D'ANTRAIGUES ET BONAPARTE
I. Montgaillard (1796). — Louis XVIIl quitteVérone. — D'Antraigueset La Vauguyon. — Intrigues à Naples, dans lesÉtats pontificaux, dans le camp français. — Le général Boulard. — Montgaillard : son passé, son arrivée en Italie. — Ses menées auprès de d'Antraigues.
— La conversation du 4 décembre 1796. — Départ de Montgaillard.
— D'Antraigues menacé par Bonaparte. — Son refus de l'cntrer en France, et d'être élu aux Cinq-Cents.
II. L'arrestation. Le porteteuille (1797). — D'Antraigues guetté par Villetard. — Sa fuite do Venise devant les Français. — Son arrestation à Trieste. — Bernadotte et Mordvinov. — D'Antraigues déclare son mariage. — Il est conduit à Milan. — Son entrevue du l"juin avec Bonaparte. — Ouverture de son portefeuille. — La conversation avec Montgaillard. — Caractère probable de cette pièce. — Elle est envoyée à Paris. — Comment son auteur est traité par Bonaparte.
III. La captivité. — D'Antraigues est-il émigré français ou fonctionnaire russe ? — Ses réclamations, ses protestations au dehors. — La Saint-Huberty et M™« Bonaparte. — Entrevues de d'Antraigues et du général en chef. — Lettre à Boissy-d'Anglas. — Colère de Bonaparte. — D'Antraigues s'abouche de loin avec Carnot, de près avec Kilmaine. — Entretien avec ce dernier.
IV. L'évasion. La disgrâce. — Ce qu'on pense au loin du prisonnier : Louis XVIII, les ministres Delacroix et Talleyrand. — Préparatifs d'évasion. — Sortie de Milan. — Publication de la conversation le ISFructidor.— Accusations de Montgaillard . — D'Avaray décide la dis=grâce de d'Antraigues. — D'Antraigues à Vienne. — Ses efforts pour se l'éconcilier avec Louis XVIII . — Ses rapports avec La Fare et le cardinal Maury. — Comment il est traité par l'empereur Paul I" et l'ambassadeur russe Razoumovsky.
MONTUAILLARD (1796)
En 1796, l'Italie devint le tiiéâtre principal do la lutte entre le Directoire et la coalition européenne. Bonaparte y remporta ses foudroyantes victoires ; le Piémont fut contraint à lapaix, la Lombardie conquise, la plupart des états italiens furent menacés de l'invasion et de la ruine. Louis XVIII, sommé de s'éloigner par le gouvernement vénitien, lui-même sous le coup des injonctions françaises, dut quitter Vérone et passer en Allemagne.
Au premier moment, sur les conseils de d'Antraigues, accouru en toute hâte près de lui, il avait cru possible de résister ou tout au moins de faire ses conditions, mais celles-ci, transmises par Mordvinov, furent dédaigneusement repoussées. Le prince passa sans bruit les Alpes, et son principal agent en Italie, celui qu'il recommandait encore en partant au ministre russe (1), demeura chargé de faire valoir ses intérêts, tant auprès des Français émigrés que des ennemis publics ou secrets de la France. On lui adjoignait seulement comme secrétaire un émigré gascon, Marrenx de Montgaillard ,
(1) Louis XVIII à Mordvinov, 20 avril 1796 (dans d'HÉRissoN, Autour d'une révolution, p. 279).
iMO-XTGAILLARD (1796) -145
homme laborieux et honnête, qui (levait occuper ce poste jusqu'en 1802. Depuis la mort du baron de Flachslanden. d'Antraigues correspondit activement, et sur le ton de la conflance, avec le duc de La Vauguyon, devenu le principal conseiller de Louis XVIIL
Il souhaitait alors, et il eût voulu provoquer un retour offensif des Autrichiens, appuyés par les cours deNaples et de Rome. Depuis Tannée précédente, il avait acquis la confiance delà reine des Deux-Siciles, Marie-Caroline, et, non content deluiexposcrses spéculationspolitiques. il la poussait dans les voies de la résistance à outrance. Une négociation secrète en vue d'un arrangement avec la république avait été entamée par le roi Ferdinand à l'insu de sa femme, et conduite par le secrétaire de la légation napolitaine à Venise. D'Antraigues la découvrit, fit désavouer le négociateur parla reine, et maintint ainsi la cour de Naples dans les rangs de la coalition (1).
Il eût voulu profiter de cet incident pour hâter la formation d'une ligue austro-italienne où devait entrer le pape, donnant par là à la lutte la couleur d'une guerre de religion. L'enthousiasme catholique lui semblait bon à exploiter en Italie comme en Espagne, et Louis XYIII, qui en France voulait alors faire des prêtres les missionnaires de la cause royale, s'attachait volontiers
(1) BouLAV DE LA Meurthe, Quclc/ues lettres de Marie-Caroline dans la Revue d'histoire diplomatique, octobre 1888). M. le comte Boulay de la Meurtlie a publié à la suite de son travail presque toutes les lettres de Marie-Caroline à d'Antraigues conservées aux Archives des affaires étrangères. Elles sont au nombre de quatorze, et vont de 1796 à 1S03.
lu
lir. CHAl'ITllI': QUATRIÈME
à une combinaison dont le résultat devait lui procurer la reconnaissance de son titre de fils aîné deFEg-lise par Pic YI. D'Antraigues rédigea donc un appel à la guerre sainte, qu'on répandit comme l'œuvre du cardinal Borgia (1). Mais en quelques semaines tout fut changé par le traité que la cour de Naples subit à Paris môme (10 octobre 1796).
D'Antraigues n'était pas plus heureux dans ses essais pour débaucher les troupes françaises. C'était une idée arrêtée chez les chefs de l'émigration qu'ils ne viendraient à bout de la Révolution qu'en attirant à eux les généraux républicains, ceux qui leur donneraient lesarmées, et par les armées, de gré ou de force, le reste de la nation. L'année précédente partie avait été liée avec Pichegru sur le Rhin, et on se promettait de grands résultats de cette négociation. Il était naturel de vouloir tenterle vainqueur d'Arcole, depuis peu le plus illustre et déjà le plus puissant. Louis XVIII et le duc de La Vauguyon envoyèrent à l'agence de Venise l'ordre formel de s'aboucher avec Bonaparte et ses principaux lieutenants (2). D'Antraigues était fait mieux que personne pour semblable besogne; mais il avait affaire à un homme trop confiant dans sa propre fortune pour obtenir de lui quelque promesse ou même une réponse à ses insinuations. Il crut avoir beaucoup fait en se pro-
(1) D'Antraigues à La Vauguyon, 8 octobre 179G.(A. F., France, vol. 634, f. 113.) — Cf. ce qu'écrivait Cacault à|Bonaparte le 2:2 septembre ; « Les fous appellent celte ligue la dernière ressource de l'Italie.» (Dans Dahu, Histoire de Venise, 4° édition, t. VIII, p. 229.)
(2) Louis X VIll à d'Antraignes, 2" octobre 17'JC.(A. F., France, vol. Oû'j.)
curant et en se conservant les moyens de l'aborder.
Tout se borna à une correspondance avec un sien compatriote nommé Boulard, jadis avocat dans une bourgade du Vivarais, alors général à l'armée de Bonaparte. Les lettres de Boulard ne nous sont connues que par de rares extraits communiqués depuis à d'autres par d'Antraigues ; elles apportent quelques échos des conversations de Bonaparte, révèlent par conséquent ses sentiments et ses espérances : « Rappcllorez-vous les Bourbons? lui aurait dit un jour le général autrichien Clonard. — Non, jamais, » lui fut-il répondu, et d'autres ajoutèrent : « Il nous faut, si nous avons un prince, une race nouvelle qui nous doive le trône ; l'ancienne nous exterminerait (1). »
Mais déjà d'Antraigues était entré contre son gré en relations avec l'homme qui devait se jeter à la traverse de ses desseins et le compromettre vis-à-vis de tous, amis et ennemis. En mars 1795^ il avait reçu une lettre datée de Rheinfelden près Bàle, et signée Montgaillard. L'auteur disait avoir servi le roi jusque-là de son argent et de sa plume, mais être en ce moment décourage
(1) D'Antraigues à La Vauguyon, 1" iiuirs 1797 (A.F., France, vol.tilO.) Cf. le mûiiio au même, 13 octobre 1796. {kl., vol. 634.)
Un autre extrait de cette correspondance, plus long et plus curieux, a passé dans une dépêche de Mordvinov à Osteriuan, du 14/2o mars 1797. (A. ;M.) On y trouve racontée, avec des détails nouveaux, l'entrevur de Donupartc à Bologne avec le ministre prussien Luccliesini, qui nous était déjà connue par les Mémoires i'u-és des papiers dun hoiivne cVElat.
Boulard n'était point de Fétat-major de Bonaparte, mais il parait avoir surpris à l'adjudant-général Marmont plus d'une information utile . *
et tenté de s'établir à Venise comme précepteur ou bibliothécaire. En réalité, il avait suivi avec succès cette carrière d'espion à double face où il est devenu un des types les plus répugnants de l'époque révolutionnaire. Cet homme, a bossu étincelant d'esprit et d'audace, l'air du diable boiteux et d'un juif portugais (1), » avait rôdé un peu partout, en Angleterre auprès de Pitt, aux Pays-Bas et en Allemagne auprès de Mercy et de Trautmansdorf, à Paris autour des bureaux du Comité de salut pubhc, faisant consister son indépendance dans la succession et la variété de ses servitudes intéressées (2). Il continuait à se glisser, avec une souplesse égale à son cynisme, au milieu des hommes et des partis. D'Avaray, emporté par lajalousie, a appelé un jour d'Autraigues la fleur des drôles. Cette qualification appartient bien plutôt à Montgaillard ; politiquement parlant, d'Autraigues était un viveur; Montgaillard est un prostitué. A l'époque où, de concert avec Fauche-Borel, il tentait de corrompre Pichegru, il envoyait à d'Autraigues deux brochures de sa composition, comme titre à un certificat de fidélité de la part de Louis XVIII. Le certificat lui fut accordé, mais avec des avis bien sentis sur l'inutilité de sa pré-
(1) MicHELET, Histoire duxix' siècle.
(2) « Depuis quelque temps (juin 1794;, il s'est ècliappé de Paris un certain M. de Montgaillard, lequel est arrive à Bruxelles et y a été recherché par tout le monde pour avoir des détails exacts sur ce qui se passe en France... Ce Montgaillard, qui a l'ait la campagne de 1792..., prétend depuis ce temps avoir été initié dans tous les secrets des Jacobins .. Il est parti de Bruxelles et a, dit-on, été en Angleterre donner au gouvernement tous les renseignements les plus importants... » (D'EspiNcii.iL, Journal ms., vol. XI. — Bibl. de Cleruionl-Ferrand.)
sence en Italie. On redoutait ce nouveau faiseur, sur un terrain déjà occupé par des hommes en possession exclusive de la confiance royale.
