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II

A DRESDE. GZARTORYSKl. COBENZL (1802-1804)

Au milieu (le 1801, d'Anlraig-ues fut surpris par une désagréable nouvelle : Razouuiovsky allait revenir en Autriche toujours comme ambassadeur. Ce diplomate se considérait là comm(^ dans son pays ; ses alliances de famille, ses relations desociété, ses libéralités et jusqu'à ses dettes faisaient de lui par leur importance un personnage, môme à Vienne. D'Antraigues voulut au moins tirer parti de sa déconvenue pour améliorer, par un changement de résidence, sa situation officielle.

On m'a promis, écrivait-il à Pétersbourg, que jamais je neseraisemployé sous les ordres de Razoumovsky. Que vais-je devenir? Un simple sujet russe à Vienne, en apparence protégé, et en secret tracassé et espionné. L'ambassadeur verra en moi un surveillant, un censeur, une sorte de rival honteux. Si mes rapports confirment les siens, je deviens inutile ; s'ils les contredisent, ce qui est probable, car il estx\utrichien autant que Russe, et si l'on m'écoute, il sera forcé d'agir en un sens opposé à celui de ses propres dépêches. d'Antraigues demandait en conséquence à faire partie d'une autre légation; celle de Stockholm, où était transféré Kalytchev, lui eùtparculièrement convenu (1).

{{) Mémoire sur Razoumovsky, 20 juin 1801. (A. F., Franr.e,^ vol. G34, il 235 et buiv.)

Il vit bientôt arriver Razouinovsky, sans qn'il eût été donné suite à sa requête. Sa position devenait insoutenable entre le cabinet autricbien, qui avait rompu avec lui et le traitait en espion russe, et un ministre qui voulait rester pour sa cour le canal unique des informations. Dès que Panine eut quitté les affaires (30 septembre 1801), le comte de Saurau, ambassadeur impérial, demanda officieusement l'éloignement de d'Antraigues (1). Le vice-cbancelier Kotcboubey refusa par amour-propre national, et donna pour excuse que cet éloignement paraîtrait l'effet d'une vengeance particulière de Razoumovsky. Il n'agissait pas moins dans le sens désiré parson interlocuteur; car ilobtintqu'onautoriserait le protégé de Kourakine et de Panine à s'établir à Dresde, sauf à y continuer sa correspondance, et à attendre son procbain passage en Angleterre : « Cet arrangement, écrit le 3 mars 1802 Kotcboubey à Razoumovsky. n'a pas laissé que de coûter beaucoup de peine, et je vous supplie de n'en parler à qui que ce soit, pas même à la reine de Naples. Il serait bomme à écrire Dieu sait quel conte et à gâter toute l'affaire. Je suis bien de votre avis que l'on n'a jamais poussé plus loin les mystifications (2).»

Le G mai 1802, d'Antraigues recevait, au lieu de la décoration tant de fois sollicitée et si longuement attendue, une bague en diamants, et le o juin, il prenait la route de Dresde. Marrenx-Montgaillard profita de la

(1) Saurau à Gobenzl, 10 28 no\einbre 1801 (A. V.).

(2) Wassiltchikov, lu Famille Ruzoïnnovsfcy, t. III, p. 402.

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circonstance pour accepter, sous un prétexte de famille, l'amnistie consulaire, et pour rentrer en France.

D'Antraigues demeura en Saxe de juin 1802 à juillet

Dresde était, par sa situation, à mi-chemin do Vienne et de Berlin, de Paris et de Pétershourg-, un endroit merveilleusement placé pour concentrer les informations et les nouvelles, La cour saxonne, au point de vue social, était celle de l'Europe qui rappelait le plus les idées et les usages antérieurs à 1789 ; c'était aussi, au point de vue politique, le centre cij devaient aboutir tous les fils des coalitions futures. L'électeur catholique penchait vers l'Autriche, son ministère protestant vers la Prusse. Le jeune Metternich, débutant dans la diplomatie à Dresde comme représentatitdola cour de Vienne, observait de loin Berlin et Pétersbourg, et préparait la formation d'ime ligue défensive jugée nécessaire contre la France. Napoléon à son tourreconnaîtra l'importance de cette position diplomatique, et la fera occuper par Durant, le principal auxiliaire de Talleyrand, au moment de remanier à son gré toute l'Allemagne.

A son arrivée à Dresde, d'Antraigues laissa croire à un séjour momentané, prélude de son départ pour la Russie; puis il s'installa en homme décidé ou résigné à une longue résidence (1). Il alla voir le ministre anglais, muni d'une lettre de recommandation du prince de Ligne, puis il se hasarda chez les ministres de Hanovre,

(1) La Rochefoucauld à Talleyrand, 23 juin (802.

d'Autriche, de Prusse. Depuis ses retentissantes aventures de Milan, il était nécessairement moins considéré comme serviteur de la Russie que comme ennemi du Premier Consul, et chaque diplomate mesurait ses relations avec un tel homme à l'état plus ou moins précaire des relations de son gouvernement avec le gouvernement français. Bientôt il fut tenu bon gré mal gré pour un personnage politique avec lequel il fallait compter. On se demanda s'il n'allait pas occuper la place de ministre de Russie, alors vacante; mais un général tout neuf dans la carrière diplomatique, Khanikov, y fut bientôt nommé.

D'Antraigues fût resté à côté de lui sans titre officiel, sans mission avouée, si une heureuse circonstance n'eût affermi et consacré sa nouvelle situation. Panine venait de quitter le ministère des affaires étrangères, victime de l'impératrice-mère, qui ne lui pardonnait pas d'avoir préparé indirectement la fin tragique du règne précédent. Voyageant à l'étranger, par ordre ou pour se distraire, il vint à Dresde, et il y rencontra ce correspondant de Vienne dont il avait plus d'une fois apprécié les informations pendant son passage aux affaires. Il fut séduit par sa conversation, se laissa arracher par lui des notions utiles sur la Russie et sur l'empereur, et le recommanda vivement tant au premier ministre saxon Loss qu'à son cousin Kourakine. Il était nécessaire, écrivit-il à ce dernier, de lui donner un crradeconvenable, au moins celui de conseiller d'État, et une commission qui satisfît les curieux et déroutât les malveil-

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lants (1). A ce moment même (septembre 1802), Kourakine était remplacé au ministère des affaires étrangères par Al. Woronzov; Woronzov eut pour adjoint un jeune Polonais, ami personnel de l'empereur, le prince Adam Czartoryski, et celui-ci devint peu à peu le véritable ministre dirigeant.

Czartoryski attira bientôt à lui la correspondance de d'Antraigues; en la lisant, il se prit, comme Panine, de sympathie pour son auteur, etne cessaplus delui témoigner sa confiance. Ce Français, qui avant tout haïssait Bonaparte, lui semblait bon à laisser parler, utile à faire entendre. Le ministre russe savait qu'une alliance avec la France ne pouvait se faire qu'au détriment de la Pologne; il se rappelaitla convention dulÛoctobre 1801, dirigée contre les royalistes français en même temps que contre ses compatriotes. Il était porté vers les premiers par intérêt bien entendu pour les seconds, et quiconque excitait l'empereur contre le Premier Consul lui semblaitun auxiliaire utile (2).

D'Antraigues, dans son refuge de Dresde, lui dut donc d'abord un rang dans la hiérarchie, celui de conseiller d'État (15 décembre 1802), et il essaya de justifier par une correspondance nourrie et intéressante le semblantde faveur qu'il rencontrait enfin à Pétersbourg. Khanikov,sans autorité etsans expérience, se défiait de

(1) Panine à Kourakine, 8/20 septembre 1802.

(2) GzAHTORYSKi, j1/émo(>es, t. I, pp. 286, Ml. Cf. l'opinion de l'empereur Alexandre en 1809 dans Tatischefk, Alexandre /"■■ et Napoléon I", p. 488.

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lui et lui aurait rendu à l'occasion un mauvais service, mais en somme le laissait faire. D'Antraigues étendait donc de près ou de loin ses relations à son gré. A Hanovre, il entretenait des espions autour de l'état-major de l'armée française d'occupation. A Paris, il avait retrouvé de vieilles et précieuses connaissances, dont nous apprécierons plus loin les informations. A Dresde même, àla légation de France, oii il vit passer La Rochefoucauld, Durant et de Moustier, il fut tenu régulièrement par des agents bien choisis au courant de la correspondance avec Paris et avec Vienne (1).

C'était surtout de cette dernière ville qu'il tirait les meilleurs moyens de se faire écouter à Pétersbourg, carPosuel et Jean deMuUer continuaient à lui livrer les secrets de l'ambassade française et de la chancellerie autrichienne. Par Posuel il avait connaissance non seulement des pièces échangées entre Champagny et Talleyrand, mais de celles qui allaient de Constantinople à Paris par la voie de Vienne. Il avait même réussi à saisir au passage les lettres que Laforest, ministre de France à Berlin, écrivait à Champagny, ainsi que les réponses. 11 s'était logé dans une vaste maison à deux issues, oii il était difficile, à cause du nombre des locataires, de surveiller les entrées et les sorties; deux jardins isolés servaient à ses rendez-vous avec lescour-

(1) D'Antrai^uos à Cobenzl, 20 mai et 22 septembre 1805 fA. V.) — Un certain Zabiello le mettait au courant de la correspondance que La Rochefoucauld, transféré à l'ambassade de Vienne, entretenait avec la léfiralion de Dresde.

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riers qu'il avait g-ag^nés, et dont il dépouillait les dépêches au passage. Un jour, un de ces courriers n'ayant pu par hasard faire relais à Dresde, il le rejoignit de nuit à Meissen: et après avoir passé là deux heures, il regagna son domicile le lendemain, en prenant la précaution de rentrer en ville à pied et à pas comptés, comme s'il fût revenu de quelque promenade (1).

De sa correspondance confidentielle avec la chancellerie russe, la partie originale est peu intéressante, car elle relate des commérages sans portée ou développe des plans chimériques; elle ne valait à son auteur aucune considération, et était simplement tolérée. Ce qui la rendait précieuse, c'étaient ces analyses ou extraits dérobés par avance aux archives autrichiennes ou françaises,qui en nourrissaient les meilleures pages. On pensait récompenser suffisamment d'Antraigues en accueillant des demandes d'ordre secondaire présentées par lui au nom de quelque petit souverain comme l'électeur de Salzbourg, ou de quelque ami en disgrâce comme Mouraviev, ministre de Russie à Madrid, et il en vint à se figurer à certains moments que la confiance dont il jouissait était telle qu'il devait craindre une trop grande responsabilité.

Comme il n'entrait ni dans son caractère, ni dans ses habitudes d'être la créature d'un seul homme, l'interprète d'une seule politique, il avait repris à son arrivée à Dresde, sa correspondance avec la reine des Deux- Siciles ; mais il fit servir sans scrupule celle-ci à sa cor

(1) D'Antraigues à Czartorvski, 9 février 1804. (A. F., France, vol, 633.)

rcspondance avec Pétersbourg. Cette indiscrétion finit par être connue et valut à son auteur une leçon bien méritée. D'Antraigues s'était avisé de rappeler au toutpuissant ministre Acton qu'on lui avait promis en 1794 une pension, restée impayée; il insinuait en outre qu'il possédait certaines pièces fâcheuses pour la réputation du favori et de sa souveraine, et qu'il en userait. Acton riposta en lui dénonçant ses trahisons épistolaires, et la reine, entrant à son tour dans le débat, lui adressa sur sa tentative do chantage une verte mercuriale : « Gela n'est nullement honnête ni généreux. Si vous publiez cette pièce, j'espère que vous m'en enverrez quelque édition. » Puis après une page de ce ton, elle lui faisait espérer le paiement de sa pension avec arrérages, et l'assurait de ses « éternels sentiments (1) ».

Sous le coup de cette algarade, d'Antraigues laissa tomber une correspondance que la reine tenait cependant à poursuivre (1). De toute façon, il trouvait mieux son intérêt à s'occuper des affaires du Nord, d'autant plus que, peu de temps après, il se trouva mêlé, pour le compte de l'Autriche, aux tentatives de cette puissance en vue d'un rapprochement avec la Russie. Après la paix de Lunéville, le nouveau chancelier autrichien Cobenzl envoya Stadion à Pétersbourg, afin de frayer les voies à une nouvelle coalition. Désirant se rendre

(1) Lettre du 26 décembre 1802. {Reoue d'histoire diplomatique, an. 1888, pp. 5oo-556.) — « Depuis 1802 jusqu'à co jour, jamais je n'ai écrit ni reçu aucune lettre, aucune nouvelle directe ni indirecte de la reine de Naplcs, et je ne lui ai jamais écrit. » (D'Antraigues à Czartoryski' 20 janvier 18UG.)

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Czartoryski favorable, et sachant d'Antraigues en faveur auprès de cet homme d'État, il rétabh't avec ce dernier les relations rompues par Thugut, lui fit octroyer une pension de mille dncats, et lui expédia Jean de Mûller.

Mùller, devenu conservateur de la bibliothèque impériale, travaillait rarement à la chancellerie; sa conduite privée le mettait à la fois à l'écart des affaires et à la merci de ses protecteurs (1). Une liaison suspecte avec un jeune fripon, suivie d'un procès entre eux, l'avait fortement compromis etplusqu'à moitiéruiné,etcet homme, que son principal biographe déclare étranger alors à toute politique, était prêt, pour racheter le scandale attaché à son nom, à rendre n'importe quels services. Il fut donc chargé de décider d'Antraigues à agir àPétersbourg dans le sens du système autrichien, système défensif, mais défiant vis-à-vis du nouvel empire français. Cette mission accomplie, il devait passer à Berlin, et s'y employer à une tâche semblable.

Vers le même temps, un autre grand factotum diplomatique, Gentz, quittait la Prusse et s'établissait à Vienne. Cet adorateur de la Révolution française à ses débuts, désabusé maintenant ou ramené par intérêt personnel à d'autres idées, passait au service autricliion ; il s'efforçait de préparer par ses écrits l'accord de l'Autriche et de la Prusse pour le relèvement de l'Alle-

(1) FouRMEK, Geniz und Cobenzl, note de la p. 123. Cet auteur a imprimé dans les pièces justificatives de son livre (pp. 224-233) quelques parties de la correspondance entre Cobenzl et d'Antraigues. Cette correspondance, aux archives de Vienne,, comprend quarante-huit lettres, d'avril 1804 à octobre 1805.

magne, ol aussi pour la restauration de Louis XVIII, avec lequel il était entré en correspondance. Il traversa Dresde alors, y vit d'Antraigues, et s'entendit avec lui en vue d'une action commune.

Pendant plus d'un an, d'Antraigues usa son temps et son encre dans des négociations qui ressemblaient à des complots, vA qui constituent pour nous les préliminaires compliqués et mj^stérieux de la troisième coalition. Ses lettres allaient trouver Harrowby, l'envoyé extraordinaire venu de Londres en Prusse, Alopéus, ministre de Russie à Berlin, Pierrepoint, ministre d'Angleterre à Stockholm. Il n'eut aucune relation de conséquence, comme on le croyait à la légation française, avec Metternich (1). Toute sa diplomatie était au bout de sa plume, et, quoique Russe sans arrière-pensée, il s'épanchait auprès de Cobenzl commede C7.artoryski,en s'efforçant de s'arrêter au point où l'indiscrétion eût été qualifiée de trahison. A l'un et à l'autre il envoyait des mémoires sur la Saxe ou la Bavière, ou les états de l'armée française du Hanovre ; et s'il dénonçait au premier Stackelberg, ministre russe à La Haye, comme hostile à l'Autriche, il n'en croyait pas moins bien faire pour les intérêts du second. Il poussait Cobenzl en avant, en lui rapportant les bruits qui accusaient ce

(1) Selon Mousticr (17 mars 1803), d'Antraigues et Metternich se seraient abouciiés deux ans auparavant par les soins d'Arnifelt. Or d'An traigues écrit à Cobenzl le 1" mars 1805 : « Ce Metternich ne m'est guère connu : mais en croyant que ses principes sont bons, je n'ai pas grande idée de ses talents. » Ailleurs (à Czartoryski, 5 septembre 1803) il accuse Metternich d'avoir excité La Rochefoucauld contre lui.

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ministre de faiblesse devant la France; néannrioins, il s'efforçait de faire triompher le système défensif d'Alexandre, de façon à ce que la guerre fût successivement provoquée par Napoléon et conduite contre lui avec toute chance de succès. Il combattait le système offensif, c'est-à-dire la guerre immédiate sur le continent, seule profitable aux Anglais menacés d'une descente.

Ses rancunes personnelles étaient ici d'accord avec la cause qu'il défendait. Razoumovsky poussait le cabinet de Vienne à l'action, d'accord à Londres avec l'ambassadeur russe Woronzov, à Vienne même avec Gentz; et bien que par un de ses attachés, Mallia, il entretînt une correspondance particulière avec Czartoryski, il était l'artisan d'une révolution ministérielle générale qui devait partout précipiter le conflit. A Vienne, Cobenzl et Colloredo, suspects de ménagements pour l'ambition française, devaient céder la place à Traulmansdorf et à Stahremberg ; à Pétersbourg, Czartoryski, timide et hésitant, devait avoir pour successeur Panine ou Markov. Par dévouement envers Czartoryski comme par haine envers Razoumovsky, d'Antraigues souhaitait le maintien des ministres en place, et un jour, en avertissant celui qu'il aimait des intrigues ourdies contre lui, il a rendu sans s'en douter service à l'histoire.

Sa lettre du 13 novembre 1804 éclaire un incident, resté jusqu'ici complètement obscur, des débuts du règne d'Alexandre P''. Son ami Panine avait géré, en

qualité de vice-chancclier, le collège des aiïaires étrangères sous le règne de PaulP''; puis, deux mois avant la mort de ce prince, il avait été privé subitement de ses fonctions. Rappelé de l'exil et réintégré dans son ancien poste aussitôt après l'avènement de l'empereur Alexandre, il disparaissait de nouveau de la scène politique au bout de quelques mois, cette fois frappé d'une irrémédiable disgrâce. Quelle était la cause secrète cachée derrière cette cause apparente et commune, dans les autocraties, à toutes les disgrâces, la colère du souverain? Quelques-uns dirent que c'était pour avoir spontanément dissuadé l'envoyé français Duroc d'assister au couronnement: puis on se tut, et le secret fût resté entre Alexandre et son sujet disgracié, si celui-ci, rencontrant à Dresde d'A.nlraigues, ne lui eût, dans un moment d'expansion, révélé la vérité. Panine devait sa chute à son intime ami, Simon Woronzov, ambassadeur à Londres. Il avait eu 1 imprudence de communiquer à celui-ci par écrit ses impressions sur le souverain, d'accuser le caractère indécis, faible et défiant de l'empereur. Woronzov, vexé peut-être de ne pas trouver Panine assez docile à ses conseils, avait envoyé la lettre à Alexandre. On devine le reste.

Telle était la confidence que d'Antraigues, d'un ton assez embarrassé et avec toutes sortes de circonlocutions, faisait connaître à Czartoryski, au moment oii Panine, disait-on, voulait redevenir ministre : « (II) pense, ajoutait-il, que la guerre avec la France est de nécessité absolue ; mais que le fardeau est au-dessus

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de VOS moyens, comme étranger et pis qu'étranger à la Russie; que vous n'avez pris aucun moyen de la soutenir, parce que vous ne faites aucune alliance, et que vous savez que la Prusse a des préventions contre vous; que vous avez cru finir tout ceci par des notes, comme un procès par écrit ; que la chose est au point'qu'il faudra en venir ou à une guerre sans moyens ou à la honte de céder à Bonaparte. Dans les deux cas, il vous voit attaqué aisément et avec avantage dans l'opinion de l'empereur... »

C'est ainsi que d'Antraigues, sous le coup des nécessités du moment, sacrifiait son protecteur de la veille au protecteur présent ; il sentait que, Czartoryski disparu,toussesmoyens lui manqueraient àla fois; il serait mis à l'écart, trop heureux encore s'il pouvait, à la faveur d'une pension de retraite, oublié dans quelque ferme de Courlande, revenir aux sciences, à l'histoire, à quelqu'une de ces recherches spéculatives qu'il n'eût jamais dû quitter !

En effet, l'infernale politique le tenait alors plus que

jamais rivé à une chaîne dont il pouvait, d'un moment

àl'autre, oublier ou sentir toutle poids. Un jour il était

recherché comme une puissance par des hommes

d'État, même par des souverains. En 1803, Armfelt

venait lui proposer une entrevue avec Gustave IV qu'il

dut d'abord, et par ordre, décliner. L'année suivante,

les circonstances avaient changé ; le roi de Suède vint

à Dresde, s'aboucha avec lui, et en fit devant le public

son confident et son conseiller intime. Au lendcnuiiii

de ces bonnes fortunes politiques, l'interlocuteur des tètes couronnées était réduit à des métiers clandestins et subalternes ; il déchiffrait des papiers soustraits ou les soustrayait lui-niènie. Ainsi il faisait inviter à diner chez un ami certain messager équivoque de passage à Dresde; à la faveur de cette absence, il s'emparait de son portefeuille, en examinait toutes les pièces, puis remettait le tout enplace, sans qu'il restât aucune trace de ce vol momentané (1). 11 n'était pas scrupuleux à cet égard ; à Milan, Bonaparte, en dépit de ses belles protestations, lui avait donné l'exemple.

Enfin, le 6 novembre 1804, une convention secrète unit les cours de Russie et d'Autriche en vue d'une coalition prochaine, et d'Antraigues put croire n'avoir pas été étranger à ce résultat.

Dans ces combinaisons diplomatiques conduites en vue de l'abaissement de la France, était-il du moins question de la restauration des Bourbons ? D'Antraigues n'y pensait plus guère ; mais en Russie les droits de Louis XYIII avaient toujours été mieux reconnus que partout ailleurs ; de là la question posée par Czartoryski à son correspondant : Serait-il utile ou dangereux aux puissances européennes de reconnaître Louis XVIII ? La réponse qu'il reçut, et qui fut communiquée au cabinet de Vienne, portait en substance : Jusqu'ici, cette reconnaissance n'eût servi à rien en face d'un peuple livré à la frénésie démocratique. Aujourd'hui la France est revenue à ces principes mo-

(1) D'Antraigues à Cobenzl, 30 novembre 1804 (A. V.).

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narclliques qui sont laloi des grands empires. LesJacobins eux-mêmes les ont étaiilis, Bonaparte les représente. Il a trois appuis : l'armée née de la Révolution, le peuple nanti des biens nationaux, les révolutionnaires jaloux de s'assurer l'impunité de leurs crimes. Louis XVIll a certaines qualités avouées de tous, beaucoup de connaissances, de l'esprit, des intentions sincères de clémence ; enfin et surtout il est roi, mais il est à la merci de ses serviteurs. Il faut donc le reconnaître, travailler pour lui sans lui, et lui faire souscrire trois conditions: l'état à conserver à l'armée, l'existence légale des biens nationaux, l'amnistie (1).

On a remarqué que les plans de réorganisation européenne agités alors dans les conseils de l'empereur de Russie étaient la première ébauche des traités de 1815; il est également remarquable que dans ce mémoire, daté de 1804, depuis déposé aux archives russes et autrichiennes, d'Antraigues, raisonnant non seulement en politique, mais en bon Français, ait tracé sans s'en douter trois des principaux articles de la Charte de 1814.

(1) Mémoire du 16 novembre 1804. (A. V. et A. P.) Il reviendra sur les mêmes idées dans son mémoire à Canniug du lo octobreJlSOG. (B. M.,Add. mss. bl230, ff. 136 et suiv.)

LA FRANCE EN i8o4

I. L'ami et l'amie de Paris. — Les amis de d'Antraigues en France.

— Les correspondants : 1° Vairù de Paris. — Ce qu'on sait de lui —

Caractère de ses révélations : leur importance pour Czartoryski.

