DÉFENSE DU RHIN, DE L'ALSACE ET DE LA LORRAINE
Je revoyais l'Empereur pour la première fois depuis son départ pour la guerre de 1813. L'impression que j'éprouvai fut vive, et si douloureuse, qu'elle dure encore. Son second désastre était accompli. Le point de vue d'où chacun le contemplait n'était plus le même. Le malheur l'avait frappé comme un autre, il avait courbé sa grandeur; on se sentait plus à portée d'elle, il fallait lever les yeux moins haut pour l'envisager ; enfin, dépouillé de ce prestige d'infaillibilité qui avait tant ébloui, on le jugeait ! Telle n'était pas cependant mon impression personnelle : mais elle était si naturelle, et lui-même devait tellement s'y attendre, que, en l'abordant, toute ma crainte avait été que quelque chose en moi pût lui fiiîre supposer que je l'éprouvais.
Son entourage aussi me frappa. La captivité des uns, la mort des autres, celle surtout de Duroc, avaient changé sa Cour militaire. Ce n'était plus cette régularité, cet ordre sévère, cette réserve grave, mesurée, silencieuse, qui
la distinguaient ; tout enfin me parut différent autour de lui, mais rien en lui. Déjà deux fois foudroyé, sa tête restait haute, sa voix brève et impérative, son attitude souveraine. Telle était sa nature, que, réduit à un village, il y eût encore paru le maître du monde.
Comment n'eût-il pas senti sa force, quand pour l'abattre, trois ans, huit guerres simultanées, et vingt batailles, qu'il gagna pour la plupart, suffirent à peine? Car, s'il succomba, ce fut à force de vaincre î Mais le ciel avait commencé l'ébranlement en 1812. Ce premier coup vint d'en haut, sa grandeur l'atteste. Quant aux redoublements qui suivirent en 1813 et en 1814, il fallut que l'Europe entière soulevât contre lui tout ce qu'elle avait d'hommes, lorsqu'il n'avait plus à lui opposer que des recrues d'abord, des enfants ensuite. Et pourtant il lui tint tête ! Il fit plus, il prétendit, jusqu'au dernier moment, à l'Empire universel. Mais n'anticipons pas, conservons Tordre des temps et de mes souvenirs.
Le troisième de Gardes d'Honneur fut placé aux avantpostes. La défense du Rhin, du fort Vauban jusqu'à Germersheim, lui fut confiée. J'eus sous mes ordres, avec deux mille Gardes et dix-sept cent cinquante chevaux qui lui restaient, la garnison française de Landau ; celle, toute de Suisses, de Lauterbourg, et des gardes nationales. Dès les premiers jours, six cents Gardes, les Suisses de Lauterbourg, et des bataillons que j'emprantai à Landau, furent cantonnés à portée du fleuve, qu'ils bordèrent de leurs postes et de leurs vedettes. Tranquille derrière ce rideau, et mes autres escadrons bien répartis dans de
bons cantonnements, je ne songeai plus qu'à les mettre, au plus vite, en état de tenir campagne, et de leur donner pour cela tout ce qui leur manquait. C'était déjà, pour les quinze cents Gardes qui n'avaient pourtant pas encore combattu, une partie de l'équipement et la chaussure, mal confectionnés dans les départements ; et tout, jusqu'à l'armement même et la moitié des chevaux, pour les cinq cents autres qui revenaient des combats de Leipsick et de la retraite, où un nombre pareil avait péri. Mais, à cent cinquante lieues d'un dépôt, dans des villages, et en face de l'ennemi, où trouver l'argent, le temps, et les ouvriers indispensables? Ajoutez que je n'avais pas un officier par cent Gardes, et que, sur ce petit nombre, cinq seulement et trois sous-officiers avaient quelque expérience. Cependant, quant au matériel du moins, ces difficultés furent surmontées. Elles venaient du désordre, suite de notre situation ; je puisai mes ressources dans ce désordre. L'argent était de ces ressources la plus nécessaire ; mais, lorsqu'on pouvait à peine en obtenir pour la solde, comment en demander pour d'autres besoins ? Je me décidai à en prendre sur cette solde ; j'osai même laisser figurer sur les feuilles de prêt les Gardes que l'épidémie et la désertion nous enlevèrent. La solde était de vingt-cinq sous : cette masse noire, avec quelques secours de notre dépôt, satisfit à nos dépenses. Quant aux ouvriers qui manquaient absolument dans un corps de jeunes maîtres, aspirant tous au grade d'officier, ceux de nos cantonnements j supléèrent. Tous furent requis et payés comptant. Nous échauffâmes le zèle de ces bons Allemands : ils
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travaillèrent non seulement en conscience, ce qui est dans leur nature, mais vite, ce qui est moins dans leur habitude. Dire tout ce que nous accumulâmes de travaux pour ces réparations et pour l'instruction des Gardes pendant les sept semaines de répit que la Coalition nous laissa, paraîtrait invraisemblable ; intervalle trop court si le temps n'était pas le plus élastique des éléments ; mais, bien employé et pour ce qu'il y avait de plus urgent, il nous suffit.
A ces difficultés, cependant, deux fléaux, l'un périodique, l'autre inattendu, s'étaient ajoutés : l'hiver et le typhus. L'un, avec ses neiges et ses glaces, interrompit nos communications ; l'autre nous fut apporté par une traînée de fantassins, restes de la retraite, qui traversèrent nos cantonnements, et les infectèrent. Le premier atteint fut mon valet de chambre Geoffroy, le même qui m'avait sauvé la vie à Tours en désarmant Des Nestumières, La malignité de son mal était telle, que sa respiration faisait pâlir la flamme d'une bougie qu'on en approchait ! Je le disputai quinze jours à la contagion et je le pleurai.
Le lendemain, mon seul officier comptable et d'habillement, le plus nécessaire en ce moment, se sentit frappé. Pour celui-là, sans consulter, je le bourrai aussitôt de quinquina et il fut sauvé. Mais cette peste s'acharna sur nos villages : née de la misère, habitants comme soldats, riches comme pauvres, forts comme faibles, elle nous attaqua indistinctement. Un jour, par exemple, j'arrive à Hersheim, dont le bon curé me reçoit gaiement à table ;
après quoi, lui serrant la main, je le quitte pour achever une visite d'avant-poste ; trois jours plus tfird, revenu à ce quartier général, j'y trouve le presbytère vide et le curé mort : on l'enterrait ! Cette reconnaissante poignée de main lui avait communiqué le typhus, dont son humeur joyeuse, la force de l'âge et sa santé vigoureuse n'avaient pu le préserver.
Dès lors, le mal se développa avec une rapidité effrayante. Les symptômes variaient : les uns, subitement terrassés, expiraient dans un abattement profond ; un délire furieux saisissait les autres. On en vit se précipiter, de leurs fenêtres, dans la boue à demi glacée des rues, d'où on les relevait mourants dans d'horribles convulsions ! Déjà, sans compter les habitants, plus de deux cents Gardes étaient atteints; soixante avaient succombé. L'étendue de nos cantonnements, si favorable à notre mieux-être, aggravait le mal, nos officiers de santé y devenant insuffisants. Dans mon désespoir, l'idée me vint de combattre ce nouvel ennemi en le relouant et le concentrant dans une position plus élevée, où m'aideraient à le vaincre un air plus pur et des soins plus assidus. Mon choix tomba sur Gottranstein, gros village à mi-côte dans les Vosges dont nous occupions le pied, et qui avait une voie de retraite sur deux ponts et Metz. J'en fis notre hôpital régimentaire ; dès lors, la contagion y fut confinée, et bientôt domptée, grâce à cet air salubre et au zèle habile de M. Marie, l'un de nos chirurgiens-majors, qui faiUit pourtant lui-mcme y succomber. Mais alors, dans nos rangs, mélangés de Hollandais,
de Suisses et de Toscans, s'infiltrait une]contagion d'une autre nature, La Coalition, non satisfaite de sa force contre notre feiblesse, y joignit la ruse. N'osant encore franchir le Bhin, qui nous défendait bien plus que nous ne pouvions le défendre, elle se fit précéder d'une avantgarde occulte de contrelDandiers de la rive droite ; ils vinrent provoquer ce reste de nos alliés à une désertion que les longues nuits de décembre et nos Juifs de la rive gauche favorisèrent.
Dès lors, les rapports de chaque matin annoncèrent le manque à l'appel, tantôt de plusieurs sentinelles, tantôt même de postes entiers composés de Suisses, et successivement de plusieurs Toscans et Hollandais du 3® de Gardes d'Honneur. Kien n'était plus significatif. Ainsi nos alliés de tout pays nous abandonnaient! La coalition contre nous devenait universelle! Mais nous devions nous y attendre, et, sans étonnement, sans irritation déplacée, nous nous mîmes en garde. Lauterbourg et le fort Vauban étaient trop loin de Landau pour que je pusse y aventurer des détachements de la garnison de cette forteresse; les troupes qui les gardaient furent épurées : les douteux, ainsi que le reste des Suisses de Lauterbourg, furent renvoyés dans l'intérieur, et les remparts de terre de cette ville confiés à l'un de nos escadrons. Quant aux Gardes d'Honneur étrangers, ils furent démontés, désarmés sur-le-champ, et renvoyés sur nos derrières.
A cette guerre sourde de nos ennemis nous ne pûmes répondre que par un contre-espionnage, ou volontaire, ou
payé par le patriotisme des habitants les plus riches de cette partie de l'Alsace. Il m'apprit bientôt que de nombreuses colonnes de coalisés, au lieu de s'écouler sur Bâle, comme les premières, s'arrêtaient en face de nous ; qu'elles s'aggloméraient vers Manheim, Seltz et le fort Vauban ; qu'elles traînaient avec elles deux équipages de pont, et nous menaçaient, adroite et à gauche, d'un double passage. J'en instruisis le maréchal Victor et l'Empereur. Mais, au lieu de voir arriver des renforts, je reçus de Drouot l'instruction d'en envoyer à Paris, à la Oarde Impériale, et du maréchal Victor l'ordre, en cas d'attaque, de jeter un escadron dans Landau, et de marcher aussitôt vers Strasbourg avec tout le reste.
