D'ANTRAIGUES EN ANGLETERRE
I. Etablissement en Angleterre (1806-1807). — Dangers du séjour à Dresde. — D'Antraigues autorisé à passer en Angleterre. — Visites à Jean de Mviller et d'Angiviller. — Arrivée à Londres. — Posilion prise entre Nicolaï et Strogonov, Ganning et lord Granville. — Disgrâce en Russie, ses prétextes, ses causes. — D'Antraigues au service anglais.
II. Puisaye. Les Bourbons (1806-1811). — D'Antraigues et le duc d'Orléans. — Les affaires de France. — Liaison avec Puisaye. — Leurs projets. — Intrigues contre Louis XVIII arrivant en Angleterre. — D'Antraigues et Fauche-Borel. — Complot avorté contre d'Avaray.
— Correspondance avec Arnifelt. — D'Antraigues éconduit par Wellesley.
m. L'assassinat (1812). — Période d'isolement et d'abandon.— Le soliloque du !='■ janvier 1812. — Nouvelles espérances du cùté de la Russie. — Pressentiments d'une fin tragique. — Lorenzo. — La double catastrophe du 22juillet.— Bruits répandus, causes probables.
— Jugements des contemporains. — Appréciation générale.
« Il n'y a que l'Angleterre, écrivait Malletdu Pan en 1798, oiî l'on puisse écrire, parler, penser et agir. Voilà ma place. Il n'y en a plus d'autre pour quiconque veut continuer la lutte (1). » Mallet du Pan était mort depuis
(1) Correspondance avec la cour de Vienne, t. II, p. 420.
dans cet asile inviolable, et ses émules devaient y venir l'un après l'autre fuir et braver le maître du continent européen.
Un jour de janvier 180G, d'Antraigues, ouvrant le Moniteur que lui envoyait Xami de Paris^ y lut le bulletin impérial annonçant à l'Europe la chute des Bourbons de Naples; ce bulletin se terminait par ces mots : « Qu'elle (la reine Marie-Caroline) aille à Londres augmenter le nombre des intrigants, et former un comité d'encre sympathique avec Drake, Spencer Smith, Taylor, Wickham; elle pourra y appeler, si elle le juge convenable, le baron d'Armfelt, MM. de Fersen, d'Antraigues (1)... »
Le trop ingénieux interprète de Polybe comprit; il était poussé, relégué d'avance sur la Tamise par l'implacable vendetta de Napoléon. S'il résistait à cette sommation, une nouvelle campagne diplomatique allait commencer contre lui, et coltc fois pour la soutenir il n'aurait plus derrière lui Czartoryski, dont la retraite était prévue. Il savait d'autre part la guerre prochaine en Allemagne, et les Français à quelques étapes de Dresde. Dès lors il voyait en perspective des scènes renouvelées de Trieste et de Milan, avec un dénouement plus tragique : « Si vous êtes pris, lui écrivait-on de Paris, vous serez fusillé dans les vingt-quatre heures. » La crainte de tomber entre les mains de ses compatriotes l'emporta sur l'appréhension de ne pouvoir servir ail-
(1) 37e bulletin de la Grande armée, dans le Monileur du 5 janvier
leurs aussi bien qu'à Dresde, son pays d'adoption.
Il écrivit donc aussitôt à l'empereur (12 janvier) pour solliciter un changement de résidence, et il n'eut pas de peine^ on le pense bien, à faire appuyer sa requête par le g-ouvernement saxon. Il indiquait Londres comme la résidence qui lui convenait davantage, et cette fois il était sincère, car il en était venu à dire , « Tout plutôt que de redevenir Français.» L'Angleterre était un pays dont il connaissait la langue, où il avait gardé de vieux amis, et il y sollicitait en ce moment même des lettres de denization, c'est-à-dire les privilèges d'une demi-naturalisation (1). Les ministres anglais, pensait-il, étaient tout prêts à l'accueillir, à lui ménager des facilités pour ses travaux politiques.
Czartoryski, au moment de quitter les affaires, s'efforça d'assurer après lui la situation de son fidèle et intime correspondant. Il lit autoriser d'Antraigues à s'établir en Angleterre, sauf à vivre à Londres ou dans les environs, à envoyer au ministère des mémoires sur les événements, en y joignant des comparaisons historiques, à publier des brochures et des articles dans les journaux pour éclairer l'opinion publique, à faire parvenir même directement des lettres au cabinet impérial (2). Au fond, ce qu'onlui donnait, c'était une retraite
(1) Yansittart à d'Antraigues, 1" janvier 1806.(B.M., Add. mss. 31.230, f. 123.)
(2) M. d'AutraiyuL's serait chargé d'envoyer tous les mois ou plus souvent, s'il le pouvait, un mémoire sur la situation de l'Angleterre et un autre sur celle de l'Europe en général. De plus, M. d'Antraigues devrait fournir un mémoire sur la manière la plus convenable de relever la monarchie autrichienne. » (Gzartorysici à l'empereur Alexan-
honorable et agréable, due, disait-on, à ses services. Au lieu de ce brevet de colonel qu'il attendait depuis dix ans, on lui envoyait une bague, comme à son départ de Vienne, en signe de satisfaction; de plus sa pension annuelle était doublée, son voyage payé, et son fils autorisé à le suivre, tout en restant attaché à la légation de Dresde. Enfin, Çzartoryski le recommandait chaudement au baron de Nicolaï, chargé d'affaires russe à Londres, et lui adressait à lui-même, avec ses adieux, les témoignages les plus expressifs d'amitié et de reconnaissance.
Le2 août, d'Antraigues quitta Dresde avec sa famille, laissant croire à ses amis qu'il partait pour la Russie ; ses papiers avaient déjà passé la mer quelques mois auparavant. Il était temps, s'il ne voulait pas être enlevé et fusillé, comme allait l'être un pauvre libraire de Nuremberg, Palm, coupable, non d'avoir écrit, mais simplement vendu des brochures contre Napoléon. A leur entrée à Dresde, les Français recherchèrent en effet le fugitif, mais celui-ci était déjà bien loin sur la route de Londres (1).
Avant de quitter le continent, il revit au passage un ami de la veille et un ami d'autrefois, Jean de Mûller à Berlin, d'Angiviller à Hambourg. Le premier, heureux de le revoir, le conduisit en pèlerinage à Postdam et à Sans-Souci, et en visite chez les illustrations du jour,
dre, 8/20 mars 1806. {Recueil de la Soc. d'/iist. de Russie, t. XGII, p. 332.) — Çzartoryski à d'Antraigues, 12 avril 1806 (cité dans la lettre de d'Antraigues à Roumianzov, 14 juillet 1809. — A. P.). (1) Saint-Priest à d'Antraigues, 2 février 1807.
ÉTABLISSENENT EN ANGLETERRE (1806-1807) 3ol
chczHumboldtetchez Ancillon.Le second évoqua devant lui les souvenirs de Versailles et de l'ancien régime. Le présent fut aussil'objet de leurs entretiens. D'Angiviller, émigré irréconciliable et néanmoins à bout d'illusions, n'osait croire au succès de la Prusse, et avouait que Napoléon entendait mieux ses intérêts que tous les rois de l'Europe. Jean de Millier, idéologue et Allemand par rimagination, voyait déjà les peuples soulevés de la Sprée au Rhin, et traçait, à la veille d'Iéna, le plan de campagne des Prussiens en 1813 (1).
Un passage curieux de ses dernières lettres à d'Antraigues mérite d'être relevé. Dans sa haine contre Napoléon^ il ne pouvait lui pardonner d'avoir permis la réunion du Sanhédrin israélite à Paris, et il demandait à son ami de prêcher la croisade contre les Juifs protégés du Corse : « Quel souverain peut ne pas chasser les Juifs ou ne pas exiger d'eux de n'avoir aucune communication avec cet institut sous peine irrémissible de la vie? C'est pis que les jésuites. Que de millions de Juifs faufdés dans les secrets de toutes les familles, maîtres d'une grande partie du numéraire, intrigants au suprême degré, fanatiques infatigables, persévérants! Dites cela à nos contemporains qui ont des yeux pour ne point voir (2) . »
(1) D'Angiviller à d'Autraigues, 7 octobre 1806. (A. F., France, vol. 029, f. 192.) — .Jean de Muller au même, 30 septembre. (W., vol. 041, f. 10.) Le 5 octobre, il écrivait encore à d'Antraigues : « Dans tous les pays je vivrai et mourrai dans et pour les principes que nous nous connaissons. » Le 20 novembre il obtenait une audience de Napoléon, et se mettait à son service.
(2) Jean de Muller à d'Antraigues, -t octobre 180G. (A. F.)
