TRAVAIL A L'INTÉRIEUR DE LA FRANCE
misérable intrigant entreprend de monter sur un grand théâtre, écrivit d'Avaray, il faut qu'il y joue un grand rôle ; d'autant plus qu'en voulant faire le héros il doit faire oublier que le moment d'avant il était moucheur de chandelles. Le comte Joseph de Puisaye est un drôle à qui il faut casserle col. » Etd'Antraigues de répliquer en promettant d'écrire en conséquence aux agents de Paris : «Ah! fiez-vous à moi. Pour Puisaye.j'ai fait pour ma consolation tout ce qu'il fallait pour le rendre ce qu'il est réellement, et pour qu'on n'en doutât pas (1). »
Cette correspondance était à citer et à retenir, en vue du conflit qui renaîtra treize ans plus tard entre Puisaye et d'Avaray, et oii d'Antraigues sera, cette fois^ d'accord avec le premier, l'adversaire impitoyable du second.
Vers la fin de 1795, les espérances du cabinet royal se concentraient sur Charette. D'Antraigues fit en sorte d'être l'intermédiaire unique, indispensable entrelechef vendéen et Louis XYIIL Ici encore il y avait lutte d'influence entre la coterie espagnole et la coterie anglaise. Charette, victime de ce conflit, se voyait octroyer en même temps par Louis XYIII un brevet de généralissime et par le comte d'Artois un brevet de général en chef que trois autres partageaient avec lui : d'ailleurs, audessus de ces misères, et se disant toujours content, pourvu qu'il put défendre sa cause. Devant ses juges, interrogé s'il n'était pas en correspondance avec Vérone : « Je n'ai jamais reçu, dit-il, qu'un chiffon de d'An-
(1) D'Avaray à d'Antraigues, 27 août 1793. {B. M., Papiers de Puisaye, vol. LXXXV, f. 521. — D'Autraigues à d'Avaray, 31 août 179o. (A. F„ France, vol. 588, f. 83.)
Iraigues. » Il y eut davantage, une série de lettres dont Ja plupart nous sont parvenues. Nous ignorons si, comme on l'a dit, Charette fit passer par la voie de Venise d'assez dures vérités à son maître : mais nous savons que d'Antraigues avait imaginé de lui envoyer un homme à sa dévotion, auquel il aurait lui-même donné des lettres de créance. Cette nouvelle intrigue se soutint quelques mois à peine, et fut brisée par la capture et l'exécution de Ciiarette.
Dix ans plus tard, l'intermédiaire de cette inutile correspondance revenait avec amertume sur ces tristes affaires, et pour accuser les maladresses et les hypocrisies du cabinet royal : « Il ne restait d'asile à la royauté qu'en Vendée ; ce moyen eût pu en devenir le salut ; on ne l'a pas voulu. Oui, je le dis, l'Angleterre ne l'a pas voulu lorsqu'elle le pouvait, et elle l'a tenté lorsqu'elle ne le pouvait plus. Louis XVIII n'a jamais voulu y aller, quoiqu'il ait dit le contraire, et la jalousie de ses entours n'a jamais permis que d'autres membres de sa famille y allassent. Enfin, on a trompé, on a égorgé, avec de fausses promesses et des intrigues, tout ce parti de la Vendée. On a vu par les papiers saisis sur mon ami le général Charette, et imprimés, que j'étais son seul correspondant près Louis XVIII. On a vu que je n'ai pu y faire agir ni empêcher d'agir, et que j'ai prévu sa mort, et qu'il Ta attendue, sachant qu'elle arriverait, mais ne voulant plus vivre dans un sièclequ'il avaitapprisàmépriser(l). »
(1) Mémoire du 16 novembre 1804, au prince Czartoryski (A P.).
