‹ Un aide de camp de Napoléon, 1813 - 1814 - 1815Chapitre 6 sur 6 · LES GARDES NATIONAUX A LA BATAILLE DE LA FÊRB-CHAMPENOISE · texte numérisé non relu

LES GARDES NATIONAUX A LA BATAILLE DE LA FÊRB-CHAMPENOISE

Le 23 mars, les deux invasions, maîtresses, depuis l'Aisne jusqu'à l'Aube, de Neufchâtel, Châlons, Eeims» Vitry et Arcis, venaient de se réunir. Le quartier impérial d'Alexandre se trouvait au château de Dampierre. La marche de Napoléon vers l'Est n'était plus douteuse. Les chefs alliés, étonnés de cet abandon de Paris, et d'autre part, de cette manœuvre menaçante sur leur retraite, hésitaient. Placés entre Napoléon et sa capitale, où devaient-ils aller terminer la lutte ?

Depuis quelques jours, un traître, envoyé de Paris par deux autres traîtres, était à leur quartier général. « Paris, leur avait-il dit, détestait plus qu'eux son tyran. « On n'y attendait que leur présence pour y éclater, pour « y proclamer sa déchéance, et y appeler les Bourbons ! » Mais jusque-là le patriotisme de nos provinces de l'Est contredisait cette assertion. Les chefs alliés ne savaient à quoi se résoudre, lorsque, dans la nuit du 23 an 24,

deux lettres interceptées, Tune de Marie-Louise, l'autre du ministre de la police Savary à Napoléon, ne leur confirmèrent que trop les avi9 de la trahison.

Cela est certain. Ce qui l'est moins, c'est le fait suivant. Dn témoin me l'a pourtant attesté, mais Pozzo-di-Borgo n'a pu m'en donner la certitude. Ce témoin disait que, ce jour-là même, un second émissaire de Paris avait apporté, dans un bâton creux, à l'empereur russe ce peu de mots : « Vous pouvez tout, et vous n'osez rien. Osez donc enfin ! » La nécessité du secret avait imposé ce laconisme; l'émissaire devait y suppléer. Il ajouta que, à Paris comme à Bordeaux, tout était prêt; que les alliés n'avaient qu'à paraître ; mais que l'occasion pressait, sans quoi le foyer bientôt dispersé perdrait sa force.

Quoi qu'il puisse être de cet incident, ce furent surtout les deux dépêches interceptées qui nous perdirent. Toutes les passions des coalisés s'y enflammèrent, entre autres, deux haines privées: celles de Pozzo et deWintzingerode. L'une datait de 1793 et de la Corse ; l'autre, surtout de 1812. Pozzo, avec son langage mordant, spirituel, et plein d'images saisissantes, excita l'orgueil ambitieux d'Alexandre : « Pourquoi suivre servilement Bonaparte au « milieu de ses forteresses, s'éloigner du point décisif, « accepter sa guerre , quand, par quelques marches dé- « robées, il peut, hors de portée de la redoutable épée de " « Napoléon, la lui faire tomber des mains, terminer tout, a et venger enfin, dans la capitale ennemie, les humilia- « tiens de toutes celles de l'Europe entière ? y>

Il en dit bien plus. Wintzingerode l'appuya chaleureu-

sèment. « Paris à découvert appelait la coalition ! On « n'avait qu'à y courir. Lui s'ofPrait à couvrir sa marche ! a Dix mille chevaux lui suffiraient pour tromper Napoc( léon; leur présence le persuaderait qu'il entraînait (c derrière lui, dans l'Est, toute l'invasion, tandis que, « sans coup férir, elle irait lui dérober son trône et sa ca- « pitale! »

Ils l'emportèrent. Alexandre, décidé, entraîna le reste. Chez les Allemands, chez les Prussiens surtout, un cri de joie vengeresse répondit ; on se débarrassa, en l'envoyant à Nancy, du père de Marie-Louise. Ils se sentaient réunis, ils étaient deux cent mille hommes ; ils allaient s'éloigner furtivement de Napoléon : ils osèrent donc aussitôt tout préparer pour courir renverser le trône impérial, ébranlé et vide de son grand capitaine.

Pendant qu'ils se déterminaient ainsi, non loin de là, le fatal génie de l'indécision était passé, avec les anxiétés de la défensive, d'un camp dans l'autre. On a vu que Blûcher était enfin sorti de Laon et de son inaction. Le 18 mars, le lendemain du départ de Reims de Napoléon, il avait tenté le passage de l'Aisne à Berry-au-Bac. Marmont en avait fait sauter le pont. Mais bientôt débordés à droite par Neufchâtel, et cette faible barrière franchie, lui et Mortier, alors à Reims, n'avaient plus su à quoi se décider. Ils avaient hésité entre deux nécessités à la fois diverses et impérieuses : l'une les poussait à reculer de Reims sur l'Aube, pour couvrir les derrières de son expédition ; l'autre, à se retirer par Fismes, pour défendre la capitale.

Dans cette alternative, et pendant les 19 et 20 mars, on avait vu ces deux maréchaux, qu'excusaient l'énorme disproportion du nombre et des instructions contradictoires, flotter incertains de Fismes àKeims. Trois fois, ils avaient fait occuper cette dernière ville, et trois fois ils Pavaient abandonnée. Ils venaient enfin de se décider pour Fismes, quand, le 21, une dépêche de Napoléon blâma ce mouvement et ordonna l'autre. Elle leur annonçait la fuite de l'armée austro-russe sur Bar et Brienne. Dans cette confiance, Napoléon leur prescrivait pour point de ralliement général Châlons, ou cette même ville de Vitry, dont ils venaient d'abandonner la route, et qui était près de devenir le centre de jonction de toutes les armées étrangères.

Aussitôt Mortier et Marmont, s'empressant d'obéir, veulent ressaisir à Reims la route directe de Vitry par Chftlons, mais déjà cette voie leur est fermée, et Winsdngerode en est maître. Alors, se détournant au sud et à droite sur Château-Thierry, ils tentent dans le même but le grand chemin d'Epernay, qu'ils trouvent également occupé. Le 22, ils y renoncent, et, redescendant toujours au midi, ils gagnent Montmirail. Cette troisième route de Châlons à Vitry leur paraissant libre, ils s'avancent le 23 mars jusqu'à Bergères. Mais là, ils rencontrent de nouveau l'ennemi qu'ils chassent de Vertus, et, ne pouvant continuer, ils se décident à une quatrième tentative encore plus au sud, sur une quatrième . route, celle de Fère-Champenoise à Somme-Puis. Ce fut par là qu'enfin Marmont poussa jusqu'à Soudé- Sainte-

Croix, OÙ il s'établit, tandis que Mortier, pour mieux vivre, mieux s'abriter et sonder Châlons, s'arrêta à Vitry d'un commun accord.

Ils espéraient se rallier, le lendemain, à Napoléon. Près d'atteindre le rendez-vous prescrit, ils ne se doutaient pas que, entre eux et l'Empereur, au lieu de quelques cavaliers de Bliicher, c'étaient toutes les armées ennemies qui, d'Arcis à Somme- Puis, Vitry et Châlons, étaient réunies devant leur faible colonne. Ils ignoraient enfin que, en cet instant même et à quatre pas de là, deux cent mille alliés se décidaient à marcher, le lendemain, sur Paris, par cette même route sur laquelle Marmont venait de s'établir avec sept miUe huit cents hommes.

A cette fatalité divers accidents se joignirent. Les uns naquirent des circonstances, d'autres de la pluralité des chefs, un troisième, surtout de leur caractère. Cette dernière marche de flanc, en plaine et à portée de l'ennemi, était dangereuse. Déjà, dès le matin, Belliard, eflErayé des bruits qui circulaient, avait proposé la position de Fère- Champenoise comme assez avancée, et moins imprudente; Mortier aussi l'avait préférée. On y eût appris des nouvelles de l'Empereur, de l'ennemi, et raUié successivement à soi Pacthod, Compans, Souham et dix mille hommes. On se fût enfin trouvé là vingt-sept mille liommes, réunis dans une position moins défavorable à la défensive.

L'inspiration de l'habile Belliard, celle du bon sens de ^lortier, étaient donc heureuses ; Marmont les dédaigna. Soit confiance en lui-même ou dans ses instmctions ; soit

qu'il crût les Austro-Eusses en fuite vers Bar ; soit réaction de fermeté après ses hésitations du 19, il s'était obstiné jusqu'à déclarer qu'il pousserait jusqu'à Soudé-Sainte- Croîx ; qu'il suivrait tout seul cette direction plutôt que de tâtonner davantage ; et cette témérité, il n'avait pas manqué de la commettre. Ce maréchal avait reçu de l'Empereur le commandement en chef des deux corps, mais secrètement, à l'insu de Mortier, plus ancien maréchal que lui. Dans sa confiance, pour mieux vivre et dormir plus à l'aise, et par ménagements pour son collègue, il l'avait laissé s'arrêter à Yitry, sans exiger sa réunion dans Soudé-Sainte-Croix, dès ce soir-là même.

Cependant, à peine était-il arrivé dans ce quartier général, que^ de toutes parts, les avis les plus alarmants l'avaient entouré : Châlons pris; l'échec d'Arcis; la perte de Vitry ; la retraite sur Saint-Dizier ; la jonction menaçante des deux invasions en une seule ; jusqu'à leur marche^ résolue le matin même, sur Paris, résolution que ces alliés proclamaient hautement dans leur joie déjà triomphale! Toutes ces calamités, on les touchait du doigt ; elles étaient dans toutes les bouches, elles frappaient même tous les regards.

Mais l'orgueilleux Marmont n'avait foi qu'en lui. Convaincu que cette partie la plus difficile de la science du général, celle de deviner, d'après les événements de la journée, les projets de l'ennemi pour le lendemain, était particulièrement la sienne, dès que son opinion sur ce point était fixée, c'était comme l'arrêt du sort. Ajoutez que, par tempérament et dédain, il était de l'intré-

pidité la plus impassible. Il en résultait alors qu'aucun avis , que nul rapport , sur l'approche même des plus grands dangers, n'étaient capables d'ébranler sa conviction. Il y avait du grandiose dans ce caractère entier. C'était, il en faut convenir, un homme de grand cœur, de beaucoup de science et d'esprit, et quelque mal que, dans ce moment d'erreur et depuis, il nous ait fait, l'un des personnages remarquables de cette époque.

Enveloppé dans sa persistance hautaine, et persuadé que l'ennemi ne s'attaquerait point à lui, il s'était donc établi, de plus en plus, dans ce nouveau quartier général. Lq, nuit venue, d'immenses lignes de feux rougirent l'horizon devant lui entre la Cosle et la Marne ; ces feux ne l'éclairèrent point. Peut-être même y crut-il voir ceux de l'Empereur ! Vainement, les cris d'alarme autour de lui redoublèrent : au général Belliard, qui insistait sur ces rapports, il reprochait, en souriant, sa facilité trop crédule ; à un officier, envoyé en reconnaissance et ramené à coups de sabre jusqu'aux grandes gardes, il répondait qu'il avait eu peur et vu double. Quant aux assertions des prisonniers ennemis, n'en tenant compte, c'étaient, disait-il, des gens rusés ou stupides !

