AIDE DE CAMP DE L'EMPEREUR
La Grande Armée n'existait plus! La famine, l'hiver des Eusses, et non leurs armes, venaient de l'anéantir! Quelques restes de bataillons épars, peu à peu ralliés à ceux des corps plus récemment arrivés et qui n'avaient fait que les derniers pas de notre retraite, reculaient lentement an travers de ces populations prussiennes tant comprimées, depuis sept ans, par nos victoires. Nos chefs. Davout surtout, les contenaient de leur attitude fière encore, et des regards menaçants que, en passant, ils jetaient sur elles du haut de notre infortune. C'étaient là nos meilleures armes , et presque les seules qui nous restaient. Mais, quand extérieurement nous nous montrions hautains devant ces vaincus, intérieurement nos cœurs, déchirés et consternés, ployaient sous le poids d'un si grand
désastre ! Nous comprenions tout le danger de notre position nouvelle, et notre foi dans le génie qui nous avait guidés jusque-là, chancelait.
Elle était surtout ébranlée chez ceux de nous dont toute la vie guerrière n'avait pas été comprise dans la sienne. Ceux-là s'étaient formés seuls, ou sous d'autres chefs que Napoléon ; plusieurs avaient été longtemps rebelles à son étoile, et subjugués enfin, s'ils en avaient subi l'influence, c'était en se regardant comme l'une de ses conquêtes. Quelques-uns même, froids et observateurs, étaient partis des bords de la Vistule, pour aller vendre leurs dotations voisines du Khin, dont les Eusses leur semblaient déjà les maîtres.
Il en faut aussi convenir, dans plusieurs de ces chefs l'âge des grands dévouements était passé. Car tel est l'homme, partout si prodigue des beaux jours de sa jeunesse ; des jours graves de son âge mûr et de ceux si tristes de sa vieillesse, on le voit devenir de plus en plus avare !
Quant aux plus jeunes, soit insouciance de soldat, soit aise d'avoir échappé à tant de maux, on les voyait s'égayer encore. Leur verve joyeuse bravait le sort et interrompait la gravité de nos entretiens, mais elle ne pouvait détourner nos regards de ces nuages, tout noirs d'inquiétudes, qui enveloppaient notre horizon, naguère resplendissant d'une puissance si incontestée et de tant de gloire.
Enfin, à cette époque, beaucoup d'entre nous, officiers supérieurs et généraux , en dépit de leur métier alors si aventureux, étaient déjà maris et pères. Ils se faisaient
encore citer par des actions d'éclat et par de nobles dévouements; et pourtant ce n'étaient plus ces gueri'iers rudes et ardents, sans veille et sans lendemain, emportant toutavec eux, partant sans tourner la tête, et dont les seuls foyers étaient les feux de leurs bivouacs ! C'étaient, au contraire, des hommes dont l'ardeur guerrière, ralentie, cédait à l'attrait du foyer domestique. Ils avaient un intérieur. Amollis par les soins d'une femme, ils s'étaient arrachés à ces mille douceurs qu'elles savent créer, et dont elles nous enlacent. Ils y avaient laissé leurs affections, une part d'eux-mêmes, et n'étaient arrivés à l'armée qu'avec le reste.
Puisque j'écris mes souvenirs et qu^il faut parler de moi, je dirai que, après la défense de Kœnigsberg, d'Elbing et de la Vistule , commençant à me reposer à Posen jusqu'où nous venions de reculer, et rassasié d'émotions de guerre, je regrettais moi-même aussi trois enfants, leur mère, et une habitation délicieuse où je les avais laissés. Cette propriété, au milieu delà capitale bruyante de la civilisation, était une silencieuse et paisible retraite.
Je me rappellerai toute ma vie les jours agités qui avaient précédé mon départ pour la guerre de 1812, et combien cette séparation me fut douloureuse ! J'errais d'une colonne du péristyle à l'autre, d'arbre en arbre, de plante en plante, fixant sur chacun de ces objets de longs regards, comme sur des êtres que je voyais pour la dernière fois, comme sur des témoins d'un bonheur près de m'échapper, et leur disant involontairement un dernier adieu ! S'il existe des pressentiments, c'en était un : je ne devais
plus revoir cette retraite; un malheur allait à jamais m'en séparer !
Mes adieux furent si pénibles, que mon départ me fut d'abord un soulagement. J'avais précédé l'Empereur en Pologne; je le reçus à Posen, à Thorn, à Dantzick, et ainsi jusques aux bords du Niémen, où recommença la guerre. Nous marchions vers cette grande catastrophe où finirent, avec l'année 1812, l'armée et la fortune de la France ! Cette campagne, d'abord glorieuse en apparence, avait été pour moi toute désastreuse. Près de Kowno, et pour la première fois depuis longtemps, j'avais pu embrasser mon frère, capitaine au 8* de hussards. Trois jours après, au moment où j'arrivais à Vilna, le grand maréchal Duroc m'appelle, me serre la main, et m'apprend que, à deux lieues au delà de cette ville, imprudemment lancé dans un bois par son général, mon frère vient de se heurter, en gravissant une colline, contre trois régiments de la Garde russe. Sa Cfompagnie a été écrasée ; lui-même a disparu !
A cette nouvelle, je courus aux hussards de mon pauvre frère. Leurs restes étaient encore rangés en bataille devant le lieu de leur défaite. L'un d'eux me montra une forêt de sapins et la pente sablonneuse du large chemin qui s'y enfonçait. C'était là le terrain de cette malheureuse charge : les débris y étaient encore. Des lambeaux d'uniformes , souillés de sang, étaient dispersés sur le milieu de la route; sur les côtés gisaient les morts, déjà dépouillés. Dans chacun d'eux je tremblais de reconnaître mon frère, surtout quand leur figure était cachée dans le sable, et que
leurs cheveux noirs et leur taille haute me jetaient dans la plus cruelle incertitude. Et quelle angoisse, quand le hussard qui m'accompagnait, saisissant par les cheveux et retournant brusquement ces t^êtes, me montrait leurs traits ! Enfin, je fus assuré que mon frère n'était point resté sur le champ de ce combat.
Alors je me fis répéter les récits et les conjectures de chacun de ses compagnons d'armes. Tous l'avaient vu en tête des siens, au plus fort de la mêlée. Plusieurs fois il s'était fait jour ; un coup de lance l'avait enfin étendu à terre, d'où se relevant, deux autres coups l'avaient deux fois teiTassé encore. Plusieurs officiers ennemis s'étaient alors jetés sur lui, et l'entraînant, tous avaient disparu dans la forêt qui nous séparait de l'armée russe.
Aussitôt, et malgré la défense de communiquer avec l'ennemi, j'obtins un trompette, j'écrivis à la hâte quelques mots à mon frère, je lui formai une bourse, j'en chargeai son domestique; puis, avec lui et mon parlementaire, je m'enfonçai dans la forêt qui séparait les deux avant-gardes. Ce fut seulement à sa sortie que j'aperçus les premières vedettes russes. Bientôt le domestique et le trompette furent parmi elles. Une heure d'anxiété suivit. Pendant cette heure cruelle, la plus longue de ma vie, seul , et abrité par les derniers arbres qui bordaient la plaine, en proie à mille pensées fiévreuses, la destinée si changeante de notre famille, d'une génération à l'autre, se représenta à mon esprit. Cette Kussie, où je me trouvais pour la seconde fois, c'était pour y voir mon frère blessé et prisonnier en 1812, comme moi en 1806 ! Ainsi,
dans cette même contrée, où, près de l'une des plus illustres Souveraines'des temps modernes, et au milieu de la Cour la plus somptueuse, notre père, alors ministre de France près de Catherine Seconde, avait brillé pendant cinq ans d'un si vif éclat, le sort voulait que ses deux fils ne pussent pénétrer que blessés, terrassés, et traînés captifs î
Cependant Theure s'écoulait. Le crépuscule vint, et avec lui une nouvelle inquiétude. Les Russes gardaientils prisonnier mon parlementaire ? Moi-même, officier général qu'ils savaient là seul et sous leur main, n'allaientils pas me saisir aussi? J'avoue que, involontairement et en dépit d'un devoir impérieux, cette chance ne déplaisait pas à mon impatience de revoir mon frère, lorsqu'enfin j'aperçus un cavalier venir à moi ; je m'avançai à couvert encore de quelques arbres pour le reconnaître ; c'était mon trompette. Les Russes, au contraire de mes craintes, l'avaient si bien accueilli, qu'il n'était plus en état de me répondre ; mais il rapporta quelques lignes écrites par une main généreuse. « Mon frère n'était que prisonnier ; ses c: blessures étaient graves sans être mortelles ; son nom (c et son intrépidité lui assuraient une captivité douce « et honorable ! » Je respirai enfin, déchargé d'un poids insupportable.
Tranquille sur mon frère , qui dès lors se trouvait en sûreté pour le reste de la guerre, je commençais à me remettre d'une si rude commotion, quand, à quelques marches plus loin, à Klubokoé, un second malheur m'atteignit, la nouvelle de la mort de ma sœur. C'était la seule
que j'eusse, et si regrettable par son cœur et son esprit, que plus le portrait en serait fidèle, plus il semblerait invraisemblable (1) !
Fatigué de ces violentes émotions, je retournais à Vilna d'un mouvement presque machinal, lorsque, en approchant d'un village, de Mitednicky, je crois, car j'étais sur la route d'Osmiana, un coup de feu, suivi d'une rumeur inaccoutumée, réveilla mon attention. En m'avançant, je vis, au milieu de la rue, un de nos fantassins étendu mort, sa cervelle sanglante hors de la tête. Ses compagnons l'entouraient, avec une agitation tout opposée à cette insouciance qu'ils ont ordinairement pour les morts des champs de bataille. Leurs exclamations m'apprirent que le malheureux venait de se tuer, soit regret de ses foyers, ou effroi des immensités qui l'en séparaient ; soit effet d'une température dissolvante qui réellement démoralisait ! Un autre coup, partant dans le même moment, non loin de là, attira ces fantassins ; ils y coururent, en s'écriant amèrement, avec leur exagération accoutumée : « Que toute l'armée y passerait ; que c'était le quatrième de la journée! »
Et vraiment, depuis notre premier pas sur le sol russe, chaque jour une chaleur tiède, lourde, réfléchie et doublée par un sable ardent, nous accablait. Vers midi elle devenait intolérable, quand le ciel, chargé d'épais nuages, s'abaissait presque jusqu'à terre, et pesait sur nous de tout son poids. C'était là l'instant le plus critique, celui du plus
(1) La Baronne de Villeneuve.
grand découragement. On ne s'en relevait que lorsque ces lourds nuages crevaient en chaudes ondées, tombant, comme dans les contrées méridionales, en larges gouttes et par torrents.
Je compris d'autant mieux cette démoralisation, que, dès le passage du Niémen, moi-même j'avais failli succomber sous de semblables impressions. A mesure que ce premier et si désastreux orage s'était amoncelé, mon esprit s'était de plus en plus affaissé ; je m'étais senti près de fondre en larmes. L'orage creva, et, sur-le-champ, tout à mes yeux changea d'aspect ; je me redressai, je redevins homme !
Mais revenons à l'histoire. Une erreur trop répandue, et qui consiste à repousser toute influence de la santé de Napoléon sur les événements, m'oblige à quelques nouveaux détails sur cette guerre de 1812.
On s'obstine à représenter l'Empereur, le jour de la Moskowa, s'avançant plusieurs fois au galop au milieu des combattants ; j'affirme ne l'avoir pas quitté pendant cette journée, et ne l'avoir point vu galoper un seul instant. J'ajoute, puisqu'on me force à tout dire, que la veille, quand il parcourait le champ où devait se livrer la bataille, on remarqua que, ayant mis pied à terre, il s'arrêta fort longtemps, le front appuyé contre la roue
de Tun de nos canons. J'ajoute encore que, la nuit suivante, son aide de camp, Lauriston , qui lui-même me l'a raconté, l'aida à se placer sur le ventre des cataplasmes émollients. Ce qui est également certain, c'est que, pendant le combat, lorsque, après la prise de la grande redoute par Caulaincourt, il cmt devoir aller juger par lui-même de ce qui restait à faire, je le vis monter lentement et péniblement à cheval ; en cet instant, comme on lui amenait prisonnier le vieux général Likatcheff, défenseur de cette redoute , ce fut avec une voix faible et languissante qu'il me recommanda d'avoir soin de ce général, de recueillir ses paroles, et de venir ensuite lui en rendre compte. Après quoi, s'éloignant lentement au pas, il continua de même sans doute, puisque, dix minutes plus tard, je le rejoignis non loin de là. Je n'avais pu tirer de Likatcheff, fort troublé de sa défaite, que les mots suivants : « Ah ! Monsieur le général, quel « désastre ! Croyez- vous que votre Empereur nous per- « mette désormais de rester Eusses ? » Ces paroles, quelque singulières qu'elles fussent, quand je les rapportai à l'Empereur, lui firent peu d'impression. Il venait d'apprendre, il est vrai, la mort de Caulaincourt et de Canouville, frère l'un de son grand écuyer, l'autre de son maréchal des logis, et tués l'un d'une balle, l'autre d'un biscaïen au front.
Nous atteignîmes bientôt, à la hauteur de la gorge de la grande redoute, le terrain conquis, que de rares boulets et obus ennemis disputaient encore. Napoléon, après avoir examiné la position, écouté ses maréchaux et donné
ses ordres, revint lentement à ses tentes, comme il en était parti.
Le lendemain matin, dans sa triste revue du champ de bataille, revue de morts et de mourants, où, quelque précaution qu'on prît, il était impossible, sur un sol ainsi jonché, de marcher toujours à terre, le seul mouvement vif que je vis à l'Empereur, aussi souffrant que la veille et de plus cruellement affecté, fut son irritation quand le pied de Tun de nos chevaux, heurtant l'une de ces victimes, en arracha un gémissement, dont je ne puis douter, car c'est moi malheureusement qui en fus la cause. Sur l'observation de l'un de nous que ce mourant était Russe, l'Empereur répliqua : <r Qu'il n'y avait plus d'enii nemis après la victoire! y> Et aussitôt, ayant fait relever ce soldat par Eustan, il le fit boire à sa propre gourde d'eau-de-vie, toujours portée par ce mamelouk; puis il renouvela, il multiplia l'ordre de recueillir soigneusement, et sur-le-champ, tous ceux, Russes comme Français, qui vivaient encore.
Vers la fin de cette revue, l'Empereur m'envoya à Mojaïsk, où il voulait coucher; mais quarante mille Russes, campés sur une hauteur, à demi-portée de canon en arrière de cette ville, plusieurs bataillons et une batterie, rangés devant nous à son entrée, derrière un ravin, la défendaient. Je trouvai le Roi de Naples à deux cents pas de cette arrière-garde ennemie, dans un champ à gauche de la grande route, seul avec ses aides de camp, et fort en avant à gauche de la première ligne de sa cavalerie. Celle-ci s'avançait au pas et en bataille. Le Roi, surexcité
par les feux et les criailleries des Cosaques au milieu desquels son ardeur l'avait jeté, maudissait la lenteur de ses escadrons. Il leur envoyait ordre sur ordre de charger ces canons et ces bataillons, qu'un ravin rendait inabordables.
Il ne répondait à Déry, son aide de camp, qui le suppliait de se calmer et de renoncer à cette attaque, que par ces mots : a: Qu'ils chargent ! et s'il y a un ravin, ils le verront ! » Déry, ainsi repoussé, me pria d'intervenir, ce que je fis aussitôt en montrant au Eoi l'obstacle réellement infranchissable. Sur quoi, convaincu enfin, il me pria d'aller réroquer son ordre. J'y courus à toute bride ; je voyais notre ligne si près de couronner une hauteur où elle eût été criblée de balles et de mitraille, que je lui criai moi-même le commandement de halte, auquel elle obéit sur-le-champ et fort à propos, car, deux pas de plus,, et c'en était fait d'elle !