Montgaillard apparut cependant à Venise à la fin de l'été de 1796. Il avait alors l'attitude d'un royaliste fidèle, actif etutile. A Blankenbourg, résidence actuelle du roi, on faisait cas de ses talents et de ses moyens ; on l'avait employé à la délivrance de Madame Royale ; on acceptait même comme des motifs de s'appuyer sur lui ses relations, soupçonnées ou à demi avouées, avec les républicains, et on le croyait capable de gagner Bonaparte, ainsi qu'il avait c^ag-né, il s'en vantait du moins, Pichegru (1). Il était accompagné d'un autre aventurier, qui se disait vicaire-général de Bordeaux, l'abbé du Montet, comme lui avide d'argent et prodigue desecrets politiques fort peu sérieux.
Sa première visite fut poui* le mim'stre <le France, Lallemant : visite clandestine, car il allait prendre des instructions pour celle qui devait suivre. De son propre aveu, les ministres d'Autriche, de Russie, d'Angleterre, tout comme le représentant de Louis XVIII, s'étaient inquiétés de son arrivée, et le faisaient observer par la police. Il n'en vint pas moins, escorté de du Montet, fatiguer d'Antraigues de ses récits; il l'exaspérait par l'étalage de ses relations et de ses projets; il lui demandait, ainsi qu'à Drake, de l'aider à tenter au profit
(1) Un mùmoire de la main de Courvoisier, qui passa certainement sous les yeux de Louis XVIII (A. F., France, vol. 593, f. 336), parle de ses plans ot de ses moyens avec toute sympathie et confiance.
t;iO ClIAPITRK OUATUIKME
(111110 restauration monarcliiquc l'ambition de Bonaparte, et, sous ce prétexte, il sollicitait de l'un 12.000, de l'autre 24.000 livres : « C'est trop peu pour Bonaparte, lui fut-il répondu, et c'est trop pour vous. »
Afin de capter la confiance de d'Antraigues, le 4 décembre, il s'ouvrit à lui; après l'avoir régalé de quelques anecdotes sur Robespierre et le Comité de salut public, il lui raconta par le menu le détail des négociations nouées entre le prince de Condé et Pichegru l'année précédente. Ce n'était pas la première ni la dernière fois qu'il se livrait ainsi, car JV^^llet du Pan affirme avoir reçu de lui, à plusieurs reprises, verbalement et par écrit, de semblables confidences (1). Il joignit peut-être à son récit, comme nous le verrons plus loin, quelque histoire plus ou moins authentique sur les rapports tentés ou à tenter avec Bonaparte. D'Antraigues, vivement intéressé, s'empressa de noter, le lendemain de l'entretien, ce qu'il avait entendu.
C'était Tusago alors de fixer sur le papier, au sortir d'une conversation, le dialogue auquel on avait pris part, ou moine assisté en témoin muet. Joseph de Maistre, sortant à Venise d'une entrevue avec le cardinal Maury, s'en rend compte la plume à la main; Talleyrand à Erfurth s'empresse d'écrire les paroles échangées entre Napoléon etGœthe. D'Antraigues lui-même avait noté ses entretiens avec Rousseau, et on verra plus loin rédigé de sa main et sur l'heure celui qu'il eut avec
(1) Mallet du Pan", Mémoires et correspondance, t. II, p. 321. — Correspondance avec la cour de Vlerne, t. H, p. 'M-.
Cliampagny à Vienne, en 1802. Ce qne lui racontait Montgaillard en 1796 pouvait lui paraître suspect, étant données la réputation du narrateur et l'étrangeté du récit. Il pensait du moins recueillir une page intéressante etinconnuede l'histoiredela contre-révolution, se donner des armes, le cas échéant, contre tous ceux qui y figuraient. Il ne se doutait guère qu'il rédigeait un document historique et politique important, une pièce de conviction fatale à son parti et à lui-même.
Tout en classant dans ses archives la confidence écrite de son émule en intrigues, d'Antraigues ne la paya point au prix (ju'espérait son auteur; il refusa d'ouvrir le moindre crédit à un homme qui n'exhihait aucun pouvoir en règle émané de Louis XYIII ou des Anglais. Ainsi rchuté, Montgaillard cria bien haut qu'on l'empêchait de rendre au roi les plus grands services, puis repartit pour l'Allemagne au milieu de décembre, en quête de dupes plus faciles. L'abbé du Montet, resté derrière lui en criant misère, finit par extorquer une dizaine de louis à d'Antraigues, et disparut à son tour au mois de mai 1797 (1).
Ce que Montgaillard avait dit sans réserve à d'Antraigues, il l'avait fait entendre (cette réserve entrait dans son double jeu) à Lallemant, et le Directoire, averti plutôt qu'instruit, avait cherché avec ardeur en France et en Italie la trace des menées royalistes. Au
(1) Fauche-Borel a raconté l'histoire dos relations de Montgaillard et de d'Antraigues dans une longue note de son livre Précis de 7nes opérations, etc. (pp. 52-62), et donné les pièces justificatives de cette note dans sa Notice sur les généraux Pichegru et Moreau, pp. 117-159.
i:;2 CHAPITRE quatrième
printemps de 17U7, l'agence royale de Paris fut découverte. Duverne de Presles, dans ses déclarations, livra les secrets de la correspondance de Venise, et d'Antraig-ues put dès lors pressentir à divers indices le péril qui le menaçait.
Bonaparte, tout en battant les généraux autrichiens, n'oubliait pas ceux qui aiguisaient à l'écart, au seuil des chancelleries, les armes de la coalition. Sur sa demande impérieuse, Mallet du Pan, mal protégé par la neutralité helvétique, était cliassé de Berne ; Drake se dérobait prudemment à l'approche des Français et se réfugiait à Udine. Bonaparte était également au fait des menées de d'Antraigues ; il avait déjà intercepté ses lettres, et soit par Lallemant, soit par Montgaillard, il avait dû apprendre qu'entre les mains de cet émigré devaient se trouver les secrets et les preuves de la « conspiration royale ». C'est de son cabinetque semble parti un ultimatum menaçant présenté le 9 avril par les patriotes de Venise à leur gouvernement. D'après celte pièce, la première mesure à prendre était l'arrestation de d'Antraigues, la saisie de ses papiers, « en relâchant ensuite sa personne, » la consignation desdits papiers entre les mains du ministre de France, pour être remis ensuite au Directoire (1).
Un fait étrange et ignoré, c'estqu'àce même moment d'Antraigues eût pu, s'il l'eiît voulu, entrer au Conseil des Cinq-Cents et travailler légalement à la ruine de la république. Les élections de l'an V devaient avoir
(1) Dau», Hisloire ije Voiise, 4' édition, t. VI, p. 25.
MOTs'TGAILLARD (170fi) 153
lieu le l^"" prairial (20 mai), et les royalistes, avec l'assentiment tacite de Louis XVIII, se préparaient à y prendre part, de compte à demi avec les adversaires du jacobinisme. De France, sans doute du Vivarais, on sollicita l'ancien député de la noblesse de se faire rayer et d'annoncer sa candidature. La pensée de ressaisir en rentrant quelques débris de sa fortune le tenta ; il demanda conseil à sa mère, dont il méconnaissait souvent les avis, mais dont il appréciait fort le jugement à l'occasion. Celle-ci, droite et entière, était incapable de comprendre une transaction qui lui semblait fatale, soit au caractère, soit au désintéressement présumé de son fils. Elle le conjura de ne point affronter une mêlée où il rencontrerait des hommes tels que Talleyrand, de tenir « ferme comme un roc». — « Lepauvrex\.(roi), ajoutaitelle, se prendra à toutes les branches, à la bonne heure, mais ses sujets ont leur honneur à conserver... Il faut rester pur, droit et loyal, laisser faire les intrigants... » D'Antraigues, après un instant d'hésitation, céda à ces conseils. Sa mère, n'étant pas sur la liste des émigrés, se décida à rentrer, afin de revendiquer, sous le couvert de la législation en vigueur, ce qu'elle pourrait des biens fonds de la famille. Elle se mit en route pour la France en février 1797. Quant à d'Antraigues, eût-il été élu, il eût probablement après le 18 Fructidor suivi Pichegru en Guyane. En restant émigré, exposé en Italie à la vengeance de ses compatriotes républicains, il se préparait les épreuves non moins inattendues dont on va lire le récit.
iU GlIAPITRF-: OUATRIIvME
l'aRRKSTATION. l.R PORTRFKl'ILLF. (1797)
L'invasion des Etats vénitiens et la destruction do la vieille république eurent lieu au mois de mai 1797.
Dès le mois de janvier, d'Antraigues, pressentant les événements, avait sollicité pour l'année suivante un asile en Russie. L'armée française approchant, il dut songer peu de temps après à mettre en sûreté sa personne et ses papiers. A la légation de France, il le savait sans doute, on le considérait comme ayant organisé « les croisades religieuses, les soulèvements, les assassinats de la Terre-Ferme, les massacres des hôpitaux (1) », tout ce qui donnait prétexte aux menaces de Bonaparte, et on guettait ses correspondances comme uneimportante conquête. Le chargé d'affaires Villetard, qui en cette affaire paraît avoir montré beaucoup d'initiative et d'activité, poussait le gouvernement vénitien à les faire saisir, sauf à déclarer ensuite à Pétersbourg qu'il avait fallu céder à la force (2). Le tumulte démocratique du 12 mai, qui précéda seulement de quatre jours l'entrée de nos troupes, empêcha Yilletard de tenter cette soustraction par ses propres moyens.
(1) MoNTGAiLLARD, Mémoires sscrels, p. H9.
(2) Villetard à Delacroix [17 lloréal an V, 6 mai 1797). (A. F., Venise, vol. 253, f. 190.)
L'ARRESTATION. LE PORTEFEUILLE (1797) 15o
De son côté, d'Antraigues avait réussi à faire passer à la légation d'Autriche une caisse contenant ses principales correspondances; il garda seulement trois portefeuilles, ne contenant, — au moins il ledisait et voulait le croire, — que des ouvrages purement littéraires et les éléments de son travail courant (1). Quant à sa personne, il espérait être couvert jusqu'au bout par le pavillon russe. Il n'écouta ni Campos, qui lui prédisait son arrestation imminente, ni Mordvinov, qui l'engageait avec insistance à partir seul et à se mettre en sûreté. A l'un et à l'autre il s'entêta à opposer les ordres de Louis XVIII, et se dit prêt à mourir plutôt que d'abandonner son poste : Qui sait, pensait-il, si l'on ne me tend pas un piège pour m'isoler et m'arrêter plus facilement?
Le 15 mai, les Français étaient aux portes de Venise; on annonçait pour lelendemain l'occupation de la ville. Mordvinov fit demander deux passeports à la légation française. Avec six personnes, parmi lesquelles d'Antraigues et sa femme, il voulait gagner un pays encore aux mains des impériaux; le reste de sa légation devait s'éloigner par mer, sur un bâtiment autrichien. Villetard envoya les passeports, en spécifiant qu'aucun d'eux ne pourrait servir au nommé d'Antraigues, « agentd'un émigré français imaginaire héritier de la couronne de
(1) D'Anti'aigues à Maiiry, 9 novembre 1798. (A. F., France, vol. 594.)
— « Je (lois croire qu'il a brûlé les ('crits outres que les siens, car il me le mandait positivement le (Imai. » (L'abbé de Pons au roi, 31 mai 1797.
— A. F., France, vol. (110.)
