‹ Un agent secret sous la revolution et l'empireChapitre 1 sur 38 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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A la veille de 1789, parmi les innombrables écrits qui sollicitaient l'opinion, un Mémoire sur les États généraux se partagea la faveur avec la fameuse brochure de Sieyès sur le tiers état; il était signé : le comte D.A.N.T.R.A.I.G.U.E.S.

En l'an V, le Directoire, pour justifier le coup d'État du 18 fructidor, fit afficher et répandre partout, comme preuve delà « conspiration royale», la Pièce trouvée à Venise dans le portefeuille de d' Antraigues .

En 1803, ce même nom de d'Antraigues, prononcé avec menaces parle Premier Consul à Paris, et répété à Dresde et à Pétersbourg, sert à caractériser un des prétextes de la rupture entre la France et la Russie.

En juillet 1812, \q Moniteur enregistre comme un événement important, à côté du dixième Bulletin de la Grande armée, l'assassinat du comte d'Antraigues et de sa femme, réfugiés en Angleterre.

Le personnage qui apparaît ainsi d'une façon in-

termiltente et toujours inattendue, çà et là, sur la scène politique, pendant les grandes années de la Révolution cl de l'Empire, a été de son vivant assez justement apprécié, mais assez mal connu. Sous la république, on croyait saisir partout, en toute circonstance, la trace de ce dangereux conspirateur , et plus tard Napoléon le nommait dès qu'il daignait s'inquiéter de ceux qui n'avaient pas fléchi devant lui. Ses papiers, s'il était possible de les réunir dans leur intégrité, lèveraient tous les voiles de sa vie; mais beaucoup ont été détruits par lui de son vivant, d'autres ont été après sa mort mis au pillage par des curieux, dispersés par un héritier négligent ou épurés par des mains intéressées aies détruire. Ses brochures, publiées en divers pays, sont pour la plupart anonymes et quelques-unes fort rares ou introuvables. Ses correspondances eussent rempli une bibliothèque ; à notre ministère des Affaires étrangères, bien que toutes les séries complètes aient disparu, à deux exceptions près, elles n'en remplissent pas moins dix-sept volumes. Les lettres ou mémoires qu'il a répandus pendant vingt ans à travers l'Europe dorment aux archives de Moscou, de Pétersbourg, de Vienne^ au Record Office et au British Muséum de Londres. Nos Archives nationales conservent le fameux portefeuille enlevé en talie, et la bibliothèque de Dijon quelques dossiers

de famille dont le fils de d'Antraigues était resté en possession.

Nous ne nous Qattons pas d'avoir tout découvert, et l'on retrouvera probablement encore beaucoup de lettres, peut-être d'ouvrages dus à cette plume intarissable. Ceux que nous avons réunis forment déjà un ensemble considérable, et difficile à interpréter, à cause des lacunes qu'ils offrent, des hypothèses qu'ils suggèrent, des assertions controversées ou exagérées qu'ils contiennent. L'homme dont ils émanent n'a cessé d'écrire, et c'est un gascon des Cévennes, souvent dupe de ses propres mensonges, Son pays natal a conservé sur lui quelques souvenirs intéressants; ailleurs la tradition a passé vite à l'état de légende, par suite du mystère qu'il a laissé planer à dessein sur ses actions comme sur ses écrits.

D'Antraigues appartient, par sa vie, à trois périodes diverses : l'ancien régime, la Révolution, l'Empire.

Sous le règne de Louis XVI, il se révèle comme un voyageur curieux, un gentilhomme lettré et sensible, ami de Jean-Jacques Rousseau et attaché à une reine de coulisses. En 1 789, il devient au service de sa province et de son ordre un publiciste et un homme politique, et, après avoir joui quelques instants d'une popularité éclatante et équivoque, il

se montre aux États généraux et à l'Assemblée constituante le défenseur impuissant et bientôt découragé du vieil ordre de choses. Dès 1790, il a quitté la France qu'il ne reverra plus, et, au delà des frontières, il consacre à la cause de la contrerévolution royaliste ses talents et son esprit d'intrigue. Pendant cinq ans, en Italie, sous le couvert d'une légation espagnole ou russe, il prodigue de loin aux Bourbons ses informations et ses conseils. En 1797, il est rejoint à Trieste et fait prisonnier par ses compatriotes, mis en présence de Bonaparte, et son attitude pendant sa captivité paraît, après son évasion, assez suspecte pour faire tomber sur lui la disgrâce de son maître. Traité en faux frère par les chefs de l'émigration, il se transforme en un politicien cosmopolite, utile parfois, importun le plus souvent aux hommes d'État autrichiens , russes ou anglais qui l'emploient. Serviteur de la réaction européenne, et serviteur payé de toutes mains, il va d'abord de Venise à Vienne, puis de Vienne à Dresde, de Dresde à Londres, tissant son inextricable et impuissante toile d'araignée autour de la France, fournissant aux cabinets et aux ministres des idées, des renseignements, des plans de manifestes et de négociations. Son odyssée mystérieuse et famélique, traversée à la fois par des aventures romanesques et des préoccupations littéraires, se clôt

par une catastrophe tragique et a été en définitive stérile. Elle n'a valu à d'Antraigues, sauf quelques satisfactions passagères d'amour-propre, que des déceptions, des humiliations, et la réputation équivoque qui demeure attachée à son nom.