Quelques instants après, en rétrogradant vers le village situé à portée de canon de Mojaïsk, sur la grande route, je rencontrai, le maréchal Mortier. Nous cheminions en causant, lorsque, voyant un boulet russe dont les derniers bonds allaient nous atteindre : « Eangeonsnous, Ségur, me dit-il; faisons place aux plus pressés! » Je, m'écartai; et, en regardant passer ce boulet entre nous deux, j'aperçus, de l'autre côté de la route, un personnage seul, à pied, et en redingote grise. C'était l'Empereur! Il s'avançait vers Mojaïsk, marchant péniblement, la tête baissée. Je traversai la route et, me plaçant devant lui, je l'arrêtai, en lui faisant remarquer qu'il était
au feu; à quoi il me répondit, en levant lentement la tête : « Les Russes tiennent-ils donc encore dans Mo- « jaïsk ?» Le jour, en ce moment, finissait ; je lui montrai les feux d'environ quarante mille hommes, derrière et dominant la ville, ajoutant qu'une forte arrière-garde et du canon en défendaient l'entrée. L'Empereur alors, d'une voix aussi languissante que son attitude, me dit, en se retournant pesamment et tout d'une pièce : « Attendons jusqu'à demain, puisqu'il en est ainsi ! » Ce fut avec le même abattement dans sa démarche, qu'il renti*a dans le village, où il passa la nuit.
Le lendemain matin, j'entrai dans la ville avec un bataillon que commandait Jorry, l'un de mes premiers compagnons d'armes, en 1800, aux hussards de Bonaparte. Ses tirailleurs jetés en avant, il serra sa troupe en masse, et l'abrita derrière une église ; car Mojaïsk ne nous était pas encore entièrement abandonné. L'arrière-garde des Busses avait pris sur la hauteur, au delà de cette ville, la position qu'occupaient la veille, si fièrement, les restes de leur armée ; et cela, à quatre lieues seulement et après deux jours de la plus sanglante des défaites. De cette position ils commandaient Mojaïsk; suivi de quatre gendarmes d'élite et d'un fourrier du palais, j'en fis la reconnaissance ; ils nous canonnèrent dans les rues avec une telle justesse de tir, que, sous nos pas, leur mitraille labourait le sol, et que plusieurs fois leurs obus faillirent couper la bride de mon cheval. Il est vrai que je ne pressais point le pas, piqué à ce jeu, et affectant de le dédaigner. Ce furent ces obus, en nous manquant de
SOUVENIES PERSONNELS DE 1812. 13
si près, qui s'enfoncèrent dans les maisons, y mirent le feu, et y brûlèrent les nombreux blessés que Kutusoff avait abandonnés.
Cependant, nos manœuvres sur les flancs de cette arrière-garde l'ayant bientôt fait disparaître, je retournai dire à l'Empereur qu'il pouvait entrer dans Mojaïsk. Il vint s'y établir dans la seule et assez grosse maison de briques, à un étage, qui s'y trouvait. Là, pendant deux joura, l'extinction de sa voix devint si complète, qu'il fut forcé d'écrire, sur des carrés de papier, les ordres et les lettres qu'il ne pouvait plus dicter.
Mais cette indisposition, quelque forte qu'elle fût, n'était pas pour lui la plus pénible, Depuis la veille de la bataille il subissait une atteinte de dysurie, souffrance qu'il ne put vaincre qu'à Moscou, le second jour après son entrée au Kremlin. Je savais ce fait par ses secrétaires, quand j'écrivis la campagne de 1812. Son chirurgien et mon père m'avaient même appris, qu'il était assez fréquemment sujet à ce mal, dès sa jeunesse. Dans les attestations écrites de la propre main de messieurs Yvan et Mestivier, l'un, chirurgien de Napoléon depuis 1796, l'autre, son médecin en 1812, et de service près de lui la veille de la Moskowa et à son arrivée au Kremlin, on en verra la preuve détaillée, authentique et incontestable (1).
Maintenant je laisse à juger si, le jour de la bataille.
(1) Les originaux de ces attestations sont déposés aux Archives Nationales.
ce fiévreux refroidissement et cette dysurie, si gênante pour les mouvements du corps, n'eurent aucune influence sur son esprit.
Achevons rapidement de compléter nos souvenirs de cette campagne. On a lu l'histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812; elle est aussi la mienne. Plusieurs fois je m'y suis mis en scène sans toutefois m'être nommé. Je fus là moins acteur que témoin, n'ayant guère quitté l'Empereur, si ce n'est de quelques pas, et pour porter et faire exécuter plusieura de ses ordres. J'y souffris moins que d'autres, malgré mes blessures, parce que, auprès de Napoléon, on fut presque toujours à couvert et suffisamment nourri.
Cependant, et surtout depuis Smorgoni, c'est-à-dire depuis le départ de Napoléon, je faillis plusieurs fois périr. La nuit du 5 au 6 décembre, où je m'aperçus du projet de ce départ aux apprêts de son exécution, me fut si pénible, que son souvenir m'oppresse encore. Dès la première heure de cette nuit, ceux qui devaient accompagner l'Empereur ou le suivre en furent instruits secrètement. On se tut avec moi. Je vis mon sort dans ce silence, dans l'attitude contrainte et dans les regards de commisération de mes compagnons d'armes, s'efforçant de contenir leur ravissement quand ils me rencontraient en face. Pour moi, j'en conviens, dès qu'il ne me fiit plus possible de douter de ma destinée, mon cœur se gonfla de tant d'amertume que j'eus peine à le contenir. Je reçus les tendres adieux de mes amis, dont la joie éclatait en dépit d'euxmêmes; j'écrivis quelques lignes que je leur confiai ; et,
m'enveloppant dans ma pelisse, je me hâtai de séparer leur bonheur de mon infortune.
Véritablement, après tant de mortelles impressions, le regret de manquer une pareille occasion d'aller se réchauffer le cœur et le reposer à ses foyers, était d'autant plus naturel, que, seul des officiers généraux attachés à la personne de Napoléon, je me voyais séparé de lui, et comme abandonné au désastre universel. J'étais gâté par l'habitude de ne servir que sous ses ordres. Désormais sous quel autre chef allais-je continuer, pas à pas, la marche funèbre de notre retraite, sans mes compagnons habituels, et forcé d'en accepter de nouveaux ? Car, entre la maison de l'Empereur et les états-majors de Berthier, de Murât et du prince Eugène, il n'y avait rien de commun : la distance avait toujours été grande, les habitudes différentes, et la séparation entière.
Je l'avouerai, ce changement subit de position, cet isolement, cette prolongation d'exil, à l'instant où, près d'atteindre des terres alliées et hospitalières, la France recommençait à poindre à mes yeux, comme un fanal au milieu de la. plus rude des tempêtes, tout cela me désespéra. Quant à l'instruction que Napoléon me fit remettre, elle me laissait sous les ordres du roi de Naples, et du prince de Neufchâtel malade, rebuté, et qui n'était plus que l'ombre de lui-même. Je devais d'abord rester à la tête du quartier impérial, prendre ensuite le commandement de la première brigade de cavalerie qu'il serait possible de rallier, et faire à Vilna le coup de sabre.
L'instruction, pour le ralliement de cette brigade de
cavalerie, était inexécutable, puisque tout était anéanti, et tout à refaire, ailleurs, au loin, et avec d'antres éléments. J'étais donc sacrifié à une vaine apparence, au chimérique espoir que la Eussie et l'Europe croiraient à la réalité de ce semblant de quartier impérial an milieu d'un fantôme d'armée, et qu'il leur ferait redouter, chaque jour, le retour subit de l'Empereur !
Il n'y avait pourtant là rien de mieux à faire. L'Empereur avait raison. Dans cette chute, rien n'était à négliger. Ce simulacre de quartier impérial était nécessaire. C'était un dernier point de ralliement pour les siens ; ce pouvait être une vision redoutable pour ses ennemis. Quant à moi, officier général d'un nom connu en Kussie, j'étais de sa maison ; il n'en avait pas un autre à choisir pour ce commandement, et peu d'autres, en ce moment, pour cette brigade de cavalerie qu'il me destinait. Toute plainte eût donc été injuste et déplacée ; il n'y avait qu'à obéir et à se taire, l'honneur et le devoir le dictaient. Aidé par la nécessité, je me résignai; le bon sens l'emporta sur tous mes autres sens, et, s'il me fut impossible de dompter leur révolte intérieure, je sus du moins, au dehors , cacher ma faiblesse, et dévorer en silence mon désappointement. Je fis même plus: au moment du départ de Napoléon, quand, par ses gestes et quelques paroles, il nous fit, en passant, ses adieux, mes yeux lui exprimèrent que je comprenais la nécessité de son départ et celle du sacrifice qu'il m'imposait.
Toutefois, lorsque, le 6 décembre, en sortant de ce dernier quartier impérial, je rencontrai le colonel Fezen-
SOUVENIRS PERSONNELS DE l'812. 17
zac avec l'aigle de son régiment, qu'escortaient quelques officiers et sôus-officiers, seuls restes du corps qu'il commandait, ce fut d'une voix encore émue que je lui^ppris le départ de l'Empereur. Ce colonel, d'abor4 muet et pensif, me répondit bientôt : « Il a bien fait ! y> La position de Fezenzac et la mienne étaient différentes ; mais ce mot ferme, dit en passant, me raffermit; ce sang-froid me rendit le mien : j'acceptai tacitement ce noble exemple, dont je me plais aujourd'hui à lui rendre hommage.
Cette journée fut l'une des plus glaciales et des plus meurtrières de la retraite. Le lendemain 7 décembre, soit désordre autour de Murât, soit en moi préoccupation, je perdis la trace du quartier royal. Vers la fin de ce funeste jour, excédé par une marche à pied de douze lieues sur une neige miroitée, écrasé sous le poids de soixante et quinze livres, celui de mes armes, de mon uniforme et de deux énormes fourrures, j'essayai de me remettre en selle ; mais, presque aussitôt, mon cheval versa sur moi, si rudement, que je restai engagé sous lui. Plusieurs centaines d'hommes passèrent sans qu'il me fut possible d'en décider un seul à me dégager. Les plus compatissants s'écartaient un peu, d'autres enjambaient par-dessus ma tête, la plupart me foulèrent aux pieds. Un gendarme d'élite enfin me releva.
Cette journée s'était écoulée pour moi sans nourriture. La nuit suivante, la plus froide de toutes, je la passai sans manger encore, dans une cabane ouverte à tous les vents, entouré de morts, près d'un feu mourant, la flamme ne pouvant mordre sur un gros sapin tout entier, qu'on
avait traîné dans cet abri, et dont les deux bouts sortaient l'un par la porte, l'autre par la fenêtre. Un vieux général du génie vint partager avec moi ce triste gîte. Il dévora devant moi un reste de provisions, sans me rien offrir, et sans que je pusse me déterminer à lui demander une faible part du chétif repas auquel il était réduit.
Cette chambre tenait à une énorme grange encore debout. Pendant cette nuit cruelle, quatre à cinq cents hommes s'y réfugièrent. Les trois quarts au moins y périrent gelés, quoiqu'ils se fussent entassés les uns sur les autres autour de quelques feux, les mourants, pour s'en rapprocher, étant montés sur les morts, successivement!
Lorsque, avant le point du jour, je voulus sortir à tâtons de l'obscurité de ce tombeau, j'en heurtai du pied les premiers habitants; surpris de leur impassible taciturnité, je m'arrêtai ; mais, un autre obstacle m'ayant fait tomber sur les mains, les membres raidis, les figures glacées qu'elles rencontrèrent, m'expliquèrent le silence qui m'environnait. Après avoir vainement cherché un passage, il me fallut surmonter péniblement ces différents monceaux de cadavres. Le plus élevé était proche de l'entrée ; il était si haut, qu'il cachait entièrement la sortie de cette grange.
Ce jour-là même, j'arrivai, défaillant de faim et à demi gelé, aux portes de Vilna. Ce fut par bonheur avant la cohue. J'y pénétrai facilement. Une heure plus tard, j'eusse été forcé de m'a jouter à la foule qui encombra ce défilé et qui y périt.
Tout abondait à Vilna. Beaucoup y passèrent d'un excès à l'autre. Ils y trouvèrent bonne table, bonne chère, bons lits, dans des appartements bien chauffés. Cette brusque et trop complète transition fut fatale à plusieurs de nous. Elle dura trente-six heures seulement ; après quoi, la misère et la fuite recommencèrent.
Le surlendemain, je ne parvins à la misérable cabane qui servit de quartier général à Murât que par hasard, en me traînant, et tout à fait au bout de mes forces. J'étais malade, épuisé, je ne vivais, depuis vingt heures, que de quelques poignées de neige ; et, si le feu, que j'aperçus à deux cents pas à gauche de la grande route, au travers des premières ombres de la nuit, eût été celui d'un bivouac ordinaire, d'où sans doute j'aurais été repoussé, et où, bien plus sûrement encore, je n'eusse point trouvé la moindre nourriture, ce feu, que je crois voir encore et qui me sauva, eût marqué la fin de ma carrière. Ce bivouac, bien heureusement pour moi, se trouva être le quartier du roi de Naples.
Mais ce fut surtout en sortant de Kowno, dès mon premier pas hors du territoire russe, et quand on pouvait se croire hors de péril, que je fus le plus près de succomber. Séparé de mes chevaux par la foule, et blessé au pied, après avoir lutté quelque temps contre la fatigue et la douleur, je fus forcé de m'asseoir sur la neige, hors de la route. Aussitôt l'hiver me saisit, mon sang commença à se coaguler ; déjà je tombais dans un engourdissement précurseur d'une mort qui n'est point aussi douloureuse qu'on le pense, quand, au travers de cette torpeur, j'en-
trevis un beau cheval sans cavalier, passant si près de moi, que, par un dernier effort, je pus l'arrêter. Il était tout justement sellé et enhamaché pour un général de mon grade. Ce cheval abandonné venait d'être recueilli, à cinquante pas de là, par un gendarme de la Garde ; ce gendarme était sous mes ordres ; il me reconnut, me mit en selle, et hâta notre marche. Le mouvement me ranima. Je dus la vie à cette rencontre, et cette fois encore je fus
sauvé.
Parmi beaucoup d'autres moments critiques de cette retraite, ce fut, dans ce long désastre, le seul où je me sentis près de m'abandonner, ce qui arriva à tant d'autres : moment sans doute pénible, mais bien moins amer qu'on ne l'imagine, mille douleura ayant amené peu à peu à ce découragement; situation extrême, mais lûatérielle, machinale ; où le souvenir, où l'espoir se décolorent ; où toute idée du passé et de l'avenir s'effacent ; où le moment présent, qui devient tout, est lui-même encore bien peu de chose. Et en effet, toutes les sensations d'âme et de corps se trouvent alors complètement émoussées dans un être si défaillant, déjà bien plus mort qu'il n'a à mourir, et à qui il ne faut que du repos, de quelque espèce qu'il puisse être !
Les hommes de mouvement comprendront ceci, mais les autres, non ; l'inaction ne pouvant guère juger l'action, ni combien elle aide au courage, soit de résistance, soit de résignation. Ce qui est formidable, c'est le danger, c'est la mort survenant dans la quiétude et le bonheur î Voilà les morts toutes vives et entières devant lesquelles, pour
s'en défendre ouïes accepter, il faut une fermeté digne de louanges.
Une mort pareille m'attendait, et d'autant plus cruelle que j'en fus frappé dans un autre moi-même. Le 20 janvier 1813, nous avions atteint Posen. Murât, qu'une dépêche, récemment arrivée, dit-on, avait inquiété sur ce qui se passait dans son royaume, venait de nous abandonner. Au milieu de l'obscurité d'une longue nuit, il s'était évadé de notre infortune. D'autre part, le prince de Neufchâtel, mourant de fatigue et de chagrin, implorait son rappel. Loin de pouvoir rallier une brigade de cavalerie, les nobles efforts du Prince Eugène, devevenu Chef de l'armée, n'avaient encore pu même réunir cinq cents fantassins de la vieille Garde. Tout était à retremper, à refaire ; il n'y avait rien à greffer sur de pareils débris !
Quelques corps jeunes, frais et entiers, nous avaient rejoints ; mais, à l'exception de ceux jetés à Dantzick avec nos restes, ils s'étaient presque dissous dans notre désordre. L'aspect même de nos hommes d'élite les avait effrayés : la plupart, plus ou moins atteints, étaient souffrants, affaiblis, presque invalides. On n'était entouré que de tristesse et de découragement : plus d'appareil guerrier ; seulement quelques rares tambours battant sourdement, comme dans un convoi, devant quelques files allongées de soldats mornes, dont les uniformes en lambeaux couvraient à peine les membres à demi gelés.
Cependant, l'ennemi avait suspendu sa poursuite; nous respirions. L'hiver des Russes qui, de concert avec leur armée, nous avait frappés, de plus en plus violemment.
jusque sur leur frontière, dès que nous l'avions dépassée, s'était ralenti. Il semblait s'être arrêté là, avec Kutusow I
Nous étions à Posen, sur un sol ami ; nous habitions un palais; quinze jours de repos, de chaleur et d'abondance nous rétablissaient. Déjà même je regardais, au travers de ce bien-être relatif, mon avenir ; il me souriait. Je me figurais le temps de la paix enfin arrivé. Je connaissais pourtant bien la fierté de l'Empereur, toutes les rancunes dont il avait à redouter le soulèvement, et l'invraisemblance d'une paix honorable après un pareil désastre ; mais ces craintes me venaient de la nature des faits, et l'espoir, de ma propre nature; celle-ci l'emportait.