Le 3 septembre, d'Antraigues arriva à Londres. Depuis 1804, époque de la retraite de Simon Woronzov, la Russie n'était plus représentée en Angleterre que par un chargé d'affaires. Celui-ci fit obtenir au nouveau venu, comme à un agent diplomatique régulier, l'entrée libre de ses effets à la douane, puis les premières démarches du personnage le mirent en défiance. D'Antraigues se glissait à la légation do Suède, y remettait des paquets à l'adresse du roi Gustave IV, et obtenait par ordre exprès venu de Stockholm l'usage du chiffre de cette légation, alors qu'il demandait à être présenté à la cour comme gentilhomme russe. Nicolaï, comme Razoumovsky à Vienne et Khanikov à Dresde, flaira un auxiliaire gênant dans cet intrigant cosmopolite, et le tint à l'écart (1).
Deux envoyés extraordinaires de Russie se succédaient alors à Londres, le comte Paul Strogonov, et le comte Alopéus, ce dernier venant de Berlin. Le premier allait rentrer à Pétersbourg, suivi de près, disaiton, par un envoyé anglais, le marquis de Douglas. D'Antraigues parvint sous divers prétextes à se frayer accès jusqu'à cet ami de Czartoryski. Il s'offrait en même temps, il imposait presque ses avis au ministère anglais. Le publiciste à deux faces subsistait en lui, sa main droite toujours active, toujours tendue, désirant en quelque sorte ignorer ce que recevait sa mai a gauche. A Venise, il s'était partagé entre le roi de
(1) Nicolaï à S. Woronzov, 17 septembre 1806 et 27 janvier 1807. Archives Woronzov, t. XXII, pp. 327 et 377.)
Madrid et le roi in partions de Vérone; àDresde, entre le cabinet de Vienne et le cabinet de Pétersbourg; à Londres il allait essayer de mériter à la fois sa pension russe et une pension anglaise, tâche infiniment délicate et promptement équivoque, fatale à ses intérêts et à sa réputation, comme il allait une fois de plusl'éprouvcr. Dès le lendemain de son arrivée, il s'était fait valoir ici et là avec son aplomb ordinaire. La Russie, à l'en croire, n'avait pas de secrets pour lui ; il avait été mêlé aux plus délicates négociations, entre autres à celle du divorce entre le grand-duc Constantin et sa femme ; il correspondait directement avec le cabinet impérial, et certains diplomates usaient de son intermédiaire pour faire parvenir leurs avis au souverain. Il pouvait enfin se dire à demi Anglais, par son affiliation à la Société royale de Londres. Bientôt on l'entendit se targuer d'avoir conquis déprime abord l'accès et laconfiance du premier ministre lord Granville: mais son passé n'était que trop connu, et Froment, son ancien émule, venait de le dénoncer expressément au Foreign Office (1). Le roi et un autre ministre, lord Howick, demandèrent à Nicolaï : Que vient faire cet homme en Angleterre? Cependant l'espérance de le rendre utile lui fît octroyer sur les fonds secrets une pension de 50 livres sterling par mois, qui fut plus tard presque doublée, et portée à 1.000 livres par an (2).
(1) Froment au sous-secrétaire d'État sir Frederick Vincent, 18 octobre 1806. (R. 0., France, vol. 7a.)
(2) Note de lord Howick, 12 juin 1807 (R. 0., France, vol. 76.) —
Comme il y avait alors entre le roi George et l'empereur Alexandre communauté étroite d'intérêts et de périls, d'Antraigues ne croyait sans doute trahir personne en se plaçant au point de vue anglais pour apprécier ce qui se passait sur le continent, de la Vistule à la Neva. C'est ainsi qu'on l'entend spontanément faire connaître ses préférences sur le choix du diplomate destiné à remplacer S. Woronzov à l'ambassade russe de Londres. Il redoute ses anciens correspondants d'Italie, Lizakéwitch etStackelberg,et insinue au cabinet anglais de demander directement comme persona grata Strogonov, ministre à Madrid et beau-frère de son ami Troubetskoï. En attendant, il aimerait fort être l'intermédiaire important entre les deux pays, et il presse Canning de transmettre par son canal un plan de finances propre à faire connaître aux Russes les subsides qu'ils doivent encore attendre de leurs alliés. Bien mieux, il prend l'attitude d'un homme en mesure de désigner des conseillers à Alexandre. Budberg, le successeur de Czartoryski, le destinataire de sa correspondance quasi-officielle, lui semble manquer de caractère, et se rendre suspect par son antipathie avouée pour la Suède et la Prusse. 11 voudrait, et il essaie de faire partager sa conviction à Londres, voir Markov arriver aux affaires sous l'influence anglaise, afin que la paix avec Napoléon ait moins de chances de se conclure.
D'Antraigues au sous-secrétaire d'État Culling Charles Smith, 5 octobre 1811. {U., vol. 88. j
ETABLISSEMENT EN ANGLETERRE (1806-1807) 3oo
Celui qui disposait ainsi des ambassades et des ministères n'hésitait pas à offrir au marquis de Douglas des renseignements rédigés sur le ton de véritables instructions diplomatiques ; et ces renseignements, relatifs à une cour, à un pays qu'il n'avait jamais vus, montrent comment il savait s'informer et juger les informations d'autrui. Il déclare Alexandre toujours hanté par les rêves généreux du commencement de son règne, prêt à renier le partage de laPologne et à terminer une guerre qu'il désapprouve du fond du cœur et oii il n'a trouvé que des humiliations. Il voit déjà les Vieux-Russesprotestant contre la paix dans leur sanctuaire national de Moscou, et néanmoins s'empressant d'en jouir dans l'auberge cosmopolite de Paris. Cette paix lui semble malgré tout possible, même prochaine, si Napoléon ne tente pas la restauration de la Pologne et l'éviction des Russes propriétaires desstarosties confisquées. C'est ce qu'il faut à tout prix éviter. On l'étonnerait bien si on lui rappelait que dans sa jeunesse, sur place, il a gémi sur le partage de 1772 et en a flétri les auteurs (1).
Tout en s'acquittant ainsi envers ses nouveaux protecteurs, il n'oubliait pas les anciens. Il écrivait des lettres à Pétersbourg et des articles dans le Courrier d'Angleterre en faveur de la cause toujours pendante sur les champs debataille do la Prusseetde la Pologne. A cette cause il recrutait des champions de toute origine; il y rallia le vieux Dumouriez, qu'il n'aimaitpour-
(1) AGaaning et à Granville (nov. 1806). (B. M., AdJ. mss. 31230, ff.l75etsuiv.)
tant guère. Le 14 octobre (jour où se livrait la bataille d'Iéna) il transmettait un nriémoire clans lequel le vainqueur de Jemmapes s'ingéniait à battre sur la carte les rivaux heureux qui l'avaient fait oublier à la tête des armées françaises. Quelques jours après, il adjurait Canning de dépêcher Dumouriez sur le continent, au milieu de l'armée prussienne en déroute.
La paix de Tilsitt, l'alliance conclue soudain entre le vainqueur et le vaincu, furent pour d'Antraigues la ruine de ses espérances et le présage de sa disgrâce. S'il voyait Kourakine, un de ses fidèles protecteurs, remplacer Razoumovsky à l'ambassade de Vienne, il devait subir, comme chef immédiat aux affaires étrangères, le comte Nicolas Roumianzov, et Roumianzov était tout prêt à céder, au moins dans les questions secondaires, au nouvel ami de son maître. Aussi , lorsque Caulaincourt, à peine arrivé en Russie, demanda la rupture de toutes relations avec d'Antraigues, il lui fut répondu qu'on n'attendait qu'une occasion, qu'on ferait surgir au besoin un prétexte. Comme preuve de bonne volonté, on montra un ordre préparé, prescrivant à d'Antraigues de congédierson secrétaire, et de ne plus envoyer de lettres; on lui conservait néanmoins jusqu'à nouvel avis ses titres et traitements. Cet ordre ne parvint pas à destination, et celui qu'il concernait n'en fut que plus surpris quand il apprit, six mois après, sa complète disgrâce : « S. M., lui écrivait Roumianzov, ne livre point l'intérêt de son empire aux passions d'un étranger. Elle prescrit à ses ministres de
cesser toute correspondance avec vous. Elle vous dégage de son service ainsi que M. votre lils, et vous retire à tous deux le traitement que vous devez à ses bontés (1). » D'Antraigues eut beau protester, affirmer que son traitement était moins une rémunération de ses services actuels qu'une récompense de ses servicespassés. On le punit de cette réclamation, en lui retenant, malgré une promesse formelle, les quartiers écbus de ses appointements depuis quatorze mois, tant sur le collège des affaires étrangères que sur le ministère de l'instruction publique.
