D'ANTRAIGUES JUSQU'EN
I. Premières années (1753-1778). — Le Vivarais au xviii" siècle. — La famille d'Antraigues. — Naissance, jeunesse, éducation de d'Antraigues. — Son caractère dépeint par sa mère. — Années de service militaire. — Relations avec les philosophes. — Un ami inconnu de Jean-Jacques Rousseau.
n. Voyage en Orient (1778-1779).— D'Antraigues ennemi des prêtres et des rois. — Son départ pour l'Orient. — Séjour à Constantinople. — La princesse Alexandrine Ghika. — Excursion en Egypte et au Sinaï.
— Retour en France par la Pologne et l'Autriche. — Caractère des récits de d'Antraigues sur l'Orient : libertinage et libre pensée.
in. Vie à Paris et en province (1779-1788). — D'Antraigues exclu de Versailles. — Ses rapports avec les savants, les publicistes, les gens de lettres : Montgolfîer, Mirabeau, Malesherbes, Bernardin de Saint- Pierre. — Ses amis à l'étranger. — Ses bonnes fortunes. — La Saint- HubertJ^ — Leur correspondance. — D'Antraigues en Vivarais. — Le château de la Bastide. — Le châtelain, ses occupations, ses revenus.
— La belle Henriette.
Louis-Emmanuel-Henri-Alexandre de Launai, comte d'Antraigues, était originaire du Yivarais.
Cette contrée, avant-garde vers le nord de la France méridionale, a toujours eu, entre ses étroites frontières, une physionomie et un caractère à part. Dans ce pays, profondément remué par les bouleversements primitifs de la nature, les hommes, par leurs luttes, ont perpétué les troubles et les révolutions. Les guerres religieuses du XYi^ siècle y furent longues et acharnées. Jacques Roure y souleva les paysans, au plus beau temps du règne du grand roi. Sous Louis XY, Antoine Court en sortit pour relever les chaires protestantes au désert, et des désordres renouvelés du moyen âge y appelèrent les rigueurs de Grands-Jours tels que ceux d'Auvergne au siècle précédent. Dès 1783, les « hommes masqués » qui s'y répandent, soulevés contre la rapacité des gens de loi, et faisant la guerre aux chartriers et aux titres féodaux, précèdent de six ans la Jacquerie rurale contemporaine delà Révolution.
De temps immémorial, la famille d'Antraigues habitait la région montagneuse située autour d'Aubenas ; ses résidences seigneuriales dominaient les vallées abruptes, sillonnées de chaussées basaltiques et labou-
rées par des coulées de lave éteinte, où la Yolane et la Bezorgue viennent unir leurs eaux à celles de l'Ardèche. Là, sous le règne d'Henri IV, un certain Trophime de Launai, financier de profession, huguenot de religion, peut-être suisse d'origine, épousa Marie de Cayres, dernière héritière des d'Antraigues, et recueillit leurs biens et leur nom (l). Son fils Jacques laissa la réputation d'un tyranneau féodal, vrai « diable », au dire des paysans. En revanche, son petit-fils servit avec honneur dans les armées de Louis XIV, et en 16G8 obtint l'érection de sa terre d'Antraigues en comté. Vers la fin de ce siècle, cette famille était rentrée dans l'église catholique. En 17^32, son chef, Jules-Alexandre, qui touchait à la soixantaine, épousait une des filles de l'intendant du Languedoc, Sophie de Saint-Priest, âgée de quinze ans. De ce mariage naquit à Montpellier, le 2.J décembre 1753, le personnage singulier dont on va lire la vie (2).
Louis d'Antraigues perdit son père avant d'arriver à l'âge d'homme, en 1763. Sa mère et son grand-père maternel achevèrent son éducation; son précepteur fut l'abbé Maydieu, chanoine de Troyes. qui a sa petite place dans l'histoire littéraire provinciale comme auteur et traducteur (3). L'enfant compléta ses études à
(1) Haag. France protesta7ife, art. Launai. Cf. le même ouvrage, t. V, pp. 391-392; t. VI, p. 2.5; t. IX, p. 376. — « On ne peut rien assurer sur cette famille, écrit Ghérin, avant 1396. »(Bibl.Nat., Cabinet des titres.) Y. la Généalogie d la fin du volume.
(2) Archives communales de Montpellier. Registres de la paroisse No. tro-Dame (GG. 271, f. 6).
f3) On a dit que l'abbé Maury avait été un de ses maîtres ; mais Maury n'avait que sept ans de plus que lui, et passa seulement quel-
Paris, au colJège d'Harcourt, et s'y imprégna, comme tous ses contemporains, des enseignements de l'antiquité grecque et romaine. Jeune, il emprunta à Plutarque et à Cicéron la passion théorique de la liberté et l'horreur de toutes les tyrannies. Vieux, il leur devait encore dans ses écrits un goût de citations et d'allusions quelque peu pédantesque et nullement aristocratique, et durant sa vie agitée, il n'a jamais été ni plus heureux ni mieux à sa place que devant une table de travail, en tète à tète avec les historiens et les philosophes de l'antiquité.
Doué d'une intelligence vive, il révéla de bonne heure un caractère difficile, dont le fonds était l'amour-propre, et un penchant marqué à tout tourner au tragique et à l'exagération. Un sentimentprécoced'indépendance lui faisait traiter en importuns ou en ennemis ses parents les plus proches, sa mère, sa sœur M°'^ de Viennois, son oncle et protecteur le comte de Saint-Priest Avec ce dernier il se brouilla plus d'une fois, l'accusant d'ambition, d'orgueil et d'égoïsme ; mais quelque intérêt personnel de part et d'autre finit toujours par les réconcilier. La vieille comtesse d'Antraigues, encore peu de temps avant de mourir, repassait mentalement les défauts insupportables de son fils et les lui dénonçait de loin avec une tendre et amère franchise :
« Ah î si je pouvais vous refondre, je vous pétrirais de toute autre manière ; de l'esprit à lèche-doigt, mais
que temps dans sa famille comme précepteur de sa jeune sœur, depuis Mme de Viennois. (Mme je Viennois à d'Antraigues, 14 juillet 180G. — B. D.)
sur toute chose amour-propre raisonnable sans le moindre orgueil... Je vous crois presque toujours agité ; vous ne vous contentez pas de mépriserle genre humain, mais vous haïssez les trois quarts de ceux que vous connaissez, et vous les méprisez... Si vous aviez eu par moitié en jugement ce que vous avez en esprit, nous aurions été vous et moi plus heureux... Vous êtes toujours en garde contre des ennemis que vous n'avez pas et vous vous rongez à combattre des chimères... Si l'on disait du mal de moi, vous en seriez très en colère, mais si l'on m'accusait de quelque chose relatif à vous, vous le croiriez... Il suffit que vous ayez promis quelque chose pour ne pas le tenir. .. De votre vie vous n'avez connu les attentions que pour les femmes dont vous étiez amoureux (1)... »
D'Antraigues entra dans le monde durant les dernières années du règne de Louis XV. Les jeunes gentilshommes ses contemporains commençaient à perdre, avec l'occasion de combattre, cet esprit militaire qui avait été la raison d'être de leur caste. On cite ceux qui allèrent bientôt après, en désespoir de cause, se battre au loin pour la gloire de la Russie ou la liberté de l'Amérique. Quelques-uns se mêlaient, avec la prétention de devenir à leur tour auteurs ou inventeurs, aux savants, aux philosophes et aux économistes. Toutefois
(1) M'"' d'Antraigues mère à son fils, 4 janvier 1804, 25 mai 1803, 10 novembre 1802,7 mars, 25 mai et 18 octobre 1803, 18 mars... (B. D.) — Est modus in rébus, disait fréquemment et inutilement l'intendant de Saint-Priest à son petit-fils.
ceux-là même no se croyaient point, au début de leur carrière, dispensés de porter l'épée.
