présenter son rapport de fin d'année sur les affaires traitées avec son concours, et sans doute aussi sur son patron. La guerre était imminente, et les Français, qui occupaient le Hanovre, pouvaient en quelques marches être à Dresde. D'Antraigues se disait las de n'avoir été récompensé d'un travail difficile que par des promesses ; il sollicitait une place, hors de la portée des armes françaises, en proportion avec ses talents et ses services, et des marques publiques de faveur, qui fissent tomber et les poursuites de Bonaparte, et les accusations d'espionnage colportées contre lui. Il eût voulu, bien que n'ayant pas le grade requis de t conseiller d'État actuel», remplacer sur sa poitrine la
croix de Saint-Louis dont on l'avait dépouillé par quelque cordon de Saint-Stanislas ou de Sainte- Anne; et ses craintes pour l'avenir croissaient de jour en jour, car il ne se passait guère de semaine où le bruit de la retraite de son protecteur ne parvînt jusqu'à lui.
A la fin d'avril, Mohrenheim reparut à Dresde, porteur de nouvelles peu satisfaisantes. D'Antraigues les reçut avec plus de calme qu'on ne l'eût supposé. Il excusa Czartoryski qui, disait-il, n'avait pu vaincre en cette circonstance l'antipathie du souverain pour les étrangers. Puis, après un premier mouvement d'humeur : « Tant qu'on sert, ce doit être de toutes ses forces, » et il reprit sa tâche souterraine avec une ardeur qu'avivait sa vieille haine contre Bonaparte.
Certes, d'Antraigues se trompait en attribuant ses mécomptes à son origine. N'avait-il pas sous les yeux Richelieu, Langeron et tant d'autres émigrés honorés de la faveur impériale? Alexandre I^*" est peut-être de tous les souverains russes celui qui a eu le moins de préventions enversles étrangers. Mais d'Antraigues avait contre lui, outre son passé équivoque et son caractère difficile, son mariage, qui le condamnait à des emplois subalternes et inavoués. Quelle était la cour où les antécédents de M™* d'Antraigues n'eussent soulevé, pour sa présentation, des difficultés insurmontables? Son mari le savait si bien qu'il n'avait pas même essayé de l'introduire à la cour de Dresde. La question était trop délicate pour qu'on lui en parlât ouvertement; elle n'échappait sans doute pas à sa pénétration,
mais de parti-pris ilne voulait pas y arrêter sa pensée.
LE XVin* LIVRE DE POLYBE (1805)
« La Prusse, écrivait d'Antraigues en 1798, perdra l'Europe, la Prusse périra sur les cendres de l'Europe comme ces animaux qu'on écrase sur les blessures qu'ils ont faites, avec la différence que la mort de ces reptiles guérit la blessure et que la perte de la Prusse ne nous guérira de rien (1). » La cour de Berlin était alors disputée entre deux tendances : Tune hostile par sentiment, l'autre sympathique par intérêt à la France, et elle refusait son appui armé à la coalition européenne, dans l'espoir de se faire payer sa neutralité par le Directoire. Depuis, elle avait continué ce jeu; deux de ses principaux hommes d'État^ Lombard etHaugwitz, estimaient un agrandissement pacifique du royaume possible, de compte à demi avec la France.
A Paris, l'alliance prussienne avait, comme au temps du cardinal de Fleury, des partisans résolus ; et longtemps après encore il s'est trouvé des historiens français pour en vanter la haute utilité, et pour regretter que la monarchie de Frédéric et l'empire napoléonien
(1) D'Antraigues au cardinal Maury, 6 février 1798.