D ANTRAIGUKS ET SES KNNEMIS
L'envie s'attaque promptement et avec succès aux dominations qui sont le fruit, non du courag-e ou de l'éloquence, mais de l'intrigue. D'Antraigues avait pour lui l'activité, la facilité de plume, une réelle dextérité à s'imposer aux hommes, d'autant plus qu'il était un vaincu, plein de confiance et d'illusions, au milieu de vaincus dispensés et démoralisés; il avait contre lui sa suffisance, le sans-gène de ses procédés, l'exagération de ses opinions et la vivacité de sa polémique, l'impuissance finale de toutes ses tentatives.
Sa mère était pour lui un censeur sévère et un conseiller impatiemment écouté. Manque de franchise et de sang-froid, indulgence égoïste pour d'indignes admirateurs, sentiments haineux et vindicatifs, elle notait tout cela dans son fils, et voulait s'expliquer ainsi et lui expliquer à lui-même le nombre et l'acharnement de ses ennemis. Elle lui demandait, au su de ses démêlés incessants avec ses supérieurs et ses inférieurs, d'aimer la paix, de savoir reconnaître ses torts, et, comme pour lui donner l'exemple, elle résumait dans ces mots les pensées que cet enfant toujours ingrat et toujours aimé lui inspirait : « Il n'y a que
Dieu seul qui connaisse tout ce que vous avez fait contre moi depuis que vous avez l'âge de raison, et ce que j'ai fait et souffert pour vous depuis votre naissance : je vous pardonne de tout mon cœur... »Mais elle était la seiile à pardonner, et d'Antraigues, dans la situation à la fois importante et équivoque qu'il s'était faite, avait attiré sur sa tête bon nombre d'inimitiés qui ne désarmaient pas.
Et comment en eût-il été autrement?Il avait concentré avec affectation dans sa main toutes les affaires de son parti en Italie, et écartait ou brisait quiconque, même à Venise, voulait agir en dehors de lui. Combien d'émigrés, pour peu qu'ils eussent d'argent à leur portée ou d'hommes à leur suite, se sont crus ainsi destinés à relever le trône ! D'Antraigues avait à son service un incontestable talent d'écrivain, et cela suffisait à lui persuader ses aptitudes d'homme d'État. 11 n'y a pas, on le sait, d'hommes plus naïvement infatués d'euxmêmes que les lettrés mêlés aux entreprises des partis- Il leur suffit d'avoir parlé éloquemment des restaurations ou des révolutions dans le passé et dans l'avenir pour croire qu'ils les ont faites ou qu'ils sont capables de les faire.
Au sentiment excessif de sa valeur, d'Antraigues joignait certains défauts, étalés ou mal dissimulés, qui tenaient à sa position et aussi à son caractère, propres par conséquent à discréditer également sa personne et son parti. Dans ses relations quotidiennes, du jour au lendemain, selon l'interlocuteur ou le correspondant
auquel il avait affaire, il était indiscret ou réservé à outrance. Il lui fallait être également habile, dans un entretien ou une lettre, à faire valoir ses moyens ou à en déguiser la faiblesse. Par certains côtés, l'homme contrariait en lui le politique. Au milieu des séductions de ses manières et de son langage, il ne pouvait se défendre de faire valoir son crédit, ses petites habiletés, de raconter même cohime un trait de génie quelque piège tendu à la crédulité ou à la vanité d' autrui. Il était de ceux qui confondent avec leur complaisance à s'écouter leur désir de convaincre les autres. Enfin, il continuait à se tenir loin des baïonnettes républicaines, et n'exposait point au feu cette croix de Saint-Louis conquise uniquement à la pointe de sa plume sur un roi plus sensible aux phrases bien tournées qu'aux vertus guerrières.