Un autre officier, un Polonais, avait osé pénétrer seul au milieu des Eusses, il avait compté leurs régiments, entendu leurs projets d'attaque. Bien plus, et pour preuve, en revenant il avait audacieusement enlevé Fane de leurs vedettes. Ce rapport était incontestable, mais, loin d'ébranler Marmont, il ne lui inspira d'antre pré^ caution que d'envoyer, à plus de deux lieues de li^

prier Mortier de rapprocher, le lendemain seulement, de Soudé-Sainte- Croix, ses neuf mille hommes.

Un autre incident marqua cette sécurité si imperturbable ; les suites en furent cruelles. Vers trois heures du matin, un officier de Pacthod se présente ; il annonce que son général, avec environ six mille hommes escortant un convoi, vient d'arriver à Bergères ; qu'il est prêt à se réunir aux maréchaux, et qu'il demande leurs ordres. Dans de telles circonstances, ce renfort inattendu était inappréciable. On assure qu'il fut répondu à Pacthod négligemment, et sans même l'avertir du danger commun, qu'il eût à rester où il se trouvait. Un témoin dit plus, c'est le général Eicard lui-même : il m'a dit que, le cheval de l'envoyé de Pacthod étant tombé mort de fatigue à la porte du maréchal, cet officier en demanda un autre pour que l'ordre pût arriver à temps à son général, mais qu'on le lui refusa insoucieusement, chacun ne songeant qu'à soi : égoïsme résultant de besoins, de souffrances et d'émotions trop multipliés; d'où vint que le malheureux repartit à pied, qu'il aniva trop tard, et que, dans la journée même, cette division, surprise en marche, au lieu de seconder en commun la retraite, y périt tout entière, à part, sans être utile.

Enfin, pendant toute cette nuit du 24 au 25 mars, quoique assailli par mille renseignements qui tous concordaient d'une manière effrayante, Marmont, persistant à les mépriser, s'était imperturbablement rendormi, répétant : « Qu'il connaissait sa position, et qu'il en savait « làrdessus plus que personne. »

Le jour reparut avec de nouveaux sujets d'alarme. Le dernier avertissement vint de Ricard. Ce général, voyant, m'a-t-il dit, l'avalanche prête à tout engloutir, et qu'il n'y avait plus un instant à perdre, courut chez le maréchal. Ses yeux exercés venaient d'apercevoir l'armée entière des alliés marchant sur Marmont. Leur avantgarde était déjà même en présence, et pour ainsi dire touchant à sa porte. Ricard entre ; il trouve Marmont encore désarmé, et paisiblement assis devant ses cartes ; il l'entend conjecturer sur nos chances à venir, quand il n'y en avait plus d'autres pour lui que d'être écrasé à l'instant même.

Mortier venait d'arriver de sa personne; son corps était loin encore. A la première exclamation de Ricard, ce maréchal, homme de résolution, dont le bon sens s'entendait sur-le-champ avec celui des autres, se leva vivement, et courut hâter l'arrivée de sa colonne. Quant à Marmont, il demeura dans ses hauteurs contemplatives, sans s'émouvoir d'un avis qui n'y concordait pas. Il entendit Ricard sans l'écouter, et tellement, que celui-ci, désespéré, sortit eu poussant violemment la porte, dëpidé à faire lâcher en l'air quelques coups de feu, afin d'arracher son chef, si ce n'était de son aveuglement, du moins de son quartier général.

Mais il n'en eut pas le loisir, l'ennemi se chargea de cette alerte. Il était déjà si proche, que, en ce moment, ses premières balles sifflèrent, et qu'un coup de canon brisa les vitres de la chambre même oii le maréchal s'obstinait à rester encore.

Le jour était commencé, il était environ sept heures. Deux cent mille hommes s'avançaient contre vingt-trois mille, dont la dispersion en trois corps triplait la faiblesse. Autour d'eux, l'Invasion, comme un torrent débordé, n'avait plus de digues. La droite en était déjà avancée de dix-huit lieues sur la Marne. La masse, presque entière, se précipitait droit sur Marmont et Paris, tandis que ce maréchal, selon ses instructions il est vrai, et ne songeant qu'à percer ce prétendu rideau pour se joindre à l'Empereur, allait se heurter contre elle !

Déjà des flots de cavalerie ennemie inondaient la plaine. Marmont, étonné, fut enfin forcé de faire ses dispositions de résistance sous un feu ardent. Il ne comprenait rien à cette attaque. Qu'était donc devenu Napoléon ? Pourquoi toute la coalition se retournait- elle de son côté ? Il voulait douter encore ; mais, devant comme derrière lui, tout lui montrait son imprudence, et combien sa situation était critique. Devant lui, un ruisseau au fond d'un pli de terrain pour toute défense. Derrière lui, pour tout refuge, des plaines immenses, où, sans appui, son faible corps semblait comme un point perdu dans l'espace ; pour comble de danger, à quelques lieues en arrière, un défilé ; puis un second. Encore si, moins confiant, il eût donné rendez-vous à Mortier derrière cet obstacle ! mais non , il venait de l'appeler de Vitry à Soudé même, c'est-à-dire en avant et au milieu de l'ennemi, que maintenant on ne pouvait plus éviter, qu'il fallait combattre

On assure, néanmoins, que le premier appel de Marmont à Mortier avait encore été fait assez à temps, pour

que, dès le point du jour, on fût réuni, mais que cette décision n'avait pu être envoyée d'un maréchal à un maréchal sous la forme d'un ordre ; qu'ainsi, chaque décision demandant un concert, il avait fallu s'écrire, se répondre, et cela avec la déférence et les précautions indispensables à la bonne harmonie entre deux chefs égaux et dans un commandement partagé. De là, des lenteurs, sans compter les accidents inhérents aux conmiunications nocturnes. Le malheur, qui souvent se joint aux fautes , n'avait pas manqué de s'ajouter à celle du duc de Kaguse. Il avait rendu irrémédiable sa téméraire obstination. Son aide de camp avait croisé en chemin, sans l'apercevoir, le duc de Trévise, que l'inquiétude amenait chez son collègue, et il avait fallu renvoyer une seconde fois au corps de Mortier l'ordre de ralliement enfin convenu.

Marmont, malgré le danger qui s'aggravait à chaque instant, fut donc forcé d'attendi*e en combattant. Cette attente dux^ trois heures entières. Cependant, les masses ennemies s'approchèrent de plus en- plus; elles s'étendirent et gagnèrent les flancs. Dès lors, pour rétrograder, on dut se résigner au sacrifice, dans Soudé, de plusieurs compagnies de voltigeurs, puis à risquer une charge de cavalerie, qui fut repoussée.

Néanmoins, vers onze heures, les deux maréchaux s'étaient rejoints ; ils étaient même parvenus, presque entiers, jusqu'au delà du premier défilé, celui de Sommesous. Là, se retournant entre Chapelaine et Montépreux, ils s'étaient couverts de soixante canons, et, pendant deux heures, ils avaient fait respecter leur faiblesse ; mais, de même qu'à

Soudé-Sainte- Croix, leur position, de plus en plus débordée, devenait un piège. Il restait six heures de jour, sept lieues de plaines, un autre défilé à traverser, et derrière celui-ci d'autres plaines. Quel qu'en fût le danger, il fellut donc, sous les yeux et comme sous la main de Tennemi, se remettre encore en retraite.

Dans ces champs tout nus, forcé de s'appuyer sur soimême, on reculait lentement sur deux lignes, Tune traversant l'autre par ses intervalles, et protégée de ses feux, quand tout à coup d'épais nuages, accourant de l'est, et de noires colonnes d'artillerie et de cavalerie couvrirent à la fois le ciel et la terre. Ce fut vers une heure que ce double orage, s'étant amoncelé, éclata soudainement : sur terre, par des charges impétueuses ; dans l'air, par une grêle violente, suivie de torrents de pluie, qu'un vent furieux fouettait au visage de nos malheureux soldats aveuglés. Bientôt, le sol trempé se défonce sous nos canons, qu'on n'en peut arracher qu'à force de cris et de coups, les pieds de nos fantassins glissent ou s'enfoncent dans une boue visqueuse ; dans leurs mains engourdies leurs armes mouillées se taisent, elles leur deviennent inutiles. Forcés de lutter ainsi contre tout à la fois, ils se troublèrent et ne cherchèrent plus leur salut que dans la fuite.

Cependant, deux fois les escadrons de Bordesoulle avaient résisté, mais une troisième charge les rompit. Il fallut que BeUiard, avec la division Koussel, accourût promptement pour remplir ce vide. Belliard espérait, avec ce renfort, surprendre la cavalerie ennemie dans le pêle-mêle de sa victoire et la repousser, mais de nouvelles

lignes des alliés le prirent lui-même à revers ; et, renversé sur notre infanterie, il en augmenta la déroute.

Tout eût été perdu sur l'heure, sans le 8"° de chasseurs que Latonr-Foissac lança à propos au milieu de ce désordre. A sa vue, l'ennemi s'arrêta pour se rallier ; on reprit avec la marche quelque ensemble, et, comme on atteignait le second défilé, celui de Conentray, on crut avoir quelques instants pour se prépareràen effectuer le passage. Bôrdesoulle et sa cavalerie en masquèrent l'entrée, que deux faibles brigades d'infanterie, placées à droite sur le mamelon de Vaurefray, devaient défendre ; le reste défila.

Mais l'ennemi, se renforçant à chaque pas, s'enhardissait. Le grand-duc Constantin, trois mille chevaux de la Garde russe et douze canons arrivaient en cet instant ; ils chargèrent aussitôt. Bôrdesoulle et ses cuirassiers étaient affaiblis ; deux échecs venaient de les déconcerter, ils tournèrent bride. Nos deux malhem'euses brigades d'infanterie furent laissées à découvert : surprises dans leur formation, trempées par l'orage, et sans autres armes que leurs baïonnettes. Tune succomba tout entière; l'antre, écrasée, se releva mutilée, et ses restes, se rapprochant et se retirant, sauvèrent du moins leurs aigles et leur général.

Ainsi le défilé demeurait sans défense ; la cavalerie, dispersée, fuyait ; l'artillerie était culbutée et engravée au fond du ravin, un bataillon du train, vingt-cinq bouches à feu, et soixante caissons, attelés de chevaux entiers hennissant, ruant et mettant tout en désordre, y restaient abandonnés. Marmont revint sur ses pas pour les reprendre, mais, après de vains efforts, il y renonça.

Ce désastre, résultat de son obstination de la nuit précédente, n'abattait pas sa fierté : il passa sous ce joug sans courber la tête. Lui et Mortier, avec les divisions Eicard et Christiany, se couvrirent de ce défilé tout encombré de leurs pertes; ils rallièrent leurs débris demère cet obstacle, et y tinrent ferme.

Mais là encore, de même qu'à Soudé et à Sommesous, s'arrêter c'était préparer sa perte, puisque des masses, toujours croissantes, de cavalerie, tournant leurs flancs, allaient gagner, avant eux, Fère- Champenoise, leur seule •retraite. Il fallut donc reculer encore en plaine rase, au travers d'une pluie de boulets, et poussés par les charges redoublées des Russes. Heureusement l'orage avait cessé. Les armes firent feu, et quelques-uns de nos bataillons, maintenus par leurs chefs, tantôt marchant, tantôt se reformant en carrés , protégèrent une foule de blessés et d'hommes débandés fuyant en déroute. On dit, pourtant, que tous eussent été coupés de Fère-Champenoise sans l'apparition imprévue de quatre cents chevaux, arrivant de Paris dans cette ville, et qui en débouchèrent à propos. A l'aspect de ce secours, l'ennemi, s'arrétant, donna le temps aux deux maréchaux d'atteindre et de franchir ce passage.