^56 rjiAPiTRr: ouatrikme
France (1 >. » Puis se doutant bien que cette restriction serait regardée comme non avenue, il expédia à toutes les frontières, et à Trieste occupée par le général Bernadette, le signalement de l'homme qu'il voulait à tout prix atteindre.
Le If» mai, d'Antraigues et sa famille quittèrent Venise à la suite du ministre russe. Les premiers jours, tout alla bien : les postes français laissaient passer et même comblaient d'attentions les voyageurs. Ceux-ci, encouragés par cet accueil, crurent pouvoir traverser Trieste ; mais là, le soir du 21 mai, leurs voitures, arrêtées devant la principale auberge, furent entourées de soldats. Mordvinov et sa suite durent descendre, sans qu'on voulût examiner leurs passeports, et ils furent aussitôt conduits au quartier général. Là, le général Bernadotte se montra à eux au milieu d'un nombreux état major, et le dialogue suivant s'engagea :
Berxadottk. — Est-ce vous, Monsieur, qui vous dites ministre de Russie?
Mordvinov. — Oui, Monsieur, comme le constate mon passeport, et je proteste hautement contre l'indignité du traitement qu'on me fait subir au mépris du droit des gens.
Bernadotte. — Quoique vous soyez le ministre d'une puissance ennemie de la république française, on aura pour vous tousles égards que comporte la circonstance; mais il doit se trouver dans votre suite une personne
(1) A. F., Venise, vol, 253, f. 421.
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suspecte à mon gouvernement. Voudriez-vous me dire les caractères de celles qui la composent?
MuRDVLNOv. — J'ai avec moi un conseiller et un secrétaire de légation, un gentilhomme attaché à ma mission, un consul-général et un major.
Bernadotte. — Je vous somme, Monsieur, de me déclarer le nom de la personne que voilà (en montrant d'Antraiguesj.
MoRuvLNOv. — Je croirais manquer à la dignité de ma cour, si je caciiais le nom d'une personne attachée à ma mission d'ordre exprès de mon souverain. C'est M. le comte de Launay d'Antraigues, pour lequel je réclame les égards que le droit des gens assure à tous les membres d'une mission publique.
BeRxN'adotte. — Mais, Monsieur, ceci ne peut regarder le comte d'iVntraigues, qu'on dit être ambassadeur de Louis XVllI notre ennemi, et en conséquence je vous déclare qu'il est arrêté. S'il eût été le plus fort, il nous eût fait tous fusiller; maintenant que nous le sommes ici, nous usons de ce droit-là.
MuRDViNov. — Puisque vous déclarez vous-même user du droit du plus fort, je n'ai qu'à réitérer ma protestation contre le procédé indigne dont on use à mon égard. En retenant M. d'Antraigues, vous manquez au souverain qui a daigné le placer près de moi. Le passeport du ministre de France ne spécifie aucune exception pour les personnes attachées à ma légation, et je dois envoyer un courrier à S. M. l'empereur, afin de l'informer de ce qui marrive.
Iô8 CHAPITRE QUATRIÈME
Beunauuttk. — Sachez donc que, pour ce qui est de l'arrestation de M. d'Anlraigues. j'agis d'ordre exprès de mon gouvernement. Quant à votre personne, j'ai prescrit qu'il soit fourni à vous et à votre suite un logement convenable à l'auberge, et vous êtes maître de demeurer ou de continuer votre route, ainsi que vous le jugerez à propos (1). »
D'Antraigues, aussitôt après son arrestation, apprit qu'il partirait pour Milan dans quelques heures. Ses malles furent retenues et fouillées en tous sens. M""^ Saint-Huberty, moins surveillée que lui, put seulement détourner les trois portefeuilles que son mari avait eu l'imprudence d'emporter. Avertie à temps d'avoir à en anéantir deux, elle jeta au feu ou pétrit dans l'eau tous les papiers qui s'}^ trouvaient; puis elle livra le plus lard possible celui qui restait, fermé à clé, et qu'elle croyait exclusivement rempli d'opuscules littéraires et de pièces insignifiantes. Un seul portefeuille, si gros qu'il fût, quand on pensait saisir toute une bibliothèque, était un maigre butin. On y mit cependant les scellés, et le propriétaire y apposa son cachet.
Autorisée faire ses adieux à Mordvinov, il ne manqua pas l'occasion de se dire hautement Russe et dévoué à l'empereur de Russie. Comme il recommandait avec instance sa femme et son fils : « Ils ne veulent pas vous quitter, lui dit-on, et désirent partager votre sort. » D'Antraigues à son tour, se croyant engagé par la re-
(1) Ce dialogue est emprunté presque textuellement à une longue dépùciie de Mordvinov datée de Fiumc, 14/2u mai (A. M.).
L'ARKESTATION. LE PORTEFEUILLE (1797) 159
connaissance, sentant d'ailleurs que M™'' Saiut-Huberty, pour le servir dans sa captivité, devait avoir d'autres titres que le souvenir de ses talents et de ses succès, se décida à la déclarer comme sa femme légitime. Quand elle vint lui faire ses adieux, il lui tendit la main, et présenta aux assistants la comtesse d'Antraigues : puis il demanda pour elle et son enfant l'autorisation de le suivre. On y consentit, à condition qu'il paierait les frais du voyage.
Le même soir, d'Antraigues partait en poste, entre deux pelotons de dragons, son portefeuille à ses côtés, sur les genoux d'un officier. Sa femme et son fils le précédaient dans une première voiture.
Bernadotte lui avait promis des égards personnels ; ils ne lui manquèrent pas pendant le voyage, qui dura six jours. A son passage à Vérone, le 26 mai, d'Antraigues rédigea, sous forme de lettre au général en chef, une première protestation ; comme sujet employé et payé par un souverain étranger, il demandait qu'on lui rendît son portefeuille et qu'on le ramenât à Trieste. Le 27 au soir, à son arrivée à Milan, son premier logis fut une étroite cellule, dans un couvent transformé en prison. Le lendemain, on le conduisit à la citadelle, oii il habita une chambre voûtée et grillée, avec un factionnaire à sa porte. Sa femme et son fils avaient dû se loger en ville, sauf à être réunis à lui durant le jour.
Ici commence pour lui une période de trois mois, où il eut l'honneur fatal à sa réputation d'être mis face à face du vainqueur delltalie. Pour démêler les incidenls
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et les conséquences de sa captivité, nous avons deux séries de documents: la première comprend la correspondance officielle de Bonaparte, et les indications semées par Napoléon dans les conversations et les dictées de Sainte-Hélène; la seconde se compose des lettres et mémoires émanés de d'Antraigues lui-même. La correspondance n'est pas complète ; les récits de Napoléon, postérieurs de vingt ans, au milieu d'omissions voulues et d'inexactitudes peut-être involontaires, semblent rendre assez justement dans l'ensemble l'attitude qu'il avait eue envers son prisonnier. D'Antraigues, au contraire, a multiplié les détails sur cet incident capital de sa vie, autre façon commode pour un homme d'esprit et d'imagination de farder et de masquer la vérité. Dans ses écrits à ce sujet, les contradictions, les mensonges palpables foisonnent. Ce double dossier laisse dans l'ombre plus d'une particularité à laquelle on doit suppléer par des conjectures tirées, soit de la vraisemblance des faits dans leur succession logique, soit du caractèredes hommes. Nousespérons néanmoins avoir éclairci, autant qu'il peut l'être, cet épisode qui se lie de si près, en l'an Y, à l'histoire générale de la Révolution.
La première pensée de Bonaparte fut d'expédier le captif à Paris. Le 30 mai, il donna un ordre en ce sens à son chef d'état-major Berthier. Mais le lendemain, une nouvelle missive lui arriva, datée « du cachot n°10 » ; l'auteur se plaignait d'être victime d'un guetapeus tel qu'il n'en avait pas trouvé dans les déserts
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de l'Arabie ; il demandait à être réuni à sa famille, à assister à l'inventaire de son portefeuille et à l'examen de ses papiers. Bonaparte ne jugeait pas en cette affaire les formes d'usage plus opportunes à Milan qu'elles ne l'avaient été à Trieste. Il fit briserles scellés et sauter la serrure du portefeuille.
Au milieu de liasses insignifiantes, lettres de Jean- Jacques Rousseau, dissertations philosophiques ou littéraires, minutes de documents remontant à l'ancien régime, on trouva le narré des conversations tenues avec Montgaillard l'année précédente. Bonaparte pressentait le coup d'État préparé alors à Paris contre les Conseils; il voulait autant que possible attirer entre ses mains les pièces justificatives de cet attentat, comme plus tard s'en attribuer les bénéfices. Perdre un rival tel que Pichegru, se donner les apparences d'avoir servi la république sauf à la dominer ensuite, tel était son but, et pour mieux y parvenir, il pensa que d'Antraigues serait mieux entre ses mains qu'entre celles de Barras. Impatient d'obtenir le commentaire verbal des papiers qu'il venait de saisir, dans la nuit môme (l"!" juin), il fit venir le prisonnier, en voiture, à son quartier général de Monbello.
Leur entrevue dura plusieurs heures. Quel en fut le caractère? D'Antraigues, on le sait, était capable moins de résister à un interlocuteur puissant et irrité que de hasarder sous le coup de l'amour-propre surexcité quelque boutade ou quelque bravade, et à ce moment il devait craindre et pour sa liberté et pour sa vie. Voici
donc, et toute critique faite des témoignages des deux interlocuteurs, comment les clioses ont pu se passer.
Prévenant ou relevant les protestations du prisonnier, Bonaparte débuta par une vive sortie destinée à l'intimider : « Si j'avais été à Trieste, le ministre de Russie eût été arrêté lui-môme. Nous ne devons aucun égard à son souverain ni à d'autres. On ne nous rend pas nos procédés d'honnêteté, et nous sommes dupes. Vous avez trop d'esprit pour ne pas comprendre que vous vous êtes attaché à une cause perdue. La révolution est faite en Europe, il faut qu'elle ait son cours. Si elle pouvait être arrêtée, c'eût été par des rois faits pour lui en imposer, mais ces rois n'existent nulle part, leurs ministres sont des coquins ou des imbéciles ; dans leurs armées les soldats sont bons, mais les officiers mécontents, et ils sont battus. Tout cela va finir. J'ai ouvert votre portefeuille, parce que cela m'a plu ; les armées ne connaissent pas les formes d'un tribunal. Je pourrais, s'il me convenait, vous faire traduire devant un conseil de guerre comme embaucheur de mon armée, et me débarrasser de vous (1). » Puis, après cette explosion, le tragediante se fit commediante; après avoir effrayé, il flatta ; il fit entrevoir des avantages positifs, tels que le retour en France, de l'argent, des places, en retour de quelques confidences. Son interlocuteur, si hardi la plume à la main, devait mal supporter une discussion
(1) Loi du 4 nivôse an IV, aii. 1 et 6, — II est assez curieux île constater la ressemblance de ce langage, tout césarien, avec celui qu'au même moment Bonaparte tenait à Melzi et à Miot, en leur exposant ses rêves d'avenir. V. les Mémoires de ce dernier.
verbale, surtout en de semblables circonstances. Eperdu devant celte parole tranchante et menaçante, puis exalté par l'importance que semblaient lui donner des avances succédant à des défis, il se laissa aller à sa faconde, révéla les affaires de son parti en exagérant complaisamment son rôle, fit peut-être certaine promessedont nous parlerons tout à l'heure, bref fut joué ou crut utile d'être joué.