2' l'amie de Paris. — Ses sentiments, ses moyens d'informations.

Mort de ïami. — Son successeur. — Modes de transmission, lin de la correspondance. — Molirenlieini.

II. Le Premier Consul et sa cour. — Bonaparte ; ses violences ; doux scènes caractéristiques. — Sentiments de son entourage pour lui.

— Borthier et les Bourbons. — Talleyrand, son caractère, ses passions. — M"" Bonaparte, son attitude, sa conduite. — L'organisation de la maison impériale. — Les ministres étrangers à Paris. — La colonie russe. — Nassau-Siegen et Choiseul-Gouffier.

III. La conspiration de 1804. — Crainlcsde Bonaparte etdeJoséphine.

— Caractère de la conspiration ; les complices. — Un récit inédit de l'arrestation et de la mort du duc d'Engliien. — Gomment finit Pichegru. — Rôle de Caulaincourt. — Rentrée en grâce deFouché — Protestation de la Russie. — Ré flexions de d'Antraigues.

IV. La politique française en 1804. — L'ami, anglomane; Va/nie, russophile. — Le cabinet noir, la police secrète à l'étranger. — Contrepolice de Vami et de Vamie. — Les préparatifs contre l'Angleterre.

— Possibilité d'une révolution intérieure en Russie ; encouragements donnés. — Desseins de Napoléon. — Le roi de Suède Gustave IV.

— Un monologue de Sieyés. — Opinions de Berthier et de Joséphine sur la politique extérieure.

l'ami et l'amie de paris

Entre la Russie et l'Autriche, d'Antraigues était redevenu, à côté des diplomates avoués, un intermédiaire

dont Czartoryski apprét-iail lutilité, mais dont l'action restait à distance insensible. De Paris à Pétersbourg, à la même époque, il transmit un bulletin sous forme épistolairequi amusa et servit la chancellerie russe, et qui est intéressant à plus d'un titre.

A tout prendre, il nous semble curieux d'apprendre par son canal comment des témoins hostiles, embusqués au seuil des Tuileries, dépeignaient Bonaparte, son entourage, son gouvernement^ sa situation en France et en Europe, au moment oii la république cédait la place à l'empire. D'Antraigues fut le porte-parole de ces révélations en Russie, et comme seul éditeur il en porte le mérite et la responsabilité devant l'histoire. Ce n'est donc pas faire une digression inutile que de les parcourir, comme les pièces justificatives de sa polémique contre le gouvernement français. En les recueillant, il se les appropriait, sauf à en dissimuler l'origine précise, et nous les regarderons comme siennes, sans chercher, plus que ne l'a fait Czartoryski, à en déterminer les sources.

Bien qu'exilé à perpétuité et mis hors la loi par Bonaparte, il devait àses origines et à ses relations de jeunesse de ne pas être oublié de plusieurs de ses parents ou compatriotes, qui appartenaient à l'administration ou à la cour consulaire. Son oncle, l'ancien évêque de Troyos de Barrai, était devenu évêque de Meaux; parmi ses anciennes connaissances de Montpellier, l'un, Cambacérès, devenu le second personnage de l'État, ne daignait pas se souvenir tout haut de lui ; l'autre, Etienne Mé-

Jean, alors secrétaire général de la préfecture de la Seine, le défendait au moins à demi voix (i) ; les fils de deux de ses serviteurs, DuclauxetDelmas, entraient en 1802, un peu sur sa recommandation secrète, au Corps lép^islatif. Le général Suchet, le frère de son ancien marchand de soie à Lyon, avait vécu sur ses terres, et lui faisait encore offrir en 1804 ses respects et ses services. Le général Mathieu Dumas, un autre compatriote, devait aussi l'avoir connu. D'autres s'exposèrent pour lui être utiles, etlui témoignèrent activement leur fidélité. Il les nomme, dans ses lettres à Czartoryski, Vami et ïamie de Paris.

Le premier, ainsique Yannelet, avait eu pourprotecteur, et il s'en vante à plusieurs reprises, le grand'père de d'Antraigues à Montpellier. Est-ce vraiment Yannelet qui reparaîtici, et qui a toujours l'oreille des puissants, sous le Consulat comme sous le Directoire ? On serait tenté de le croire, si, à certain endroit, l'ami ne désignait Yannelet comme une de ses connaissances. En tout cas lui-même a fait sa fortune dans l'administration militaire en qualité de fournisseur et commissaire ordonnateur, et il jouit, sur ses vieux jours, sans titre officiel, de la confiance de Talleyrand ; il sert d'aide et de suppléant à un homme qu'il a formé et élevé Du-

(1) Ce Méjean était de longue date en relations avec d'Antraigues. Étant secrétaire du club des Jacobins en 1793, il avait su dérober en faire passer à son compatriote, moyen nant vingt-cinq louis, le plat détaillé d'Angoly pour exciter la guerre civile en Russie. (V. plus haut p. 50.) C'est du moins ce que raconte Lizakévitch dans une de ses dépêches à Osterman. (A. M.)

248 CIIAl'ITRE SIXIÈME

rant, premier commis des relations extrérieues. Comme Yannelet, il a rompu avec ses premières affections politiques depuis la mort de Louis XVI, mais l'oubli du passé ne l'a rendu ni indulgent, ni même sympalliiquo auxhommesetauxchosesdu présent. Seulemenlau désir de conserver les millions qu'il possède se joint un souci bien entendu de l'avenir de ses fils. Comme Vannclet, il aime intriguer par delà les frontières, il profite et il abuse de sa situation pour insinuer au loin des idées plus favorables à l'ancien équilibre européen qu'à la grandeur actuelle de la France; car il croit et il dit qu'une Angleterre puissante est nécessaire, afin d'empêcher Bonaparte d'être un fléau chez lui et cliez les autres. Comme Vannelet, il veut être utile au petit-fils de son ancien protecteur, qu'il connaît depuis 1772. llveilleà la tranquillité de sa mère, etil fait sur sa recommandation rendre leurs biens à d'anciens émigrés. Il se propose de lui fournir, avec des pièces utiles, des thèmes exacts pour ses aperçus politiques, de façon à ce que l'exilé puisse sortir de pair en Russie et forcer la faveur. Même il lui promet de lui communiquer, comme des modèles, les exposés classiques de Richelieu qui sont aux archives. Enfin ses lettres sont du même ton et du même style que celles du mystérieux correspondant de l'an VI.

Dès 1802, cet homme écrivait à d'Antraigues (1). En possession de relations multiples, habile à surprendre

(1) « Latour, ami de Fox, dont je vous ai parlé en 1802. » (Lettre des 10-22 juillet 1803.)

les secrets d'autrui, il les livrait volontiers, mais il n'avait pas l'orgueil d'être cru à la légère, et quand il n'a pas vu la pièce qu'il cite ou le fait qu'il raconte, il le mentionneexpressément : « De vous dire ce que j'ai ouï dire, ce n'est plus un service à vous rendre, c'est bavarder comme un gazetier (1) . » Et de fait il prétendait corriger les assertions controuvées et intéressées des journaux, révéler à Dresde les vérités qu'on voulait cacher à Paris. Ce n'était assurément pas un de ces agents vénaux, sans scrupules d'aucun genre, qui cherchent à gagner leur salaire en acceptant ou en imaginant les premières nouvelles venues. Assez riche pour être désintéressé, il tenait à garder en haut lieu une influence utile à la conservation de sa fortune, et non seulement ne voulait rien recevoir du cabinet lusse, mais tenait à n'être pas connu de lui (2). Soit prudence vulgaire, soit iionte secrète, il ne négligeait aucune précaution de nature à dissimuler son rôle. Dès que les circonstances lui paraissent périlleuses, comme à la veille de l'arrestation de Moreau, il supplie qu'on ne lui répond plus. Il proteste à son ami que s'il lui savait la moindre relation avec les princes français et leurs agents, il cesserait aussitôt toute correspondance. 11 croit que certaines parties de ses lettres n'arrivent pas jusqu'à Pétersbourg-, et que ses récits sont transmis seu-

(1) L'amt à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803.

(2) « Cet homme ne reçoit.ne recevra, ne veut rien et nous a déclaré qu'il ne voudra jamais rien de l'empereur de Russie. Sa fortune est de près de deux millions, et dès lors il est aisé de concevoir sa modération. » (D'Antraiguesà Gzartoryski, 3 mars 1804).

lement en anal3-sos. Il lui arrive de spécifier les détails et les faits qui ne doivent pas être communiqués à Czartoryski ; aussi, parlant de l'abondance du cœur, laisse-t-il passer çà et là des notions sur lui-même, propres à trahir son incognito (1). L'intermédiaire oubliait ces recommandations et ces confidences personnelles, il transcrivait sans choix tout ce qu'il avait reçu. Il semble qu'il eût voulu, en se montrant plus exact que discret, dissiper certaines défiances que son caractère connu autorisait.

On l'avait d'abord soupçonné de mettre dans les bulletins parisiens quelque peu de son imagination, et on le lui avait fait entendre poliment. A plusieurs reprises, Czartoryski lui annonce que l'empereur lit ses lettres avec intérêt et satisfaction; mais un jour il ajoute qu'on y trouve des informations empreintes d'une exagération évidente. Aussitôt d'Antraigues de protester : « J'ai souvent eu envie de les remanier... Cela m'eût été fort aisé et très agréable, mais je ne me le suis pas permis (2). »

Il est singulier qu'en trahissant ainsi son correspondant par un soi-disant scrupule de conscience, il ait tenu en même temps à le protéger contre d'indiscrètes démarches. Au printemps de 1805, Czartoryski, près d'envoyer Novosiltsov traiter avec Napoléon, voulut lui

(1) « Ceci est pour vous et ne doit point parvenir au prince Gzartor3^ski. » (Lettre du 19 février 1805.) 11 ne veut pas (Lettre du 31 mai 1804) que d'Antraigues transmette en Russie les détails de la conspiration Pichegru-Moreau, qui ne regardent nullement ce pays.

(2) D'Antraigues à Czartoryski, 2 mars 1804 (A. F.).

ménager une entrevue avec son mystérieux auxiliaire. D'Antraigues annonça qu'il ferait les ouvertures nécessaires, mais que sans doute celles-ci n'aboutiraient pas. La négociation, si elle fut tentée, ne fut pas suivie (l'effet, Novosiltsov s'étant arrêté en route, à Berlin {{).

Ce n'est pas là le seul cas où la curiosité intéressée de Gzartoryski ait été mise en défaut. Il arriva au jeune ministre de faire poser des questions à ïami dePatHS : Le consul de France à Moscou, Lesseps, n'est-il pas un agent politique secret? Le ministre prussien Lombard n'a-t-il pas révélé à Bonaparte les ouvertures secrètes faites à Berlin par la Russie? Ne pourrait-on obtenir une page de l'écriture du drogman Fonton? Et ses demandes tantôt ne sont pas transmises, tantôt ne reçoivent aucune réponse, ou sont accueillies par un refus formel que dicte une prudence bien entendue.

Ce qu'il recevait pouvait déjà satisfaire sa curiosité. Nous trouvons en effet parmi les annexes des lettres de Paris des états d'effectifs de l'armée française, un mémoire de Talleyrand lu en Conseil de cabinet le 5 février 1803 (à condition que cette pièce ne fût point publiée) (2), des rapports de Laforesl, nn'nistre à Berlin, des lettres de La Rocliefoucauld, ministre à Dresde, des parties de la correspondance d'Hédouville,

(1) Gzartoryski à d'Aiitraigues, 2 avril 180d.— D'Antraigues à Gzartoryski, 6 mai {A. P.). La première de ces pièces a été depuis communiquée par le destinataire au gouvernement anglais; on en trouve un extrait (en anglais) au Record Office, France, vol. 87.

(2) C'est le rapport sur la constitution du royaume d'Italie que cite Thiers au commencement du liv. III do son Histoire de l'Empire.

ministre à Pétersbourg. En février 1804, VafJii a pu faire passer un relevé diplomatique complet, en d'autres termes les extraits importants des dépèches des agents français à l'étranger, faits par Durant et Talleyrand et mis chaque mois sous les yeux du Premier Consul; et il promet que, si ces pièces reviennent des Tuileries au ministère avec des notes du maître, ces notes prendront aussi le chemin de Dresde. L'année suivante, il tâte et lait causer par ordre le Saxon Schulenbourg, ancien chargé d'affaires en Russie, et candidat au même emploi en France; il obtient de lui un portrait détaillé de Czartoryski. qu'il s'empresse de communiquer au modèle. Cet homme avait certainement des complices autour de lui, entre autres deux frères Simon, employés aux bureaux de la guerre et des relations extérieures; ceux-ci pratiquaient dès 1804 le métier qui coûta la vie à leur collègue Michel, l'espion du colonel Tchernylchev, en 1812 (1).

D'Antraigues recevait d'une autre source des informations d'un caractère moins grave, curieuses pourtant, sur la société et la cour consulaires. En septembre 1802, celle qui avait failli l'épouser douze ans auparavant rentra avec lui en relations épistolaires. N'ayant pas émigré, elle avait conservé sa fortune presque intacte. Au moment où le délai pour profiter de l'amnistie accordée aux émigrés allait expirer, elle offrit à

(1) A. F., France, vol. 631, f. 152. — Communication faite Cp<ir d'Antraigues) aux ministres anglais le 10 avril 1811, annexe n" 3, (R. 0., France, vol. 87.)

son ancien adorateur de .négocier pour lui une rentrée en France. D'Antraigues savait d'avance l'inutilité de semblables démarches, et, en remerciant cette amie fidèle, il la pria de lui écrire tout ce qu'elle jugerait intéressant à faire connaître. La dame accepta, sous la seule condition que la légation russe de Paris ne serait point au fait de sa correspondance; en revanche, comme elle connaissait r«m/, elle s'arrangea de façon à ce que ses lettres servissent de complément à celles du vieux bureaucrate. A lui les révélations politiques, à elle les anecdotes de salon, les commérages élégants, la chronique intime de cette société hybride qui allait former la cour du nouvel empereur. Bons mots d'autrui ou conseils personnels, elle jetait tout au hasard dans ses lettres, qu'elle écrivait à la diable, avec la pensée que quelques-uns de ses récits amuseraient l'empereur de Russie.

Remariée depuis plusieurs années, elle avait sous son nouveau nom un accès journalier auprès de M'"*^ Bonaparte, et semble être une de ces dames peintes par M'""' de Rémusat, qui fréquentaient volontiers le rez-dechaussée des Tuileries, sauf à paraître ignorer qu'au premier étage vivait le maître de la France. Elle avait ainsi accès, mais fortuitement et irrégulièrement, auprès du Premier Consul, Elle ne l'aime ni ne le hait, mais le supporte comme le garant de la paix publique et de sa sécurité personnelle. Par suite de ses liaisons avec une tante de M™* Bonaparte, M™* de Copons, veuve d'un magistrat de Perpignan, elle recueille à distance

Il'S secrets qu'elle n'a pu surprendre par elle-même dans l'intérieur des Tuileries. Elle ne regrette point les Bourbons, et partage contre le comte do Provence la répulsion de la feue reine. Si elle admire tant Georges Cadoudal, c'est un peu parce qu'il est mécontent des princes. La Déclaration de Calmar lui semble bonne à faire des « papillottcs », et si par hasard Louis XVIII était rétabli, apportant avec lui la promesse d'une paix générale et stable, elle se proclamerait sa fidèle sujette, puis s'exilerait pour toujours en Russie. En ce moment, son horreur de la guerre comme ses instincts d'ancien régime la rendent hostile à l'établissement impérial qui se prépare ; elle refuse d'accepter de Joséphine des présents qui engageraient safidélité, et elle fuit à la campagne pour ne pas être témoin des premières solennités de l'Empire. Enhn, trait commun avec Va/ni, elle ne voudrait pas qu'un seul mot de ses révélations fût communiqué aux Bourbons. Entre Paris et Dresde, la correspondance était assurée du secret; car elle passait par les courriers officiels fran^ çais, alors fréquents, à cause des conférences de Ratisbonne au sujet des sécularisations. D'Antraigues la faisait prendre à Francfort ; pour lui, il écrivait directement à Paris, mais, comme jadis Brotier,en un style à double sens, et à l'adresse d'intermédiaires (1). Entre Dresde

(1) Ces intermédiaires, qui n'étaient pas au courant des réponses adressées de Paris, furent, depuis avril 1803, le général Suchet, Molinier-Montplanqua, avoué au tribunal de cassation, et Limodin, commissaire à la préfecture de police 1 (L'ami à d'Antraigues, 19 février- 1" mars 1805).

etPétersbourg,il y eut au début des indiscrétions commises, les lettres transcrites en blanc ayant été ouvertes etluesau passage, principalement àBorlin. Elles furent alors en partie chiffrées, et des courriers spéciaux les portèrent jusqu'à la première poste russe, à Radziwilov.

En 1804, un secrétaire fut attaché par Czartoryski à cette étrange officine pour aider aux déchiffrements et aux transcriptions, et aussi pour s'assurer qu'on y pratiquait la discrétion, cette vertu suprême des diplomates. C'était un jeune homme employé auparavant à la légation russe de Madrid, le baron deMohrenheim, dont la mère habitait Dresde. Mohrenheim paraît avoir aimé sincèrement le singulier patron qu'on lui avait momentanément donné: « Je veux, lui écrivait-il un jour, vous appartenir comme un fils appartient à son père, jemets à votre disposition mon service, ma fortune et ma vie (jue, je vous jure, je serais trop heureux de pouvoir sacrifier au bonheur elàla durée de la vôtre (1). »

Dans l'été de 1804, Va?m mourut. Il s'était souvenu à la dernière heure que cinquante mille francs, jadis prêtés par le père de d'Antraigues, avaient été le commencement de sa fortune, et il les restitua au fils par codicille, en les accompagnant des intérêts jusqu'au 25 février 1804. D'Antraigues refusa ce legs, s'il faut l'en croire, sous prétexte qu'il ne voulait rien recevoir d'un serviteur du gouvernement français ; il accepta

(1) Molireaheim à d'Antraigues, 21 janvier 1805. (A. F., Frcmce, vol. 040.) — D'Antraigues à son tour fait à Czartoryski l'éloge de Mohrenheim. (Id., vol. 633, f. 60.)

256 CFIAI'ITUE SIXIÈME

seulement des héritiers une collection de classiques grecs, à titre de souvenir.

Le lils de ïamt était, à ce qu'il paraît, encore mieux que son père, à portée de connaître les hommes et d'observer les événements. Quelques mois encore, il tint la plume, par piété filiale, par reconnaissance héréditaire, par cette conviction également héréditaire, disaitil, que* sans l'Angleterre laFranceseraitun enfer (1)». Lui aussi était riche et fier de sa richesse ; il pouvait faireau départementoùil servait des avances qui lui rapportaient jusqu'à 12 p. 100.11 plaçait avec succès dans les fonctionspubliques ses parentset amisduDauphinéet du Languedoc. Aussi tenait-il au secret le plus absolu sur ses relations à l'extérieur. Du côté de l'Angleterre, oià il était en rapports indirects avec le sous-secrétaire d'État Hammond, il n'avaitjamais été trahi; il exigeait de son correspondant de Saxe la même discrétion, ne voulant ni être connu du cabinet russe ni servir à aucun degré les Bourbons. Il envoya à Dresde, entre autres pièces, de substantiels mémoires sur la Bavière et la Saxe dans leurs rapports avec la France; il joignait à ses lettres des exemplaires du Moniteur avec des commentaires écrits en chiffres, à l'encre sympathique, sur les marges. Sa correspondance, que nous avons considérée comme inséparable de celle de son père, continua jusqu'au temps oii, la guerre approchant, les communications devinrent trop difficiles, les relations troppéril-

(1) L'«w2 ù d'Antraigues, 19 fcvrier-1" mars 180o.

LAMI ET L'AiMlE DE PARIS 257

Jeuses,et où l'on ne dut plus entendre, à Dresde comme à Paris, que

Le bruit des lourds canons roulant vers Austerlitz (1).

11 y a évidemment, dans ce jour ouvert par des Français à des étrangers, à des ennemis, sur les plans secrets de la diplomatie française un spectacle offensant pour la loyauté et l'honnêteté telles qu'on les comprend en tous pays. Ceux qui, eu égard à la différence des temps, hésiteraient à prononcer le mot de trahison ne nieront pas l'abus de confiance. Au début de ce siècle, lorsque l'idée de la France supérieure aux partis n'était pas acceptée de tous, la délicatesse de conscience en faitde patriotisme étaitinconnueaux hommesqui avaient traversé, tantôt dans un camp, tantôt dans un autre, au gré de leurs intérêts ou de leurs affections du moment, les crises successives de la Révolution ; et, même après l'essai méritoire de pacification et d'union tenté par le Premier Consul, il se trouva des esprits mal faits et hardis pour découvrir et saper les côtés faibles du nouveau régime, pour combattre, sans affectation trop prononcée de royalisme ou de républicanisme, l'oppression delà France par Bonaparte, l'oppression de l'Europe

(1) V. Hugo, Regard jeté dans une mansarde (dans les Rayons el les Ombres).

Cette correspondance a-t-elle continué encore en ISOe? D'Antraigues raconte, dans une lettre à Ganning (B. M.), qu'il a pu communiquer à l'empereur Alexandre l'opinion du général Mathieu Dumas sur l'armée russe, après la bataille d'Austerlitz : « J'ai encore ici cette opinion, qu'un de mes amis en France est venu à bout de se procurer et m'a envoyée. »

par la France, Ceux-là s'inspiraient de l'esprit philosophique en vogue dans la génération précédente, et quelquefois de sentiments moins avouahles. Ce que Yaml de Paris faisait'par intermédiaire et secrètement auprès d'Alexandre, son patron Talleyrand le faisait quatre ans plus tard, presque ouvertement, à l'entrevue d'Erfurth. Pour ne point aimer Napoléon, Benjamin Constant, Moreau, Pozzo di Borgo se croyaient quittes de tout devoir envers la France. Ce patriotisme à outrance qui est devenu, et il faut nous en féliciter, la loi de nos générations, s'effaçait à leurs yeux dès qu'il contrariait leurs conceptions ou leurs animosités politiques, et, s'ils lisaient Corneille, ils préféraient au vieil Horace Cinna s'écriant :

La perfidie est noble envers la tyrannie.

Ils trahissaient en paroles, en attendant mieux. Il est malheureux pour leur mémoire qu'en définitive ils aient vaincu, car leur œuvre, qui aboutit en 1814, demeure tristement inséparable pour nous de l'invasion et du démembrement de la patrie.

Essayons de tirer de cette correspondance quelques faits nouveaux, d'autant plus précieux qu'ils n'étaient

LE PREMIER CONSUL ET SA COUR 2j9

point destinés au public. Ce qui servait secrèleuient à l'instruction d'un ministre et d'un souverain ne doit point être perdu pour l'histoire.

Bonaparte est évidemment par lui-même, par les instruments de son pouvoir, par ses actes, le principal sujet de cette correspondance. L'a?ni a recueilli plus volontiers les traits de son caractère, l'amie les manifestations de l'opinion à son endroit.

Selon Vami^ le maître du jour est un homme violent, brutal, entrant en fureur à la moindre contradiction, jusqu'à avoir la fièvre ; on ne peut le conseiller avec fruit que par surprise. S'il s'empare des idées des autres, il croit ensuite qu'elles lui sont venues, et n'en veut plus démordre. Voici deux scènes significatives, à ajouter à tant d'autres, o\i s'est trahi le Corse, toujours prêt à s'insurger, même contre l'impossible.