On continuait vers Sézanne, se croyant sauvés, lorsqu'un nouveau corps de cavalerie ennemie, accourant des bords de l'Aube au bruit du combat, faillit tout perdre. Il surprit en flanc nos files distendues qu'il rompit, sabra, et dont il ne ressortit qu'en entraînant des prisonniers et plusieurs canons qu'on ne put reprendre. Enfin, depuis le ma-

tin, attaqués en tête, en queue, chargés sans cesse, entatamés, culbutés à plusieurs reprises, les restes de notre malheureuse colonne , harassés d'une fuite si longue et si sanglante, rencontrèrent un terrain moins défavorable :ils y prirent position en avant de Linthes.

Il était quatre heures ; les souverains alliés étaient présents. Attirés par la victoire, artillerie, infanterie, tout s'apprêtait, un dernier et funeste choc allait commencer, lorsque, en arrière de l'aile droite ennemie, vers notre gauche, le bruit d'une fusillade soutenue, entrecoupée des détonations d'une artillerie nombreuse, détourna l'attention. Le combat en fut suspendu ; des deux côtés tous écoutèrent; le bruit évidemment se rapprochait. Un cri r Empereur! cri d'alarme d'un côté, cri d'espoir du nôtre, courut dans les rangs, et telle en était la magie, que nos soldats épuisés et vaincus, ne doutant plus de la victoire, demandèrent à attaquer !

Ces échos annonçaient un autre désastre. C'étaient les derniers efforts du corps de Pacthod. La confiance de Marmont avait été contagieuse. Pacthod, sans réponse de ce maréchal, s'était, à tout hasard, avancé pour se rallier à lui, s'aventurant trop ainsi dans la plaine. Vers dix heures du matin, il reprenait haleine dans Ville-Seneux, quand il fut aperçu par l'avant-garde de Blûcher. C'était Korff et cinq mille chevaux. L'attaque avait été vive, les charges multipliées , mais, pendant deux heures Pacthod, ayant placé son convoi entre le village et ses carrés, y était demeuré impénétrable. Il ne songeait nullement à reculer, lorsqu'une seconde apparition, celle de

Wassiltchikow, avec quatre autres mille chevaux, lui fit comprendre son danger, et qu'il fallait songer à la retraite. Jusqu'à Clamange il n'avait rien abandonné : son convoi de vivres, couvert par ses bataillons, avait marché en échiquier sur quatre voitures de front. Mais là, se voyant débordé, il s'était appuyé de ce village et, pendant un combat vigoureusement soutenu, il avait ajouté aux attelages de ses canons les chevaux les moins exténués du convoi qui l'appesantissait, et dont il allait débarrasser sa marche.

Vers trois heures, ainsi allégé, il avait atteint Écuryle- Repos; il s'efforçait de gagner Fère- Champenoise, dans l'espoir d'y trouver nos maréchaux, quand la cavalerie de Korff, l'ayant dépassé, se mit en travers. Un élan du généml Delort eut bientôt crevé cet obstacle ; -mais d'autres nuées de chevaux ennemis, affluant de toutes parts, l'enveloppèrent. Delort, attaqué de trois côtés, fit face partout ; et, reculant aussi bravement qu'il avait chargé, il revint tout entier se rallier à Pacthod, pour tenter ensemble une autre sortie , puisque celle-là était devenue impossible.

Déjà, à droite, au delà de Petit- Aulnay et de Bannes, ils apercevaient les marais de Saint-Gond. C'était un refuge, tous s'y dirigèrent. Et d'abord leur marche, à travers champs, fut plutôt escortée qu'attaquée par les neuf mille cavaliers ennemis, rebutés de six heures d'efforts inutiles. C'était alors, vers quatre heures du soir, que, au bruit de cet autre combat, les souverains alliés, devenant inquiets, avaient lâché prise sur nos maréchaux.

On avait vu successivement l'infanterie de Rayefski, les Gardes russe et prussienne et leurs canons se détourner, et marcher de Fère-Champenoise sur l'infortuné Pacthod. Bientôt, toute cette infanterie, quatorze mille cavaliers, quatre-vingts bouches à feu, l'entourèrent. Dès lors, toute voie de salut lui fut fermée et, un pas déplus, impossible.

Cernée ainsi, au milieu de cette plaine, la malheureuse division s'arrêta. Elle se forma en carrés s'appuyant l'un l'autre, les canons aux angles, et se hérissa de baïonnettes. C'étaient deux mille soldats et quatre mille gardes nationaux. Ils croyaient l'Empereur perdu; il voyaient l'invasion triompher ; ils savaient qu'après eux il n'y avait plus d'obstacle entre eux et la capitale ! Dans cette position désespérée, leur général les harangua : « On ne capitule pas, leur dit-il, en rase campagne ; « la loi militaire le défend, et surtout l'honneur ! D'ail- « leurs, quand la Patrie périt, qui voudrait lui survivre ? « Jurons donc de mourir pour elle ! » Aussitôt, l'épée haute, lui-même prononce à haute voix ce serment, et, tous, exaltés de son héroïsme, répètent, avec acclamations et en agitant leurs armes, ce cri d'un dévouement à jamais sublime !

Ils tinrent parole. Et d'abord, inaccessibles aux charges furieuses de toute l'élite de la cavalerie alliée, leur feu roulant les entoura de morts et de mourants, dont ils jonchèrent ces plaines fatales. Au milieu de ce combat, deux frères, l'un transfuge, l'autre dans nos rangs, se trouvèrent aux prises. Le premier, naguère aide de

camp de Moreau, osa sommer l'un de nos carrés de mettre bas les armes ! Son frère en commandait l'artillerie : il lui répondit à coups de mitraille. La fumée dissipée laissa voir l'un debout, ferme dans son devoir, tandis que, justement atteint, le transfdge resta étendu à terre.

Les charges alors recommencèrent, le feu de Pacthod redoubla, et, la cavalerie restant impuissante, l'empereur Alexandre fit avancer son infanterie. Mais contre ces murailles vivantes ce nouvel assaut ayant échoué encore, et l'artillerie seule pouvant les démolir, on l'appela. Bientôt, quatre-vingts bouches à feu les battirent en brèche. Et cependant, nos malheureux carrés, troués, brisés en morceaux, persistaient, lorsqu'enfin dans leurs flancs entr'ouverts, la cavalerie ennemie, suivant sa mitraille, se précipita.

Le premier carré qui succomba fut celui de Pacthod, les autres ensuite : ceux d'Amey, de Jamin, de Bonté et du général Delort. Le dernier fut celui du général Thévenet ; et pourtant, les rangs rompus, les carrés déformés, on ne se rendit point : on se défendit d'homme à homme, à la baïonnette ! Trois mille cinq cents gardes nationaux se firent tuer sur place. Quinze cents soldats et les six généraux, la plupart blessés ou foulés aux pieds des chevaux, restèrent prisonniers. Quelques centaines . seulement, les plus rapprochés des marais de Saint-Gond, s'échappèrent.

On dit que Pacthod ne voulut livrer son épée qu'à l'empereur Alexandre lui-même. On ajoute que, saisi

d'admiration, ce Prince, rendant au dévouement de nos malheureux compagnons d'armes le plus éclatant des témoignages, s'avoua vaincu dans sa victoire par une aussi glorieuse défaite.

Malheur illustre, en effet ! Gardes vraiment nationaux! Nobles victimes ! Puisse du moins ce récit leur survivre I Puisse-t-il leur servir à jamais de monument funèbre! Mais pourquoi notre Patrie n'en a-t-elle donc pas élevé un autre à leurs cendres? Combien de temps ce sol, détrempé d'un sang si généreux, restera-t-il muet encore ? Garde nationale française, l'Étranger a-t-il oublié le chemin de la France? Et s'il se représentait cependant, quel exemple plus glorieux invoqueriez-vous ? Dans quel monument la Patrie offrirait-elle à vos descendants le souvenir d'un dévouement plus sublime ? Sur quel autre autel, enfin, iriez- vous alors jurer de mourir pour elle ?

Pendant que cet immortel sacrifice s'accomplissait, les maréchaux, profitant d'une si cruelle diversion, raffermirent leurs soldats et se dirigèrent sur Allement. Ils n'y arrivèrent qu'à neuf heures du soir. La nuit précédente, s'ils eussent reculé ensemble et à temps, ik eussent pu atteindre ces défilés avec vingt-trois mille hommes ; et, comme , depuis Sczanne et Nogent jusque dans Paris, douze mille autres soldats étaient réunis, leur mouvement rétrograde en eût été successivement renforcé ; ces trentecinq mille hommes, bien liés au terrain, eussent pu forcer à des déploiements, à quelques manœuvres, et faire perdre à la pesante coalition trente heures de mai*ehe. li'Empereur alors serait arrivé à temps ; les alliés, près-

que épuisés de munitions, auraient pu être pris entre deux feux^ et Paris eût peut-être été sauvé cette fois encore !

Mais tout le mal possible était arrivé. Cette déplorable journée de quinze heures détruisait ce dernier espoir. Nos ennemis l'ont appelée Fère-Champenoise ; car c'est aux vainqueurs qu'appartiennent ces sanglants baptêmes.

On ne sait jusqu'à quel point Marmont s'en crut responsable. Les excuses ne lui manquèrent pas. Avait-il donc pu, en dépit de ses instructions, deviner, et le parti désespéré qu'avait pris l'Empereur, et la présence de tous les coalisés ralliés, depuis la veille, entre lui et Napoléon, et leur direction nouvelle ? Oonnaissait-il la position de nos détachements, épars entre Seine et Marne ? Ajoutez le partage apparent du commandement entre lui et le duc de Trévise , d'où la nécessité de s'entendre et de s'attendre était résultée. Et d'ailleurs, la retraite, ainsi faite à temps sur Sézanne, eût-elle arrêté l'armée de Blticher, déjà en . pleine marche sur Paris, par Château- Thierry, Montmirail, Meaux et la Marne ? Non, la fortune de la France, trop de fois tentée, l'abandonnait; le miracle de notre résistance était à son terme. Assez longtemps le génie avait changé l'ordre des choses ; la force matérielle, alliée à la trahison, l'emportait, et tout rentrait dans l'ordre naturel.

Quelles que fussent les considérations dont Marmont, dans son malheur alors commencé, soutint son courage, le feiit est que cette fatale journée du 25 mars venait de nous coûter quarante-six canons, plus de quatre-vingts

caissons, une quantité de bagages, et dix mille hommes, dont cinq mille tués, quatre mille prisonniers, et mille dispersés.

Le reste, douze à treize mille hommes harassés, consternés, hors de combat et de leur retraite, ne savait plus même où fuir. Par leur dernier mouvement à gauche sur Allement, les deux maréchaux s'étaient jetés au milieu des champs : ils avaient abandonné à l'enniemi Sézanne et son chemin, leur seule voie de salut. Leqr but, on l'ignore, à moins qu'ils n'aient espéré ou se rapprocher ainsi de Pacthod, ou regagner, au travers des marais de Saint-Gond, leur route habituelle, et naguère encore si glorieuse, de Montmirail.

Enfin, vers dix heures du soir, le désastre de Pacthod étant avéré, et se sentant perdus dans ces boues, ils se ravisèrent. Mais, soit fierté de l'un, ou pitié de l'autre, ils ne se décidèrent pas à exiger de leurs soldats exténués une nuit de marche encore. Ils ne donnèrent donc que pour le point du jour du 26 Tordre de reprendre les armes. Compans était dans Sézanne : ils n'avaient point d'autre passage, ils le firent prier de le leur garder jusqu'au lendemain.