Que s'était-il passé ?
D'après Armfelt, iRoumianzov, qui faisait à d'Antraigues l'honneur de l'appeler son plus grand ennemi, s'irrita de ce qu'il avait écrit à l'empereur une lettre qui n'avait point passé par ses mains, et qu'Alexandre lui montra dans un moment d'expansion. A en croire Roumianzov lui-même, d'Antraigues avait adressé à Kourakine, le 12 février 1808, une lettre confidentielle de nature à choquer l'empereur, à qui elle fut communiquée par le destinataire. Kourakine ayant été un des signataires du traité de Tilsitt, cette lettre contenait sans doute une critique acerbe, peut-être personnellement blessante pour Kourakine, de la nouvelle politique russe, et Kourakine, personnage aussi vain que médiocre, l'aurait pour se venger transmise à son maître. Quoi qu'il en soit, vu l'absence de la pièce incri-
(i) Roumianzov à d'Antraigues, 14 juillet 1808 (A. P.). L'année sui. vante, à pareille date, d'Antraigues envoyait une longue lettre de protestation et de réclamations qui resta sans réponse.
^.^iS CHAPITRE HUITIEME
minée, il est difficile de juger si la peine était en proportion avec le délit. L'oîi voit seulement que d'Antraigues tombait dans un piège où d'autres étaient déjà tombés sous ses yeux, même avec sa connivence : témoin La Vauguyon auprès de Louis XVIII, et Panine à la cour de Russie. Lorsque, quatre ans auparavant, il révélait à Czartoryski l'indiscrétion épistolaire qui avait causé la disgrâce de Panine, il ne se doutait guère qu'il serait lui, serviteur officieux et subalterne, victime d'un caprice du même genre. Alexandre I^'", tout libéral qu'il voulait paraître, ne supportait pas la critique.
En définitive, le prétexte de cette exécution fut ou une lettre témérairement écrite au souverain, ou une lettre trop vive adressée à un ami indiscret. La véritable cause était la contradiction qu'on supposait désormais à d'Antraigues entre ses sentiments et ses devoirs. Il continuait à haïr le nouvel ami d'Alexandre, et il s'attachait à l'Angleterre devenue l'ennemie du maître qu'il eût voulu garder.
Un bruit singulier se répandit alors : il aurait vendu au gouvernement anglais, en retour d'une forte pension, la copie des articles secrets du traité de Tilsitt. Cette supposition, acceptée comme un fait acquis par tous les biographes, ne supporte pas l'examen. Ce n'est qu'à Dresde qu'il eût pu surprendre un secret aussi important : et lorsque les deux empereurs se rencontrèrent sur le Niémen, il était déjà depuis de longs mois en Angleterre, et privé des relations propres à lui valoir une semblable aubaine. Qui sait d'ailleurs si cette lé-
g-ende n'a pas été inventée pour justifier, aux yeux de certaines gens, la facilité avec laquelle on avait sacrifié d'Antraigues aux ressentiments toujours vivaces de Napoléon? Ce qui trahit au moins de la part d'Alexandre quelque regret, quelque arrière-pensée, c'est qu'il ne voulut jamais ni signer, ni faire enregistrer au Sénat l'ukase qui confirmait légalement la disgrâce de l'ancien conseiller de légation. Mohrenlieim subit aussi une défaveur apparente, et fut privé même de l'espoir d'un emploi, mais il reçut de l'empereur en secret des commissions et des gratifications.
Ainsi détaché malgré lui de la Russie, d'Antraigues perdit aussi le dernier lien qui le rattachait à l'Espagne. Il se vit supprimer (janvier 1807) la pension dont il jouissait à Madrid depuis 1793, et probablement avec elle disparurent pour lui les bénéfices de sa naturalisation espagnole. Il n'avait plus qu'à se vouer exclusivement au service anglais, et c'est ce qu'il fit pendant les cinq années qui lui restaient à vivre.
Outre ses consultations sur les affaires do France, dont nous reparlerons, outre ses articles dans le Courr'ier cV Angleterre^ journal pour lequel il était l'intermédiaire des subventions ministérielles, on trouve dans ses papiers un exposé des mesures à prendre contre l'éventualité d'une expédition franco-russe en Inde, des lettres sur l'opportunité d'une occupation par les Anglais de Candie et de l'Archipel (1). Mais l'Espagne atti-
(1) Ces pièces paraissent l'œuvre d'un de ses correspondants anglais, Leckie. (A. F., France, vol. 039.)
rait surtout sa pensée; il se souvenait des espérances qu'il avait fondées sur l'enthousiasme religieux des Espagnols en face de la France révolutionnaire; il les voyait s'accomplir contre la France impériale, et il essayait d'associer à cette cause populaire la cause des rois de l'Europe et en particulier celle des Bourbons. Nous verrons plus loin comment il chercha à y intéresser le duc d'Orléans. Demeuré, quoi qu'il en dît, royaliste et Français, il censurait tout bas, selon une vieille habitude, les maîtres qu'il avait osé se donner, et il appelait la politique anglaise « un tissu d'insolences et de violences pires que celles du Corse (1) ». Il suffisait qu'il pût arriver au seuil des ministres pour devenir la Providence de ceux qui ne parvenaient pas à dépasser l'antichambre. 11 était le protecteur de ses compatriotes, les uns implorant sarecommandation pour leurs élucubrations politiques, les autres, plus nombreux, le priant de faire passer leurs demandes de secours. Disgracié même par les rois sans couronne, il gardait sa clientèle dans le menu peuple des émigrés irréconciliables.
(1) D'Antraigues à Marie-Caroline, 11 décembre 1810. (A. F. , France, vol. tioo, f. 34.)
A peine arrivé en Angleterre, d'Antraigues se mit en rapport avec les princes français qu'il y trouvait établis. Sa situation vis-à-vis de Louis XVIII ne lui était point un titre à leur défaveur, au contraire. Il n'était pas à Londres depuis une semaine, que son vieil ami Yaudreuil le conduisait chez lecomte d'Artois. Le duc d'Orléans vint le voir, et le pria de transmettre en Russie son désir ardent de servir n'importe où la coalition européenne. II souhaitait rejoindre l'armée suédoise, ou préférablement celle de Beningsen, oumieux encore être envoyé en Dalmatie, et avec un corps russe flanqué de Monténégrins et d'Albanais, tenter quehjue coup hardi en Italie : « Ce n'est point en prince, disait-il, qu'il faut m'envisager, mais en militaire qui aime passionnément son métier, et qui veut s'y faire une réputation (1). » D'Antraigues savourait presque comme des hommages personnels de telles propositions, auxquelles la paix continentale ne permit pas de donner suite.
Il avait oublié depuis longtemps ses diatribes contre Philippe-Égalité, et se disant qu'il ne fallait qu'un homme pour donner une àme à la résistance des Espagnols, il
(1) D'Antraigues au général de Budberg, 14 octobre 18UG (A. P.).
croyait avoir trouvé cet homme dans le duc d'Orléans. De Palerme, où il était venu épouser sa cousine Marie- Amélie, ce prince vint à deux reprises en Espagne, et s'y heurta à l'indifférence des Cortès et au mauvais vouloir de l'Angleterre. Grâce àlui du moins, d'Antraigues se réconcilia de loin avec la reine Marie-Caroline, s'ingéra dans les affaires de Sicile (1), et d'autrepart se fitl'intermédiaire officieux du duc auprès des ministres anglais. Les lettres qu'il reçut alors de lui, publiées inopinément en 1841, ont pu sur le trône constitutionnel de France embarrasser leurdestinataire; il ne les acependantjamais désavouées.