Fils de soldat, d'iVnlraigues entra à quatorze ans aux gardes du corps ; à seize, il fut placé comme sous-lieutenant aux carabiniers, sauf à se livrer, quand il en sortit, au seul accès de joie expansive qu'il ait trahi durant sa morose jeunesse (1). Pourtant il servit encore quelques années comme capitaine au Royal-Piémontcavalerie, et nous le trouvons successivement en garnison aux deux bouts de la France, à Verdun et à Toulouse. 11 se fit mettre, dès qu'il le put décemment, en réforme, sous prétexte que sa santé lui rendait impossible l'usage du ciieval. Ses ennemis ont raconté depuis qu'il avait dû quitter son régiment, après une provocation en duel à laquelle il avait refusé de répondre (2). Il a su si bien depuis éviter toute occasion de tirer l'épée qu'on doit accorder quelque créance à cette accusation.
Il aurait donc, dans des circonstances fâcheuses, et de bon cœur quand même, dit à l'état militaire un adieu que sa famille trouvait prématuré: « Vous ne voulez du service que par acquit, lui disait son oncle et tuteur Saint-Pricst ; soit que vous vous négligiez dans
(1) M-os d'Antraigues mère à son fils, 23 novembre 1802. (B. D.)
(2) « J'iynorais que M. d'A... avait servi dans son régiment (du baron de Talleyrand); j'ignorais que son amour pour les belles-lettres, joint à une terreur invincible qu'il a toujours éprouvée à l'aspect d'une épée bors du fourreau, l'avaient forcé de quitter le service pour philosopliersans danger dans le château de ses pères... » (Froment, Précis de mes opérations, etc., pp. o4-o3, 74. — Cf. MontgaillarDj it7émo/re5 secrets, p. 84.)
PREMIÈRES ANNÉES (17o3-lT78) 15
votre métier, soit que vous l'abandonniez, vous perdrez toute considération dans le monde, parce qu'il n'y en a pas pour qui ne tient à rien. Vous croyez que l'esprit, les belles-lettres suppléent à cela, et vous vous trompez (1). »
Dans sa jeunesse, d'Antraigues eût encore fait meilleure figure à Versailles qu'à l'armée. Son nom était connu de longue date dans le monde de la cour. Un des compagnons de guerre d'Henri IV, et deux favorites célèbres, la marquise de Verneuil et la duchesse de Phalaris, l'avaient porté; mais le comte de Launay d'Antraigues, bien qu'il montrât à l'occasion une généalogie remontant en ligne directe à l'an 1300, ne pouvait se rattachera aucune des familles homonymes de la sienne, originaires du Forez, du Rouergue ou d'ailleurs. Depuis, dans l'émigration, ses ennemis lui ont contesté son titre et jusqu'à son nom. C'était faire acte de mauvaise foi ou d'ignorance. Ce qui demeure exact, c'est que, ses parchemins n'ayant pas été reconnus d'une antiquité suffisante, il ne fut point admis à monter dans les carrosses du roi, et, par dépit autant que par goût, il se fit citoyen de la grande république des lettres, alors toute-puissante.
Sa vie jusqu'en 1789 se passa en études, en voyages et en plaisirs. En 1775, on le trouve en Suisse, oii il venait consulter sur sa santé Tissot, le célèbre méde-
(1) Saiut-Priest à d'Antraigues, 8 février 1777. Les lettres de Saint- Priest à son neveu, au nombre de plus de cent (A. F., France, 642), constituent une des sources les plus importantes pour la biographie de d'Antraigues.
cin (le Lausanne. Au retour de ce voyap^e, il reçut trois mois à Ferney l'hospitalité de Voltaire, et rapporta de cette visite une belle édition illustrée de la Pucelle^ cadeau du patriarche; mais son admiration et ses soins allèrent plus volontiers à Jean-Jacques Rousseau.
Il s'était lié avec l'auteur du Contrat social, probablement à Bourgoin et dans la région du Lyonnais, chez le marquis de la Tourette, leur ami commun, ou chez Anglanier de Saint-Germain, le pieux catholique qui eut le privilège de ne jamais porter ombrage au philosophe genevois. Leurs relations, bien qu'étroites, passèrent inaperçues pour les contemporains, car d'Antraigues a été le seul à nous les faire connaître (1). Il s'est dit le dernier ami, le dernier disciple de Jean-Jacques, et il l'a été en effet, de 1771 à 1778. Il reçut de lui à ce titre plus de deux cents lettres, aujourd'hui perdues, et recueillit, dans des pages qui ont également disparu, ses dernières vues sur la politique et la religion. Rousseau n'épargna point au jeune gentilhomme les injustes soupçons dont il était coutumier envers ses meilleurs amis, et il lui prodigua les rebuffades comme les conseils ; il refusa d'aller continuerauprès de lui, en Vivarais, les « rêveries d'un promeneur solitaire », mais il le reçut fréquemment dans sa mansarde de la rue Plâtrière,etlui donna, en signe d'amitié, un dessin de Lesueur
(1) Musset-Pathay, qui a dressé dans son Histoire de la vie et des œuvres deJ.-J. Rousseau, une longue liste des personnes ayant été en relations suivies ou même passagères avec Rousseau, ne nomme pas d'Anlraiaues.
représentant la mort de Socrate (1), en attendant qu'il lui léguât quelques-uns de ses manuscrits, des traductions de Salluste et de Tacite et une suite du Contrat, social. D'Antraigues lui offrit en retour un portrait o\i il était représenté sous le costume allégorique de Pygmalion. Peut-être avait-il interprété à Lyon, sur quelque théâtre de société, la scène lyrique de Rousseau intitulée Pygmalion , et voulut-il ainsi rappeler à l'auteur une circonstance qui avait décidé ou consacré leur amitié. Jusqu'à la fin de sa vie, dans un autre monde et sous l'empire d'autres opinions, il restera un admirateur indulgent de Rousseau ; il lui adressera mentalement l'apostrophe qui s'est trouvée un jour sous la plume de Robespierre : « Je t'ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la source d'une joie orgueilleuse (2). »
Rousseau venait d'écrire, dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, un traité de politique expérimentale. Il suggéra à d'Antraigues l'idée d'un travail semblable sur l'empire turc, et lui en traça même le plan. Le jeune homme fit mieux; il résolut d'en aller recueillir sur place les éléments. Il méditait depuis quelque temps un voyage en Italie ; un amour contrarié, le regret d'une liaison brisée se joignirent à la curio-
(1) Ce dessin, qui a passé en vente à Paris le 15 juin 1878, porte sur sa marge ces mots de la main de d'Antraigues : « Ce dessin de Lesueur m'a été donné le 14 mars 1774 par J.-J. Rousseau, qui l'avait reçu de Ms"" le prince de Gonti en 1770. » Rousseau le lui aurait offert en disant: « Ce dessin pourrait me donner l'envie d'en posséder d'autres, ce qui augmenterait mes besoins. »
(2) Hamel, Histoire de Robespierre, t. 1, p. 22.
18 CFIAl'lTRE PREMIER
silo pour réloignci* encore davantage de son pays. Il se décida à suivre en Orient son oncle le comte de Saint- Priest, nommé ambassadeur du roi auprès de la Porte. Ce voyage donna lieu à un livre^ demeuré manuscrit, qui est le premier de son auteur en date, en étendue et peut-être en intérêt.