Il devenait clair qu'il fallait se faire le plus leste possible, ne garder autour de soi que des combattants et se tenir prêts à une retraite. Aussitôt notre hôpital, transformé en ambulance, et notre infirmerie d'hommes et de chevaux invalides, placés également dans une gorge des Vosges, eurent l'ordre de lever le pied pour Metz au premier signal. Dans nos cantonnements, des chariots furent tenus prêts pour transporter dans Landau tout effet d c(iuipement non réparé. Quant aux escadrons et aux bataillons, chacun eut une ordonnance et un guide du pays, à mon quartier général, prêts à porter l'ordre aux bataillons de rentrer dans Landau au pas de -course, et aux escadrons, de se réunir à moi dans la plaine d'IIersheim, lieu de ralliement le plus central que j'avais choisi.
C^es précautions prises, les vingt ordres de marche
même écrits d'avance, sûr de n'être surpris d'aucun côté, j'attendis l'événement. A cette époque, la désertion, le typhus, le dur service des bords marécageux du Rhin, et l'envoi de détachements à l'intérieur, nous avaient enlevé plus de quatre cents Gardes. Mais nous étions encore quinze cent cinquante, ne manquant de rien et prêts à combattre.
Maintenant, et en attendant le moment où Napoléon, désarmé encore, aura pu réunir, pouy venir à notre secours, une faible armée nouvelle, je vais, par le récit des faits dont je fus témoin, montrer quelle fut notre détresse. Ici quelques détails personnels, conformes d'ailleurs au plan de cet ouvrage, ne paraîtront point, je l'espère, hors de propos.
Eéduit à quinze cents chevaux, et chargé de la garde du Rhin, du fort Vauban à Guermersheim, j'avais été forcé, pour faire vivre, pour abriter et pour rééquiper mes escadrons, de les disséminer en cantonnements, entre le Rhin et les Vosges. Nous formions l'extrémité de l'aile gauche du maréchal Victor, et par Guermersheim nous touchions à l'aile droite du duc de Raguse. Le dernier jour de 1813 était arrivé. On ne nous avait point avertis que, au loin, par delà notre aile droite, et depuis dix jours, l'envahissement avait commencé. Nous ignorions qu'ainsi notre ligne centrale était déjà dépassée, à sa droite, par cent cinquante mille hommes î
Depuis plusieurs jours tous les rapports augmentaient notre anxiété. Nul renfort ne paraissait, aucun ne nous était annoncé ; et cependant, nos regards fixés sur l'autre
bord, il nous semblait entendre, au travers de ses froids brouillards, les clameurs de cet amas d'ennemis, le brait de leurs armes, le roulement des milliers de canons et de caissons qu'ils traînaient avec eux, et dans l'écho de leurs chants nationaux, leurs cris de guerre et de vengeance î
Nous attendions ainsi, quand le 1" janvier 1814, à onze heures du soir, après un assez triste dîner de jour de Fan, d'un côté une lettre du sous-préfet de Spire, et, du côté opposé, des douaniers accourant de Lauterbourg, m'annoncèrent que le Rhin venait d'être franchi vers Manheim, nos troupes repoussées, et que, vers le fort Vauban, un autre passage allait être effectué.
Ces deux invasions à ma droite et à ma gauche, poussées vivement jusqu'aux Vosges, pouvaient m'enfermer entre le fleuve et la montagne, et me couper ma retraite sur le maréchal Victor. Quelles qu'eussent été les précautions que j'avais prises, il me fallait quatorze heures : pour hâter le départ de mon infirmerie et de mon hôpital régimentaire ; pour rallier mes escadrons, en jeter un dans Landau, y faire rentrer derrière moi les bataillons que j'en avais tirés et le matériel du 3* corps de Gardes d'Honneur, dont nous ne pouvions nous appesantir. En même temps, et à ma droite, j'avais à placer deux cents chevaux en regard du fort Vauban pour masquer Weissembourg,. en leur envoyant l'ordre de se reployer lentement sur cette ville, où, le lendemain soir, je voulais aller coucher. Mon projet était d'en repartir le 3 janvier, et de m'écouler au pied des monts vers Strasbourg, comme j'en avais reçu l'instruction.
La plupart de ces ordres, comme je l'ai dit, étant prêts d'avance, ainsi que les ordonnances et leurs guides, en une heure tout fut expédié ainsi que ma dépêche au maréchal Victor ; en voici le résumé :
« Monsieur le maréchal,
« J'apprends à l'instant que le maréchal Sacken et « vingt-six mille hommes ont passé le Rhin hier vers « Manheim, et que monsieur de Wittgenstein, avec seize « mille Eusses, en fait autant aujourd'hui vers le fort « Vauban. Je donne ordre, etc., etc. Ainsi, puisqu'il « faut l'abandonner, du moins cette rive du Rhin sera <c nette; les Gardes d'Honneur ne perdront ni un malade « ni un seul effet ; et l'ennemi, s'il nous presse trop, n'y « trouvera demain que des coups de sabre, etc., etc. y>
Le lendemain 2 janvier, vers midi, j'étais à la tête de 1,200 chevaux réunis devant Hersheim, couvrant Landau, et protégeant ainsi la rentrée, dans cette forteresse, de la garnison que j'en avais tirée, et de mes bagages. Ce devoir rempli, je partis pour Weissembourg. J'y arrivai avec la nuit, mais fort surpris d'y trouver déjà les deux cents chevaux que j'avais placés en observation devant Wittgenstein, pour couvrir ma retraite. Leur chef d'escadron, tout novice encore, n'avait pas compris sa mission.
C'était avec ces recrues ainsi commandées que, pendant plusieurs jours, j'avais à défiler entre le Rhin et les Vosges, sous les yeux et à portée des coups de seize mille
'is
Russes, qu'on nous disait même être vingt-sept mille. Il n'y avait donc pas de temps à perdre ; et cependant, pour conserver les hommes, leurs chevaux et Téquipement, et pour maintenir l'ordre et l'ensemble, il ne fallait pas marcher trop vite. Il convenait d'arriver avant la nuit dans de bons cantonnements, et de n'en repartir qu'au grand jour ; d'éviter, autant qu'il se pourrait, à ces reemes, la fatigue des grandes gardes, des bivouacs, des reconnaissances ; et, en cas d'attaque, d'avoir, à leur droite pendant la marche, et derrière nous pendant la nuit, une voie de retraite au travers des Vosges. J'abandonnai donc à l'ennemi, qui d'ailleurs l'occupait en force, la route du Rhin ; je m'en traçai une autre au pied des monts, par Lambach, Reichoffen, Oberbnïnn, Neuwiller et Dettwiller ; gardant chaque jour ma retraite au travers de la montagne, par les passages de Bitche d'abord, puis de la Petite-Pierre, puis enfin de Phalsbourg; sûr ainsi de n'être point acculé contre les Vosges, et, si j'étais trop pressé par l'ennemi, de pouvoir abandonner l'Alsace.
Il est superflu d'ajouter qu'une avant-garde et une arrière-garde, bien commandées, bien renseignées, prévinrent les surprises, et, dans ce long défilé, maintinrent en ordre et serrée notre colonne. Mais ce que je dois dire, et ce que je me plais à consigner ici avec une vive gratitude, c'est le patriotisme, c'est le dévouement exemplaires de ces bons et braves Alsaciens dont nous traversâmes les villages ; ce sont, malgré leur désespoir de se voir en proie à Finvasion et à la ruine qui allait en résulter, les soins généreux dont ils nous comblèrent. En
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route et dans nos haltes, ils accouraient ; ils nous apportaient leur vin, leurs vivres, ils les distribuaient aux Gardes et en refusaient le prix ! Le soir, à notre arrivée dans les cantonnements choisis, ils s'emparaient des hommes et des chevaux, ils se les disputaient, et soins et vivres, ils leur prodiguaient tout. D'autres les aidaient à barricader les avenues du côté de l'ennemi et à les garder ; d'autres encore, des vieillards même, leurs bourgmestres en tête, s'offraient, à pied et à cheval, à mes instructions ; et toute la nuit ils allaient aux nouvelles, ils poussaient au loin des reconnaissances. Leurs courses étaient rapides, leurs investigations audacieuses, leurs rapports exacts. Nous filmes enfin bien mieux éclairés et gardés par eux que nous n'eussions pu l'être par nous-mêmes. Il n'y avait certes pas de meilleurs, de plus généreux, de plus braves Français dans toute la France ! On peut juger de l'amertume de nos regrets en nous voyant forcés d'abandonner à l'invasion de tels compatriotes.
Quant à cette manœuvre, il eût été plus prudent, sans doute, de mettre les Vosges entre nous et l'ennemi, et de revenir sur Saverne par Phalsbourg; mais je jugeai que le général russe, en mettant le pied sur notre rive, ne songerait d'abord qu'à s'assurer de la route qui borde le fleuve, et. à s'éclairer sur Strasbourg, ce qu'il ne manqua pas de faire ; que, en tous cas, je ne pourrais avoir affaire, de ce côté, qu'à une avant-garde légère, ce qui an .va ; qu'ainsi, du moins, j'atteindrais plus tôt le rendez-vous iqiiqué, où je pouvais être utile.
Il en résulta en effet, comme on va le voir : le rallie-
MÂMOIRES. — T. m. 6
i)t< MEMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.
ment du 4"^ régiment de Gardes d'Honneur, oublié devant Saverne ; celui de deux mille fantassins près de se livrer à l'ennemi ; la mise en défense et l'approvisionnement de Phalsbourg, oubliés de même, et dont le commandant allait se laisser surprendre. Enfin^ il est plus que vraisemblable, si Ton m'eût permis ensuite de me retirer directement sur Nancy, avec les deux bataillons et les deux mille chevaux ralliés sous mes ordres, que j'y eusse assuré la retraite du maréchal, en retardant, d'au moins vingt-quatre heures, l'entrée trop prompte des alliés dans cette ville.