Heureusement Compans s'y refusa. Il répondit que l'avant-garde de la gi'ande armée alliée était devant lui, et déjà l'infanterie de l'armée de Silésie, derrière sa gauche, dans Montmirail ; que, embarrassé par de lourds convois, il n'avait pas mille hommes à leur opposer; que la nuit seule pouvait donc protéger sa retraite, et qu'il allait en pi'ofiter.

Cette réponse décida les maréchaux, mais trop tard encore. Le 26, à deux heures du matin, ils étaient pourtant en marche. La fatigue distendait leur colonne languissante. Elle défilait par deux hommes de front, et à tâtons, dans la fange profonde d'un mauvais chemin de traverse encaissé, et allait atteindre Sézanne, quand, dans l'obscurité, sa tête heurta l'ennemi, se renversa sur ceux qui suivaient, y propagea Tefifroi , et tous s'en furent à toute bride.

On était parti deux heures trop tard : la ville, abandonnée par Compans, était déjà prise. Belliard et Roussel rallièrent ces cavaliers éperdus ; la tête de colonne, reformée, se déploya ; le reste rejoignit, et tout s'arrêta. Le jour vint avant qu'on se fût décidé au seul parti qui restait à prendre. Mais alors, les maréchaux ne voyant entre eux et leur seule retraite qu'un millier de chevaux prussiens, forcèrent l'obstacle. Ils traversèrent Sézanne ; après quoi, ils se dirigèrent d'abord sur Courgivaux, puis à droite, par Moutis, sur La Ferté-Graucher, centre des routes du Morin. C'était là qu'ils espéraient rejoindre Compans , et faire tête à l'orage. Ils eussent ensuite regagné, par Coulommiers, leur ligne d'opérations de la Marne, que, sur l'ordre de l'Empereur, ils avaient abandonnée le 21 mars; leur but, qu'enfin ils se croyaient maîtres d'atteindre, était d'aller se replacer à Meaux entre l'invasion et la capitale.

Ainsi, malgré la violence des coups dont ils venaient d^être frappés, vaincus et non défaits, ces coups n'avaient point porté jusqu'à leur cœur; ils allaient le montrer, et

quatre jours après, devant Paris, ils le firent voir bien plus encore !

Dans leur confiance, ils s'avançaient vers La Ferté, et, en dépit de l'échauffourée de Sézanne, la nécessité d'une halte, pour manger et reprendre haleine, venait de les arrêter quatre heures, lorsque, pressés en queue par l'ennemi, ils reprirent leur marche. Mais, à l'instant où, luttant à leur arrière-garde, ils ci'oyaient leur avant-garde dans La Ferté, ils apprennent que Compans vient d'en être chassé ; que leur halte les a perdus ; que déjà Bliicher les a fait devancer dans ce passage; qu'ils sont enfin enjire deux feux, et sans retraite !

Le péril était grand, leur détermination l'égala. Contre ce double danger, s'armant d'un double courage, Marmont se chargea de contenir l'ennemi qui suivait, et Mortier, d'attaquer dans La Ferté celui qu'on avait en tête. Mais^ du côté de Marmont, l'avant-garde de Schwartzenberg, qu'il contint en face, l'assaillit tout à la fois sur ses deux flancs ; à droite, ce fut de plain-pied ; à gauche, en se couvrant du Morin et en canonnant impunément ce flanc de notre malheureuse colonne. D'autre part, et dans La Ferté, le corps prussien, que Mortier en voulait chasser, s'aidant des lieux, l'écrasa de sa nombreuse artillerie retranchée dans une position inexpugnable. Deux fois Mortier se brisa contre elle. Ainsi, poussés en queue, repoussés en tête, et l'armée coalisée accourant sans doute, le danger s'accroissait de plus en plus : le temps, les combattants, l'espoir, tout se perdait ! Dans cette extrémité, les deux maréchaux se concertèrent et prirent un parti

extrême. Mortier masqua la tôte de la colonne de quelque cavalerie contre les Prussiens, restés maîtres de 1a\ Ferté, et Marmont, son arrière-garde contre les Busses et les Bavarois, en leur opposant la brigade Joubert, qui 86. dévoua pour le salut général. Puis, tous deux, abandonnant la Marne pour la Seine, s'en furent à travers champs, Mortier vers Chartrouges et Marmont vers Courtraçon, où la nuit les réunit, et d'où ils gagnèrent Provins, le 27 mars.

Ils y retrouvèrent Joubert. Ce général, après avoir lutté dans Moutis le reste du jour précédent, avec mille liommes contre six mille Bavarois et vingt canons, leur avait échappé. On Tavait cru perdu. Cette réunion inespérée fut une courte et dernière joie au milieu de tant d'infortunes.

Heureusement, Schwartzenberg, déjà étonné de la promptitude hardie de son mouvement du 25, était retombé dans sa pesanteur méthodique et indécise. On assure que, dans cette marche dérobée à Napoléon, où tout devait être si rapide, il sacrifia un temps précieux à des alignements de parade. Nos maréchaux, dépassés par lUiicher, avaient donc pu errer impunément pendant trentedeux heures, du sud au nord, puis du nord au sud, au milieu des champs et de ses avant-gardes. Ils purent môme encore, pour reprendre haleine dans Provins, perdre tonte la journée du 27. Marmont, pourtant, devait craindre d'arriver trop tard et trop faible devant Paris ; mais, après tant de sang et de fatigues, comment lui reprocher un repos indispensable? Ce qui Tétait moins

UftMOIRES. — T. III. 25

c'était de laisser, comme il le fit, Souham et cinq mille hommes dans Nogent, sans les rallier à sa retraite. Déjà la fatalité pesait sur ce maréchal. Lui et Mortier ne repartirent de Provins que le 28. Ce fut seulement à Charenton, avec leurs débris réduits à dix mille hommes, que le 29 ils revirent enfin la Marne,

L'Invasion eut encore pu les y prévenir, et prendre Paris sans bataille. Tout entière sur la route de Meaux, Compans n'avait eu d'abord à lui opposer que quinze cents hommes ! Dans Meaux, il est vrai, Ledru des Essarts, avec trois mille recrues et gardes nationaux, s'était joint à ce général. Là, ces quatre mille cinq cents hommes, protégés par la Marne et bien commandés, s'étaient défendus jusqu' au 28. Mais alors, la Marne franchie, la Coalition les avait débordés et repoussés. Toutefois, Compans n'avait reculé que pied à pied, n'abandonnant chaque position qu'au moment où il y eût été culbuté, et forçant l'ennemi trop circonspect à des développements successife, dont sa marche fut retardée. Claye, où deux mille cinq cents hommes de renfort venaient d'arriver, avait marqué sa première halte, Grosbois la seconde. Dans Ville-Parisis ou Monsaigle, on avait eu même un faible et dernier succès ; l'infanterie prussienne en ayant débouché sans précaution, une charge de flanc l'avait entamée : le général Vincent lui avait arraché, avec ce village, deux cent cinquante prisonniers. Ce coup de main avait arrêté, quelques instants, la tête de l'Invasion, et dans Livry et Bondy, la nuit du 28 au 29 avait protégé la troisième halte de nos sept mille hommes.

Mais le 29, ce n'est plus une avant-garde, ce sont toutes les armées alliées qui s'avancent sur trois colonnes : celle de droite, par les routes d'Aunay et du Bourget ; celle du centre, par Bondy ; celle de gauche, par Neuilly- Bur-Marne ! Elles avaient laissé, à tout hasard, deux corps, russe et prussien, vers Meaux, en observation contre Tannée Impériale. Ces masses étaient irrésistibles. La trahison, qui redoublait chaque jour, les appelait. Néanmoins, leur force rusa encore : elles n'avancèrent qu'en parlementant, et à la faveur d'une suspension d'armes.

Compans s'en aperçut. Il rompit cet accord, qu'il avait d'abord accepté. Mais, dans son impuissance, il fut forcé d'abandonner Bondy, Pantin, Romainville même, le canal de l'Ourcq, celui de Saint-Denis, et à se réfugier sur la butte de Beauregard. Paris, dans cette journée du 29, resta donc à découvert, depuis Saint-Denis jusqu'à Belleville : large espace de cinq mille six cents mètres de développement, qu'un faible rideau de cavalerie, étendu dans cette plaine, ne pouvait défendre.

Tout eût été fini ce matin-là même, si Schwartzenberg eût marché les 26, 27 et 28 mars, comme le 25. Mais toujours préoccupé de l'alignement de ses têtes de colonnes, il perdit encore ce dernier jour du 29, où nos maréchaux ne purent atteindre Charenton que vers la nuit. Leurs troupes étaient si affamées, si exténuées, qu'ils furent forcés de les cantonner sur place, entre la Marne et Vincennes, remettant au lendemain à les placer en face de l'ennemi, et n'en recevant point l'ordre.

Paris et l'Invasion étaient en présence : l'Invasion dans sa toute-puissance, avec ses princes, ses chefe les plus décidés, ses corps d'élite, cent cinquante mille hommes; Paris, surpris sans garnison, sans armes, sans un retranchement ébauché, surpris enfin comme en pleine paix, quand, depuis deux mois, sans cesse menacé, il avait déjà vu l'Invasion se montrer trois fois à ses portes !

Cependant, outre sa garde nationale, trois mille anciens artilleurs s'étaient offerts. On sait que, dans la ville, dans ses faubourgs, dans la banlieue, dix mille volontaires auraient pu être organisés. Bien plus, soixante cadres de dépôts d'infanterie étaient répartis à quelques lieues de ses murailles. Les canons étaient nombreux, les abords extérieurs, faciles à rendre formid^^bles, et rien n'était prêt. Les combattants, volontaires ou autres, ou refusés ou non appelés, étaient restés épars; les canons, inutilement entassés en parcs, manquaient de munitions ; enfin, pas un seul pouce de terre n'avait été remué sur aucun

des abords de la capitale. D'autre part, le Roi de Rome et la Cour avaient obéi aux dernières instructions de Napoléon : l'Impératrice venait de fuir vers la Loire ; elle était sortie de Paris la veille, et son escorte avait encore affaibli la défense, de deux mille hommes d'élite.

Paris et l'Empereur s'étaient mutuellement redoutés. Combien, pourtant, on eût trouvé là de ressources, pour prolonger la résistance pendant plus d'un jour! Mais, entre la pénurie de petites armes, des instructions soupçonneuses avaient été confiées aux mains incertaines du roi Joseph. Ces fatales instructions avaient été trop respectées par l'esprit fébrile et inquiet d'un vieux maréchal, en qui l'énergie du soldat ployait devant la responsabilité du général. Elles avaient enchaîné le patriotisme d'une population suspecte à l'autorité absolue de PEmpereur : autoiité jalouse, dont le principe, se retournant contre elle-même, produisit l'isolement. De là encore rinertie des chefs, n'osant suppléer en rien aux instructions de leur maître absent, quelque insuffisantes ou contraires aux circonstances qu'elles fussent devenues.