D'Antraigues, à l'âge de vingt-cinq ans, se posait en homme de la nature, concevant la politique selon le Contrat social :\b. religion selon le Vicaire Savoî/a?'d, cl l'amour selon la Nouvelle Héloïse ; il déclamait volontiers contre la superstition et le despotisme, et même, un peu plus ouvertement que ses illustres contemporains, contre le christianisme et la monarchie française.
La première page de ses récits sur l'Orient révèle clairement sa pensée. Là, le jeune ami de Rousseau reprend sur le mode philosophique le thème huguenot de la. Fraîice-Tiirquie.YiHivQ, le royaume de Louis XVI et l'Orient décrépit il ne voit point de difTérence, pas plus qu'entre le sujet et l'esclave. Il se considère comme sans patrie, depuis que dans son pays une certaine urbanité de mœurs et la constance de quelques usages sont le seul frein du despotisme; il se demande en conséquence:
« Est-il inutile d'offrir à un peuple léger, insouciant, à un peuple habitue à tous les vices des âmes faibles, le hideux tableau de la servitude et delà tyrannie?... Est-il superflu, en l'avertissant des écueils que la religion sème sous ses pas, de lui apprendre à adorer cette philosophie rude et ferme à laquelle il doit, sinon la liberté, au moins le moyen de la recouvTer? j)
Comme catéchisme philosophique, le premier ouvrage de d'Antraigues n'a plus de valeur ; comme peinture de l'Orient, il n'ajoute rien aux publications de môme date et de même esprit, dues à Savary et à Choiseul-Gouffier. Il demeure donc uniquement intéressant C(jmme témoignage des pensées et des croyances de l'auteur pendant la première période de sa vie (1).
Quelques semaines avant la mort de son maître, le 11 juin 1778, d'Antraigues s'était embarqué à Toulon sur le vaisseau le Caton. Par un singulier hasard, la première côte qu'il entrevit dans la Méditerranée fut celle d'Utique, et comme il se croyait alors une âme romaine, il ne manqua pas de saluer de loin la mémoire du dernier républicain de l'antiquité. L'homme du dixhuitième siècle reparut bien vite en lui. Quelques jours après, devant Cythère, à travers les îles de l'Archipel, les souvenirs des beaux-arts, du paganisme élégant des Grecs le ressaisirent. Il alla songer à Phidias dans les carrières de Paros et à Homère sur l'emplacement des ruines de Troie. Deux fois pourtant on le voit s'arracher à ses contemplations esthétiques ou à ses reciier-
(l) V, la Bihliogi'ap/ae, à la fin du volume, H, 1.
chos crudités; il pense alors à la femme aimée, inconnue pour nous, qu'il vient de perdre, et grave son nom sur un bloc d'albùtre. Bel exemple de fidélité, dira-ton. L'image qui lui arrachait encore des larmes dansla grotte d'Antiparos s'effaça au spectacle de Constantinople pour ne plus reparaître.
Malgré ses liens avec l'ambassade française, le jeune voyageur ne paraît avoir vécu en bonne intelligence ni avec son oncle, ni avec ses autres compatriotes. Son caractère ombrageux le mit vite, et de son plein gré, à l'écart, et après quelques semaines de réclusion forcée à Thérapia, à cause de la peste, il étudia, en curieux et en homme de plaisir qu'il était, les institutions del'empire turc, les monuments et les mœurs de Constantinople.
Peu de temps après son arrivée, il apprit la fin soudaine de Rousseau : il aurait même reçu une lettre d'adieux que son illustre ami, tourmenté par de tristes pressentiments, lui aurait adressée trois jours avant de mourir. Pour faire honneur à cette chère mémoire, il commença ses études politiques et sociales, mais en s'aidant de la plus singulière collaboration. Il venait de se lier avec unebelle Grecque, la princesse Alexandrine Ghika, et il dit avoir été accueilli par elle comme son sigisbé en titre. Usant du jargon à la mode, il a osé nous vanter sa vertu : vertu étrange, qui n'était, de son propre aveu, qu'un composé des grâces d'Aspasie et des vices de Sapho. La princesse Ghika, a belle et honneste dame » selon la formule de Brantôme, avait fait valoir
au sérail ses séductions et son esprit d'intrigue; au fond de son kiosque de Thérapia, elle entremêlait sa vie active et voluptueuse de distractions intelligentes, et demandait à Plutai-que les souvenirs de la « vie inimitable » deCléopàtre. Connaissant le français mieux que le grec, elle se laissait lire par son amant un mémoire sur les hiéroglyphes, ou acceptait une dissertation de sa main sur les usages des anciens Égyptiens. Enfin elle cultivait à ses heures le bon mot précieux et satirique, comme ce jugement, cité par d'Antraigues, sur l'ambassadeur anglais Ainslies : « Son esprit est à cheval sur son caractère, à peu près comme un bon écuyer sur une rosse. » Le prince de Ligne n'eût pas dit mieux (1).
Grâce à cette rouée d'Orient, l'ami de Rousseau put visiter Constantinople à fond et en tous sens. Il parcourut les bazars, les bains publics, les bibliothèques, et pénétra sous un déguisement dans les lieux interdits à cette époque aux chrétiens, tels que les mosquées et les jardins du sérail. Il eut le spectacle de Sainte-Sophie illuminée pendant les nuits du Ramazan, et fut initié, autant
(1) D'Antraigues ne nous donne aucun renseignement sur sa famille. Il s'agit probablement de Roxane (en français Alexandrine) Rangabé, fille de Jacques Rizo-Rangabé, et ari'ière-petile-fille de Constantin Brancovano, prince de Valachie, décapité à Constantinople en 1714. Elle avait épousé Alexandre Ghika, qui fut lui-même prince de Valachie de 1766 à 1768, et pouvait par conséquent être âgée de trente à trentecinq ans. D'Antraigues a parlé d'elle, à mainte page de son Voyage, avec une liberté assez indiscrète, mais peut-être, par fatuité ou par désir de donner à ses récits une teinte romanesque, a-l-il inventé ou exagéré une partie des faits qu'il raconte.
22 CIIAPITHE PREMIER
qu'un lùiropoon pouvait IV'lro, aux honlcux socrcls du harem impérial.
Avant la fin de l'année, noire voyageur, ayant rassasié sa curiosité à Constantinople, la porta en Egypte. D'Alexandrie au Caire, du Caire à Suez et au Sinaï, il la dispersa sans Tépuiser, auprès des pachas qui gouvernaient le pays et dont il eut audience ; sur le Nil, qu'il remonta en bateau jusqu'à Antinoopolis, et où il fut arrêté par des partis armés, sans pouvoir atteindre Thèbes; dans les villes et les villages, qu'il parcourut en observateur attentif aux moindres détails de mœurs; dans les couvents, oii il cherchait quelque manuscrit précieux, et oii il affirme avoir découvert et inutilement offert d'acheterunTite-Livecompleten arabe, ainsi qu'un Diodore de Sicileégalemcnt complet; au pied des Pyramides et des autres monuments de la vieille civilisation égyptienne, qu'il contempla avec le désir de contrôler les assertions des voyageurs anciens et modernes, d'Hérodote et de Thévenot. Le Marseillais Magallon, alors sans titre le principal représentant de la France dansces contrées, l'accueillit avec empressement et lui servit çà et là d'interprète et de guide. L'Egypte était déjà à la mode en France, etd'Antraigues conquit sur le Nil cette réputation géographique qui devait précéder dans les salons parisiens, oii l'hellénisme faisait concurrence à l'américanisme, sa réputation politique. Dès le printemps de 1779, après avoir fait escale à Chio, visité Smyrne et les ruines d'Éphèse, il était de retour à Constantinople. Le (j mai^ il reprit le che-
min de la France par terre, au milieu de la plus singulière caravane.