Quand il sortit de ce tête-à-tête, il se disait content de Bonaparte, probablement parce qu'il l'était alors de lui-même (1). Plus tard, il s'apercevra du rôle qu'il a étourdiment accepté, et ce sera la pensée decette humiliation, jointe au désir de rentrer en grâce auprès des royalistes, qui le conduira à composer après coup son attitude, à ne faire ressortir que la partie «tragique » de l'entretien, à y introduire le spectacle de sa résistance à une proposition déshonorante, et de son héroïsme invincible. Il imagina en efTet, pour faire oublier la conversation trop réelle avec Montgaillard, une conversation ou plutôt une altercation avec Bonaparte. Le général aurait mis sous ses yeux quatre cahiers contenant des extraits de soi-disant lettres de Pichegru, du prince de Condé, de Flachslanden, rédigés de façon à perdre tous ses rivaux, et il lui aurait dit : « Tenez, signez ces papiers comme extraits de votre portefeuille,
(1) « De la part du général en chef, j'ai éprouvé des témoignages d'intérêt. En se refusant à me rendre la justice qui m'est due, il m'a offert tout ce que le désir de m'être personm^llement agréable pouvait lui inspirer. » (Mémoire du 4 juin.)
« Pour les procédés particuliers et personnels, je ne peux; que m'en louer. » (A Boissy d'Anglas, 23 juin .)
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je VOUS le conseille. Vous serez réintégré dans vos biens, vous toucherez cent mille écus que voici en lettres de change sur la maison Cambiaso de Gènes, peut-être serez-vous employé à quelque ambassade. » Une assez long-ue dispute s'en serait suivie, d'Antraigues dédaignant jusqu'au bout les séductions et les menaces. On voit d'ici l'invraisemblance de ces allégations. Comment supposer qu'en vingt-quatre heures ces cahiers remplis de lettres apocryphes eussent été rédigés dans les bureaux de l'état-major, alors qu'on avait sous la main une pièce suffisante pour perdre Pichegru ?
Mais d'autre part qu'était-ce que cette pièce? Celle qui est venue de Monbello à Paris, et qui est aujourd'hui aux Archives nationales, comprend seize pages in-4, écrites au recto et au verso, plus trois lignes sur la dix-septièmepage, le toutà mi-marge, sansnote comme sans rature, sans signature enfin, mais incontestablement de la main de d'Antraigues (1). Est-ce bien cellelà qui est venue de Trieste à Monbello? Bonaparte, le 1" juin, n'exhiba point la pièce accusatrice, je l'admets, il avait ses raisons pour agir ainsi; mais il est probable qu'il arracha à l'auteur l'aveu de son authenticité. Les jours suivants, dans l'entourage du général, cet aveu était considéré comme certain (2).
Seulement (et ici nous entrons dans le domaine de l'hypothèse pure) cette conversation se divisait peut-
(1) Oa peut constater do plus à la 3' et à la 5« page la reprise d'une rédaction interrompue.
(2) BouRRiEXXE, Mémoires, t. I.
être en deux parties distinctes, l'une relative à Pichegru, l'autre à Bonaparte. D'Antraigues écrivait à son geôlier le 12 juin, dans une lettre destinée à l'impression : « Dans ce roman rempli de rêveries, d'absurdités et de faussetés vous voyez quel rôle il (Montgaillard) vous fait jouera vous-même. Vous voyez qu'il prétend vous avoirvu, connu, parlé, avoir traité avec vous (1).» Or rien de tout cela n'existe dans le texte actuel de la conversation. Plus tard d'Antraigues,s'adressant au roi, citait sa première conversation avec Montgaillard. La première en suppose une seconde, qui a disparu; il n'est pas difficile de deviner comment ni pourquoi. Seulement, dans ce cas, Bonaparte, aussi désireuxdelivrer au Directoire les pages inculpant Pichegru que de supprimer celles qui avaient trait à lui, aurait, dans l'entrevue du l^"" juin, fait promettre à son prisonnier la rédaction d'une version nouvelle et partielle, et d'Antraigues, sous le coup de la peur, obéissant à une invitation impérieuse ou doucereuse, aurait payé , par cette transcription faite de souvenir, la rançon de sa prochaine délivrance; il aurait même laissé au début quelques anecdotes sur les coryphées de laTerreur,qui n'étaient guère propres à être mises sous les yeux des Directeurs, afin de donner le change sur l'origine et la destination du document. Puis une fois ce service rendu et oublié avec intention, il aurait repris toute son assurance pour nier publiquement la pièce originale, sous prétexte qu'on l'avait extraite de son portefeuille sans qu'il fût présent.
(1) A. F., France i voL .^91, î. 125 et suiv*
Cette conjecture paraîtra peut-être subtile, mais elle me semble seule pouvoir expliquer, en présence de certains faits ou de certains témoignages authentiques, les assertions contradictoires des uns, le silence voulu des autres.
Dès le lendemain de l'entrevue du 1*' juin, d'Antraigues paraît évidemment payé de quelque service rendu. Le 4, il est transféré du cachot n° 10 dans un appartement plus vaste de la citadelle, où il pourra habiter avec sa femme et son fils, et recevoir les soins nécessaires à sa santé. C'est une première prime accordée à ses indiscrétions. Le 7, il passe de la citadelle dans un palais de Milan, chez le marquis Andreoli. Il est consigné là, par billet de logement, avec un officier de planton et douze soldats à sa porte et des sentinelles aux issues, mais dans des appartements dorés, dit-il, comme il n'en avait jamais vus de sa vie.
Quelques heures plus tard, à minuit, l'adjudant-général Couthaud se présente pour lui faire subir un nouvel interrogatoire. Couthaud, après quelques questions insignifiantes posées en présence de témoins, se ménage un tête-à-tête, puis : « Voulez-vous reconnaître qu'un cahiercontenant vos conversations avecMontgaillardest écrit de votre main et a été trouvé dans votre portefeuille ? — Non, lui est-il répondu; je n'ai eu devant moi qu'un aventurier du nom de Royer ; je ne reconnaîtrai pas ce cahier, à moins qu'on ne me le présente, que je ne l'aie lu et signé à chaque page. » Et sur l'insistance de Couthaud : « Je déclare que la pièce est
fausse, et je n'en veux reconnaître aucune sans la voir. »
Ainsi voilà un document qu'il récuse, quant à son origine et quant à son auteur. Mais alors ses réponses ne visaient-elles pas le texte original, celui oij Bonaparte était mis en scène et que par conséquent on ne voulait pas lui montrer ? Cette équivoque habile lui paraissait sauver à lui-même sa propre sincérité, et devoir sauver sa situation devant ses amis; car il l'a continuée. Cette pièce qu'il disait fausse à Couthaud,il l'avouait quelques jours plus tard, mais c'était alors une ébauche de trois ou quatre pages inachevées. Elle est devenue ensuite un manuscrit de neuf pages, puis un opuscule de trente-trois (celui-ci pourrait bien être vraiment la pièce trouvée à Trieste), tantôt écrites à mi-marge, avec des annotations multiples et critiques de sa main {contradictions, faussetés^ etc.), tantôt écrites sur trois colonnes, chacune contenant une version différente des soi-disant révélations de Montgaillard. Par ces affirmations contradictoires il espérait sans doute atténuer ou détruire aux yeux des royalistes la valeur de la conversation^ faire douter de son importance ceux qui ne l'auraient point vue, et soupçonner de faux la seconde édition expurgée qui était pourtant son œuvre (1). Celle-ci, qu'on n'avait aucun motif de cacher, traînait sur la table de Bonaparte, où Bourrienne put la lire et en prendre copie.
(1) Remarquer ce qu'il écrit à Maury (1 septembre 1798) : «Ils en ont supprimé plus des trois quarts... On a composé sur cette pièce celle qu'on a imprimée. », (A. K., France, vol. 594, f. 384 et suiv.)
d68 CIIAIMTRI': OUATRIÈME
Cetlo hypothèse d'une combina z loue à l'italienne, de la substitution imposée et convenue d'une pièce à une autre, se fortifie pour nous et du silence systématique qu'a toujours gardé Bonaparte sur la conversation, et de la conduite tenue par le chef d'état-major Berthier- Plusieurs fois à Sainte-Hélène, Napoléon a parlé de ses « longues conversations » avec d'Antraigues, oii il se donne le beau rôle ; mais des pièces manuscrites qu'il aurait saisies, et dont il aurait, à Monbello ou à Milan, demandé compte à son interlocuteur, pas un mot. Évidemment il avait intérêt à se taire sur elles, sur ce qu'elles contenaient relativement à lui, et sur la façon dont il les avait accommodées à ses vues, avant de les faire passer aux mains de Barras.
Notons un dernier fait caractéristique. Sur les douze pièces du dossier transmis à Paris, onze ont été signées et paraphées par Berthier, La signature manque à la douzième, qui est justement la conve7'satio7i.\]i\o\ih\'\ ne se conçoit guère ici, car c'était la seule pièce vraiment importante à authentiquer. Berthier répugnait-il secrètement, malgré ses démonstrations jacobines, à contribuer à la perte de Pichegru? Ou bien aurait-il été retenu par un sentiment d'une nature plus délicate ? Berthier avait été, ne l'oublions pas, le principal témoin de l'entrevue du l'''' juin, et il était initié à tous les secrets de l'état-major ; aurait-il voulu ne pas consacrer par sa signature l'authenticité d'une pièce dont il connaissait les véritables origines? Il suffit d'indiquer cette question insoluble, comme tant d'autres, dans cette affaire ren-
L'ARHESTATION. LE PORTEFEUILLE (1797) 1G9
due mystérieuse à dessein par tous ceux qui y furent mêlés.
Quoi qu'il en soit, la pièce trouvée ou non dans le portefeuille de d'Antraigues, mais écrite entièrement de sa main, devait sans retard être expédiée à Paris ; là seulement elle avait une valeur sérieuse. On la plaça entre d'autres papiers sans valeur, propres, ce semble, à la faire ressortir, fragments de comptes, copies de vieux mémoires ou minutes de vieilles lettres, et le 10 juin ce singulier dossier destiné au Directoire partait pour Paris (1).
Dès le 6, le portefeuille ainsi allégé avait été remis au général Kilmaine, gouverneur de la Lombardie, avec charge de le restituer à son propriétaire. Kilmaine manifesta, paraît-il, des scrupules en recevant un portefeuille dont les scellés avaient été rompus et le contenu épuré à huis-clos, et ce fut Bonaparte lui-même qui remit l'objet quelques jours plus tard (11 juin) entre les mains de M™* d'Antraigues.