Au reste, nous n'eûmes qu'à nous louer de l'extrême circonspection de l'ennemi. Sa lenteur, singulièrement prudente, favorisa cette marche de flanc qu'il eût pu rendre si dangereuse. Pourtant, en approchant de Dettwiller, j'éprouvai, quelques instants, une vive inquiétude. Ici, la persuasion que l'ennemi était éloigné, et que j'allais trouver près de Strasbourg le maréchal Victor, m'avait porté à marcher sur deux colonnes, que séparait un cours d'eau moins guéable que je ne l'avais jugé, lorsqu'on vint me prévenir que le général Seslawin occupait en force Dettwiller, point de réunion que j'avais assigné à ces deux colonnes. La mienne avait sa retraite sur Saverne ; mais l'autre, de cinq cents chevaux, ne pouvait me rejoindre que par le pont du village, occupé, disait-on, par deux mille Russes.
Il n'y avait point à hésiter : je m'avançai rapidement, décidé à ressaisir ce passage. J'espérais surprendre Seslawin ; mais, en arrivant devant Dettwiller, j'en vis sortir
une cavalerie nombreuse qui, se déployant et se couvrant de tirailleurs, me força à me déployer de même. De plus en plus inquiet, et impatient d'en finir, je m'avançais prêt à charger, étonné de ne point entendre commencer le feu, lorsque je vi s nos éclaireurs se mêler, sans combattre, au parti contraire. Or, qu'on juge du soulagement que j'éprouvai ! cet ennemi, si malencontreusement placé entre moi et mon détachement, c'étaient des Français, des frères d'armes, le quatrième régiment de Gardes d'Honneur ! Il était fort de six cents chevaux, sous deux chefs expérimentés. Ils nous reçurent à bras ouverts. Réunis à mon commandement, ils admirèrent notre nombre double du leur, ils s'émerveillèrent de notre tenue brillante, si bien réparée autour de Landau et que nous en rapportions encore intacte ; car, grâce aux soins de nos • bons compatriotes Alsaciens, rien en nous n'avait souffert, ce qui ne devait pas durer longtemps.
J'avais obéi, je croyais m'être rallié au maréchal Victor, et je me trompais : c'était le quatrième régiment seul que j'avais rejoint. Son colonel ignorait même où se trouvait le corps d'armée ; il se plaignait d'être sans ordres. J'envoyai de toutes parts aux nouvelles ; toutes furent alarmantes! L'ennemi était devant nous, nous séparant de Strasbourg. On disait l'Alsace entière évacuée par nos maréchaux ; on nous y croyait oubliés. On nous jugeait dépassés, au loin, à droite et à gauche, par les deux invasions. On ajoutait que, poussant droit devant elles, et se recourbant en Lorraine derrière nous, elles allaient nous couper toute retraite.
Dans une situation aussi critique, je m'échelonnai de Dettwiller à Saverne, couvrant Phalsbourg, et repoussant les attaques de Seslawin. Le lendemain matin, Tun de nos exprès revint de Molsheim avec la nouvelle que, depuis deux jours, le maréchal Victor s'était précipitamment retiré dans la Lorraine. Je calculai la distance que ce paysan disait avoir parcourue. C'étaient douze grandes lieues en moins de cinq heures ! Cela me parut invraisemblable, quel que fût le zèle de ces braves gens, en sorte que, tout en donnant l'ordre aux régiments de se reployer sur la montagne, je fis garder à vue ce pauvre homme jusqu'à Saverne, où, son rapport s'étant confirmé, je lui rendis la liberté avec excuses, éloge, argent et tout ce qui pouvait le consoler.
Alors, serrant douloureusement la main à nos généreux compatriotes des bords du Rhin, nous gravîmes la montagne, nous traversâmes Phalsbourg et, les derniers, nous abandonnâmes l'Alsace à l'invasion.
Ce qui paraîtra incroyable, c'est que, dans cette dernière marche, nous passâmes au travers de la citadelle de Phalsbourg sans plus de façons que dans un village : pas une pièce en batterie ; aucun factionnaire, nul quivive ne nous arrêta ; comme s'il n'y avait là ni remparts, ni portes, ni garnison ! Indigné de cette incurie, je fis battre la générale par le premier tambour que je rencontrai, et donnai l'alerte, annonçant l'ennemi qui me suivait. Le commandant, enfin réveillé, ferma ses portes. Il disait que, oublié par le ministre et le maréchal, on ne lui avait rien prescrit ; que sa garnison était insuf-
fisante, sans vivres, sans un seul affût en état de servir. Je lui répliquai qu'il n'en devait que se mieux garder, et qu'il était inexcusable.
Quelques heures après, je m'occupais à cantonner ma brigade à Sarrebourg et sur le revers de la montagne, quand le hasard voulut que, sur le chemin, je rencontrasse environ deux mille fantassins de quatre régiments. Ils avaient été dirigés sur Strasbourg, sans armes prêtes, sans cartouches, comme en pleine paix, ignorant que, à une demi-lieue de là, ils allaient rencontrer les Eusses ! Je les arrêtai, j'expliquai à leur chef où nous en étions; il n'en pouvait croire ses oreilles. Puis, le ralliant à moi, j'écrivis au maréchal Victor qu'on disait être à Rembervillers, pour lui demander ses ordres.
Ce récit semble être de peu d'importance ; mais outre qu'ici nous eussions pu perdre, sans coup férir, une forteresse et deux mille hommes, ces détails montrent dans quel désordre jette une invasion au milieu d'habitudes négligentes, suites d'une longue sécurité. Organisés pour l'offensive, contre elle nous ne l'étions aucunement. Pris au dépourvu, tout était à remanier. De là ces oublis d'ordres, d'instructions, et ces choix d'hommes si impropres aux circonstances. Cela m'expliqua en partie ces inconcevables pertes subies par la Prusse après léna. Si nous n'en éprouvâmes de semblables qu'en petit nombre, telles que celles de La Fère et de Soissons, c'est que notre sécurité avait duré moins longtemps, et que la Coalition ne profita pas aussi rapidement que l'Empereur de sa victoire.
En attendant la réponse du maréchal, je jetai un bataillon dans Phalsbourg ; puis, comme une avant-garde de Seslawin était venue sommer le gouverneur, je la fis tourner par une compagnie de voltigeurs et attaquer de front par un détachement des Gardes. Ces Russes eussent été tous enlevés sans un geste de Fun des nôtres, qu'il me semble voir encore. M. d'Arbaui- Jouques, chef d'escadron, l'un de nos plus beaux hommes de guerre, sans attendre mon ordre, dans son impatience, mit le sabre à la main d'un air si martial, que, à ce seul aspect, le commandant russe, se troublant, donna sur-le-champ le signal et l'exemple de la retraite. Il fallut alors fondre sur lui en toute hâte; mais, le mouvement de nos fantassins n'étant pas achevé, ces fuyards en furent quittes pour la perte de quelques hommes, armes et chevaux, qu'ils abandonnèrent pour échapper à notre poursuite.
En rentrant dans Phalsbourg, j'y trouvai l'ordre du maréchal de ravitailler cette place, de la mettre en état de défense, d'y placer un bat^-illon, ce qui était fait, et de renvoyer le reste de l'infanterie, partie à Lunéville et partie à Metz, avec le colonel du 6® léger. Cet ordre, quant à la défense et à l'approvisionnement de la citadelle, arrivait trop tard, si je ne m'y fusse préparé. Je réussis à l'exécuter, en requérant de toutes les communes environnantes les ouvriers et tous les vivres qu'il fut possible de réunir. A ces instructions, comme je me trouvais placé en intermédiaire des maréchaux Victor et Marmont, le général Grouchy, commandant la cavalerie du corps d'armée, ajouta l'ordre d'essayer de réta-
blir les communications avec le corps du duc de Raguse.
Je fis bien de ne risquer dans cette direction que le moins de monde possible, car, dès le lendemain, de nouveaux ordres m'arrivèrent. J'étais à Sarrebourg, sur la route directe de Lunéville, quand, le 10 janvier, je reçus l'instruction de laisser sur ce chemin deux cents Gardes pour le couvrir, puis de se reployer sur cette ville, de rejoindre moi-même sur-le-champ, avec le reste, le maréchal Victor à Rambervillers, par la route la plus courte. Le temps était horrible; les chemins de traverse, défoncés, disparaissaient sous une neige qui tombait à gros flocons. Cette marche était tellement forcée, que, parti de Sarrebourg à sept heures du matin, je n'arrivai à Rambervillers qu'à sept henres du soir. Je n'y trouvai ni vivres, ni f ouiTage, ni logements ; il me fallut laisser mes escadrons, la bride au bras, dans un champ de boue, la neige venant de se transformer en une pluie à verse, qui noyait mes malheureux Gardes. Je courus au quartier général demander des ordres. Ces ordres furent d'attendre ainsi, toute la nuit, le départ du corps d'armée prêt à rétrograder sur Lunéville, et d'en former l'arrière-garde.
Mais, puisqu'il s'agissait de se retirer sans combattre, au lieu de harasser et d'épuiser, par une détestable marche de flanc bien inutile, suivie d'une nuit sans pain, sans fourrage et sans abri, dix-huit cents chevaux frais, bien ensemble, et si précieux à conserver, pourquoi, de Sarrebourg où ils étaient, ne leur avoir pas donné pour point de ralliement Lunéville, où dans tous les cas il fallait
passer ? Or, tout au contraire, on les 'avait inconsidérément appelés, et cela pour les faire rétrograder dès le lendemain, mourant de faim et de misère, sur cette même ville, par une autre route et une seconde marche tellement forcée encore, qu'elle devait durer deux jours et deux nuit de plus.
Encore si Ton m'avait arrêté en chemin, le premier jour, à Manières, point où j'avais rejoint cette autre route, et où la retraite du maréchal Victor devait passer ; si Ton ne m'eût pas fait avancer inutilement jusqu'à son quartier général encombré de troupes, cette première journée et la seconde en eussent été abrégées ; j'aurais eu le temps d'abriter, pendant quelques heures, mes régiments, de les faire manger et se reposer ; mais non, on avait même négligé un soin aussi nécessaire ! Sans doute la puissance démesurée de l'ennemi commandait à notre impuissance nos mouvements : nous étions plus à ses ordres qu'aux nôtres ; mais ici, où cela n'était pour rien, il y avait eu, de la part de je ne sais quel chef, imprévoyance ou insouciance ; car, il en faut convenir, trop de guerre, au lieu de former, gâte : elle endurcit, elle blase ; et, soit fatigue, soit égoïsme, on s'y habitue à négliger ces ménagements, ces soins si indispensables à la conservation des hommes et des chevaux qu'on ne retrouve plus ensuite dans l'occasion.