L'écrivain comme l'homme était facilement vulnérable. Il avait d'abord une tendance à exagérer ses opinions royalistes, à répliquer aux menaces jacobines par des menaces en sens contraire. En 1793, dans ses Observations sur la conduite des puissances coalisées, il déclarait que le plus grand crime de la Révolution avait été commis non le 21 janvier 1793 sur la place Louis XV, mais le 23 juin 1789 au Jeu de Paume. On lui attribuait ce mot : « Je serai le Marat de la contrerévolution ; je ferai tomber cent mille têtes et celles des modérés comme Montlosier les premières. » Non seulement il ne démentait pas ces paroles, mais il disait, au moins à demi voix : « S'il fallait faire le sacrifice de
l'^S CHAPITRE TROISIÈME
vingt millions de Français pour établir la monarchie sur les deux ou trois millions qui restent, il n'y aurait pas à hésiter (1). »
Il avait, au même degré que le goût de l'exagération, celui de la mystification. Certain Rapport de Saint-Just qu'il fit imprimer en 1794 en est la preuve. Le genre auquel appartient cettepublication consiste àplacer sous un nom contemporain, vrai ou supposé, l'expression plus ou moins voilée, plus ou moins ironique de sentiments qu'on estime inutiles ou dangereux à communiquer sous son propre nom. Ce genre n'était pasnouveau ; Voltaire en avait usé et abusé dans sa guerre de pamphlets contre ses ennemis personnels et contre la religion chrétienne. D'Antraigues se plut à l'employer contre la Révolution, et se cacha derrière Saint-Just, comme le patriarche de Ferney s'était caché derrière le docteur Akakia et Jérôme Carré, pour discréditer, par les soi-disant aveux d'un député montagnard, la Convention et la république.
A ces reproches, au devant desquels il courait étourdiment, l'opinion en joignait d'autres, fondés, faute de preuves, sur des indices sérieux. Ses correspondants ou ses subordonnés accusaient tout bas son manque de véracité, son manque de désintéressement. Ne se souvenait-il plus de ce que la Saint-Huberty lui écrivait un jour : « Prête-moi un peu de ton toupet, et je vous leur ferai des histoires qui n'auront ni
(1) MoNTGAiLLARD, Mémoires seerets, p. 89. — Note datée de 1796. (B M., Add. mss. 8035, f. 62.)
père ni mère (1). » Tel de ses bulletins passait aux yeux des gens méfiants pour une collection do faits inventés, devinés ou puisés à des sources sans valeur, pour une glose ingénieuse et romanesque du Moniteur ou d'autres papiers français (2). On signalait son écriture presque illisible, ses mots tracés à la hâte et inachevés comme un témoignage involontaire de dissimulation, et l'on tenait pour un signe d'hypocrisie ou d'impuissance réelle l'abondance stérile de ses confidences épistolaires.
Ce n'est pas tout : on le soupçonnait d'être de ces faiseurs qui ont toujours, comme disait l'un d'eux, « un œil sur le papier et l'autre braqué sur le coffre-fort du gouvernement qu'ils veulent abuser (3) ». Il maniait beaucoup d'argent, recevait de plusieurs mains, et appliquait à sa façon le précepte évangélique, laissant toujours ignorer à sa main droite ce que sa main gauche avait donné. Il disposait des sommes qu'on lui confiait sans se soucier d'en rendre compte par le menu, opérait des virements dont sa bourse n'avait jamais à souffrir. S'il donnait quelquefois de sa poche aux émigrés pauvres, c'était comme un prêt qu'il faisait à la caisse royale et dont il se remboursait avec usure (4).
(1) De Concourt, la Sainl-Hiiberii/, p. 139.
("2) Thugut à Golloredo, 27 novembre 1794 (dans Vivenot, Verlraiiliche Briefe des Freiherrn von Thugut, t. I, p. 157).
(3) Fauche-Bokel, Notice sur les généraux Pichegru et Moreau, p. 119.
(4) a Je leur ai donné depuis 1791 jusqu'au 1" janvier 1798 1G23 louis
Comment s'étonner dès lors qu'il ait inspiré peu de confiance aux étrangers ? A Vienne, ïhugut dénonçait on lui avec raison un ennemi de la politique autrichienne. A Rome, Azara, vieux voltairien, le qualifiait de jésuite. A Barcelone, le gouverneur-général Lascy flairait quelque chose de louche dans le verbiage de ses lettres. A Venise même, on l'a vu, Mordvinov redoutait cet auxiliaire incommode, et ne l'admettait qu'à regret, après avoir épuisé les prétextes et les délais, dans les rangs de la légation russe.