(1) Dans les pièces justificatives de sa Notice sur les généraux Pichegru et Moreuu, Fauche-Borel a publié, d'après une note à lui remise par d'Antraigues, la liste des papiers soustraits dans le portefeuille. Celte liste correspond exactement aux pièces contenues dans le dossier des Archives nationales (AF III, 44). On trouve de plus dans ce dossier, mais sans numérotage, les pièces saisies à la fin de juin, et un billet envoyé de la part de Bonaparte eu l'an XII pour prescrire un nouvel examendes pièces.
i'Q CHAPITRE QUATRIÈME
Bonaparte était arrivé à ses fins. Un des principaux agents de Louis XVIII lui avait livré plus ou moins volontairement les secrets importants du parti ; il restait à décider de son sort. Or, ce complice inattendu du Directoire se présentait à ses anciens compatriotes avec un double caractère; en droit, attaché à une légation russe, en fait, Français émigré. D'après les pièces remises entre ses mains, Bonaparte était contraint de lui reconnaître un caractère public au service de l'étranger, et ne pouvait lui refuser la protection du droit des gens. Pour savoir s'il échappait d'autre part aux lois contre les émigrés, Bonaparte l'avait fait interroger dès le l^'' juin par l'adjudant-général Landrieux, chef de la police secrète de l'armée. Il résultait des réponses de l'inculpé que ces lois ne lui étaient pas applicables, car il n'avait jamais porté les armes contre la France. Bonaparte conclut en ce sens, en envoyant l'interrogatoire à Paris. D'Antraigues ne pouvait ni être traduit comme émigré devant une commission militaire, ni devant un conseil de guerre comme espion saisi en terre conquise. Faute de prendre l'un ou l'autre parti, de lui appliquer l'une ou l'autre qualification, il fallait le remettre en liberté.
LA CAPTIVITE Hl
C'est ce que pressentait le ministre des relations extérieures Delacroix, lorsque, le 7 juin, à la nouvelle de l'arrestation, il demandait une enquête sur place à ce sujet ; et c'est ce que confirme Bonaparte dans sa réponse du 19. En attendant, le Directoireprescrivait à deux reprises de ne point relâcher le prisonnier, par mesure de police militaire, jusqu'à de nouvelles circonstances et à des ordres ultérieursM). Il lui semblait utile de garder sous les verroux un homme qui pouvait devenir, dans la lutte prochaine contre les Conseils, un otage précieux.
Cependant d'Antraig-ues, confiné au palais Andreoli, usait aussitôt des facilités dont il jouissait pour sa correspondance, et prenait Bonaparte, la Franco et l'Europe à témoin de l'injustice de sa détention. Dès le 4 juin, il avait composé un mémoire qu'il réussissait à transmettre à l'abbé de Pons, à Turin, en recommandant de le faire au plus tôt imprimer, distribuer au roi, au prince de Condé, aux agents anglais répandus en France (2). Ses lettres allaient trouver sa mère à Florence, Marrenx-Montgaillard à Venise, le duc d'Havre à Madrid. Il faisait assurer Louis XVIII qu'on n'avait trouvé sur lui aucune pièce compromettante, et lui demandait éventuellement une recommandation auprès
(1) Arch. Naf., AF., III, V:>-2, n"' 2337 et 2570 (31). Lo premier arrêté est signe Reubell, Barras, la Réveillère, le second Carnot, Barras, Barthélémy.
(2) Ce mémoire est imprimé dans : 1° Peltier, Paris pendant Vannée il!)t, vol. XIV, p. 173; — 2° Souvenirs d'un émigré (par Laporte), p.
172 CIIAIMTUK QUATlîlK.Ml']
de l'envoyé de Prusse à Paris. Il savait bien qu'à Blankenbourg on n'arriveraitjainais à saisir la preuve écrite de son imprudence ou de sa trahison.
Du côté de Bonaparte, sa tactique était autre; après avoir déclaré (8 juin) qu'il ne répondrait plus à aucun interrogatoire, il rédigeait le 12 une note où il essayait d'atténuer la portée des pièces soustraites. Comme dans sa réponse à Couthaud, il évitait de s'expliquer au sujet de la conversation, et se rejetait sur la qualité présumée de son interlocuteur ; il niait de nouveau avoir eu aflaire au vrai Montgaillard, et il demandait audacieusement à être confronté avec l'aventurier qui avait pris ce nom. Seulement, sachant Montgaillard en Allemagne, il indiquait Livourne comme le lieu de sa résidence, et requérait Bonaparte de l'y faire arrêter. Pendant deux mois la police française chercha inutilement Montgaillard à travers la Toscane. D'Antraigues s'est plus tard vanté, comme d'un trait d'habileté, de cet impertinent mensonge (1).
Pour obtenir sa liberté personnelle, il n'avait pas besoin de ces subterfuges. Là il se sentait sur un terrain solide; comme Russe, il invoquait le droit public; et à supposer qu'il fût resté Français, il se disait protégé par la Déclaration des droits de l'homme et la Constitution de l'an III. Les réclamations écrites ou verbales lui coûtaient peu ; il en a avoué onze pendant ses trois mois de captivité. Il répétait avec raison : « Vous me traitez en émigré, quand je me réclame, comme
(1) D'Antraigues à Louis XVIII, 4 février 1798 (A. F.).
étranger, de lajuridiction suprême du Directoire ; vous me regardez comme prisonnier de guerre, quand je demande à être jugé sur le fait d'émigration par les tribunaux. »
Depuis l'entrevue du 1*'' juin, d'Antraigues ne paraît plus avoir rencontré Bonaparte dans un tête-à-tète préparé par son tout-puissanl interlocuteur. Il est difficile de déterminer où et à quel moment ils se revirent; il est certain toutefois qu'il y eut entre eux des entrevues passagères, presque fortuites, où la conversation dégénérait assez vite en altercation violente (1). La Saint- Huberty amena quelques-uns de ces rapprochements, par suite de ses relations avec M'"^ Bonaparte.
L'ex-vicomtesse de Beauharnais tenait alors à Milan une espèce de cour ; là, comme plus tard à la Malmaison et aux Tuileries, les émigrés étaient accueillis avec courtoisie et même avec empressement. La Saint-Huberty, devenue comtesse d'Antraigues et décorée du cordonde Saint-Michel,étaitdevenuesocialementson égale. L'ancienne ciianteuse, dans l'intérêt de son mari, alla voir l'ex-grande dame ; et Bonaparte toléra ces visites, comme pouvant lui fournir l'occasion d'interpellations directes ou d'insinuations indirectes à son prisonnier.
Ce fut sans doute auprès do Joséphine qu'il rencontra plus d'une fois l'hôte du palais Andreoli ; mais que pouvait-il répondre à ses réclamations, sinon qu'il attendait, ce qui était exact, un ordre du Directoire, ou
(1) D'Antraigues écrit à Maiiry (21 juillet 1798) qu'il a encore causé avec Bonaparte quatre heures le 13 juillet.
bien lui laisser entrevoir qu'au premier moment favorable il le mettrait de son propre mouvement en liberté? Dans ces entretiens, sur lesquels nous avons au plus quelques indications, le général dut être, comme le l^juin, tantôt caressant et tantôt violent par système, l'émigré tantôt abondant en protestations sans péril sur sa situation, tantôt complaisant par vanité et indiscret lorsqu'il s'agissait d'autrui. Le 13 juillet, Bonaparte aurait accueilli un nouveau mémoire qui lui était présenté par ces mots : « Allez vous faire f. . . ; si vous écrivez encore, je vous f... au cachot à la citadelle (1).» Quelquefois on répliquait à ses grossièretés par des impertinences. D'Antraigues se vante d'avoir dit que si l'empereur de Russie refusait ses services, il se ferait laquais de quelque bourgeois honnête, ce qui vaudrait encore mieux que de servir un des cinq Directeurs. Une autre fois, sous la menace d'être transféréà Paris, il se serait écrié : «Je reverrai avec plaisir une ville que je considère toujours comme appartenant à mon roi. » En tout cas, Bonaparte pouvait écrire, le 3 juillet, au Directoire : « L'insolence de cet homme est inconcevable ; il me menace presque de l'opinion en France, oii il se croit le maître.» S'il dit ailleurs que d'Antraigues cherciia à
(1) D'Antraigues à Maury, 21 juillet 1798. {A. F., France, vol. 594.) — Dans le compte-rendu de sa captivité adressé à Mordv'inov, d'Antraigues raconte l'incident suivant d'une de ses visites à M"" Bonaparte : « Au milieu d'une de ces ardentes discussions, j'aperçus une porte presque cachéepar un lit au fond de la chambre, et je vis M. Bonaparte se ravalant au rùle d'un espion surprenant lui-même les plaintes d'un homme qu'il voulait tôt ou tard faire égorger... Sa femme, étonnée, confondue. .., se bornait à assurer qu'il n'était pas sanguinaire, qu'il ne \ouIait jias ma mort... »
lui plaire, il avoue implicitement avoir su lui-même fasciner son interlocuteur, exciter sa parole par des confidences sans portée, tantôt en lui annonçant le triomphe de Barras comme inévitable, tantôt en se laissant croire favorable aune restauration monarchique. Plus tard, il ne se souvenait plus que d'avoir voulu séduire son prisonnier ; et ce dernier à son tour, en se remémorant leurs orageux entretiens, ne se rappelait plus que les injures et les menaces.
Une de ces entrevues faillit tourner au tragique. D'Antraigues, en désespoir de cause, avait pris le parti d'intéresser à lui ceux qui en France détenaient une portion de la puissance publique. Il rédigea à l'adresse de son compatriote Boissy d'Anglas, alors président des Cinq-Cents, une lettre où, selon son habitude, s'abandonnant à sa verve, il faisait tourner la plaidoirie en accusation : « Avez-vous détruit les lettres de cachet, ou en avez- vous étendu l'usage sur les étrangers, sur ceux à qui cinq jours auparavant vos ministres accordaient garantie et passeport ? Vos lois sur la liberté des personnes sont-elles un leurre dans la main du Directoire, comme vos passeports en sont un dans la main de vos ministres et de vos généraux? Enfin le code de vos lois est-il conforme à la déclaration de M. Bernadotte devant le ministre de Russie : que justice et raison ne font rien, qu'il s'agit seulement de la force ? Quelle étrange liberté que celle qui, à la fois ombrageuse et timide, craint même les opinions et les écrits, qui va fouiller et briser les serrures des portefeuilles et y chercher les
secrets des consciences pour voir si l'iiomme à qui elle a ravi état, propriété et patrie a pour elle des sentiments de iiaine ou de mépris !... Depuis Néron, je ne sache pas que personne ait décrété qu'on l'aimât (1) !»
Ces apostrophes véhémentes étaient destinées à la puhlicité. D'Antraigues mit des copies de cette lettre et de son mémoire du 4 juin dans un nouveau paquet à l'adresse de Fauche-Borel, avec recommandation d'imprimer le tout. Ce double dossier à destination de Paris et de Neuchâtel fut confié à un messager qui partait pour Mendrisio. Cet homme, quoique muni d'un passeport en règle, fut arrêté au sortir de Corne, non loin du territoire suisse; on le jeta en prison, son paquet fut envoyé à Landrieux, et au bout de deux jours transmis par celui-ci au général en chef (26 juin).