Cette fois, pourtant, ce reproche fut moins mérité. Quoiqu'on sût que l'inquiétude irritait Napoléon, on avait osé provoquer ses ordres. Un plan de défense, étudié mystérieusement par des officiers déguisés, avait été tracé. Les précédentes incursions, jusque sur Meaux, Melun et Fontainebleau, en avaient fait solliciter l'exécution ; mais alors les miracles de Champ- Aubert, Nangis et Montereau, et plus tard les marches hardies sur Soissons, Laon et Reims, avaient seuls répondu. On était rentré dans la

soumission habituelle, imposée par l'infaillibilité de quinze années de triomphes, et par ces récents et brillants retours de fortune. Ainsi, quelle qu'eût été l'anxiété, chacun, accoutumé à voir l'Empereur tout prévoir et tout dicter, n'osant qu'obéir, avait attendu ses ordres : il n'en était point arrivé. Napoléon, soit confiance d'un génie aventureux, ou qu'il crût toujours que tout était là où il était, soit défiance de Paris, de ce centre d'intrigues, ou crainte d'en eflfaroucher la population, d'y donner trop d'alarmes aux siens, trop d'espoir à ses ennemis, l'avait laissé sans défense. Il semblait n'avoir songé qu'à y maintenir l'obéissance.

Un maréchal et deux généraux, indépendants les uns des autres, y commandaient, sous un chef sans expérience guerrière et d'un caractère indécis, le peu de forces disponibles. Elles consistaient en une garde nationale organisée dans une défiance réciproque. Aussi ne se composait-elle que de douze mille hommes effectifs, dont moitié sans armes, et le reste armé seulement depuis la veille* C'était, avec des gendarmes et des pompiers, tout ce qu'il y avait pour garder Paris et ses cinquante-six barrières, que devaient couvrir, derrière quelques palissades, soixante-seize pièces, de huit et de quatre, mal approvisionnées, attelées de chevaux de poste, de fiacres ou de halage, et servies par trois cents élèves polytechniciens et quatre cent quatre-vingts Invalides.

Quant aux dehors, même dénûment : pas un retranchement, pas même une barricade dans les faubourgs extérieurs, nuls préparatifs de défense. Quelques tambours

en charpente, aux ponts de Saint-Maur et de Chareutou , et, derrière ces ouvrages inutiles, quelques centaines de conscrits; quelques autres encore, jetés précipitamment dans Vincennes et dans Saint-Denis ; enfin , pour renforcer, depuis cette dernière ville jusqu'à Charenton, les dix-sept mille combattants harassés de Compans et des maréchaux, sur un front de bataille de treize mille six cent cinquante mètres de développement, six mille soldats seulement, dont deux mille vétérans, et quatre mille recrues à demi vêtues, et armées pour la première fois ce jour-là même !

Quant aux sept mille hommes détachés sur l'Yonne et le Loing, personne n'avait songé à les rappeler en poste; on ne l'osa. C'était donc, avec ces vingt-trois mille soldats trop vieux ou trop jeunes, sans réseiTe et sans retranchements, que, sur un front de trois 'lieues, Marmont et Mortier allaient avoir à lutter contre cent cinquante mille hommes !

Ce fat dans cette journée du 29 seulement, que le roi Joseph, guidé par son chef d'état-major, reconnut le champ de bataille. Les formes en sont prononcées. Le grand mamelon de Belle dlle à Eosny en était le saillant; le plateau de Romainville, le point capital; puis, en seconde ligne, celui dont les contreforts, derrière l'étranglement formé par la gorge de Bagnolet, dominent, à droite et à gauche, les routes de Bondy et de Lagny ; enfin, en troisième ligne, et en désespoir de cause, le plateau de Saint- Fargeau, en avant de Belleville. Marmont se chargea de défendre ces positions.

Au pied de ces hauteurs, à leur droite, de Bagnolet à Charenton ; à leur gauche, des carrières de Pantin au canal del'Ourcq, Bordesoulle, Chastel avec dix-huit cents chevaux, et plus loin quelques conscrits d'une part, Compans et Ornano de l'autre, durent se poster en travers des routes qui, de Lagny et de Melun d'un côté, de Meaux et du Bourget de l'autre, amenaient l'Invasion sur la capitale. Derrière ces ailes, aux barrières elles-mêmes, la garde nationale, les Polytechniciens, les Invalides et leur artillerie durent être placés en réserve.

A la gauche de cette ligne, sur les deux rives du canal de l'Ourcq, commença Mortier. Les extrémités des longs faubourgs extérieurs de La Villette et de La Chapelle, et les dernières pentes de Clignancourt, sous Montmartre, marqueront sa ligne de bataille. Elle bordera la plaine d' Aubervilliers, où la cavalerie de Belliard doit s'étendre. Enfin, le sommet de Montmartre, où l'on montrera de loin à l'ennemi un rang de gardes nationales, recevra le quartier royal; quelques vétérans et quelques batteries en occuperont les revers; elles domineront les escadrons de Belliard et en protégeront les manœuvres.

Cependant, Paris s'était ému : les habitants des campagnes se réfugiaient dans ses murs. La population, à la fois effrayée et curieuse, debout tout entière, inondait les quais, les boulevards et jusqu'aux avenues menacées, avides de nouvelles et d'un si nouveau spectacle.

En ce moment même, arriva l'annonce d'une victoire, remportée le 26 à Saint- Dizier. Elle releva l'espoir delà multitude ; elle ajouta même à l'illusion des chefs, ils es-

pérèrent TEmpereur; ils crurent n'avoir à combattre qu'une des armées ennemies. Ce fut peut-être pourquoi as remirent au lendemain à prendre rang sur le champ de bataille, et pourquoi, malheureusem^t, Bayefski, Pahlen et leurs Russes, purent, dès cette soirée du 29, occuper fortement et sans combat Pantin et Romainville. Au reste, ce retard des nôtres s'explique par le temps qui manqua à nos maréchaux, et par leur fatigue.

Tandis que dans Paris notre impuissance s'agitait, chez les Alliés, leurs Souverains et leurs principaux chefs, réunis en conseil de guerre, n'étaient embarrassés que de leur nombre et de la répartition de leurs forces. Ils se décidèrent à jeter à droite, sur le Bourget, Blùcher et son armée. Saint-Denis, Aubervilliers, La Villette, La Chapelle et Montmartre furent donnés pour but à son attaque. Celui de Barclay de Tolly, ainsi démasqué, fut les hauteurs de Belleville. Entre ces deux agressions, et à leur faveur ou avec leur appui, les réserves russe et prussienne pénétreront, par la grande route de Pantin, jusque dans la capitale.

Quant à l'attaque de gauche, le prince royal de Wurtemberg et Giulaï en furent chargés ; la route de Lagny les dirigera. Ils achèveront, avec les corps deSacken et de Wrede laissés vers Meaux, de s'emparer, à Lagny, Saint- Maur et Charenton, des ponts de la Marne. Ainsi les derrières de l'Invasion, couverts désormais par cette rivière, seront préservés d'un retour subit de Napoléon. En même temps le prince royal de Wurtemberg s'enfoncera dans l'intervalle de Montreuil à Bercy ; il se masquera de Vin-

cennes ; il menacera les barrières; et, par ce coup demain, il favorisera à gauche, comme les réserves russe et prussienne et plus loin Bllicher à droite, Pahlen et Eayef ski chargés de la principale attaque.

Ce plan fait plus d'honneur à la prudence des Alliés qu'à leur résolution. Au lieu de le discuter et d'en remettre au lendemain rexécution, ils n'avaient qu'à pousser en avant quelques pas de plus, et Paris succombait à l'instant même. Mais Paris étonnait encore ! Ils avaient d'ailleurs marché trop lentement ; enfin, qui, hors Napoléon, osa jamais compter sur toutes les fautes possibles de son ennemi, et sut impétueusement pousser jusqu'au bout toute sa fortune ?

De notre côté, ce fut un malheur déplorable que le plan de défense proposé et rejeté dès janvier, et reproduit en mars, eût été ajourné une seconde fois par l'Empereur. Il répondait sur tous les points à cette attaque. Mais quel regret plus poignant encore, lorsqu'on songe que ces soixante dépôts d'infanterie, les volontaires, et nos corps détachés vers l'Yonne, eussent pu porter notre armée, le 30 mars, à près de cinquante mille hommes! Avec ces renforts et nos maréchaux, derrière des retranchements bien armés, bien approvisionnés, qui peut douter que l'héroïsme qu'ils déployèrent pendant dix heures dans cette journée n'eût retardé de plus d'un jour l'envahissement ? Et trente-six heures de résistance de plus eussent peut-être suffi pour sauver l'Empire, et préserver du joug honteux de l'invasion notre capitale !

Le lendemain 30 mars, avant le point du jour, tout

s'ébranle, tout marche, et chacun se rend au poste qui hii a été assigné la veille. Mortier, le plus éloigné du sien, y arriva tard. Heureusement, le corps de Blucher, qu'il devait avoir en tête, soit négligence, soit retard dans l'expédition des ordres, traînait encore derrière le grand Drancey, depuis le Bourget jusqu'à Villepinte. Dans Paris, Moncey haranguait avec précaution la garde nationale. On s'en était trop défié. Elle fournit volontairement trois mille hommes de postes extérieurs, et des tirailleurs sur la ligne. Ainsi, chez les Alliés, Blucher à leur droite, à leur gauche le prince de Wurtemberg, ne pouvaient arriver avant midi ; mais, à leur centre, dès la première heure du jour, tout était prêt.

Un soleil pur commençait à paraître à l'horizon d'un ciel serein, et à éclairer ce dernier de nos jours de gloire. Dès ses premiers rayons, à six heures du matin, un premier coup de canon russe annonça la fin de l'Empire et sa dernière bataille !

Eayefski débouchait à la fois de Pantin et de Romainville. Six mille soldats, les trois quarts recrues, sous deux généraux blessés, Rebeval et Michel, leur droite en avant de Saint-Gervais, leur gauche à la route de Bondy, continrent, en l'écrasant de leur mitraille, la première de ces attaques. En même temps, Compans et Ledru des Essarta s'apprêtaient contre la seconde, sur les hauteurs des prés Saint-Gervais et dans le bois de Romainville. Marmont n'était point encore en ligne. Il accourait de ses cantonnements, et montait rapidement sur les hauteurs, par Charonne, Bagnolet et Montreuil.

Un faux rapport le persuadait que Romainville, clef de la position, était resté libre ; il se hâtait pour aller s'y établir, lorsque, dans les dernières ombres de la nuit, il se heurta contre les Russes dans les bois de ce village. Ceux-ci prirent cette rencontre imprévue pour une agression ; ils s'étonnèrent, ils crurent la force proportionnée à r audace, et s'arrêtèrent incertains. Marmont fut plus surpris encore, mais il ne se déconcerta pas. L'ombre et le bois cachaient sa faiblesse, il en profita ; il appela à sa gauche Ledru des Essarts, et, pendant qu'il poussait devant lui, il fit menacer, de sa droite, en avant du plateau de Mal- Assise, le flanc gauche de l'ennemi. L'effort bientôt devint général, et les Russes, refoulés de toutes parts, au lieu d'attaquer, perdirent trois heures à défendre les premières maisons de Pantin et de Romainville.

Mais là s'arrêta notre succès, et Rayef ski que sa retraite avait concentré. Sur ce sol accidenté, à nos charges heureuses succéda un combat opiniâtre et sanglant de tirailleurs, soutenu, de part et d'autre, de pied ferme. Cependant, l'arrivée de Mortier à notre gauche et de Langeron à la droite des Russes, en alimentant le feu, l'étendait jusqu'à Aubervilliers. Il était déjà dix heures ; on respirait, et nos maréchaux, fiers du bonheur de ce premier effort, se raffermissaient, quand Barclay de ToUy, inquiet, voyant Blticher et le prince royal de Wurtemberg encore en arrière, son attaque isolée, et Rayefski fléchir, appela toutes ses réserves.