l'aientpointprélendudo concerta la suprématie ducon- :inent (1). Talleyrand seul, que Iiaataient les souvenirs io l'ancienne cour, penchait vers un renouvellement, approprié aux circonstances, de l'alliance autrichienne. Dn lui attribuait cette parole en 1803, au moment où Lombard venait à Bruxelles tenter le Premier Consul : « La Prusse sera dégraissée, puisque trop d'embonpoint la rend trop drue. »
L'exécution du duc d'Ënghien rejeta subitement le cabinet de Berlin du côté de la Russie; ces deux puissances se lièrent l'une à l'autre sous certaines conditions par la double déclaration du 24 mai 1804. Ainsi furent posées les premières bases de la troisième coalition; toutefois plus de doux années devaient s'écouler avant l'avènement du ministre Hardenberg et la déclaration de guerre à la France. D'Antraigues, après s'être employé à la réconciliation del'AutricheetdelaRussie, allait maintenant travailler à rallier à ces deux puissances la Prusse, et, s'il était possible, les États secondaires de l'Allemagne (2). Agent officieux, il ne tenait point les fils des négociations, mais à Dresde il était placé à souhait pour les embrouiller et les serrer en nœuds indestructibles.
Sous un titre habilement choisi d'historiographe^ Millier travaillait dans le même sens à Berlin. Censuré ostensiblement pour ses livres à Vienne, sans aucuns rapports avec l'envoyé autrichien Metternich, tout
(i)\TEiKM, HUloire du Consulat et de VEmpire^ liv. XIX. (2) D'Antraigues à Gobenzl» h avril 1805. (A. V.)
entier en apparence à Tétude et à l'exaltation des souvenirs du grand Frédéric, il ne laissait pas de miner l'influence des ministres pacifiques, de pousser le roi par insinuation dans une politique antifrançaise ; il lui rédigeait même des consultations politiques en réplique aux mémoires de Lombard, qu'il faisait passer par Hardenberg, et allait voir M"« de Souza, de passage à Berlin, dans l'espoir de tirer d'elle quelques nouvelles utiles. Plus peureux encore que vaniteux, n'ayant de force que dans l'esprit, ce lettré famélique faisait alors étalage de ses principes, jurait de les défendre jusqu'à la mort, et proclamait qu'il aimerait mieux vivre à Astrakhan que sous le sceptre de Bonaparte (1). Ses conseils, appuyés de bien d'autres, finirent par tenter la Prusse, et l'ambassadeur russe Alopéus put, dès le commencement de 1805, annoncer à d'Antraigues les bonnes dispositions de la cour de Berlin.
Pendant toute cette année, les voyages diplomatiques se succédèrent, plus ou moins secrets, plus ou moins efficaces. De Pétersbourg à Berlin viennent WinzingerodeetNovosilt8ov,dePétersbourgàVienneDolgorouky. De Berlin Zastrow va à Pétersbourg, Lombard à Vienne. Novosiltsov attendit en Prusse le moment d'aller tenter auprès de Napoléon cette fameuse mission médiatrice
(1) Lettre du 9 novembre 1804. D'autre part, il écrivait à d'Antraigues ces mots, qui laissaient prévoir son changement de parti : « L'empereur Bonaparte ne laisse pas de se concilier beaucoup de suffrages» parce qu'il y a si peu de ressources dans l'autre parti qu'enfin l'on préfère de s'attacher à celui qui prend et qui peut donner, plutôt qu'à ceux qui se laissent prendre tout ce qu'ils ont. » (13 septembre 1804.)
qui n'était qu'un ultimatum déguisé. D'Antraigues fut chargé par Alexandre de composer un mémoire destiné à servir d'instruction sur divers points à Novosiltsov : mais tout comme Gzartoryski,quiIui en faisait franchement confidence, ilne croyait pas au succès : « Si on veut, disait-ily le forcer (Napoléon) à entendre raison, il y a illusion sur les choses, et illusion sur les personnes; illusion sur les choses, parce que ce qu'on lui demande renverse tout son système de politique, coupe les nerfs de son existence et de ses moyens, et l'oblige à des sacrifices qui doivent avec son caractère lui paraître l'impossible absolu ; illusion sur les personnes, parce que Novosiltsov, quel qu'il soit, n'est pas en état de persuader Bonaparte ni de discuter avec son conseil Talleyrand (1). »
Sa correspondance continuait avec Vienne, mais elle languissait fort, au moins du côté de Gobenzl, car depuis l'arrangement conclu avec la Russie, d'Antraigues sollicitait sans cesse des réponses toujours ajournées ou éludées; et les lettres qu'il recommandait de brûler étaient jetées dédaigneusement dans le sépulcre des archives, où on les retrouve encore. C'était en vain qu'il dénonçait Dolgorouky, dans l'intérêt de l'Autriche, disait-il, ou Razoumovsky dans son intérêt propre, ou qu'il envoyait, afin de réveiller l'attention, les états d'effectifs de l'armée française en Hanovre.