La première a eu lieu en juillet 1803. Bonaparte faisait discuter en sa présence un plan de descente en Angleterre. Ce plan souleva de graves objections ; Berthier exprima fortement les siennes. « J'y étais avec Talleyrand. J'entendis la fin du discours de Berthier, et vis la fureur de Bonaparte. Elle fut horrible ; sa femme vint, la Leclerc vint aussi; il était hors de lui, et deux fois il présenta le poing fermé à Berthier. J'étais tout ému, et Talleyrand aussi, mais Berthier souriait de colère et le planta là... Le secret a couvert cette incartade et bien d'autres (1). »

La seconde scène s'est passée à Fontainebleau, le

(1) L'ami à d'Antraigues, l()-22 juillet 1803.

14 juillet 1805. « Pendant que j'étais chez lui à ranger, sur la fin (lu travail, les nombreux papiers de la correspondance de Turquie qu'il avait parcourus, arriva Murât avecRamond, chef d'un des bureaux de Berthier, apportant l'état de l'armée de Hanovre qu'il avait demandé... Bonaparte s'était persuadé, je ne sais pourquoi, que depuis son départ pour Milan on devait avoir porté l'armée de Hanovre, par l'envoi successif des conscrits, à28. 000 hommes, et le 14 juillet, on lui prouve, papiers sur table, queleOjuilletiln'yavaitenHanovreque 12.000 hommes. Jamais tigre enragé n'a été pire. Les jurements, les menaces, et contre qui ? contre son intime ami Berthier, contre Bernadotte, ont été excessives, et devant treize personnes, toutes sans exception résolues à les en prévenir. Ramondtout éperdu ne savait ce qu'il faisait; j'ai repris le portefeuille, et le travail étant bien en ordre, je lui ai mis sous les yeux que ce n'est pas par oubli ni négligence que l'on n'a pas doublé cette armée, mais parce que l'état des magasins et la possibilité de les sustenter exige qu'on n'y envoie que ce qui peut être nourri... Ces explications, j'ai été prié de les donner, Ramond étant devenu muet de terreur; il l'avait deux fois menacé de la main... A ces états étaient joints des rapports de nos espions, inculpant cet état-major ou plutôt le neveu de Berthier, leur luxe, celui de ce qu'on nomme la cour du maréchal, qui en effet est prodigieux, et l'effet que cela produit dans le pays. Cela l'a remis en furie. 11 a écrit à Bernadotte comme à un laquais, et le lendemain, la peur l'a pris, il a envoyé un autre

courrier arrêter le premier; mais, comme on a intérêt qu'il ne soit pas rejoint, il ne le sera pas, et Bernadotto recevra la lettre.. . Voilà un fait dont j'ai été témoin, dont j'ai eu ma part aussi, car, voulant lui expliquer tout ce détail des magasins qui forment l'obstacle aune plus grande quantité de troupes, il mit les deux poings sur la table en fureur, et me dit : Je ne veux pas être mené par des gens de plume, entendez-vous bien ? Ce sont tous desj... f..., et je les mettrai à la raison (1). » Pour Vamie, Bonaparte est le maître incontesté de la France, mais il n'en est pas l'idole, au contraire. Ses frères et ses sœurs, excepté Joseph et Élisa, ne le peuvent souffrir. Leur antipathie est partagée par les ministres, qui déplorent ses violences, par les Parisiens, dont les sentiments sont poussés jusqu'à la rage. Si les gens de grand nom sont pour la plupart à genoux devant lui, les poissardes ne lui ménagent pas les railleries grossières. Dans l'armée, même phénomène; les généraux, les colonels lui sont attachés, et les soldats le détestent. Sa femme le redoute à la pensée de ses fréquentes colères. Toutefois, les uns et les autres se sentent solidaires de lui, ne sachant qui mettre à sa place, et le soutiennent par égoïsme (2).

(1) L'ami à d'Antraigues, 15 juillet 1803.

(2) Il peut paraître intéressant ici d'apprendre quel tableau de la Franco M"» d'Antraigues mère présentait alors h son fds : « On croit la France toujours en révolution; ce n'est plus cela... On revient peu à peuaux anciennes institutions : les préfets sont absolument les intendants, les généraux employés successivement dans chaque pays les commandants de province. La paix règne, le crime est réprimé ; c'est un changement de dynastie. Le pouvoir suprême réside en un seul ; le se-

D'après l'ûtm/, « il n'y a plus d'esprit révolutionnaire, mais il y a la nécessité de tenir à la Révolution... Il n'existe peut-être pas le vingtième de la France qui voulût ce qui a été fait, mais il n'y en a pas mille qui voulussent détruire ce qui est... Les Bourbons ou leur sont à charge ou à mépris: ils n'en veulent pas; Louis XVTII ils le couvrent de boue (1) ». Bonaparte ne saurait être renversé que par une révolution d«' palais. Les Anglais ont cru à tort que la rupture de la paix d'Amiens et l'interruption du commerce lui porteraient un coup mortel. On le subit en espérant mieux.

Berthier « est convaincu qu'un Bourbon remontera sur le trône, et que cela ne peut aller à plus de quelques années ; il me l'a dit clairement. Mais il devient fol si vous lui parlez de Louis XVIII, et enragé. Je mets toute passion à part, et je le dois, puisque je ne le peux souffrir depuis dix-sept ans; mais Vami et moi nous disons que c'est le mépris qu'on a pour lui qui le rendodieux... C'est qu'on le croit un poltron, faux, méchant, et tout livré à des favoris qui sont ses maîtres, et qu'il passe pour incapable de conduire la barque, qu'on croit qu'il referait une révolution et qu'on en a tant de peur

cret do l'État est impénétrable; jamais liomrae moins communicatif et plus respecté et craint. La noblesse... commence à accepter dos places soit civiles, soit militaires ; les pères s'y refuseraient, mais non gêner leurs enfants, qui sans cola n'ont d'autre parti à prendre que de mener leurs charrues ou celles des autres. Ceux qui sont employés sont bien payés et par préférence aux autres. Il y a encore bien du mal ; mais quand on le compare à ce qu'on a éprouvé, on regarde le Premier Consal comme un libérateur. » (Lettre du 7 février 1804.) (I) L'ami à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803.

que, je vous jure, on consentirait à voir régner Lucifer s'il promettait que l'on ne reverrait plus de révolution. On ne peut pas revenir sur lui. Son frère est méprisé aussi . Les émigrés de l'Angleterre ont rendu Berry détestable en racontant sa vie crapuleuse et les excès de sa brutalité. Enfin Berthier m'a dit le mot. et j'en ai frémi ; il m'a dit: s'il en revient un, il n'y a que d'Orléans en état de régner dans toute la famille. Jugez si ce mot m'a effrayée. D'Orléans, le fils de l'assassin de la reine! J'en frissonne encore; mais il me l'a répété si souvent que je vois bien qu'il le pense (1)... » Derrière l'am* et l'am/e apparaissent, comme source principale de renseignements, Talleyrand et Joséphine, L'«/??i est depuis 18001e témoin quotidien de l'ex-évéque, de l'ex-conseiller de Barras, qui emploie son expérience acquise sous les régimes déchus à en constituer et à en faire vivre un nouveau. « Cet homme, ditil, a de grands, de très grands talents; le premier, celui de vouloir très déterminément, le second celui de ployer, d'ajourner sa volonté, sans jamais perdre l'intention de la faire exécuter... Il a des haines invétérées qu'il pense nuit et jour à 'satisfaire. Celle contre l'Angleterre est l'âme de sa vie... (Il) a prodigieusement d'esprit, un très grand acquit, le coup d'oeil rapide, la conception nette, de l'audace dans la tète ; mais il a de la faiblesse au cœur, un amour de sa place qui le rend vraiment fou dès qu'il a peur de déplaire, une vivacité de production qui embrouille tout ce qu'il écrit, un

(1) L'fl?>iie ù d'Antraigues, 6-11 décenibro 1804.

2fi'i CHAPITRE SlXIlLME

amour de l'argent intarissable; il aime la débauche la plus raffinée, il aime ses aises et redoute à la mort le travail long et de bureau... Son amour-propre est de trouver des raisons à tout... Il n'aime pas Bonaparte et il en a affreusement peur, mais il croit que, Bonaparte perdu, il y aurait un bouleversement, que le parti des généraux rétablirait le Directoire, et cela est vrai, et que lui alors serait perdu... Il est commode à Bonaparte pour son insensibilité: il peut tout lui dire et lui faire; il n'a ni honneur ni rancune. Il travaille et fait rigoureusement travailler, mais il fait largement payer et ferme les yeux pour ce qui est chef sur des profits en affaires. . . Toute son étude, toute sa sagacité est de deviner ce que veut Bonaparte et d'y soumettre toutes ses pensées (1)... >

Ce portrait doit être vrai dans ses moindres détails, car le modèle a posé journellement et sans le savoir devant un homme peu bienveillant et intéressé à le surprendre dans ses diverses attitudes. A ce moment surtout, où Bonaparte était exalté dans son ambition par le titre césarien, carolingien qui allait lui échoir, le ministre des relations extérieures était une puissance ;

(1) Vami à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803, 19 février et 1" mars 1803. — A ces traits sont joints des détails sur sa manière de travailler : « Il fait son plan, réunit ses idées, et les écrit mais avec peu de méthode et beaucoup de confusion... Il s'enferme avec Durant, à présent avec Vami ou Hauterive ou Chevalier. Il leur dit tout ce qu'il veut, souffre des contradictions non pas pour changer, mais pour y parer, et finit ainsi son travail. Alors celui avec qui il l'a fait va le rédiger à mi-marge et le lui lit. Il dit les corrections ou les écrit ; on met au net. Voilà son travail pour une note de quatre lignes et pour un mémoire de cent pages. >>

il avait une cour, et ses petits soupers, ses thés après le spectacle étaient d'autant plus recherchés qu'on s'y initiait, comme naguère au club, à la politique courante. Talleyrand, sachant que le Premier Consul affectait de mépriser ou de dédaigner les souverains de l'Europe, excitait ces sentiments dans des rapports oij il révélait les traits que nos ambassadeurs, eux-mêmes courtisans habiles du ministre, recueillaient à cette intention.

Son dévouement au gouvernement consulaire avait pour seule raison d'être ses convictions arrêtées sur la nullité et la désunion des partis opposants. Vénal, car il aimait la richesse et les jouissances qu'elle donne, il était peut-être servile à un plus haut degré, se plaisant davantage à dominer, même sous un maître. Ainsi il eût voulu arranger les affaires entre l'Espagne et les États-Unis, et les cadeaux faits à sa femme avaient fortifié en lui ce désir; mais la peur d'être chassé le faisait quand même abonder dans le sens contraire, sauf à critiquer en petit comité son opinion de commande : Ce sont, disait-il, les généraux et Fouché qui ont persuadé au Premier Consul qu'il faut toujours avoir des motifs d'intervenir en Amérique, afin d'envoyer là tous les suspects de l'armée.

Ce que Talleyrand est pour Vami, Joséphine l'est pour i'«m/e. Aussi met-elle presque constamment en scène M""' Bonaparte, la montre vivant auprès de son mari jour et nuit, et initiée, mais sans suite, à tous les secrets de la politique. Tête sans cervelle, prompte à rire ou à pleurer, elle est du moins fidèle à ses affec-

lions et à ses relations; presque timide avec ses anciennes connaissances, elle ne se ménage point pour obtenir les places et les grâces, et elle réussit. Elle parle sans gêne du bon temps où elle était la petite Beauharnais, et, avec sa naïve immoralité de créole, nomme ses anciens amants comme Scipion du Roure ouCresnay ; plus souvent elle se lamente, en femme étonnée et embarrassée de sa grandeur présente.

« Tout a été placé de force dans sa tète, à force de l'entendre dire à Bonaparte... Elle vous dit quelquefois de ces phrases qui vous étonnent. On croit tenir le fil de quelque chose... Mais on est tout attrapé de voir qu'elle ne sent pas la force de ce qu'elle dit... On lui peut tout dire; il n'y a pas d'exemple qu'elle ait jamais rapporté un mot à son mari, jamais, jamais.. . Jamais elle n'a fait que parer les coups... Le ridicule est au delà de toute croyance, et l'intempérance de propos une espèce de délire (1). » Sajournée se partage entre des conversations futiles ou galantes, et des larmes que font couler les duretés de Bonaparte ou la peur des complots. Il y a des moments où de cruelles anxiétés l'assiègent, quand elle voit son beau- frère Murât, un de ses principaux ennemis, nommé gouverneur de Paris, ou quand elle apprend que Joseph, son autre beau-frère, a proposé de la répudier et de l'envoyer régner à Parme. Serat-elle, contre l'avis de tous, excepté de Talleyrand, couronnée à côté de son mari? Cette incertitude laron-

(1) L'amie à d'Antraigues, 6-11 décembre 1804.

Lb" PREMIER CONSUL ET SA COUR 267

géra jusqu'à la dernière heure, puis, avec sa frivolité étourdie, elle oubliera un moment ses craintes devant une tunique de gaze ou un carton de dentelles, présents qu'elle destine à ses nouvelles égales les reines étrangères, et elle rit môme comme une folle si Vamie lui dit alors : « Vous vous êtes partagé les rôles avec votre mari; il veutôter aux souverains la chemise, et vous la leur laissez. »

Joséphine soutient atout prix Fouché contre Talleyrand, etFouché,par l'entremise de M""' de Copons,lui fait passer de l'argent quand elle en manque, sauf à en demander à son tour sous un prétexte à Bonaparte. Fouché a obtenu, au grand déplaisir de son rival, d'avoir à l'étranger une police répondant à lui seul et de lui à Bonaparte seul. Talleyrand n'en a pas moins recours à la nouvelle impératrice, et le 7 décembre (1804) il est venu solliciter son intervention, afin qu'elle décide à un divorce son beau-frère Lucien, destiné par Bonaparte au gouvernement de l'Italie. Elle a accepté, mais à une condition, c'est qu'on ne fasse pas venir à Paris Lucien, qu'elle accuse d'avoir empoisonné sa première femme, et dont elle-même a beaucoup à se plaindre.

A ce moment l'empire était fait, QlYamie ne négligeait pas d'écouter ce qui se disait dans l'entourage du maître. Elle raconte avec une joie maligne les marchandages clandestins qui ont accompagné l'organisation de la maison impériale. Bonaparte eût voulu d'anciens noms dans les charges de cour, Laval comme grand-chambellan, Crussol comme grand-maître de la garde-robe.

la princesse de Lorraine-Vaudémont commme grandemaîtresse. M""*^ d'Albon, désignée comme dame du palais, bien que nièce ded'Antraigues, a su se dérober à un honneur qu'elle redoulait en allant passer deux mois en Suisse. M'^^deLa Rochefoucauld, quoique parente de Joséphine, s'est faitprier pour devenir dame d'honneur; enfin, dans la nuit du 12 au 13 juillet, elle a cédé moyennant 100.000 francs de traitement pour elle, 400.000 francs destinés à acquitter les dettes de la famille; sou mari doit recevoir le rang de commandant dans la Légion d'honneur, 15.000 francs d'augmentation de traitement, une pension de 12.000 francs et de plus (M'"' de La Rochefoucauld avait cette condition à cœurj être maintenu pour un temps indéterminé dans une grande situation hors de France .

Ce tableau de la cour consulaire ne serait pas complet, si nous n'y voyions figurer les principaux représentants de l'Europe à Paris. Ils tirent d'un peu partout, des propos de salon et des bruits populaires, leurs informations sur le gouvernement français, ses principes et ses projets, et ils se trompent souvent, n'ayant pas accès à ce cabinet du Premier Consul oiî tout vient aboutir. Ils sont aussi peu considérés qu'imparfaitement instruits. Gallo, l'envoyé de Naples, est tenu pour un imbécile obséquieux, empressé à faire des cadeaux « à toutcequi porte jupe auprès des ministres », espionnant ses collègues au profit de Talleyrand, et déblatérant même à l'occasion contre d'Antraigues. Bunau, envoyé de Saxe, « n'est pas un coquin, mais c'est le plus

vil des hommes (1), » tremblant qu'on ne lui donne un successeur encore plus docile que lui envers la France et se dépensant en flatteries intéressées. Azara, ambassadeur d'Espagne, est aussi de cœur et d'âme avec le gouvernement consulaire, et clabaude dans les salons contre les vieilles monarchies; il n'en est pas moins traité comme un chien dans tous les bureaux, o mais le vilain n'a ni bouche ni éperon ». Seul entre tous ses collègues il a eu le talent de se glisser dans le cercle intime de M"'' de Talleyrand; encore auboutde peu de temps Beurnonville l'a-t-il fait honnêtement exclure. Lucchesini, le ministre de Prusse, en dépit de ses vices, montre quelque habileté et quelque connaissance de la situation: « Osez, osez, dit-il à Talleyrand, il ne faut que cela dans ce siècle! »

La Russie n'était alors plus représentée dans ce groupe cosmopolite. Markov avait quitté Paris, ayant irrité Bonaparte par son attitude hautaine, et toutefois mérité que le Premier Consul, dans un moment d'humeur, dît de lui à Talleyrand : Voyez combien il est supérieur à vous, ce qui avait désespéré l'ex-évêque et fait pleurer sa femme à chaudes larmes. Markov parti, il restait à Paris une colonie russe, dont les principaux membres nous apparaissent dans une galerie d'aspect peu édifiant. Ils louent étourdiment le gouvernement et son chef, et frayent en même temps avec les survivants du Jacobinisme, parlent liberté et constitution dans le salon de La Reynie ou dans celui du banquier

(1) L'ami à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803.

Récamier, comme si on était encore en 1790. Là un prince Obolensky raconte du grand-duc Constantin «des choses à faire frissonner » ; une M"i® Demidov appelle tout haut Bonaparte le Dieu de l'Europe, bien que l'am^ ait fait fermer par ordre le salon de jeu qui se tenait chez elle. Une princesse Dolgorouky, indiscrète, intrigante, extravagante, se vante bien haut d'avoir fait nommer ministre à Berlin le jeune Metternich, dont elle est follement éprise. M™* Divow a obtenu la permission écrite de Bonaparte de laisser tailler la banque chez elle moyennant une redevance de .30.000 francs par semestre à la police, « mais Talleyrand a juré son grand juron qu'il ferafermer cette boutique, parce qu'on n'a pas graissé la main à sa femme (1) ». Ladite dame, ne l'oublions pas, aaussi organisé chez elle impunément un véritable commerce de contrebande pour la Russie ; elle et ses associés (M"^^ de Talleyrand est du nombre) y gagnent 20 0/0. Il y a aussi la princesse Michel Galitzine, une Schouvalov, fille d'un correspondant de Voltaire, qui est en liaison avec Caulaincourt, et qui emploie son talent épistolaire à dénigrer l'empereur Alexandre et son entourage.

Parmi ces étrangers figure un revenant de Versailles, Nassau-Siegen, jadis célébré par les madrigaux héroï ques du prince de Ligne : on le voit passer à l'écart, médisant de Czartoryski, puis empochant silencieusement les profits clandestins que Talleyrand lui a procurés dans l'afïaire des sécularisations.

(1) L'(uni à d'Antraigues, 16-22 juillet 1803.

C'est presque aussi un Russe que l'aacien ambassadeur de Louis XVI, l'hellénisant Choiseul-Gouffier; après dix ans passés à revenir de Constantinople parla Neva, il paie en anecdotes malignes sur Alexandre le droit qu'on lui laisse d'espionner pour le compte de son nouveau souverain. Telle est du moins l'opinion sur son compte au ministère des relations extérieures. Bonaparte le traite de drôle, il ne veut point entendre parler de lui, et Talleyrand, qui comptait faire de son plus vieil ami un serviteur du nouveau régime, n'ose plus le voir qu'en secret.

LA co^s['n\A'i'in>' Di-: IHOi

Au tableau de la cour consulaire se joint le récit de la crise qui faillit emporter tout le régime, lors de l'établissement de l'empire. Pour des motifs divers, d'Antraigues et Czartoryski prêtaient une attention passionnée à ce qui se passait alors en France. Émigrés, constitutionnels, républicains s'unissaient secrètement en vue d'empêcher la proclamation d'une quatrième dynastie, et le Premier Consul, près de saisir la couronne, se sentait entouré d'ennemis conjurés contre lui dans un suprême effort.

a Ah! le plaisant maître, écrit Va77iie, qui depuis cinq

mois ne dort jamais deux heures de suite 1 Vous croyez queje n'en sais rien. Pardonnez, Monsieur; je sais qu'il ne dort pas par la Bonaparte, qui meurt d'envie de dormir et n'en dort pas davantage. Depuis le mois de septembre, la frayeur de l'assassinat a redoublé. Il se fait garder la nuit par une garde inconnue sous les ordres de Duroc seul. Cette garde que l'on ne voit pas est dans tous les cabinets, à toutes les portes des chambres où il est, et deux gardes dans la chambre à coucher môme, auprès des deux portes, car il y a deux portes dans sa chambre à coucher, à Paris, à Saint-Cloud, partout. Les portes sont barricadées, et chaque deux heures on relève les postes avec unmotd'ordre qui revient à Bonaparte, qu'on éveille dans son lit afin qu'il le change deux ou trois fois par nuit ; on le réveille chaque fois que l'ordre passe. Voilà ce qu'elle m'a confié dans le plus grand secret, à moi et à la Brienne. Ces déplorables misères, elle nous les dit moitié pleurant et moitié riant, parce que je lui demandais sil n'existait donc plus pour elle de moments où deux témoins fussent de trop dans une chambre à coucher. » Suivent des détails sur les précautions prises contre des tentatives d'empoisonnement (1).

On savait à l'étranger, par la même voie, qu'en cas de catastrophe Moreau était le successeur inévitable ; que celui-ci, trop confiant peut-être dans sa popularité militaire, avait dit au Premier Consul : « Je ne veux pas votre place; je veux rester tranquille, mais si vous

(1) L'amie à d'Antraigues, 4 février 1804.

m'attaquez, je connais mes forces, et en huit jours vous ou moi nous ne serons plus. » Une lutte décisive s'engageait donc, et Josépliine était loin d'être rassurée ; elle souhaitait déjà que Moreau vainqueur la laissât vivre dans la retraite ; en prévision de l'avenir, elle remettait 1.300.000 livres en or à Hervas, le chargé d'affaires espagnol, et 200.000 à cette même amie qui médisait si largement sur son compte. Les autres serviteurs, naguère empressés à dénoncer, se taisaient, sentant venir l'orage et cherchant des yeux le maître à venir. Talleyrand, « le plus insigne poltron, » tremblait extérieurement devant le Consul et intérieurement devant des ennemis qu'il ignorait.

La conspiration Pichegru-Georges-Moreau se formait alors. \Jami et ['a?me en suivirent de près les péripéties, et firent connaître à Dresde les scènes qu'ils avaient pu surprendre du mystérieux drame, h'ami montre le complot organisé par les Anglais, en vue de conclure la paix avec le nouveau gouvernement, sans le gêner en rien sur les institutions à établir; Georges seul tenant tous les secrets, puis, marchant parallèlement à lui, Pichegru et Moreau, le second uni au premier par son désir de relever le titre royal au profit du duc d'Orléans; enfin derrière eux, dans le ministère, aux armées, jusque dans les assemblées politiques, une foule de gens effectivement ou moralement complices, vingt-trois sénateurs, deux généraux enchef, LecourbeetMacdonald, Suchet et Dessoles, Real enfin, « enfoncé plus que tout autre par des lettres de sa main à Pichegru ». Il affirme

que le vrai dénonciateur a été, comme au 18 Fructidor, le prince de Carency, devenu inspecteur de police. Il a tenu et lu l'ordre du Premier Consul de faire donner la torture à Pichegru. Usait que Georges est venu jusqu'au milieu de Paris protégé par des agents de police. 11 note l'arrestation de Moreau dès qu'elle est décidée, et fait partir sa lettre en môme temps que celles qui annonceront la nouvelle à nos agents à l'étranger. Enfin il suit de près l'inventaire des papiers saisis, et a pu parcourir ceux de Moreau et de Pichegru, qui ont été en définitive soustraits et seront transportés en Angleterre.