Il avait pour compagnons de voyage un bourgeois hollandais , l'envoyé de Suède en Turquie, un attaché de l'ambassade française, et enfin la princesse Ghika, qui se plut à reconduire, flanquée de son aumônier, son amant jusqu'en Pologne. Cette petite troupe cheminait en trois carrosses, suivie de nombreux bagages, avec un firman et une escorte accordés par Sa Hautesse. Nos voyageurs étaient donc gens d'importance, qui avaient droit à tous les hommages et se croyaient permises toutes les licences. On lé's recevait avec pompe à l'entrée des villages; des jeunes filles venaient jeter du froment sous les pieds de leurs chevaux en signe de bienvenue, et des présents arrachés à la misère des populations les attendaient à chaque étape. Un jour leur conducteur ou cavasse, en chargeant brulalement la foule empressée autour do leurs voitures, écrasa et fit expirer une femme sous leurs yeux. « Notre voyage, écrivait la princesse à Constantinople, fait autant de mal à l'empire de Sa Hautesse que la dévastation des Infidèles. »
C'était pourtant, en dépit de ces malencontreux épisodes, un voyage à la fois pittoresque et sentimental. D'Antraigues goûtait chemin faisant les beautés de la nature orientale et les jouissances d'une liaison près de finir, témoin cette page : « La princesse et moi nous étions à cheval, empressés de parcourir ces retraites sauvages et délicieuses. Le chant du rossignol, celui
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(le tous les autres habitants des bois nous rappelaient des jours plus heureux. Nous mourions d'envie de nous écarter dans les bois et de retrouver dans ces vastes solitudes le palais d'Armide ou le bosquet de Julie, mais vainement nous le désirâmes, il fallut y renoncer, le bois étant rempli de voleurs, et on ne permettait à personne de perdre les voitures de vue. Effectivement, de loin nous en vîmes une troupe postée sur une éminence, qui s'enfuit à notre approche. La princesse détacha son ruban et le pendit à un arbre : « C'est, dit-elle, que je fais une offrande aux nymphes du pays. J'aurais voulu leur offrir un hommage plus digne d'elles, mais au moins quelque chose de moi restera dans ce désert. » Ainsi c'était toujours, entre la belle Phanariote et le jeune voyageur, un échange d'effusions où la pensée de la fidélité survivant à une séparation prochaine n'entrait pour rien : « Quand je ferme les yeux, disait la première, je ne sens que ma perte ; quand je les ouvre, je ne vois plus que ce qui me reste. »
Cette habituée du sérail, on le voit, était une précieuse. Le soir, à la halte, elle tenait salon sous la tente ou dans le taudis qui les abritait ; elle oubliait alors ou faisait oublier les fatigues de la journée et les incommodités du gîte. D'Antraigues se peint dans une de ces réunions, lisant quelques pages de Rousseau et déclamant la dernière lettre qu'il a reçue de lui.
Après avoir traversé les Balkans et le Danube, et souhaité en vain d'aller en pèlerinage à la tombe d'O-
vide, les voyageurs arrivèrent en Pologne, où ils se dispersèrent. Un matin, à Léopol, d'Antraigues trouva à son chevet une lettre d'adieux en style d'héroïde, rédigée par la princesse en vue de lui épargner l'épreuve d'une dernière entrevue. Une fois sa douleur de circonstance exhalée et apaisée, il reprit en Pologne et en Allemagne le cours de ses observations philosophiques, politiques et économiques. A Varsovie, il obtint audience du roi Stanislas- Auguste, et visita dans leurs palais et leurs maisons de plaisance les principales familles du royaume, les Lubomirski, les Potocki, les Czartoryski. Il s'indigna, avec une colère que ne partageaient certainement pas ses amis parisiens, contre le démembrement de 1772 ; il en démêla sur place les origines, et bien qu'il en attribuât la principale responsabilité au roi de Prusse, il se plut à montrer la Sémiramis du Nord, l'idole des philosophes, comme « l'àmc la plus atroce, le cœur le plus corrompu qui ait jamais existé ». Déjà en Turquie il avait dénoncé, à cause de leurs excès ou de leurs fautes, ces conquérants russes, transformés trop aisément par Voltaire et ses disciples en libérateurs de l'Orient.
De Pologne, après avoir visité les fameuses salines de Wicliczka, notre voyageur vint à Vienne, oii l'ambassadeur de France le présenta à Kaunitz et dans les meilleures sociétés. Cette ville lui plut peu; il croyait sentir partout autour de lui l'esprit de superstition et de routine, et pensait avec colère qu'il avait dû mettre sous scellés, à son entrée dans l'empire, les œuvres
de l{ousscau, sauf à on recouvrer l'usage hors des étals de la dévote impératrice. Il regagna enlin la France par la Bavière, dans les derniers mois de 1779.
Los notes prises sur sa route, les lettres écrites d'Egypte ou do Pologne à ses amis de Constantinople composent un recueil qui devait former la première partie de ses mémoires. Au point de vue littéraire, c'est une œuvre médiocre et incohérente. L'érudition qui s'y étale est colle d'un amateur intelligent, apte à vérifier sur place les connaissances d'aulrui, nullement à les accroître. Les hommes, et surtout les Français, y sont assez maltraités; les femmes, depuis la princesse Ghika jusqu'à la dernière odalisque, sont toutes peintes avec indulgence. L'auteur a visité l'Orient l'âme pleine dos pensées de Jean-Jacques. Sans négliger les ruines et les manuscrits, il a étudiéprincipalementlos institutions et les mœurs; do là une succession de scènes tantôt voluptueuses, tantôt violentes, oii il se met souvent en scène, avec son tempérament exubérant , toujours prompt aux belles phrases, aux caresses, aux accès factices de tendresse ou d'indignation.
Ce philosophe armé contre toute tyrannie politique et religieuse a trouvé chezles Turcsample matière à gémir et à s'irriter. Un jour il a vu pendre dans sa maison, au milieu dos siens, un paysan coupable d'avoir disputé son cheval à des eunuques ; un autre jour il a aperçu le grand-visir bàtonnant et clouant par l'oroille contre sa porte un boulanger soupçonné d'avoir vendu à faux poids, et la colère ici et là s'est emparée de son ànio,
Ailleurs, c'est la pitié qui l'emporte, en présence d'une Egyptienne écrasant sous ses piedsl'enfantdont on vient de lui enlever'" la subsistance, et précipitée de ce fait dans le Nil par ceux-mêmes qui l'ont dépouillée : « Quel homme, s'écrie-t-il, peut n'être pas athée devant un tel spectacle ? »
D'Antraigues était alors, ne l'oublions pas, le plus fervent des libres penseurs. Il méprisait les chrétiens comme les Turcs, et parmi les chrétiens les Latins autant que les Grecs. Hostile non seulement aux couvents, mais à toute religion révélée, il estimait le Koran bien plus favorable que l'Évangile à l'épanouissement des facultés et des passions humaines. Tl ne se souvint jamais de sa religion au milieu des Infidèles que pour remarquer combien elle valait d'avanies à ceux qui la professaient. Lui-même se considérait sérieusement comme humilié lorsqu'on l'obligeait, devant l'autel de quelque monastère, à se prosterner devant des reliques. Il n'estime saint Antoine qu'à cause de la Tentation de Callot, et quant aux moines contemporains, il les salue de cette boutade : « Si Dieu aime les estomacs à jeun et les cris discordants, il doit être satisfait. » Au couvent de Saint- Macaire, il a trouvé, il lui faut l'avouer, l'hospitalité la plus touchante, la plus empressée, mais ces soins l'étonnent, l'obligation qu'il en doit avoir lui pèse, et il Iji semble que sa gratitude sera moins lourde s'il l'accompagne de sa pitié.