Lorsque Canning arriva au ministère des Affaires étrangères, d'Antraigues devint son correspondant attitré pour les affaires de France ; il partageait cet emplo^ avec un autre exilé, Henri Larivière, qui jadis avait juré comme lui haine aux rois et glorifié \Q,Co?ilrat social k la tribune. Un de ses mémoires sur l'état de la France, le premier sans doute en date (octobre 1806), est particulièrement curieux. Il est d'une époque on l'auteur se vantait d'avoir la confiance entière do Canning, à ce point que chaque matin il allait causer avec lui en tôte-à-tête. Dans cette œuvre, destinée à établir sa ré-
(1) Mémoire sur les affaires de Sicile, H août 1810. (R. 0., France, vol. 80.) Il écrit au sous-secrétaire d'Etat Smith le 5 octobre 1811 : « Je vous ai confié il y a plusieurs mois des lettres de la reine de Sicile; je n'ai pas eu une seule instruction sur le conseil qu'elle me demandait et sur ceux à lui donner... J'ai cessé cette correspondance depuis huit mois avec M. le duc d'Orléans, et avec la reine, je l'ai rendue peu à peu inutile, avec respect, mais en lui en faisant sentir l'inutilité par l'insignifiance de mes réponses. » [Ici., vol. 88.)
putation sur ce nouveau théâtre, d'Antraigues reproduisait les vues etles arguments développés deux ans auparavant à Pétersbourg et à Vienne, et posait avec une clairvoyance divinatoire les bases nécessaires d'une restauration royale. Il n'en était plus à dire :Pointd'accommodement, etregardaitau contraire l'accommodement comme nécessaireavec ceux qu'il jugeaitlesplus coupables :les régicides et les acquéreurs de biens nationaux. Il ne croyait plus d'autre part que l'Europe pût venir à bout de la France par les armes; la France seule devait se délivrer de son tyran, et ressaisir, à l'abri d'un pacte social nouveau, le cours de ses traditions nationales (1).
D'Antraigues avait rencontré à Londres, outre ses vieux amis d'émigration, des hommes qu'il avait jadis haïs et qui se désespéraient comme lui de n'avoir pas occupé ou gardé le premier rang, le vainqueur de Jemmapes et le vaincudeQiiiberon, Dumouriez et Puisaye. Il obtint par le premier accès dans les bureaux de la guerre, le prôna en revanche auprès de Canning et de Budberg, et s'entendit proclamer par lui le seul homme capable de sauver l'Europe (2).
Puisaye était, comme d'Antraigues, un aventurier do haute mine et de fier langage, saturéde mécomptes, rempli néanmoins d'illusions, osant dire encore en 1807 qu'il disposait de deux cent mille hommes en Bretagne. Il aspirait à la direction exclusive du parti royaliste; ses ambitions, ses ressentiments, jusqu'à ses vanteries, le
(1) V. la Bibliographie, l, 40.
(2) FAUCHE-BouEr,, Mémoires, t. III, p. 372.
3fU CHAPITRE HUITIEME
rapprochaient au moins pour un moment de l'ancien conspirateur de Venise. 11 se plut à oublier comment le nouveau venu l'avait desservi auprès de Louis XVIII et de d'Avaray,etillui écrivait le 7 mars 1808 ces lignes que le destinataire eût pu lui renvoyer signées de sa main pour toute réponse : « Je crois bien fermement que la dernière heure de l'Europe a sonné, que l'Amérique héritera de ses dépouilles, et que le temps approche oii les curieux du Nouveau-Monde viendront chercher les débris de l'industrie et des arts sur les ruines de nos capitales, comme nous avons été les chercher sur celles d'Athènes et d'Alexandrie. Ce temps, ni vous ni moi nous ne le verrons, mais vous savez aussi bien que moi que c'est le cercle tracé à la grande fourmilière que nous avons l'impertinence d'appeler le monde. Tout mon chagrin est d'avoir été condamné à une longue vie dans un siècle oii je n'ai eu à voir que de petites choses et de petits esprits. Vous m'avez en quelque façon réconcilié avec mon espèce, mais je vous ai rendu justice, car je n'ai cessé de vous considérer comme un étranger chez des sauvages (1)... »
Fuir les sauvages d'Europe,aller rétablir leur fortune chez les sauvages d'Amérique, fut en effet un projet agité entre eux vers la fin de 1807. Il s'agissait de demander des terres au prince héréditaire de Portugal réfugié au Brésil, le seul qui, sur tout le continent européen, n'eût pas alors fléchi devant Napoléon. Puisaye
(1) Puisaye à d'Aatraigues, 7 mars 1808. (A. F., France, vol. 641 f. 239.)
PUISAYE. LES BOURBONS (1807-1811) 36b
les eût mises en culture, d'Antraigues fût resté à Londres comme représentant de l'entreprise, et l'un et l'autre devaient ainsi transférer leurs titres et leurs noms à des domaines créés par eux. Encore un rêve évanoui aussitôt que conçu, et qui céda la place au désir invincible de poursuivre les vieilles chimères, de satisfaire les vieilles rancunes.
Louis XVIII, victime, comme son serviteur disgracié, de la paix deTilsitt, venait de quitter Mittau, et se préparait à rejoindre ses derniers fidèles sur le sol anglais. Parmi ceux-ci était Fauche-Borel, qui, à défaut d'autre projet raisonnable, conçut celui de réconcilier le roi et le « traître » de Milan (1). Vivement sollicité par lui d'abjurer ses ressentiments, d'Antraigues remit sous les yeux de Fauche les pièces qui constataient sa disgrâce, parla de sa dignité blessée avec la colère du premier jour, et laissa cependant échapper cette parole: «Il est roi de France; fût-il unebuse, je le servirai.» Le bon Fauche se retira, tout joyeux de la conversion qu'il croyait avoir opérée. Dans sa satisfaction, il envoya au rebelle pénitent une magnifique boîte en or ornée du portrait de Louis XVI. La boîte fut acceptée, mais le donataire n'en consulta pas moins exclusivement Puisaye, lorsqu'il s'agit de parler du roi aux ministres anglais. L'un et l'autre insinuèrent à Ganning qu'il fallait réléguer Louis XVIÏI, comme jadis le comte d'Artois,
(1) Fauche-Bohel, Mé>noires,[. III, pp. 255-257,330-334, 405-408. Cf. Record Office, France, vol. 79, où se trouvent plusieurs lettres de Fauciie, une en particulier du 12 décembre 1809 au ministre des affaires étrangères, qui est une dénonciation formelle contre d'Antraigues.
en Ecosse, dans le palais délaissé des Stuarts. Royalistes et ennemis du roi, tout leur jeu consistait à vouloir diriger, sans son chef naturel et légitime, un parti à qui les forces, les ressources, l'avenir semblaient manquer désormais.
Alopéus était alors le principal représentant de la Russie à Londres. Par lui d'Antraigues fit passer à Pétersbourg une relation de l'arrivée de Louis XVIII en Angleterre. Selon lui, — et il invoquait l'autorité de son oncle Saint-Priest, un autre disgracié réfugié à Stockholm, — ce prince avait cédé aux sollicitations de d'Avaray, trompé lui-môme par des correspondants Imaginatifs tels que Fauche-Borel et Danican; ceux-ci avaient cru pressentir quelque entreprise du cabinet britannique sur le sol français, et le roi accourait pour empêcher que Puisaye, son sujet et son intraitable ennemi, ne fùtcJiargéde la conduite de l'affaire. Ce que d'Antraigues disait à demi voix en Russie, il le publiait dans un article (non signé) du Courrier d'Angleterre, faisant bien ressortir l'impopularité de la cause royale parmi les Anglais, la nécessité pour le ministère de tenir Louis XVIII absolument à l'écart. On en veut surtout, disait-il, à M. d'Avaray, qu'on croit avoir entraîné le roi ici sans conseil ni sans en avoir prévenu, et aussi à cause de sa pétulance et de sa nullité. Mais à dire vrai, ajoutait-il, on s'exagère ce que c'est que cet homme; sans doute il conduit le roi, mais il n'a ni ta-
(1) Cet article est annexe à une dépêche d'AIopéua à Roumianzov, 21 nov. 1807 (A. P.).
leiils, ni vues, ni moyens, ni connaissances, et avec des ministres anglais, en deux minutes il serait aux abois, n'osant ni ne pouvant articuler une parole (1).
C'était parler en familier dévoué du Foreign Office. Puis quand Fauche le somma de faire honneur à ses promesses et de seconder l'établissement près de Londres de leur ancien maître, il répondit avec désinvolture : « Tout cela ne me regarde pas... Je suis Russe, je vivrai et mourrai fidèle sujet de l'empereur de Russie. »
Malgré cette qualité, qu'il allait d'ailleurs bientôt perdre, d'Antraigues eût voulu supplanter Fauche dans la correspondance avec les royalistes français : ambition étrange, si l'on pense à l'état de nullité oi^i étaient tombés les partisans des Bourbons en 1808, et à ce fait caractéristique que Perlet, leur homme de confiance à Paris, était soudoyé par la police impériale. Du moins d'Antraigues se défîait-il avec raison d'agents suspects par leur avidité ainsi que par l'étalage de leur zèle. Toujours d'accord avec Puisaye, il poursuivit en Fauche- Borel leur dupe, et aussi l'instrument trop docile du cabinet royal. N'ayant pu le décider à passer en Amérique, il réussit à le faire éloigner de Londres et reléguer à Oxford, et Fauche, après avoir dénoncé en vain son implacable adversaire, en était encore réduit, au moment delà mort du comte, en 1812, à faire connaître au public, dans une brochure, les persécutions subies parluiadelapart deMM. d'Antraigues et dePuisaye (2) ».