De ses rapports à ce sujet, j'extrais le récit textuel de l'affaire du duc d'Enghien, qui me semble une page toute vivante et frémissante, en même temps qu'un document historique de premier ordre.

a... C'est unehorreur, c'est une abomination, mais il est aussi le plus imprudent des hommes. C'est Lajolais qui l'a compromis par une déposition incidente, dans laquelle il a dit qu'il (d'Enghien) devait s'emparer de la citadelle d'Huningue, puis de celle de Strasbourg, que dans le plan les conjurés devaient lui livrer; que dans celle d'Huningue il devait laisser pour commandant M. Thumery, ce qui, mal écrit, a fait croire que c'était Dumouriez au Grand-Juge, qui nous l'a envoyé ainsi écrit.

a Je crois quant à moi, — et Durant pense de même ainsi que Talleyrand, — que Lajolais a reçu du Grand- Juge l'ordre de compromettre le duc d'Enghien, que le

Premier Consul voulait enlever déjà depuis plusieurs semaines, à ce que m'a assuré Duroc lui-même. On savait par deux de ses valets, dont un était une espèce de secrétaire, qu'il avait deux cassettes de papiers. Enfin, après la déposition secrète et incidente de Lajolais, le Consul manda Talleyrand et lui ordonna d'écrire la lettre, que vous avez vue imprimée, à l'électeur de Bade ; il la lui remit toute faite ; elle est encore dans le bureau, écrite par le conseiller Fourcroy qui est devenu l'intimo confident de Bonaparte. Talleyrand lui fit de fortes représentations, je vous le jure sur mon honneur. Bonaparte lui dit : Je le veux, je l'aurai, je le veux, je l'aurai , et le renvoya, lui ordonnant de lui envoyer le paquet fait, qu'il l'expédierait lui-même. Talleyrand vint luimême chez Durant; il était pâle comme un mort, et il leur dit ce qui venait d'arriver, ordonnant de faire expédier la lettre et de la lui porter à signer. Duran t ne lui dit mot, ni moi. Lui sorti, et à l'instant môme avant l'expédition de la lettre, nous envoyâmes chercher mon neveu, frère cadet de celui que vous avez vu en Egypte consul de France; il est du commissariat de la guerre à Strasbourg, oii il devait se rendre dans peu de jours. La lettre ne fut mise au net, signée et remise au Premier Consul qu'après le départ de M..., et quand Caulaincourt partit, M... avait au moins trois postes d'avance .

« En arrivant à Strasbourg, le magistrat de sûreté de ce pays, nommé Popp, ami intime de M..., envoya un homme sûr à Kehl au nommé Trident, maître de

poste, qui expédia à l'instant une estafette à Etlenlieim. On disait au duc : Partez à l'instant. Lajolais vous a compromis ainsi que M"^^ de Reich. Celle-ci est arrêtée. Vous n'avez pas une minute à perdre. Le duc a reçu ce billet vingt-neuf heures avant d'être arrêté, et n'en a pas tenu compte; il l'avait sur lui, quand, après l'avoir fait lever, on l'a habillé. Il a été remis à l'inventaire à l'arrivée du duc à Strasbourg. Le magistrat chef du tribunal criminel a saisi le billet, l'a déchiré et non compris dans l'inventaire sommaire. Ainsi vous voyez que ce malheureux jeune homme a été infatué et n'a pas voulu s'échapper. Nous avons la consolation d'avoir fait l'impossible entre Dieu et nous (1).

« La lettre de Talleyrand mise au net, Durant malade ne put la porter à la signature; je la portai. Talleyrand était avec Chaptal, l'un et l'autre fort opposés à cette arrestation, mais tous deux si effrayés que Talleyrand me chargea de porter le paquet au Consul, ce qui fut fait. Je trouvai le Consul avec Caulaincourt, et c'est alors que je vis que d'Enghien était perdu. Le Consul lui dit devant moi : Ordonnez au général qui ira à Ettenheim qu'on le fusille dans sa chambre, s'il y avait résistance, et vous le ferez fusiller partout où vous verrez un mouvement pour nous l'enlever. Là les ordres furent rendus devant moi. On envoya trois officiers en même temps sur la route de Paris à Stras-

(1) C'est là la confirmation du fait rapports par Nougarède de Fayet, Reclierc/ies historiques sur le procès et la condamnation du duc d'Enghien, t. II, p. 234. Cf., pour ce fait comme pour le reste du récit, H. Welschinger, Ze duc d'Enghien.

bourj^ à postes fixes pour se relever quand on le conduirait ici. L'ordre était qu'il fut mené à Paris et retiré de la citadelle de Strasbourg la nuit, sortant par la porte de secours du côté de Saverne.

a J'oubliais que le Consul répéta plusieurs fois : Caulaincourt, s'il était averti et qu'il s'enfuît, envoyez quinze cavaliers à toute bride après lui; promettez-leur 3.000 louis s'ils le saisissent, et 1.500, si, ne le pouvant saisir, ils le tuent sur place en quelque lieu qu'ils le rencontrent. Ce furent ses dernières paroles. Il y avait en ce moment dans son cabinet Bertliier, Duroc, Caulaincourt, Régnier et moi.

« On n'apprend à connaître les hommes qu'à l'user, disait votre vénérable grand'père, et je l'ai bien vu en cette occasion. Caulaincourt, que j'avais toujours cru un bon et aimable garçon, et que j'aurais parié devoir refuser cette mission, que Duroc et Mortier avaient refusée, s'en chargea non seulement avec joie, mais la tête lui tournait déplaisir de rendre service; il était infatué.

« Vous avez lu dans le Moniteur l'exécution des ordres; cela est très exact. Seulement ils mentent au sujet de l'électeur de Bade; il n'a pu consentir, puisque, lorsqu'il a reçu la lettre de Talleyrand, d'Enghien était à deux lieues enfoncé en terre de France. A Strasbourg il n'a pas eu le temps de se reconnaître. Il n'a pas été maltraité; au moins je l'ignore. Mené à Paris jour et nuit, il s'est arrêté onze fois pour des quarts d'heure au plus pour des besoins; mais jamais on n'a voulu le laisser dormir. M... m'ajoute, — mais cela je

ne puis le croire, — qu'on ne le laissait pas dormir en voiture exprès afin de l'empêcher d'être en état de répondre à ses juges ; je ne crois pas cela.

« Arrivé à Paris, il a été d'abord au Temple; mais le matin Berthier y avait été avec Murât et y avait laissé deux capitaines et quatre gendarmes avec le carrosse de Murât pour le conduire aussitôt à Vincennes. En y arrivant, il a demandé tout de suite un verre de vin ou un bouillon, et un lit, parce qu'il n'en pouvait plus de fatigue. On lui a donné du vin, il n'y avait pas de bouillon, et on lui a refusé de dormir, lui disant que le conseil de guerre était assemblé. Alors il a paru ému.

« Talleyrand nous avait chargés d'envoyer des gens pour être témoins de tout, et j'avais envoyé un lieutenant de gendarmerie nommé Lemonnier. D'Enghien a demandé: «Mais queveut-on? — Vous juger, dit Hulin. — Mais sur quoi? — Sur ce que vous avez voulu assassiner le Premier Consul. » Alors il reprit ses forces, et dit: « Voyons, voyons,» et on le mena dans la salle. Là il s'endormit; au moins on l'a cru. Quand on lut les préambules, il y avait du monde, c'est-à-dire des militaires; mais quand il voulut parler, on fit sortir tout le monde, le lieutenant de gendarmerie aussi. Enfin on rouvrit les portes pour lui lire sa sentence. Il l'écouta sans mot dire, l'œil ferme, mais très pâle. Il voulut écrire, refus; envoyer sa bague à la princesse de Rohan, refus. Alors il eut des mouvements d'impatience, presque convulsifs, et demanda à boire.

« Pendant ce temps, notre amie était chez M™® Bona-

parte pour l'engager à le sauver. Je vous jure devant Dieu qu'elle y a fait tout ce qu'il est possible de faire- Je vous dirai plus. Talleyrand a écrit à ce sujet une lettre superbe au Consul ; il n'a pas eu le courage de parler, il a écrit ; il a fait prier Joseph de le venir voir. Joseph est venu, et il l'a engagé à porter sa lettre au Consul, et à l'appuyer. M™*' Bonaparte s'est jetée aux pieds de son mari pour le supplier de garder le duc comme otage. Je vous rapporte ce qu'elle a dit elle-même à notre amie, qui l'a écrit à mesure en rentrant chez elle- Elle lui demanda donc de garder d'Enghien comme otage : « Eh! f..., lui dit le Consul, de quoi vous mêlezvous ? Je n'ai pas besoin d'otage. — Mais les souverains le réclameront, et vous en tirerez parti. — Eh ! que me font les souverains ? C'est pour qu'ils ne le réclament pas qu'il sera exécuté. — Mais qu'a-t-il fait ? » Alors elle juraà r«m/e que Bonaparte lui a lancé un coup de pied sur le genou, et est sorti.

« Joseph est entré alors. Il lui a parlé avec un courage de lion, peut-être trop, lui a dit qu'il serait le Robespierre et le Marat de la France. Bonaparte l'a envoyé se faire f... en toutes lettres, et a ordonné l'exécution, puis il s'est enfermé à la Malmaison sans qui que ce soit, tout le monde le croyant à Paris. Tl a défendu qu'on laissât approcher personne, excepté Hulin, qui est venu lui dire que le duc d'Enghien avait été supplicié de quatorze coups de fusil tirés à la fois. Hulin me dit et répéta que Bonaparte avait dit ces seuls mots : Un de moins ! C'est bon.

«Voilà, Monsieur, tout ce quejesais et vous garantis être vrai, parce que j'en suis sur, et si sûr que je vous supplie de n'en faire aucun usage public qu'après ma mort ou un changement ici de maître. Je défie qui que ce soit d'être plus instruit, excepté Hulin, qui n'a jamais voulu dire à Talleyrand ce qu'il avait dit à huisclos, ce qui me persuade que l'on fabrique sur cela quelque infamie pour faire périr quelqu'un ou flétrir sa mémoire. Je le crois ; nous verrons.

« J'oubliais que Hulin lui-même me dit hier chez Decrès que d'Enghien lui avait demandé un confesseur. Et que lui avez-vous répondu? dit Decrès. — Je lui ai ri au nez, dit Hulin, et il s'en est passé (1). »

On n'a rien trouvé d'essentiel dans les papiers de la victime. C'est Bonaparte, assisté de Rœderer et de Ségur, qui en a fait lui-même l'inventaire.

Uam'i continue en ces termes :

« Autant j'ai desdétails sûrs sur le duc d'Enghien, autant j'en ai peu sur Pichegru. Il a été étranglé, cela est sûr : mais il est impossible de bien savoir comment. Il est faux que la garde ou la gendarmerie ait fourni le bourreau. Talleyrand sait très positivement qu'il a été étranglé par Sanson le bourreau, mais ce qui a donné lieu à la méprise, c'est que depuis cinq jours il couchait au Temple et y entrait vêtu en gendarme ou en grenadier de la garde ; cela, nous le savons. Personne n'ose parler, même à Talleyrand, qui n'ose pas trop s'informer. Ce que l'on sait à cet égard, c'est que Ré-

(1) Vami à d'Antraigues, 19 avril 1S04.

gnier a décidé cette mesure. Je ne le sais que par Rcinhard, qui a entendu Talleyrand causer à fond avec Lagarde, ami de Régnier. Pichegru a subi quatre interrogatoires, dans lesquels il n'a compromis qui que ce soit, mais il a déclaré avoir voulu délivrer la France de la tyrannie actuelle et lui rendre un gouvernement stable ; qu'étant militaire il n'avait pas d'idée fixe sur le gouvernement à établir, mais que son but était le renversement de la tyrannie actuelle. 11 a demandé plume, papier, encre, et s'est mis à composer sa défense au tribunal, n'ayant pas voulu d'avocat. Tout à coup ses papiers ont été saisis, sa défense portée au Consul, et le lendemain il a été étranglé. Nous n'en savons quant à présent pas davantage... Dans ce temps-ci on ne peut être trop curieux; cela n'est pas prudent : et puisque Talleyrand s'en tient là, force nous est d'y rester aussi. B

On vient de voir l'c/mz'e intercédant pour le duc d'Enghien. Elle rend encore témoignage à Joséphine de ses efforts pour obtenir la grâce de Georges, et pour sauver Moreau, qui l'eût très bien traitée, paraît-il, s'il eut réussi. En revanche, elle dénonce un mot malheureux de la future impératrice : <i Je ne sais pourquoi le public nous boude, auraitdit Joséphine en sortant d'un théâtre où elle et son mari avaient été accueillis par un profond silence, car ceci est une querelle particulière entre nous et les Bourbons. nUamiea. déplus fermé sa porte à Caulaincourt, hier encore le bienvenu dans son château avec les officiers do son régiment, et n'a consenti

à la lui rouvrir que sur les sollicitations expresses, réitérées venues des Tuileries. « Il a essayé, écrit-elle à cette occasion, de se justifier, et il s'est justifié en une partie que voici. Bonaparte lui promit sa parole d'honneur que si d'Engliien était arrêté il serait enfermé jusqu'à la paix au château de Pierre-Encise à Lyon sans qu'il y fût connu. Caulaincourt ne se fiant pas à cette promesse, Bonaparte la lui fit écrire parle Grand-Juge. Il me l'a fait lire. Je lui dis : Il faut la publier. Il pâlit, médit ne l'avoir conservée que pour moi, avoir consenti à la détruire et avoir dit qu'elle n'existait plus (1). » La grande dame avait poussé l'expression de sa colère contre lui jusqu'à demander et obtenir qu'on changeât de garnison le régiment dont il était colonel ; elle ne voulaitpoint voir, môme de loin, lacouleurde son uniforme.

Mettons en regard de cette disgrâce, d'ordre tout privé, la rentrée en faveur d'un personnage aussi important que peu considéré, Fouché. Les historiens attribuent à son zèle pour l'établissement de la monarchie impériale son rappel au ministère de la police. Voici une autre cause que spécifient avec détails les bulletins de Vamie. « Lorsqu'on arrêta Moreau et d'autres, l'avis de Fouché fut de les disperser dans les départements, de les faire juger par les officiers comme l'infortuné d'Enghien, et de les faire fusiller. Bonaparte en fut détourné par Real et Régnier, qui l'engagèrent à

(1) h'amie à d'Anlraigues, 2 juin 1804.

en faire une affaire d'éclat pour établir l'opinion de sa justice, et que d'ailleurs, les juges étant de son choix, il devait être sûr que lorsqu'on ferait enfin le procès tout serait combiné de manière à ce que ces gens-là, soit par leurs aveux, soit par la promesse et l'espoir de leur grâce, ne contrediraient à rien. Talleyrand fut du môme avis. Il s'y rendit. L'événement a été entièrement contraire. Ils se sont défendus comme des lions, excepté ces sots de Polignac, et le public et l'armée ont été constamment contre les juges, et l'armée a appuyé le public. Bonaparte a failli tuer Real de colère ; il l'a excédé de coups devant sa femme, et, résolu à ne plus jamais donner de spectacle de cette nature, il a rappelé Fouché (1). »

L'Europe s'émut, sinon du meurtre juridique accompli, du moins de l'attentat commis contre le droit des gens, et la Russie, qui n'avait plus guère à ménagerie Premier Consul, fit parvenir en Allemagne et en France une note en style comminatoire, accusant la violation du territoire germanique. Talleyrand répliqua de son mieux, ne se doutant guère qu'un homme qui lisait pardessus son épaule écriv^ait de la dépèche russe à d'Antraigues : « C'est une pièce superbe; depuis quinze ans, nous n'en avons pas une seule à lui comparer. C'est beau, c'est raisonné, c'est noble, c'est clair, c'est parfait... Ici on n'en dira pas le mot, mais elle sera connue dans ma tournée annuelle aux frontières. Je me charge

(1) L'amie à d'Antraigues, M juillet 1804.

de la répandre sur une ligne de 380 lieues. Elle doit influer sur l'opinion (1), »

D'Antraigues de son côté tint à exprimer ses sentiments, tout en gardant une réserve inspirée par le désir de ne point engager le gouvernement russe, et de ne point attirer de nouveau sur lui l'attention du gouvernement français. Il fit imprimer à Dresde et publier, sans nom d'auteur, sous la rubrique de Londres, des Réflexions dirigées surtout contre le Grand-Juge Régnier ; tout en réprouvant les projets d'assassinat contre Bonaparte, il y rendait hommage à la mémoire du duc d'Enghien, et s'attachait à justifier, dans la récente conjuration, le rôle et le but de l'Angleterre.

Uami et Vamie de Paris étaient, en fait de politique étrangère, des survivants du xvin" siècle, plus Européens que Français. Le premier, anglomane, était alors Russe de cœur, s'imaginant, tout comme Alexandre et ses conseillers, que l'accord de la Russie et do l'Angleterre préviendrait de nouvelles atteintes de la part de la France à l'équilibre européen. Selon lui, le cabinet de Londres était servi à Paris par bon

(1) L'ami à d'Autraigues, 30 juillet 1804.

nombre de gens en place, dans les armées et les bureaux. Ceux-là, — et il cite comme pensant ainsi Sieyès, Masséna, Suchet, — détestaient les Anglais et n'eussent rien voulu accepter d'eux, et néanmoins, sans se faire connaître, ils réussissaient à surprendre les secrets du cabinet consulaire et faisaient passer au delà de la Manche des avis propres à contrecarrer les desseins du maître. Un certain Latour, ancien ami de Fox, était l'intermédiaire ordinaire de ces communications.

h'amie se laisse guider, en sa qualité de femme, plus parle sentiment que par la raison; elle admire profondément de loin le jeune souverain de la Russie, le seul digne représentant à ses yeux de la cause des rois ; elle l'appelle « notre ange », et a pour lui cet engouement voisin de l'idolâtrie dont se targuèrent plus tard, entre tant d'autres, des mondaines comme M™* de Ghoiseul- Gouffier et des mystiques comme M^^ de Kriidener. Elle se dit forte de faire enfermer au Temple avant un mois quiconque oserait devant elle mal parler de son héros.

On voit dès lors dans quel esprit critique l'un et l'autre envisageaient la politique étrangère de Bonaparte. Ils la combattaient par ces moyens souterrains dont les affidés de la police secrète, celui qui écoute dans un salon comme celui qui travaille à l'ombre du cabinet noir ou s'embusque sur la grande route, sont les instruments ordinaires. Ils appartenaient euxmêmes, de propos délibéré, et àl'encontre des intérêts français, à cette mystérieuse engeance ; et en dénonçant

à (l'Antraigues les espions de Talleyrand à l'étranger, ils les révèlent, d'une façon précise et minutieuse, à l'histoire.

Voici d'abord des détails sur l'organisation secrète des postes et la surveillance des correspondances envoyées hors de France. Un bureau de quarante-quatre employés, recevant des ordres de Bonaparte, de Talleyrand et de Berthier, mais ne rendant compte qu'au premier, tantôt dépouille les lettres d'un individu, tantôt ouvre toutes cellesqui sont mises à la poste le môme jour. Le directeur de cette machine est Lavalette, « un bon diable »: Anson, déjà receveur général en 1788, a un diable en esprit, en méchanceté, en fourberie, » en est la cheville ouvrière. Ils ont les chiffres qu'on a pu voler chez les ministres étrangers, et, assistés d'un commis de Talleyrand, arrêtent au passage les courriers de cabinet dont ils ont payé la trahison; ils ouvrent les paquets et prennent les empreintes des dépèches. Aucune de leurs stations n'est près de Paris, plusieurs ministres faisant suivre leurs courriers deux ou trois postes. Ce sont (à partir d'octobre 1803) Ponthierry, Luisle-bois (?), Vitry-le-François, Argental, Mayence pour l'Allemagne, Pontarlier pour la Suisse, la Tour du Pin et Modane pour l'Italie, Sijean et Saint-Jean-de-Luz pour l'Espagne. En Allemagne, on a mis aux ordres de nos représentants à Ratisbonne et à Cassel des gendarmes d'élite qui, déguisés en brigands, arrêtent et dévalisent les courriers de la malle et autres. Ce moyen est encore plus fréquemment employé en Italie.

Tous ces renseignements, qu'il livrait sans le moindre scrupule, Vami les avait résumés dans un almanacli portant au crayon rouge les bureaux de poste oiî les Anglais entretenaient de leur côté des agents sûrs.

Des dénonciations ou des révélations précises corroboraient de temps à autre ces indications générales. Dans son zèle pour l'alliance anglo-russe, Vami avait noté certains articles malveillants pour la Russie, publiés dans le Mercure de Ratisbomie, et attribués à Drake; et afin de vérifier cette dernière supposition il promettait de faire soustraire, s'il était possible, une feuille du manuscrit. Partout il suivait les opérations des espions français, les annulant ainsi d'avance. Il recommandait à la surveillance de Czartoryski un secrétaire de la légation russe à Madrid, l'émigré de Lambert, soupçonné d'avoir livré à notre ambassadeur le chiffredesacorrespondance.il annonçait qu'un colonel polonais au service de France, Chodkiewicz, s'était mis en route avec mission de préparer une insurrection en Pologne et en Lithuanie. Entre temps, sur la demande du cabinet russe, il lisait les lettres adressées au ministère des relations extérieures par le compositeur Boïeldieu, alors maîtrede chapelle à Saint-Pétersbourg. A l'en croire, ces lettres, qu'il serait curieux de relire aujourd'hui à cause de leur signature, étaient sans portée, pleines de sottes anecdotes et de plats commérages.

De son côté, Va?nie signale un certain Coini, chargé de s'insinuer dans l'intimilé du ministre russe à Cons-

lantinople, ou bien M'"'' de Flaliaut, l'ancienne maîtresse de Talleyrand de venue la femme du comte de Souza, ministre de Portugal à Paris. M. de Souza ayant été transféré à Saint-Pétersbourg, ladite dame part munie des instructions de Talleyrand, et il est essentiel ou que Souza ne soit pas accepté par l'empereur, ou que sa femme soit démasquée dès son arrivée. On peut faire mieux, placer dans sa suite un valet qui, si on la fait attaquer en route par de faux voleurs, désignera l'endroit où sont les papiers à prendre.» Si ce parti, ajoute Vamie, ne convient pas au prince Czartoryski, alors le valet de chambre se fera connaître à lui à Pétersbourg et servira à éclairer la marche de cette scélérate (1).» Sortant de ces régions souterraines, nous voyons se développer, au lendemain de la rupture de la paix d'Amiens., la politique française triomphante. Le fond de cette politique est un mépris absolu pour l'Europe continentale. Bonaparte ne redoute personne, hormis les Anglais: mais comment les réduire? Il accumule pour les vaincre chez eux de formidables préparatifs, et on lui a entendu dire : i Une descente et un séjour de deux mois en Angleterre seraient pour la France une paix de cent années. » En 1797, il a remis au Directoire des mémoires contre cette entreprise ; aujourd'hui il la juge possible et même facile. Tl s'y entête, avec la complicité de Talleyrand, contre l'avis plus ou moins dissimulé de son entourage, contre sa femme qui se lamente ou Berthier qui multiplie les objections straté-

(1) Uamie ii d'Antraigues, 18 octobre 1804.

giques. Un comité de réfugiés irlandais, délibérant à l'hôtel de Massiac en présence d'un délégué des relations extérieures, y pousse activement, et a promis une insurrection en Irlande pour le mois de janvier 1804, Un plan général d'invasion a été présenté par lui et discuté en conseil le 11 juillet 1803; on y a joint un plan sur Jersey, œuvre de Vaivre, chef du bureau des colonies, élaborée sur des renseignements erronés. Les adversaires secrets de l'expédition se sont hâtés de transmettre ces projets à Londres en deux messages, l'un par Boulogne, l'autre, presque sous les yeux du Consul, par la Hollande. Parmi ces traîtres obscurs, les uns, les militaires, voudraient détourner l'élan des armées vers l'Allemagne, où ils s'enricin'raient à moins de risques ; les autres estiment qu'en cas de succès ce serait toute une nouvelle suite d'entreprises continentales : les villes iianséatiques occupées, la Prusse rançonnée, Naples conquise. Puis le 5 décembre, les Irlandais sont venus dénoncer, avec preuves à l'appui, l'impossibilité d'une insurrection immédiate dans leur pays. Quant à la Russie, Bonaparte en est à se repentir des premières avances laites à Alexandre : « Je ne veux pas, s'est-il écrié, que la Russie se môle plus des affaires de l'Europe que je ne me mêle des affaires de la Perse. » Il ne caciie pas son aversion pour Czartoryski, qu'il sait lié à l'Angleterre; parfois il espère que la faveur de ce jeune homme ne durera pas, et que, Kotchoubey paraissant devoir succéder comme chancelier à Alexandre Woronzov, l'empereur, jugé

sans énergie et sans vues élevées, n'accentuera pas son attitude hostile.