Celui-ci, à la vue de ces pièces, entra dans une violente colère. Landrieux en fut la première victime et subit deux jours de prison pour son retard à informer ses supérieurs de l'affaire. Puis voyant M™''d'Antraigues entrer chez sa femme, Bonaparte la reçut avec une sortie virulente contre ce scélérat, ce coquin qui récompensait ses bontés en le dénonçant, et qui osait parler de loi et de justice au milieu d'une armée: « Peut-être demain à six heures votre mari sortira de prison, et, je vous l'enverrai à onze avec dix balles dans le ventre. » La Saint-Huberty crut cette menace sincère, et, ramenée à ses instincts d'actrice tragique, elle jeta son jeune tils
(1) D'Antraigues à Boissy d'Aiiglas, iîS juin 1797. {Arch. Nat., A. F III,
LA GAI'TIVITÉ 177
qui l'accompagnait au-devant de lui : « Pourquoi ne le joindriez-vous pas à son père ? n'est-il pas mûr pour cette boucherie? » Et tandis que l'enfant éperdu s'attachait en criant à la botte du général : « Quant à moi, ajouta-t-elle, je vous conseille de me faire fusiller, car je vous assassinerai partout oij je pourrai. » A ses cris, M""® Bonaparte accourut, l'entraîna dans une pièce voisine, et, l'embrassant, essaya de la calmer. La Saint- Huberty lui raconta ce qui venait de se passer^ et Bonaparte la rejoignant, elle reprit ses invectives : « Vous m'aviez dit Robespierre mort. Madame, le voilà ressuscité. Il a soif de notre sang, il fera bien de le répandre, car je vais à Paris et j'y obtiendrai justice. »
Factice ou non, la colère de Bonaparte était déjà tombée ; il s'avisait que la mort de son prisonnier lui était inutile, et qu'elle pourrait lui nuire, si la lutte qui se préparait à Paris tournait contre le Directoire. Il se plaignit en termes plus mesurés du contenu des lettres saisies, et fit môme entendre que la décision qu'il était obligé de maintenir jusqu'à nouvel ordre n'aurait plus rien de rigoureux. Seulement il donna des ordres sévères pour que M'"« Saint-Huberty fût retenue à Milan et pour que toutes ses lettres et celles de son mari fussent à l'avenir interceptées. Le nouveau dossier saisi à Côme prit à son tour le chemin de Paris.
D'Antraigues passa tout le mois de juillet dans une demi-captivité, aggravée d'autre part par l'interruption de sa correspondance. Il pouvait recevoir à son gré des visites, mais la police surveillait de près ses sorties, et
son signalement, il dit même son portrait en couleurs, avait été transmis aux portes de la ville et aux frontières de la Lombardie, surtout du côté de la Suisse. Peu à peu il renoua ou se créa des intelligences en dehors de Milan ; il aurait même pris sa revanche de l'arrestation de son messager en interceptant dans les bailliages italiens et en payant trente-quatre louis une lettre adressée par Bonaparte à Barras. Du côté de la France^ par un prêtre émigré de Grenoble que lui avait amené son hôte, il serait rentré en rapports à Turin avec l'abbé de Pons et Stackelberg, le ministre russe. Il aurait par cette voie fait parvenir à Paris, avec des pièces utiles à sa défense, des avis propres à éclairer la majorité des Conseils et la minorité du. Directoire. Bien mieux, si l'on peut s'en fier à son propre témoignage, iJ écrivit à Carnot le 14 juillet que le coup d'État se préparait, qu'il était urgent de prendre l'offensive contre Barras et de faire arrêter Bonaparte par ses ennemis secrets, Bernadotte et Kilmaine (1). Carnot, retenu par des scrupules de légalité, resta inerte, mais néanmoins voyant dans la séquestration illégale de d'Antraigues un moyen de nuire à Bonaparte, il expédia à Neuchâtel deux passeports, dont la mère et la femme du prisonnier devaient user pour venir à Paris implorer le transfert de leurs fils et mari au Temple. Déjà la vieille comtesse d'Antraigues, qui avait quitté Rome en route pour la France, s'était arrêtée à Turin, attendant le moment favorable.
(1) D'Antruigues à Maury, l"^' bcptembru 1708.
LA CAPTIVITE 179
Pendant ce temps, d'Antraigues, pour occuper son temps et sa plume, rédigeait le journal de sa captivité; il recueillait des observations surBonaparte, son caractère et ses projets, surl'esprit des officiers, sur la discipline de l'armée. Il comptait les hommes dévoués ou secrètement hostiles au général en chef ; et, épiant de celui-ci les moindres paroles, notant tout ce qui pouvait déplaire dans ses origines, ses habitudes, jusque dans sa physionomie, il terminait le portrait qu'il traçait de lui par ces mots prophétiques : « Il détruira Barras ou l'asservira... (Il) veut maîtriser la France et par la France l'Europe (1). »
Déjà, pendant son passage à la citadelle, il avait cherché à surprendre les opinions et les dispositions de ses gardiens. Les officiers jacobins ne lui cachaient pas leur satisfaction de le savoir à leur merci. D'autres épiaient l'occasion de lui témoigner leurs sympathies secrètes. Quelques-uns, voyant à sa porte une sentinelle en qui ils avaient confiance, vinrent, à ce qu'il raconte, s'entretenir avec lui, s'excuser du parti qu'ils avaient pris; ils ouvraient leur bourse et offraient de toute façon leurs services. Des soldats lui faisaient comprendre qu'ils fermeraient les yeux sur sa fuite.
Après sa translation au palais Andreoli, d'Antraigues ayant eu à subir quelques vexations de la part du poste
(1) Ce portrait de Bonaparte est jeté, par voie de disgression, au milieu de la longue relation que d'Antraigues a rédigée de sa captivité, et qui porte la date du 31 octol^-e 1797. (A. F., France, vol. 034, pp. 120-144. — A. M.) Il a été imprimé dans Jung, Bonaparte et son temps, t. III.
préposé à sa garde, ses plaintes amenèrent près de lui le général Kilmaine, le chef d'état-major Vignolles et le commandant delà place. Kilmaine, entre Bonaparte et d'Antraigues, paraît avoir joué un rôle assez singulier. Cet officier 'avait épousé une Irlandaise très royaliste et toujours philosophe, qui de loin s'intéressait à l'ancien ami de Jean-Jacques. Il avait eu un avancement rapide et fait une grande fortune en France. Ces avantages le maintenaient au service de la république, sans le rendre républicain. Il était royaliste dans l'àme, tout en disant de LouisXVIII : « Ce n'est pas là l'homme qu'il nous faut (1). » Son seul désir était de conserver, à la faveur d'une paix prochaine, ce qu'il avait acquis ; il en était dès 1797 au point oii en étaient les maréchaux de l'empire en 1812. Devant ses compagnons, Kilmaine parla à d'Antraigues avec froideur et dureté, puis, s'étant ménagé un tète-à-tête avec lui, il lui fît, avec ses condoléances, ses confidences politiques. Il semblait craindre dans un avenir prochain les entreprises de Bonaparte, et vouloir se ménager parmi les adversaires de la république des connaissances utiles. En attendant il se créait des titres à la gratitude de celui qu'il tenait à sa merci ; il se vantait en effet plus tard de lui avoir épargné de comparaître devant un conseil de guerre (2). Quelques semaines plus tard, d'Antraigues reçut
(1) D'Antraigues à Thugut, 20 août 1798 (A. V.).
(2) « Vous ne savez pas toutes les obligations que vous lui devez. Bonaparte sans lui vous eût mis au Conseil de guerre, et ce ne fut qu'à sa résistance à se prêtera ses vues, comme président de co conseil, que vous avez dû de n'y être pas jugé. » (Vannelet à d'Antraigues, 27 novembre 1798. — A. V.)
de nouveau la visite de cet officier. On se sentait bien, même à Milan, à la veille d'une révolution en France; le 14 juillet, à une fête patriotique, la plupart des généraux avaient porté des toasts menaçants, signé des adresses furibondes et déclamatoires qui encourageaient le Directoire dans les préparatifs de son attentat. Ceux qui pensaient autrement se tenaient à l'écart, mais ne se taisaient pas absolument, comme on va le voir.
Plaçons ici le seul extrait du journal de d'Antraigues pendant sacaptivité qui nous ait été conservé ; il donne un aperçu curieux de l'état des esprits dans l'armée. « Le 16 juillet, j'eus la visite de M. Kilmaine, du général Vignollcs et du général Dumas. Ce dernier, dans la conversation, parla fortement en faveur du duc d'Orléans, comme étant propre à devenir le chef de la république, si l'on persistait à vouloir réunir l'action du pouvoir exécutif dans une seule main. Les raisons qu'il en donnait étaient (ju'il serait l'homme de la Révolution, n'existant que par elle, et que, outre son intérêt, on ne pouvait ignorer qu'il avait afl'ectionné la Révolution de bonne foi, même en sa forme républicaine..., que lui, Dumas, qui avait été un des trois envoyés pour causer avec lui à Hambourg, avait été content de toutes ses dispositions. Il me demanda s'il n'étajtpas vrai que tous les royalistes modérés s'accommoderaient de M. le duc d'Orléans. Je lui répondis que je l'ignorais. — Mais vous, me dit-il. — Moi, je ne m'en accommoderais sous aucun rapport. Alors M. Kilmaine se mêla de la conversation, et dit que M. le duc d'Orléans
était un liomme au-dessous du médiocre, qu'il l'avait examiné et jugé ; que M. Dumouriez pensait de même sur ses talents, quoi qu'il en ait dit, et que jamais cet homme ne pouvait rien être en France ; au lieu de rallier les partis, il était odieux à tous, excepté à Sieyès et à Reubell. Vignolles fut de son avis.
« Quatre jours après cette conversation, le 21 juillet, au moment du départ de M. Kilmaine pour Paris, j'allai lui dire adieu, et il me reparla de la conversation du 16, et me dit qu'il y avait quelques généraux dans les idées de Dumas, mais que l'armée serait très opposée à ces folies, et que Berthier, qui avait souvent apprécié le duc d'Orléans, devait avoir donné ses idées à M. Bonaparte (1). »
Dans sa prison dorée de Milan, d'Antraigues attirait de loin les regards de ses amis et de ses ennemis. Louis XVIII s'inquiétait vivement de son sort, et voyait dans sa captivité une cause presque inévitable d'incidents fâcheux et de surprises désagréables. Quelquesuns insinuaient qu'il s'était fait prendre pour s'abou-
(1) D'Antraigues à Thugut, 17 octobre ITilT (A. V,).
cher plus facilement avec le conquérant de Venise. Si prompts que fussent les émigrés aux illusions, celle-là était trop forte pour durer, et Louis XVIII s'employa de son mieux à la délivrance d'un serviteur important et jugé toujours fidèle. Il demanda au cabinet autrichien d'introduire cette affaire dans les conférences qui se tenaient à Udine pour la paix. Thugut promit d'assez mauvaise grâce d'agir, en insinuant qu'il rendrait ainsi le bien pour le mal. Ses assurances étant restées sans effet, Saint-Priest hasarda une nouvelle démarche. On lui répliqua en lui montrant les gazettes qui annonçaient la translation de d'Antraigues à Paris.