Heureux du moins quand il rencontre sous le turban un sceptique irrévérencieux à sa manière 1 En allant du
Cairo à l'ancienne Héliopolis, il a fait route avec un nnusulman esprit-fort qui vient de consommer, à la Mecque même, toute une caisse de liqueurs fortes; provoqué par lui sur la question religieuse : « Je n'en parle jamais, » a-t-il d'abord répondu. Ce qui lui a valu cette réplique : « Quand tu rencontres un Turc qui ne croit pas plus en Mahomet que toi en Jésus-Christ, ne peux-tu causer de toutes ces bagatelles ? » Et tous deux, sous prétexte de s'éclairer, font assaut de blasphèmes et de plaisanteries sacrilèges contre le culte de leurs ancêtres.
Par contre, devant une odalisque avec laquelle il s'est mis en frais de galanterie, c'est avec une gravité ironique qu'il se transforme en disciple du Prophète : « En la voyant pleurer, je fus prêt à répandre des pleurs. Je baisai sa main, elle me dit qu'elle m'aimerait longtemps, et me répéta ses regrets de ce que j'étais chrétien. Je lui fis dire qu'elle se consolât, que j'étais chrétien à l'extérieur, mais musulman au fond de mon cœur, que je n'avais pu vivre dans la Turquie sans me convertir, que je n'osais l'avouer, mais que c'était dans le ciel que j'espérais la voir. Elle se livra à toute sa joie, elle me dit qu'elle me promettait de courir dans mes bras au jour du grand jugement. »
Autant d'Antraigues juge condamnables les abus des gouvernements, musulmans ou chrétiens, autant il paraît indulgent pour les vices de la société. Il se délecte dans ces histoires de harem si fréquemment racontées et si goûtées au dix-huitième siècle.
Personnellement, il n'accepta qu'à moitié la liberté des mœurs orientales. A l'en croire, il serait demeuré fidèle à sa princesse, et ses bonnes fortunes auraient été toutes platoniques. Un bouquet de roses qu'on lui a jeté en passant et qu'il a tendrement baisé; une entrevue convenue d'avance, mais muette, dans un bazar, avec une sultane qui, plus étonnée que charmée par l'aspect de ce Franc au teint pâle et aux yeux éteints, lui a envoyé le lendemain quelques menus cadeaux et en a été remerciée par de merveilleux compliments ; tels sont les seuls souvenirs galants, celui de la princesse Gliika mis à part, que d'Antraigues ait conservés pour le public de son séjour sur le Bosphore. En revanche, il a parlé avec une liberté complaisante de certaines corruptions propres au monde oriental ; il ne comprend pas que les lois violent la justice, et ne proteste que du bout des lèvres si les mœurs violent la nature. Le réalisme de ses peintures, enveloppé dans les formes d'un jargon sentimental, s'explique chez un lecteur de Diderot, mais serait difficilement accepté du lecteur,même aujourd'hui (1).
IVontesquieu, par la bouche des orientaux qu'il promène à travers la France de son temps, sème sur les tableaux licencieux ses railleries contre les religions positives, leurs légendes et leurs cérémonies. D'Antraigues a été lui-même, à Constantinople et au Caire, une sorte
(1)11 serait au moins piquant de comparer ces récits, peut-être embellis quant au fond et certainement licencieux quant à la forme, aux pages romanesques, mais vécues, que de notre temps le romancier Pierre Loti a consacrées à « Azyadé ».
30 CIIAl'ITRE l'REMlER
d'Usbck OU do Rica ciircLicii : ou plutôt encore il a été cet Anténor, libertin d'esprit et de coîur, que Lantier, vingt ans plus tard, faisait voyager en héros de boudoir à travers la Grèce et l'Asie. Ce dernier nom lui fut donné par ses adversaires politiques en 1789; on peut déjà le lui attribuer au vu du vaste recueil, philosophique et romanesque, descriptif et déclamatoire, oiîil a consigné les souvenirs de son voyage en Orient.
Rentré en France, d'Antraigues réussit à obtenir, comme une récompense due à sa campagne scientifique, le brevet et le rang de colonel de cavalerie; bien qu'il abhorrât la profession des armes, il avait et il garda toute sa vie le goût des honneurs qu'elle procure. Sans plus reparaître au régiment, il partagea sa vie entre Paris et ses domaines du Vivarais.
A la cour, il fréquentait des amis puissants, tels que d'Angiviller, le surintendant des bâtiments, les Polignac et leur inséparable commensal Yaudreuil. AParis, il s'était logé au coin de la rue de Miromesnil, en vue des Champs-Elysées, chez le spirituel vicomte do Ségur, et il recherchait, en mémo temps (jue corlains
gentilshommes d'esprit hardi et de mœurs faciles, les gens de lettres, de théâtre et de finances. De belle figure et de noble prestance., très goûté dans les salons pour sa conversation, il se sentait attiré vers tous les genres de curiosité, de jouissance ou d'ambition, et ses succès comme homme du monde et bel-esprit semblaient lui présager, les circonstances aidant, des triomphes politiques.
11 lui convenait d'être et de paraître encyclopédique dans ses aspirations et ses études. Un jour, on le voit s'aboucher avec le physicien Rome de Lisle pour apprendre de lui à mesurer l'altitude de ses montagnes ; un autre jour, il recueille au Jardin des Plantes les savants aperçus de Buffon sur les races humaines; de là il passe à des cours de chirurgie, dans l'atelier de Greuze, dans le cabinet d'estampes et de médailles d'Hennin. Il salua avec enthousiasme et favorisa de son mieux les travaux de ses compatriotes, les frères Montgolfîer . Les premières expériences aérostatiques avaient eu lieu en présence des États du Vivarais (juin 1783) ; elles se poursuivirent à Paris l'année suivante. Tandis que Faujas de Saint-Fond publiait deux volumes on l'honneur des ballons, d'Antraigues offrait l'hospitalité aux inventeurs; il se hasardait, non sans frayeur, dans les airs à côté d'eux, et il les soutenait de sa parole et de son crédit, surtout contre la concurrence de Pilàtre de Rozier. Enfin il pressait Galonné de leur accorder une subvention importante, et, à sa grande indignation, il se vit marchander la somme qu'il dési-
rail par un ministre plus accessible aux courtisans qu'aux hommes de science (1).
Son esprit remuant comme sa facilité de mœurs l'associèrent à ces gens épicuriens et affairés qui s'initiaient aux secrets de la liante finance auprès do Panchaud, le compatriote et le rival de Necker (2). Les rapports de sa famille avec celle de Talleyrand lui firent connaître dès 1779 l'abbé de Périgord, le futur diplomate. Un peu plus tard, il se lia avec Mirabeau ; celui-ci était venu à Paris, au commencement de 1784, en appeler devant le Conseil d'Etat du jugement qui avait prononcé contre lui la séparation de corps avec sa femme. L'opinion publique lui était peu favorable ; et le garde des sceaux supprimait un mémoire rédigé en sa faveur, à cause d'une pièce diffamatoire qui y était contenue. D'Antraigues se fit dans les salons où il avait accès le défenseur officieux de Mirabeau, et chercha à faire dénoncer à l'ordre des avocats l'acte arbitraire du garde des sceaux; mais il eut beau déployer le zèle qu'on eût pu attendre d'une amitié déjà ancienne; Mirabeau vit sa requête en appel rejetée, et, déclinant l'hospitalité qui lui était offerte en Vivarais, il estima prudent de gagner l'Angleterre. A son retour, trois ans après, il rendait à son nouvel ami ce témoignage qu'il lui devait en partie les consolations et la fin de son exil (3).