De nombreux royalistes faisaient écho à ces plaintes. Ne travaillant pas au grand jour et s'étant commis avec bon nombre d'agents mystérieux comme lui, d'Antraigues avait fini par s'aliéner presque tous les chefs apparents et importants de son parti. Il y avait d'abord au loin les modérés par principes ou par habileté, qui gémissaient sur la « folie de Vérone (1) » et qui, croyant encore à la monarchie, ne croyaient plus à une restauration possible de Louis XVIII. Ceux-là accusaient l'influence néfaste du faiseur de Venise. En Suisse, c'était Mallet du Pan ; en Angleterre, c'était le groupe qui suivait Malouet, Montlosier, Lally-Tollendal.
Mallet du Pan pensait à lui lorsqu'il stigmatisait les « romanciers », les « brochuriers incendiaires », et écrivait en propres termes: « On devrait comprendre que
d'or... » (D'Antraigues à Maury, 1«'' septembre 1798. — A. F., France, vol. 594, f. 384.)
(1) Mallet du Pax, Mémoires et correspondance, t. II, pp. 96-97.
D'ANTRAIGUES ET SES ENNEMIS 13a
la confiance ne peut être commune à M. d'Antraigues et à moi, et si l'on entend suivre ses directions, il faut jeter les miennes au feu sans les lire (1). » Il lui était pénible de s'entendre demander des conseils qu'on ne suivait pas, et de voir en faveur un homme qui, sous prétexte de reconstruire l'édifice monarciiique, s'obstinait à vouloir étayer un monceau de ruines. Montlosier écrivait à la même adresse une brochure intitulée Des effets de la violence et de la modératlcm dans les affaires de France : « On se demande quelquefois, disait-il, si de tels hommes sont atroces, ou simplement imprudents. » Lally enfin désignait d'Antraigues comme un des obstacles à tout accommodement avec les maîtres de la France (2).
Le publiciste ainsi accusé rendait de son mieux cette hostilité à ses accusateurs. Ayant à féliciter un écrivain royaliste d'un de ses ouvrages : « Si le roi, lui disait-il, a gardé jusqu'ici le silence, c'est à cause de vos louanges à Mallet du Pan ; cet homme n'est sans doute pas entièrement dévoué aux Jacobins, mais il penche néanmoins vers les nouveautés politiques. » Montlosier s'étant plaint à Vérone d'être regardé comme un suspect, d'Antraigues lui fit par ordre une réponse hautaine, presque dure, qui, au lieu de rendre justice à ce servi-
(1) Mallet du Pan, Mémoires et Correspondance, t. II, p. 171.
(2) C'est du moins ce qu'affirme d'Antraigues dans une lettre à Maury du 6 février 1798. (A. F., France, vol. 594.) Je n'ai pas retrouvé dans la Défense des émigrés français de Lally le passage auquel d'Antraigues fait allusion.
136 CfîAPITBE TROISIEME
leur capricieux, mais fidèle, le laissait sous le coup d'une clémence dédaigneuse (1).
Parmi ses auxiliaires immédiats, il était aussi en butte à des inimitiés sourdes, à des rancunes provoquées par ses allures blessantes et son désir de rapporter tout à lui. Froment, qui convoitait encore la direction exclusive des royalistes dans le Midi, et ne se savait pas desservi auprès de lui, ne put supporter longtemps sa tutelle et l'accusa longuement auprès de Las Casas. On a déjà vu l'attitude de Goujon et de l'abbé Dufour.