(1) Fauche-Bohel, Mémoires, t. ill, p. 412.
(2) Fauche-Borel, Mémoires, t.l\, pp. 26, 39, 41, 55, 138.
Après Fauche, ce fut le tour de d'Avaray. Les deux amis (on serait tenté de dire les deux compères) ne reculaient pas, pour atteindre le tout-puissant favori, devant la pensée de blesser par-dessus sa tête celui qu'ils appelaient toujours leur légitime souverain. D'Antraigues promit à Puisaye. qui allait publier le sixième volume de ses Mémoires, des pièces destinées à ruiner sans faute, affirmait-il, le crédit et l'honneur de d'Avaray; et il se mit à l'œuvre, fouillant dans ses dossiers, relisant de |Vieilles lettres pour en extraire quelques lignes compromettantes (1). Ce qu'il découvrit était en somme assez insignifiant, et encore, en le confiant à son complice, redoutait-il avec raison le reproche d'abus de confiance; il en vint à protester contre l'usage que Puisaye voulait faire de telle ou telle pièce chiffrée, et à en réserver après coup l'interprétation; il l'accusa de changer «des conversations en dépositions de justice ».
(1) Voici la liste, dressée par lui-même {A.F., France, vol. 630, f. 84), des pièces qu'il avait recueillies et dont la plupart se retrouvent dans ses papiers :
Lettre de d'Avaray pour chasser d'Havre et me mettre à sa place.
Lettre de Flachslanden qui m'apprend que l'imprudence d'Avaray a perdu M"« de Tourzel.
Lettre de Las Casas sur les intrigues.
Id. de d'Avaray pour perdre Puisaye.
Flachslanden sur Gamon et intrigues.
Id. sur l'offre de l'argent de ma femme.
Avaray sur son frère.
Id. brouillerie.
Id. Éloge La Vauguyon.
Contre la cour de Vienne et M. de Noailles.
Id. Crussol.
Flachslanden sur la nécessité de tout dire contre d'Avaray.
Disgrâce de d'Antraigues.
Flachslanden pour négocier Gamon.
Aussi se brouillèrent-ils avant la fin de la campagne, qui avorta piteusement.
Une enquête fut ordonnée par Louis XVIII ; la principale pièce produite par d'Antraigues fut déclarée apocryphe : d'Avaray, proclamé innocent des accusations lancées contre lui, fut autorisé à porter le titre de duc, dont il était revêtu depuis neuf ans. D'Antraigucs usa de représailles à huis-clos, en écrivant en tête des conclusions de l'enquête ces lignes, qui attestaient la puérilité de ses attaques comme celles des moyens de la défense : « On voyait l'ombre d'un cocher En frotter l'ombre d'un carrosse. C'estun chef-d'œuvre de bêtise. i> Puis il ne cessa plus de répandre dans sa conversation et sa correspondance son fiel inépuisable sur celui qu'il appelait « Apis, Midas, Vitellius. — Qu'eùt-il donc fait sur le trône, s'il agit ainsi en Angleterre à Hartwell, et envers une vingtaine de sujets qui composent son peuple ?... Comme il peuplerait la Bastille et fertiliserait les échafauds !... Si haïr est le chemin du trône, il est sur la grande route... Jepréférerais être victime de Bonaparte que sujet de d'Avaray et de Blacas (i) ... ».
11 affirmait avoir entre les mains des lettres dévoilant des trames abominables : « C'est avec ces armes, disait-il, que j'attaquerai le roi corps à corps quand le moment en sera venu (2). » Dès 1809 ilavait remis sur le métier le mémoire qui devait faire valoir, avec ses
(1) GuiLHEUMY, Papiers d'un émigré, pp. 208-210.
(2) Bertrand de Moleviile au comte de la Châtre, 2o juillet 1812 (G.
propres mérites, l'ingratitude du maître. L'ouvrage, extrait des papiers de Malesherbes, devait avoir six cents pages, et former son testament politique; mais, s'il a été imprimé, il n'a jamais paru.
Puisaye avait été rayé de la liste des lieutenants généraux au service royal, et Louis XVIII, ne pouvant atteindre autrement son complice, écrivit au comte de la Châtre, son agent près du cabinet anglais : « Ne manquez pas surtout d'informer le ministre (le marquis de Wellesley) du rôle que M. d'Antraigues a joué dans cette affaire, afin qu'il puisse juger delà confiance que mérite un pareil homme (i). »
L'avis fut écouté. Comme Panincen Russie, Canning resta jusqu'à la fin pour l'émigré français un protecteur bienveillant ; mais Wellesley, qui deux mois aupara vaut avait consenti à le recevoir, lui ferma désormais sa porte, et éluda toutes les demandes d'audience. S'il eût pu, il eût supprimé sa pension. Tout au plus tolérat-il une correspondance intermittente entre lui et le sous-secrétaire d'état Smith. Ce qui en subsiste prouve l'empressement obstiné de l'officieux éconduit à offrir des avis qu'on dédaignait et des moyens d'informations dont on profitait sans en savoir gré à leurauteur. D'Antraigues essaya de se mêler des affaires de Sicile, tantôt dissertant sur l'administration de ce pays, tantôt communiquant des lettres de Marie-Caroline. A cet
(1) Lettre du 1" mars 1809 citOe par E. Daudet, les Bourbons et la Rmsie,^. 327. — Toute cette affaire a été parfaitement élucidée dans une étude de M. de Gonlades, composée .d'après les document» originaux. (Correspondant du 10 octobre 1883.)
égard il se recommandait du duc d'Orléans ; au sujet des affaires de Russie, il se recommandait d'Armfelt.
Celui-ci, devenu Russe après l'annexion de la Finlande, détaché d'ailleurs delà Suède depuis l'arrivée de Bernadotte, se livrait dans le tête-à-tête épistolaire à des opérations de diplomatie interlope ; il rêvait un retour des Wasa au trône par la proclamation du fils de Gustave IV. A Pétersbourg, il voulait trouver dans l'alliance française la cause déterminante d'une prochaine révolution de palais. Il est singulier que la Russie, le pays du monde où les idées d'autorité et de conservation sociale sont aujourd'hui le moins contestées, ait été, au siècle dernier, sous Napoléon comme sous Louis XV, celui qui se prêtait davantage, dans la pensée des étrangers, à des complots aristocratiques ou princiers, cause immédiate de grands changements politiques.
Armfelt était, en somme, un intrigant besogneux, sans scrupules, qui cherchait à extorquer quelques centaines de livres paran à l'Angleterre sous prétexte de lui être utile (1). D'Antraigues, dans sa haine contre le chancelier russe, oubliait qu'il avait été le confident de Gzartoryski; il accueillait les on-dit suspects et les con-
(1) « Sans le secours pécuniaire que votre zèle amical m'a procuré, je serais à l'heure qu'il est pourri ainsi que les miens dans la misère. » (Armfelt à d'Antraigues, 13 mars 1810. — B. D.)
On peut reconstituer cette correspondance d'Armfelt et de d'Antraif?ues en joignant aux lettres qui sont à nos Archives des affaires étrangères {France, vol. 630,1 celles des 7 et 26 novembre 1810 (R. 0., Russie, vol. 7o, et Vienne, vol. 80) et du 2 septembre IBM (id., France vol. 88).
jecLures malveillantes d'Armfelt, avec le double espoir de servir ses propres rancunes et défaire valoir son importance. Il présentait Roumianzov comme le plus grand obstacle à une politique meilleure; ainsi avait-il fait quelques années auparavant pour Budberg et pour Kazoumovsky. Les marques d'intérêt qu'il continuait à recevoir de Canning restaient sans effet. Ses communications de pièces au Foreign Office étaient accueillies, ses demandes d'instructions ne reçurent jamais de réponse. Sur l'une de ses lettres, on lit encore ces mots écrits au crayon de la main de Wellesley : None to be given .
l'assassinat (1812)
Pendant les dernières années de sa vie, à côté de ce groupe minuscule d'émigrés irréconciliables qui s'était concentré à Londres, d'Antraigues avait fini par devenir un isolé. Son caractère, son mariage, sa disgrâce en Russie, tout avait successivement contribué depuis son exil à faire le vide autour de lui. A moitié brouillé avec Puisaye, en guerre ouverte avec la petite cour d'Hartwell, d'où la mort venait cependant de faire disparaître d'Avaray, il en était venu, par amour-propre, à se faire un mérite de l'éloignement qu'il inspirait, et il ren-
dait inaccessibles son logement de Londres, son cottage de Barnes Terrace, ne voulant rien voir des émigrés, rien entendre.