Plus souvent le gouvernement français pensait, ne fût-ce que pour amener une révolution ministérielle, à favoriser une révolution dynastique. Bonaparte et Talleyrand avaient l'un et l'autre le goût des complots au deiiors, ou au moins le désir d'entretenir des intelligences avec les mécontents de chaque pays. En Russie, ils trouvaient à cet égard une tradition toute faite, celle que La Chétardie et Breteuil avaient suivie sous l'ancien régime, en 1740 et en 1762, et qu'un aventurier obscur, Angely, avait voulu renouer en 1793. Hédouville, à qui Bonaparte l'avait indirectement rappelée, en vint un jour à raconter à mots couverts (disait-il vrai? voulait-il flatter?) que Pahlen, le meurtrier de Paul P% était mécontent et disposé à recommencer l'attentat de 1801 ; et que lui-même était en mesure de s'entendre, le cas échéant, avec cet homme. Par Champagny , il faisait parvenir directement au Premier Consul des renseignements plus explicites; il insistait sur le mécontentement de la noblesse, et citait une lettre écrite par Pahlen à un de ses amis de Pétersbourg, qui concluait à la proclamation d'une impératrice ou à l'installation d'une régence, en tout cas au renversement de l'empereur actuel et à l'anarchie.

On devine en quel émoi fut Ya?ni, lorsqu'il eut vent de ces nouvelles. Il obtint que Durant réclamerait d'Hédouville de nouveaux éclaircissements. La réponse ayant paru encore insuffisante, ce fut Talleyrand qui

l'interrogea à son tour dans l'apostille autographe d'une lettre envoyée par la voie de Berlin, et ce qu'il reçut fut transmis textuellement par Vami à d'Antraigues le 10 mars. Pahlen en voulait à Alexandre de l'avoir en 1801 poussé, de concert avec Panine, dans une aventure politique qui avait abouti contre son gré à un meurtre; joué par l'un et l'autre, il croyait une révolution nouvelle très praticable, et paraissaitdisposer d'un puissant parti. La légation de France avait avec cet homme des rapports directs, qui pouvaient aboutir à une action commune.

D'Antraigues eut à ce moment la pensée d'emporter la faveur impériale par quelque démonstration palpable de zèle. Il offrit d'aller secrètement à Paris et de s'y emparer des pièces qui établissaient le concert supposé entre Pahlen et Hédouville. Il devait bien penser, à vrai dire, qu'on n'accepterait pas sa proposition. On lui répondit en effet qu'on n'oublierait jamais cet acte unique de dévouement, mais que les moyens dont il disposait suffisaient pour acquérir ces preuves, et on lui enjoignit môme de ne pas s'éloigner de Dresde (1).

Sur ces entrefaites, les relations diplomatiques furent rompues entre la France et la Russie. Hédouville revint à Paris, et Vami s'aboucha aussitôt avec lui, pour le confesser de près ; il se convainquit que Bonaparte, à la veille d'une guerre, s'était repris à l'idée d'opérer une diversion révolutionnaire en Russie et aussi en Suède ; et que Talleyrand, pour se rendre important lui-même, donnaitune certaine importance à ces projets. Au total,

(1) Gzartoryâki à d'Antraigues, 8 avril 1804 (A. P.).

il ne distinguait que des menées sans résultats probables. De son côté Va/nie étaitéperdueà lapensée deson « ange » en proie à quelque guet-apens aristocratique. Elleinvita Hédouville à dîner, et lui fitenfin avouer que ses relations avecPahlense bornaient à des lettres échangées entre ses secrétaires et un médecin français nommé Lavite, qui lui servaitd'espion dansla société russe.

Bonaparte, près de devenir empereur, agissait déjà en maître de l'Europe. Il s'exprimait avec la dernière liberté sur les souverains, sauf sur le pape dont il avait obtenu le Concordat et auquel il allait demander le sacre. Il jugeait mal de la Saxe, à cause des rapports de ses envoyés défavorables à l'électeur, et de la mauvaise réception faite au couple Lavalette dans cette cour. A celui qu'il allectait d'appeler le « petit roi de Prusse », il prétendait arracher une soumission absolue sous forme d'alliance offensive etdéfensive. A TAutriche au contraire il faisait entendre qu'il s'entendrait volontiers avec elle pour le partage de la Turquie. En même temps il ranimait les espérances des Vénitiens naguère livrés par lui à l'empereur; il avait fait venir et logeait à Versailles un certain Foscarini, avec lequel un de ses affidés, La Flesselle, conférait fréquemment, à l'iosu même de son ministre.

Il était évidemment alors sous l'influence de ces conseils que Talleyrand a formulés et résumés dans son fameux et inutile mémorandum du 17 octobre 180J). Mais dès 1804, tout était changé dans ses dispositions : « Au nom du ciel, écrivait le 30 juillet Va?tii

à d'Antraigues, que l'on (la Russie) forme une alliance avec l'Autriche, ofïensiveou défensive, n'importe; cela est égal pour l'effet. C'est parce qu'on ne craint que cela qu'il faut le faire. Ces maudits ministres autrichiens ignorent-ils que l'hiver ne se passera pas sans qu'ils soient attaqués?.. . Je vous en supplie, engagezla Russie par pitié pour ces sots à signer l'alliance qui seule peut les sauver. »

La Suède, elle, avait gardé une attitude obstinément hostile. Le roi Gustave IV était venu, au printemps de la même année, aux portes de la France chez son beaupère l'électeur de Bade; mais là il avait laissé échapper des paroles malsonnantes contre la Russie. C'en fut assez pour que Massias, le chargé d'affaires français, le vînt trouver par ordre et lui insinuât entre autres choses que le moment était venu de recommencer Charles Xïl. Cette singulière négociation n'eut bien entendu pas de lendemain. Gustave IV recommença à attaquer par voie diplomatique le gouvernement consulaire, à dénoncer en particulier ses projets contre le Danemark. Ce fut alors que Bonaparte, exalté par les rapports de Shée, préfet de Strasbourg, excité par Berthier, parla devant sa femme de faire subir à l'imprudent monarque le sort du duc d'Enghien. Non seulement Joséphine agit fortement en sens contraire, mais elle dit àTalleyrand qu'on voulait rendre son mari l'horreur de tous les peuples, et qu'elle s'en prendrait à lui si un pareil attentat avait lieu. Talleyrand, soucieux à ce moment de lui plaire, fit si bien que quelques jours

après le meurtrier du duc d'Enghien ne pensait plus au roi de Suède.

Gustave IV occupa de nouveau les politiques à cause de ses imprudences de langage après la proclamation de l'Empire ; on entendit alors Joséphine, dans le paroxysme de son amour-propre blessé, laisser entendre qu'il pourrait être détrôné et tué comme son père. Un agent suédois nommé Ackerblad faillit payer pour son souverain. C'était un vieillard inoffensif, mais qui fut trouvé porteur de lettres où la France n'était pas ménagée. Le premier mot de Bonaparte fut un ordre de le faire jeter à Bicètre et fusiller dans la nuit môme, puis Va?ni et Fouché intervinrent l'un et l'autre : le pauvre homme en fut quitte pour un séjour au Temple et une fois sespapiers confisqués, il fut remis en liberté (1).

Une nouvelle guerre de conquête était donc imminente, au moment de l'avènement Napoléon ; seulement on se demandait quels en seraient les prétextes, le théâtre, les résultats. Amis ou ennemis, nul n'en doutait. Voici à cet égard une conversation vivante et caractéristique, qui met en scène un des grands personnages do l'époque, et montre quelles étaient autour du nouvel empereur les espérances, les passions secrètes des révolutionnaires devenus courtisans, et les perspectives d'avenir.

« J'ai vu l'abbé Sieyès en société chez une M""^ Ber-

(1) Vamic à d'Antraigues, 6-U dûcembre 1804. Elle ajoute : « II est faux qu'excepté Pichegru on ait tué personne au Temple; mais c'est ^ Bicètre que l'on mène les malheureux, et on les fusille dans l'intérieur du cachot. Ces cachots sont dans une cour sous des piliers. Ilulin et Molineux sont les chefs de cette cour, »

nard, sœur de la mère de M""" Récamier. . . La pauvre vieille Bernard, qui tremble de la guerre, lui demanda si nous aurions la paix. Il se moqua d'elle et lui dit : Il faut la guerre, et il y a deux ans qu'elle est inévitable. Comment peut-on être assez fol pour vouloir la paix, quand on est attaché au gouvernement ? Il entra alors dans les détails, et nous dit que le paiement de l'armée réduite au pied de paix était encore au-dessus des moyens de finance de la France, parce qu'on avait été forcé, outre le milliard distrait des biens nationaux pourla dotation de la Légion d'honneur et la londation des sénatoreries, de réserver sur ces mêmes biens 460 millions pour les apanages des princes français, dès que le couronnement aurait porté leur nombre à celui résolu par Bonaparte, et la pension de la mère de Bonaparte, ainsi que le douaire delà Bonaparte fixé depuis hier à3 millions en revenus sur fonds déterre, absorbent et au delà ce qui restait d'invendu. Malgré cela il faut payer l'armée, et, ce qui est pire, une autre armée d'employés...; qu'il faut aller au devant de l'argent, et pourcela l'aller cherciier ; que lui ne veut pas seulement entendre parler do politique, car il sait ce que c'est, et qu'il n'y a pas un roi en Europe à qui on ne fît justice en l'envoyant aux galères ; que c'étaient des gueux, des pillards qu'on pouvait tous acheter sans bourse délier, en leur donnant comme aux chiens un dos leurs pour faire curée ; qu'il l'avait dit au Directoire et ne s'en rétractait pas avec Bonaparte, à qui il l'avait répété ce même jour. Ce sont de lâches filous qu'on mène à la potence, et qui, en y

allant, se volent encore dans les poches les uns des autres; qu'il ne s'agissait pas de politique; que Bonaparte était maître de la paix ou de la guerre ; qu'il s'agissait de savoir si Bonaparte peut exister sans guerre dans l'état oii est la France, et qu'il tenait pour démontré que non. Donc la guerre est inévitable. Que Talleyrand y était bien résolu, mais qu'il ne savait pas où commencer ni quand commencer; que lui ne se mêlait pas de cela; que tout ce qu'il voulait, c'était que Bonaparte connût le principe de la nécessité de la guerre, et qu'il en était convaincu; qu'il ne voulait se mêler de rien, mais qu'il ne refuserait jamais ses avis à son ami Talleyrand,

« Je lui dis qu'on les avait dit brouillés. Jl se mit à sourire, d'un rire de tigre, et par dire: Oui, oui, brouillés pour les cafés de Paris. Il revint à parler finances; il paraît que c'est là ce dont il s'occupe, maisje n'ai pu retenir tout ce qu'il dit, cela m'est étranger. Seulement je remarquai ce qu'il dit sur l'Espagne : «Le Pape nous apporte l'Espagne, et c'est le solide de la farce que ce vieux sot vient jouer ici. La bête 1 il verra que l'entrée de la France est belle, mais la retraite difficile. Je veux périr si de sa vie il revoit Rome. » J'insistai sur l'Espagne, il me dit : « Il fera un beau bref que je lui prépare pour forcer l'Espagne à s'emparer de toutes les richesses mobilières des églises que j'évalue à 140 millions au plus bas. — Mais, lui dis-je, on dit ce peuple dévot, il se révoltera. — On en pendra, dit-il, pour leur ùter le goût du martyre... »

« Ce monstre me faisait peur, il était d'une figure effroyable. La pauvre Bernard l'écoutait comme un oracle. Il parla de la Prusse avec fureur, dit qu'on ne pouvait être parfait, et que voilà le seul côté faible de Bonaparte, sa conduite en Prusse et en Russie; qu'il avait manqué le moment d'écraser l'une et de mettre l'autre bien bas, et qu'à présent il s'en mordait les doigts, car il fallait faire à présent par la guerre ce qu'il aurait fait sans cela si, tout de suite après la paix de Lunéville, il eût suivi son avis ; qu'il fallait alors chercber une querelle à la Prusse et marcher; qu'en l'état où il l'avait laissée, ses armées se seraient fondues en entrant en campagne; qu'il savait qu'alors sur les 23.000 hommes qui composaient la garnison de Berlin et de Postdaui Mollendorf convenait qu'il n'avait que 3.000 dontilétait sûr. Que pour la Russie il fallait envoyer les deux frères ad patres et établir une régence de la douairière ; qu'il avait offert alors d'aller ambassadeur en Russie, et qu'il répondait que de cent ans on n'aurait entendu parler de ce pays que dans la Gazette de Hambourg. J'étais toute hors de moi et je crusprudent de m'en aller(l). »

Berthier, un militaire, il est vrai, mais de sens rassis et d'humeur calme, ne pense guère autrement : « Nous sommes bien heureux, disait-il un jour àl'am/e, que cet homme ne se soit pas déifié, car, s'ill'eût fait, ces misérables rois l'eussent si vite adoré que nous aurions été forcés, vous etmoi, d'en faire autant à Paris... Je donnerais dix ans de ma vie pour que, sans plus tergiver-

(1) L'«>«ieà d'Antraigucjs, IS ûctobre 1804.

ser, il marchât avec 120.000 hommes sur la Prusse, le Holstein et la Saxe, et que dans le môme moment il déclarât la guerre à l'empereur de Russie, à celui d'Allemagne et aussitôt établît son plan en Italie ; en six mois nous aurions mis à la raison tous ces drôleslà (1)..)

La nouvelle impératrice est aussi intéressante à entendre à ce sujet: « La Russie ne veut pas la guerre, mais elle veut être comme Bonaparte en Europe, et cela ne sera pas. Czartoryski ne peut plus la conduire, il nous faut là-bas Kourakine, et il y sera. L'empereur Alexandre est cause que nous ne sommes reconnus ni en Russie, ni en Turquie, ni en Suède, et cela est fort insolent de sa part. Les Bonapartes étaient déjà de grands seigneurs quand ses ancêtres étaient des gens de rien. Il fait demander la paix par la Prusse et l'Autriche, mais il ne l'aura qu'à bonne enseigne. Bonaparte a donné sa parole à Berthier devant moi qu'il fera détrôner ou tuer le roi de Suède comme son père. Avant un an, tout sera fini. Les rois seront attachés à Bonaparte. Nous les détrônerons et nous en ferons d'autres; car de républiques, Bonaparte n'en veut plus nulle part: nous les détruirons toutes avant peu. » Un moment après, Talleyrand lui disait à elle-même : « Il nous faut une paix solide, et la guerre seule peut la donner telle. Je suis sûr que l'année 1806 sera l'année climatérique d'une paix sûre, que personne ne pourra troubler. »

(1) L'amie il d'Anlraigues, C-H drcembre 1804.

D'ANTRAIGUES A DRESDE (suite)

I. La Rochefoucauld (1803-1804). — Soupçons de Bonaparte et de Talleyrand. — Interdiction du port de la croix de Saint-Louis. — Présentation de d'Antraigues à la cour de Dresde. — Scène du 2a septembre 1803 aux Tuileries. — Markov et Bonaparte. — D'Antraigues, conseiller de légation. — Notes des 15 et 23 décembre contre lui. — Résistance de Gzartoryski. — Scène du 14 février 1804. — Essai d'enlèvement. — Les Mémoires de Montgaiiiard.

II. Vie littéraire. — Opinion des Russes et des Saxons sur d'Antraigues. — Ses services comme correspondant du ministère de l'instruction publique. — Son Mémoire sur l'enseignement national. — Une Université unique, militante contre l'esprit révolutionnaire. — Collaboration à l'organisation des universités russes. — Jugements et travaux littéraires. — Un portrait d'Alexandre l"' et Bernardin de Saint-Pierre.

III. Vie de famille et de société. — Projet d'établissement ;'i Weimar.

— Mission du secrétaire Mohrenheim. — [Relations mondaines. — La princesse Troubetskoi. — La Saint-Huberty : opinions et conduite.

— Education du jeune Jules. — D'Antraigues a-t-il embrassé la religion grecque? — Correspondance avec Vamie de Paris. — M"" d'Antraigues mère : ses dernières lettres, sa mort.

IV. Le XVIII" livre de Polybe (ISOoi. — La politique prussienne et Bonaparte.— Jean de Millier à Berlin. — Préludes de la troisième coalition. — D'Antraigues et Novosiltsov. — Entrevue avec Faucbe-Borel^ Louis de Prusse, Fersen, — Un pampblet érudit et allégorique. — Son cadre, ses développements. — Son succès, sa part dans l'exaltation de l'esprit prussien. — Comment l'auteur fut récompensé.

LA ROCHEFOrCAULD (1 803-1804)

Celte agence d'informations, si précieuse pour le

:^nO CHAPITRE SEPTIÈME

gouvernement russe, constituait le principal attentat de d'Antraigues à l'existence du gouvernement français, et cet attentat demeurait inconnu à Paris. On pouvait reprocher à son auteur une attitude d'opposant irréconciliable, des paroles telles que celles-ci : « Plutôt servir le dey d'Alger dans ses bagnes que Bonaparte dans son conseil ',» mais on devait supposer seulement son action clandestine, et on la jugeait plus efficace qu'elle n'était, faute d'en pouvoir mesurer les moyens et l'étendue. On savait bien par Laforest, ministre à Berlin, qu'il était le confident politique de Czartoryski ; on avait vu venir à Dresde et frapper à sa porte Armfelt de Suède. Gentz d'Autriche, Drake et d'autres agents anglais de diverses parties de l'Allemagne. La police secrète à l'étranger, assez mal renseignée, ajoutait à ces notions des renseignements de pure fantaisie; elle le signalait, ce qui était une double erreur, en relations, pour le compte de Louis XVIIl, avec Lamare, l'ancien agent royaliste de Souabe, ou avec Beningsen, l'assassin de Paulpr. Des rapports venus de Pétersbourg le disaient maintenu à Dresde par l'influence anglaise, à rencontre de certains Russes, qui eussent voulu le voir chez eux, rendu inoffensif dans quelque position subalterne. Des recherches faites pour saisir sa correspondance avec Paris, qu'on soupçonnait, n'eurent aucun résultat (1).

De ces données erronées et confuses, Bonaparte ti-

(1) Arch. Nat., F', 6371, fi416, 0442. —A. F., Saxe, Correspondance, 25 juillet et o septembre 1803, 13 mai 1804.

rait les conséquences les plus malveillantes pour son ancien prisonnier. Il avait été irrité de voir en lui le seul membre marquant de la Constituante réfractaire à la loi d'amnistie; s'il eût reçu sa soumission, disait-il, il l'eût employé dans la diplomatie à Vienne, en Suisse ou à Constantinople. De plus, à la fin de 1803, le Premier Consul sentait se nouer autour de lui le réseau de complots royalistes destinés à lui fermer le chemin de l'Empire, et il voulait atteindre ses ennemis jusque dans les capitales étrangères. L'homme qui pourchassait Drake et Spencer Smith à Munich, du VernèguesàRome, et qui allait faire enlever Rumbolt à Hambourg, croyait retrouver ailleurs l'action ou la trace de d'Antraigues. Ainsi, à la nouvelle d'une certaine fermentation en Vendée : «Vous verrez, disait-il à Talleyrand, que d'Antraigues y aura envoyé quelqu'un d'Angleterre, d Faute de preuves, il en était réduit à lui attribuer, sur la foi de correspondances saisies en Hanovre, certaines publications antifrançaises de Londres, entre autres un soi-disant Discours du Premier Consul au Conseil d'Etat inséré dans le Courrier de Londres et reproduit comme unepièce authentique par la Gazette de la cour de Pétersbourg (1).

Talleyrand, invariablement docile à son nouveau maître, même en pensée, attribuait à son ancien ami toute page énergique imprimée en Europe contre Bonaparte : « Si la paix dure, disait-il, la Russie doit chasser cet homme. Si la guerre a lieu, elle doit être contrainte

(Ij Journal de Paris, 20 vi'ndùiniairo an XII [lo oclubre 1803).

de le chasser à la paix. Qu'il aille en Amérique. Sa conduite est d'un mauvais exemple en Europe. »

A Vienne, d'Antraigues avait vécu en paix, grâce à la tolérance confiante et à la surveillance discrète deCliampagny. A Dresde, tout changea, et par sa faute. Dès son arrivée, impatient de se faire valoir, il se montra avec la croixdeSaint-Louis à la boutonnière. C'était s'avouer toujours Français, et de plus émigré irréconciliable : « Je ne suis plus rien à la France, écrivait-il à Czartoryski; je n'en veux plus rien et je n'en parle pas; mais, ajoutait-il, quand ils voudront me rappeler ce que j'ai été, ils me trouveront ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être (1). »

Le ministre de France en Saxe était Alexandre de La Rochefoucauld, homme d'ancienne noblesse, rallié avec éclat au nouveau gouvernement, et propre à le servir avec plus de zèle quede tact. Il s'empressa de dénoncer cet étalage d'une décoration abolie, et sa réclamation, appuyée sur une note précise et impérative de Talleyrand, eut plein succès. Une défense fut formulée en termes généraux par le gouvernement saxon, et d'Antraigues dut faire disparaître sa croix. Quoi qu'il en soit, et cela flattait son amour-propre, la lutte était engagée entre lui et le gouvernement français.

Il devait, vu son titre officiel et sa nouvelle nationalité, compter sur l'appui de la chancellerie russe, mais son chef immédiat, Khanikov, ne le soutenait que pour la forme, et ne l'avertit pas des premières démarches

(1) D'Aiiliiiigues à Czartoryski, o septembre 1803. (A. F.)

tentées contre lui. Khanikovétait un ancien militaire, peu façonné aux usages diplomatiques; il redoutait l'esprit comme les manèges de cet ancien agent secret, dépouillé désormais, quoi qu'on en dît, de toute marque nationale précise, et il souhaitait presque ouvertement son départ : '.' Cet homme, disait-il, n'est soutenu queparCzartoryski et la faction polonaise, et le chancelier (Al. Woronzov), auquel il ne rend aucun compte, ne demande qu'à se laisser forcer la main et à reconduire. » Même à Berlin, on supportait impatiemment son voisinage, comme le ministre prussien à Paris le faisait expressément savoir à M™e Bonaparte. La cour de Dresde nourrissait les mêmes sentiments, car l'électeur se sentait à la discrétion de son puissant ami de Paris, et le premier ministre Loss craignait toute occasion de conflit propre à mettre en péril la dignité de son souverain.