Désespéré de cette faute et des souffrances de mes pauvres Gardes, j'attendais près d'un feu, sur la place de Eâmbervillers, le moment de parler au maréchal, quand un vaguemestre vint me remettre une dépêche. Je Fou-
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vris au milieu de plusieurs officiers et de quelques Gardes ; ils s'aperçurent qu'elle venait de Paris. J'en commençais la lecture sans précaution, lorsqu'heureusement, en me penchant vers la flamme, saisi de surprise, je me détournai. J'en avais assez vu pour craindre qu'un coup d'oeil indiscret ne leur révélât ce qui me restait à lire.
Je ne sais quelle fâcheuse inspiration avait fait choisir à l'Empereur le moment où les Gardes se montraient si •dignes du poste d'honneur qu'ils occupaient, et où ils formaient plus de la moitié de la cavalerie du corps d'armée, pour leur déclarer qu'ils étaient exclus des rangs de sa Garde ! Il y avait dans cette déchéance, si peu méritée, de quoi désorganiser ces corps de volontaires, et en faire même déserter les moins zélés. Comme toute faute a sa bonne raison, celle-ci avait peut-être pour cause l'économie, ou la nécessité d'apaiser la jalousie de la vieille et de la jeune Garde qu'on reformait, cette élite voyant en effet nos corps d'un œil mécontent.
Quoi qu'il en fût, comprenant sur-le-champ tout le mal qu'une décision aussi inopportune devait produire, je me contins, me retournai vers les Gardes, et, jetant au feu cette dépêche, je leur dis négligemment que c'était un duplicata, une répétition inutile d'ordres déjà exécutés ; puis je me mis à causer avec eux sans affectation, comme si rien de nouveau ne fût arrivé. Jamais les Gardes ne se sont doutés de cette disgrâce ; et l'Empereur, jusqu'à la fin de cette campagne et de l'Empire, a dû sans doute le dévouement de ces braves volontaires à l'heureuse ins-
piration qui m'arrêta si à propos et dont je me félicite encore.
Je dévorais intérieurement ce nouveau chagrin, quand le maréchal Victor me fit appeler. Il était onze heures du soir, il allait se mettre à table. Ce fut le dernier repas du grand quartier général où je me trouvai. Il me rappela le premier, celui auquel on se souvient peut-être qu'en 1800, et dans Augsbourg, j'avais été invité par le général en chef Moreau. Mais quel contraste ! Alors, dans un riche palais, notre conquête, c'était une vaste salle à manger, où cinquante brillants couverts entouraient un magnifique plateau que mille bougies éclairaient ! Et quelle profusion de vins, quelle abondance de mets nous avaient été prodigués, au son d'une musique martiale et de ses airs les plus triomphants ! Comme alors, en nous, tout était vivant de jeunesse confiante, hautaine, victorieuse ! Comme tout éclatait de contentement, d'orgueil et de gloire ! repas splendide, festin de vainqueurs, dont la conquête faisait tous les frais avec son abondance et son luxe accoutumés I
Tandis qu'aujourd'hui, au lieu d'un général prêt à gagner sa plus célèbre bataille, un maréchal s'apprêtant à fuir! Au lieu de cent mille guerriers victorieux, et d'une guerre conquérante et nourricière, douze mille hommes en retraite, manquant de tout dans leurs propres foyers envahis ! Enfin, dans ce quartier général de Rambervillers, à la place de ce festin, de ce palais somptueux d' Augsbourg tout éclatant de lumières, une pauvre maison bourgeoise, qu'il me fallut chercher à tâtons dans une froide obscurité ; et, dans une salle basse, sale et
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humide, une table où de rares chandelles éclairaient à peine des aliments indispensables, servis dans des plats de terre, pour quelques convives couverts d'uniformes usés, comme leurs figures, et moins par le temps que par les combats et les bivouacs : tristes restes de tant d'armées si florissantes, après tant de victoires si glorieuses ! Qu'était devenue cette joyeuse et bruyante animation de notre vigoureuse et triomphante jeunesse? Quel changement! Comme les physionomies, sillonnées d'insomnies et de blessures, paraissaient maintenant graves et soucieuses ! Comme ces fronts, jadis si sereins et si haut portés, maintenant se montraient ou dépouillés, ou couverts de cheveux déjà blanchis, non par l'âge mais par les fatigues de tant de guerres si lointaines, et surtout assombris par la douleur de voir notre patrie, jusque-là si conquérante, menacée à son tour de subir la honte et tous les maux de la conquête!
Quant aux entretiens, même différence : au lieu de ces récits confiants et de ces éclats de voix assurée, des conversations à voix basse, s'aiguisant encore de quelques plaisanteries, mais forcées, amères, moqueuses de nousmêmes, comme pour prévenir celles d'un ennemi maître enfin chez nous à son tour, et qui, sans doute, allait nous rendre, en une fois et avec usure, toute la ruine, toutes les humiliations que, depuis quatorze ans et plus , nous lui avions infligées ! C'était enfin un dîner de vaincus, où tout était encore assez bon pour des convives trop heureux d'y trouver le nécessaire : repas qu'il fallait achever à la hâte, pour fuir aussitôt après, au milieu de cette
même nuit , au travers d'une boue profonde et d'une pluie froide et battante, en abandonnant nos malheureux compatriotes à la merci de ces masses d'étrangers qui déjà, et de toutes parts, nous environnaient î
La vérité, c'est que nous-mêmes nous n'avions plus une minute à perdre pour échapper à leur triple invasion. Pendant que le maréchal Victor observait Schwartzenberg, dont l'extrême droite, vers Saint-Dié, venait d'écraser la sienne, il avait appris que, à sa gauche, par delà Landau , les Eusses et les Prussiens avaient dépassé les Vosges, repoussé Marmont, et que, inondant la Lorraine, ils allaient se saisir, derrière nous, des ponts de la Meurthe et de la Moselle, qu'il nous fallait traverser. Nous quittâmes donc précipitamment, vers minuit, notre repas, pour monter à cheval et nous mettre en marche. Notre seul espoir, en reculant plus vite que l'ennemi n'avançait, était de le prévenir dans Nancy, où devait passer notre retraite. Les Gardes d'Honneur, formant l'arrière-garde, restèrent en bataille jusqu'à sept heures. On les avait embarrassés d'une batterie, bien plus gênante dans une retraite aussi précipitée qu'elle ne pouvait leur être utile.
Après onze heures de marche dans la neige depuis Sarrebourg, et une halte de douze autres heures de nuit sous la pluie, sans vivres ni fourrages, nous commencions à nous remettre en mouvement quand, tout à coup et avec le jour, un vent violent accourut de l'est comme l'invasion : il nous apporta une gelée de dix degrés, si subite et si rigide, que, en un instant, la route noyée devint un miroir de glace, et que les vêtements tout mouillés des
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Gardes se raidirent sur leurs corps afiFamés et harassés. La terre, le ciel, tout dans cette seconde journée, Tune des plus dures que j'aie subies, nous fut hostile. Nos mains, douloureusement engourdies, pouvaient à peine nous servir; nous marchions sur un verglas où nos chevaux, et ceux surtout de l'artillerie, ne s'avançaient que de chute en chute. Chaque rampe devenait un obstacle presque insunnontable; sous cette mortelle température, retenus par nos canons, quelque précipitée que dût être notre marche, il fallut l'entrecouper de haltes continuelles.
Il était onze heures du soir lorsque, approchant de Luné ville, nos chevaux, en flairant ce beau cantonnement, reprirent courage. Mais, en y entrant, j'y trouvai l'ordre impitoyable de mettre en bataille les Gardes sur la grande place, de les y faire repaître ainsi, et de passer outre. On croira que du moins, après ces deux jours entiers et cette seconde nuit de marche sans pain et sans abris, des feux, des vivres et des fourrages nous avaient été préparés pour ce court et froid bivouac : ce soin encore avait été oublié! Loraque, après avoir essayé d'obéir, j'entrai à tâtons dans l'hôtel de ville pour y requérir ces secours indispensables, •j'y trouvai des administrateurs étonnés, ne sachant que répondre à une réquisition nocturne aussi subite, et me demandant le temps de délibérer. Ce temps nous tuait ; poussé à bout, je leur déclarai que j'allais faire nourrir militairement les Gardes chez l'habitant^ en faisant, s'il le fallait, enfoncer les portes.
Il y avait si peu d'exagération dans la colère de cette menace, que, en ce moment-là même, elle s'effectuait :
l'impérieuse nécessité le voulait ainsi. Je laissai donc la municipalité délibérer, et les Gardes agir. Je prévins seulement ceux-ci que, dans trois heures, on sonnerait à cheval, de bien employer ce temps, et d'être exacts. Nul ne manqua à l'appel, et à trois heures, en effet, nous étions en route. C'était l'heure la plus glaciale ; mais bientôt le jour, ce grand consolateur et réparateur des nuits si longues ou de marches ou de bivouacs, reparut moins rigide que la veille ; et, vers onze heures du matin, nous atteignîmes enfin des villages, où s'arrêta notre épuisement : retraite et marche désorganisatrices , dont il eût été si facile, comme on l'a vu, d'épargner la ruine à ces jeimes corps. Dans ces trois seules journées, et sans gloire, sans un coup de sabre, ils perdirent environ trois cents hommes ou chevaux malades, ou estropiés : plusieurs par leurs chutes, le plus grand nombre par la gelée, qui saisit les pieds mal chaussés des Gardes, et détruisit ceux de leurs chevaux, le temps ayant manqué pour réparer la ferrure dans une marche aussi forcée et aussi pénible !