(1) Arch. Nat. ,AF., 111,44. Pièce intitulée Avant -propos, par lecomte cTAntraigues. C'est une de celles qui furent saisies à Trieste eni797.
(2) De Loménie, les Mirabeau, t. III, pp. 621-622.
(3) D'Antraigues à M"» Saint-Huberly, 16 avril (1784) (C. P.). — Mi-
Parmi les mag-istrats, d'Antraigues cultivait surtout la société de Malesherbes, comme lui révolutionnaire en pensée, ami des livres et des études spéculatives. Malesherbes lui fit cadeau d'un manuscrit qu'il serait intéressant de connaître; c'étaient des réflexions, en dix cahiers in-folio, sur X Esprit des lois de Montesquieu; et plus tard, sous la Terreur, il lui envoyait à Venise et lui léguait, comme un héritage, ses papiers les plus précieux.
Dans le camp philosophique, d'Antraigues appelait Laharpe et Chamfort ses amis, et il était le bienvenu auprès de d'Alembert et du groupe des Encyclopédistes. Il se montra particulièrement empressé auprès de Bernardin de Saint-Pierre, comme lui un des derniers amis de Rousseau et un défenseur théorique des intérêts populaires. Mais ici encore il se trouvait en face d'un caractère difficile et défiant, et bien qu'il eût offert à Bernardin un autographe et le portrait de leur maître commun, il l'entendit un jour accuser dans sa personne le « despotisme » des gens de qualité. Il lui en coûtait d'accueillir de telles récriminations comme Vaudreuil accueillait les boutades de Chamfort, par l'indifférence. Il écrivit à l'ombrageux écrivain une lettre propre à la fois à le désarmer et à le confondre, et qui serait à citer tout entière. Il y mêlait avec un art consommé les excuses et les leçons, les critiques et les hommages, et concluait ainsi : « Il faut conserver le souvenir de ce
rabeau à d'Antraigues, 28 avril 1787 (dans l'Adresse à l'ordre de la noblesse de France, p. 47, uote).
34 CHAPITRE l'RKMIER
qui nous plut dans l'un et l'autre, et neplusnous voir... Veuillez n'avoir aucun regret de ce qui s'est passé entre nous. Veuillez croire qu'il n'existe pas un homme qui vous estime plus sincèrement que moi et qui ait autant désiré vous connaître, vous aimer et être aimé de vous. Le ciel ne l'a pas voulu; mais nous nous aimerons encorepar nos ouvrages, et nous y retrouverons, je l'espère, avec de nouveaux motifs pour nous estimer, de nouveaux regrets de n'avoir pu nous aimer. Adieu, vertueux Saint-Pierre. »
Le « vertueux); Saint-Pierre ne tint pas devant ce tendre réquisitoire, et sa réponse, que nous n'avons pas, lui valut cette réplique, écrite au moment d'un départ pour le Vivarais : « A mon retour, je sens que mon cœur me ramènera où vous habitez (1).»
Se souvenant que son maître avait écrit : Il n'y a plus que des Européens, d'Antraigues s'était fait Européen pai' ses relations autant que par ses voyages. En Pologne, il avait connu le comte SéverinPotocki, qui vint à son tour le voir en Vivarais. x4. Montpellier, de tout temps rendezvous d'une colonie anglaise, il avait pu admirer et peutêtre courtiser la célèbre Georgina, duchesse de Devonshire. En Angleterre même, des sujets communs d'étude le mirent en correspondance avec l'historien Robertson; il y trouva des amis chers à son cœur entre tous, dont il a souvent parlé, mais dont les noms ne sont pas venus jusqu'à nous (2) .
(1) D'Antraigues à Bernardin de Saint-Pierre, 23 janvier et 17 février 1789 (G. P.).
(2) Dans une lettre de 1803, il parie de son vieil ami de trente-quatre
La <i sensibilité » était une des vertus essentielles du philosophe. D'Antraigues exerça la sienne un pou au hasard, et de manière à en imposer le souvenir à l'histoire. Sur ce sujet délicat, il faut entendre encore sa mère : « L'Anglaise (la duchesse de Devonshire?) faillit à vous faire devenir fou... Elle vous coûta votre argent, encore celle-là n'était pas méchante; mais rappelez-vous M"^" de Montalembert, la comtesse de B,.., sans compter tout ce que j'ai ignoré. Elles vous ont fait perdre état, fortune, mariage, compromis de la manière la plus fâcheuse, rendu malade à la mort, et exposé à vous faire tuer (1). » Certaines indications discrètes de sa correspondance le montrent vers 1788 l'adorateur préféré d'une grande dame appartenant à la Cour et même à l'entourage familier de Marie-Antoinette, et cependant il était alors en liaison avouée avec ]\|me Saint-Huberty, première chanteuse de l'Opéra.
On a écrit un volume sur cette reine de théâtre, qui inspira un madrigal au lieutenant Bonaparte, et personnifia un jour aux yeux de Chateaubriand les charmes de la célèbre et imaginaire Lucile. Née à Strasbourg, fille de musiciens ambulants, Marie-Antoinette Clavel avait été la femme, bientôt divorcée, d'un aventurier nommé Saint-Huberty. Point belle, mais d'une physionomie fort expressive, sur la scène elle était sans rivale dans les opéras de Gluck pour l'expression de son chant, la lar-
ans, railord duc de R... Il s'agit probablement du duc de Richniond (né en 1784, mort en 1806).
(1) M"»» d'Antraigues mère à son fils, 22 octobre 1796 (B. D.)-
geur de son jeu et la noblesse de ses attitudes. Avec ses camarades elle se montrait peu accommodante par sa jalousie et son humeur capricieuse ; elle tyrannisait et troublait la république de l'Opéra, jusqu'à mériter d'être mise à la Force. Dans le monde, on l'appelait, en la confondant avec les héroïnes ou les divinités fabuleuses qu'elle personnifiait à la scène, tour à tour Didon, Armide, Sapho. Ses galanteries n'allèrent pas toutefois jusqu'au scandale éclatant et permanent; Mirabeau seul, libertin mélomane qui adressait à la fois ses hommages à la femme et à la cantatrice, mérite une mention parmi ses premiers adorateurs (1). D'Antraigues, qui lui succéda, se dit attiré vers la Saint-Huberty et retenu auprès d'elle parla simplicité de l'artiste célèbre autant que par les séductions de la femme aimable. Sans apprécier en elle l'esprit proprement dit, qui est chez les femmes, disait-il, comme un rasoir aux mains d'un enfant, il lui reconnaissait le jugement sain, le sens pratique dont il manquait lui-même, et il demeura de longues années sousle charme de cette domination impérieuse et familière (2).
Leurs premières relations paraissent dater de 1783 ;
(1) De LoMÉxiE, les Mirabeau, t. III, pp. 621-623, 647. Brissot, dans ses Mémoires, raconte que Mirabeau a aimé, entre Sophie de Monnier et M'"» de Nehra, « une comédienne laide, mais riche, aux dépens de laquelle il a trop vécu » .