La nouvelle était fausse; ce qui était vrai, c'est que le ministre Delacroix, sur l'avis péremptoire de Bonaparte, avait essayé de prendre et d'imposer au Directoire une résolution équitable et définitive. Il avait rédigé un rapport déchargeant d'Antraigues du fait d'émigration et d'espionnage et le déclarant, en raison de son titre russe, couvert par le droit des gens. A ce rapport, il avait joint un projet d'arrêté pour sa mise en liberté. Seulement le 18 juillet Talleyrand remplaça Delacroix au ministère, et, en sa qualité de vieille connaissance de d'Antraigues, lui rendit le mauvais service de faire renvoyer l'affaire pour plus ample informé au ministère de la justice; c'était ajourner indéfiniment la décision préparée.
Bonaparte était alors près de quitter Milan. Ne recevant aucune instruction de Paris, et importuné par la présence d'un homme dont il avait tiré tout ce qu'il
i8i CJI A PITRE QUATRIÈME
voulait, il lui laissa soupçonner, il lui fit peut-être entendre à mots couverts par Joséphine qu'on fermerait les yeux sur les préparatifs de son évasion, puis sur l'évasion elle-même.
En conséquence, au commencement d'août, il procura de nouveaux adoucissements à sa détention. Il l'autorisa à aller librement par toute la ville, et notamment à la bibliothèque Brera, ne lui interdisant que les promenades publiques, et il transporta les soldats qui le g-ardaient à une distance inoffensive (1). D'Antraiguesdut bien, comme Russe, donner sa parole d'honneur de ne pas s'évader; mais il protestait aussitôt n'avoir pas agi librement, et regardait cette promesse comme illusoire. Bientôt il put, le 14 juillet, entendre de loin les harangues jacobines des généraux; il se laissa dire qu'un coup d'État révolutionnaire était imminent à Paris, et qu'il serait, après le triomphe deBarras, transféré en France, déporté peut-être ensuite à Rochefort et en Guyane. Il songea dès lors à fuir. Les circonstances étaient favorables: le général en chef étant absent, il n'était plus surveillé que d'une façon nonchalante et intermittente par des agents dont Kilmaine, son ami secret, n'écoutait même pas les rapports. Néanmoins il prépara et accomplit son évasion comme s'il eût été sévèrement gardé et eût couru en s'écliappant risque de la vie.
Le 29 août au soir, il s'enferma dans sa chambre, et la Saint-Huberty employa sa vieille expérience
(1) ViguoUes à Bertliier, 2 août (15 lluTinidor) {Archives de la guerre).
d'actrice à le déguiser et à le rendre méconnaissable. Affublé d'une soutanelle et d'une perruque ecclésiastiques, des lunettes sur le nez, la barbe longue et la figure barbouillée de bistre, il dit adieu aux siens avec une sensibilité exaltée par la peur. « Traversant seul, a-t-il écrit, les vastes appartements du palais, je sortis sans avoir été aperçu, et je trouvai devant la petite porte du jardin mon fidèle guide. Nous partons, je passe devant la garde des charrois militaires qui gardait aussi ma maison. Elle ne me reconnut ni ne me regarda. Les portes de Milan ouvraient à cinq heures, mais il m'avait fallu sortir à quatre pour dérouter les espions de M. Bonaparte, logés dans la maison... w
« Mon conducteur m'avait assuré qu'à quatre heures du matin on ouvrirait une église de Milan appelée San Celso et qu'on y dirait la messe à l'aube du jour... En effet il me conduit en vue de cette église, me la désigne do loin. Nous convenons que je me placerai dans le premier confessionnal à droite en entrant, et lui me quitte et se rend pour préparer ma petite carriole, et épier l'ouverture des portes. Je m'avance donc seul à cette église. îl faisait déjà grand jour, j'en trouve toutes les portes fermées... Je pris aussitôt mon parti ; je ne pouvais m'éloigner sans me perdre. Je me plaçai sur un banc à la porte de l'église, le visage tourné contre la place pour n'avoir pas l'air de me cacher. Mais en même temps je me mis une paire de lunettes vertes sur le nez, tirai un bréviaire de ma poche, et commençai à prier avec beaucoup d'attention... J'at-
18G CFIAPITRE QUATRIÈME
tendis tronte-sopt minutes ; les portes s'ouvrirent, et je me précipitai dans le confessionnal désigné. A peine j'y étais placé que j'aperçus mon i;uide au fond de l'église. Je le suis, je monte en voilure... » Il put gagner ainsi sans être poursuivi Côme, puis Bellinzona. Son départ paraît avoir passé absolument inaperçu. Ce fut seulement le 4 septembre que son évasion fut dénoncée à la place; et le 14, il y eut ordre d'imprimer dans les feuilles françaises de Milan les pièces relatives à cette affaire (1).
M"^ d'Antraigues avait raconté et persuadé autour d'elle que son mari était malade, par conséquent hors d'état de se montrer pendant plusieurs jours. Elle-même sortit ensuite de Milan, vêtue en paysanne, un panier d'herbes à la main. L'avant-veille, elle avait fait demander un passeport à Kilmaine, afin, disait-elle, d'aller chercher de l'argent à Trieste, et le matin elle avait annoncé sa visite à M™*" Bonaparte pour le jour même. Son fils, envoyé aux environs de Milan, dans la maison oii il avait été en nourrice, fut conduit ensuite à Mendrisio, et, quelques jours après, toute la famille était réunie en Tyrol, à Innsbriick.
Ce fut là que leur arriva la nouvelle du 18 Fructidor. La « pièce trouvée dans le portefeuille de d'Antraigues », publiée diU. Moniteur^ répandue en brochure,
(1) Vignolles à Berthier, 4 septembre (18 fructidor). —Le chef d'état-major par intérim (Dessoles) à Vignolles, 14 septembre (28 fructidor). {Archives de la guerre.) CL la France vue de l'armée d'Italie, ïi° XI, 2 vendémiaire an VI. Ce journal n'eut que dix-huit numéros.
Dans une lettre à Besborodko du 28 octobre 1797 (A. M.), d'Antrai-
placardée dans toutes les villes, avait démontré à la masse des fanatiques et des badauds la lég-itimité du coup d'État. Sous cette forme, il est vrai, elle n'était plus intacte ; le scribe chargé de la transcrire pour l'Imprimerie Nationale avait supprimé les premières pag'es, peu agréables aux survivants de la Terreur, avait mal lu certains mots, en avait laissé d'autres en blanc, avait enfin déclaré le tout trouvé « à Venise », et, ce qui est plus grave, ajouté d'autorité la signature de Berthier. Bien que tronquée et altérée, cette pièce faisait de son auteur un délateur illustre. D'Antraigues entendit son nom retentir partout, en France et eu Europe, en même temps que se répandait la nouvelle de sa délivrance.
Parmi les fructidorisés, on devine l'impression. Ils voulaient croire à un faux commis par le Directoire pour les perdre. Lemorer appelle la conversation un « soliloque » dont il fait honneur à l'imagination de son rédacteur (1), et ce rédacteur pour d'autres est Montgaillard, qui a voulu ainsi se venger de l'accueil reçu à Venise. A Milan même, ceux qui s'intéressaient à l'affaire insinuaient que le prisonnier avait payé d'avance et d'une manière peu honorable pour lui sa délivrance ; les plus indulgents parmi les témoins, républicains ou
gués proteste contre rautheiiticité des pièces publiées dans ce journal et dans d'autres gazettes, tant en Allemagne qu'en Italie.
(1) AppeÀ à la nation française, Y>p. 79-83.— Cf. Camille Jorchw, député du Rhône à ses commettants, pp. 8-11. — Le iS Fructidor (par Gallais), t. I,p. 21, et la Déclaration de Fauclie-Borel dans le Spectateur du Nord, oct. 1797, p. 133.
188 CHAPITRE QUAÏRIKMK
émigrés, le disaient évadé avec l'aveu de ses geôliers, sa personne innportant peu depuis la saisie de son portefeuille (1).
Montgaillard et l'abbé du Montet excitaient aussi de loin contre lui l'opinion. Selon le premier, qui continuait à Hambourg, près du ministre Roberjot, le métier qu'il avait exercé à Venise auprès de Lallemant, la conversation avait été dictée par Bonaparte, transcrite par Berthier, et l'auteur avait reçu pour ce service mille ducats et un passeport. D'après le second, qui prétendait reconstituer, d'après des conjectures et des témoignages subalternes, les scènes de Milan, la conversation aurait été écrite en cbiffres, et le temps passé à la déchiffrer expliquait le délai écoulé entre sa saisie et le 18 Fructidor (2).
A Blankembourg, on ne savait trop que penser. Le prisonnier avait certifié n'avoir livré aucune pièce compromettante, et devenu libre avait formellement renouvelé (13 septembre) cette assurance. Il ne connaissait, disait-il, la conversation que comme l'œuvre d' autrui, contredite et réfutée par lui à chaque ligne, traitée par Bonaparte d'ineptie. On parut le croire un moment : Louis XVIII se réjouit publiquement de voir délivré ce serviteur ardent et fidèle (3) ; mais en même temps il
(1) Sahkazin (général), Mémoires, p. 69. — Souvenirs cfim émigré (pav Laporte), p. 110.
(2) L'interminable mémoire de du Montet, dont le premier cahier manque, est aux A. F., France, vol. 592, f. 276 et suiv.
(3) Louis XVIII à Saiut-Priest, 14 septembre 1797 (dans de Baraxte, Lettres et instructions de Louis XVIII au comte de Saint-Priest, p. 29).
lui fit écrire par d'Avaray une lettre propre à lui arracher une explication nette (1). Bonaparte, lui disait-il, prétend vous avoir pris une pièce, vraie ou fausse, et dans le premier cas, certainement altérée. Imprimez donc, publiez qu'elle concerne Bonaparte autant que Picliegru, et qu'on a tronqué des faits pour choisir une victime entre deux généraux vendus au royalisme.
Cette lettre, à laquelle d'Antraigues, on le comprend, devait bien se garder de répondre, partie, des témoignages fâcheux surgirent de divers côtés : c Je tremble, écrivait l'abbé de Jons, qu'il ne soit coupable de lâcheté et de perfidie; les apparences ne sont pas pour lui; il n'y a qu'un cri contre lui, il aura bien de la peine à se laver(2). » DeNeuchâtel,Fauche-Borelfaisaitsavoir qu'il avait reçu de d'Antraigues pour l'impression une déchiration datée du 29 août, où figurait en toutes lettres, comme enlevée dans le portefeuille, une « conversation avec M. de Montgaillard ». Fauche voulait avoir, avant d'imprimer, l'assentiment du cabinet royal, car il n'y a pas à en douter, disait-il, c'est ce papier maudit qui a perdu Pichegru et ses amis.
D'Avaray jugea cette fois l'homme qu'il détestait pris au piège, coupable en tout cas d'avoir fait manquer la restauration, et envoyé en Guyane les meilleurs serviteurs du roi. Peut-être aussi avait-il connu certaines lettres adressées jadis par d'Antraigues à Montgaillard,
(1) Cette lettre est imprimée dans Jdng, Bonaparte et son temps, t. III, pp. 196-11)8.