Alors s'avancèrent sur plusieurs colonnes les grenadiers russes, la Garde prussienne, celle de Bade, toute l'élite

ennemie. Les unes se précipitèrent entre le canal et les hauteurs, jusque sur Saint-Gervais ; les autres montèrent de toutes parts à Tassant des plateaux élevés de Romainville et de Mal- Assise. Déjà^ Montreuil tombe à la droite de-Marmont, Bagnolet est menacé, et déjà, sur son flanc gauche, Saint-Germain, prêt à succomber, va livrer passage, entre les deux maréchaux, à l'une des colonnes russes. Au centre, et tout à la fois entre Mal-Assise et Bomainville, d'autres masses, vigoureusement lancées, font ployer nos conscrits épars. Tout semble perdu sur tous les points ; les avenues de Paris se couvrent de la multitude de nos blessés qui se retirent ; de tous côtés on crie : Au secours! Mais Marmont, inébranlable, domine encore tous ces dangers. C'est la plus belle journée d'une vie dont tant de jours furent remarquables !

Chabert et sa faible brigade s'éteignaient dans le bois de Romainville. Cette première position, envahie de jfront, était tournée par ses deux flancs ; quelques poignées de recrues, bien encadrées et bien commandées il est vrai, restaient seules pour disputer la seconde ; et pourtant, loin de se résigner à se défendre, Marmont répondit à cette attaque par une agression pareille. Il poussa en face, Bur Romainville, Fournier et quelques centaines d'hommes, Ledru des Essarts à gauche, et Fabvier avec un bataillon, sur Saint-Gervais. Ces faibles secours arrivèrent si à propos et l'élan fut donné si audacieusement, que tout réussit à la fois : Tenuemi, culbuté, céda; et pour la seconde fois, rejeté dans Montreuil, Pantin et sur les pentes de Romainville, Barclay y fut contenu par les

feux de nos tirailleurs et par une vive canonnade.

Ce général, rebuté, s'étonna. Il était à peine onze heures, et déjà, deux fois vaincu, il venait, dans l'élite qui lui était confiée, d'éprouver des pertes cruelles. Il s'arrêta sanglant et tout en désordre, ne songeant plus qu'à rallier ses corps dispersés par les accidents du terrain et par leur défaite ; et, se contentant de s'affermir sur son point de départ, il se résigna à attendre, derrière un feu bien nourri, le concours simultané des attaques de Blticher et du prince de Wurtemberg.

Marmont, de son côté, rectifia sa ligne de bataille interrompue par d'énormes vides. Son corps d'armée presque entier était dispersé en tirailleurs ; quelques pelotons seulement marquaient ses brigades, ses divisions même, et sept cents hommes sous Ricard, toute sa réserve! Compans, avec une batterie de douze, placée en face de Pantin, et Mortier, par sa droite, l'appuyaient. Celui-ci disputait toujours Aubervilliers, et Belliard avec sa cavalerie, la gauche à Saint-Ouen, gardait encore la plaine.

Entre ce second et le troisième acte de cette glorieuse et cruelle journée, c'était un repos. Il trompa le Quartier Royal. Pendant ces cinq premières heures, le roi Joseph, embarrassé de sa double responsabilité civile et guerrière et environné d'officiers sans conmiandement, attendant ses ordres, était resté fixé sur Montmartre. Hors de portée et même de vue du combat de Marmont, il n'en avait pu juger l'importance. Ce prince, d'un esprit fin et cultivé et d'une douceur d'âme et de mœurs attrayante, ne man-

quait certes pas de valeur personnelle, mais il n'était nullement général. Son esprit irrésolu, au lieu de s'emparer des circonstances, se laissait dominer par elles. Il leur donnait toujours le temps de grossir, jusqu'à ce qu'il n'eût plus qu'à s'y soumettre.

Ce fut en ce moment que les rapports des deux maréchaux lui apprirent qu'il ne fallait plus s'y méprendre, et que c'était avec la Coalition tout entière qu'on était aux prises. Mais les succès de Marmont semblaient démentir cet avis ; et le roi, sur ce sommet, doutait et se flattait encore, lorsque, coup sur coup, trois de ses officiers vinrent lui confirmer l'imminence du péril. Le dernier, Tingénieur Peyre, tenait en sa main une plus fâcheuse nouvelle. Prisonnier depuis la veille, il était renvoyé par les Souverains Alliés eux-mêmes ; il rapportait leur proclamation adressée à la capitale. Elle annonçait, m'a- t-il dit, non-seulement la présence de toute l'Invasion, mais le renversement de la dynastie impériale ou de l'Empereur !

Dans sa perplexité, Joseph appela les ministres et les généraux qui l'environnaient, il leur demandait conseil, quand un quatrième officier accourut. Il n'était plus temps de délibérer : l'armée de Silésie entière venait d'apparaître. On en montra au roi la gauche, s'établissant sur les deux rives de l'Ourcq; le centre, se préparant contre La Villette et La Chapelle, la droite enfin masquant Saint-Denis, et l'avant-garde, attaquant déjà, dans Aubervilliers, le duc de Trévise.

Alors, il était près de midi, cinq heures avant la fin du combat, le prince, jugeant la position désespérée, ce qui

n'était que trop réel, autorisa les deux maréchaux à capituler. Puis, il abandonna le champ de bataille, Paris même, où il évita de rentrer, et prit le chemin de Blois, en envoyant Tordre aux grands fonctionnaires et aux membres du gouvernement de suivre sa fuite.

Son plus grand tort, en ce moment, fut de ne point s'assurer de ceux dont il devait soupçonner la trahison. Quant au reste, si, les jours précédents, il eût peut-être pu tout sauver encore, dans ce dernier jour que pouvait-il faire? Le temps, les hommes, les armes, tout manquait. La position de Montmartre elle-même, où il se trouvait, un corps d'armée ennemi, celui de Langeron, allait l'attaquer ; et, quand cinquante canons auraient pu la défendre, elle n'était armée que de sept canons mal approvisionnés, sans autres défenseurs que quelques gardes nationaux le prince lui-même et son escorte !

A son exemple, la foule d'officiers sans troupe qui l'entourait, sa garde aussi, tout se dispersa. Quelques chefs de la garde nationale, incertains entre plusieurs devoirs, furent entraînés, mais là s'arrêta la contagion. Moncey, de ce côté de l'enceinte, raffermit les courages. Malgré le départ du prince, chacun tint ferme à son poste. Au dehors, Belliard, Mortier, Marmont, sans s'embarrasser de ce qui se passait derrière eux, sans s'émouvoir de cet abandon prématuré, et comprenant le prix d'un jour, ne songèrent qu'à faire payer à l'ennemi sa victoire le plus cher possible, et à retarder de quelques heures la catastrophe.

C'est à Marmont, surtout, qu'il faut rendre hommage

de cette résolution magnanime. Il était au plus fort du péril ; son corps d'armée, mutilé par six heures de combat, était presque anéanti ; c'était enfin à lui seul que le prince avait envoyé l'autorisation de capituler. Il n'en tint compte. Et pourtant, à l'aspect de tant de formidables masses, et de leur développement complet, surchargé de la responsabilité qu'il prenait sur lui d'exposer aux horreurs d'une prise d'assaut la capitale, acculé à ses portes, et n'ayant pour les défendre qu'une poignée d'hommes, quel autre eût osé lutter encore? Quel général n'eût alors cédé à la nécessité ? Qui de nous jamais eût songé à lui en faire une reproche ?

L'orgueilleuse, la noble valeur de Marmont l'éleva audessus de toute appréhension. C'était l'un des plus anciens compagnons du grand Capitaine ; c'était le dernier combat des restes de la Grande Armée ; le dernier moment d'indépendance de la capitale de la grande Nation ; il comprit que toutes ces grandeurs ne pouvaient succomber comme tant d'autres ; qu'il fallait là d'autres sacrifices, de plus sanglantes funérailles, et il se dévoua ! Il fit plus : ce dévouement héroïque, il sut le faire partager à tous les siens, car aucun ne l'abandonna.

Et cependant, au delà de sa droite, hors de sa portée, le prince de Wurtemberg, avec une autre armée, tournait sa position, en même temps que contre notre gauche accourait Blûcher. Déjà même, et malgré la défense désespérée de quelques centaines de conscrits et des élèves vétérinaires d'Alfort, Saint-Maur et Charenton, pris à revers, tombaient ; Bercy était pris ; la gauche de Pahlen,

se joignant aux Wurtembergeois, avait dépassé Vincennes, et, devant la barrière du Trône, l'artillerie de réseiTe et les Polytechniciens, s'avançant intrépidement, étaient renversés. Vingt et un de ces élevés venaient même de payer de leur sang Tillustration que leur dévouement ajoutait à la renommée de leur Ecole.

Heureusement, la garde nationale de la huitième légion fit alors une sortie ; le 30«^® de dragons, conduit par Ordener, chargea l'ennemi en flanc ; les pièces de réserve qui restaient firent feu ; plusieurs canons furent repris, et l'attaque, réprimée, recula. Ainsi, grâce à la huitième légion, aux Polytechniciens et an 30™® de dragons, cette agression, qui faillit tout perdre dans cette journée, en devint un des glorieux épisodes.

Il était une heure. Après une sorte d'intermède d'une heure et demie, d'une fusillade de tirailleurs, entremêlée de coups de canon, le troisième acte de ce drame sanglant allait commencer. Marmont, du sommet de sa position, que deux fois il avait si vaillamment reconquise, voyait s'amonceler et se préparer contre lui les plus formidables moyens d'attaque. Ce fut alors que l'autorisation de capituler lui parvint, et que, la gardant pour lui seul, il n'en appela qu'à ses armes.

Barclay était prêt. Aussitôt l'assaut recommence. La droite de l'infanterie de Marmont, sous le duc de Padoue, défendait le plateau de Mal-Assise. Adossée à des ravins, et renversée du premier choc, elle tomba dans Bagnolet et Charonne, où plongèrent aussitôt les feux des Russes. Nos soldats s'y défendirent, et, sur la berge

opposée se retournant, ils reformèrent leur ligne de bataille ; mais, bientôt rappelés au centre, ces villages restèrent abandonnés. Dès lors, notre cavalerie, débordée, coupée de Marmont, fut forcée de se réfugier sous le Mont-Louis, où elle devint inutile, tandis que Tennemi, maître des deux villages, en déboucha sur les barrières de Fontarabie et de Montreuil.

Ce furent quatre canons, placés sur le Mont-Louis, et plusieurs compagnies des 7°"* et 8*"® légions de la garde nationale, qui l'arrêtèrent. Ces braves citoyens s'aidèrent habilement du terrain ; bien soutenus par la batterie, leurs feux refoulèrent les Eusses dans Charonne. Gortschakow y fut contenu; et, sur ses hauteurs, Marmont eut le temps de combattre encore.