(2) « M"" Saint-Huberty est une femme dont on commence, il est vrai, par admirer les talents ; quand on la connaît, on les oublie, parce qu'elle a une belle âme, et cela vaut mieux que les talents les plus distingués. » (Lettre du 17 juillet 1784. — Gâtai, d'autographes Gharavay. Vente du 9 mai 1892.)
elles devinrent intimes vers la fin de l'année suivante. Un fils en naquit, qui mourut jeune. Le Pygmalion qui figurait jadis dans la mansarde do Rousseau vint orner le boudoir de l'artiste. La Saint-Huberty semble avoir été sincèrement attachée à cet homme qu'elle avait dompté et qu'elle appelait : « Mon bien-aimé si tu m'obéis, ou vilain ours mal léché si tu regimbes (1). » De fréquentes absences de part et d'autre ravivèrent la tendresse de cette liaison. D'Antraigues se retirait durant de longs mois dans ses terres, la Saint-Huberty faisait chaque année des tournées théâtrales en province : delà une correspondance dont les fragments conservés offrent, au moins sous la plume delà chanteuse, un singulier mélange de descriptions pittoresques, d'anecdotes libres ou malignes, de nouvelles locales surtout aux approches de la Révolution, et enfin de protestations amoureuses plus câlines que tendres tantôt en français, tantôt en italien. De son côté, d'Antraigues, était à sa maîtresse une sorte d'éducateur intellectuel.il l'initiait volontiers et savait l'intéresser aux inventions de Montgolfier comme aux imaginations de Bernardin de Saint- Pierre.
Les deux amants, malgré leurs invocations à la vertu copiées dans la Nouvelle Iléloise, étaient évidemment des gens de morale peu scrupuleuse. De Bordeaux ou de Metz, durant ses voyages, la Saint-Huberty no par-
(1) De GoxcoL'RT, la Saint-Huherly, p. 189. D'Antraigues remplit la dernière partie de ce livre. Les renseignements recueillis sur lui sont curieux, mais très incomplets et parfois inexacts.
lait point à son ar^orateur préféré le langage d'Alceste ou de Pénélope, et d'Antraigues de son côté ne supposait pas pour lui-même et pour les autres qu'une fidélité selon les convenances mondaines restât absolument inflexible. Un certain comte de Turconi, qui habitait alors Paris, paraît avoir été pendant plusieurs années le témoin autorisé de ces tête-à-tête. Ce Turconi était un gcntilliomme italien, g-rand amateur, ainsi que d'Antraigues, en toutes choses, en sciences comme en voyages. Il avait visité l'Allemagne et la Pologne, traduit un livre sur la constitution anglaise, et on le disait passionné pour l'alchimie et la recherche de la pierre philosophale (1). Cet admirateur, qu'on voudrait croire désintéressé, de la Saint-Huberty l'avait gratifiée d'une agréable maison de campagne à Groslay, et d'Antraigues ne protestait point; bien mieux, il cédait à la tentation d'y venir prendre gîte (2). Cette délicatesse vulgaire que blesse même, dans une liaison née d'un caprice, une complicité survenant en tiers, lui est inconnue en France comme en Orient, et il n'a pas dû dissimuler bien soigneusement à la Saint-Huberty les rivales passagères qu'il lui donnait parmi les nobles dames de Paris, les danseuses du théâtre de Lyon ou les villageoises du Yivarais. Leur liaison n'en diffère pas moins, et heureusement, de celles qui encombrent de leurs souvenirs les pages indiscrètes des mémoires ou des nouvelles à la main. Elle fut durable, aboutit
(1) Giovio, Gli Uomini illmlri délia Comasca diocesi, pp. 265-266.
(2) De Concourt, la Saint-Huberty, p. ITT.
à un mariage de raison, et parut consacrée encore vingt ans après, le jour oij elle fut rompue violemment, de la même main, par la mort.
Dans ses terres, où il séjournait le plus souvent, d'Antraigues n'était plus le même homme; il se disait avant tout « baron de Jaujac, deMayras, seigneur d'Aizac, Juvinas, Asperjoc, Lachamp-Rosas. Genestelle, Prades, Fabras, Saint-Cergues de Prades^ Nicigles, La Souche, co-scigneur de Vais, Mézillac, Saint-Andéol, Ailhou, Mcrcuer et autres places (1) ». Entre ses châteaux de Castre vieille, de Bruget et de la Bastide, il habitait de préférence le dernier, véritable ermitage féodal situé près d'un hameau du même nom, sur la Bezorgue, à l'extrémité supérieure d'une gorge tortueuse et sauvage. De là, l'œil ne rencontrait que blocs degranit,monceauxde scories et de lave mal déguisés sous la verdure sombre et clairsemée des mûriers et des châtaigniers ; la coupe rugueuse et ébréchée du volcan éteint d'Aizac fermait ^'horizon. Au milieu de ce cirque naturel, le château s'élevait sur une sorte de promontoire formé par les dernières coulées d'un autre ancien volcan. Il dominait de ses quatre tours carrées et de ses deux ponts-levis armés de canons de parade le lit encaissé du torrent, et ses murs semblaient se prolonger sous terre avec les parois à pic, tapissées de plantes sauvages, du roc basaltique qui supportait tout l'édiflce. Aujourd'hui encore, lorsque, traversantle grossier pontde pierre qui y donne
(1) J'emprunte cette nomenclature ù un acte de 1776. {Arch. dép. de V Ardèclie .)
accès, et longeant un reste d'avenue en pente, on arrive à l'informe amas de pierres éparses sur l'emplacement du château détruit ; lorsqu'on parcourt ces terrasses croulantes sur lesquelles une pauvre filature de soie a conservé la vie et le travail humain, on croirait visiter le repaire abandonné de quelque baron malfaisant au peuple et rebelle au roi (1).
Le châtelain du dernier siècle, malgré sa philosophie, était très attaché à certaines prérogatives qu'il tenait de la coutume féodale; il avait fait homologuer de nouveau devant le Parlement de Toulouse ses droits honorifiques (2). Il se plaisait toujours à recevoir le premier l'aspersion ou l'encens, à passer le premier à l'ofïrande ou aux processions; il veillait à ce que les chiens de ses vassaux fussent enfermés du l^r mai au i^^ août dans l'intérêt de ses récoltes et de son gibier, et à ce que ses vendanges précédassent toutes autres de trois jours ; mais, à l'exemple du marquis de Mirabeau, Yami des hommes^ ce féodal se comportait dans l'intérieur de son logis en mondain, en lettré, en philanthrope.
Il avait su introduire à la Bastide les agréments des jardins chantés par Delille. Il avait dirigé et discipliné les eaux, planté des bosquets, dessiné des allées sur le flanc escarpé de la montagne, sans oublier un ermitage, en souvenir de Jean-Jacques. Il jouissait d'une galerie de tableaux, d'un cabinet d'histoire naturelle, d'une riche
(1) Du Boys, Album du Vivarais, pi. 24. Ce dessin, qui date de 1842, n'est plus absolument exact : les débiis de tours encore debout alors ont disparu.