Il reçut alors la visite d'un de ses vieux complices, Français de langue, royaliste de naissance, Prussien de
(1) D'Antraigues à Gobeazl, 31 mal 1805. (A. V.)
cœur, rimprimeur neuchâtelois Fauche-Borel. Fauche venait de Paris et de la prison du Temple, où il avait passé trois ans, sous l'invisible et pourtant efGcace protection de d'Antraigues. Trois fois Vami lui avait sauvé la vie sans qu'il s'en doutât; puis, de concert avec Tamie et M«»« de Copons, il avait fini par arracher aux bureaux de la police l'ordre de sa mise en liberté. Toutefois, ne voulant pas être connus de lui, ses libérateurs avaient fait agir la cour de Berlin, en lui donnantl'assurance que son intervention en faveur de Fauche serait agréée. Lucchesini, soucieux avant tout de plaire aux Tuileries, s'était refusé à prendre l'initiative d'une semblable démarche, et quand il dut fournir un passeport au prisonnier délivré, il lui laissa interdire le séjour de Neuchâtel, et le força ainsi à se réfugier en Prusse (1). Fauche, arrivé à Berlin au milieu des préparatifs do la coalition, voulut servir de nouveau, s'il était possible, la cause de Louis XVIII, et, pour pénétrer à ce sujet les dispositions des cours, il s'aboucha avec d'Antraigues, qu'il ne connaissait pas encore personnellement. Il demanda un rendez-vous qui fut accueilli avec empressement et nous avons par lui le récit détaillé de leur entrevue. L'un et l'autre s'attachèrent à se faire valoir, Fauche en rappelant ses négociations avec Pichegru, d'Antraigues en invectivant Montgaillard et Bonaparte avec une violence que le temps n'avait pas amortie. Puis ce dernier disserta sur la situation de l'Europe, plaçant tout Pespoir de son parti dans Tannéeet
(1) Vami à d'Antraigues, 1" mars ISOfî*
la nation prussiennes. Finalement, il donna à son interlocuteur une lettre de recommandation pour Novosiltsov. Fauche devait en user pour remettre trois notes où il apportait sous certaines conditions le concours du général Moreau à la coalition. On sait comment la Russie, six ans plus tard, accepta, employa et perdit en peu de jours le transfuge qui dès 1806 s'ofirait à elle.
Dans le courant de 1805, deux anciens chefs vendéens, deux lieutenants de Charette, Suzannet et d'Andigne, vinrent frapper à la porte de d'Antraigues. D'Andigné , ancien correspondant de l'agence Brotier , avait été récemment en relations avec Fouché, qui dès lors se faisait valoir auprès de tous les partis, et il produisait des notes à lui écrites par ce Montgailiard de haute volée. D'Andigné et Suzannet venaient seulement s'informer des dispositions de l'Allemagne et de la Russie; non pas qu'ils comptassent sur l'étranger pour faire triompher leur cause; car ils se disaient capables de détruire Bonaparte après l'avoir élevé et soutenu, et cela en dehors de toute ingérence étrangère (1).
Mieux que ces revenants, représentants d'une faction clandestine^ sans organisation réelle, sans espérances immédiates, d'Antraigues appréciait les interprètes de la politique belliqueuse alors en passe de l'emporter à Berlin . Le ministre prussien à Dresde avait eu jadis ordre do le ménager, mais de ne le voir qu'en cachette ; maintenant il lui demandait une entrevue, et lui faisait connaître des pièces, des conversations ayan t
(1) Note à Vansillart. (B. M., Add. mss. 31230, f. lui.)