Retrouvait-il du moins dans ses souvenirs, en parcourant le passé ou en errant au loin, quelque compensation à ses amertumes ? Sa mère était morte. La belle Henriette, vieillie et enlaidie, avait épousé un garde champêtre qui la battait, et ne rouvrait plus le coffret où elle avait enfermé les lettres de son seigneur jadis bien-aimé. Gamon , qui se reposait sur un siège de magistrat des orages révolutionnaires, avait félicité officiellement Napoléon sur ses victoires. Le cardinal Maury, i'ami et l'amie de Prtr/*, convertis à leur tour par le succès, faisaient partie de l'entourage impérial. En Allemagne, Jean de Millier avait ouvertement trahi sa cause, et venait de mourir conseiller de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. Les souverains que d'Antraigues avait servis, comme les individus qu'il avait aimés, semblaient renier ses idées et accuser sa conduite. L'Autriche livrait à Napoléon une de ses archiduchesses ; la Prusse était abattue aux pieds du redoutable « Scipion » dénoncé par le faux Polybe, et a Arsace » aspiraità partager avec lui l'empire du monde. La Suède adoptait pour son futur souverain le général qui l'avait arrêté, lui, d'Antraigues, à Trieste, au nom de la république.
Ainsi déçu dans ses espérances politiques, le mari de la Saint-Huberty l'était encore dans ses affections privées. Sa femme, vieillie et aigrie, ne se résignait pas à
n'être plus, môme clans le monde, une artiste célèbre, et les caprices de son humeur retombaient sur l'homme qui n'avait pas réussi à lui donner, hors du théâtre, de l'importance et de la considération. On la disait avare, quoique sa fortune personnelle, jointe à la pension du gouvernement anglais, assurât au ménage une certaine aisance. Leur fils touchait à sa vingtième année ; il échappait à ses parents sous je ne sais quelles influences, et au moment de leur mort n'habitait plus avec eux. D'Antraigues nous a révélé ses tristesses intimes par un fragment de « Confessions » trouvé dans ses papiers, et écrit le l^"" janvier de cette année 1812, qui devait être la dernière de sa vie. Nous citons seulement les principaux passages de ce soliloque incohérent et désespéré, page vivante et plus honorable à la mémoire de son auteur que tant de pages de polémiques stériles mortes et oubliées avant lui :
« Je commence cette année en versant des pleurs. C'est ainsi à peu près que je les ai toutes finies depuis 1790 (29 décembre)... Je suis mené et ne peux pas résister aux persécutions... Je ne puis croire que je voie 1813 sans me séparer de ma femme, à moins que Dieu ne daigne m'accorder la grâce de mourir ou me donne une patience surnaturelle. Le ton qu'elle a pris depuis six mois est si rude, si violent, si injurieux, que, si j'ai fait une grande faute en l'épousant sans la permission de ma sainte mère, j'en suis cruellement châtié. Elle a de grandes qualités très belles, très rares, mais son caractère est insupportable, et me rend la vie bien amère.
et mon intérieur plus cruel que le tombeau, où on me laissera au moins en paix. Je prévois le retour de mon fils et ami Jules avec effroi. Il sera une nouvelle cause de malheur pour lui et moi, par la tyrannie qu'elle prétendra exercer sur lui comme s'il avait six ans... Je me borne à demander à Dieu la résignation, la force, les ressources, la grâce d'être bon catholique, celle de protéger mon fils, de conserver ma femme et de mourir sans souffrir, mais en ayant le temps de me préparer. Je le supplie de ne pas me réduire à la misère et de me conserver ce qu'il m'a accordé et que j'ai bien gagné près de ces misérables rois que j'ai dû servir et que j'ai eu le malheur de servir (l).-- »
Le lendemain du jour où il avait ainsi exhalé secrètement ses plaintes, il recherchait dans ses papiers les lettres de sa mère; il relisait, toujours en pleurant, la dernière reçue, puis les jours suivants à son réveil il les repassait une à une, poursuivant ainsi un examen de conscience suprême avec ce guide vénéré et jadis si souvent méconnu (2).
Lorsqu'il recommençait ainsi à vivre solitairement de la vie du cœur, d'Antraigues pouvait, comme écrivain politique, croire de nouveau à l'avenir. Au commencement de 1812, personne ne doutait plus de la rupture prochaine entre la Russie et la France. L'empereur Alexandre était ramené peu à peu, par l'ambition exclu-
(1) De GoxcouRT, la Saint-Huherly, pp. 243-247.
(2) Note de sa main en tête du recueil des lettres de M'"^ d'Antraigues mère (B. D.).
:i76 CEIAPITRE HUITIKME
sive et toujours offensive de Napoléon, vers les senti- MUMiLs el vers la politique du commencement de son règne. Armfelt faisait pressentir à son ami le moment où leurs illusions obstinées se changeraient en espérances certaines. Vers la fin de 1811, d'Antraigues reçut de lui l'annonce d'une rentrée en grâce probable auprès d'Alexandre. A défaut du maître, qui n'avait pas encore parlé, Panine lui faisait proposer une correspondance indirecte, dont Armfelt serait l'intermédiaire. Rostoptcliine se souvenait hautement de lui, et se promettait, s'il revenait au pouvoir, de l'employer.
Ces belles assurances prirent corps en juin 1812, au moment oij la grande armée française pénétrait en Russie, Personne alors n'était inutile pour combattre Napoléon, xllexandre, sur une insinuation faite en temps opportun par Armfelt, parla avec éloges et regrets de son ancien correspondant, et s'engagea à réclamer de nouveau ses services, dès que Roumianzov aurait quitté le ministère desaffaires étrangères. On recommandait à d'Antraigues de ne point prendre les devants, mais on offrait un but immédiat à son activité : Réunissez toutes vos idées, lui disait Armfelt, pour le plan d'un traité de commerce entre la Russie et l'Angleterre. On vous enverra à cet effet un bon Russe, bien décoré, que vous dirigerez (1).
Le bruit de cette nouvelle situation fut-il pour quelque chose dans les causes de l'attentat auquel d'Antraigues allait succomber? il est impossible de l'affirmer ;
(1) Annfelt à d'Antraigues, 1" juin 1812. (A. F.) Cette lettre n'est qu'une copio delà main de d'Antraigues.
toiijours est-il que durant l'été de 1812, malgré ce retour apparent de la fortune, il était obsédé par de tristes pensées, et de nnênrie qu'il se sentait opprimé, espionné sous son toit, il croyait deviner autour de lui d'invisibles et redoutables ennemis. Déjà, depuis plusieurs années, il avait été la victime d'accidents propres à lui faire supposer un système assidu de malveillance active organisé autour de sa personne. En juillet 1807, des voleurs avaient été surpris dans sa maison et mis en fuite au moment où ils allaient piller son cabinet. Un peu plus fard, le feu prit, on ne sait comment, aux alentours de ce môme cabinet, et un ami, le journaliste Peltier, se trouva beureusement là pour aider à sauver les papiers les plus précieux. D'Antraigues en vint à supposer un attentat prémédité contre sa personne, parce que son domestique, on oubliant d'abaisser le marcbepied de sa voiture, lui avait fait faire une chute qui l'avait blessé (1). Jusque dans les temps lointains de sa jeunesse, il pouvait retrouver de lugubres avertissements pour ses vieux jours. Un sorcier lui avait dit en Egypte : « Dans ce monde tu seras infâme, tes femmes le seront infidèles et tes bâtards t'assassineront. » Peu considéré, traité avec dureté par l'épouse qu'il s'était choisie, allait-il voir la prophétie s'accomplir jusqu'au bout ?
Il lui échappa de dire plusieurs fois qu'il pressentait quelque grand malheur dans sa maison. Ce malheur
(1) (B. M.) Papiers Puisaye, vol. LXXXVIII, tï. 9. et 42. — Fauche- BoiiEL, Mémoires, I. IV, p. 95.
arriva le 22 juillet 1812. Napoléon venait de tenir à Dresde sa cour plénière de rois ; il entrait en Russie pour achever la conquête de l'Europe et y trouver l'écueil de sa prodigieuse fortune. D'Antraigues avait gémi sans scrupules sur nos victoires: il ne vit pas du moins les flammes du Kremlin, et n'eut pas à se réjouir de nos désastres. Il allait partir pour Londres \ il descendait son escalier à la suite de sa femme déjà montée en voiture, quand un domestique italien nommé Lorenzo, congédié de la veille, surgit à quelques pas de lui et lui tira un coupde pistolet qui lui effleura les cheveux; puis, courant à travers la fumée jusqu'à la chambre du comte, il détacha d'une panoplie un poignard, revint à son maître, qu'il frappa audessus du cœur ; il se jeta ensuite sur M""^ d'Antraigues qui rentrait au bruit de la détonation, et lui enfonça son poignard dans le sein. Elle tomba à ses pieds et expira presque aussitôt. D'Antraigues, après avoir fait quelques pas dans la rue, remonta en chancelant et en perdant tout son sang jusqu'à sa chambre; il tomba la face la première sur son lit, où il vécut encore une vingtaine de minutes. Le cocher, qui s'était précipité de son siège à la poursuite de l'assassin, le trouva étendu aux pieds de sa principale victime, la tête fracassée d'un coup de pistolet (1).