D'Antraigues oublia vite l'humiliation subie, car il fut, malgré les insinuations de La Rochefoucauld, présenté officiellement à la cour, et d'autre part il se vit soudain traité de loin par Bonaparte lui-même comme venait de l'être l'Angleterre dans la personne de son ambassadeur lord Whitworth. Le 25 septembre 1803, au cours d'une réception diplomatique aux Tuileries, le Premier Consul interpella vivement BunaUjl'envoyédeSaxe: « Comment votre maître garde-t-il à sa solde des polissons tels que d'x4.ntraigues, qui manifeste indécemment son animosité contre la France, et m'invective dans des pamphlets de sa production ? — Mon maître, répondit froidement Bunau, n'a jamais eu de polissons à sa solde; du reste,

M. d'Antraigues est attaché à la légation russe. » Bonaparte se retourna aussitôt vers Markov, le ministre de Russie : « Pourquoi l'empereur protègc-t-il un homme qui écrit des libelles contre la France ? 11 aurait lieu d'être mécontent si j'autorisais de la part d'un de ses sujets une conduite pareille. — M. d'Antraigues, répliqua Markov, est depuis longtemps à notre service ; si l'empereur connaissait ses libelles, il les réprimerait. » Puis l'entretien ayant continué au sujet d'un autre réfugié au service russe, Christin, le Premier Consul le termina par ces mots : « Partout où je trouverai de pareils polissons, je les ferai arrêter et je les tiendrai au cachot. — Et vous ferez bien, » ajouta Markov sur un ton où les assistants crurent distinguer de l'ironie. Bonaparte lui tourna le dos et passa (1).

L'effet de cette scène se fit bientôt sentir à Dresde. Le 23 octobre, d'Antraigues étant allé à la suite de sa légation à la réception de la cour, l'électeur affecta de ne point lui adresser la parole, ce qu'il n'avait jamais fait à aucune des personnes présentées, et ce qu'il ne fit qu'à lui ce jour-là. Le malheureux prince se sentait sous l'œil de l'envoyé français. D'Antraigues ne put s'empêcher de dire à un de ses voisins : « Si j'eusse été le juge du roi son cousin au lieu de lui rester fidèle, oserait-il me recevoir ainsi (2) ? » Dût-il être sacrifié par Czartoryski comme il venait d'être humilié par

(1) Dépêche de Khanikov 1/13 octobre ^A. P.). — Bulletin envoyù de Paris à Louis XVIII, 12 octobre. (A. F., France, vol. 602. J

(2) D'Antraisiies à Jean de Muller, 27 octobre 1803. (A. F., France, vol, 633, f. 115.)

l'électeur, il se voyait alors transféré en Angleterre, selon ses désirs constants et en compensation de ses épreuves.

Quoiqu'il pensât de son importance, le conflit allait désormais passer par-dessus sa tête, s'envenimer entre Markov et Bonaparte, et expliquer^ avec d'autres incidents, la rupture entre la France et la Russie. Markov se plaignit à Talleyrand de la façon dont il avait été reçu et interpellé aux Tuileries. Talleyrand répondit avec vivacité, et deux répliques d'inégale importance, deux ukases du même jour vinrent de Russie. Le premier accordait à Markov le cordon de Saint-André et un traitement de 40.000 roubles, et ordonnait une levée de deux hommes sur mille ; c'était un défi précurseur de la guerre. Le second accordait à d'Antraigues le titre de conseiller de légation attaché à la mission de Dresde, mais celte dépendance était purement nominale ; il devait, et il le savait, rester maître de sa correspondance, sous la protection de Khanikov. Quelques semaines après, le jeune Jules d'Antraigues, âgé de douze ans, était admis avec dispense d'âge comme iunker au ministère des Affaires étrangères, et attaché avec traitement à la légation de Russie en Saxe.

Le 4 décembre, le nouveau conseiller de légation fut présenté à la cour, pendant une réception du corps diplomatique. Il échangea avec La Rochefoucauld, qui s'était placé aussi près que possible de l'électeur, des regards significatifs, et ne fut pas trop surpris de voir le prince détourner la tête avec affectation devant son

salut. Les jours suivants, la cour s'abstint envers lui des politesses faites d'iiabitude aux étrangers. Malgré les félicitations de commande que lui apporta la colonie russe, sa situation demeurait équivoque etembarrassée. Il affecta d'autant plus envers l'envoyé de France, partout où il le rencontrait, dans les salons ou à la table de Khanikov, une politesse hautaine qui parut à tous une façon tranquille de le braver. La Rochefoucauld s'exaspérait devant cette figure muette et ironique qu'il continuait à rencontrer partout: « Ce n'est pasunRusse, répétait-il, mais un anti-français; il faut qu'il parte ou que je parte. » Savait-il que sa femme, la dame d'honneur de Joséphine, dont il était séparé depuis dix ans, le voyait déjà avec effroi contraint par l'insuccès de ses démarches à se démettre et à revenir près d'elle? Il ignorait en tout cas qu'un de ses secrétaires, entraîné par certains souvenirs de famille, livrait à d'Antraigues toute la correspondance échangée entre la légation et le ministère des relations extérieures. Le correspondant de Gzartoryski se trouvait ainsi instruit au jour le jour et à souhait, dans l'intérêt de sa personne comme dans celui de sa mission.

Talleyrand poussait en effet vivement son offensive contre lui, à Dresde et à Pétersbourg. Dans une nouvelle note impérative au cabinet saxon (15 décembre), il invoqua l'article l^"" du traité de Lunéville ; selon lui, l'entrée d'un ex-agent des Bourbons dans le corps diplomatique constituait une infraction à ce traité. C'était « comme si le Premier Consul accréditait à Londres ou

à Berlin quelque Russe descendu des sectateurs du prince Ivan (1) ». Une seconde note, postérieure de dix jours, demandait formellement l'expulsion. Talleyrand et La Rochefoucauld parlaient au cabinet de Dresde du môme ton que, sept ans auparavant, Delacroix et Yilletard au Sénat de Venise ; ils menaçaient de porter lo différend, presque comme un rasiis belli, devant la dièlc de l'Empire. Comment Loss parvint à éluder une exigence des plus embarrassantes pour son souverain, on le devine; il se déroba, et rejeta adroitement sur le gouvernement russe la responsabilité et la solution de l'affaire. Cinq mois après (11 et 12 mai 1804), La Rochefoucauld insistait encore pour qu'on ne tînt nul compte du droit des gens.

La Russie céderait-elle? Los ministres de France et de Saxe unirent leurs efforts à Pétersbourg, et Khanikov, sur l'insistance de la cour de Dresde, en écrivit de son côté. Czartoryski prenait alors en main la direction effective des affaires, et il entrait dans ses vues d'accentuer le mauvais vouloir envers Bonaparte, même dans des questions secondaires. Sa réponse était toute prête : d'Antraigues avait été récompensé uniquement pour services rendus à l'instruction publique ; d'ailleurs une entente à son égard eût étébien plus facile, si la question se fût débattue en audience privée, entre l'empereur etHédouville, et n'eût pas été soulevée àl'improviste,avecéclat,entrelePremierConsuletMarkov(2).

(1) Talleyrand à Bunau, 7 décembre 1803. (A. F., Saxe, Correspondance.)

(2) Talleyrand à Ilédouville, 14 décembre 1803. — Hédouville ù Tal-

Cette explication n'ayant pas été donnée officiellement et un peu publiquement, Bonaparte fut blessé dans son amour-propre, et d'autant plus vivement qu'il était sous le coup de l'irritation produite en lui par la conspiration Georges-Pichegru-Moreau. Il s'imagina, sur je ne sais quels indices, que d'Antraigues, au nom de Louis XVIII, avait introduit Pichegru dans le complot de Georges. Joséphine disait naïvement : « Si d'Antraigues a été mis au courant de la conjuration, il devait nous la révéler, puisqu'il est né Français. » Bonaparte fît recherchera la secrétairerie d'État les pièces propres à témoigner contre son adversaire ressuscité, et sur la principale, la conversatio?i de Venise, il essaya d'obtenir de Fauche-Borel, prisonnier au Temple, des aveux compromettants pour l'auteur (1); puis, àTimproviste, à la réception diplomatique du 14 février 1804, il interpella derechef Bunau. D'Oubril, le chargé d'affaires qui remplaçait Markov, était présent et subit en silence, par contre coup, l'algarade : « Eh bien ! s'écria Bonaparte, promettez-vous de vous débarrasser de ce d'Antraigues ? Vous voyez les suites de l'impunité qui lui est accordée, des complots, des assassinats ! — Nous avons fait l'impossible ; l'électeur a fait demander en Russie son rappel. — L'empereur de Russie peut garder cet émigré dans ses états, s'il le veut, mais moi, j'invoque le traité deLunéville, et j'exige que l'électeur fasse sortir cet homme de Dresde. » Et se tournant

leyrand, 0 janvier et 7 février 1804. (A. F., Russie, Correspondance.) (1) Fauche-Bokel, Mémoires, t. III, p. 89.

vers le ministre de Bavière : « C'est comme M. Drake à Munich, qui n'y est que pour tramer des complots. Je me réserve de demander son renvoi, avec preuves authentiques de ses intrigues (1). »

Cet essai d'intimidation ne pouvait guère réussir, le cabinet de Dresde, malgré les instances réitérées et impérieuses de La Rochefoucauld s'abritant derrière la Russie, et celle-ci derrière le droit des gens. Czartoryski pensait la dignité de son maître engagée désormais à ne rien céder, et l'empereur refusa une audience à ITédouville, qui avait ordre d'invoquer son intervention personnelle dans l'affaire. La rupture des relations diplomatiques survenue peu de temps après entre la France et la Russie épargna au Premier Consul de nouvelles réclamations, à Alexandre un nouveau refus, et d'Antraigues put demeurer à Dresde, se demandant toutefois, et chaque jour, si quelque embûche nouvelle n'allait pas s'ouvrir sous ses pieds à l'improviste, dans ces ténèbres où il continuait à travailler contre la politique française.

A ce moment, en effet, Fouché proposait au Premier Consul d'user contre cet adversaire impuni du procédé naguère employé contre Rumbolt : enlèvement des papiers, enlèvement de la personne. Un officier de l'armée de Hanovre fut expédié sous un déguisement à Dresde, et y demeura trois jours; il se nommait Sagot, et avait justement commandé la place de Milan en 1797. Il s'assura que l'enlèvement des papiers était impossi-

(l) Oubril à Woronzov, lI)/27 février (A. P.).

ble, d'Antraigues logeant au milieu delaville^ dans une maison en vue, et ayant des armes chez lui; que l'enlèvement de la personne n'était guère plus praticable, à cause du passage forcé sur le territoire prussien; qu'en cas de guerre avec la Prusse et la Russie, on pourrait, avec de la hardiesse et de la célérité, y parvenir. Fouché n'était point arrêté par cette pensée qu'un semblable attentat pouvait hâter la rupture de la paix : On aurait fusillé le prisonnier, disait-il, et on ne fait pas la guerre pour un corps mort (1).

En définitive, ce projet fut abandonné, et on se contenta de déchaîner contre d'Antraiguesun pamphlétaire? ce Montgaillard dont il avait été la dupe et peut-être le complice. Montgaillard, alors à la solde de la police consulaire, publia ses Mémoires secrets; il y dénonçait, sans rien cacher de ses trahisons successives, les agents des princes français et de l'Angleterre, et ses pages les plus vives visaient d'Antraigues et leurs relations en Italie, sept ans auparavant. Un duel de plume allait s'engager entre le premier auteur et le rédacteur de la fameuse coiivei^sation sur Pichegru, mais la partie n'était pas égale. D'Antraigues piqué au vif laissa entendre qu'il répliquerait en publiant les lettres où Montgaillard lui avait jadis raconté ses pourparlers avec Bonaparte: « Si ces lettres paraissent, se serait alors écrié le Premier Consul, d'Antraigues disparaîtra, de quelque manière qu'on doive s'y prendre, en quelque lieu qu'il soit, et en attendant sa mère, qui est en France, répondra

(1) L'amie i\ d'Antrait^iic?, 18 octobie 1804.

pour ce fait seul de sa conduite. » Ces menaces arrêtèrent toute réplique ; celui qui en était l'objet protesta in petto ^rès de Czartoryski (1), et continuaà épancher dans des correspondances privées, plus actives que jamais, ses ressentiments et ses haines.

En se voyant poursuivi avec une telle ténacité par Bonaparte, d'Antraigues pouvait toujours croire à son importance. Ses relations, aux deux bouts de l'Europe, demeuraient élevées et étendues ; et ceux même qui n'estimaient pas son caractère redoutaient en lui une agence concentrée en un seul homme, habile à attirer les renseignements de toutes parts et à les répandre ensuite, souvent au profit d'un intérêt personnel à leur possesseur, parfois aussi au détriment de la vérité.

En Russie, l'opinion à son endroit demeurait en somme flottante, plutôt même, à la suite de Razoumovsky et de Kotchoubey, ouvertement hostile (2). Sa double correspondance à Paris et à Vienne soutenait seuleson crédit auprès du jeune ami d'Alexandre, sans accroître sa considération, ni améliorer sa fortune. A Dresde, il

(1) D'Antraigues à Czartoryski, 12 juillet 1804 (A. P.).

(2) Mohrenlieim à d'Antraigues, 8/20 février 1806.

était pour tous ceux qui l'approchaient, Russes ou Saxons, un étranger. Les Russes le craignaient comme une puissance occulte et dangereuse; ils finirent par dénoncer à voix haute l'aventurier, à voix basse l'espion ({). L'importance même qu'il se donnait accroissait le vide autour de lui. Les Saxons évitaient de le voir, partagés qu'ils étaient entre le désir d'affirmer leur indépendance et la crainte de déplaire à Bonaparte. La cour électorale le trouvait plus qu'importun, et, à bout de moyens diplomatiques pour l'éloigner, le faisait par-dessous main congédier de l'appartement oii il élaborait si commodément ses correspondances. Aussi accusait-il en Russie l'absence complète d'égards du gouvernement saxon comme un motif permanent de souhaiter son départ.

En attendant, une autre collaboration, d'un genre tout particulier, servait à expliquer la protection dont on le couvrait contre la France.

Il avait reçu, au commencement de 1803, le titre de correspondant du ministère de l'instruction publique, et il prit fort au sérieux ses fonctions. Ce gentilhomme abordait avec plaisir et, il faut le dire, avec une certaine compétence dûment acquise, un ordre de questions fort étranger d'ordinaire à sa caste et fort dédaigné d'elle. Dans tout philosophe selon la formule du dixhuitième siècle il y a un pédagogue, et d'Antraigues se

(1) « C'est au seul d'Anlraigues que les Russes s'adressent pour obtenir quelque chose de leur gouvernement, et il exerce ici un véritable despotisme. » (De Moustier à Tallcyrand. — 31 mars iSO.";, A. F.)

souvenait d'avoir étudié et admiré VEmile^ soit qu'il exposât ses idées générales sur l'instruction, soit qu'il observât les méthodes d'enseignement en usage autour de lui, soit qu'il recrutât des professeurs en Allemagne pour son pays d'adoption. Il était jugé assez fort sur ces matières, et pouvait prétendre, sans paraître mentir, que l'empereur Paul lui avait offert de diriger l'éducation d'un de ses fils. Ces sortes de vanteries, nous le savons, lui étaient familières, et lui permettaient de faire valoir à la fois deux choses dont on était porté à douter' son crédit et son désintéressement.

Le nouvel empereur Alexandre, poussé par ses jeunes conseillers, songeait, comme Frédéric de Prusse et son aïeule la grande Catherine, à répandre autour de lui les «lumières». On vit en quelques années un ministère de l'instruction publique créé, l'empire divisé en six arrondissements scolaires, une commission dite des écoles constituée à Pétersbourg, les Universités de Kharkov et de Dorpat fondées, celle de Yilna réorganisée. Czartoryski secondait avec zèle ce mouvement, espérant procurer par là aux provinces polonaises de la Russie une renaissance de l'esprit particulariste et de la vie nationale. Un général, Hitrov, fut envoyé à Paris pour y étudier les grands établissements d'instruction; des mémoires, des projets furent demandés à certains hom mes dont on préjugeait la compétence, en Allemagne et en France.

D'Antraigues collabora de loin, et de diverses manières, à ce grand travail. Aussitôt après la création

du ministèrn de rinstruction publique, il essaya de faire pour la Russie, dans son Mémoire sur t enseignement national , ce que Rousseau avait fait pour la Pologne. Autrefois il eût plaidé pour le progrès indéfini des lumières; mais la politique de son âge mûr contrariait et lui avaitfait oublier la philosophiede ses jeunes ans, et il était maintenantporté à accuser les gens de lettres, vaniteux et despotes, par qui la France était tombée de l'anarchie intellectuelle dans l'anarchie morale et légale. La diffusion des connaissances n'a produit selon lui que de faux docteurs, artisans de désordre par surcroît ; mais comme elle est irrésistible, il faut que les souverains par prudence dirigent ce mouvement, le modèrent, le fassent tourner autant que possible à leur profit. Cette tâche leur est encore plus facile dans les pays qui, comme la Russie, ont conservé l'ignorance heureuse des peuples primitifs, etne sont point en proie aux expérimentations pédantes des demi-savants.

Dans ces conditions, l'enseignement, à tous ses degrés, doit avoir un caractère national. Ce caractère existe en Russie, et il est facile à déterminer, pourvu qu'on ne le demande pas à ces grands seigneurs cosmopolites, qui, au temps de Catherine II, se promenaient de capitale en capitale, hôtes des cours ou convives de M'°* Geoffrin. Deux méthodes se présentent pour son développement : l'une consiste à procurer d'abord l'instruction aux classes les plus ignorantes, sauf à l'élever en l'étendant toujours, à commencer par les écoles et à finir par les Universités;

l'autre consiste à créer de toutes pièces l'Université, foyer qui finira par étendre sa lumière, affaiblie mais directe, jusque dans les moindres hameaux. Bien que la première ait pour elle l'autorité des précédents et l'expérience, d'Antraigues se prononce pour la seconde. Au X® siècle, l'esprit humain avait tout à conquérir; au xviii'', la Russie peut d'emblée emprunter à ses voisins les éléments de son haut enseignement, jusqu'à ce qu'elle se suffise à elle-même. Cet enseignement doit réunir l'unité de vues, qui consisteà former des Russes, et non des Grecs ou des Romains; l'unité des principes, qui consiste à faire aimer aux Russes leurs institutions traditionnelles, et par-dessus tout l'autocratie ; ot enfin l'unité de moyens. Celle-ci sera réalisée par l'organisation d'une Université unique, placée sous le regard de l'empereur, juge suprême des doctrines et des méthodes d'enseignement, étendant ses rameaux dans tout l'empire sous la forme de Facultés, de collèges et d'écoles. Suivent des détails pratiques sur l'organisation de ces établissements. Parmi les Facultés, d'Antraigues donne la première place à celle de théologie, car il demeure fidèle à sa thèse do 1790 sur l'utilité de la religion, au moins comme médiatrice entre les gouvernants et les gouvernés, les pauvres et les riches. Même il voit dès 1803 la question sociale s'imposant à toute l'Europe (1). L'enseignement religieux qu'il réclame est

(1) « C'est ce problème (le respect de la propriété) qui est devenu l'état de la société dans toute l'Europe. »

•< La religion, dit-il plus loin, qui est la consolation de tous les honiiuGs, est bien plus encore la défense des heureux de la terre contre

316 CHAPITRE SRPTIÈMF:

purement moral et pratique, car il vajusqu aen exclure toute spéculation, toute controverse, ce qui est assurément contre l'esprit grec et selon la politique russe. Dans le droit, il redoute la partie abstraite et métaphysique, et souiiaite qu'on se borne au commentaire delà législation écrite. Pour les collèges il recommande des pensionnats, mais ceux-ci seulement accessibles aux classes élevées, qui y perdront leurs habitudes exotiques et y prendront la marque nationale. Les écoles primaires enfin seront établies par l'Université; celle-ci veillera à ce qu'on n'y enseigne que les connaissances utiles au peuple, et dans les livres approuvés par elle. Elle gardera, même sur les précepteurs privés, un droit d'approbation et de surveillance, ayant soin d'écarter les (( perroquets encvclopédiques ». Elle sera surveillée par le ministre de l'instruction publique et son conseil, celui-ci chargé en outre delà censure des livres.

Dans ce mémoire, d'Antraigues, tout en parlant en Vieux-Russe, élait, sans le savoir, un précurseur de Napoléon P"" ; car il indiquait comme les plus sûres les bases qu'allait choisir pour son œuvre le créateur de r « Université de France ». Notre gouvernement, lui écrivait sa mère, pourrait puiser dans votre plan; elle ne croyait pas si bien dire. Le ministère russe de l'instruction publique se conforma à ses idées en commençant son œuvre scolaire par l'organisation du haut enseignement; mais là il s'en tint à la tradition qu'avait

les invasions de la misère et du désc ';i:)ir. Si jamais la foi et la religion s'éteignaient, croyez-vous qu'il y aurait une grande distance de 'js palais à vos tombeaux ? »

inaugurée la création, à l'allemande, de l'Université de Moscou en 1755.

D'Antraigues était très fier de son œuvre; il la communiqua en Autriche, en Angleterre, l'adressa même à sa mère, comme un titre à de prochaines et hautes faveurs; il en vint, sinon à croire, au moins à dire qu'il était en Russie « à la tète des universités (1) ». En réalité, il s'occupa seulement de leur recruter des professeurs, et encore ses soins à cet égard se bornèrent-ils à l'Université de Yilna. Il eût voulu y voir Jean de Millier enseigner l'histoire, et Frédéric de Gentz l'économie politique; il y plaça du moins pour la médecine le Viennois Franket le Saxon Titius, pour laphilosophie et les mathématiques un brave maître de pension de Dresde, Stord^ que ses convictions catholiques rendaient suspect dans une ville toute luthérienne. Il fournissait en outre des renseignements pratiques, pédagogiques, comme on dirait aujourd'hui, sur les écoles et les universités de son voisinage, et ce qui reste de sa correspondance à cet égard prouve la variété de ses observations et de ses connaissances (2). Il était hostile à l'institution des privât docenten rétribués par leurs élèves, comme abaissant l'enseignement ; en revanche, il recommandait la collation de bourses de voyage aux étudiants, suivant un usage dès lors pratiqué en Angle-

(1) D'Antraigues à l'amie, 4 septembre 1803.

(2) BoGDAXOviTCH (Hislolre du règne de l'empereur Alexandre /"s t. I, p. 143) analyse ses Observations sur l'Université de Leipzig. Parmi ses lettres à Gzartoryski, celle du 17 juillet 1803 (A. P.) est particulièrement intéressante sur ces questions.

terre. Sa propre expérience lui avait fait comprendre l'utilité d'un séjour à l'étranger pour la jeunesse. Il recommandait aussi la connaissance des langues vivantes, mais ne répudiait pas à leur profit celle des langues classiques, sans lesquelles, disait-il, a on est condamné à la médiocrité (1) ».

Ses services s'étendaient aux travaux et aux études de tout genre. Un jour il se chargeait d'examiner des cabinets de tableaux ou des recueils d'estampes dont ou offrait l'acquisition au gouvernement russe ; un autre jour il envoyait àPétersbourg le modèle d'un lit nouveau mécanique à l'usage des cliniques de médecine, ou un fragment inédit d'Aristole découvert dans la bibliothèque de Dresde. Homme de lettres bien plus qu'homme politique, il passait sa journée à sa table de travail, entouré de quelques milliers de volumes qui étaient ses fidèles et ses plus chers compagnons d'exil.