Pendant qu'ainsi mon goût d'aventures et de sensations violentes commençait à se ralentir, une autre ambition, plus vieille en moi, reprenait le dessus, celle de la gloire des Lettres. Je leur devais les premières émotions de ma jeunesse. Cette ambition, loin de m'arracher, comme celle des armes, à mes foyers, m'y renfermerait ; elle compléterait, par une douce et utile occupation, le charme d'un intérieur où, dans une délicieuse retraite, au milieu d'une famille nombreuse encore et distinguée, une imagination active et un cœur ardent pourraient à la fois être satisfaits.
C'était ainsi que, songeant à la possibilité d'une paix imTaisemblable, je m'abandonnais à l'espoir de cet otium cum dignitale, et de m'y créer même une renommée nouvelle. Et c'était près d'un colosse de gloire à demi renversé, au milieu d'un Empire menaçant ruine, et de quatre cent mille morts, que j'arrangeais aussi doucement mon avenir !
SOUVENIBS PERSONNELS DE 1812. 23
Mais quoi ! le malheur pouvait-il donc être partout à la fois ? Devais-je l'attendre d'autre part que de cette Eussie, où j'avais appris la fin de ma sœur, où tant de mes compagnons venaient de succomber, où je laissais mon frère captif? N'était-ce pas de ce côté seulement qu'il y avait à craindre, qu'il faudrait combattre encore ? Et là même ce malheur n'avait-il pas été si excessif, qu'il semblait avoir épuisé toutes ses rigueurs ? J'y avais laissé tant de morts, que je ne songeais pas qu'on pût mourir ailleurs ! Comment prévoir que ce spectre funéraire, j'allais le retrouver d'un côté tout opposé, chez moi-même, au but de mes désirs ? Je ne me révolte point, mais quelle impitoyable imagination eût pu se figurer que cet asile, où je rêvais le bonheur, dans ce moment même en devenait le tombeau ?
Le 28 janvier, dans Posen, à huit heures du matin, j'écrivais encore à la mère de mes enfants. Un ami entra. Son regard, ses larmes, des paroles entrecoupées m'alarmèrent. Je ne pus d'abord les comprendre ; mais cet ami me présenta une dernière lettre, il ajouta quelques mots, et tout fut fini.
Plusieurs mois après, dans mon veuvage, j'étais encore solitairement renfermé, à Paris, chez mon père. Empire, Empereur, armée morte, armée nouvelle, à mes yeux tout avait disparu ! La vue de quatre cent mille morts ne m'avait point abattu, et une ^eule venait de m'anéantir ! Mais pour chacun de nous qu'est-ce qu'une infortune collective, quelque grande qu'elle soit, en comparaison d'un malheur personnel ?
JE SUIS NOMMÉ AU COMMANDEMENT DU 3® CORPS D'UX EÉGIMENT DES GARDES d'hONNEUR.
Cependant, TEmpereur, encore à Paris, contenait d'une part, excitait de l'autre, et refaisait une Grande Armée nouvelle. En même temps son inquiète, sa dévorante activité croyait pouvoir, des Tuileries, commander au Prince Eugène tous ses mouvements. La quantité d'instructions qu'il lui adressa pendant ces trois mois est prodigieuse. Il y dessinait, dans toutes les attitudes imaginables, chacune des positions rétrogrades à occuper. Il y prévoyait toutes les chances possibles de l'attaque ; il y indiquait toutes les précautions de la défense. Ces lettres composeraient des volumes. Le prix en serait inestimable pour l'art de la guerre, si les grands livres pouvaient former de grands hommes, comme les grands hommes inspirent quelquefois de grands livres !
Ces lettres furent peu utiles au Prince Eugène. Ce Prince était sur le terrain de la guerre, sol toujours fécond en variations subites ; l'Empereur en était trop loin ; les rapports lui parvenaient surannés; ses instructions
y arrivaient trop tard, et l'ordre d'agir, après l'action.
Le Prince Eugène recalait, se retournant à chaque pas, mais sans en venir sérieusement aux mains. Il manquait ou de forces ou de confiance. A mesure qu'il déchargeait de notre poids la terre prussienne, celle-ci se soulevait tout entière derrière lui, ébranlait sa contenance, et hâtait sa retraite. Le temps pressait.
J'ai négligé de dire que, avant la campagne de Russie, le 22 février 1812, j'avais été promu général de brigade, sur la présentation du ministre de la guerre et du général comte de Lobau, particulièrement chargé de ce travail. Il fallait avoir ce grade pour être gouverneur des Pages, place dont le plus précieux avantage consistait à faire, à l'armée, près de Napoléon , le service d'aide de ' camp. Caulaincoui't, tué si glorieusement à la bataille de la Moskowa, venait de laisser vacant cet emploi. Trois mois plus tôt, je l'eusse vivement ambitionné ; mais, dans l'amertume solitaire de ces premiers temps de mon veuvage, j'appris avec indifférence que, le 7 février 1813, l'Empereur me l'avait donné.
Je m'isolais ainsi, lorsqu'on me prévint que la levée d'une cavalerie volontaire de dix mille Gardes d'Honneur, pai-tagés en quatre corps, était décidée ; que déjà l'on désignait troisgénéraux de division et un général de brigade pour les organiser, les instruire et les mener à l'ennemi ; enfin, que le 3™° de ces corps, celui de l'ouest, qui se trouvait être le plus difficile à former et à commander, m'était dévolu.
Ainsi l'Empereur, en partant pour la campagne de
Saxe, m'envoyait à Tours. C'était là que je devais organiser ce troisième corps de Gardes d'Honneur. Mais quelqu'importante et honorable que fût la nouvelle mission qu'il me confiait, je préférais le service d'aide de camp près de sa personne : je le fis donc supplier de me permettre de le suivre. L'Empereur refusa; j'insistai, mais il m'ordonna nettement d'obéir, ajoutant : « Que dans « ses choix il ne consultait pas les goûts de chacun, mais « le bien de son service ; et qu'il employait ses officiers « où ils pouvaient lui être utiles. »
Il se peut que mon nom et mon caractère lui aient paru convenir aux provinces et aux habitants au milieu desquels il me plaçait ; mais son choix eut vraisemblablement encore une autre cause. En 1800, je m'étais engagé, et il m'avait nommé officier dans un corps de hussards volontaires; en 1809, lui-même m'avait confié le commandement de la garde nationale à cheval de Paris, où j'étais resté blessé ; or. Napoléon, qui n'oubliait rien, aimait d'ailleurs tout ce qui faisait rapprochement à ces temps heureux. Il était naturel aussi qu'il se plût à en revenir aux mêmes personnes pour des situations semblables.
Néanmoins, au moment de son départ, je renouvelai ma demande de le suivre. Mais le grand maréchal Duroc détourna mon père de m'appuyer dans ce désir près de l'Empereur. Le cœur de ce fidèle compagnon d'armes, de ce digne ami de Napoléon, avait compris le mien ; dans ce péril général, le sacrifice de plus d'une vie étant devenu nécessaire, j'offi*ais la mienne, dont alors j'é-
N0:MME au commandement du 3« COKPS. 27
tais dégoûté ; et, réellement, les circonstances ne présentaient alors que trop d'occasions d'une mort utile et honorable.
Je compris qu'il n'y avait point à insister davantage, je me résignai ; et, rentrant dans toute l'activité de ces temps d'efforts continuels, après avoir pris, à Versailles, possession du gouvernement des Pages, je partis pour la Touraine. Là, dans le chef-lieu de cette division militaire, j'examinai d'abord ce nouveau terrain et les difficultés que j'avais à vaincre. Les hommes convenaient, et non les lieux ; les uns suppléèrent aux autres. Un maire commode, un préfet spirituel, actif, ingénieux, plein de volonté ; une population riche, douce, et dont notre réunion devait accroître l'opulence ; enfin la nécessité, tout cela vint à mon secours.
On m'abandonna tout le logement nécessaire à trois mille hommes et à trois mille chevaux; on fit plus, quoique le préfet se récriât souvent sur mes exigences. Il disait, avec raison, qu'il n'y avait en ce monde que des à peu près ; qu'il fallait s'en contenter, mais que j'avais la rage de la perfection. Il y avait du vrai dans ce reproche. Cette prétention de trop parfaire, lorsqu'il s'agit d'œuvres d'art ou de lettres, est souvent utile ; elle nuit ailleurs; dans les affaires, surtout, elle est un défaut. Elle entrave la marche, en nous rendant, avec les autres et avec nous-mêmes, trop exigeants; en concentrant l'esprit trop exclusivement sur un point, ce qui en fait oublier ou négliger d'autres ; enfin, parce qu'elle nous détourne de la réalité, et qu'elle nous distrait du bien en
nous préoccupant du mieux, et le plus souvent de chimères.
J'obtins pourtant ici presque tout ce que je désirais, et jusqu'à la création d'un quartier de cavalerie. Dans le fait, cet établissement manquait à Tours. La ville le fit élever à ses frais, mais il nous fîit peu utile, notre organisation ayant marché plus vite que cette construction.
Cet api^el aux armes de dix mille Gardes d'Honneur était une dernière ressource que s'était créée Napoléon. Pour l'obtenir, le choix de l'uniforme, la promesse du grade d'officier au bout d'un an de guerre, l'assimilation à la vieille Garde Impériale, rien n'avait été oublié, rien épargné. Il avait bien aussi compté quelque peu sur les instructions de son ministre de l'intérieur, sur l'empressement des préfets, sur leur éloquence persuasive, coercitive même, enfin sur le mouvement universel que lui-même avait imprimé, et qui entraînait tout encore.
En effet, l'exemple de tant d'élans surnaturels, tant de fois victorieux, poussait chacun de ceux qu'il employait aux plus grands efforts. On aurait eii honte d'hésiter devant un ordre même inexécutable, avec un Chef qui n'avait trouvé rien d'impossible ! Après tant de miracles, pour qui voulait marcher à sa suite, réussir était le premier des devoirs. Or, comme, dans ces circonstances critiques, un recrutement quelconque était pour les préfets un point capital, l'Empereur douta moins que jamais de leur zèle en cette occasion. Néanmoins lui-même dit alors : a Qu'il s'attendait à peine à obtenir la moitié de sa de-
NOMME AU COMMANDEMENT DU 3e CORPS. 29
mande. » On sait que la totalité en fut dépassée ; pour ma part, au lieu de deux mille cinq cents cavaliers, j'en eus trois mille !
J'avais craint l'impossibilité d'une pareille levée ; je me trouvai subitement devant une difficulté toute différente. Je me vis sans officiers, sans instructeurs, sans aucun aide devant une foule d'hommes et de chevaux tout neufs, dont le nombre allait croître chaque jour. Ne sachant par quel bout prendre cette épine, j'appelai à mon secours deux officiers de hussards en retraite, qu'en Espagne j'avais commandés ; puis je me hâtai de casemer, de mettre ensemble, et de soumettre aux règlements militaires les premiers arrivés. Comme tels ceux-là devaient être les plus souples par leur petit nombre, et parce que, en effet, la plupart de ces jeunes gens, soit ardeur, soit entraînement, étaient réellement volontaires. Mais, le nombre en augmentant, il fallut bientôt disperser dans la ville hommes et chevaux.
Ces premières et assez légères difficultés surmontées, à ma trop vive inquiétude succéda, comme il arrive ordinairement, une trop grande quiétude. La durée n'en fut pas longue.
Vers le commencement du deuxième mois de cette organisation, j'avais assigné pour lieu de réunion, au premier contingent qui arriverait, la cour intérieure d'un ancien couvent, dont Téglise abandonnée devait servir d'écurie. Le hasard voulut que ce contingent fût Vendéen. Un pareil local devait peu convenir à de tels hommes ; mais il n'y avait pas à choisir ; et, dès qu'ils me furent
annoncés, j'allai les passer en revue dans la cour de cet ex-monastère.
Jusque-là je n'avais eu à caserner que des Tourangeaux, commerçants de grosses villes, gens de plaine, habitants de jardins, peuple riant, de mœurs douces, et assez faciles à conduire. Cette fois tout me parut différent : je compris que j'allais avoir affaire à des hommes d'une trempe bien moins ductile ; un coup d'œil suffit pour m'en convaincre.
J'abordai ce détachement de la façon la plus bienveillante qu'il me fut possible; mais mon air gracieux se heurta contre un rang de têtes hautes, de figures sévères, dont le teint basané, les traits mâles, les regards fiers et même hautains, tout en me plaisant, me donnaient à réfléchir. La présence, l'inspection, les questions d'un officier général, de celui même dont leur sort allait dépendre, enfin tout ce qui ordinairement impose ne me parut pas faire à ces nouveaux venus la moindre impression. A leur poste, comme moi au mien, ils s'y montraient aussi à leur aise que leur chef. C'étaient des hommes, dans toute leur dignité d'hommes, devant un autre homme. Nous nous mesurâmes ; je me redressai, mais devins pensif. Cette fois, l'entrée en ville de quelques autres contingents ne put me distraire de celui-ci.
Dès cette époque en effet, à chaque heure, et de toutes parts, il commença à m'arriver de nombreux détachements. C'étaient des Gascons, des Basques, des Bretons, des Hollandais même, et jusqu'à des Toscans. Ces pays si divers et si lointains avaient été assignés à la fonna-
tion du troisième corps de Gardes d'Honneur: Dès que ces détachements s'étaient formés en bataille, je passais dans leurs rangs pour en juger l'ensemble; puis, avant de recevoir ou de refuser les chevaux, m'établissant dans la salle la plus voisine, j'appelais successivement chaque Garde que j'interrogeais, et dont je consignais les réponses, ainsi que mes observations, sur un état dont j'avais préparé avec soin les têtes de colonne. Age, santé, extérieur, fortune actuelle, fortune à venir, profession soit du Garde, soit de ses père et mère, tout enfin, jusqu'à la position politique et la valeur morale présumée du nouveau Garde, était indiqué.
Au milieu des questions délicates que ces renseignements à prendre et ce premier jugement m'imposaient, il fallait avoir grand soin de bien faire observer à chacun d'eux, que le zèle et le mérite personnel, indépendamment de toute autre considération, seraient les seuls titres aux emplois de sous-oificiers dont je disposais, et à ceux d'officiers que, sur ma demande, l'Empereur pourrait accorder. Ceci était dit afin de rassurer, sur le but de ces informations, les pauvres et les obscurs, et pour ne pas laisser se gonfler d'un vain espoir les riches et les illustres.
Ce jour-là, dans ce contingent de la Vendée, ceux de cette dernière catégorie ne manquèrent point. Il leur suffisait déjà bien assez, pour être fiers, d'être Vendéens. Mais j'eus de plus à enregistrer des fortunes de dix, de quinze, de vingt-cinq mille francs de rentes, et des noms tels que ceux de la Roche-Saint-André, Marigny, Sapi-
naud, d'Elbée, Charette ! D'autre part, il me fallut inscrire aussi celui de Lebas, jeune homme instruit et de mérite, mais le propre fils du conventionnel et ami de Eobespierre! On peut juger de la diversité de mes impressions, que toutefois je contins ; j'achevai vite. Après quoi, j'allai me renfermer chez moi. pour réfléchir plus librement, et me préparer à lutter contre les difficultés nouvelles.
En effet, comment supposer que cette jeune élite, sî riche, d'un air si fier et si résolu, et qui paraissait d'assez mauvaise humeur, se soumettrait à tout ce qui l'attendait : que, par exemple, de tels volontaires se laisseraient renfermer seize par chambrée ; qu'ils consentiraient à coucher deux à deux dans de mauvais lits de caserne ; que, oubliant le service empressé des serviteurs dont chacun d'eux jusque-là avait été entouré, ils se serviraient euxmêmes ; qu'ils nettoieraient, de leurs propres mains, leurs vêtements, leur chaussure, leur quartier ; qu'ils panseraient leurs chevaux ; que, chaque jour, ils en balayeraient le fumier hors des écuries ; et tout cela, avec une résignation toujours égale ? Telles étaient pourtant les exigences de service que, avec les Tourangeaux, j'avais déjà mises en vigueur.