Ce crime mystérieux, inattendu, mit un instant en émoi le monde politique à Londres. Une enquête judi-
(1) Récit de l'abbé Péricaud (Arrh. Nul., F^ 6455). Cf. In Moniteur de 1812, fol. 855, 870, 897, et l'Annual Régis 1er {voL LIV, pp. 94-95).
ciaire, où comparut le cocher, unique témoin, aboutit à déclarer constant le double assassinat et le suicide de l'assassin. Le gouvernement fit mettre provisoirement le séquestre sur les nombreux papiers entassés dans la maison mortuaire; il est permis de croire que Louis XVIII, prévenu par Bertrand do Moleville, n'avait pas été étrangère cette mesure.
Plusieurs se demandèrent quelle avait été la cause première de cet attentat. Était-elle politique, était-elle simplement domestique? Quelques-uns soupçonnèrent les ministres anglais d'avoir fait disparaître un homme dont ils craignaient je ne sais quelles révélations compromettantes ; il suffit de mentionner, sans la discuter, cette imputation sans preuves et sans vraisemblance. D'autres firent remarquer que Lorenzo, déserteur de l'armée française en Espagne, pouvait bien être un affidé de la police impériale. Jules d'Antraigues n'a jamais cessé d'accuser Napoléon du meurtre de son père, mais le sentiment filial parlait plus haut en lui qu'une conviction raisonnée. Tout au plus aurait-il pu dire que l'empereur savait son vieil ennemi prêt à reprendre contre lui pour le compte des Russes ses armes favorites, et qu'il avait voulu mettre ce revenant importun dans l'impossibilité de nuire. Mais à supposer Wellesley ou Napoléon derrière l'assassin, comment expliquer le suicide de l'homme qui leur aurait servi d'instrument ?
Une autre supposition plus plausible se fit jour. Lorenzo était simplement chargé de tenir l'emploi que d'Antraigues lui-même avait autrefois tenu à Vienne
et à Dresde au profit de la Russie, c'est-à-dire de soustraire dans les dossiers de son maître et de communiquer à la police française, à charge de restitution, certains papiers. Un émigré, qui se tua quelques années après, était son intermédiaire auprès de Fouclié. D'Antraigues ayant un jour cherché inutilement les pièces absentes, Lorenzo se crut découvert et pensa prévenir le scandale par un crime qui l'épouvanta une fois commis, et lui fit se donner la mort. A l'appui de ces dires, on affirmait l'avoir vu recevoir, l'avant-veille du 22 juillet, une lettre qu'il avait aussitôt brûlée avec des signes d'agitatiou et de trouble (1). Mais que contenait cette lettre? On n'en savait et on n'en saura jamais davantage.
Ceux qui mettaient la politique hors de cause s'en tenaient à une conjecture aussi probable, et assurément plus vraisemblable. D'Antraigues était tombé sous le coup d'une vengeance particulière, comme deux mois auparavant le ministre Perceval à la porte de la Chambre des Communes. Lorenzo n'avait passé que trois mois au service de ses futures victimes. C'était une tète à moitié dérangée, et le fils de la maison avait écrit pour qu'on s'en défiât. Il avait paru exaspéré par l'extrême parcimonie de sa maîtresse ; quinze jours avant d'être congédié, il avait alarmé tout le monde par un coup de pistolet tiré au hasard, après avoir visé la place où son maître s'asseyait d'ordinaire pour travailler. 11 était donc plus simple (je ne dis pas plus sûr) de voir
(J) Morninrj Chronicle, 28 juillet 1812.
dans l'assassinat du couple d'Antraigues l'effet de la vengeance d'un Italien exalté, d'un domestique chassé, puis affolé au spectacle de cette vengeance si horriblement satisfaite. Les mystères d'une politique sans scrupules n'ont été pour rien dans ce dénouement vulgairement tragique, terminant deux vies jouées plutôt qu'écoulées devant le public des théâtres et des cours.
D'Antraigues ne fut guère regretté, même de ses derniers amis. Bertrand de Moleville était brouillé avec lui, et accusa « l'infamie » delà conduite : Puisaye parla de ses méfaits et de leur sanglante expiation (1). Seuls peut-être, le duc et la duchesse d'Orléans, qui pouvaient espérer de lui quelques services, manifestèrent leurs sympathies. En France, Champagny voulut connaître avec quelques détails la fin de son ancien ami, et l'abbé Péricaud lui envoya une relation du meurtre qui demeure, sur cette étrange affaire, le principal document à consulter.
Quel qu'ait été le mobile du crime, d'Antraigues avait disparu dans une embûche homicide, expiation mystérieuse de celles qu'il dressait depuis dix ans dans la presse à la puissance française et à la gloire de Napoléon. Il avait combattu par la plume, un peu comme ces guérillas quidéfendaient alors l'Espagne, se gardant bien d'attaquer en face, s'embusquant à l'écart, et tirant sur leur ennemi à couvert. L'Espagnol tombé au coin d'un bois ou dans le fossé de la route pouvait du
(1) Cl Their end lias atoned for llicir uumerous mischiefs. » (Puisaye à R. A. Davenport, 7 septembre 1812.— G. P.)
moins croire que sa mort ne serait pas inutile à l'indépendance de son pays. D'Antraigues, conseiller des Bourbons exilés, puis condottiere politique au service de l'ancien régime européen, était-il en droit de se rendre le même témoignage? « J'ai intrigué de toutes mes forces, de tous mes moyens, a-t-il écrit un jour à l'empereur Paul ; je n'ai perdu ni une occasion, ni un instant (1). »
Intrigant donc, et on sait qu'à la racine de toute intrigue il y a beaucoup de vanité et d'égoïsme, il oublia volontairement que beaucoup de ses compagnons défendaient au prix de leur sang la cause des rois ; il préféra devenir parmi eux le type par excellence du politicien, c'est-à-dire de ces hommes qui vivent des ambitions et des malheurs d'autrui, et qui les exploitent d'autant mieux qu'ils spéculent, au gré de leurs intérêts ou de leur imagination, sur de folles chimères ou de vaines espérances. 11 se montra plein de talents et de ressources, mais en même temps indiscrci, affairé, mécontent de tout, et, comme on disait de certains, « trompeur, trompé, trompette s.Néau temps des Encyclopédistes, il avait été longtemps persuadé que la plume conduisait le monde; il s'était figuré qu'en têteà-tête avec son écritoire, il pourrait à son tour <r écraser l'infâme », lutter avec succès contre la Convention et contre Bonaparte, et il dut voir, sans se résigner jamais, les Français de la génération nouvelle, avec la guillotine et le sabre, anéantir la vieille France et
(1) D'Antraigues à l'empereur Paul, 11 décembre 1797 (A. F.).
dompter la vieille Europe. Il finit, bien à contre-cœur, par donner lui-même à ce qu'il appelait sa cause son sang et sa vie. Il avait vécu d'illusions, puis uniquement de haine.
Après tant d'écrits, tant de voyages, tant de relations avec les maîtres de la politique et de la littérarature dans toute l'Europe, d'Antraigues, proscrit de France, oublié en Italie et en Allemagne, disgracié en Russie, à peine toléré en Angleterre, laissait derrière lui un orphelin qu'il avait beaucoup aimé, élevé avec une constante sollicitude, et qui demeurait chargé de protéger sa mémoire, de relever, s'il était possible, la fortune de leur nom. La vie de cet enfant, dans ses tristes vicissitudes, contient, ce semble, toute la morale pratique de la vie qu'on vient de lire. Le fils de d'Antraigues et delà Saint-Huberty se débattit jusqu'à sa mort sous le poids d'un lourd héritage; il paya cher les illusions, les contradictions, les frivolités, les aventures qui avaient composé en France et hors de France l'existence tourmentée de ses parents.