Les écrivains favoris de sa jeunesse ne l'attiraient plus guère, puisqu'il avait renié leurs doctrines. Il gardait encore rancune à Rivarol, à cause de l'esquisse malicieuse insérée dans le Petit Dictionnaire des grands hommes: « Je ne fais pas plus de cas de ceux qu'il loue, disait-il peu de temps après la mort du célèbre écrivain, que je n'en fais de sa moralité. » Quant aux écrivains plus jeunes, il ne les appréciait pas davantage : « J'ai le bonheur de ne plus comprendre le style de ces messieurs. Ils écrivent dans un goût nouveau,

(1) D'Anlraigues à Xanûc, I!» l'éviier 1804.

et si ce goût est de l'esprit, l'Évangile a bien raison de nous promettre que les sots sont heureux dans l'autre monde, puisque leur bonheur commence dès celuici (i). » Comme il en était resté en fait de roman à la Nouvelle Héloïse, il traitait de hautl'auteur deCorm/ze; et l'auteur de Wer{het\ décoré d'une particule et d'un titre ministériel, lui semblait étaler des ridicules égaux à ses talents (2).

L'amour-propre le faisant se suffire à lui-même, il multipliait les plans d'ouvrages historiques ou littéraires comme les mémoires politiques. Il annonçait la publication d'une traduction de Salluste que lui avait léguée J.-J. Rousseau; traduction qui en définitive n'a jamais, que je sache, vu le jour. Il continuait sa vie d'Henri VIII commencée en 1791, que l'empereur Paul avait refusé de lui laisser publier; il s'occupait d'études historiques sur Cromwell et Louis XI (3). Il songeait à reprendre ses Mémoires; il demandait à cet effet à sa mère de l'aider à recueillir ses souvenirs d'enfance; et celle-ci lui répondait avec l'autorité de son titre, de son âge et de son vieux bon sens : « Je ferai la note que vous désirez, mais vous ne voulez que des époques sans toucher au moral. Voyez, mon ami, elle ne vous flatterait pas, et à coup sûr vous mettriez l'inverse dans l'histoire de votre vie, qui, entre nous soit dit, sera

(1) D'Antraigues à..., 27 décembre 1803. (A. F., France, vol. Goo, f. 4.)

(2) D'Antraigues à Jean de MûUer, 18 janvier 1804. (A. F., France, vol. 633, f. 134.)

(3) V. la Bibliographie, III, 16. 17, 19.

loiilc à votre louange. On pourrait s'en amuser, mais on n'y croira pas. »

A Paris, il était rentré en relations avec des écrivains (ju'il avait connus, et qui, échappés à la Révolution, achevaient de vivre ou se reprenaient à écrire. Bernardin de Saint-Pierre le priait de revoir en manuscrit quelques chapitres de ses Harmonies de la nature; Laharpe, revenu comme lui de ses chimères philosophiques, lui envoyait des notes sur les anciennes universités françaises. A son tour, il lui arriva de faire tenir à r^m/c un « portrait » do l'empereur Alexandre. Ua?)îie reçut et lut cette page avec enthousiasme, et la proclama égale aux meilleures pages de Rousseau. Après l'avoir fait transcrire sur vélin en lettres d'or et encadrer, elle la présenta à son commensal du jour, Bernardin de Saint-Pierre, et celui-ci de s'écrier : « Il n'y a que d'Antraigues en état d'écrire ainsi; c'est de lui. » Pour mieux attester son admiration, il en prit copie. Quelques jours après, il apportait ce morceau, adroitement ajusté, au milieu de son livre en préparation /es Harmonies de la nature^ à la fin du chapitre où il montrait la Providence éternelle maintenant son empire àtravers les désordres de la Révolution (1). On ne l'y trouverait plus aujourd'hui; l'auteur l'a sans doute supprimé par crainte, avant l'impression, qui n'eut lieu qu'après sa mort en 1814. A certain moment, au lendemain d'Austerlitz ou de la Moskowa, il lui aura semblé trop hardi de publier l'éloge d'Alexandre, et il aura

(1) Uamie à d'Antraigues, 4 février 1804.

LE COMTE D Aî\

JES (1806:

d'après un dessin de sa main pnartenant au Prince Lobanow-Rosto\vsky

K j'LON NOURKiT aCfEDIT

enlevé de son livre ce hors-d'œuvre éloquent, qui jurait peut-être, et par son style et par son sujet, au milieu de douces et sentimentales descriptions.

Les relations mondaines de d'Antraigues, à Dresde, étaient conformes à la nature de sa vie publique et de sa situation privée. Il se montrait plus ou moins ouvertement, selon les circonstances, chez les ministres des puissances en guerre ou en délicatesse avec la France. On le vit, au moins durant les premiers temps de son séjour, chez M^^^Léontier, Strogonov, Narischkine, qui tenaient la tête de la colonie russe, et chez lui, le mari de la Saint-Huberty recevait les artistes de l'Opéra buffa, attirés par la réputation de l'ancienne chanteuse.

Il habitait, en 1805, une maison où un autre couple de déclassés était venu trouver un refuge; c'étaient le prince Basile Troubetskoï et la princesse de Rohan- Guéménée, fille du dernierduc deCourlande, celle-ci en instance de divorce pour épouser celui-là. Étrange femme assurément que cette sœur de la duchesse de Dino,qui compta trois maris parmi ses amants, plus nombreux que ses années (1) 1 Ce fut chez d'Antraigues que la prin-

(1) Gatherine-Frédérique-Wilhehiiine-Béuigne, princesse de Cour-

cesse connut Troubetskoïet s'amouracha de lui ; ce fut là qu'elle fêta par avance ses secondes noces dans une soirée intime, égayée par un proverbe oii M™' d'Antrai^ues, se rappelant son ancien état , avait daigné accepter un rôle (1). 11 y eut depuis intimité entre les deux ménages.

La Saint-Huberty ne voyait plus alors l'Opéra de Paris que dans ses lointains souvenirs, mais il lui plaisait d'entendre dire qu'elle avait dirigé la musique de la feue reine, et ce souvenir venait de lui valoir encore une pension autrichienne (2). Des propositions lui parvenaient d'Angleterre, où elle eût été attachée à la duchesse d'York et eût dirigé une Académie de chant; de Russie, où elle eût présidé aux concerts de la cour et enseigné la musique à la famille impériale. Elle sut résister à ces tentations si puissantes sur les artistes, quel que soit leur âge, et son mari ne put se faire à l'idée qu'elle serait de nouveau à la solde de quelqu'un. A Paris on s'était souvenu, lors de la formation de la maison impériale, d'Anne-Antoinette de Saint-Huberty. Joséphine,

laude, duchesse de Sagan, l'ainée des quatre filles du dernier duc de Gourlande, née le 8 février 1781, épousa : 1* le prince [de Rohan-Guéménée (23 juillet i800) ; divorça le 7 mars 1805; 2* le prince Basile Troubetskoï (o mai 1805); divorça on 1806; 3» le comte de Schulembourg, Witzembourg (8 octobre 1819). En 1827, elle se fît [catholique pour obtenir du pape l'annulation de son troisième mariage. Elle mourut le 29 novembre 1839. On a publié sa correspondance avec le comte Lichnowsky en 1826 et 1827. (1 vol. in-8, Wien, 1888.)

On trouve dans de Falloux, Mémoires d'un royaliste, le récit d'une piquante entrevue entre le prince de Rohan et le prioce Troubetskoï.

(1) De Moustier à Talleyrand (13 février 1805). (A. F., Saxe, Correspondance.)

(2) De GoxcounT, ia Saint-Uuberlij, p. 239,

qui voulait continuer la tradition de Versailles, avait dit en lisant son nom sur le « pied du palais » de 1789 : « Il faut qu'elle vienne reprendre sa place ; » puis en riant : « Que dira crAntraigues(l)? » Eût-elle donné suite à cette idée, elle eût trouvé rebelle l'ancienne reine de l'Opéra. Celle-ci regardait la fidélité à l'ancien régime comme un de ses devoirs tant professionnels que conjugaux : « Bonaparte, lui disait-on un jour, a déclaré qu'il vous laissait tranquille, parce que, depuis son élévation au trône, la haine était au-dessous de lui ; il se borne au mépris. — Bonaparte, répliqua-t-elle en souriant, peut facilement le faire, car nous lui avons donné une telle mise de fonds qu'il ne pourra même jamais payer les intérêts delà somme qu'il tient de nous en ce genre, et cela me fait craindre une banqueroute de sa part. »

Si d'Antraigues commençait à supporter avec impatience le caractère dominateur de sa femme, il lui demeurait uni dans une affection ardente pour leur fils unique, l'héritier do leur aventureuse fortune. Replié sur lui-même, dans un pays oij l'ennui, comme àGratz, le pénétrait par tousles pores, ilse façonnait à cette vie de famille qu'il avait si longtemps dédaignée. Le soir, après de longuesheures solitaires passées à spéculer, la plume à la main, sur les destinées de l'Europe, il donnait à son fils une leçon de religion (2). On croyait

(1) Vamie à d'Anti'aigues, 2 juin 1804.

(2) « C'est avec des peines indicibles qu'on revient à croire, sans jamais avoir une foi solide et à toute épreuve. Je me suis donc résolu à ce qu'en ce genre il n'eût d'autre maître que moi. . . Gela l'amuse au point que hier pour avoir été un peu mutin sa mère l'a privé do sa

alors, d'après le Journal des Débats, qui lança sans doute cette nouvelle à l'instigation du gouvernement français, qu'il avait passé à la communion orthodoxe. Sans doute, en sa qualité de fonctionnaire russe, il devait assister à certaines cérémonies du culte grec, mais à ses amis de France, à sa mère, il attestait une fidélité à ses premières croyances qui, étant donné l'éclat momentané de ses opinions philosophiques, ressemblait fort à un retour(l). D'ailleurs eùt-il recueilli chez lui, s'il eût changé de religion, son ancien précepteur l'abbé Maydieu, qui l'avait suivi de Vienne à Dresde ? Lui eùt-il fait célébrer la messe devant lui, le jour anniversaire de sa naissance? Eùt-il protesté, dans ses instructions à son secrétaire partant pour Pétersbourg, ne pas vouloir que son fds cessât d'être catholique? A force d'écrire en faveur de l'Eglise, il en était venu à croire en elle, au moins partiellement; la foi de ses pères s'était réveillée, et se fortifiait peu à peu en lui, faite de remords envers sa mère et de sollicitude envers son fils. Il prenait rang parmi les élèves de Jean-Jacques qui, n'ayant pas marché derrière Robespierre, ont fini par suivre de loin Chateaubriand. On a dit qu'une page de catéchisme relue au déclin de la vie est plus saine pour l'âme que les plus brillants souvenirs. D'Antrai-

leçou de religion, et il en a pleuré à chaudes larmes. » (D'Antraigues à sa mère, 16 octobre 1803.)

(1) Journal des Débats du 0 pluviôse au X. — Cf. le démenti inséré à la demande de la famille dans .le n» du 11 ventôse. D'Antraigues est remercié par sa mère (17 juillet 1802) de la déclaration formelle du catholicisme qu'il lui a envoyée. L'ami lui écrit (14 février 1804) : « votre volonté bien juste de garder votre religion. . . »

gues éprouvait la justesse de cette pensée en faisant épeler le catéchisme à son fils, pour lequel il souhaitait un sort plus calme que le sien.

D'autres fois, il"se dérobait aux préoccupations de son triste métier et de son morne intérieur en se réfugiant, autant qu'il le pouvait désormais, au milieu de ses souvenirs. Un compatriote du Vivarais, qu'il rencontra un jour à Leipzig, le ravit, etcefutpendanttroisjours entre le voyageur et l'exilé une causerie intarissable. L'amie de Paris était aussi une correspondante aimée qui non seulement transmettait de précieux renseignements, mais évoquait sans embarras, en passant, de tendres et chères images. Enréponseàjenesais quels reproches, elle répliquait: « Auriez-vous osé me gronder en 1788?» Ou bienellelaissaittomberau milieu de quelquegravedissertation un :« Jene sais si je/e développe bien mesidées, » qui trahit pour nous l'intimité d'autrefois. De son côté d'Antraigues la ramenait par l'imagination dans ce logis de la rue deMiromesnil où ils s'étaient connus. Evidemment lapensée do cette femme distinguée faisaittortdans sonesprità cette autre femme qui portait son nom, et qui, parée du cordon de Saint-Michel, nelui offrait plus qu'une beauté flétrie, un esprit vulgaire et un caractère difficile. Alors, ledostournéà sa maussade et impérieuse moitié, il parlait à cette fidèle amie de ses misères présentes: il lui donnait des conseils sur l'éducation d'un fils qu'elle avait eu d'un premier mariage ; il lui écrivait des pages éloquentes et senties comme celle qu'on va lire :

« Je vous plains de toute mon âme d'être obligée de

SiîG CIIAF'ITRE SEPTIÈME

craindre la solitude... Vous trouverez à présent peu de personnes qui vous valent, et par conséquent la société vous paraîtra bientôt aussi insipide qu'elle doit l'être à toute personne qui a un cœur sensible et qui avoue n'enavoirpas perdu le souvenir. Croyez-moi, Victoire, croyez-en un homme qui ne cessera de désirer votre bonheur alors même que vous lui ôtez l'espoir d'y contribuer, ménagez-vous tous les jours des instants de solitude où votre âme, votre cœur et votre esprit puissent vous retrouver. Ne craignez pas les regrets du temps passé : vous leur trouverez mille fois plus de charmes qu'aux distractions présentes, et c'est ainsi que vous nourrirez et conserverez cette sensibilité qui fait le charme de la vie.

« D'après ce quemeracontenttous ceux qui viennent du pays que vous habitez, je vois qu'il n'y existe plus pour nous de contemporains, et que, si j'y allais, j'y serais tout aussi étranger par mes manières que par mes opinions. Eh bien! croyez-vous que j'aie pour cela cessé d'aimer la France?je l'aime plus que je ne l'aimais quand j'étais Français, et très sûrement, je le répète, je l'aime davantage, car tel est le cœur humain, il ne sent tout le prix d'un objet que lorsqu'il l'a perdu et qu'il n'y tient que par ses regrets et ses souvenirs (1), Dès que je suis seul, alors je me retrouve au milieu du

(1) a Tout ce qui regarde la France est illusoire; elle est finie pour nous, et nous n'y trouverons que le squelette ensanglanté do notre ancienne patrie. » (Le comte de Vaudreuil au marquis de Vaudreuii, 8 juillet 1795. — Correspondance intime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois, t. II, p. 232.)

pays où je suis né, et mon imagination s'aide de mes souvenirs pour le peupler de tout ce qui me fut jadis si cher. La France actuelle ne m'est rien, c'est pour moi un pays inconnu e.t que je veux ne jamais connaître (1). C'est pour moi l'Ethiopie dont je ne cherche à avoir quelque idée que par le récit des voyages de M. Bruce, mais celle qui a péri et à laquelle j'ai survécu sera toujours le premier et le dernier objet de mes plus tendres souvenirs. On ne s'éprend pas pour des pierres et des rochers, on en trouve partout; ce sont ceux qui y vivaient avec moi qui font le charme du paysage que j'aime à revenir habiter avec eux, et malgré vos injustices, vous êtes sûrement l'objet que j'aime le plus à y retrouver.

a Si vous pouviez voir mon cabinet, vous pourriez juger par cela seul du cœur de celui qui l'habite. Tout ce qui peut me ramener au pays que j'ai vu mourir y est rassemblé, le dessin de mes châteaux, mille choses enfin qui m'en ont été envoyées avant qu'elles disparussent. Voilà ce qui compose le mobilier du lieu oii j'aime à venir me renfermer et aviver mes réminiscences. Dans ce cabinet il ne tiendrait qu'à vous seule d'y

(1) Dans le mémo temps, d'Antraigues écrivait à sa mère : « Oui, j'aime la France, mais colle où j'ai vécu; je mourrai en la chérissant • et mon cœur n'en a pas fini, il y retourne sans cesse. Je ne dois rien à celle qui a détruit celle que je regrette, et je ne veux pas absolument être de cette nouvelle France ni courber ma tête sous des autorités que j'ai vu naître, j'aimerais mieux la briser contre un mur. Lorsque j'ai voulu revoir la nouvelle France, c'était pour y chercher des regrets, des souvenirs, y revoir, y baiser les mains de la meilleure des mères, et parcourir en étranger ce pays où je naquis et que j'ai vu mourir pour moi... » (25 décembre 1803. — B. D.).

embellir mon existence... Acxordez-moi votre portrait, mais bien ressemblant. .. Je voudrais pouvoir penser que vous verriez le mien avec plaisir : combien je serais content de le mettre à vos pieds!»

De sa mère il recevait aussi régulièrement des nouvelles. Celle-ci, rentrée en France dès 1797, vivait dans la retraite à Montpellier auprès de ses sœurs ]\jraes (leBoucaud et d' Axât. Les lois contre l'émigration lui avaient valu quelques débris de la fortune de son fils; et ces débris, elle essayait de les accroître au profit du premier propriétaire. Ses lettres, écrites souvent dans la langue énigmatique familière aux émigrés, monotones d'expression, horriblement incorrectes par le style et l'orthographe, révèlent néanmoins dans leur auteur une femme pleine d'autorité, de cœur et de sens pratique. A côté de détails sur les biens recouvrés en Vivarais, sur les domaines à faire valoir et les réparations à opérer, elle jette pêle-mêle les tendres reproches, les conseils prudents, les expressions de sa résignation chrétienne devant l'avenir incertain pour ceux qu'elle chérit, et devant la mort qui s'approche pour elle. Cette femme d'une grande piété et d'une grande sévérité de mœurs gardait la bonne moitié de ses pensées pour ce fils condamné à un perpétuel exil, sur lequel elle avait déjà eu tant à gémir.

Elle avait appris son mariage par le public, ce qui avait étépourelle unehumiliation et unsoulagement (1). L'humiliation subie, elle ne pensait plus qu'au bonheur

(1) LeUre du 24 décembre 1799.

d'une famille qui était la sienne. Pour sa belle-fille, elle a toujours dans ses lettres quelques mots qui trahissent de sa part une secrète victoire sur l'amour-propre ; elle tenait à ne pas froisser la compagne légitime de son fils, la mère d'un enfant destiné à perpétuer sa race. Elle eût voulu voir Jules d'Antraigues avant de mourir ; et il avait été question pour elle, en 1801 , d'un voyage à Vienne. Puis ce fut la Saint-Huberty qui dut amener l'enfant en France, avec un passeport obtenu à Vienne par l'entremise attentive et discrète de Jean deMûller et de Champagny. Ce projet futabandonné, soit que d'Antraigues hésitât à se séparer de son fils, soit qu'il craignît de la part des siens quelque procédé désobligeant pour sa femme (1) .

M""* d'Antraigues écrivant à son fils dépensait en sermons son inaltérable tendresse, commeailleursen services pratiques. Elle ne paraît pas avoir jamais cru aux profondes convictions de l'émigré transformé dans certains de ses écrits en Père de l'Église. Elle l'exhortait au respect envers le Saint-Siège, malgré le Concordat conclu avec Bonaparte; elle continuait à lui souhaiter la foi, et plus encore que la foi, l'humilité et la charité. La pensée qu'il pouvait avoir payé d'une conversion à l'orthodoxie grecque les faveurs de la Russie la mettait hors d'elle-même. Lors des bruits répandus à cet égard, elle sollicita de sa part un démenti public, et devança

(1) D'Antraigues àCzartoryski, 2 mars 1804. (A. F., France, vol. 633, f. 36.)

môme ce démenti, a(in do ne pas laisser planer sur son nom le soupçon d'une apostasie.

Aux lettres de sa mère, d'Antraigues répondait assez irrégulièrement, la difficulté des communications lui servant d'excuse. J'aime gratis, lui disait-elle, et il lui laissait croire vrai ce mot douloureux et charmant. Il sentait du moins avoir payé par l'indiflérence et l'ingratitude les services rendus; il reconnaissait ses services actuels en lui donnant pleins pouvoirs pour ses affaires, en ratifiant d'avance ses actes, en laissante sa disposition ce qu'elle avait pu recueillir de leur ancienne fortunefl). Parfois, en lui écrivant, il subissait la nostalgie de la jeunesse lointaine et de la première patrie, et il exprimait ses regrets avec une vivacité que nous devons croire sincère, même dans sa bouche. Cethomme, àqui samère n'avait pas vu verser une larme depuis l'âge de quinze ans, en était venu à s'attendrir, à pleurer devant l'évocation de certains souvenirs : «Vous auriez pitié do moi si vous étiez témoin do mes regrets sur le temps 011 nous étions à Laulagnet et à la Bastide. Certes, je sais combien il y avait d'ennuyeux, mais cela n'en éloigne pas mes souvenirs, et le plus ennuyeux serait reçu par moi à bras ouverts... Dieu n'a pas voulu que

(I) Le préfet de rArdèclie, par arrêté du 27 fructidor an IX, avait fixé le montant des créances de M'" d'Antraigues sur l'Etat. Il était alloué à la mère de l'émigré, en vertu des lois d'alors, 14.602 1. 16 s. 6 d., à prendre sur les biens de son fils. Cette somme représentait la pension viagère de 2.600 1. qu'elle tenait de son contrat de mariage, et le legs fait par elle à son mari de la jouissance du domaine de Laulagnet.

D'après cet arrêté, M"'« d'Antraigues était née à Grenoble le 2S juilletl737.

nous ne nous revoyions pas. Que de choses à nous dire! Ma femme ne me comprend pas sur une multitude de mes anciens souvenirs; elle me croit fol d'y penser et d'en pleurer, mais nous, nous nous entendrions... » Et il ajoutait : « Adieu, l'unique amie qui me reste en ce monde... Je n'en ai jamais eu de véritable qu'elle seule. Si elle pouvait voir mon cœur, elle se trouverait trop veng-ée du passé par mes regrets M)... »

Au printemps de i804, Bonaparte fit défendre à M"^6 d'Antraigues d'écrire à son fils, et celui-ci de son côté dut se taire pour ne pas la compromettre. Quelques nouvelles passèrent encore de part et d'autre par l'entremise des amis de Paris, puis un peu plus tard quelques lettres. La vieille comtesse s'éteignit à Montpellier le 19 avril 1800, sans qu'il y eût entre elle et son fils, autrement que par la pensée, échange d'adieux et de bénédictions.

Au milieu de ses spéculations politiques, de ses distractions studieuses ou intimes, d'Antraigues souhaitait obtenir ailleurs qu'à Dresde une place indépendante, propre à assurer le repos de sa vieillesse et àrécompenser ses services. Il se disait d'autre partque l'empereur Alexandre, tant qu'il n'aurait pas rompu avec la France, ne ferait rien pour lui, afin de ne pas accélérer la rupture, et qu'il le sacrifierait s'il se réconciliait avec elle. Sa situation lui semblait, avec raison, subordonnée à la faveur de Czartoryski, et Czartoryski pou-

(1) D'Antraigues à sa mère, IG septembre 1803. (B. D.)

vait d'un jour à l'autre céder la place à quelque Russe ennemi à outrance des étrangers.

Non loin de lui, la cour grand-ducale de Weimar était considérée comme l'Athènes allemande : Gœthe et Schiller s'y rencontraient avec Benjamin Constant et M™^ de Staël. Il lui eût plu de figurer à cette cour lettrée, entre les beaux-esprits de la France et de l'Allemagne. Sa femme possédait à Weimar une maison, et, au moins comme artiste, elle eût été admise à la cour. H ne demandait pas une situation officielle dans ce pays, mais seulement une lettre de cabinet qui l'accréditât comme sujet et protégé de l'empereur. Czartoryski fitla sourde oreille à sa requête.