Je l'avoue, je me crus au moment d'une révolte. Je me sentais dans une de ces situations critiques oii tout dépend d'un premier moment et de la décision que l'on va prendre. Dans mon anxiété, quelque rapidement que je parcourusse mon appartement, mon imagination allait bien plus vite encore. Qu'avais-je fait jusque-là, et
qu'eussé-je dû peut-être faire ? N'avais-je pas établi inconsidérément un ordre trop rigide, un service trop strict, quelque chose de trop entier pour la circonstance? N'eûtil pas fallu débuter par des commencements plus doux, par moins de rigueur dans la discipline ? Mais de quel droit aurais-je dévié de la règle, et comment ensuite y revenir ?
D'autre part, pourtant, comment assimiler à de simples soldats ces volontaires si riches, et sans doute remplis de prétentions ? Et quels volontaires encore ! Pouvais-je ignorer par quels différents genres de contrainte on leur avait inculqué cette vocation ? C'était, pour un bon nombre d'entre eux, après qu'ils avaient payé plus d'un remplaçant, qu'on les avait entraînés à dépenser, sous ce nom de volontaires, encore plus de deux mille francs pour s'équiper, se monter, et cela pour se voir assujettir à ces devoirs de chambrée et d'écurie, pour eux si étranges.
Et, pour tant de sacrifices, quelle compensation ? La séduction d'un uniforme de hussards ? Mais quelle puérilité, vieillie par vingt ans de guerre ! L'assimilation pour la solde à la vieille Garde ? Mais qu'importait une solde élevée à de jeunes hommes présumés riches ! Quant à l'attrait d'une camaraderie de guerre entre jeunes gens tous faits pour se convenir, c'était une déception, l'émulation des préfets à accomplir, à dépasser même leur contingent, ayant conduit à des achats d'hommes, d'où résultait un mélange incohérent. Quel motif donc invoquerai-je ? Le patriotisme? Mais il n'était alors question que de recon-
quérir de lointaines conquêtes, et non de défendre nos frontières ! Serait-ce la promesse du grade d'officier après un an de guerre ? Mais quoi ! dix mille officiers à la fois, quelle invraisemblance ! Non, et cette prise sur eux allait sans doute m'échapper encore.
Alors, dans la perplexité qu'augmentaient ces considérations, je me demandais pourquoi, avec une solde aussi élevée, le Gouvernement n'avait pas attaché un homme de peine à chaque couple de ces jeunes maîtres. Ce servant n'eût-il pas pu, en même temps, être militairement utile sans rien coûter au Gouvernement, chaque couple de Gardes pouvant facilement le solder sur une paye de vingt-cinq sols par jour. Dès lors, n'étant assujettis qu'aux dangers et aux nobles fatigues des armes, ces volontaires, destinés à être officiers, eussent pu se croire dans la plus honorable et la plus rapide et instructive des écoles.
Il faut que le temps soit de toutes choses la plus élastique, car à toutes ces voies en sens si divers et à bien d'autres que parcourut mon imagination, vingt minutes à peine suffirent. Mais alors cette même anxiété, qui m'avait fait si brusquement rentrer chez moi, m'en rechassa sans parti pris, pour en finir n'importe comment ; l'incertitude, pour les esprits ardents, étant de toutes les situations la moins supportable.
Cette préoccupation me ramena donc promptementvers l'église, déchue à l'état d'écurie, où je devais retrouver ces Gardes. Chemin faisant, un rapport m'apprit que ces messieurs, dans leur route, avaient tenu des
propos séditieux ; qu'ils avaient même porté la santé de Louis XVIII ! Je n'en marchai que plus vite, et d'autant plus inquiet de l'état d'insubordination, d'exaspération même, où sans doute j'allais surprendre ces Vendéens dans leur église profanée.
Le premier que j'aperçus en y entrant était M. Du Landreau, un homme de vingt-cinq ans, de cinq pieds sept pouces ; le plus remarquable d'entre eux par sa vigueur, celui dont le regard m'avait paru le plus fier, le plus ardent, que le détachement avait reconnu pour chef, et que je savais riche d'environ vingt mille francs de rentes. Je m'étais attendu à le surprendre pérorant avec indignation ; point du tout, il sifflait gaiement. Je m'étais figuré son bras nerveux, gesticulant et menaçant ; tout au contraire, armé seulement de son étrille, il l'appuyait sur le dos et sur les flancs de sa monture avec une telle agilité, qu'on eût cru qu'il n'avait fait autre chose de sa vie entière ! Ce bienheureux exemple était suivi par tous les autres ; ils redoublèrent même en apercevant leur général, s'engageant ainsi, dans ce qu'ils auraient pu ne faire qu'à contre-cœur, par l'amour-propre de montrer qu'ils le savaient bien faire,
A cette vue, je ne sais ce qui l'emporta en moi , de la satisfaction ou de l'étonnement, mais ce qu'au fait j'éprouvai déplus distinct, ce fut un soulagement dont j'eus quelque peine à retenir l'épanchement.
Tandis que je réduisais Tapparence de cette émotion à quelques éloges, et qu'on me répondait assez fièrement ; « Que le Vendéen aimait son cheval et le soignait comme
(( un compagnon de plaisirs eb de dangers, » je cherchais à m'expHqiler cette soumission inattendue : il me vint à l'esprit que la cause en pouvait être cette dénonciation dont mon inquiétude venait de s'augmenter. Je compris qu'on avait jeté en chemin son premier feu, qu'on en craignait les conséquences ; et, poussant dans cette voie, j'invitai, d'un air plus grave que gracieux, M. Du Landreau à venir dîner chez moi, où j'avais à l'entretenir. Il vint ; et tout aussitôt, le chambrant à part, je lui parlai la langue de son pays, celle du cœur, et l'engageai à en faire autant. Du Landreau s'y prêta sans peine, étant au dedans comme au dehors, son extérieur haut, franc et prononcé, se trouvant être la forme visible de son caractère. Mais tout cela était royaliste, et il en convint.
Je lui répondis : que, impériale ou royale, c'était toujours la même Patrie, et qu'il s'agissait de la défendpe; qu'à la vérité les opinions étaient libres, mais non les actions ; que son uniforme, que sa cocarde étaient des engagements sacrés avec l'armée; que, en les prenant, il s'était rallié à notre drapeau, et que l'honneur voulait qu'il y fût fidèle ; quant à son intérêt, ne valait -il pas mieux, les premiers pas étant faits, achever de bonne grâce, afin de tirer de sa position le meilleur parti possible? Qu'au reste il était dénoncé, et que sans doute Tordre de l'envoyer à Paris allait arriver ; mais que sa parole me suffirait pour que, à tout risque, je prisse sur moi de désobéir ; que je le garderais donc près de moi ; qu'enfin je répondrais de lui corps pour corps, s'il me promettait, en retour, de me répondre de son détache-
ment, dont alors il serait sur-le-champ nommé sous-officier et bientôt officier sans doute.
Cette péroraison l'émut, ses yeux brillèrent ; le voyant ébranlé, je lui tendis une main amie, en ajoutant : « Est-ce convenu ?» Ce geste acheva de le gagner ; il y répondit, promit tout, et tint parole. Seulement, à dîner, lorsque, en le regardant fixement, je portai la santé de l'Empereur, et qu'il ne put s'empêcher de me faire raison, ce fut avec une telle crispation de muscles, que son verre en retomba brisé sur la table !
Tout dépendait du premier jour et de la première nuit : ils se passèrent bien, grâce à M. Du Landreau, et malgré l'erreur suivante qu'un hasard m'avait fait commettre. En distribuant ces Vendéens par chambrées, j'avais cru devoir donner pour camarade de lit, à l'un de ces messieurs, son homonyme, imaginant que celui-ci était frère ou cousin de l'autre. « C'est tout le contraire, « mon général, s'écria le lendemain Du Landreau ; ils « n'ont rien de commun que leur nom, et la haine qu'ils « ont l'un pour l'autre. L'un est un émigré, l'autre Tac- « quéreur de son patrimoine ; voilà les deux amis que « vous avez fait coucher ensemble!'» Et il ajouta que ce rapprochement n'avait pas réussi, qu'ils avaient fait si mauvais ménage, que le bruit l'avait attiré, mais qu'il avait tout apaisé en les séparant.
Au reste, comme, lorsqu'il s'agira de fautes, je ne m'épargnerai pas, je puis dire ici que, dans l'organisation et dans l'instruction de ce corps, je fis tout mon devoir. Je ne me contentai pas de mettre ensemble des escadrons,
pour m'en débarrasser en les faisant partir le plus tôt possible ; je fis le contraire. Me trouvant seul devant un grand nombre de recrues, après avoir appelé deux officiers retirés qu'on m'accorda, j'arrachai quatre sous-officiers instructeurs aux divisions militaires les plus voisines. Cela se fit d'abord sans l'aveu du ministre de la guerre, et même malgré ses ordres ; car alors, pour bien faire, il fallait souvent désobéir, l'Empereur, dans ses instructions, n'ayant songé surtout qu'à leur esprit, quand son ministre en suivait trop exclusivement la lettre.
J'ajoutai à ces trop faibles secours toute l'activité nécessaire. Evidemment un esprit d'insubordination, de révolte même, soufflait de l'Ouest ; je sentis que, pour le combattre, pour inspirer, pour soutenir, pour échauffer l'ardeur, il fallait une présence assidue, accompagnée de manières et de paroles encourageantes, et faire naître le zèle par l'exemple. J'assistai donc à tous les devoirs ; je surveillai le service intérieur, et tous les détails d'ordre, de nourriture, de police et de propreté, tant de la caserne que de l'hôpital régimentaire. J'obtins de la division des lits meilleurs ; de l'octroi, l'entrée franche du vin des Gardes ; j'assignai une cuisinière par chambrée ; je voulus (j[ue chacun eût son couvert, et, m' autorisant par l'exemple de la vieille Garde, je supprimai la gamelle. Quant au reste, je fus présent à la plupart des distributions ; je ne manquai aucune des leçons, et je mis moi-même la main à l'œuvre. On m'entendit fréquemment faire les appels ; pendant cinq mois, on me vit non seulement commander toutes les manœuvres, mais assister aux pansages, et ap-
prendre, de mes propres mains, aux nouveaux venus, à se servir de leurs ustensiles. Souvent aussi, pendant les leçons, et surtout avec les Bretons et les Vendéens, je pris l'arme aux mains des moins exercés, et leur en montrai le maniement; flattant ainsi l'amour-propre de ces jeunes gens, de l'idée d'avoir pour instructeur particulier un officier général.
Cela fait, et bien d'autres soins remplis au dehors, je rentrais chez moi pour ouvrir une foule de lettres, nonseulement de plusieurs ministres, mais encore des autorités civiles et militaires, et des familles des Gardes de trente-six départements, et pour y répondre. Ainsi, toujours au milieu de ces jeunes gens, ou m'occupant de leurs intérêts, et leur tenant porte, table et cœur ouverts, je soutenais leur courage. Il y en eut toutefois que, tout au contraire, après les avoir examinés et confessés à part et à fond, je renvoyai secrètement dans leurs familles. Victimes du zèle exagéré de quelques administrateurs, ceuxlà avaient été arrachés : les uns, des bras d'une femme longtemps désirée, le lendemain même de leur mariage ; les autres, du chevet du Ht d'un fils malade, d'une femme en couches, ou d'une mère ou d'un père agonisant. Il y en avait d'une si faible complexion, qu'ils semblaient mourants. Dans ces temps avides de soldats, il fallait oser beaucoup pour prendre sur soi d'en rendre à leurs foyers, comme je le fis, un assez bon nombre. Plusieurs même me furent renvoyés obstinément à divers reprises ; et ce fut principalement par un administrateur jadis patriote forcené, devenu impérialiste comme il avait été républi-
cain, c'est-à-dire flatteur décidé, et à tout prix, du Souverain quel qu'il pût être.
D'autres Gardes encore se trouvèrent si impropres au métier de soldat par leurs mœurs, leurs goûts et leurs habitudes, que je ne pus me décider à faire à leur nature une trop grande violence. De ceux-là il y en eut peu. Je me souviens surtout d'un Médicis, venu avec le contingent de Florence; espèce d'otage que je rassurai, et laissai à Tours, comme malade à la chambre, l'affranchissant de toute exigence militaire ; mais, en retour, j'obtins de lui et de quelques autres ses pareils leurs armes et leurs chevaux, que je donnai à de meilleurs soldats. Ils me promirent de rester au dépôt du corps, soumis au Gouvernement, quelles que fussent leurs opinions et les circonstances. La plupart me tinrent parole.
Voilà comment, avec deux officiers seulement et quatre sous-officiers anciens, mon premier noyau ayant été formé et le mouvement bien donné, j'obtins successivement de ces deux mille sept cents cavaliers volontaires dispersés sur deux lieues de terrain, les uns casernes, les autres dans toutes les maisons d'une grande ville, dans deux villages, et dans l'abbaye de Marmoutiers, une discipline aussi exacte que j'eusse pu l'exiger d'un ancien corps. Le zèle et le bon ordre furent tels, que, en cinq mois, aucun acte d'insubordination ne fut commis, que je ne perdis pas un cheval, et n'eus que deux déserteurs, dont l'un se noya et l'autre revint. Il en fut de même pour l'instruction, non de détail, cela était impossible, mais d'ensemble ; car maintes fois, pendant ces cinq mois,
nos escadrons étonnèrent, par la précision et la rapidité de lenrs manœuvres, les vieux régiments qui passèrent à Tours, rappelés d'Espagne en Allemagne.
Quant à Torganisation, toujours au milieu des Gardes et dans leur cœur pour ainsi dire, je les connus bien. Cela me rendit la main heureuse pour le choix des sous- officiers, puis des officiers que, parmi ceux-ci, je proposai à l'Empereur. La plupart, depuis, se sont distingués, plusieurs même occupent aujourd'hui dans l'armée des grades élevés, et tous honorent la mémoire du corps où ils ont fait leurs premières aimes.
J'avais donc réussi ; mais bien moins par tant de soins, qu'à l'aide de l'irrésistible ascendant de l'Empereur redevenu victorieux, et que rendait présent partout sa renommée. Toutefois, dans cette soumission, dans ce zèle même, obtenu de cette jeunesse d'élite de l'Ouest et du Sud de la France, j'avais ma part, celle que donnent la confiance et l'affection que, ces Gardes et moi, nous nous étions inspirées réciproquement. Entre autres preuves en voici une, faible il est vrai, mais dont l'à-propos pour ce qui va suivre me revient à la mémoire.
Le troisième corps de Gardes d'Honneur devait être composé, sans le grand et le petit état-major, de dix escadrons, chacun de deux cent cinquante chevaux. Ces escadrons devaient partir successivement. Or, pour organiser l'escadron partant, pour l'instruire mieux et plus vite, je m'étais décidé à l'isoler des autres et de toutes distractions. En conséquence, je l'avais placé à une demilieue de Tours, dans l'abbaye de Marmoutiers. Le jour
du départ venu, les convenances voulaient que le signal de la première marche de chacune de ces colonnes pour rejoindre l'armée fut donné par moi au cri de Vive V Empereur! Mais, dès le départ du second de ces escadrons, où le nombre des Gardes venus de TOuest commençait à dominer, je m'aperçus qu'on ne répondait à mon cri que par celui de Vive le Général! auquel s'ajouta même celui de Général des Vendéens! acclamation pour moi fort touchante, mais inconvenante, et à laquelle, pour faire substituer celle que je désirais^ il me fallut une vive insistance et même un commandement.
Quant à l'esprit qu'indiquait cette répugnance pour le cri de Vive V Empereur, quelque attention qu'il méritât, n'y pouvant rien, je me confiai dans la mobilité d'opinions naturelle à l'âge de ces jeunes royalistes. Ils étaient partis ; ils allaient respirer, chemin faisant, l'air tout impérial des provinces de l'Est, et bientôt celui d'une armée où la communauté de privations, de fatigues et de dangers les gagnerait à la fraternité des armes, où leurs cœurs et leurs esprits seraient frappés de sensations et d'idées nouvelles, et s'empreindraient de vifs, de glorieux souvenirs chèrement acquis : souvenirs et sentiments qui se substitueraient, sans doute, à ceux tout différents qu'ils avaient jusque-là reçus de leurs familles.
Ces conjectures étaient fondées ; mais ce vraisemblable qui fut vrai pour la plupart ne le fut pas pour tous ; et cependant, me sentant aimé et tout m'ayant réussi jusque-là, je m'endormis sur ces généralités sans songer aux exceptions. C'est le danger des heureux commencements.