-Pendant ce court répit, qui ne dura pas deux heures , nous apprîmes que nous allions former la seconde brigade d'une division dont la piifemière brigade serait composée de deux cents Gardes d'Honneur du l*"" régiment, et du 10'' de hussards, fort de cinq cents chevaux. Telle fut, en effet, notre organisation pour le reste de la campagne. On ajouta que, en ce moment, séparés du maréchal par plusieurs lieues et par Nancy qu'il avait abandonné, il nous fallait marcher en toute hâte pour traverser cette ville, notre seule voie de salut, avant d'y être prévenus
par les Russes, déjà à ses portes. Aussitôt, remontant à cheval, nous pressâmes la marche si à propos, que, vers une heure, nous entrâmes dans Nancy par une porte, à l'instant même où, de son côté et par la porte opposée, Biren et l'avant-garde ennemie y pénétraient. Une heure plus tard, c'en était fait : séparés des nôtres, pris entre les deux invasions , il nous aurait peut-être fallu mettre bas les armes!
Malgi'é la présence de l'ennemi, le cœur me saignant de la détresse des Gardes, ayant d'ailleurs reçu l'ordre de requérir le fer nécessaire à la ferrure de la cavalerie du corps d'armée, ou quinze mille francs pour en acheter, et même, en cas de refus, d'emmener le maire comme otage, je crus avoir le temps, en exécutant cette instruction, de faire porter du vin et des vivres à mes régiments rangés en bataille sur la place. Mais le cas était plus pressant qu'à Lunéville. D'une part, les habitants et leurs administrateurs étaient si effarouchés, que je n'en pus rien obtenir ; d'autre part, l'ennemi, ne nous voyant point d'infanterie, devint fil entreprenant, qu'à peine eus- je le temps de remonter à cheval : je n'y parvins qu'en mettant le sabre à la main au milieu des Cosaques , qui galopaient déjà par les rues en poussant leurs cris sauvages. Puis j'effectuai ma retraite emmenaïUt le pauvre maire, que je remis à la division chargée désormais de l'arrière-garde. Ses compatriotes, m'a-ton dit depuis, le rachetèrent en envoyant l'argent demandé.
Nous n'avions point à nous plaindre de cette ville. Que pouvait-elle faire au milieu d'une telle échauffourée? Pour-
tant, et quoique la Lorraine se soit montrée aussi bonne Française que l'Alsace, déjà le parti royaliste , si faible, et, si malheureusement pour lui, allié à l'invasion, osait paraître. En effet, les Cosaques momentanément contenus, un seul coup fut porté par nous, et ce fut à Tun de nos compatriotes. L'esprit de parti l'avait enivré ; un revers de sabre le punit des sarcasmes dont il osait insulter notre douleur d'être forcés d'abandonner à l'Etranger l'une des plus belles villes de notre malheureux pays ! Il n'était sans doute pas le seul de sa couleur ; mais , quant à nous du moins, là, comme dans tout le reste de cette campagne, grâces à Dieu, ce fut le seul mauvais Français que nous rencontrâmes. Au reste, en quittant cette cité accidentellement inhospitalière, et se rappelant les paysans Alsaciens, nos (lardes se disaient entre eux que de même que le pauvre s'apitoye plus que le riche , nos villages leur avaient été, jusque-là, plus secourables que nos villes.
Une vieille division de cavalerie venait enfin de nous remplacer à l'arrière-garde. Couvert par elle, et après avoir marché, tout le l'esté du jour encore, sur la chaussée de Nancy à Toul, je m'arrêtai dans des villages assignés à mes cantonnements : c'était, depuis Sarrebourg, la première nuit de repos accordée à mes pauvres Gardes. Nous commencions à en jouir, il n'était pas minuit, lorsque je fus réveillé en sursaut par un bruit subit : qu'on juge de mon étonnement, quand j'aperçus près de moi le général de cette division qui devait, àdeux lieues derrière nous, me préserver de toute surprise ! Telle était la désorganisation, suite et de souffrances excessives, et de l'incurie habituelle
pour les besoins des troupes, et d'ordres trop souvent inexécutables. Il en résultait qu'on s'était accoutumé à ne plus tenir compte même des instructions les plus nécessaires à observer ; en sorte que, hors de portée du chef, plusieurs de nous, ne songeant qu'au mieux-être et à la conservation de leurs troupes, ne prenaient plus d'ordres que d'eux-mêmes. Celui-ci, brave et plein d'esprit, n'était pourtant pas de ces hommes dont la réputation bruyante leur a peu coûté et ne vaut pas plus, n'aimant à s'exposer que devant témoins et à ne frapper de coups qu'à portée d'échos ; mais il avait préféré à son poste sur la neige, de venir dormir chaudement dans mon village. Sa réponse à mes reproches fut : « Bon ! l'ennemi dort, boit ou s'amuse « dans Nancy ; la nuit nous garde ; nous n'avons plus € qu'elle pour alliée, profitons-en ! »
Il se trompait : deux heures plus tard, trahi par cette alliée comme par les autres, l'un de mes régiments, le 4^, attaqué à l'improviste, perdit plusieurs hommes, et fut malheureusement privé de l'un de ses meilleurs chefs d'escadron, M. d'Arbaud-Jouques. Cet ofl&cier, échappé aux Cosaques, vint à moi, nu, sans armes et démonté. Je fus forcé de l'envoyer se rééquiper à mon dépôt ; dans le dénûment de chefs expérimentés où nous étions, cette perte était irréparable.
A quelques lieues plus loin, je devais perdre encore un colonel, M. de Saluces, renvoyé sur nos derrières, mourant du typhus. Ainsi nos rangs s'éclaircissaient : en six jours, et presque sans combats , ma brigade était réduite de deux mille sabres à moins de dix- sept cents.
Le lendemain, après avoir perdu la Meurthe et la Moselle, nos deux corps d'armée, ne formant plus que dixsept mille hommes, séparés l'un de l'autre, poussés de front, débordés, à droite et à gauche, par une invasion de deux cent quatre-vingt mille hommes, et consternés de ne rencontrer aucun secours, continuèrent à reculer. Nous formions la droite des deux corps. Le IG janvier, nous passâmes la Meuse à Vaucouleurs. Alors seulement , avec soixante fantassins, neuf cent cimiuante vieux dragons de la division L'Héritier, et ma brigade, faisant volte-face, nous essayâmes de défendre ce passage.
Là, sur le sol natal de Jeanne d'Arc, défenseurs, comme elle, de notre France qu'elle sauva et que, après trois cent quatre-vingt-dix ans, dans l'amertume de notre fuite et de notre dénûment, nous voyions retombée dans une situation plus désespérée encore, plusieurs de nous, saisis de respect pour son berceau, invoquèrent sa mémoire î On verra qu'on pouiTait dire que ce ne fut pas en vain, et que, de son temps, ce qui nous arriva le surlendemain eût passé pour un miracle.
Au reste, qu'aujourd'hui la science humaine s'efforce d'expliquer naturellement, par l'extase et les hallucinations, la merveilleuse vocation de Jeanne ; que cette science parvienne même, dans l'avenir, à compléter cette explication par une étude plus approfondie des effets du magnétisme ; qu'un jour enfin elle puisse se rendre compte pareillement d'autres événements prodigieux de ce monde , tout cela en supprimera-t-il la Providence, Dieu, le créateur de toutes choses, qui les gouverne toutes, et dont la
justice étemelle, soit qu'elle châtie ou protège, en a voulu ainsi renchaînement ?
Quoi qu'il en soit. Voltaire ne gagna point au rapprochement que nous fîmes de nos malheurs avec ceux du siècle de la Pucelle. Quelques citations de son déplorable chef-d'œuvre de persiflage n'eurent en ce moment aucun succès. On regretta plutôt de ces temps passés leur foi vive et forte , que le patriotisme seul ne suffisait plus à remplacer. Mais, ainsi qu'il arrive souvent aux hommes de guerre, faits à ne vivre qu'au jour le jour, à braver le malheur comme tout le reste, le résultat de ces émotions et de cette première halte sous l'invocation de Jeanne ftit un déjeuner entre les chefs des Gardes et des Dragons, repas assaisonné de quelques plaisanteries, dont l'intempestive gaieté fut punie à l'instant même.
Il faut savoir qu'à Vaucouleurs la Meuse passe entre deux collines ; qu'un faubourg, sur la rive droite, couvre Tune, et la ville, l'autre ; que les arches du pont qui les réunit sont entrecoupées, en deux endroits, par une chaussée ; qu'enfin ce défilé est beaucoup plus long que la Meuse n'est ordinairement large ; mais que, aux époques des crues subites, la longueur de ce pont ne paraît plus disproportionnée, le fleuve s'étalant alors et se précipitant, avec l'impétuosité d'un torrent dans ce large espace.
H y avait, sur le côté droit de cette chaussée, à sa jonction avec la rive gauche et la ville, une auberge de peu d'apparence. C'était là que, le 17 janvier vers midi, généraux, colonels, aides de camp, nous buvions à la Pucelle, quand tout à coup un vacarme effroyable de piétinements
de chevaux, de cliquetis d'armes et d'imprécations en plusieurs langues, lit retomber nos verres sur la table. C'était l'ennemi ! Il était à notre porte, il n'avait qu'à étendre la main pour nous saisir ; mais nous le jugions si loin encore, et d'ailleurs, nous sachant couverts par cent cinquante hommes de grande garde, par le faubourg de la rive droite et par le fleuve, nous nous figurions tellement être en sûreté, que nous n'en pûmes croire nos oreilles. Pourtant l'un de nous, s'étant levé, cna.it Aux Cosaques !etV on voulait le forcer de se rasseoir quand, devant Tune des fenêtres, l'un de ces longs corps, si haut perchés sur leurs selles, qu'exhaussait encore un bonnet en pointe , surmontant une figure plate et osseuse, apparut avec sa lance ! Ceci nous fit prendre la chose au sérieux, et nous ramena à une disposition d'esprit plus conforme aux circonstances.
Dans le fait, pour avoir risqué un coup si hardi, il fallait que ces sauvages eussent encore mieux déjeuné que nous-mêmes. Heureusement leur hourra était à sa fin, car en guerre on s'arrête fréquemment avant sa fortune ; c'est le contraire des autres jeux de hasard, où Ton pousse trop souvent plus loin qu'elle. Nous n'eûmes donc qu'à sortir le sabre d'une main, et de l'autre nos serviettes ; notre présence suffit : l'échauffourée recula, et, se dissipant, elle disparut sur l'autre rive.