Contre ses ennemis de tout bord, d'Antraigues tirait avantage de sa position équivoque. Servant deux souverains, il ne donnait, sijepuis dire, qu'un dévouement diminué de moitié à l'un et à l'autre. Il se regardait d'abord, en vertu de sa situation officielle, comme Espagnol, quitte à se souvenir aux bons moments qu'il était né Français; car Charles IV était vraiment roi, et le payait régulièrement ; à Vérone, au contraire, il servait un souverain sans couronne, pauvre et toujours incertain du lendemain. Aussi, pour se faire bien venir du premier, il lui faisait hommage d'une boîte plus ou moins authentique ayant appartenu à une victime de la Révolution, l'archevêque d'Arles (2). Il était en revanche telle affaire, telle correspondance dont il ne daignait pas instruire Louis XVIII, sous prétexte qu'il devait craindre les indiscrétions. Puis à roccasion il fai-
(1) Bardoux, le Comte de Monllosier.
(2) D'Antraigues à Godoï (1795). (A. F., Frmce, vol. 634, f. 72.— Cf. MoNTGAiLLARD, Mémoires secrets, p. 88.)
sait étalage de son absolue franchise. On lui fit savoir un jour de Vérone qu'un mémoire do Brotier était rédigé avec une sincérité trop rude, qu'il aurait dû en adoucir certains termes au passage ; même déchus, les rois n'aiment entendre que ce qui leur plaît. Et lui de riposter: € Je voudrais voir ces messieurs à Paris échappés de la guillotine comme Brotier et voir leurs raisonnements... Quel reproche singulier fait-on à cet homme de suivre les ordres du roi littéralement ? Le roi m'a ordonné de lui tout dire, il me l'a écrit cinq fois de sa main... et quand on lui dit tout : C'est trop fort, il fallait adoucir. Ma foi, je ne suis pas un enlumineur... Ces moyens en dessous me paraissent plus dégoûtants encore que la Révolution... (1). »
Soit par l'effet de ses défauts, soit par les machinations de ses envieux, il ne garda pas longtemps la confiance. Louis XVIÏI estimait ses services économiques, et flattait par de menues attentions ce qu'il appelait sa petite vanité, mais de ce côté il ne s'abandonna jamais. En répondant à Brotier, disait-il un jour à Flachslanden, il faut accabler d'Antraigues d'éloges, mais ne rien dire de bien positif, car il y a telle circonstance où nous pourrions être bien aises de retirer cette correspondance à nous-mêmes, et il ne faut pas se lier d'avance les mains.
D'Avaray partageait cette défiance, et survint dès le premier jour pour battre en brèche un rival possible.
(1) D'Antraigues au baron de Flachslanden, 11 février 1796. (1. F., France, vol. 589, f. îa.)
On sait que ce personnage, ami sincère mais exclusif de Monsieur, n'a jamais supporté qu'un autre, fùt-il près comme La Vauguyon, fùt-il loin comme Puisaye, eût quelque influence sérieuse sur son maître. Il chercha d'abord à exiler d'Antraigues à Madrid en qualité de représentant du roi, à la place du duc d'Havre (1). Un peu plus tard, il fit valoir contre lui les lettres àLemaître surprises et lues à la tribune de la Convention. D'Antraigues était averti de ces menées par Las Casas, qui l'engageait à s'y soustraire et avenir en Angleterre; heureusement il avait l'oreille du probe et loyal baron de Flachslanden, qu'il savait médiocre et inoflensif. D'Avaray.. au contraire, qu'iljugeait prétentieux et incapable, et dont il sentait grandir la faveur, lui semblait avoir usurpé à son détriment cette place de conseiller toutpuissant et intime qu'il convoitait. Il se soutenait parce qu'on avait besoin de lui, parce qu'à Paris et en Vendée on tenait à ce qu'il fût le canal des communications avec Vérone; mais il était présenté tout bas à son maître comme un serviteur incommode, bon à faire rentrerdansle néant dès qu'on n'en auraitplusjbesoin. Quand il lui fallut porter devant Louis XVIII sa misérable querelle avec l'abbé Dufour, le prince parut l'approuver, puis, secrètement sollicité par d'Avaray, accorda une pension et des éloges au secrétaire renvoyé : « Le roi et moi, écrivait d'Avaray, lui donnons extérieurement toute espèce de raison, mais le jugement à porter
(1) D'Avaray à d'Antraigues, 3 février 17'J4. (A. F., France, vol. 630, f. 87.)