Cette vie est pourtant intéressante, comme celle des hommes qui ont toujours lutté, toujours été vaincus, et n'ont jamais voulu avouer leur défaite. Elle se recommande aussi par les grands événements qu'elle a traversés, par les vies illustres dont elle demeure inséparable. Certes, les contemporains de d'Antraigues ont été durs à son endroit; Bonaparte l'a traité de «polisson» et d'« insolent», et, autour de Louis XVIIl, après lui avoir accordé une confiance absolue, on l'a appelé « la fieur des drôles (1) ». Pour l'Espagnol d'Azara, il a été un « véritable charlatan (2) »^ pour l'Autrichien Thugut un « coquin fieffé (3) » . En Russie, Golovkine a vu en lui un « intrigant déhonté (4) », et Razoumovsky « le plus mauvais sujet qui existe sur le globe (5) » ; et cependant les plus habiles ont mis à profit ses talents, les plus puissants n'ont pas dédaigné de le combattre. Certaines chancelleries ont apprécié sa

(1) Note de d'Avaray. (A. F., France, vol. 596, f. 2.)

(2) Froment, Précis de mes opérations, etc., p. 120.

(3) VivENOT, Vertrauliche Briefe des Freiherrn von Thugut, note 88 à la fin du 1" volume.

(4j Th. Golovkine, Souvenirs manuscrits. (G. P.)

(5) Wassiltchikov, la Famille Razoumovsky (en russe), t. III, p. 437.

« plume de feu », certains salons ont cru à son éloquence et l'ont proclamé un grand homme. S'il s'est fait beaucoup d'ennemis, il a gardé en tout temps et partout des admirateurs sincères, des amis fidèles. En France il a connu, sans être considéré trop au-dessous d'eux, Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, Mirabeau et l'abbé Maury. A l'étranger, pendant les vingt dernières années de sa vie, il a été le confident, le correspondant ou l'auxiliaire de Louis XYÏIÎ, de la reine Marie-Caroline de Naples, de diplomates, de publicistes et d'hommes d'État de tout pays, de Thugut et de Cobenzl, de Panine et de Czartoryski, de Jean de Millier et de Gentz, d'Armfeltet de Canning. Sa vie, qui est celle d'un aventurier politique et littéraire, est donc en un certain sens l'histoire d'une caste, d'un parti, d'une époque. La noblesse française à la fin de l'ancien régime, la royauté des Bourbons poursuivie par la république triomphante, l'Europe aux prises avec l'empire napoléonien, tels sont les êtres de raison qui, sous le couvert de d'Antraigues, remplissent ce livre.

On trouvera signalées ainsi, dans mes notes, les principales sources de mon travail :

Archives des Affaires étrangères de France. A. F. Archives de Cour et d'État, à Vienne. A. V.

Archives de i\roscou. A. M.

Archives de Saint-Pétersbourg". A. P.

Record Office, à Londres. R. O.

British Muséum, à Londres. B. M.

Bibliothèque publique de Dijon. B. D.

Collections particulières. C. P.

Les volumes des Archives des affaires étrangères qui m'ont principalement servi sont les volumes France^ 628-644 (papiers de d'Antraigues), et en général tous les volumes du fonds dit Bourbons ; puis certaines séries de la correspondance [Venise, de 1794 à 1797; Saxe, de 1802 à 1806; Russie, de 1803 à 1804).

A Moscou, mes recherches ont été facilitées par la haute bienveillance de S. Exe. le baron Bûhler, directeur général des Archives^ et le concours empressé de mon compatriote M, Fondet de Montussaint, professeur à l'Institut Sainte-Catherine.

Parmi les collections particulières oi^i j'ai puisé, je dois surtout mentionner celle où j'avais déjà recueilli les éléments de la Correspondance intime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois ; elle m'a été ouverte avec une libéralité spontanée, une haute et constante sympathie pour mon œuvre, dont je demeure profondément reconnaissant.

M. le marquis d'Albon; M. Frédéric Masson, qui connaît si bien toute la période révolutionnaire et impériale; M. Emilio Motta^ bibliothécaire à Milan,

m'ont aidé à éclaircir quelques points obscurs entre tous dans la vie que j'avais à raconter. J'ai reçu en outre beaucoup de communications intéressantes des compatriotes de d'Antraigues, de MM. Mazon, à Largentière ; Doize, à Antraigues ; Henry Vaschalde, àVals-les-Bains ; le baron de la Chadenède, à Saint-Chaptes (Gard) ; Haymond de Gigord, à Sainl-Mouline-Prunet (Ardèche) ; Firmin Boissin, à Toulouse ; je prie tous mes obligeants collaborateurs d'agréer ici mes remerciements.

sous LA RÉVOLUTION ET L'EMPIRE

LE COMTE D'ANTRMGUES

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