Toutefois, cette surprise, où plusieurs des nôtres avaient été blessés, pris ou noyés, n'en était pas moins assez honteuse. Accoutumés trop longtemps à attaquer, nous avions perdu l'habitude de nous défendre. Cette fois pourtant, revenant aux détails connus et si indispensables de notre
métier, on fit barricader le faubourg, on en éclaira les abords, on crénela des murs, et Ton plaça une sentinelle sur le clocher, pour en surveiller les approches. Mais, ne prévoyant pas assez que cet éclair annonçait un orage plus sérieux, on oublia de se préparer à faire sauter une arche du pont; on négligea même de le barricader, et nous nous endormîmes dans Vaucouleurs sans plus de précautions que la veille.
Le lendemain 18 janvier, au milieu du jour, nous persistions dans cette incurie, lorsque, derrière une nuée de Cosaques, nous vîmes six mille hommes d'infanterie et dix-huit canons se déployer en face de nous, et couvrir les hauteurs de la rive droite. De cette position dominante leurs regards plongeaient sur le pont et dans la ville ; ils n'y voyaient que des cavaliers, aucun apprêt de défense, point d*artillerie, et soixante voltigeurs seulement contre leurs six mille baïonnettes. Quelques boulets, suivis d'un pas de charge, leur eussent suffi ; dès ce soir-là même, ils nous eussent arraché ce passage de la Meuse et l'abri de Vaucouleurs, au lieu de s'arrêter dans leur inutile et froid bivouac. Mais ils devaient leurs succès à cette lente méthode , dont le mépris , après avoir longtemps contribué à nos victoires, nous avait perdus; et ils en outraient intempestivement le prudent usage.
En conséquence, ils se contentèrent, dans ce premier jour, de nous reconnaître, de s'établir sur leur terrain, et de rejeter sur nous notre grande garde. Quant à nous, accourus sur le pont, et nous désolant de ne l'avoir point rompu, nous fumes réduits à élever entre eux et nous
une faible barricade, qu'un seul de leurs boulets pouvait renverser. Mais ils s'en tinrent à quelques balles, simulacre de combat que nous acceptâmes avec empressement, et que bientôt la nuit vint ajourner. Mais qu'espérer du lendemain ? Comment prétendre à la possibilité de résister un seul instant, car nos travaux nocturnes pour rompre le pont furent impuissants. Heureusement la fortune de Jeanne n'avait pas abandonné son berceau, elle veillait sur lui plus que nous-mêmes. Pourtant la nuit avançait, et déjà, au milieu de ses ombres et d'une tempête dont nous maudissions bien à tort la violence, nous nous préparions tristement à nous retirer, quand le jour revenu, ce même jour qui devait éclairer l'infailUble passage de l'ennemi et notre fuite, nous montra, au travers de l'ouragan et d'un vrai déluge, ce fleuve, la veille notre allié si faible et si impuissant, totalement transformé! On eût dit que, à l'aspect si nouveau de l'Étranger, il se fût gonflé d'indignation ! Il croissait, il débordait à vue d'œil ; ses flots accouraient, ils s'amoncelaient impétueusement les uns sur les autres ; déjà même ils avaient atteint la hauteur du pont, et ils en battaient les arches avec un acharnement inexprimable, lorsque, au bruit de nos acclamations, cette masse, si tenace contre nos efforts, s'écroulant enfin, laissa entre nous et l'ennemi un large abîme !
Nous admirions, nous applaudissions, nos soldats criaient de ravissement. Xous rendions grâce à ce fleuve si bon Français, et à la patriotique protection de la Vierge de Vaucouleurs. Quelques obus, que dans sa mauvaise
humeur rennemi nous lança, n'amortirent point notre enchantement ; il dura toute cette journée que jadis on eût appelée miraculeuse, et d'autant plus que, aussitôt après ce bienheureux écroulement, le vent ayant sauté tout à coup du sud au nord, l'ouragan cessa, et le ciel reprit sa sérénité. Son œuvre était accomplie, et là du moins, devant le berceau de notre héroïne, l'invasion fut forcée de s'arrêter.
Mais, malheureusement, il n'en était pas de même ailleurs ; aussi notre joie fut-elle courte, elle finit avec le jour qui l'avait vu commencer. Un ordre vint avec la nuit : nous aurions pu et dû la passer encore dans Vaucouleurs, on jugea plus prudent d'en faire sortir notre cavalerie. On la plaça près de la ville et d'un château, quartier général trop commode, à portée des batteries de l'ennemi, mais à son insu. Eangée là, en lignes redoublées dans une plaine basse, en proie à un givre glacial, qu'un vent du nord fouettait au visage de nos malheureux soldats, on leur défendit les feux, on leur recommanda le silence. Ce fut sous la mortelle âpreté de cette atroce température, que nos régiments demeurèrent onze heures de nuit, la bride au bras, et immobiles ! Inutile et détestable supplice, que motiva, sans l'excuser, la crainte de laisser les chevaux dispersés dans les maisons d'une ville que des obus pouvaient brûler : crainte exagérée, que l'événement ne justifia point ; et d'ailleurs, s'il fallait un bivouac, qui empêchait d'en choisir un moins intolérable?
Cependant, les généraux et leur état-major passèrent
chaudement dans le château voisin cette nuit, près de là si dure. J'y étais aussi ; je n'y donnis point : le chagrin des maux que souffraient les Gardes m'en fit plusieurs fois sortir. Je sonireais à la rareté des Charles XII : à combien de souffrances le soldat échapperait s'il fallait (jue le chef, qui les exige, les supportât ; tandis qu'il n'y a guère de douleurs insupportables pour celui qui, sans les partager, les impose î
L'occupation de Yaucouleurs avait coûté aux Gardes d'Honneur un colonel et quarante Gardes, neuf tués par l'ennemi, et plus de trente hors de combat par ce bivouac. Le colonel B^*" de Saluées, Piémontais, officier ferme, calme et clairvoyant dans le danger, fut de ce nombre. Enfin, le 21 janvier à cinq heures du matin, nous dirigeant vers Ligny, nous reprîmes notre l'etraite. Une fâcheuse nouvelle, venue la veille de notre droite, nous forçait encore à reculer. Le 18, à quelques lieues audessus de nous , Wrede et son armée avaient, à Neufchâteau, passé cette Meuse qui, devant nous, avait interrompu l'invasion. Xous sûmes d'ailleurs que, plus loin encore de ce côté, Schwartzenberg, poussant toujours en avant, dans le vide, sur Chaumont, venait, par les sources du fleuve, de tourner cette dernière ligne.
Cette courte défense de la lieuse à Yaucouleurs peut servir de résumé à Thistoire de tout le commencement de cette campagne. Partout où nous faisions tête, l'ennemi nous opposait dix soldats contre deux, et toutes les armes réunies contre une seule I Eésistions-nous quelques instants, aussitôt d'énormes masses, se prolongeant et
dépassant nos flancs , menaçaient an loin notre retraite, qn'il fallait précipiter. Ainsi venaient de tomber devant les Alliés les lignes du Rhin, des Vosges, de la Moselle, et enfin celle de la Meuse. Ils avaient la gloire que donne le nombre !
J'ai dit comment Victor, de toutes parts débordé, avait précipité sa retraite, par Lunéville, Nancy et Toul, derrière la Meuse. Quant à Marmont, le triple passage du Rhin, de Manheim à Coblentz, le 1®^ janvier, par les cent trente mille hommes de Bliicher, avait surpris et dispersé ses onze mille combattants. Il avait dû s'estimer heureux d'en avoir rallié la plus grande partie derrière la Sarre. C'était de là qu'il avait d'abord reculé derrière la Moselle, vers Metz, où il avait laissé Durutte, puis à Verdun, derrière la Meuse, où Victor et lui s'étaient enfin retrouvés en ligne. Ils y étaient affaiblis d'environ cinq mille hommes ; mais leur jonction avec Ney, derrière ce fleuve, les avait renforcés d'un nombre pareil.
On a dit que cette défensive des trois maréchaux avait eu, de l'offensive de Bliicher, une idée trop avantageuse ; ce qui arrive souvent à Tassailli qui, raisonnant mieux pour l'assaillant que cet assaillant lui-même, cède trop vite, et l'aide à vaincre, en le supposant plus audacieux qu'il ne l'est ordinairement. Mais ce reproche ici n'est point
mérité, hors peut-être à Nancy, qui ne fut sommé que par une faible avant-garde. Il se peut que, par réaction de sa trop longue résistance vers Rambervillers, Victor ait cédé Nancy quelques heures trop tôt.
Cependant, TEmpereur, qui avait surtout compté sur le temps, voyant l'ennemi s'en emparer, avait appelé tout à son aide. Soit optimisme, sans quoi il n'y a guère d'esprits fermes et persévérants, soit besoin d'illusions pour soutenir les courages, ses dépêches, en excitant les trois maréchaux, leur avaient représenté l'Invasion moins formidable qu'elle ne l'était sur le Rhin, et nécessairement amoindrie depuis son passage. « La nécessité, disaient- « elles, de masquer nos forteresses, ne devait plus lui lais- « ser, pour s'avancer, qu'une force insuffisante. Qu'ils réix: sistent donc î Qu'ils appellent à eux gardes nationaux, « gardes forestiers, gardes champêtres ! Que Victor res- « saisisse les Vosges! Que Marmont et Ney tiennent c ferme sur la Moselle ! Et lui, qui vient de rendre la « couronne au roi Ferdinand, rappelant ses armées « d'Espagne, va bientôt accourir à leur secours avec « cent mille hommes ! »
Il n'en avait pas dix mille à leur amener; mais chaque heure était précieuse : chaque jour gagné sur l'Invasion lui donnait à Paris, où il les habillait et armait, miUe recrues. Il y attendait des renforts envoyés par Suchet et Soult, et l'arrivée à Châlons de Macdonald, rappelé de Namur en toute hâte.