M. Louis de La Eochejaquelein ne tarda pas à m'en faire repentir.
C'était un homme d'environ trente ans, époux de la veuve de l'illustre Lescure, de cette femme que ses vertus et ses Mémoires ont rendue célèbre. Il était par elle père d'une nombreuse famille. Dans la position la plus obscure l'extérieur de M. de La Rochejaquelein l'eût fait remarquer. Royaliste comme son nom, et à cause de son nom, par tradition, par alliance, par penchant, enfin par émulation de gloire, il conspirait !
Son plan était simple : préparer la Vendée à une révolte ; choisir sur la côte un point de communication avec l'Angleterre ; et, comme dans l'Empire tout tenait à l'Empereur, gagner une soixantaine des Gardes du troisième corps ; en laisser partir pour l'armée le plus grand nombre ; se défaire, par Tun d'eux, de Napoléon ; et, sur cette grande nouvelle, pendant que les autres complices insurgeraient à Tours le reste du corps, soulever la Vendée, piller les caisses, faire enlever Ferdinand VII de Valençay, le rendre à l'Espagne ; livrer en même temps, dans l'Ouest, un point de la côte aux Anglais pour en recevoir des secours ; et, enfin, forcer Paris à rappeler les Bourbons, en le mettant entre deux feux, celui d'une guerre civile et celui d'une invasion étrangère.
Rien n'eût été plus commode pour arriver à cette fin que de me gagner ; La Rochejaquelein vint à Tours pour tenter cette aventure : il se présenta chez moi sous prétexte d'avoir à me recommander un Garde, mais il se re tira bientôt sans oser aborder le véritable motif de sa
visite ; motif que, un an plus tard, et après le retour de Louis XVIII, j'appris de lui-même, lorsque, me rencontrant et me rappelant cette circonstance, il me demanda si je n'avais alors rien remarqué en lui qui m'eût frappé. Sur ma réponse négative, La Eochejaquelein, qui, tel que la plupart des héritiers d'une gloire d'autant plus pure et entière qu'elle fut acquise sans préméditation, voulait à tout prix la continuer en servant la même cause, mit de l'amour-propre à m'apprendre quel avait été le but de sa démarche. J'ajouterai à ce propos, que, lui ayant répliqué sèchement qu'il avait bien fait de s'arrêter en si mauvais chemin, et qu'un pas de plus aurait pu lui coûter cher, il s'irrita, et que, à son tour, il allait répliquer hostilement, quand, son esprit chevaleresque l'inspirant mieux, il me tendit la main, et me dit : « Qu'il n'en était que ce plus aise que le sort nous eût réunis, bon gré, mal gré, (( dans une cause devenue celle de la France ! »
Au fait, j'en dois convenir, La Eochejaquelein ne devait point être fâché de m'avoir, en 1813, rencontré sur son chemin, car je ne le gênai guère dans l'exécution de son entreprise ; peut-être même , et sans m'en douter, l'y aidai-je un peu : premièrement, en m'aliénant, par un emportement dont l'excès fut inexcusable, la classe commerçante de Tours ; puis en me livrant trop à ma coniiance dans le dévouement des Gardes, et à ma répugnance à employer des moyens de police dont les circonstances indiquaient pourtant la nécessité. De ces deux fautes, voici d'abord la première, et comment je fus entraîné à la commettre :
Il était arrivé à Tours, dans un détachement breton, un jeune homme d'une figure agréable, quoique déjà fatiguée. Sa taille était haute et vigoureuse. Tout en lui annonçait une force remarquable, mais toute d'expansion et surabondante. Elle se prodiguait sans réflexion et à tout propos. La chaleur du sang enivrait l'esprit ; nature ingouvernable à lui-même comme aux autres, n'agissant que par bonds inattendus, poussant tout à l'excès, et le bien même jusqu'au mal. Cette mauvaise tête avait un bon cœur, elle ne me déplaisait pas; je me plaisais, au contraire, à la protéger contre elle-même ; et le jeune Des Nestumières n'imaginait rien d'assez bizarre pour me témoigner sa reconnaissance. Je ne me doutais pas alors , plus que lui, que sa folle destinée, qui m'était à la fois si subordonnée et si étrangère, allait avoir assez d'influence sur la mienne pour risquer de la gâter, et même pour la mettre, comme on le verra plus tard, dans un assez grand péril.
En effet, dans les deux circonstances suivantes, ce jeune homme devait jouer les principaux rôles. Un misérable maquignonnage de cheval, oii Des Nestumières avait été trompé par un négociant de Tours, fut le fond de la première. Les fonds sont généralement peu de chose, c'est le plus souvent la broderie qui en fait toute l'importance.
Ce cheval, choisi avec trop d'empressement, ayant été livré et payé, l'enchantement cessa. Des Nestumières fut comme bien d'autres : dans l'objet de son désir il n'avait envisagé que les qualités ; la possession ne lui en laissa plus voir que les défauts ; et, réellement, ils étaient tels, que
le cheval n'était point recevable au régiment. DesNestumières, ainsi démonté et désespéré, vint me conter sa mésaventure.
Son embarras me toucha. J'invitai le négociant à venir me voir; il vint, mais tout hérissé ; il m'aborda même, dans mon salon, sans se découvrir, et répondit si grossièrement à mes offres de conciliation, qu'un des colonels du corps, présenta cet entretien, s'en indignant, l'avertit que, quel que fût son droit, il en poussait la défense jusqu'à l'insulte. En même temps. Des Xestumières , fidèle à sa nature, s'était approché de moi, implorant à voix basse l'autorisation de jeter par la fenêtre cet insolent ! Je l'arrêtai ; mais j'étais moi-même d'autant plus exaspéré, que jusque-là j'avais montré une modération vraiment exemplaire. Je me sentais outragé, cette affaire était ainsi devenue la mienne. Toutefois, immobile et muet encore, ma patience apparente encourageant ce personnage, il redoubla si bien ses impertinences que, ne pouvant plus me contenir, j'éclatai soudainement. M'élancer sur lui, le saisir au collet, le pousser, l'acculer dans un angle de mon salon ; appeler mon planton et lui ordonner de le maintenir à cette place, jusqu'à ce qu'il eût envoyé chercher chez lui et rendu à Des Nestumières le prix du cheval, telle fut la malheureuse inspiration dont la colère m'enivra, et à laquelle céda cet homme, devenu blême de surprise d'une transition aussi subite et aussi inattendue.
Un quart d'heure après , chacun était rentré en soi et chez soi, mais avec des sentiments bien différents : Des
48 ^lÉMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.
Nesfcumières, qui ne pouvait répondre de lui pour cinq minutes, me jurant une reconnaissance étemelle ; le négociant, en reprenant, à mesure qu'il s'éloignait, le courage, et surtout la voix dont il se servit pour communiquer à tous les siens une indignation fort naturelle. Il la répandit dans Tours d'autant mieux qu'il tut ses torts, lesquels, au reste, ne suffisaient nullement pour excuser l'énonnité de l'acte arbitraire que l'emportement m'avait fait commettre.
Pour moi, j'avais déjà repris tranquillement le cours de mes occupations, m'imaginant n'avoir rendu qu'insulte pour insulte ; persuadé que mon honneur n'avait pu être satisfait que par la soumission absolue de cet homme, et qu'enfin ma modération des premiers moments, que je trouvais admirable, m'avait autorisé à passer ensuite toutes les bornes. Quant à la liberté individuelle violée, au guetapens, aux lois méconnues, je n'y songeai pas. Le point d'honneur m'offusquait ; nos mœurs trop exclusivement militaires m'avaient entraîné ! Il me fallut plusieurs jours pour comprendre tout ce qu'il y avait eu de Turc dans mon procédé; encore y attachai- je peu d'importance, et je ne m'embarrassai nullement de la façon dont le préfet arrangerait cette détestable affaire.
Un mois après, elle était même tellement sortie de ma mémoire que, en rendant une visite, oubliée depuis longtemps, à la famille de ma victime, je ne pus concevoir pourquoi je n'y rencontrais que des airs raides, des figures froides, et des manières singulièrement désobligeantes. Je dois ajouter que depuis, grâce à plus d'expérience, je me
serais trouvé sans excuse, si je n'eusse remarqué que quatorze années de guerres heureuses en pays ennemi, jointes aux excitations d'une susceptibilité trop chatouilleuse, sont, de toutes les écoles préparatoires, la plus mauvaise pour nous former à des mœurs libérales et constitutionnelles.
Cette première faute avait été subite et tout imprévue ; mais la seconde fut commise avec réflexion et préméditation. Elle arriva plus lentement à maturité, et servit bien plus directement M. de La Rochejaquelein et son royalisme.
Les avis sur ma confiance trop exclusive en mon ascendant sur les Gardes ne me manquèrent pourtant pas ; ils eussent dû m'éclairer ; mais, pour les yeux de l'esprit comme pour ceux du corps, quand ils sont f i-appés d'aveuglement, qu'importe le nombre des lumières ?
Il y avait à cette époque, dans les départements de l'Ouest, un officier général chargé de leur surveillance ; il sortait de la gendarmerie d'élite. C'était un homme expérimenté ; il s'était jadis pris d'amitié pour moi lorsque nous servions ensemble dans la Garde. Il vint me voir à Tours, et chercha à m'inspirer une défiance salutaire. Il est vrai que, peu confiant lai-même de sa nature et de son métier, il ne s'ouvrit à moi qu'à demi. Pourtant il m'en dit assez pour me faire comprendre que l'Ouest commençait à s'agiter sourdement ; que quelques ramifications souterraines de ce volcan mal éteint pourraient bien s'étendre jusqu'à Tours. Comment un si grand nombre de volontaires ou d'involontaires, ajouta-t-il, n'y auraient-
ils pas apporté des germes de cette Chouannerie toujours prête à reparaître avec nos malheurs ? Déjà, comme Toiseau de sinistre augure d'où venait son nom, elle semblait les annoncer ! La conclusion fut de me proposer d'admettre comme Gardes d'Honneur deux de ses gendarmes dans le troisième corps ; leur mission serait d'en observer l'esprit et de m'en rendre compte.
L'avis méritait réflexion ; je n'y vis qu'une préoccupation de gendarme. Quant à la proposition, soit dégoût pour ces détails de police, soit révolte contre cette espèce de trahison envers tant déjeunes gens dont je m'étais acquis la confiance ; soit, aussi, crainte d'une maladresse de ces agents, qui se laisseraient deviner, et de voir la défiance et la haine remplacer, pour moi, l'affectueux abandon et le dévouement des Gardes, je m'y refusai. S'il ne me vint pas à l'esprit l'appréhension d'un attentat en envoyant ces gardes à l'Empereur, c'est que j'étais persuadé que ces dix mille recrues n'étaient pas destinées à lui servir d'escorte, ce qui était vrai. Mais je ne songeai point assez combien ce titre de Gardes, offert à l'Ouest de la France, pourrait tenter les vieilles passions de quelques anciens conspirateurs du temps du Consulat, et leur donner un criminel espoir, toujours dangereux, quelque difficulté qu'il y eût à le réaliser.
Je me contentai donc de diriger sur les sentiments politiques des Gardes la surveillance de mes adjudants. Leurs rapports furent insignifiants. Dès lors, reprenant toute ma confiance, je ne supposai plus d'autres torts à ces jeunes volontaires que quelques propos inconsidé-
rés fort excusables; dispositions que semblaient dévoir modifier assez leur départ et la présence de l'ennemi, sans que la police eût besoin de s'en mêler.
Mais tandis que je me renfermais ainsi, trop exclusivement, dans les détails infinis d'organisation et d'instruction de ce corps nombreux, La Roche jaquelein profitait, tout à son aise, de l'excès de ma confiance. Tout le servait : au dehors, nos revers qui recommençaient; à Tours, le mécontentement inspiré par l'acte arbitraire que j'avais commis, et,. dans quelques Gardes surtout, la fermentation de leurs volontés contraintes. Il n'en restait plus que huit cents, mais c'étaient les derniers venus, des Bretons, des Vendéens, ceux, sans doute, qu'on avait eu le plus de peine à arracher à leurs foyers domestiques ; et quels foyers ? ceux des martyrs d'un royalisme presque éteint, il est vrai, par les premiers soins de l'Empereur, mais que, depuis trois ans, commençaient à ranimer ce grand gémissement sorti du désastre récent de 1812, et les vents contraires qui soufflaient de l'Espagne et surtout de Rome.
La Rochejaquelein attisait ces feux. Je l'ai entendu, depuis, se vanter d'avoir alors préparé la Vendée à un incendie général ; mais il se flattait. Deux ans plus tard, dans de plus favorables circonstances, quand il provoqua la molle et partielle insurrection de 1815, il paya de sa vie cette erreur ; en 1813 il n'eût pas mieux réussi.
C'était lorsque, à l'appel de Napoléon, cette jeunesse d'élite avait répondu, que La Rochejaquelein était venu au milieu d'elle réveiller ces souvenirs. Quelle cause,
quel Chef allaient-ils servir ? Se peut-il que, sur cette terre toute trempée du sang de leurs aïeux, et retentissante d'une si pure renommée., s'ils se lèvent, s'ils s'arment enfin, ce soit à l'éternel cri de guerre de Bonaparte ! Et pourquoi encore ? Pour aller chercher et servir une gloire lointaine, étrangère, ennemie même ! Et quelle terre était plus héroïque que la leur ? Qu'y auraitil de plus glorieux que de la reconquérir soi-même à leur Eoi, et sur l'usurpation, de continuer, de renouveler leur renommée patrimoniale, et, là même où leurs pères avaient succombé, de triompher en les vengeant !
Telles étaient les dispositions plus ou moins vives où le décret de création des Gardes d'Honneur avait surpris cette jeunesse si fière et si vigoureuse, et tels les moyens dont La Eochejaquelein s'était servi pour en profiter. Mais lui et le faible nombre qu'il entraîna s'étaient livrés à un dangereux et double égarement : l'un naturel, en ce que, aveuglés par des passions presque légitimes, ils les supposaient partagées par une population déjà épuisée, rebutée, et modifiée ; l'autre moins excusable, parce que, entraînés par une ambition personnelle, ils oubliaient qu'il n'y a point de grands hommes sans grandes circonstances ; que ce sont elles seules qui inspirent et développent inopinément les héros î qu'on ne fait point exprès de le devenir; que, loin d'en créer l'occasion, ils naissent d'elle et l'épuisent, d'où vient qu'ils sont ordinairement sans postérité.
Bien plus, dans leur passion d'une renommée que jamais on ne laisse après soi si grande que lorsqu'on n'a
CONSPIKATION. 53
point songé à l'acquérir, ils crurent pouvoir l'atteindre par le plus coupable des moyens. Telle est la marche du temps. On n'en était plus à ces grandes actions, mais à leurs récits ; ce n'était plus la vertu qui inspirait, mais la passion de la gloire. Ils ne voyaient rien que cette gloire, là où la génération précédente n'avait eu en vue que piété, fidélité, devoir! C'était bien au nom des mêmes vertus qu'ils voulaient aller à la même célébrité, mais l'attribut était devenu le dieu; l'amour-propre avait remplacé l'amour vrai ; enfin, comme il arrive toujours, après les grandes vies, les grands siècles, les temps modèles, l'imitation, remplaçant l'inspiration, rapetissait et gâtait tout !
Ils imitèrent mal, comme ordinairement on imite la vertu. Se mirant dans ces souvenirs dont ils voulaient faire leur avenir, emportés, égarés par leur ardeur, rien ne les arrêta, pas même an assassinat, celui de l'Empereur ! Car tel était, comme on l'a vu, le signal imaginé pour rentrer dans cette noble et vertueuse carrière des Bonchamps et des Lescure. Singulière inconséquence des hommes ! Le nom de Gardes de l'Empereur qu'enfin ils avaient accepté, l'odieux d'une trahison, ne fut pas un obstacle. D'autres idées s'interposèrent : des instructions adressées par le Prétendant et arrivées dès le mois de mars, l'honneur de se voir enfin comptés pour quelque chose, la vanité d'être d'une conjuration, l'ambition de couronner l'œuvre de leurs pères, la haine de parti, tout les aveugla ! Et puis la victime était absente ; sa présence eût sans doute fait chanceler bien des résolutions.
Mais c'est trop généraliser cette grave accusation. Si La Rochejaquelein trouva facilement, sur trois mille Gardes, soixante conjurés pour une conspiration royaliste, soyons certains que la plupart de ceux-là même ignorèrent l'attentat dont ils devaient être les complices. Quant à ce projet, à moins de révoquer en doute la sincérité du volontaire aveu de leur chef, aveu que j'ai entendu de sa propre bouche, il ne fut que trop véritablement conçu, mais il est vraisemblable qu'il ne dut être confié qu'à celui des Gardes capable de porter le coup.