340 CHAPITKE SEPTIÈME
trait à la future alliance austro-prussienne. Le prince Louis de Prusse, Tardent ennemi des Français, passant quelques jours à Dresde, se montrait en public dans sa compagnie; Markov à son tour y fut six semaines, vint s'asseoir à sa table, et rendit hommage à son crédit en lui faisant l'éloge de Czartoryski : « On croit, lui dit-il, que j'aspire à sa succession, mais je ne désire plus que lire les gazettes et cultiver mes terres. » Puis ce furent les agents anglais, Taylor, King, Jackson, qui se réunirent en conciliabule chez l'émigré français; Fer8eD,qui renouvela près de lui, au nom de Gustave IV, la mission d'Armfelt. Publicistes et diplomates déblayaient à la sourdine, en ce point central de l'Allemagne, le terrain qui allait être occupé et ensanglanté par les armées.
Depuis longtemps, comme écrivain politique, d'Antraigues gardait le silence. Sous le coup des poursuites de Bonaparte, il déclarait à tout venant n'avoir rien publié depuis son arrivée à Dresde : « Je vous jure sur l'honneur, écrivait-il à sa mère, qu'aucun écrit anonyme ne sortira jamais de maplume(l).)) Malgré ces beaux serments, il prenait part en 1804, par divers articles et brochures, aux polémiques de la presse anti française, et, l'année suivante, il lançait à l'adresse de la Prusse, pour le compte delà Russie et de l'Autriche, son Fragment du XVIII'' livre de Polybe.
En apparence il ne s'agit ici que d'un texte grec important restitué et traduit par un amateur, d'après un
(i) A M™" d'Antraigues mère, 19 novembre et 25 décembre 1803. Cf. à \amie, 28 décembre; à Czartoryski, 6 avril 1804.
papyrus original retrouvé au mont Athos. Ce texte contient le récit d'une délibération en trois discours tenus dans le conseil d'Antiochus le Grand, roi de Syrie. Cette délibération a pour objet l'acceptation ou le rejet de Talliance proposée par le roi Philippe de Macédoine contre les Romains. Deux conseillers du roi, Polycrate et Callisthène, et son hôte illustre Annibal y prennent part, Polycrate pour recommander la neutralité, Callisthène et Annibal pour pousser à la guerre. Cette prétendue restitution d'un texte perdu était une page allégorique d'histoire contemporaine. Une lettre de V ami de Paris en avait évidemment suggéré l'idée. Celui-ci, désespéré devoir, avec l'empire français, l'empire d'Occident se rétablir, comparait la politique de Napoléon en Europe à la politique des Romains en Asie après leur conquête de la Grèce, et il souhaitait que le développement de cette comparaison présenté avec art pût servir d'avertissement aux souverains (1). La société d'alors, élevée dans le culte des anciens, goûtait fort ces rapprochements historiques, qui tournaient tantôt à la polémique, tantôt à l'adulation; ils nous apparaissent aujourd'hui, selon notre humeur, comme des jeux d'hommes d'esprit ou des exercices de pédants.
(1) « Vous savez vous-même que les Romains ont laissé subsister les Séleucides encore 127 ans après la bataille de Magnésie. Le résultat du mémoire du 5 (le rapport lu par Talleyrand au Conseil le 5 février 1805) est précisément cet Infernal système qui a détruit le monde ancien. J'ai fait engager rhistorien Ferrand par-dessous main à développer sans se compromettre cette époque de l'histoire; ill'a fait; je vous enverrai son écrit dans les premiers jours de juin, » (L'ami à d'An* traigues, 19 février-!»' mars 1805.)
Lally avait fait parler, d'après Tite-Live, Quintus Capitolinus aux Romains et Mallet du Pan, d'après Salluste, Mithridateauroi desParthesArsace.Un amateur érudit, Héron de Yillefosse, par la composition d'une sorte de centon historique^ avait mis sous le couvert d'une soi-disant c société d'auteurs latins » le récit des principaux événements de la révolution française. D'Antraigues s'avisa de choisir Polybe pour interprète de ses rancunes et de ses espérances politiques, et voici la fiction qu'il imagina.