En conséquence, ses instructions aux trois maréchaux, de plus en plus exigeantes, en exagérant leurs forces et la
faiblesse de rennemi, leur indiquait tout ce qu'il attendait d'eux : mais on s'v était habitué. Cette fois surtout, elles ne purent les tromper sur le sentiment qu'il avait lui-même de sa détresse, car on y trouvait ces mots : « Qu'en tout cas il fallait couvrir la capitale ! >» Bien plus, notre fuite, au travers de Lunéville, avait rencontré et entraîné le duc de Yicence avec elle ; rien n'était plus significatif, (.'e ministre des affaires étrautrères, comme celui de Louis XIV, y était venu pour demander la paix aux alliés, jusque dans leur quartier général. On le sait, ce ne fut qu'après quatorze jours d'attente qu'il reçut ses passeports, et non pour ^lanheim, mais pour Châtillon, et seulement quand le ministre des affaires étrangères anglais, Castlereagh, venu lui-même, eût décidé les Alliés à nous imposer la perte de la Belgique, c'est-à-dire la chute de l'Empire !
Tout avait donc au^rmenté le découraofement de nos maréchaux, ^lortier, à leur droite, repoussé de l'Aube, reculait sur Troves; eux-mêmes avaient abandonné la lieuse, notre dernière liirne de défense. Vainement alors lîerthier accourt, le 'l'I janvier, à nos avant-postes, avec l'ordre de faire, à l'instant, volte-face, et de défendre l'Ornaiu, en avant même de Liîrnv et de son défilé : il n'obtient qu'un simulacre d'obéissance. Là, comme partout depuis vinjrt jours, on se sent dépassé par les flancs, on est écrase par le nombre: on ne se voit point soutenu; d'ailleurs, !a contiance manquait dans le major général, comme dans la position dangereuse qu'il voulait qu'on défendit.
Ligny est donc encore abandonné ; Saint-Dizier même , où l'on se croit tourné par Join ville, tombe aux mains du général russe Landskoy. Dès le 25 janvier, nous sommes repoussés autour de Vitry, jusqu'où Marmont, qui revient de la grande route de Verdun aux Islettes, où il a laissé Ricard, a reculé ; où Ney nous attend avec six mille hommes. Nous voilà donc re jetés dans le bassin de la Marne, sur le versant des eaux qui vont à Paris, dans les vastes plaines, toutes ouvertes, de la Champagne, à sept marches de la capitale !
A cette nouvelle, Napoléon a tout précipité : il a confié «on Fils à la garde nationale Parisienne, Paris à son frère Joseph, la Régence à l'Impératrice. Le 25 janvier, à trois heures du matin, il part, il quitte pour la dernière fois Paris, sa femme et son enfant qu'il ne doit plus revoir ! Le même jour, il arrive à Châlons, où quelques milliers de soldats, qui l'ont précédé, vont se joindre aux vingt mille qui nous restent. Et pourtant il écrit à Mortier : « Que tout va changer ; qu'il ne s'agit plus de se défendre, « mais d'attaquer, et qu'il arrive à la tête de cent mille « hommes ! » Bertrand a écrit cette dictée ; c'est Canouville, tout étonné, m'a-t-il dit lui-même, qui en a fait le duplicata, et qui l'a expédiée.
Il est vrai que, à l'aspect de Napoléon, gardes nationales, population, soldats, tout s'est ranimé ! Les cris de Vive l'Empereur! retentissent sur son passage. Toutefois un autre cri bien nouveau, « A bas les droits réunis! » qui s'est mêlé à ces acclamations, lui fait pressentir de combien d'obstacles divers il faudra désormais qu'il
triomphe. Mais sa nature héroïque et Thalntude de dixsept ans de prodiges ^(ueiTiers soutiennent son espoir.
Dans Châlons, Berthier et ses rapports, les nouvelles que lui-môme recueille, les troupes, qu'il pousse en avant, ne le retiennent que douze heures; le 20, il est à Vitry. C'est là surtout que, l'oreille prête, l'esprit tendu, il interroj(e les généraux, les autorités locales, les paysans, et qu'il apprécie leurs réponses. Puis, l'œil sur ses cartes, où des épingles, attachées par ses ingénieurs, ont marqué les renseignements qu'il vient de rassembler, il juge des positions de ses adversaires, devine leurs projets, et dicte ses ordres d'attaque. La nuit du 26 au 27 en couvre les préparatifs; au point du jour elle éclate. Milhaud et sa cavalerie commencent ; le vieux, l'habile et intrépide Duhesme les suit avec son infanterie ; Landskoy, surpris, est renversé; Saint- Dizicr reconquis, et Napoléon, dès huit heures du matin, y a pénétré lui-même.
A sa vue inespérée, toute cette poimlation, consternée, abattue sous le poids des Imivades de l'ennemi, se relève soudainement, exapérée d'indignation, transportée d'enthousiasme î Leurs vins, leurs vivres, ils offrent et prodiguent tout à nos recrues, (qu'ils appellent leurs sauveurs. Les uns les accompagnant, veulent jKjrter leurs sacs et leurs armes ; d'autres leur en montrent le maniement, et leur disent les ruses de guerre. Ceux-ci sont des vétéranB retirés, (qu'émeut la pitié de voir tant d'inexpérience aux prises avec tant de périls. Les plus ardents s'arment euXmémes, et nous rejoignent. Ce premier coup de guerro ! ce retour de victoire, ces cris de colère et de joie retentir
sent au loin dans les campagnes ; les paysans déterrent leurs armes; ils accourent, les uns apportant des nouvelles, les autres fiers, la tête haute, brandissant des lances et des fusils ennemis, et poussant devant eux des prisonniers qu'ils viennent de saisir. Tous s'empressent autour du Libérateur. Et lui, reconnaissant, attendri, touché de leurs malheurs qu'ils croyent passés, il les accueille ! A Pun, que d'anciens services recommandent, il donne l'Etoile d'Honneur ; pour un autre, que son zèle actif et intelligent distingue, il crée un emploi longtemps désiré.
Au milieu de ces émotions, de ces prisonniers, de ces rapports, Napoléon achève de s'éclairer. Le coup qu'il vient de frapper a momentanément préservé la Marne ; mais, seul contre tous, il sent qu'il faut qu'il se multiplie, qu'il se rende présent partout ; que l'ascendant de sa renommée, que l'auréole de victoires qui l'environne, voilà son armée réelle, la seule presque qui lui reste ; et, comme il vient d'apprendre que la grande armée alliée, Blticher en tète, marche, avec l'Aube et la Seine, sur Troyes et Arcis, il se décide. Il va se jeter, à l'improviste, dans le flanc de leurs masses, qu'il espère surprendre, et, les entrecoupant, trancher le n(Dud de leur coalition, la déconcerter, l'épouvanter, la détruire peutêtre !
C'est pourquoi il abandonne la Marne à elle-même, et tourne précipitamment à droite vers rAul)e. Brienne, où passe en ci; moment Bliicher, est son but ; Eclaron, Montierender et ]\Iézières, son chemin : chemin de terre grasse, au milieu des bois, mais dont l'obscurité répond
à son projet de surprise, et la ligne directe, à son impatience.
En effet, de ce côté, chez les souverains alliés, tout concourait. Et d'abord, soit qu'ils eussent attendu Blucher,soit étonnement, comme on l'a prétendu, la longueur, chaque jour croissante, de leurs lignes d'opérations les avait effravés. Ce succès sans obstacles, au travers de Taccueil sombre et morne de la France, où ils s'enfonçaient si avant, leur avait paru un péril. On assure que, dans cet abandon, sans combats, de toutes nos lignes de défense, ils appréhendèrent un plan concerté ; dans notre retraite si précipitée, un piège. Ainsi entravés dans leur» soupçons, ils allaient, dit-on, s'arrêter, quand, du sein même de Paris, la trahison, leur a rendu toute leur audace.
Dès lors, reprenant leur cri de guerre, Paris! Paris! tous se sont ralliés, ressaisis d'un grand espoir ! Blûcher, des vallées de la Meuse et de la Marne qu'il venait d'atteindre, est accouru se joindre à Schwartzenberg, dans celles de l'Aube et de la Seine. Ce fleuve les conduira jusque dans notre capitale. Des avis secrets, Laharpe lui-même, qui vient de s'en échapper, les ont avertis de notre détresse ; il n'y a plus à hésiter ! Désormais tout leur est ouvert : la France est épuisée, elle réprouve son Chef; eux n'ont donc plus qu'à marcher en avant! C'est Paris même, Paris, qu'ils ont tant redouté, qui les appelle !
Et réellement, déjà Bliicher s'était avancé jusque dans Brienne ; déjà sa tête de colonne était lancée, au
BRIENNB ET LA BOTHIERE. 129
delà de l'Aube et du défilé de Lesmont, sur la route d'Arcis,et lui-même était prêt à la suivre, quand le cri de défaite de Landskoï suspend son départ. A la vigueur du coup qui venait de renverser de Saint-Dizier, jusque dans Vassy, ce général russe, il avait reconnu Napoléon.
r Néanmoins, Wittgenstein venant de le rejoindre, le f téméraire Blùcher continuait : il allait mettre, non seu-
l lement la distance de Bar-sur- Aube à Lesmont, mais le
y pont de Lesmont et l'Aube elle-même, entre lui et
[ Schwartzenberg. Un jour, un pas de plus, et c'en était lî &ik de lui : il nous livrait cet intervalle, cette lacune, \;. où, dans ce même moment, Napoléon, accourant de Saint-Dizier sur Brienne, suivi de trente mille hommes, se précipitait. Ainsi Blucher, notre ennemi le plus ardent, eût été tout à la fois coupé de l'armée alliée, attaqué en tête par Mortier, en queue par Napoléon, et notre Empereur, de ce premier élan, eût abattu peut-être à cette lourde Coalition, à ce Briarée aux cent bras, son bras le plus redoutable !
Mais tout allait nous manquer, la Fortune d'abord. - Un malheureux officier d'ordonnance, expédié de Saint- Dizier à Arcis, se laissa prendre avec sa dépêche : elle révéla à Blucher son danger. Aussitôt il a rappelé sa tête de colonne, il s'est concentré autour de Brienne; et, qnaBd nous débouchons des bois de Mézières, c'est pour n 'obtenir, au prix de trois mille morts et blessés, qu'un snocès insignifiant, sans autre résultat, après un combat acharné, que l'occupation de cette ville.