Ce crime en projet en amena un autre en réalité, dont je faillis être victime. Et ce qui étonnera, c'est que, un an après, chez le maréchal Mortier, dans une partie de chasse, et devant mon père et moi, La Rochejaquelein, provoqué par le Maréchal Ney, se vanta de la conception du premier de ces attentats, quoiqu'il n'eût plus d'objet, tout en désavouant le second, celui dont j'avais été le but, mais seulement comme ayant été superflu et intempestif. Dans ma surprise, car j'ignorais encore moi-même cette préméditation du meurtre de l'Empereur, me levant de table, je m'écriai : qu'un aussi singulier aveu dans sa bouche, après la Restauration dont jouissaient les Royalistes, était au moins imprudent, par l'exemple dangereux qu'il pouvait donner aux ennemis du Roi régnant. A quoi La Rochejaquelein répliqua : qu'il en convenait et ne s'en disculpait pas, mais que telles étaient les extrémités auxquelles l'esprit de parti pouvait entraîner.
Au reste, il ne se passa pas six mois sans que La
Rocliejaqueleiii eût prouvé, par une belle mort, qu'un grand caractère, intrépide et dévoué, avait pu errer par excès d'ardeur, de malaise, ou d'amour de renommée, mais que, s'il fût né quelques années plus tôt, la généreuse Vendée, celle de 1793, aurait compté en lui un héros de plus !
Octobre venait de commencer; deux mille Gardes étaient partis; trois escadrons, environ huit cents hommes et chevaux, restaient encore à Tours; ils étaient organisés, et je m'étonnais de ne point recevoir, pour eux et pour moi, Tordre de départ. Comme, à dater de cette époque, bien des instructions furent oubliées ou mal données, on a dit que, à Paris, déjà la fidélité du premier de nos chefs militaires hésitait ; mais rien ne le prouve. 11 vaut mieux croire que, par habitude d'obéir à un génie accoutumé à tout dicter, ensemble et détails, on attendait mal à propos des ordres du Quartier Impérial.
Ils ne vinrent pas ; la guerre alors s'interposait entre la France et Napoléon ; plusieurs de nos courriers venaient d'être pris, et, entre autres, celui qui portait à l'Empereur la nouvelle de l'échaufiPourée dont on va lire le récit.
La maison de M. Gouin, que j'occupais tout entière à Tours, en ayant été le théâtre, je suis obligé de la dé-
crire. Elle était située entre cour et jardin. La grande porte, surmontée d'un bâtiment, ouvrait au midi sur une petite rue aboutissant à la grande rue de Tours. Au fond de la cour s'élevait le corps de logis principal, dont la façade opposée se développait au nord, et sur un jardin. Ce jardin finissait au quai de la Loire, proche du pont. Le troisième côté de cette maison le liait au bâtiment de la porte cochère ; il avait vue au levant, sur la caserne, la cour et la prison de la gendarmerie, lesquelles séparaient ma maison de la grande rue de Tours. Cette aile formait le fond de la cour de cette caserne, dont la porte d'entrée ouvrait sur la grande rue. Le quatrième côté de ma maison est ici âfans importance.
J'habitais le premier étage, au fond de la cour. Un escalier de pierre, pratiqué dans une tourelle, conduisait dans une première pièce, puis, à droite, dans une très vaste chambre à coucher : c'était la mienne. Les fenêtres de celle-ci et celles d'un cabinet attenant, formant une aile saillante, donnaient sur le jardin. La croisée d'un deuxième cabinet, formé par l'alcôve, ouvrait sur la cour des gendarmes ; il en était de même de plusieurs autres croisées du premier et du rez-de-chaussée de l'aile en retour.
C'était là que, jusqu'à ce moment, toujours entouré d'obéissance et d'affection, j'achevais plein de confiance l'organisation de ce troisième corps, quand tout à coup deux dépêches, l'une du ministre de la guerre, l'autre du ministre de la police, vinrent troubler cette trompeuse sécurité. La première m'ordonnait de me conformer aux
ordres de la seconde. Celle-ci désignait cinq Gardes ; elle prescrivait leur arrestation, et leur envoi successif à Paris, en cinq jours, et à Tinsu les uns des autres et du corps entier. Quant au motif, on le taisait ; bien plus, on m'interdisait toute question à ces cinq Gardes I
Il était évident qu'il s'agissait d'un complot ; que ces arrestations, étant successives, ne pourraient rester secrètes au milieu de complices sans doute attentifs à la disparition de leurs camarades ; que l'enlèvement des premiers donnerait l'éveil à tout le reste ; qu'ainsi la lettre de cet ordre en détruisait l'esprit ; que je ne pouvais donc me conformer à l'une sans manquer à l'autre, et qu'il fallait ou attendre une nouvelle instruction, ou, pour mieux obéir à celle-ci, lui désobéir. Mais tout neuf en ces sortes d'affaires, j'y crus Savary passé mdtre. Je craignis de contrarier ses intentions, et de lui faire manquer un but dont j'ignorais l'importance. Dès lors, cette instruction, que j'aurais dû rectifier, fut comme un filet qui m'enveloppa, et ne me laissa qu'un mouvement tout machinal. Pourtant, les quatre premiers suspects partirent sans obstacle; mais il arriva que ces ordres d'arrestation semblèrent émaner de moi seul ; or, comme chaque Garde, poussé par une humeur quelconque, avait tenu des propos plus ou moins imprudents, beaucoup s'effrayèrent. Les coupables profitèrent de cette disposition d'esprit de leurs camarades : ils leur représentèrent leur général comme une espèce de berger devenu loup, et s'efforcèrent d'ébranler la confiance universelle. Cependant, comme cette confiance résistait chez la plupart, et
que les arrestations marchaient vite, les conjurés s'emportèrent.
La police me fit alors prévenir que ma vie était menacée, mais je n'en tins compte : je fis observer à Tofficier de gendarmes qui me donnait cet avis tout ce que les Gardes me devaient et me témoignaient de reconnaissance. Quel complot avaient-ils besoin de tramer contre un chef sans cesse occupé de leurs intérêts, mêlé à tous leurs travaux, et le plus souvent sans armes au milieu d'eux? En efiét, rien de pareil ne fut prémédité. Il n'était question, entre sept ou huit complices de La Eochejaquelein, seuls restés à Tours, que d'enlever aux gendarmes le dernier des cinq Gardes arrêtés. Il est vrai que de cette tentative l'attentat dont on me disait menacé allait naître fortuitement.
Le dernier prévenu était M. de La Coste, l'un des Gardes que j'avais le plus protégés. C'était un jeune homme d'environ vingt ans, d'un esprit doux, de mœurs faciles, d'une force et d'une taille au moins comparables à celles de Des Nestumières, et son ami, ce qui gâta tout.
J'entrevis, mais négligemment d'abord, qu'il fallait pour celui-là plus de précautions. C'était le 3 octobre, un dimanche, jour néfaste pour l'autorité qui craint les émeutes. Je me contentai de charger le C^®de Briançon-Belmont, l'un des colonels du corps, d'assister à l'appel du matin, et aussitôt après, quand les rangs seraient rompus, d'appeler La Coste, de le distraire de la foule, et de l'amener chez moi sous un prétexte quelconque. En même temps, je renvoyai mon planton, afin de rester sans témoins ; et,
faisant appeler un brigadier de gendarmerie, je lui ordonnai de se disposer à partir avec le prisonnier, tandis que je préparerais ma dépêche.
Le colonel obéit mal. Il commença par faire sortir La Coste tout seul des rangs, et, pendant Tappel, il le maintint près de lui, en vue et au grand étonnement de tous les Gardes. Puis il me l'amena ostensiblement. J'ignorais cette absurde maladresse ; je fus donc assez sui'pris de voir presqu'aussitôt arriver Des Nestumières chez moi avec un air un peu plus fou qu'à l'ordinaire. Il me débita quelques phrases incohérentes, en faisant des gestes qui n'avaient aucun rapport avec ses paroles. C'était une pantomime adressée à La Coste, qu'il apercevait derrière moi, pour l'engager à s'échapper à la faveur de cet entretien bizarre ; mais je coupai court en éconduisant cet étourdi, et en lui recommandant, à tout hasard, de la prudence : conseil qui pour Des Nestumières ne pouvait jamais manquer d'à-propos.
Cette visite me parut, pourtant, de mauvais augure. En même temps, j'appris l'imprudence du colonel, et qu'il se méditait quelque coup de tête pour arracher La Coste aux mains des gendarmes. Un tel avis et ce que je venais de voir me décidèrent. Je jugeai à propos de retenir chez moi le prisonnier, et plus prudent de remettre son départ après l'heure de la retraite. En attendant, je ne cachai pas à ce jeune homme l'ordre du ministre. La Coste me répondit en protestant de son innocence ; je l'interrompis, je l'avertis de ne point se donner cette peine, qu'il m'était interdit de le questionner, que je pré-
ferais tout ignorer et me renfermer dans une muette obéissance. J'ajoutai qu'elle me coûtait beaucoup, mais que je ne doutais pas, quels que fussent les motifs du Gouvernement, que sa détention ne fût courte et sans suites sérieuses, une grande culpabilité n'étant guère possible dans un si jeune âge, qui d'ailleurs réclamait toute espèce d'indulgence. Puis, l'ayant fait déjeuner avec moi et garder dans ma propre chambre à coucher par un officier de confiance, je montai à cheval pour aller examiner l'attitude des Gardes dans la ville, à leur caserne et dans leurs cantonnements.
D'abord, chacun ne me parut occupé que de ses affaires ou de ses plaisirs, ce qui était vrai pour la plupart. A l'abbaye de Marmoutiers il en était de même ; seulement, je remarquai fort bien que, dans quelques chambrées, on lisait la Vie de Charette. Je pris et remis ce livre sur le lit d'un Garde sans paraître y faire attention ; puis, je remontai à cheval assez pensif, et je revenais chez moi quand, sur le pont de la Loire, un vieux Vendéen, dont je n'avais pu m'expliquer l'enrôlement, passa près de moi sans me donner le salut militaire. Étonné, je m'arrêtai, et repris rudement ce Garde sur ce manque de subordination, en repoussant ses vaines excuses.
Je continuais en réfléchissant désagréablement à ce premier et audacieux symptôme de mécontentement, quand je crus apercevoir sur le quai, au bout du jardin de ma maison, quelques hommes en observation. Un instant après, un nouvel avis de mon aide de camp confirma mes appréhensions. Alors, forcé de prendre un parti, je fus
près de donner Tordre aux escadrons de monter à cheval et de faire en même temps partir La Coste. Je comptais dire ensuite aux Gardes quelques mots qui eussent tout calmé. Mais, toujours entravé par cette instruction qui me prescrivait le silence, je m'arrêtai à la pire des déterminations, parce qu'elle n'en est point une, celle d'attendre. J'espérais gagner deux heures encore, lasser la patience des mauvaises têtes qui, sans doute, méditaient d'enlever leur complice dès les premiers pas de son départ, et faire disparaître La Coste dans la nuit, qui s'approchait.
Néanmoins, pour obvier à tout, et ne pas avoir le plus grand tort pour un chef, celui de n'être pas le maître chez lui, je fis armer et venir chez moi un sous-officier et deux gendarmes ; j'ordonnai qu'on fermât ma porte cochère ; je postai l'un des gendarmes dans ma cour, l'autre au pied de l'escalier, avec la consigne d'interdire l'entrée à tout venant. Un brigadier bien armé, celui qui devait emmener La Coste à Paris, était déjà dans ma chambre. Quant au maréchal des logis, j'examinai l'amorce de son pistolet, puis je le plaçai lui-même dans ma première pièce, à la porte même de ma chambre, avec la consigne suivante : « Vous empêcherez d'entrer ! Si l'on insiste, « menacez ! Si l'on veut vous forcer, tirez sans hésic( ter ! y>
Il n'y avait rien d'exagéré dans ces précautions, car, en ce moment même, non loin de là, une inquiète irritation venait de rassembler chez un traiteur les six à sept complices de La Coste ; j'ai dit que les autres conjurés,
au nombre d'environ cinquante, étaient déjà à l'armée, ou en marche pour s'y rendre.
Parmi ce reste d'étourdis se trouvait un vieil habitué de conspirations, boute-feu, toujours le premier à ourdir et le dernier à agir; un de ces hommes qui ne se montrent que pour exciter, pour pousser les autres à se compromettre, et qui disparaissent au moment de l'exécution. C'était celui-là même que je venais de rencontrer sur le pont de Tours. Il s'occupait chez ce traiteur à monter la tête de Des Nestumières, ce qui était toujours fait d'avance, et celle de deux autres jeunes Gardes, qui, sans celui-ci, eussent été les plus écervelésdu troisième corps. Il y avait encore dans ce complot un certain Bargain, espèce de remplaçant, coureur de mauvais lieux, et pilier d'hospices. Je ne sais si ce misérable dîna avec ses complices, mais il était à leurs ordres et prêta un attentat quelconque, quand le vin, s'ajoutant aux excitations, monta, comme tant d'autres fumées, à la tête de Des Nestumières. Cette fois, ce fut avec tant de violence, que tout à coup il se leva en jurant, et en s'écriant : ce Que « c'était une honte de se cacher plus longtemps, d'agir « dans l'ombre ! Qu'il ne s'agissait plus d'un enlèvement « furtif, qu'il fallait un acte éclatant et qu'il s'en char- « geait ! Qu'on n'avait qu'à s'armer et à le suivre ! Que « lui-même allait forcer la porte du général, pénétrer « jusqu'à lui, et le tuer sur-le-champ s'il lui refusait La « Coste ! y>
Ici, le vieux suborneur, dépassé, voulut modérer cette fougue ; mais Des Nestumières saisit ses pistolets, les arma,
et des deux mains il les dirigea sur les convives : ce En (( voici un pour le général, leur cria-t-il, et un autre pour <ï le premier d'entre vous qui refusera de me suivre ! » A ces mots, les uns s'exaltant, les autres s'effrayant, tous se levèrent ; ils sortirent. Des Xestumières courant et ne s'apercevant pas que Tun des convives, à la fois G-arde et espion du Gouvernement, se cachait sous l'escalier, et que le vieux Vendéen, avec un autre conjuré, disparaissait par la première issue qu'il venait de rencontrer.
Quand Des Nestumières, compta ceux qui lui restaient, il ne vit à ses côtés que les deux écervelés de son espèce ; ceux-ci allèrent se placer à ma porte, lui courut à l'hôpital voisin chercher Bargain ; il lui paya son crime, lui donna l'un de ses pistolets et l'entraîna.
Cependant, soit effet des avis que j'avais reçus, soit pressentiment, je m'alarmais de plus en plus. Pressé de me débarrasser de mon prisonnier, j'envoyai reconnaître le chemin qu'il devait suivre; mais les deux complices de Des Nestumières surveillaient ma porte cochère : ils tombèrent sur mon aide de camp, le saisirent et, lui imposant silence avec la bouche de leurs pistolets, ils le poussèrent rapidement dans un réduit où ils le gardèrent.
De mon côté, ne voyant pas cet officier revenir, et mon inquiétude redoublant, je disais à La Coste que ses amis le perdraient, lorsqu'un bruit tumultueux me fit courir à mon sabre en m'élançant vers la porte de ma chambre. Dans l'instant même où j'y touchais, l'un des battants s'ouvrit avec violence, et Des Nestumières parut devant moi, pâle, l'air furieux, égaré, un sabre nu pen-
dant à son poignet par la dragonne, et à cette même main un pistolet qu'il me porta brusquement au front, en me criant : « Général, rendez-moi La Coste ! »
J'avais à peine eu le temps de mettre le sabre à la main en lui ordonnant de se retirer, qu'il lâcha le coup î Ma figure en fut brûlée et criblée de poudre, j'étais presque aveuglé ; mais un mouvement de tête que je fis à propos me sauva, je n'eus de blessée légèrement par la balle que l'oreille gauche. Toutefois, presque renversé par la commotion, je me retins d'une main au battant de la porte, tandis que de l'autre je poussai dans l'entrée quelques coups de pointe ; mais Des Nestumières, profitant de l'incertitude que mon aveuglement momentané donnait âmes coups, passa à côté de mon sabre et m'attaqua avec le sien. Je recouvrai en cet instant l'usage de l'un de mes yeux, et saisis au collet cet écervelé, qui, sans balancer, me saisit de même. Alors, luttant corps à corps, nous nous serrâmes de si près, que nos armes devinrent inutiles. Pendant quelques moments, ce fut moins un combat qu'une lutte, où Des Nestumières, plus grand et plus fort que moi, et me poussant devant lui, eut l'avantage. Nous passâmes ainsi devant le brigadier de gendarmerie qui attendait ma dépêche. Retiré dans mon alcôve, il y restait témoin immobile de cet attentat. Indigné, je lui criai : A moi donc, malheureux ! Mais, soit frayeur, ou qu'il eût aperçu le second de Des Nestumières, il s'élança vers la porte et disparut.