Dans sa jeunesse il avait visité les couvents grecs de l'Orient, à la recherche des manuscrits précieux; il était vraisemblable qu'il fut allé au mont Athos, avec deux voyageurs célèbres, d'Ansse de Yilloison et Savary,yeùt découvert et acheté à grand'peine un fragment du xviii* livre perdu de Polybe. Il traça donc un soi-disant tableau d'histoire grecque qui nous semble, l'ingéniosité des allusions mise à part, un chef-d'œuvre de pédantisme.
Cet ouvrage met en scène d'une part les Romains (Français), d'autre part les Macédoniens (Autrichiens) et les Syriens (Prussiens), ceux-ci à la veille de la guerre qui doit décider de leur délivrance ou de leur asservissement complet. Dans le conseil d'Antiochus (Frédéric- Guillaume), Polycrate (Lombard) recommande assez faiblement un système de temporisation et de neutralité,
et veut se persuader que les forces des Romains s'useront d'elles-mêmes. Callisthène(Hardenberg)au contraire parle énergiquement dans le sens de la guerre, et appelle à son aide, par une prosopopée imitée de Rous-
seau, le fondateur de la monarchie : < Et toi, Nicanor (Frédéric le Grand), si ta grande âme, etc. » Annibal, qui représente les idées personnelles de l'auteur, invoque moins les intérêts du pays où il a trouvé asile que la haine légitime et universelle contre les oppresseurs du monde. Il stigmatise la politique insatiable et perfide du Sénat (Convention) : « Rome vous hait tous également, s'écrie-t-il, apprenez enfin à haïr Rome ; » et aux vaincus de la veille, aux combattants du lendemain, il montre dans le lointain comme des auxiliaires invincibles Arsace et sesParthes, lisez Alexandre et les Russes : « Lorsqu'on commande aux Parthes, on n'est étranger à aucun des grands intérêts de l'univers. »
Ce pamphlet, publié à Berlin par les soins de Fauche" Borel, traduit en allemand et hautement recommandé par Gentz, traduit également en anglais et en italien, fit un certain bruit dans le monde des salons et des chancelleries. Sévèrement poursuivi par la police française (1), il réjouit de compagnie les hobereaux brandebourgeois et les émigrés irréconciliables restés en Prusse (2). Czartoryski tempéra son approbation par cette remarque à moitié ironique : « Si, au lieu de vous cacher derrière Polybe, vous eussiez parlé clairement, la moitié de vos lecteurs vous eût moins admiré (3). »
(1) Arch. Nat, F' 6458. Cf. une lettre de Fouchc (19 décembre 1805) au directeur général des postes. Id, F"* 6455 .
(2) Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat (Hardenberg), t. IX, p. 288. Cf. pp. 117-118. — Fauche-Borel, Af^motrw, t. m, pp. 202, 217, 227-230, 278-281.
(3) Czartoryski à d'Antraigues, 12 avril 1806 (A. F.). — Le ministre de France en Saxe, en envoyant l'ouvrage à Paris (22 novembre 1805)»
344 CHAPITRE SEPTIÉBfE
Exalté par son succès factice, d'Antrai^es publia à Londres une seconde, puis une troisième édition de son ouvrage, revues et augmentées. Il y continuait sa fiction oratoire par une fiction historique, en traçant les portraits d'Ariarathe, roi de Cappadoce(le duc de Brunswick) et du ministre Héraclide (Haugwitz) puis, toujours sous le couvert de Polybe, il dissertait sur la haine, ce « sentiment céleste », et cette fois, s'exprimaot de l'abondance du cœur, il donnait pour conclusion à son pénible pastiche deux ou trois pages vraiment éloquentes : il analysait et décrivait la haine avec la clairvoyance et la passion que le mystique auteur de Ylmitalion a mises à décrire l'amour : l'homme, se trahissant enfin sous le politique et le pédant, faisait valoir l'écrivain.