serait trop sévère, et dans les circonstances comme celleci, 011 l'on a besoin des grands talents qu'a malheureusement cet homme, tout ce qu'on peut faire est de se prévenir et armer en secret contre les drôles et intrigants (1). »
Flachslanden lui-même, en entendant Froment l'accuser, gourmandait l'accusateur verbalement et par lettre, puis dans le tête-à-tête convenait de la vérité de ses propos, et Louis XYIII lui disait: « Vous m'avez rapporté les choses comme vous les avez vues, et je crois que vous avez bien vu... » Saint-Priest se défiait aussi de son neveu, et le menagait de cesser avec lui toute correspondance.
Ainsi averti par maint indice, et aussi par des avis précis de Las Casas, du sort qui l'attendait, d'Antraigues se taisait, mais préparait à l'écart ses petits papiers. L'agence Brotier avait mis entre ses mains undossier de la plus haute importance, trois énormes portefeuilles contenant les papiers de Malesherbes. Ce magistrat avant de mourir avait pu confier à une de ses amies, M™" Blondel, avec mission de les transmettre à d'Antraigues, certaines pièces qu'il tenait à conserver à l'histoire, entre autres son plan de défense de Louis XVL Il s'y trouvait aussi, paraît-il, deslettres attestant que le comte de Provence avait, dans l'intérêt de ses ambitions cachées, desservi, peut-être trahi la cause royale représentée par son frère. On voit d'ici l'avantage que
(1) D'Avaray àCrussol, 8 octobre 1796. (A. F., France, vol. C32,f. 143.) — D'Antraigues à Maury, 10 août 1798. (M., vol. 594, f. 3o8.)
d'Antraigues pouvait en tirer à l'occasion contre ce prince devenu roi. Ce legs d'un ancien ami était une arme propre à servir sa vengeance en cas de disgrâce. Cette arme, ill'a souvent brandie sans jamais en blesser cependant son royal maître, et on serait tenté de penser qu'elle n'était point aussi redoutable qu'il voulait bien le dire, puisque, jusqu'à sa mort, malgré ses menaces répétées de s'en servir, il l'a laissée dans le fourreau.
Il est certain que Louis XVI et ses frères, après 1789, eurent un système différent de politique contre-révolutionnaire, et prétendirent agir chacun à part. On a voulu en conclure que cette divergence était née d'une antipathie personnelle, au moins entre le comte de Provence et le roi. On en est venu à supposer que le premier n'était pas étranger même à la fin tragique du second. Il est difficile d'ajouter foi à ces allégations : elles ont été surtout répandues par les régicides, désireux d'atténuer leur responsabilité en étendant le nombre de leurs complices, et par les émigrés pour qui le comte de Provence était un dépositaire tant soit peu infidèle de la pure doctrine monarchique. Les premiers ont apporté leurs dénonciations dès l'an VI avec le député Rousseau, et les répétaient durant lesCent-jours dans certaine brochure inspirée par Napoléon, etrédigéeparDulaure (1). Les seconds accusaient tout bas ce conspirateur sour-
(1) Lettre de Rousseau au rédacteur du Moniteur. [Monileur du 30 germinal an VI.) — Dulaure, Causes secrètes des excès de la Révolution. Paris, 1815, broeh. in-8 de 144 p.
nois qui avait poussé et sacrifié Favras, pleuré hypocritement Louis XVI et surtout Louis XVII . Il est fâcheux que les papiers de Malesherbes aient été détruits ou n'aient pas été retrouvés jusqu'à présent; ils eussent apporté un élément solide, authentique, à la discussion d'une question qui appartient encore au domaine de la légende. D'Antraigues savait évidemment la vérité à cet égard ; peut-être, par respect insurmontablepourla royauté, n'at-il pas osé dire dans quelle mesure le roi était coupable ; peut-être aussi, dans laprofondeur de son ressentiment contre lui, s'est-il abstenu de révéler l'inanité des accusations.