Cependant, blessé, à demi aveuglé par la poudre, luttant contre Des Nestumières, et forcé d'observer en même
temps La Coste, je perdais du terrain. Quant à ce prisonnier, il s'agitait, il gesticulait dans l'embrasure de l'une des fenêtres, en s'écriant : « Ah î mon Dieu ! Est-il poser sible ! quelle horreur !» et il demeurait neutre, ne pouvant se décider ni à fuir, ni à se joindre à une attaque contre un chef qui l'avait comblé de bontés, ni à le défendre contre un ami qui se sacrifiait pour sa délivrance. Rassuré de ce côté, je redoublai d'efforts ; et, quoique déjà repoussé jusqu'auprès de ma cheminée, je serrai de plus en plus près mon adversaire. Je cherchais ainsi à gagner du temps, quand, derrière moi, le bruit de la détente d'une batterie de pistolet me fit retourner la tête : c'était le second de Des Nestumières ! Son pistolet ne prenant point feu, il venait de me manquer entre les épaules, à bout portant ! Je menaçai cet assassin de la voix et des yeux, seules armes dont je pusse faire usage, et il se déconcertait, lorsque Des Nestumières lui cria : « Recom- (( mence donc, lâche ! » Et le misérable, armant de nonveau son pistolet, vint, d'un air égaré, l'appuyer sur ma poitrine et le tirer une seconde fois, mais encore inutilement !
En ce moment, enfin, reparut un des quatre gendarmes. Sans doute, l'idée de se trouver en butte à la révolte de tout un coi-ps les avait d'abord effarouchés; mais, assurés qu'il ne s'agissait que d'un crime isolé, ils reprenaient courage. Celui-ci courut sur Bargain, fit feu sur lui, le blessa, le mit en fuite, et sortit de ma chambre en le poursuivant, au lieu de me débarrasser de son complice.
Me voilà donc encore resté seul aux prises avec Des-
Xestumières, toujours à la merci de La Coste qui, par bouheur, s'en tenait à continuer ses exclamations : il ne cherchait pas même à s'échapper. Mais, dans ce dernier conflit, nous étions parvenus, Des Nestnmières et moi, à dégager nos sabres, et chacun de nous, s'en servant aussitôt, en porta la pointe au corps de son adversaire. En même temps, nous nous regardions dans les yeux, avec cette contraction des traits qui accompagne toujours plus le coup qu'on va porter que celui qu'on va recevoir.
Pendant que Des Nestumières, plus étonné de son action que de son danger, hésitait, GeofiProy, un jeune valet de chambre que j'avais élevé, accourut au travers de la fumée des coups qui venaient d'être tirés, passa dennère Des Nestumières, saisit la lame de son sabre, et la rabaissant vivement sur son genou, il la brisa. Alors, par une singulière fatalité, lui aussi retourna dans la pièce précédente, et, courant se joindre à ceux qui arrêtaient Bargain, il me laissa seul avec mon prisonnier et Des Nestumières.
Mais la crise était arrivée à son terme. Des Nestumières, désarmé, s'était dégrisé tout à coup. « Ah! mon Dieu, c( s'écriait-il, vous êtes couvert de sang ! Je vous ai as- « sassiné ! Moi, qui vous aimais tant ! Je suis un scélé- « rat ! Tuez-moi, je vous en conjure, tuez-moi donc ! »
La pointe de mon sabre était encore engagée dans le dolman de ce malheureux jeune homme. Je la retirai, il n'avait plus d'armes ; et puis, en toute vérité, je ne lui en voulais pas, connaissant bien la folie de sa pauvre tête ;
persuadé que son attentat, sans préméditation, était presqu'involontaire, et sûr que, pour le moindre sujet, il se serait fait tuer pour moi un moment avant ce crime, comme il voulait l'être par moi un moment après.
D'ailleurs, une seule idée me préoccupait alors : la crainte d'un grand esclandre, et que le corps qui m'était confié ne fût irrévocablement perdu dans l'esprit de l'armée et de l'Empereur, par le bruit qu'allait faire cet attentat. C'est pourquoi, jetant mon sabre sur une table ronde qui occupait le milieu de cette pièce, je me contentai de lui répondre : qu'il était bien question de sa vie ou de la mienne, qu'il s'agissait du corps entier dont il venait peut-être d'entacher l'honneur! Et aussitôt, ainsi désarmé, j'allai étancher mon sang, et éponger mes yeux pour m'assurer que l'un d'eux n'était point crevé, et pour effacer, s'il se pouvait, les traces de cet événement, espérant pouvoir le renfermer chez moi, ou, du moins, en dissimuler la gravité. Il ne me vint pas seulement à l'esprit que l'un ou l'autre de ces deux jeunes gens pût abuser de ma confiance. Ma conviction en cela était si intime et si entière, que le bruit des pas précipités de Des Nestumières, accourant derrière moi pendant que je lavais ma blessure, ne me fit pas même tourner la tête.
Cette confiance dans le cœur de cet infortuné jeune homme était fondée. Transformé subitement, il ne songeait plus à sauver son ami, il ne pensait pas à fuir luimême ; il se tordait de désespoir, il venait se précipiter à mes pieds ; il jetait, sous mes yeux, sur le marbre de ma commode, une poignée de balles en répétant : « Mais
« tuez-moi donc ! Vous me donnez la vie ? Voyez, toutes « ces balles vous étaient destinées !» Je fis un geste de pitié, sans répondre, toujours absorbé dans la pensée d'amortir l'éclat de cette révolte : c'est pourquoi j'appelai, et donnai l'ordre de clore sur-le-champ ma porte.
C'était une puérilité après l'enlèvement de mon aide de camp, que j'ignorais encore il est vrai, et le bruit de . coups de feu, et l'alarme donnée par les gendarmes. Aussi l'arrivée du préfet et de deux officiers d'infanterie, qui accouraient à mon secours, m'eut bientôt désabusé. Dès lors je compris qu'il ne fallait plus songer qu'à montrer, qu'à assurer mon autorité, et à étouffer sur-le-champ toutes les suites possibles de cette détestable affaire.
J'examinai ma position. Bargain, blessé, était fixé, par la pointe du sabre de l'un des gendarmes, dans un angle de la première pièce de mon appartement. Je fis saisir de même La Costeet Des Nestumières. Puis j'allais les conduire moi-même à la prison voisine, quand mon aide de camp, parvenu à se dégager, mais trop ému, reparut et s'y opposa. Il s'écriait : qu'il venait de voir la grande rue pleine de Gardes ; qu'ils m'arracheraient les prisonniers si j'osais affronter leur effervescence! Je n'en crus rien; pourtant, je jugeai devoir aller, seul d'abord, sonder le terrain. La rue était vide ; tant la frayeur peut faire voir bien plus que double ! Je n'y rencontrai que deux à trois Gardes, et ils s'effrayaient pour moi. Je les renvoyai à leur quartier, et par prudence je poussai et fis enfermer, dans la cour de la gendarmerie, Trogoff, jeune Garde breton, ivre, que je ne pus faire taire, et parce qu'en chancelant
il criait : « Oui ! tout pour le général, mais pas de gen- « darmes ! » Alors, sûr que le chemin était libre, je retournai chercher mes prisonniers et les fis placer séparément, devant moi, dans la prison de cette caserne.
Cette prison était au fond de la cour de la gendarmerie et presqu'appuyée à ma maison. Or, pendant qu'enfermé moi-même avec l'un des prisonniers je TinteiTogeais, les gendarmes, convaincus qu'ils allaient être attaqués par les Gardes, s'effarouchèrent. Le spectre d'une révolte, dont ils seraient les premières victimes, les obsédait. Les voilà donc qui ferment précipitamment la porte cochère de leur quartier. Cette porte donnait sur la grande rue de Tours. Dès lors, séparés de cette rue, ne voyant plus ce qui s'y passait, et leur imagination s'échaufiEant, tout ce qu'ils craignaient, ils crurent l'entendre !
De mon côté, inquiet aussi, je venais de laisser là mes prisonniers, pour aller m'assurer des dispositions des Gardes ; mais, lorsque je me présentai pour sortir de cette caserne, les gendarmes, déjà tout effarés, s'y refusèrent. Ils ne voulurent point m'ouvrir ; ils me supplièrent de ne point faire tomber cette seule barrière placée entre eux et huit cents furieux, rassemblés là, me disaient-ils, pour les égorger! Incrédule à cette assertion, je m'irritais, quand deux de mes officiers, qui m'avaient suivi, trop alarmés, me certifièrent cet état d'insurrection. Ils en prenaient à témoin ce tumulte, ces vociférations qu'ils croyaient entendre, le bruit de cette multitude de sabres sur le pavé de la rue, et les coups frappés à la grande porte qui, seule, nous en séparait !
Dans cette première exaspération, ajoutaient-ils, on ne respecterait rien, pas même le général ! Eux avaient déjà vu des événements pareils ; ils savaient que, en de telles extrémités, le seul parti à prendre était de se dérober à une première violence.
Alors, non seulement ils me conjurent de me cacher, mais, me saisissant, ils s'eflPorcent de m'entraîner au fond de la cour^ au pied d'une échelle qu'ils venaient de faire appliquer à l'une des fenêtres de ma maison. Ils me déclaraient que, même parvenu chez moi, ils ne me permettraient pas d'y rester, sûrs que la sédition allait m'y poursuivre. Mais ce conseil m'indigna; et comme ils insistaient, je fus forcé de les repousser. Ces deux anciens et excellents officiers me devaient leur fortune; et trop dévoués, trop émus, leur attachement les égarait.
Cependant, enfermé dans cette cour, et ne pouvant croire que la frayeur pût enfanter tant de visions, je me laissai persuader, pendant quelques minutes, que réellement une révolte m'assiégeait. Dans cette extrémité, je pris sur-le-champ un parti extrême. J'avais l'ordre d'envoyer La Coste à Paris ce jour-là même ; les Gardes, disait-on, voulaient l'arracher de mes mains; mais j'avais d'autres soldats ; ceux-ci, quels qu'ils fussent et malgré leur petit nombre, devenaient les miens, les rebelles, nos ennemis, et il n'y avait plus qu'à se défendre.
Aussitôt, convaincu qu'il était démon devoir demefaire tuer, s'il le fallait, devant la porte de la prison, je m'y résignai : je réunis les gendarmes ; je leurs fis barricader leur grande porte ; j'inspectai leurs armes et leurs muni-
tiens. Toutefois, au milieu de ces premiers soins indispensables à une résistance désespérée, je m'étonnais de ne point entendre dans la rue de plus violentes clameurs. Mes doutes alors renaissant, j'ordonnai à l'un de nos chirurgiens-majors, homme froid et ferme, qui se trouvait là je ne sais comment, d'examiner par une fenêtre nos Gardes et leur attitude. Cet officier obéit. Un instant après, il me cria qu'il voyait en eflPet la grande rue pleine de nos gens, mais que leur foule paraissait seulement curieuse, inquiète, et sans colère. Alors, excédé, indigné de la position critique où le trouble des esprits qui m'environnaient venait de m'arrêter, j'ordonnai qu'on débarrassât, qu'on ouvrît la porte ; mais ce fut encore vainement.
Pendant que je m'emportais et que les gendarmes, toujours effrayés, me résistaient, la voix d'un vieil ami de mon père, celle de l'Inspecteur général Lynch, frappa mon oreille. Son anxiété pour le danger que je courais venait de l'attirer chez moi. Elle lui avait fait découvrir un moyen de communication que j'ignorais, et qui m'allait être bien utile.
Je ne puis me rappeler cet homme excellent, cet ancien compagnon d'armes démon père, sans un vif attendrissement. C'était un être à part. Longtemps guerrier avant d'être administrateur, une bravoure sans émotions, sans vanité, toute de devoir, et singulièrement insouciante de tout danger, l'avait élevé aux premiers grades. Ses dehors plaisaient. Sa propreté rangée, l'exacte et habituelle symétrie de ses vêtements, invariables dans leur forme et
indépendants de toute mode ; ]a dignité calme de son attitude, la sobre réserve de ses paroles attiraient et piquaient l'attention par un air d'étrangeté qui rappelait 8on origine britannique. Tout cela reflétait une âme d'une simplicité si primitive, d'une candeur, d'une naïveté si originales, que, en 1793, la férocité brutale de nos démagogues eux-mêmes l'avait respectée. Il y avait dans sa nature, pourtant sensible comme on le voit, tant de constance et de calme, qu'il avait traversé nos guerres et nos bouleversements révolutionnaires sans rien changer à la modeste uniformité de ses moindres habitudes. Cette imperturbable nature a fait de sa longue vie de célibataire comme une pente égale et douce, sur laquelle il s'est laissé glisser, de son berceau jusqu'à sa tombe, sans bruit, sans éclat il est vrai, mais sans secousse.
En cherchant d'où venait cette voix, dont le souvenir m'émeut encore, j'aperçus sa figure irlandaise aune croisée basse, au fond de la cour des gendarmes : c'était la fenêtre d'une écurie de la maison que j'habitais. Dès lors, me libérer de mes gendarmes par cette issue, serrer, en passant, la main à ce vieil ami de famille, puis, libre enfin , sortir par ma porte cochère et arriver dans la grande rue, au milieu de tous les Gardes qui s'y pressaient tumultueusement, fut l'aflPaire de deux minutes.
J'ignorais encore dans quelle disposition je les trouverais ; mais, quelle qu'elle fût, je sentis qu'il n'y avait point à balancer ; que bonne, un instant d'hésitation pouvait la changer ; que, indécise, il fallait, par une prompte détermination, la décider. Je courus donc à eux san«
. MÉMOIllES. — T. III. 5
plus attendre, et me jetai au milieu de leur foule, qui s'ouvrit et m'entoura.
Malgré leur étonnement, je fus accueilli comme je pouvais le désirer. Les uns s'informaient du danger que j'avais couru, d'autres se récriaient à la vue de la poudre et du sang dont ma figure était tachée. Et moi, sans na'arrêter à répondre, élevant la voix, je leur déclarai : « Que «c le gouvernement demandait La Coste ; que j'en ignorais (( la cause; que deux Gardes ivres avaient prétendu folce lement s'opposer à son départ ; que ces deux insensés « étaient arrêtés ; qu'il ne fallait pas que deux mauvaises « têtes nous compromissent ; que, pour éviter ce malheur, « pour prouver au Gouvernement notre obéissance, il <( fallait que tous, à l'instant, leur général en tête, allassent (( conduire La Coste à la maison de poste, d'où lui-même « partirait aussitôt, et porterait la nouvelle que le corps « tout entier avait fait exécuter Tordre du ministre ! >
Je m'attendais à un transport, à un cri d'assentiment unanime, mais tous demeurèrent dans une muette inmiobilité. Je crus un instant qu'ils hésitaient, tandis qu'au contraire, ignorant si j'avais fini, ils attendaient. C'était ma faute : en terminant, j'eusse dû, afin de tout enlever, leur indiquer par une acclamation quelconque, telle que celle-ci ;, Vive V Empereur ! que j'avais fini, et comment ils devaient répondre. Heureusement, dans cet instant décisif, le cri de Vive le Général! qui partit d'une seule bouche, détermina l'explosion. Un moment d'attente de plus, si un seul murmure de l'un des conjurés se fût élevé, je ne sais ce qui serait advenu, tant l'esprit d'une
foule est mobile et facile à entraîner ! Mais aussitôt l'acclamation devint universelle. Mon cœur ne s'était donc pas trompé en comptant sur celui des Gardes. En même temps ils me prenaient, me serraient les mains, plusieurs même, les larmes aux yeux, maudissaient mon assassin , et tous demandaient à me suivre.