(2) Arrêt (imprimé) du 13 mai 1785. (Comm. par M. Mazon.)
bibliothèque. Les souvenirs de son voyage l'entouraient, depuis les riches pelisses reçues de la Cour ottomane jusqu'aux momies et aux curiosités minéralogiques rapportées d'Egypte. « Ici, écrivait un visiteur, le naturaliste a de quoi faire de belles études, le peintre y trouve les plus curieux points de vue, l'homme sensible et mélancolique peut y faire les rêves les plus extraordinaires, et le poète le plus froid y trouve de quoi monter son imagination. L'Arioste était sans doute dans un lieu pareil lorsqu'il créa les aventures singulières et admirables de son Roland (1), »
Confiné dans son cabinet la plus grande partie de ses journées, d'Antraigues rédigea en 1780 les derniers chapitres de son voyage en Orient; il revit et corrigea le tout, en vue d'une publication possible, mais sans cesse reculée, dans l'automne de 1785. De nombreux hôtes se succédaient près de lui. Tantôt le châtelain s'entretenait de géologie avec Faujas de Saint-Fond, le savant dauphinois, ou d'histoire avec des religieux du voisinage, dom Lobi et dom des Gouttes, ould'histoiro naturelle avec le fameux abbé Soulavie, alors vicaire à Antraigues ; tantôt il remuait de plus vivants
(1) Faujas ue Saixt-Fond, Second livide du journal de mes voyages. (Ms. comm.par M. Doize.) Cf. Soulavie, Histoire naturelle de la France méridionale, t. II, p. 469, et un article signé B' Francus, dans le Patriote de VArdeche, 7 janvier 1887.
Le château de la Bastide, tel qu'il existait au siécls dernier, fait penser à cette autre demeure seigneuriale de la région, celle des Vogué, décrite avec tant de charme et de couleur par M. Rousse. (Réponse au discours de réception de M. E.-M . de Vogué à V Académie française, 7 juin 1889. J
problèmes en têtc-à-lète avec le prieur de Nieigles, Malosse,uncle ces prêtres philosophes, philanthropes, patriotes comme la Révolution de 1789 en fit tant connaître.
Sans exercer aucune fonction publique, il s'étaitmôlé spontanément à diverses entreprises utiles à la prospérité du Vivarais. Il dit quelque part (1) avoir été chargé par Louis XVI de former 1" «Université de Tournon ». Pure gasconnade; car il n'y a jamais eu d'Université à Tournon; mais peut-être avait-il contribué à la transformation du collège de cette ville en école militaire. Ce qui est plus certain, c'est qu'il exploitait avec succès, comme propriétaire, les mines de Nieigles, de Prades et de Jaujac, et qu'il reçut de ce fait, à deux reprises, des États du Vivarais, une gratification de 1.200 livres.
Sa mère vivait retirée non loin de la Bastide, au château de Laulagnct. Tout en se livrant aux pratiques d'une ardente piété, elle s'occupait des affaires de la famille avec une sollicitude que les mauvais procédés ne décourageaient pas. Elle se bornait à accuser tout bas dans son fils la sécheresse du cœur et les écarts de la conduite : « De sang-froid, lui écrivait-elle encore longtemps après, quelle douceur goùtiez-vous à la Bastide? Vous n'y voyiez pas un homme de mérite ; des ennuyeux et des bavards, une maîtresse fort sotte et bête, faisant l'impertinente, tourmentant vos domestiques et peut-être vous-même par ses prétentions (2). »
(1) Dans son Mémoire sur la nécessité d'un enseignemeyit national en Russie.
(2) M"" d'Antraigues mère à son fils, 18 février 1803. (A. F., France, vol. 633.) Cette lettre est la seule de M'"^ d'Antraigues qui se trouve aux
Cette Saint-Hiiberty rustique, qui remplissait l'interrègne de sa rivale parisienne, était une paysanne appelée Marianne André, « la belle Henriette, » dit-on encore dans le pays. Son maître lui avait fait donner quelque éducation dans un pensionnat de Montélimart, puis l'avait installée à la Bastide en qualité de « lingère» . Elle s'asseyait à sa table, et avait carte blancbe au château. La renommée populaire, moins sévère envers elle que la dame deLaulagnet, affirme qu'elle usait au profit des vassaux de son infiuence sur le seigneur, et qu'elle était aimée de tous.
Vingt ans plus tard, dans son exil agité de Dresde, lorsqu'il songeait à ce temps de sa vie, d'Antraigues s'attendrissait volontiers : « Tout ce qu'il a vu, fait, aimé l'environne, disait-il en parlant de lui-môme; il recommence sa vie en s'en occupant sans cesse... Ne croyez pas qu'il pense à Paris ; cela ne lui arrive jamais. C'est en Vivarais, c'est sur ce pays qu'errent ses pensées, c'est là qu'est rivé son cœur. Il n'a aucun désir de le revoir par la certitude de n'y retrouver aucun habitant dont l'esprit lui plût, mais il aime à s'en occuper; et dès qu'il peut lui tomber sous la main un être de ce pays, il n'est aucun service qu'il ne lui rende sans être trop sévère avec lui. Qui n'a pas eu besoin d'indulgence en ces temps de délire (1)? »
Au moment de sa plus grande prospérité, d'Antrai-
Affaires étrangères; toutes les autres, au nombre de prés de cent, sont à la Ribliothèque de Dijon.
(1) D'Antraigues à sa mère, 1 février 1804. (B. D.)
44 CHAPITRR PREMIER
giies avait des revenus consistant presque entièrement en redevances féodales (1). Il jouissait de quarante mille livres de rente au plus, et vivait sous le poids de dettes de famille s'élevant au delà de 300.000 livres. Dans le testament qu'il rédigea en 1782, après avoir attribué à sa mère la légitime d'usage et institué sa sœur pour héritière universelle, il n'oubliait aucun des legs dictés par les convenances de sa situation, la reconnaissance et l'humanité. Il distribuait près de 24.000 livres aux pauvres de ses paroisses et à l'église de la Bastide, et accordait des pensions viagères à tous ses serviteurs, depuis l'homme d'affaires au valet de chambre, sans oublier a Marianne André, fille à feu Jean André et à Marie Jeanny, née à Freycenet (2) ».
Ce testament, œuvre sans doute d'un jour de maladie et de mélancolie, ne devait pas être mis à exécution, et cette carrière, que d'Antraigues jugeait déjà close, commençait seulement à s'ouvrir pour lui, aux approches d'une révolution générale.
Non loin de lui, dans une bicoque seigneuriale d'Auvergne, vivait alors et se consumait sur place à son exemple un homme qui lui ressemble par les étrangetés du caractère et de la conduite, le comte de Montlo-
(1) D'Antraigues fils écrit à Tessier : « Dans un vieux calepin de mon père écrit de sa main je trouve article par article que son revenu de 1780 à 1790 s'élevait annuellement à 38.008 francs. » Dans cette somme, dont suit le détail, les redevances seigneuriales entrent pour 27.750 francs. (Lettre du 10 septembre 1824. Gomm. par M. Doize.)
(2) Ce testament est la 4" des Pièces justificatives de la Notice sur d'Antraigues, publiée par M. Vasclialde. (Privas, Roure, 1882, in-8, 70 p.)
VIE A PARIS ET EN PROVINCE (1779-1788) 4o
sier. Durant sa triste jeunesse, Montlosier a eu, comme son voisin du Vivarais, la passion du travail intellectuel poussé en tous sens et à outrance, et une haine concentrée, vivace, contre le despotisme de Versailles. L'un et l'autre s'instruisent et s'arment à l'écart pour les luttes politiques qui se préparent. A l'Assemblée constituante et en émigration, ils se tiendront obstinément à part de tous par leurs opinions et leur attitude; ils seront à certains moments pour leur parti une puissance, avant d'en devenir sur leurs vieux jours l'effroi et presque le scandale. Après avoir sacrifié dans leur jeunesse, le premier au jansénisme, le second au philosophisme, ils finiront, en face de la Révolution et de l'Empire, par défendre la monarcliic et la religion sans les servir utilement ni l'une ni l'autre, et sans mériter leur gratitude.