Ce maréchal, assailli de toutes parts, allait enfin luimême être écrasé par le nombre. Il n'avait eu à opposer aux masses ennemies que des tirailleurs. Ceux des Russes, plus nombreux que tout son corps d'armée, et suivis de colonnes profondes, inondaient, débordaient tous les obstacles. Vainement, les nôtres se ralliaient en pelotons à tous les débouchés, aussitôt culbutés que formés, l'ennemi les suivait au pas de course. Déjà, le bois de Romainville était perdu, l'étranglement du plateau de Brières, au moment d'être forcé. Et pourtant Marmont n'abandonne rien, il songe même à vaincre encore ! Il jette dans le parc de ce château Ghéneser et deux cents hommes ; lui-même, avec la moitié de sa réserve, trois cent cinquante hommes seulement et son état-major, il s'avance, tête baissée et de front, contre l'ennemi, tentant

un de ces efforts désespérés dont, quoi qu'il ait fait depuis, Paris ne doit jamais perdre le souvenir. Mais il avait tenté l'impossible. Pendant qu'il s'enfonce au milieu des Russes, l'infanterie, l'artillerie de Pitzchitzki le foudroient de front ; huit bataillons de grenadiers fondent sur son flanc gauche, les cuirassiers de Pahlen, sur son flanc droit ; son cheval est tué sous lui, ses vêtements criblés de balles et de mitraille; son chef d'état-major, le général Clavel, la moitié des siens, tombent morts ou blessés ; tout ce qui ne peut fuir demeure prisonnier, et Marmont, lui-même, est forcé de reculer sur le reste de sa réserve.

Cette réserve n'était plus que de trois cents hommes. Ce revers l'épouvanta ! Dans sa déroute, elle entraîna son chef jusqu'à la butte du télégraphe. Là, un bataillon de Compans et la voix du duc de Raguse les ralliaient, lorsque Ghéneser, avec ses deux cents hommes, sortit impétueusement du parc de Brières, et surprit, en flanc et en arrière, la colonne russe. Ce retour offensif, que Marmont avait préparé, rétablit le combat. L'ennemi lâcha prise, mais la seconde position, comme la première, était perdue.

Dans cette extrémité, le maréchal persévéra à ne point se servir encore de l'autorisation du roi Joseph. Il profita de cet instant de répit pour resserrer, reformer et raffermir les cinq mille hommes qui lui restaient, sur la troisième et dernière position qu'il voulait défendre. Sa faible ligne se répandit au travers du parc de Saint-Fargeau, depuis le Mont-Louis jusqu'à Saint-Gervais. Belle-

ville en était le centre. Quant à sa gauche, qui s'étendait de Saint-Gervais jusqu'à rOurcq, secondée par la droite de Mortier, appuyée par une batterie de douze pièces, elle avait pu se maintenir. Les efforts des Russes et des Prussiens avaient été inutiles. Rebeval, Secretan, Michel, tous noa chefs étaient blessés, mais les têtes de colonnes ennemies, toujours foudroyées dès qu'elles dépassaient Pantin, avaient été forcées de retourner s'abriter derrière ce village. Du reste, Aubervilliers était pris, le canal de Saint-Denis, alors à peine ébauché, était dépassé ; et l'avant-garde de Langeron, s'avançant impunément sur le chemin de la Révolte, forçait Belliard de reculer, avec sa cavalerie, autour et au pied de Montmartre.

Alors commença le quatrième et dernier acte de ce jour fatal. Cette fois, l'attaque, enhardie par le succès, redoubla : elle eut plus d'ensemble, elle fut partout simultanée. L'ennemi s'était renforcé de plus en plus, tandis que nos rangs s'étaient éclaircis, que nos soldats étaient sur les dents, et nos batteries épuisées de munitions. Quatre canons de position seulement tiraient encore sur le Mont-Louis ; quatre autres, sur la butte de Beauregard ; sept, sur Montmartre. Quant à la batterie de douze en feice de Pantin, elle n'avait plus un seul boulet de calibre.

Chez l'ennemi, au contraire, artillerie, cavalerie, infanterie et réserves, tout était accouru ! La CoaUtion fit cet honneur à Marmont, que, après neuf heures d'efforts de l'élite de son armée contre une poignée de soldats, elle crut que, pour lui arracher son dernier poste, il fallait réunir contre lui toutes ses forces.

Vers trois heures, les princes de Wurtemberg et de Prusse, les généraux Ratzler, Yermolow, Paskiewitz, Mezenzow, Pahlen, et d'autres encore, suivis de toutes leurs colonnes, s'avancèrent simultanément. Les unes gravirent d'un côté le Mont-Louis et Ménilmontant ; les autres débordèrent, tournèrent et assaillirent Saint-Gkrvais, et couronnèrent les buttes de Chaumont, des Trois - Moulins et de Beauregard. Toutes, ainsi, se réunissaient contre Belle ville, que d'autres colonnes, sous Tchoglikow, se ruant de plain-pied, attaquaient en face.

Pendant que, au sommet de ce village et à la butte du Télégraphe, Mannont contenait devant lui ce général, le bruit de tous ces combats et des cris sinistres le forcèrent à tourner la tête. Il voit ses flancs découverts, sa retraite menacée : l'infanterie ennemie, couronnant les hauteurs en arrière de sa droite et de sa gauche ! Déjà même, elle était maîtresse, entre lui et Paris, de la grande rue basse de Belleville, dont il défendait la crête. Dans une situation aussi désespérée, Marmont ne consentit pas encore à s'avouer vaincu ; il voulut, d'abord, reconquérir sa position, et assurer du moins sa retraite.

Ce maréchal appelle à lui les plus braves, ses officiers, les généraux Ricard, Pelleport, Baudin, Fabvier, etc. ; et ils accourent. Cette troupe d'élite redescend rapidement dans Belleville. A la vue des Russes, elle fond sur eux avec la fureur du désespoir ! Dans ce combat acharné, tous, comme le maréchal , sont criblés de coups ou de blessures , mais tout cède à ce dernier élan : la grande rue, les rues latérales sont ressaisies ! Alors, sans reprendre haleine, ses

flancs et sa retraite momentanément assurés, lui et ces braves compagnons, allant d'un péril à l'autre, remontent au sommet de la position, où ils arrêtent et repoussent encore Tchoglikow !

Mais l'ennemi, vaincu dans Belleville, était resté maître des hauteurs environnantes. Marmont voyait, desadroite et des sommets de Charonne et de Ménilmontant , les Eusses lancer des obus sur la capitale. Leurs avant-gardes étaient aux prises, sur les deux flancs, avec la garde nationale et les Polytechniciens; elles allaient envahir l'enceinte. Plus loin. Mortier, assailli par tous les corps de Bliicher, en tête des faubourgs de La Villette et de La Chapelle, et sur le canal de l'Ourcq, après en avoir plusieurs fois repris les abords, les ponts et les grandes rues, se trouvait tourné, par sa droite, jusqu'à la barrière Saint- Martin. Là aussi, la plupart des chefs étaient blessés. Christiany, Curial, Charpentier, La Grange, avec la Jeune Garde et cent quatre-vingts chasseurs vétérans, ne pouvaient plus lutter qu'en reculant. Les uns déjà, environnés, s'étaient fait jour à la baïonnette ; les autres contenaient encore de front la victoire de Bliicher, mais^l'ennemi, les repoussant jusqu'au mur d'enceinte, allait en forcer les barrières, lorsque le général Dejean, aide de camp de l'Empereur, arriva de Doulencourt en toute hâte. Il apportait au maréchal Mortier l'ordre de ne point « chérit cher à préserver Paris par une bataille, mais par l'avis « qu'il devait transmettre à Schwartzenberg : Que Napo- « léon traitait, en ce moment, directement et définitive- « ment, de la paix avec l'Empereur son beau-père. y> Le

duc de Trévise obéit, mais Schwartzenberg, m'a-t-il dit, lui fit répondre : « Qu'il était mal informé ; qu'il ignorait « sans doute la Déclaration de rupture du Congrès de a Châtillon ; qu'il y verrait le serment des Souverains Coa- « lises de ne point traiter séparément; et que, pour lui <r prouver la réalité de cet engagement, il lui en envoyait « un exemplaire. i>

En même temps, l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, jugeant désespérée la position de ce maréchal, lui envoyèrent Orlow le sommer de mettre bas les armes. Mortier repoussa hautement cette insulte : « Paris, répli- « qua-t-il fièrement, ne leur appartenait pas encore. L'arec mée, plutôt que de capituler honteusement, s'enseveli- (i rait sous ses ruines ! Quant à lui , quoi qu'il arrive , il « saura bien assurer sa retraite en dépit des Eusses ! :»

Ainsi, de toutes parts, tout était arrivé à son dernier terme ! Et pourtant Marmont hésitait encore à capituler. Il envoya en référer au duc de Trévise. Celui-ci ignorait l'autorisation donnée par le roi Joseph : il fit répondre que c'était au frère de l'Empereur seul à en décider, mais qu'il le faisait vainement chercher depuis trois heures. Enfin, débordé de plus en plus, et voyant Paris près d'être emporté d'assaut, Marmont se résigna. Il envoya demander une suspension d'armes. Schwartzenberg, aussitôt, la lui accorda. Les conditions en étaient forcées par les circonstances. On convint que le reste des hauteurs extérieures seraitsur-le-champ cédé aux CoaUsés ; que l'armée française se renfermerait dans l'enceinte ; et que, dans deux heures, toutes les clauses de l'entière évacuation de Paris

seraient arrêtées. Mortier ne put que se soumettre.

Ce fut dans la Villette, à cinq heures du soir, puis à Paris? chez Marmont, entre les deux maréchaux d'une part, et de l'autre Nesselrode, Orlow, le comte de Paer et l'Anglais Peterson, que se consomma cette catastrophe! On accorda la nuit aux débris des deux corps d'armée, pour abandonner notre malheureuse capitale. Sa captivité devait commencer le lendemain 31 mars, à sept heures du matin. Les hostilités ne reprendraient leur cours au delà qu'après neuf heures.

Pendant ces pourparlers, Montmartre, sans autre défense que la cavalerie de Belliard et deux cent quarante pompiers, fut à la fois tourné, assailli et enlevé par un corps d'armée de Blûcher. Il pénétra jusqu'aux barrières de Clichy, de Monceaux et de Neuilly même. Ce horsd'œuvre sanglant, cette brutale surprise, à la faveur d'un armistice qu'on prétendit ensuite avoir ignoré, ne servit qu'à donner à Moncey et à nos gardes nationaux des 1*', 2™% 9"*^ et 10°*® légions, l'occasion de combattre, d'abord en plaine, puis aux barrières, où leur contenance décidée arrêta les Russes. Là, et jusque dans la rue de Clichy, commencèrent des barricades. L'armistice alors intervint. Mais, un mouvement des Russes ayant paru offensif, aussitôt, dans sa juste défiance, la garde nationale recommença le feu. Il fallut que Moncey et Langeron accourussent eux-mêmes pour l'éteindre.

Le recensement des morts et des blessés vint ensuite. Son résultat fut extraordinaire : il atteste le désespoir ha - "bile et obstiné de la résistance, et ce qu'on eût pu obtenir

MÉHOIBBS. — T. III. 2G

avec les moyens qu'on n'employa pas. Sur vingt-quatre mille hommes tués ou blessés, on compta six mille soldats français, neuf cents gardes nationaux, et plus de dix-sept mille étrangers ! Dans ce nombre remarquable de dix-sept à dix-huit mille ennemis abattus, les huit bataillons seulement de la Garde prussienne figurèrent pour treize cent cinquante-cinq soldats et soixante-sept officiers d'élite.

Que de sang ! Que de combats ! La plume se fetigue à les décrire ; comment donc s'étonner que, enfin, Tépée ellemême se soit rebutée ?