Au commencement de 1805, n'ayant pu obtenir d'aller plaider lui-même sa cause, il fit parvenir ses doléances par Mohrenheim; celui-ci se rendait à Pétersbourg pour présenter son rapport de fin d'année sur les affaires traitées avec son concours, et sans doute aussi sur son patron. La guerre était imminente, et les Français, qui occupaient le Hanovre, pouvaient en quelques marches être à Dresde. D'Antraigues se disait las de n'avoir été récompensé d'un travail difficile que par des promesses ; il sollicitait une place, hors de la portée des armes françaises, en proportion avec ses talents et ses services, et des marques publiques de faveur, qui fissent tomber et les poursuites de Bonaparte, et les accusations d'espionnage colportées contre lui. Il eût voulu, bien que n'ayant pas le grade requis de « conseiller d'État actuel », remplacer sur sa poitrine la

croix de Saint-Louis dont on l'avait dépouillé par quelque cordon de Saint-Stanislas ou de Sainte-Anne; et ses craintes pour l'avenir croissaient de jour en jour, car il ne se passait guère de semaine où le bruit de la retraite de son protecteur ne parvînt jusqu'à lui.

A la fin d'avril, Mohrenheim reparut à Dresde, porteur de nouvelles peu satisfaisantes. D'Antraigues les reçut avec plus de calme qu'on ne l'eût supposé. Il excusa Czartoryski qui, disait-il, n'avait pu vaincre en cette circonstance l'antipatiiie du souverain pour les étrangers. Puis, après un premier mouvement d'humeur : « Tant qu'on sert, ce doit être de toutes ses forces, )) et il reprit sa tâche souterraine avec une ardeur qu'avivait sa vieille haine contre Bonaparte.

Certes, d'Antraigues se trompait en attribuant ses mécomptes à son origine. N'avait-il pas sous les yeux Richelieu, Langeron et tant d'autres émigrés honorés de la faveur impériale? Alexandre P*" est peut-être de tous les souverains russes celui qui a eu le moins de préventions envers les étrangers. Mais d'Antraigues avait contre lui, outre son passé équivoque et son caractère difficile, son mariage, qui le condamnait à des emplois subalternes et inavoués. Quelle était la cour où les antécédents de M.'°^° d'Antraigues n'eussent soulevé, pour sa présentation, des difficultés insurmontables? Son mari le savait si bien qu'il n'avait pas même essayé de l'introduire à la cour de Dresde. La question était trop délicate pour qu'on lui en parlât ouvertement; elle n'échappait sans doute pas à sa pénétration.

mais de parli-pris iliic voulait pas y arrêter sa pensée,

LE XVIIl* LIVRK DE l'ULYBE (1803)

a La Prusse, écrivait d'Antraigues en 1798, perdra l'Europe, la Prusse périra sur les cendres de l'Europe comme ces animaux qu'on écrase sur les blessures qu'ils ont faites, avec la différence que la mort de ces reptiles guérit la blessure et que la perte de la Prusse ne nous guérira de rien (1). » La cour de Berlin était alors disputée entre deux tendances : l'une hostile par sentiment, l'autre sympathique par intérêt à la France, et elle refusait son appui armé à la coalition européenne, dans l'espoir de se faire payer sa neutralité par le Directoire. Depuis, elle avait continué ce jeu; deux de ses principaux hommes d'État, Lombard etHaugAvilz, estimaient un agrandissement pacifique du royaume possible, de compte à demi avec la France.

A Paris, l'alliance prussienne avait, comme au temps du cardinal de Fleury, des partisans résolus; et longtemps après encore il s'est trouvé des historiens français pour en vanter la haute utilité, et pour regretter que la monarchie de Frédéric et l'empire napoléonien

(1) D'Antraigues au cardinal Maury, G février 1798.

LE XVII^ LIVRE DE POLYBE(180o) 335

n'aientpoinlprélendude concerta la suprématie du continent (Ij. Talleyrand seul, que hantaient les souvenirs de l'ancienne cour, penchait vers un renouvellement, approprié aux circonstances, de l'alliance autrichienne. On lui attrihuait cette parole en 1803, au moment oii Lombard venait à Bruxelles tenter le Premier Consul : « La Prusse sera dégraissée, puisque trop d'embonpoint la rend trop drue. »

L'exécution du duc d'Enghien rejeta subitement le cabinet de Berlin du côté de la Russie; ces deux puissances se lièrent l'une à l'autre sous certaines conditions par la double déclaration du 24 mai 1804. Ainsi furent posées les premières bases de la troisième coalition; toutefois plus de deux années devaient s'écouler avant l'avènement du ministre Hardenberg et la déclaration de guerre à la France. D'Antraigues, après s'être employée la réconciliation de l'Autriche et de la Russie, allait maintenant travailler à rallier à ces deux puissances la Prusse, et, s'il était possible, les États secondaires de l'Allemagne (2). Agent officieux, il ne tenait pointles fils des négociations, maisàDresde il était placé à souhait pour les embrouiller et les serrer en nœuds indestructibles.

Sous un titre habilement choisi d'historiographe, MûUer travaillait dans le même sens à Berlin. Censuré ostensiblement pour ses livres à Vienne, sans aucuns rapports avec l'envoyé autrichien Metternich, tout

(1),Thïers, Histoire du Consulat et de l'Empire, liv. XIX. {•2j D'Aalraigues à Cobcnzl, b avril 18Uo. (A. V.)

entier en apparence à l'étude et à l'exaltation des souvenirs du grand Frédéric, il ne laissait pas déminer l'influence des ministres pacifiques, de pousser le roi par insinuation dans une politique antifrançaise; il lui rédigeait même des consultations politiques en réplique aux mémoires de Lombard, qu'il faisait passer par Hardenberg, et allait voir M"* de Souza, de passage à Berlin, dans l'espoir de tirer d'elle quelques nouvelles utiles. Plus peureux encore que vaniteux, n'ayant de force que dans l'esprit, ce lettré famélique taisait alors étalage de ses principes, jurait de les défendre jusqu'à la mort, et proclamait qu'il aimerait mieux vivre à Astrakhan que sous le sceptre deBonaparte (1). Ses conseils, appuyés de bien d'autres, finirent par tenter la Prusse, et l'ambassadeur russe Alopéus put, dès le commencement de 1805, annoncer à d'Antraigues les bonnes dispositions de la cour de Berlin.

Pendant toute cette année, les voyages diplomatiques se succédèrent, plus ou moins secrets, plus ou moins efficaces. De Pétersbourg à Berlin viennent WinzingerodeetNovosiltsov,dePétersbourgàVienneDolgorouky. De Berlin Zastrow va à Pétersbourg, Lombard à Vienne. Novosiltsov attendit en Prusse le moment d'aller tenter auprès de Napoléon cette fameuse mission médiatrice

(1) Lettre du 9 novembre 1804. D'autre part, il écrivait à d'Antraigues ces mots, qui laissaient prévoir son changement de parti : « L'empereur Bonaparte ne laisse pas de se concilier beaucoup de suffrages» parce qu'il y a si peu de ressources dans l'autre parti qu'enfin l'on préfère de s'attacher à celui qui prend et qui peut donner, plutôt qu'à ceux qui se laissent prendre tout ce qu'ils ont. » (13 septembre 1804.)

qui n'était qu'un ultimatum déguisé. D'Antraigues fut chargé par Alexandre de composer un mémoire destiné à servir d'instruction sur divers points à Novosiltsov : mais tout comme Czartoryski, quilui en faisait franchement confidence, ilnecroyaitpas au succès : « Si on veut, disait-il, le forcer (Napoléon) à entendre raison, il y a illusion sur les choses, et illusion sur les personnes; illusion sur les choses, parce que ce qu'on lui demande renverse tout son système de politique, coupe les nerfs de son existence et de ses moyens, et l'oblige à des sacrifices qui doivent avec son caractère lui paraître l'impossible absolu ; illusion sur les personnes, parce que Novosiltsov, quel qu'il soit, n'est pas en état de persuader Bonaparte ni de discuter avec son conseil Talleyrand (1). »

Sa correspondance continuait avec Vienne, mais elle languissait fort, au moins du côté de Cobenzl, car depuis l'arrangement conclu avec la Russie, d'Antraigues sollicitait sans cesse des réponses toujours ajournées ou éludées; et les lettres qu'il recommandait de brûler étaient jetées dédaigneusement dans le sépulcre des archives, où on les retrouve encore. C'était en vain qu'il dénonçait Dolgorouky, dans l'intérêt de l'AutricIie, disait-il, ou Razoumovsky dans son intérêt propre, ou qu'il envoyait, afin de réveiller l'attention, les états d'eflectifs de l'armée française en Hanovre.

Il reçut alors la visite d'un de ses vieux complices, Français de langue, royaliste de naissance, Prussien de

(1) D'AiilraigLies à Gobeazl, :il mai 1803. (A. V.)

3â8 CHAPITRE SEPTIÈME

cœur, l'imprimeur neuciiâtelois Fauche-Borel. Fauche venait de Paris et de la prison du Temple, où il avait passé trois ans, sous l'invisible et pourtant efficace protection de d'Antraigues. Trois fois Va?ni lui avait sauvé la vie sans qu'il s'en doutât; puis, de concert avec Vamie et M™« de Copons, il avait fini par arracher aux bureaux de la police l'ordre de sa mise en liberté. Toutefois, ne voulant pas être connus de lui, ses libérateurs avaient fait agir la cour de Berlin, en lui donnantl'assuranco que son intervention en faveur de Fauche serait agréée. Lucchesini, soucieux avant tout de plaire aux Tuileries, s'était refusé à prendre l'initiative d'une semblable démarche, et quand il dut fournir un passeport au prisonnier délivré, il lui laissa interdire le séjour de Neuchâtel, et le força ainsi à se réfugier en Prusse (1). Fauche, arrivé à Berlin au milieu des préparatifs do la coalition, voulut servir de nouveau, s'il était possible, la cause de Louis XVIII, et, pour pénétrer à ce sujet les dispositions des cours, il s'aboucha avec d'Antraigues, qu'il ne connaissait pas encore personnellement. Il demanda un rendez-vous qui fut accueilli avec empressement et nous avons par lui le récit détaillé de leur entrevue. L'un et l'autre s'attachèrent à se faire valoir. Fauche en rappelant ses négociations avec Pichegru, d'Antraigues en invectivant Montgaillard et Bonaparte avec une violence que le temps n'avait pas amortie. Puis ce dernier disserta sur la situation de l'Europe, plaçant tout l'espoir de son parti dans l'armée et

(1) L'ami à d'Antraigues, i" mars 180û.

LE XVIII« LIVRE DE POLYBE (180o) 33»

la nation prussiennes. Finalement, il donna à son interlocuteur une lettre de recommandation pour Novosiltsov. Fauche devait en user pour remettre trois notes 011 il apportait sous certaines conditions le concours du général Moreau à la coalition. On sait comment la Russie, six ans plus tard, accepta, employa et perdit en peu de jours le transfuge qui dès 1806 s'offrait à elle.

Dans le courant de 180.3, deux anciens chefs vendéens, deux lieutenants de Charette, Suzannet et d'Andigné, vinrent frapper à la porte de d'Antraigues. D'Andigné , ancien correspondant de l'agence Brotier , avait été récemment en relations avec Fouché, qui dès lors se faisait valoir auprès de tous les partis, et il produisait des notes à lui écrites par ce Montgaillard de haute volée. D'Andigné et Suzannet venaient seulement s'informer des dispositions de l'Allemagne et de la Russie; non pas qu'ils comptassent sur l'étranger pour faire triompher leur cause; car ils se disaient capables de détruire Bonaparte après l'avoir élevé et soutenu, et cela en dehors do toute ingérence étrangère (1).

Mieux que ces revenants, représentants d'une faction clandestine, sans organisation réelle, sans espérances immédiates, d'Antraigues appréciait les interprètes de la politique belliqueuse alors en passe de l'emporter à Berlin. Le ministre prussien à Dresde avait eu jadis ordre de le ménager, mais de ne le voir qu'en cachette ; maintenant il lui demandait une entrevue, et lui faisait connaître des pièces, des conversations ayant

(1) Note à Vansillarl. (B. M., Add. nis.s. ol230, f. loi.)

trait à la future alliance austro-prussienne. Le prince Louis (le Prusse, l'ardent ennemi des Français, passant quelques jours à Dresde, se montrait en public dans sa compagnie; Markov à son tour y fut six semaines, vint s'asseoir à sa table, et rendit hommage à son crédit en lui faisant l'éloge de Czartoryski : « On croit, lui dit-il, que j'aspire à sa succession, mais je ne désire plus que lire les gazettes et cultiver mes terres. » Puis ce furent les agents anglais, Taylor, King, Jackson, qui se réunirent en conciliabule chez l'émigré français; Fersen, qui renouvela près de lui, au nom de Gustave lY, la mission d'Armfelt. Publicistes et diplomates déblayaient à la sourdine, en ce point central de l'Allemagne, le terrain qui allait être occupé et ensanglanté par les armées.

Depuis longtemps, comme écrivain politique, d'Antraigues gardait le silence. Sous le coup des poursuites de Bonaparte, il déclarait à tout venant n'avoir rien publié depuis son arrivée à Dresde : « Je vous jure sur l'honneur, écrivait-il à sa mère, qu'aucun écrit anonyme no sortira jamais de maplume(l).» Malgré ces beaux serments, il prenait part en 1804, par divers articles et brochures, aux polémiques de la presse antifrançaise, et, l'année suivante, il lançait à l'adresse de la Prusse, pour le compte delà Russie et de l'Autriche, son Fragment du XVIII" livre de Polybe.

En apparence il ne s'agit ici que d'un texte grec important restitué et traduit par un amateur, d'après un

(1) A ÎSI'u» d'Anlraigues mère, 19 novembre et 25 décembre 1803. Cf. à Xamie, 28 dèconibre; à Czarloryski, G avril 1804.

papyrus original retrouvé au mont Athos. Ce texte contient le récit d'une délibération en trois discours tenus dans le conseil d'Antiochus le Grand, roi de Syrie. Cette délibération a pour objet l'acceptation ou le rejet de l'alliance proposée par le roi Philippe de Macédoine contre les Romains. Deux conseillers du roi, Polycrate et Callisthène, et son hôte illustre Annibal y prennent part, Polycrate pour recommander la neutralité, Callisthène et Annibal pour pousser à la guerre. Cette prétendue restitution d'un texte perdu était une page allégorique d'histoire contemporaine. Une lettre de V ami de Paris en avait évidemment suggéré l'idée. Celui-ci, désespéré devoir, avec l'empire français, l'empire d'Occident se rétablir, comparait la politique de Napoléon en Europe à la politique des Romains en Asie après leur conquête de la Grèce, et il souhaitait que le développement de cette comparaison présenté avec art pùtservir d'avertissemeutauxsouverains(l), La société d'alors, élevée dans le culte des anciens, goûtait fort ces rapprochements historiques, qui tournaient tantôt à la polémique, tantôt à l'adulation; ils nous apparaissent aujourd'hui, selon notre humeur, comme des jeux d'hommes d'esprit ou des exercices de pédants.

(1) « Vous savez vous-même que les Romains ont laissé subsister les Sélfucides encore 127 ans après la bataille de Magnésie. Le résultat du mémoire du 5 (le rapport lu par Talleyrand au Conseil le o février ISOo) est précisément cet infernal système qui a détruit le monde ancien. J'ai fait engager l'historien Ferrand par-dessous main à développer sans se compromettre cette époque de l'histoire; il l'a fait; je voug enverrai son écrit dans les premiers jours de juin. » {Vami à d'Antrajgues, 19 février-!" mars 1805.)

Lally avait fait parler, d'après Tite-Live, Quintus Capilolinus aux Romains et Mallet du Pan, d'après Sallusto, Mithridateauroi desParthesArsace.Un amateur érudit, Héron de Villefosse, par la composition d'une sorte de centon historique, avait mis sous le couvert d'une soi-disant « société d'auteurs latins » le récit des principaux événements de la révolution française. D'Antraigues s'avisa de choisir Polybe pour interprète de ses rancunes et de ses espérances politiques, et voici la fiction qu'il imagina.

Dans sa jeunesse il avait visité les couvents grecs de l'Orient, à la recherche des manuscrits précieux; il était vraisemblable qu'il fût allé au mont Athos, avec deux voyageurs célèbres, d'Ansse de Villoison et Savary,yeùt découvert et acheté à grand'peine un fragment du xvni^ livre perdu de Polybe. Il traça donc un soi-disant tableau d'histoire grecque qui nous semble, l'ingéniosité des allusions mise à part, un chef-d'œuvre de pédantisme.

Cet ouvrage met en scène d'une part les Romains (Français), d'autre part les Macédoniens (Autrichiens) et les Syriens (Prussiens), ceux-ci à la veille de la guerre qui doit décider de leur délivrance ou de leur asservissement complet. Dans le conseil d'Antiochus (Frédéric- Guillaume), Polycrate (Lombard) recommande assez faiblement un système de temporisation et de neutralité, et veut se persuader que les forces des Romains s'useront d'elles-mêmes. Callisthène(Hardeaberg)au contraire parle énergiquement dans le sens de la guerre, et appelle à son aide, par une prosopopée imitée de Rous-

LE XVIIIe LIVRE DE POLYBE (1803) 343

seau, le fondateur de la monarchie : « Et toi, Nicanor (Frédéric le Grand), si ta grande âme, etc. » Annibal, qui représente les idées personnelles de l'auteur, invoque moins les intérêts du pays oii il a trouvé asile que la haine légitime et universelle contre les oppresseurs du monde. Il stigmatise la politique insatiable et perfide du Sénat (Convention) : a Rome vous hait tous également, s'écrie-t-il, apprenez enfin à haïr Rome ; » et aux vaincus de la veille, aux combattants du lendemain, il montre dans le lointain coaime des auxiliaires invincibles Arsace et ses Parthes, lisez Alexandre et les Russes : « Lorsqu'on commande aux Parthes, on n'est étranger à aucun des grands intérêts de l'univers. »

Ce pamphlet, publiée Berlin par les soins de Fauche" Borel, traduit en allemand et hautement recommandé par Gentz, traduit également en anglais et en italien, fit un certain bruit dans le monde des salons et des chancelleries.. Sévèrement poursuivi parla police française (1), il réjouit de compagnie les hobereaux brandebourgeois et les émigrés irréconciliables restés en Prusse (2). Czartoryski tempéra son approbation par cette remarque à moitié ironique : « Si, au lieu de vous cacher derrière Polybe, vous eussiez parlé clairement, la moitié de vos lecteurs vous eût moins admiré (3). »

(1) Arch. Nat., F^ 6458. Cf. une lettre de Fouché (19 décembre 1805) au directeur général des postes. Id, F' 64uo.

(2) Mémoires tirés des papiers d'un homme d'Etat (Hardenber^ï), t. IX, p. 288. Cf. pp. 117-118. — Falche-Borel, 3/emoire5, t. III, pp. 202, 217, 227-230, 278-281.

(3) Czartoryski à d'Antraigues, 12 avril 1806 (A. F.). — Le ministre de France en Saxe, en envoyant l'ouvrage à Paris (22 novembre 1805).

Exalto par son succès factice, d'Antraiguos publia à Londres une seconde, puis une troisième édition de son ouvrage, revues et augmentées. Il y continuait sa fiction oratoire par une fiction historique, en traçant les portraits d'Ariarathe, roi de Cappadoce(le ducdeBrunswick) et du ministre Héraclide (Haugwitz) puis, toujours sous le couvert de Polybe, il dissertait sur la haine, ce « sentiment céleste », et cette fois, s'exprimant de l'abondande du cœur, il donnait pour conclusion à son pénible pastiche deux ou trois pages vraiment éloquentes : il analysait et décrivait la haine avecla clairvoyance et la passion que le mystique auteur de Vlmitation a mises à décrire l'amour : l'homme, se trahissant enfin sous le politique et le pédant, faisait valoir l'écrivain.

« Bonaparte, lui écrivait alors Markov, ne peut être le contemporain d'aucun roi légitime ; il faut qu'il les tue ou qu'on le tue(l). » D'Antraigues, en commentant celte phrase féroce, non seulement oubliait ses devoirs envers la France, mais il excitait contre elle ceux qui étaient dès lors et devaient rester nos piresennemis.il a ainsi pour sa part donné l'éveil à cette landwehr patrio-

s'exprime ainsi: « Ces e7o72<e?i/es protestations ne se vendent pas ici, mais se distribuent mystérieusement entre les affidés. L'auteur a eu grand soin d'en faire hommage à l'empereur de Russie à son passage à Dresde, mais on ne dit pas qu'Arsace se soit montré fort sensible à. ces plaies adulations. On m'a parlé d'un autre pamphlet du même auteur qui doit être une réplique à la réponse faite à la note de la cour de Vienne du 3 septembre. Cette pièce est, dit-on, écrite dans le style e avec les expressions dégoii tantes du Courrier de Londres. Je n'en recherche un exemplaire que pour pouvoir entretenir M. de Loss... » (1) B. M., Add. mss. 31230, f. 165.

tique qui, au lendemain d'Iéna, fonda sur la haine de la France l'esprit national allemand. L'émigré La Roche- Aymon allait rédiger après ïilsitt le règlement de la cavalerie prussienne, et l'émigré La Maisonfort, dans son Tableau politique de V Europe imprimé en Allemagne en 1813, donner le ton aux insulteurs de Napoléon tombé. Avant eux, l'émigré d'Antraigues, émule de Jean de Mûller et de Kotzebue, eut le triste avantage de développer les sentiments dont Stein et Scharnhorst ont été les plus ardents interprètes. Ce fut avec des phrases inspirées par le faux Polybe qu'Alexandre I" et le roi de Prusse se jurèrent, le l'''' octobre 1805, sur le tombeau du vieux Fritz, une amitié éternelle.

L'auteur ne recueillit point de cette publication singulière les avantages qu'il avait espérés; il témoigna derechef et inutilement le désir d'être employé autrement qu'il ne l'avait été jusque-là. Il protestait avoir d'autres talents que celui do transcrire les lettres d'autrui (la correspondance de Paris venait de cesser), d'amuser, môme par d'ingénieuses fictions, les souverains et leurs ministres. En venant de Berlin, etenallantrejoindreson allié l'empereur François, Alexandre s'arrêta à Dresde, et y reçut à sa table tous les Russes de distinction. Les personnes attachées à la légation l'attendaient pour le saluer dans son antichambre. D'Antraigues était du nombre, et l'empereur lui adressa en passant quelques paroles. Ce fut tout.

Quelques semaines plus tard, la Russie était vaincue, l'Autriche terrassée, la Prusse ramenée pour quelques ins-

tants aux pieds de Napoléon, et le hardi intriganl qui avait travaillé à la conclusion de celte alliance foudroyée à Austerlitz se sentait de nouveau surle continent à la merci de tous, amis ou ennemis. Impuissant à Vienne et à Pétersbourg, importun à Dresde, menacé du côté de Berlin, il accusait de ses propres déceptions les souverains qu'il avait fatigués doses conseils: « Ils s'excusent à leurs yeux, disait-il, de ne savoir que faire de moi, car ils ne savent que faire d'euxmêmes dans ces pénibles circonstances. Je suis trop royaliste pour être utile à des rois... Ils voudraient bien que je fusse mort, carcelales acquitterait de tout; les morts ne parlent plus, ils n'écrivent plus; on m'enterrerait, puis on placerait sur ma tombe trois ou quatre grosses calomnies... Si je n'avais femme et enfant, je vous avoue que je ne serais pas fâché que Dieu leur fît ce petit plaisir, car mon siècle m'ennuie, je suis las d'y exister (1)... »

(1) Fragment de lettre à... (A. F., France, vol. G33, f. 86.)

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