Dans cette lutte du 29 janvier^ nos corps, s'arrachant péniblement des fondrières du bois du l)er, n'ont pu arriver que successivement sur le champ de ce combat; leurs efforts, sans simultanéité, n'ont point été décisifs ; ils ont repoussé pourtant l'ennemi sur Brienne, mais d'abord sans atteindre cette ville, et la nuit semblait nous avoir arrêtés dans la plaine. Ainsi, vers six heures du soir, ce vaste château carré, couronnant une hauteur, ses cours, ses jardins, ses terrasses, et la ville, qui en est à cinq cents pas au pied de la colline, Blticher en était resté maître. Déjà même, croyant le combat fini, lui et les siens, attablés, buvaient au succès de leur résistance, quand soudain leur joie se change en frayeur par la plus vive des alertes. Ce fut notre premier boulet qui la donna : il vint briser en mille éclats, sur les têtes et sur la table même de Bllicher et de son état-major, le lustre sous lequel ces étrangers dînaient joyeusement !
A ce coup inattendu , aux cris d'attaque qui le suivent, ils se lèvent, ils se pressent en tumulte, et, abandonnant à pied le château, que nos bataillons escaladaient du côté des jardins, Bliicher et ses officiers fuient précipitamment pour se réfugier dans la ville. Mais, en descendant l'avenue, ils se heurtent contre la brigade Baste, qui la remontait ; Blticher tombe au milieu de notre avant-garde. Plusieurs des siens, son aide de camp même, sont ou pris ou tués à ses côtés, et malheureusement c'est l'ardent et heureux vieillard, trop fait à ces échautfourées, qui seul y échappe !
C'était Napoléon lui-même qui venait d'ordonner ce
renouvellement d'attaque. Pendant que, non loin de là, croyant Bliicher prisonnier, il s'écrie : Qu'il tient le vieux « sabreur ! que la campagne ne sera point longue ! », le feld-maréchal , plus irrité qu'étonné, court appeler Alsufiew et Sacken à son secours. Alors , en dépit d'une nuit obscure, s'engage une des plus furieuses mêlées de cette guerre. Deux fois ils attaquent le château ; mais l'un de nos chefe de bataillon, l'intrépide Henders, s'y est établi avec quatre cents hommes des 37^ et 56® régiments; il profite habilement de ses avantages, se cramponne dans cette position, en jonche de morts toutes les avenues, et, malgré les efforts d'une armée entière, il s'y rend inexpugnable.
Cependant, la ville, que deux rues, qui se coupent perpendiculairement, partagent en quatre parts, a été plusieurs fois prise et reprise ; les attaques se croisent : Baste y est tué ; Decouz, son général de division, blessé à mort, et le Prince de Neuchâtel, atteint à la tête d'un bois de lance.
L'Empereur était lui-même à portée des coups. Dans cette journée, lorsqu'il traversa Mézières, on avait vu le vieux curé de ce village venir se jeter à sa botte, et la presser avec émotion. C'était l'un de ses anciens maîtres de quartier au collège de Brienne. Napoléon l'ayant reconnu et accueilli affectueusement, ce bon prêtre s'était exalté. A cette fin comme au commencement de la carrière de son héros, glorieux de son élève, fier de se retrouver à ses côtés, il voulait encore, dit-il, lui servir de guide. Napoléon l'avait fait monter sur le cheval de son mame-
louck, et tons deux étaient arrivés ainsi devant Brienne. Mais bientôt le pauvre curé avait été démonté par une balle. On s'était assez mêlé pour que, vers la fin du combat, quelques Cosaques, ivres, ^arés dans robsenrité, eussent, en s'échappant, passé près de Napoléon ; car la nuit n'avait point arrêté cette lutte, qne des incendies éclairaient, chaque maison de Brienne ayant été dispntee.
Enfin, rebutés de tant dVfforts, las de carnage, quand, an milieu de ces décombres sanglants, on s'arrêta, chacun resta l'oreille au guet et l'arme prête. Le jour seul, du lendemain 30 janvier, en nous découvrant la retraite nocturne de l'ennemi vers Trannes, nous montra notre avantage.
C'était ainsi que, au lieu d'avoir surpris par derrière, coupé et enlevé ce corps prussien, notre effort, en ne l'attaquant que de front, en le repoussant sur la route de Bar et le forçant à remonter l'Aube, l'avait rallié à la' grande armée Coalisée, qui la descendait. Toutefois^ la journée du 30 janvier fut encore victorieuse. Le duc de Bellune, le deuxième corps, et notre cavalerie, nettoyèrent la plaine de La Rothière ; notre armée s'y réunit et y prit position. Là, elle sécha ses vêtements, pansa ses plaies, prépara ses armes ; le château de Brienne fut débarrassé des morts qui l'encombraient ; Napoléon y établit son quartier général.
D'abord, lors de la première arrivée de l'Empereor à Châlons, je ne sais par quel ordre ou quel désordre, ou peut-être par quel mauvais instinct d'un de nos chefs,
ma brigade fut trois fois mise et remise en marche, vingt-quatre heures durant ! On ne lui laissa pas même le temps de repaître un seul instant ; et cela, pour se retrouver, après cette triple marche si meurtrière, juste au point d'où la veille elle était partie. Il semblait vraiment que, au moment le plus décisif, il convenait à quelqu'un de nous rendre incapables de combattre. Ce fat la première et la seule fois que, derrière moi, j'entendis murmurer les Gardes. Moi-même aussi, je l'avoue, je fus tellement indigné, que, m'étant enfin cantonné dans un village pour j reprendre force et haleine, je refusai rudement d'en sortir, désobéissant ainsi à un ordre direct de l'Empereur, que son aide de camp, le général Dejean, vint m'apporter. Cette fausse ou coupable manœuvre venait de me coûter cent hommes ou chevaux, qu'il fallut renvoyer sur les derrières. Pourtant la discipline ni le zèle n'en souflPrirent. La preuve en est ce qui arriva dans un autre village, au delà de Saint- Dif^er, où la nuit suivante nous avait arrêtés poursuivant les Russes.
On sait que, depuis le l*** janvier, jour où notre retraite du Rhin avait commencé, nos gens ne recevant ni solde ni distributions de vivres, il avait bien fallu qu'ils vécussent chez l'habitant. Toutefois, grâce au patriotisme de ceux-ci et à la modération des Gardes, nulle plainte ne m'était parvenue encore, lorsque, ce soir-là, Tordre subit d'une marche forcée de nuit, vers Brienne, nous ayant remis sur pied, soit dépit de cette alerte nocturne après tant de fatigues, ou querelle de logement, le
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feu prît, par le fait de Tan des nôtres, à une chaumière. Ce fut à la triste lueur de cet incendie et aux cris de la pau\Te femme inceudiée, que la brigade se rassembla. Dans notre hâte, il était impossible de reconnaître Fauteur de ce méfait ; mais comment souffrir ce désordre et en alandouner la victime à son infortune ? c Xon ! m'é- '• criai-je devant les rangs, il ne sera pas dit que, en H France, les Gardes d'Honneur se seront déshonorés, M comme nos ennemis, par la flamme et le pillage ! Coti- '( sons-nous d<mc, et qu'à l'instant ce malheur soit réi paré ! )* C'«^tait le premier, ce fut le dernier ; un quart d'heure après, ces hommes d'élite avaient répondu à mon appel, et quatre cents francs remis à notre pauvre compatriote Ta valent consolée de son désiistre.
La marche qui suivit, suspendue par une halte de quelques heures, ayant continué tout le lendemain, nous approchions de Brienne, lors'|ue je rencontrai l'habile et mauœumer l>uhesme. Sa division était arrêtée, et lui, en contemplation devant un accident de terrain que la route traverïiiiit. Aussitôt qu'il m'a^ierçut : * Quel dommage, me '< dit-il, que l'ennemi ne soit i)oint là! Voyez quelle < churuiaute {K»sition, que cela serait joli à disputer, «c et qu'il y auniic de plaisir à s'y défendre! > Il m'en détaillait ks avantages, et moi, j't'coutais, j'admirais Fardeur de ce vieux divisionnaire de 1702, toujours si épris de son art et des émotions de la guerre, «]u'il r^rettait cette Ifonne «'Ccasion manquée d'un coml^at de plus, après vingt-deux ans de comlxits continuels, et au milieu de cinq cent mille ennemis à combattre encore!
Ceux-ci n'étaient que trop près, car^ en ce moment, le bruit de . quelques coups de feu de mon avant-garde me força de reprendre et hâter ma marche.
C'étaient les troupes légères de la grande armée coalisée. Maîtresses d'un village et de la route qui nous y conduisait, elles occupaient les hauteurs du Val de l'Aube, et s'interposaient entre nous et l'Empereur. Arrivé en vue de ce combat, comme je déployais un escadron et poussais quelques tirailleurs en avant pour reconnaître, le général Briche, dont la division de vieux dragons me suivait de loin, me rejoignit, accompagné seulement de trois ordonnances, et un peu échauffé de son dernier repas : « Quoi ! s'écria-t-il en arrivant, ce village vous c arrête? Je vais vous montrer, moi, comme il faut le c prendre ! » Et en effet, partant au galop, il commença aussitôt la charge. Mais je me gardai bien, quelque folle qu'elle pût être, de souffrir qu'il nous donnât cette leçon. Je fis signe aux miens de me suivre, et je m'efforçais de le dépasser, quand un bienheureux ruisseau, en arrêtant subitement sa monture, le désarçonna, et le fit rouler dans ce bourbier. « Je vous laisse vous v rafraîchir, lui dis- je. 3) Et, pendant qu'il s'en relevait, je continuai, je chassai l'ennemi de sa position, et m'emparai du village disputé. Ce fut par ce coup de main que s'accomplit, en «vaut de Brienne, la jonction du corps d'armée de Marnumt avec l'Empereur.
Déjà la Fortune changeait les rôles. Blùcher sentait toute la Coalition derrière lui ; et, nous faisant front . de Bannes à Eclance, il venait de reprendre les façons