J'avais hâte d'en finir, d'autant plus que le jour venait de disparaître ; or, rien ne me répondait que quelque autre conjuré ne profiterait pas de la triple obscurité de la nuit, de la foule, et du complot qui m'environnait. C'est pourquoi, me dégageant et reprenant le ton du commandement, je criai : « Garde à vous ! halte ! le K premier rang en avant ! il suffira. » Alora, m'adressant au reste, j'ajoutai : ce Vous, mes amis, allez vous re- « poser, et à demain, de bon matin, sur le champ de nos (( manœuvres! y>
Tous obéirent. La rue étant vide, les gendarmes rassurés, leur porte s'ouvrit enfin, et je pus rentrer dans leur quartier, avec une quinzaine de Gardes et trois officiers, les seuls que, pour huit cents hommes, j'eusse alors présents à Tours. Je fis promptement extraire de la prison le pauvre La Coste, et, l'ayant placé au milieu de ma troupe, je l'emmenai sur le quai de la rive droite, où la poste se trouvait. Pendant que Ton attelait, il me fallut écrire mon rapport avec le seul œil qui me restait. Dix minutes après, le prisonnier, le gendarme, la dépêche, tout était expédié et l'ordre du. Gouvernement ponctuellement exécuté.
Cela fait, je repassais le pont pour rentrer chez moi ,
quand dans une voiture, qui nous suivait et nous força de nous ranger, il me sembla reconnaître La Coste, revenant sur ses pas. Quelque invraisemblable que cela fût, à tout hasard je me jetai en travers. C'était lui-même ! Le malheureux brigadier chargé de sa garde, le même qui ne m'avait pas secouru, le ramenait complaisamment dans Tours, où son manteau avait été oublié. Je bourrai rudement cette brute, lui fis faire volte-face, et, sûr enfin que La Coste était en route pour sa destination, j'allai me coucher, car j'avais la figure fort enflée, je n'y voyais plus qu'à peine, et je souffrais beaucoup de ma blessure.
Me voilà donc seul avec moi-même. Au tumulte, au fracas d'une scène violente, la solitude, un profond silence avaient succédé. Mais dans cet isolement mon imagination prit l'essor ; elle réagit alors tout entière au dedans de moi. La tristesse y dominait. Quelque heureuse qu'eût été l'issue de ce désordre, c'était une révolte; l'autorité en souffrirait. Ma confiance dans les Gardes était justifiée ; cette révolte était partielle , elle était vaincue ; et pourtant n'eût-il pas cent fois mieux valu que rien de tout cela ne fût arrivé ? Cet attachement des Gardes, cet ascendant sur leur esprit dont j'étais si satisfait, qui désormais poun'ait y croire ? Qu'en diraient l'armée et l'Empereur, quand on en verrait sur ma figure de si singulières marques ? Comment tout expliquer à chacun ? Qui voudrait d'ailleurs m'en croire sur parole ? Était-il arrivé rien de pareil aux chefs des trois autres corps de Gardes d'Honneur?
D'autre part, je me représentais le Gouvernement em-
barrasse du bruit qu'allait faire cette échauffourée ; imté contre celui qui n'avait pas su la prévenir ; souriant de la confiance d'un chef chez qui l'on conspirait à son insu, et de l'imprévoyance d'un général qui s'était laissé surprendre jusque dans sa chambre ! L'Empereur saurait-il les précautions que j'avais prises , et ce qu'il y avait eu d'imprévu dans cet événement, du côté même des coupables ? Son ministre s'accuserait-il de la maladresse de ses instructions ? Enfin , qu'importerait au Gouvernement le succès d'une telle répression ? C'était bien moins le coup, que son écho, qui allait l'importuner. D'ailleurs tout étaitil donc fini? Étaient-ils sans complices, ces hommes assez audacieux pour être venus, jusque chez lui, brûler la figure à leur général ?
Quelque justes que fussent ces réflexions, elles manquaient d'à-propos. Un caractère plus calme les eût remises au lendemain, car il était tard ; cette journée n'avait été que trop remplie, et le temps du repos, celui de recueillir ses forces pour le jour suivant, était venu. Mais mon esprit échauffé continua dans cette fatigante direction. Peu à peu, cependant, cette préoccupation commença à se détendre : elle s'engourdit, mes idées s'entrecoupèrent, elles s'embrouillaient et finissaient par se perdre dans un assoupissement complet, quand tout à coup un bruit inaccoutumé m'en arracha.
Réveillé en sursaut, j'écoutai vite ; mais, le silence étant rétabli, je me persuadai que les agitations de cette soirée se reproduisaient dans mes rêves. Humilié de me croire ainsi le jouet d'une trop forte impression, je cherchais à
me rendormir, lorsqu'un nouveau bruit me réveilla encore, et si brusquement, que je me redressai. Oh! pour cette fois, le fait était sûr; c'était vers mon jardin. Pourtant, rien ne succédant, j'allais en douter encore, quand le souffle d'une forte respiration, partant du même lieu, fit battre mes artères. Je mis la main sur mes armes ; et bientôt d'autres bruits sourds et indéterminés concentrèrent, du côté de ma fenêtre, mes regards et toute mon attention.
Il n'y avait plus à en douter, une crise nouvelle se préparait. Le danger était là, du côté du jardin, dans ce cabinet qui renfermait la caisse du régiment, dont la porte était en face de mon lit, dont les fenêtres mal closes et les murailles extérieures garnies de treillage étaient accessibles à une escalade ! Ce treillage se prolongeait justement vers ce même quai de la Loire où, quelques heures plus tôt, j'avais cru voir des conjurés en observation. Que devais- je faire? m'élancer? appeler? me mettre en défense? Mais quoi ? réveiller mon aide de camp , mes gens, provoquer, sans assez de certitude , un nouvel esclandre ! Cependant les avis de l'officier de gendarmerie me revenaient entête. Ne m'avait-il pas assuré qu'on en voulait à ma vie ? Mon incrédulité venait d'être punie; serait-elle incorrigible?
Dans cette pénible indécision, l'œil en arrêt, un pistolet d'une main, l'autre main prête à m'aider à sauter de mon lit, un pied même déjà dehors, je demeurais attentif et immobile, lorsque le bruit bien distinct de quelques pas et celui d'un meuble fortement dérangé me décidèrent. Jfe me levai donc, j'allai arracher mon aide de camp et mon
valet de chambre à leur sommeil ; puis , tous les trois en chemise, nous nous dirigeâmes vers ce redoutable cabinet. Yoici notre ordre de bataille : moi, le premier en tête, tenant d'une main un pistolet armé, et mon sabre nu de l'autre ; à ma gauche, mon aide de camp armé de même ; derrière moi, mon valet de chambre, Geoffroy, un troisième pistolet d'une main , et l'autre main posée sur la clef et prêt à ouvrir. A mon signal, il ouvre et poussé soudainement la porte, dont je hâte le mouvement d'un coup de pied, et, tous trois ensemble, nous nous ruons dans cette ouverture. Ainsi l'assaillant était assailli, et l'ennemi, prêt à surprendre, allait d'autant plus lui-même se trouver surpris !
En efiFet, il hurle ! il fuit et s'échappe ! Mais ce fut en passant sous nos bras prêts à combattre, entre nos jambes, et à nos regards étonnés qui, cherchant plus haut d'autres adversaires, se rencontrèrent stupéfaits de n'avoir eu affaire qu'à un gros caniche !
Ce pauvre animal, qu'aucun de nous ne connaissait, s'était sans doute introduit dans la maison pendant le combat précédent ; effarouché par le tumulte et les coups de feu, il s'était caché dans ce cabinet, où, après être resté immobile sous quelque meuble, la faim et l'ennui l'avaient agité. A cette vue, les trois guerriers, armés de toutes pièces, restèrent d'abord muets, en considérant réciproquement leur attitude belliqueuse. C'était, après la grande pièce, la petite : un éclat de rire la termina.
Cette fausse alerte, qui ne fut pas la moindre de cette fatigante journée, fut la dernière. Il n'en pouvait être au-
trement, car j'appris bientôt que tous mes sous-officiers et brigadiers s'étaient entendus pour veiller successivement autour de ma maison, et que même ils avaient résolu de me donner, pendant les trois ou quatre nuits suivantes, et à mon insu, cette marque touchante de sollicitude.
Le lendemain, à la pointe du jour, après avoir fait distribuer aux Gardes deux mille cartouches, je me rendis avec eux sur le champ de nos manœuvres. Là, m'arrêtant devant chaque escadron, je leur dis quelques mots sur l'attentat de la veille : je l'attribuai à un accès de folie de Des Nestumières, Tintempérance ayant achevé de désorganiser son cerveau déjà malade. Chaque escadron répondit par desacclamations; après quoi, je commandai moi-même la manœuvre. J'eus soin de faire exécuter tous les feux sur moi, m'y présentant sans affectation, sans paraître y songer, mais de près, et afin de prouver à ceux qui le méritaient ma confiance en eux, et d'imposer aux complices de Des Xestumières, s'il en était besoin encore, plus de respect qu'ils ne m'en avaientmontrelaveille.il est superflu d'ajouter que je n'entendis siffler, à mes oreilles, ni balles ni baguettes.
Les feux et la manœuvre terminés, j'allai me faire panser, car jusque-là je n'en avais pas eu le temps. Il fallut extraire, grain à grain, la poudre dont ma figure était criblée. Cette opération me rendit peu à peu toute ma vue ; le reste était peu de chose.
Mais le malaise de mon esprit s'accrut d'une impatience assez naturelle, celle de ne connaître encore ni le but ni les
complices d'an complot tramé sous mes yeux, dans le corps que je commandais, et dont j'avais été victime. Dès lors, comme l'échaufFourée de la veille m'affranchissait de ce mutisme que m'avait imposé la police, je n'épargnai pas mes investigations près des deux prisonniers qui me restaient, dans le corps lui-même, et dans la ville : elles furent vaines. Pourtant, une conjuration et des conjurés existaient autour de moi !
J'ignorais que parmi eux, dans les Gardes mêmes, il se trouvait un espion du gouvernement : personnage de taille moyenne, à figure pleine et insignifiante, au teint mat, et, du reste, porteur de ces formes grasses et arrondies qu'une conscience complaisante n'amaigrit pas; extérieur assez ordinaire aux gens de mœurs molles et faciles. Il portait un nom vendéen, très connu, qu'il déshonorait. C'était un de ces prodigues nécessiteux, pour qui la pauvreté est le pire des maux, esclave de ces plaisirs qu'on achète, et qui, n'ayant plus que son honneur pour s'en procurer, l'avait vendu. La police avait fait cette acquisition. Dans le désordre qui avait terminé le dernier festin de Des Nestumières, on se souvient qu'un de ses convives, se dérobant, s'était caché sous un escalier : c'était ce même agent, dont Savary n'avait pas jugé à propos de me faire connaître la mission.
Or donc, le lendemain au soir de cet esclandre, dans le moment où, renfermé chez moi, seul, fatigué de l'inutilité de mes recherches, je rêvais, le front dans ma main, aux moyens qui me restaient à prendre pour m'éclairer, voici que subitement, en levant la tête, et sans
même avoir entendu entrer, j'aperçois debout, près de moi, cette figure officieuse. Il était en habit bourgeois. Ainsi déguisé, il s'était glissé jusqu'à moi sans le moindre bruit, sans être aperçu de personne, à la faveur des premières ombres de la nuit qui s'approchait. Cette apparition fut si soudaine, que je tressaillis, lorsque, à une certaine attitude demi-honteuse, au doigt placé sur sa bouche, et à quelques mots prononcés avec précaution, je compris à qui j'allais avoir affaire, et l'à-propos de cette visite nocturne et mystérieuse.
Le résultat le plus net de notre entretien fut, pour moi, la liste des conjurés : ils étaient soixante, la plupart absents et en route pour la frontière. Quant à la conjuration, la Eestauration en était le but. A un certain signal, qu'il me cacha ou qu'il ignorait, la révolte devait éclater, les caisses publiques être pillées, moi enlevé et conduit dans la Vendée. Là, selon ma détermination, les conjurés devaient me prendre pour chef ou me garder comme otage ; ils ne consentiraient contre moi à aucune autre violence.
Comme cet espion ne savait ou ne me dit rien de la nature du signal, c'est-à-dire de l'assassinat projeté de l'Empereur, et des ramifications de cette trame dans la Vendée, j'avoue que ce projet de révolte, de soixante jeunes exaltés, dispersés, depuis Tours jusqu'à Leipsick, dans les escadrons d'un corps de trois mille hommes étrangers à ce complot, et au milieu d'une armée dévouée, me parut si fou, que je n'y attachai nulle importance. Pourtant, je rendis aux ministres de la guerre et
de la police un compte exact de cette révélation. J'indiquai le jour du départ des cinq complices de Des Nestumières, libres encore et présents à Tours, en demandant qu'on les fît arrêter en route, et non au milieu du régiment comme les trois premiers, ce qui était, sans nul doute, bien plus convenable.
Quant à la liste des autres conjurés, je l'accompagnai de notes sur chacun d'eux. Celle de Bargain portait : « Assassin à gages ! » Son action et les renseignements que je venais de recevoir interdisaient pour celui-là toute indulgence. Pour Des ISTestumières, je ne le signalai que comme un jeune insensé, dont le cerveau était dérangé , et auquel six mois de réclusion dans une maison de santé étaient nécessaires. Je le recommandai à la clémence du ministre, comme bien plus digne de pitié que de colère. Je priai mon père de joindre son intercession à la mienne, ce qu'il fit, en certifiant avec moi que divers excès avaient momentanément égaré la raison de ce jeune homme. Nous nous entendîmes là-dessus avec sa famille, et nous réussîmes à le sauver.
Les autres Gardes compromis furent désignés moins comme des conspirateurs que comme des étourdis, bons à disperser dans les régiments de l'armée, afin d'annuler leurs mauvaises dispositions et de les changer : avis que n'approuva point Savary, qui les fit tous arrêter.
Pour moi, ces devoirs remplis ainsi, et cette secousse n'ayant rien changé à l'ordre établi, ni à la marche de mes autres occupations, j'achevai l'organisation du troisième corps. Vers la fin d'octobre, près de trois mille
Gardes étant successivement partis de Tours, je reçus l'ordre d'aller à Mayence en prendre le commandement. J'y arrivai au bruit des canons de Drouot, peu de jours après cette brillante charge des premiers escadrons du troisième de Gardes d'Honneur, qui culbutèrent, à Hanau, la cavalerie bavaroise, et ouvrirent à l'Empereur, et aux restes de la Grande Armée, le chemin de la France. Napoléon, à la faveur de ce noble eflPort, pour lequel il a consigné sa reconnaissance dans le bulletin de cette bataille, venait de rentrer dans Mayence. Mille rapports de l'intérieur, qui n'avaient pu percer jusqu'à lui, l'y attendaient. Son premier soin fut d'ouvrir les portefeuilles de ses ministres pour y chercher la situation dans laquelle il allait retrouver l'Empire. Dès le lendemain, il me fit appeler. Du plus loin qu'il m'aperçut : « Que « viens-je d'apprendre? me dit-il; qu'est-ce donc que « cette affaire de Tours? Encore une conjuration? » Et sur ce que je répondis : « Oui, Sire, mais une conjura- « tion d'écoliers. — Comment, d'écoliers ? reprit-il, mais « ils vous ont assassiné ! — C'est vrai, répliquai- je, mais « fortuitement, follement, et cela n'a guère eu plus « d'importance qu'une émeute de collège. » — « Allons c donc ! poursuivit l'Empereilr, une émeute de collège à « coups de pistolet ! » Comme alors il s'anima et que les menaces lui échappèrent, je crus devoir lui représenter la situation contrainte et la mauvaise humeur de plusieurs de ces jeunes gens, leur âge, et répéter ce que j'avais écrit au ministre, que la dispersion de la plupart des inculpés dans l'armée suffirait. Mais l'Empereur en savait
déjà plus que moi, sans doute, sur le projet de la Eochejaquelein. a: Ah oui! s'écria- t-il, voilà un beau moyen « pour étouffer une conspiration ! Allons, vous n'y ence tendez rien ! » Alors, me congédiant, il ajouta quelques mots si vifs sur le genre de répression qu'il jugeait indispensable, qu'aussitôt je courus chez Fain : c'était son secrétaire le plus intime, le plus digne de sa confiance. Je le pressai de se réunir à moi, et de s'efforcer de prévenir les actes trop sévères que je redoutais. Mais Fain me rassura : il me rappela les habitudes de l'Empereur, et qu'il ne fallait jamais le juger par ses paroles. En effet, pendant les cinq mois suivants, au milieu de la dernière et si opiniâtre lutte que soutint Napoléon, quelque convaincu qu'il fût que ces soixante Gardes, appelés à veiller sur sa vie, avaient conspiré contre elle, il les épargna ; se contentant, en les privant de leur liberté, de leur ôter celle de se perdre à jamais par un si détestable crime î