En 1812, c'était un jeune homme de vingt ans, vivant loin de la maison paternelle, et, sous des influences qui amenèrent, quelques mois après la catastrophe du
384 CHAPITRE HUmÈMK
22 juillet, son mariage avec une Irlandaise proteslanic, miss Fitz-Gérald, Après la chute de Napoléon, il écrivit à l'empereur Alexandre, dont il avait été, dont il souhaitait redevenir le sujet, mais il eut beau se réclamer des services de son père : sa supplique resta sans réponse. A la fin de 1816, il se décida à rentrer en France; il se proposait de revendiquer, par tous les moyens légaux, les biens de sa famille, et même, s'il était possible, de jouer un rcMe politique (1).
Jeune, inexpérimenté, il trouvait à Paris un roi à qui son nom rappelait les plus désagréables souvenirs. Il vint dans l'Ardèche, où il savait rencontrer encore des amitiés dévouées, et là, s'il se fit rendre par l'administration quelques biens invendus et les deux canons de parade qui gardaient jadis la porte de la Bastide, il ne put recouvrer la fortune territoriale de son père. Il perdit les procès qu'il intenta à certaines communes, et se flatta en vain de parvenir à la députation, sans oser, peut-être sans pouvoir poser sa candidature. Dès lors, comme écrasé par la fatalité qui avait faussé la destinée de son père, il traîna çà et là une vie qui ne fut qu'une longue suite d'expédients, de maladresses et d'épreuves. Les créanciers du feu comte l'attaquèrent. Dans sa famille même, on lui opposa les déchéances légales prononcées contre son père comme émigré (2). D'autres lui disputèrent, en rappelant les
(1) Dumouriez à Jules d'Aiitraigues, 21 juillet 1816. (A. F., France, vol. 632, f. 157.)
(2) C'est ce qui résulte d'une sommation à lui faite le .5 mars 1821 par sa tante M"' de Viennois, o seule héritière de dame Marie-Jeanne-
circonstances du mariage clandestin célébré en 1790, la qualité d'héritier légitime : « Déboires, traverses, obstacles à tous mes desseins, même les plus justes, écrivait-il mélancoliquement dès 1818, tout m'a été suscité par des gens puissants, implacables, qui poursuivent sur le fils leur haine contre le père (1)... »
En 1823, il alla à Naples réclamer la pension dont Marie-Caroline avait jadis gratifié son fidèle conseiller: l'ambassadeur de Louis XVIII, le duc deBlacas, vengea le duc d'Avaray et fit échouer les démarches du jeune homme. Le roi, qui jugeait sa dignité intéressée à ne pas pardonner, raya obstinément le nom du « traître » lorsqu'il le lut sur une liste de candidats au Conseil d'État ou à quelque autre place officielle.
Jules d'Antraigues eut sa part dans le milliard des émigrés, promptement engloutie, avec ce qui lui restait de fortune, dans des spéculations malheureuses. Dès 1827, le mauvais état de ses finances obligeait sa femme à une séparation de biens (2), et lui-même, l'année suivante, voyait vendre par autorité de justice son mobilier ainsi que la bibliothèque paternelle. On le trouve transportant successivement son domicile, sous le coup do je ne sais quelles nécessités, à Montgivroux près de Sézanne en Champagne, à Cachan près de Paris, à
Sophie Guignard Saint-Priest, » d'avoii- à payer dans la huitaine la somme de 2oo.l221. 15 sols 14 deniers.
(1) Lettre à Tessier (s. date) (Comm. par M. Doize).
(2) A cette date, les inscriptions hypothécaires prises contre lui au seul bureau de Largentière (Ardèche) le montrent débiteur de 372.787 fr. 35 cent., dont 70.000 à M" de Viennois, 74.000 au général de Bé- Ihisy et 185.000 au général Guyot.
Nicc^ puis de nouveau en Angleterre, et enfin à Dijon, où. s'acheva sa vie. Il est difficile de suivre çà et là les traces dérobées avec soin de cette existence qui lui était une perpétuelle humiliation, et dont il voulait faire un impénétrable mystère. Au milieu de ses épreuves, on comprend qu'il ait failli devenir fou de chagrin et de désespoir, qu'il ait cherché l'oubli dans l'ivresse, et songé au suicide : « J'ai passé, a-t-il écrit quelque part, six ans de ma vie sans môme sourire, >■>
Après 1830, il trouvait aux Tuileries un prince qui avait été l'ami de son père, et qui l'avait accueilli luimême autrefois ; il ne paraît pas cependant avoir profité du changement de règne. Il dut au contraire subir de ce côté des mécomptes pénibles pour son amourpropre; car ce furent de ses mains que sortirent, par l'entremise d'une aventurière en renom, la Contemporaine, des lettres répandues d'abord à Londres, puis publiées par la Galette de France (1), qui montraient le roi des Français, à vingt-cinq ans de distance, animé contre laFrance nouvelle de toutes les passions de l'émigration. Il aurait fait vers la même époque la connaissance du prince Louis-Napoléon; en tout cas. après la tentative de Boulogne, craignant d'être compromis dans le procès qui suivit, il repassa en Angleterre, et ne revint dans son pays qu'après la révolution de 1848. Il se lia alors à Dijon avec les notabilités bonapartistes, et s'employa, en dépit de ses souvenirs de famille, à la
(1> Nodu 18 janvier 1841.
reslauration de la dynastie napoléonienne. Il s'excusait en disant que l'avènement de Napoléon III réalisait un de ses vœux les plus cliers, l'union intime des nations anglaise et française.
Quelques légitimistes dijonnais, par égard pour son nom, peut-être aussi par sympathie pour un ennemi de la famille d'Orléans, lui servaient une petite pension. Sous lesecond empire, deuxcompatriotesde son père se trouvèrent par un singulier hasard à portée de le connaître et de compatir à son infortune; l'un, Gamon, neveu du conventionnel, était venu à Dijon comme percepteur des finances ; l'autre, Henri de Lagarde, iils d'un avocat do Privas, était rédacteur du journal de la préfecture. Ils rédigèrent une pétition à l'empereur qui fut appuyée et présentée par un Dijonnais iniluent, le maréchal Vaillant. Ils rappelaient que leur protégé, plus de soixante ans auparavant, avait imploré du premier Bonaparte la grâce de son père. Jules d'Antraigues se laissa faire, sauf à cacher ( c'était là encore une tradition de famille) à ses amis de la veille les secours qu'il réclamait de ses protecteurs du moment. Napoléon III accorda une pension de 1.200 francs sur sa cassette.
Cet héritier d'un nom célèbre, qui avait parcouru dans sa jeunesse presque toute l'Europe, et qui parlait l'italien, l'anglais et l'allemand, était doué dune intelligence vive, et des études variées l'enlevèrent par intervalles aux tracas de ses affaires et au sentiment de ses épreuves. Il inventa ou crut avoir inventé des macliines pour le
fonctionnement des moulins et la marche des navires, fort peu pratiques sans doute, en tout cas inutiles à sa fortune. Plus tard il rédigea un Dictionnaire des homophones anglais et français, œuvre bizarre, mais curieuse, où il expliquait dans l'une et l'autre langue les sens divers des mots usités des deux côtés de la Manche et d'apparence identique par leur composition, leur racine ou leur prononciation. Ce singulier ouvrage est resté manuscrit (1) .
Jules d'Antraigues passa ses derniers jours à Dijon, dans une petite maison du faubourg Saint-Pierre, voué à une solitude farouche et humiliée. Pour qu'il ouvrît sa porte, il fallait qu'il reconnût une manière de frapper dont il avait donné le secret à ses rares connaissances. Il était déjà souffrant de la maladie qui devait l'emporter, lorsque sa femme mourut ; il lui survécut quelques mois. Avec ce malheureux homme, mystérieusement baptisé aux confins de la Suisse et de l'Italie, élevé en Allemagne et en Angleterre, inscrit dans le ^e/^merusse, marié avec une Irlandaise, dont les desseins comme homme politique, comme inventeur, comme publicistc avaient piteusement avorté, qui mourut ayant mérité sous forme d'aumône le pardon des royalistes et
(1) II lui avait donné le sous-titre suivant : Préservatif contre les méprises, quiproquos, énormités et coq-à-l'àne des Anglaisen français, et des Français en anglais, résultant de l'emploi tant par les uns que par les autres d'une foule de termes communs aux deux langues, écrits ou prononcés à peu prés de même, bien que leur véritable signification soit très difTérente, — par un iroquois-canadien, — au profit comme aux dépens des races celto-saxonnes et néo-latines des deux côtés de la Manclie et de l'Atlantique.
la reconnaissance d'un Napoléon, et qu'on ensevelit sans bruit dans la fosse commune du cimetière de Dijon, s'éteignit, le 12 août 1861, le nom des Launay d'Antraigues.
BlBLIOGRAriIIE