« Bonaparte, lui écrivait alors Markov, ne peut être le contemporain d'aucun roi légitime ; il faut qu'il les tue ou qu'on le tue(l). » D'Antraigues, en commentant cette phrase féroce, non seulement oubliait ses devoirs envers la France, mais il excitait contre elle ceux qui étaient dès lors et devaient rester nos pires ennemis. 11 a ainsi pour sa part donné l'éveil à cette landwehr patrio-
s*exprime ainsi : « Ces éloquentes protestations ne se vendent pas ici, mais se distribuent mystérieusement entre les affidés. L'auteur aea grand soin d'en faire hommage à l'empereur de Russie à son passage à Dresde, mais on ne dit pas qu'Arsace se soit montré fort sensible ^ ces plates adulations. On m'a parlé d'un autre pamphlet du même auteur qui doit être une réplique à la réponse faite à la note de la cour de Vienne du 3 septembre. Cette pièce est, dit-on, écrite dans le style e avec les expressions dégoûtantes du Courrier de Londres. Je n'en recherche un exemplaire que pour pouvoir entretenir M. de Loss... > (1) B. M., Add. mss. 31230, f. 105.
tique qui, au lendemain d'Iéna, fonda sur la haine de la France l'esprit national allemand. L'émigré La Roche- Aymon allait rédiger après Tilsitt le règlement de la cavalerie prussienne, et l'émigré La Maisonfort, dans son JTableau politique de V Europe imprimé en Allemagne en 1813, donner le ton aux insulteurs de Napoléon tombé. Avant eux, l'émigré d'Antraigues, émule de Jean de Mûller et de Kotzebue, eut le triste avantage de développer les sentiments dont Stein et Scharnhorst ont été les plus ardents interprètes. Ce fut avec des phrases inspirées par le faux Polybe qu'Alexandre I" et le roi de Prusse se jurèrent, ,1e 1®' octobre 1805, sur le tombeau du vieux Fritz, une amitié éternelle.
L'auteur ne recueillit point de cette publication singulière les avantages qu'il avait espérés; il témoigna derechef et inutilement le désir d'être employé autrement qu'il ne l'avait été jusque-là. Il protestait avoir d'autres talents que celui de transcrire les lettres d'autrui (la correspondance de Paris venait de cesser), d'amuser, même par d'ingénieuses fictions, les souverains et leurs ministres. En venant de Berlin, et en allant rejoindre son allié l'empereur François, Alexandre s'arrêta à Dresde, et y reçut à sa table tous les Russes de distinction. Les personnes attachées à la légation l'attendaient pour le saluer dans son antichambre. D'Antraigues était du nombre, et l'empereur lui adressa en passant quelques paroles. Ce fut tout.
Quelques semaines plus tard, la Russie était vaincue, l'Autriche terrassée, la Prusse ramenée pour quelques ins-
346 C3IAPITRE SEPTIÈME
tants aux pieds de Napoléon, et le hardi intriganl qui avait travaillé à la conclusion de cette alliance foudroyée à Austerlitz se sentait de nouveau sur le continent à la merci de tous, amis ou ennemis. Impuissant à Vienne et à Pétersbourg, importun à Dresde, menacé du côté de Berlin, il accusait de ses propres déceptions les souverains qu'il avait fatigués de ses conseils: c Ils s'excusent à leurs yeux, disait-il, de ne savoir que faire do moi, car ils ne savent que faire d'euxmêmes dans ces pénibles circonstances. Je suis trop royaliste pour être utile à des rois... Ils voudraient bien que je fusse mort, car celales acquitterait de tout; les morts ne parlent plus, ils n'écrivent plus ; on m'enterrerait, puis on placerait sur ma tombe trois ou quatre grosses calomnies... Si je n'avais femme et enfant, je vous avoue que je ne serais pas fâché que Dieu leur fît ce petit plaisir, car mon siècle m'ennuie, je suis las d'y exister (i)...»
(1) Fragment de lettre à... (A. F., France, vol. 633, f. 86.)