{-) L'abbé lie Jons au Roi,:29 seplembiv 1797. (.\.I'\, France, vol. 610.)
t90 CHAPITRE QUATRIÈME
OÙ il était personnellement très maltraité. Il s'empressa de « casser le col » à ce rival éventuel, comme il l'avait fait à Puisaye et à La Vauguyon. D'Antraigues, vint-il dire à Louis XVIII, vous a menti en affirmant n'avoir livré aucun papier compromettant; antérieurement il confessait au public tout le contraire. A Trieste il a gardé dans son portefeuille, avec une légèreté inconcevable, alors qu'il mettait en sûreté ou détruisait tant de papiers importants, une pièce dont le secret était celui de tout le parti royaliste (1) : « Ou il mérite les petites maisons, s'il a été capable d'une telle imprudence, ou il mérite la corde s'il a livré ce secret pour se tirer d'affaire (2). »
Ce dilemme de d'Avaray et de Mallet du Pan nous semble résumer la question. D'Antraigues a laissé tomber entre les mains des républicains le récit de ses entretiens avec Montgaillard, par étourderie, en l'oubliant au milieu de papiers inoffensifs, ou par une inconcevable erreur de jugement, qui ne lui laissait voir dans cette pièce qu'une œuvre d'intérêt rétrospectif et quasi-littéraire. Il a payé cher cette imprudence ou cette erreur, qu'avec son amour-propre indomptable il n'a jamais voulu avouer. L'a-t-il, une fois captif, commentée ou modifiée au gré d'un vainqueur menaçant? Ceci restera un mystère historique qu'aucun des initiés
(1) Ce sont là les deux griefs spécifiés par Louis XVIII dans sa lettre à d'Antraigues du 24 février 1798, et développés par Gourvoisier dans une consultation spéciale qu'il rédigea par ordre. (A. F., France, vol. 594, ff. 178 et 355.)
(2) 'Slxi.VE.T ov?x'^,'Mc>noiresel correspondance, i. II, p. 321.
n'avait intérêt à dévoiler. En tout cas, bien des années après, d'Antraigues sentait le sanj^ lui monter au visage, et ses yeux étincelaient au souvenir de l'iiumiliatiou qu'il avait subie. Il prouvait une fois de plus qu'on rejette volontiers sur autrui les conséquences des fautes qu'on a soi-même commises. Au contraire, Bonaparte se souvenait plus tard uniquement d'avoir été bravé. Gela ressort de l'acharnement avec lequel il poursuivit d'Antraigues à Dresde. Celui qui était de sa part l'objet d'une telle haine avait peut-être fléchi un moment devant lui, mais il n'avait été ni fasciné, ni dompté, et c'est ce que Napoléon pardonnait le moins à ses adversaires.
Quoi qu'il en soit, d'Antraigues fut mis subitement par Louis XVIII hors la confiance; on eût dit en France hors la loi. Toute correspondance avec lui fut du jour au lendemain interrompue. Il était déjà condamné, lorsqu'il arriva à Vienne (10 octobre). Après un court séjour àlnnsbriick, il était venu à Trieste, à la recherche des papiers qu'il avait dû, lors de son arrestation, confier à la légation d'Autriche; il parvint à les retrouver seulement à Vienne, à la chancellerie. Depuis lors, il séjourna alternativement dans cette ville et à Gratz.
Toutefois il reparut encore en Italie dans l'automne de 1798. Il venait revoir à Padoue Las Casas, atteint d'une maladie mortelle, et recevoir l'expression de ses volontés particulières. Ce fidèle ami lui fut enlevé le 27 novembre. Las Casas est, après J.-J. Rousseau et avant Armfelt, une des rares personnes qui lui aient accordé
192 GHAIMTHE QUATRIÈME
et inspiré pleine confiance, et qu'il ail aimées jusqu'à la fin. Depuis lors il ne tint plus à l'Espagne que par une pension, dont il devait jouir encore près de dix années.
Du côté du roi Louis XVIII et de l'empereur Paul, ses deux maîtres en titre, il ne savait trop alors ce qu'il devait attendre. De Blankembourg, il ne voyait plus venir aucune nouvelle. Quatre fois, il écrivit, sous prétexte de rendre compte de sa conduite, en réalité pour obtenir une réponse propre à le rassurer. Ce ne fut qu'au commencement de février 1798 qu'il reçut de son oncle Saint-Priest, alors un des conseillers du prince, trois lignes lui annonçant sans autre explication l'interdiction de toute correspondance avec lui. Sur un nouveau plaidoyer de sa part, arriva une lettre royale, en date du 24 février, lui notifiant, avec les motifs à l'appui, sa disgrâce, et lui défendant de publier quoi que ce fût à ce sujet.
D'Antraigues eut beau se débattre, et plaider les côtés accessoires de la question. S'il était entré en relations avec Montgaillard, c'était, rappelait-il, sur les ordres exprès de La Vauguyon. Ce souvenir était malencontreux, car La Vauguyon avait subi avant lui la disgrâce royale. 11 avança, ce qui était plus hardi, (ju'il avait dû, pour le bien du service, emporter la conversation dans ses papiers. Bref, il soutint n'avoir aucun tort, et annonça un mémoire autobiographique où il devait mettre en lumière ses services et l'ingratitude dont il avait été payé par l'injustice de ses maîtres, devenus ses ennemis. Il continuait cependant à voir l'agent
du roi à Vienne, La Fare, l'ancien évêque de Nancy, et faisait attester sa fidélité inviolable aux bons principes. La Fare de son côté s'efforçait de le calmer, et de lui arracher, conformément aux intentions royales, une promesse de se taire. Il reçut enfin (13 mars 1798) une déclaration où on lisait : « Je serai toute ma vie un sujet fidèle; le devoir reste, le zèle à le remplir n'est plus... Tout ce que je demande aujourd'hui, c'est que le roi ne parle de moi ni en bien ni en mal, et qu'il m'oublie. Si j'apprenais qu'en secret on me déshonore, dès que j'en aurais la certitude et la preuve, je me justifierais de la manière la plus publique... »
Ces promesses hautaines et conditionnelles no rassuraient pas pleinement la cour de Mittau. Qu'il dît ou non la vérité, on savait sa plume redoutable ; aussi transmettait-on le mot d'ordre à Hambourg pour lui faire fermer les imprimeries de cotte ville, et refuser, le cas échéant, un passeport à destination de Londres. Il semblait qu'en Angleterre il dût être affranchi de toute dépendance et de toute réserve. Il se plaisait de son côté à renouveler les angoisses de La Fare, en se disant provoqué par les calomnies de ses ennemis ou les indiscrétions de ses amis. Il rappelait qu'il était Russe et sous la protection de la Russie, que les princes (le comte d'Artois et le prince de Condé) le savaient innocent et lui avaient fait exprimer leurs sentiments (1).
(1) D'Antraiguesà La Fare, 21 août 179S.(A. F., France, vol. 634, f.l67.) — La Fareau roi, 28 août, ([d., vol. 612. f. 18.)
Il avait eu oifct gardé des amis dans le camp royaliste. Si son oncle Saint-Priest s'était prudemment abstenu d'intervenir en sa faveur, le cardinal Maury, représentant des Bourbons à Rome, lui portait tout l'intérêt d'un vieil ami. De Venise, oiî il venait d'arriver, il lui fît demander les circonstances et les motifs de sa disgrâce. D'Antraigues répliqua par une série de lettres fort vives contre ses ennemis personnels, d'Avaray, le bailli de Crussol, l'abbé de Jons. Sur la publication annoncée de sa défense, il ne voulut rien promettre à Maury, sinon qu'il le préviendrait avant de prendre un parti; il rappela avec l'accent de la menace qu'il détenait toujours les papiers de Malesherbes, que ces papiers, mis en sûreté en Angleterre, contenaient des révélations accablantes pour le frère et successeur de Louis XVI. En 1799, il demeurait et il demeurera jusqu'à la fin de sa vie tenté de faire payer sa disgrâce par une publication propre à la fois, disait-il, à confondre d'Avaray et à le justifier lui-même. Maury transmit ses lettres à Mittau, en une liasse sur laquelle d'Avaray implacable se borna à écrire pour toute remarque : « Garants de la duplicité de la fleur des drôles. »
Désormais d'Antraigues ne comptait plus comme serviteur actif du roi. Presque tous les émigrés le considéraient comme un traître. Saint-Priest, afin de mettre à profit pour les parents de sa femme le crédit subsistant de son neveu à Naples, se réconcilia avec lui ; mais^ les autres royalistes accusèrent à l'envi ses intelligences avec Bonaparte. Quant à lui, il se piquait de
L'EVASION. LA DISGRACE 19o
générosité, et les défendait à l'occasion comme des compatriotes : « Pourquoi donc, lui disait un jour ironiquement Thugut, les jacobins fusillent-ils les émigrés prisonniers? Ils devraient les réunir et les laisser ensemble; en quelques jo-urs ceux-ci auraient imité les araignées et se seraient mangés. — Détrompez-vous, répliqua d'Antraigues, leurs vices sontdes vices domestiques, qui n'ont d'activité qu'en famille; mais qu'on me cite un fait contre eux chez l'étranger et envers l'étranger ! Leur conduite sous ce rapport est inattaquable, et de rares exceptions n'infirment pas la règle (1). »
Les Russes ne le traitaient guère mieux que les royalistes français. A son arrivée à Vienne, où il avait rejoint Mordvinov, il avait bien obtenu de ce diplomate un certificat approbateur de sa conduite à Venise, mais à côté de Mordvinov, il avait trouvé un ennemi auquel il ne s'attendait pas, le comte Razoumovsky, ambassadeur de Russie à Vienne.
Razoumovsky avait son opinion faite sur le nouveau venu et le tenait pour un aventurier. A l'annonce de son arrivée, il avait représenté au cabinet autrichien que la présence de cet homme à Vienne était de nature à irriter Bonaparte, et à sa cour qu'elle pourrait nuire aux intérêts russes (2). Paul P"^ lui répondit par la décision suivante : Si M. d'Antraigues resteà l'étran-
(1) D'Antraigues à Maury, i" septembre 1797. (A. F., France, vol. 592, f. 3.)
(2) « Iloiume d'un esprit inquiet et brouillon, sans cesse occupe de projets et d'intrigues qui ne peuvent que compromettre les cours et compliquer mal à propos les affaires. » (Leltre à l'empereur Paul, le 3/14 octobre 1797. — A. M.)
ger, SCS appointemonts seront supprimés ; s'il vient en Russie, un passeportlui sera délivré pour Riga, sans qu'il puisse séjourner ni à Moscou, ni à Pétersbourg. Cette mesure était g-énérale et atteignaittous les agents royalistes en Italie payés par la Russie. D'Antraigues y vit un effetparticulier de l'hostilité toujours active de d'Avaray, et en appela de l'autocrate mal informé à l'autocrate mieux informé: il demanda lapermission de porter à Pétersbourgsajustiflcation verbale. Se croyant victime des calomnies républicaines, il ne voulait pas comprendre qu'il étaitredoutépourlui-même,poursonactivité brouillonne etpour les embarras qu'elle faisait craindre. Sa requête ayant été rejetée, il se dit empêché par sa santé de s'établir dans le Nord, et bientôt son zèle et les connaissances variées dont il faisait étalage eurent effacé les mauvaises impressions de Paul I" à son endroit. On ne lui tint pas rigueur sur son traitement; dès janvier 1798, à la sollicitation de Saint-Priest, on lui payait les arrérages de sa pension, et celle-ci fut doublée l'année suivante.