DÉFECTION TALLEYKAND-MARMONT.

Cependant, tout obéissait encore. Nos gardes nationaux consternés, nos soldats désespérés déploraient l'absence, invoquaient le retour et ne concevaient rien à cet abandon de leur Empereur.

C'était le 24 mars, et devant Soudé-Sainte-Croix, que la catastrophe avait commencé. Ce jour-là même, au moment où tout l'espoir, toutes les forces des coalisés se tournaient vers Paris, Napoléon s'était hâté de s'en éloigner encore. Il n'avait songé qu'à ressaisir, à force d'audace, derrière les deux grandes armées alliées, l'ascendant qu'il venait de perdre entre leurs flancs ; à s'emparer, à la fois, de leur retraite et de la rive gauche de la Seine qu'ils avaient laissée déserte; à rétablir, de ce côté, ses communications avec la capitale; enfin, à attirer l'ennemi loin d'elle sur un nouveau terrain, où tout seconderait son génie et déconcerterait la méthode autrichienne.

Le 24, il avait donc marché sur Joinville ; le 25, il avait continué ; il avait poussé sa cavalerie légère vers Bar-sur-

Aube, jusqu'à Chaumout; sa Garde elle-même avait occupé Brienne. Les grands parcs des ennemis, leurs gros bagages, l'empereur d'Autriche lui-même, séparés brusquement de Schwartzenberg, tout avait fui avec une précipitation dont tout ce qui tombait entre nos mains attestait le désordre extrême. Cette terreur avait paru à Napoléon d'un heureux présage. D'autre part, le corps détaché de Wintzingerode, ce masque trompeur, laissé derrière eux par les Alliés, avait suivi sa marche jusqu'à Saint-Dizier et à Éclaron, sur les deux rives de la Marne. La poursuite de ce Russe, une vive attaque, repoussée à la hauteur de ce dernier village, avaient confirmé l'Empereur dans son illusion : à ses jeux, sa manœuvre sur la ligne d'opérations de Schwartzenberg avait réussi. Elle attirait, elle entraînait après lui, dans l'Est, les Coalisés ; leur armée eùtière le suivait ; ce corps russe en était, sans doute, l'avantgarde !

Pourtant déjà, dans ces heureux commencements, s'était glissé un germe d'inquiétude : des prisonniers venaient de raconter la jonction des deux armées alliées, et leur marche forcée sur la capitale. On les avait envoyés à Napoléon. Son premier mouvement fut de rejeter loin de lui une aussi fâcheuse nouvelle. Mais Macdonald, étonné de n'avoir eu à repousser, le 25, qu'une attaque de cavalerie, l'en ayant fait prévenir, l'incertitude avait commencé.

Dès lors, et dans cette anxiété. Napoléon revient sur ses pas ; ce doute l'obsède, il veut l'éclaircir, et lui-même, chassant la cavalerie russe du plateau de Valcour, il s'ef -

DEFECTION TALLEYRAND-MARMONT. 461

force, sur ce sommet, de deviner, au travers des rangs ennemis, s'ils lui cachent leurs souverains et leur généralissime. Leur gauche s'appuyait à Saint-Dizier, leur droite s'étendait vers Vitrj, la Marne l'en séparait. Dans son Impatience, il jette, au travers de cet obstacle, par le gué de Ballignicourt, toute sa cavalerie, soutenue par l'infenterie de Gérard et de Macdonald. Le duc de Reggio devait en même temps, par Joinville, ressaisir Saint-Dizier au pas de charge. Wintzingerode essaya vainement de manœuvrer pour échapper à la violence de cette attaque. Surpris dans tous ses mouvements, les charges qu'il tente ploient sous l'effort des nôtres ; ses lignes sont rompues, son corps est dispersé, ses colonnes fuient en divers sens : elles abandonnent à Napoléon neuf canons, un équipage de pont, dix-huit cents hommes, et tous ses bagages.

Mais, au travers de ces vains trophées, Napoléon n'aperçoit point ce qu'il cherche. Le fait enfin est avéré, les réponses des prisonniers sont positives : c'est un corps détaché de Bliicher qu'il vient de combattre ! Ce rideau déchiré, au lieu de la Coalition entière, il ne trouve au delà que vide et silence ! Cette solitude menaçante, cet isolement d'ennemis redouble son anxiété. Tout entier dès lors au danger qui menaçait Paris, ses regards inquiets, sa marche précipitée, s'attachent sur cette direction et sur les débris épars de Wintzingerode. Mais, le 27, ce simulacre d'armée, achevant de se dissiper, le laisse aux prises avec les larges fossés de Vitry, dont les murs épais sontdéfendus par une forte garnison prussienne. Ces remparts renfermaient le seul pont sur ]a Marne qui pût le con-

duire directement au secours de Paris, et ils lui en intyerdisaient le passage.

Pourtant, chaque heure de retard accroissant le péril de sa capitale, il s'irrite contre ce fatal obstacle, il s'épuise d'ordres inexécutables ! Tantôt il veut qu'à l'instant Macdonald, dont les mains sont vides, comble ces fossés de fascines, dresse des échelles, et monte à l'assaut de ces murailles ; tantôt il appelle l'artillerie de sa Garde, restée enfoncée dans les boues, trop faible d'ailleurs, et dont l'insuffisance était évidente. C'est ainsi que, tel qu'en un rêve cruel, lorsqu'en lui tout s'élance, tout retombe enchaîné, et que se brise contre ces remparts son impuissance !

Toutefois, ces ordres trahissent seuls sa perplexité. Quant au danger de Paris, il se montre encore incrédule, soit prudence au milieu de l'inquiétude qui l'entoure, soit besoin d'espoir, ou habitude de mépris de ses adversaires. Mais, en ce moment même, un bulletin du généralissime ennemi, trouvé sur un prisonnier, tombait aux mains de Macdonald. La victoire de Fère-Champenoise y était proclamée : la prise de nos parcs; la destruction de Pacthod ; la défaite ; la fuite sanglante de nos maréchaux ; et, sur

leurs pas, toutes les forces alliées en pleine marche sur la capitale !

Macdonald, aussitôt, court au bivouac de Berthîer ; il le presse de transmettre à l'Empereur cette désastreuse nouvelle. Mais Berthier s'y refuse ; il lui répugne d'affliger son maître, de troubler sa tranquillité qui, pourtant ne pouvait être qu'apparente ; il craint ses repoussements;

il n'ose affronter l'irritation qne va causer, infailliblement, on désappointement aussi cruel.

Il n'y avait pourtant pas un Instant à perdre. Macdonald se décida à liraver lui-même l'orage, L'Empereur l'écouta sans étnotion, il sonrit même, et répondit sans hésiter ; « Que cela était impossible ! » Macdouald iasiBta; ce rapport était détaillé ; le calibre des pièces, leur nombre, les noms des généraux prisonniers, tout s'y trouvait. Et cependant Napoléon, le parcourant d'un rej^rd de mépris, en niait l'évidence, quand, triomphant soudainement : s Je vous disais bien, s'écria-t-il, que dans cette « relation tout était feux et absurde ! Vojez, leur pré- « bendne victoire est du 25, et ils l'ont datée du 29 mars, « qaand noua ne sommes aujourd'hui que le 27 ! » Cette obeerfation ferma la bouche an maréchal : il se retira confus, en s'accnsaut lui-même, m'a-t-il dit, d'une crédulité trop ftcile.

Ce fut Dronot, demeuré convaincu de la vérité de ce rapport, qui rendit à Macdonald sa première assurance. Il lui fit observer que la fausseté de cette date ne pouvait être qu'apparente : que c'était sans doute une faute d'impression, un 6 l'etoumé; qu'il ne fallait pas s'y méprendre I Gomment d'ailleurs supposer, dans un document inventé, une erreur aussi invraisemblable? Alors Macdonald, plus que jiijiiuis effrayé , revint à l'Empereur. Cette fois. Napoléon demeura silencieux. Il reprit ce fatal bulletin, l'examina attentivement, puis, toujours sans s'émouvoir : e C'est juste, répondit-il, cela change tout ; ï il y a là nn parti à prendre, s

Macdonald proposa sur-le-champ l'abandon de Paris ; d'en faire un piège à la Coalition, en hâtant la réunion de l'armée à l'insurrection, aux garnisons et aux forteresses lorraines. <r Affermissons -nous, s'écria-t-il, entre ce rinvasion et sa retraite; et détruisons d*abord, par une « guerre active, tout ce qu'elle a laissé derrière elle ! » L'Empereur, déjà absorbé dans une profonde méditation, le laissa dire ; puis il répondit : « Qu'il allait y réfléchir ce et se décider, mais qu'il avait besoin qu'on le laissât ce seul. y>

Bientôt, et de toutes parts, tout confirma la triste nouvelle. Il n'y avait plus à en douter, la Coalition avait enfin pris un parti extrême. Napoléon était prévenu, devancé, gagné de vitesse ! Vaincu pour la première fois en détermination, l'offensive, seule arme qui convenait à son génie, lui était arrachée ; la défensive elle-même aussi. On avait séparé de lui la guerre ; on la lui avait dérobée ; on l'avait mise hors de sa portée, dans l'instant le plus décisif!

Alors tout ce que, jusque-là, il a repoussé, les avertissements de Metternich, les francs avis de Caulaincourt, ceux de ses autres ministres, tout lui revient, tout l'obsède. Il sent que, cette fois, l'attaque est au cœur ! Il sait que, en France, Paris, centre de tout, bien autrement qu'à Vienne, Madrid, Moscou et Berlin, a le privilège des révolutions ! Né de Tune d'elles, et non sur le trône, comme les Souverains qu'il chassa de ces capitales, il craint que ce trône conquis ne lui soit arraché par la conquête ; que le droit, né de la victoire, ne soit annulé

par elle; que désormais, Empereur errant sans capitale, il ne s'entende plus qualifier que de chef de partisans, d'aventurier même ; et qu'enfin le cri d'indignation de 8a grande ville, subjuguée, humiliée, livrée à ses ennemis extérieurs et intérieurs, retentissant jusque dans son armée épuisée, ne détruise bientôt l'ascendant, déjà ébranlé, de son génie sur cette armée même !

C'était là peut-être un motif de plus pour l'en éloigner encore, pour persévérer dans son premier projet, comme le conseillait Macdonald. Le duc de Reggio, témoin du patriotique enthousiasme de la Lorraine, appuyait Tavis du duc de Tarente. . Mais Napoléon redoutait une déchéance : il craignait de descendre du rang d'Empereur d'un grand Empire à celui de chef d'une Vendée impériale. Près de lui, Ney et Berthier voyaient aussi tout dans Paris. Leur chef était ébranlé, ils l'emportèrent !

Au milieu de cette anxiété, il était revenu à Saint-Dizier. Là, dévoré d'inquiétudes, il resta pendant toute la nuit du 27 au 28, les yeux fixés sur ses cartes. Il mesurait les distances; il essayait toutes les voies. Sa perplexité choisit d'abord la plus courte, celle de Sézanne à Coulommiers, route de terre, à laquelle Berthier le fit renoncer comme impraticable. Elle conduirait d'ailleui*s encore à la Marne, dont, infailliblement, l'ennemi garderait tous les passages. Il 88 décida enfin pour celle de Troyes, quelque ruinée qu'elle dût être, et quelque grand qu'en fût le détour. La Beine, du moins, le couvrira ; il n'y aura là qu'à marcher, et il espère arriver, encore à temps, au secours de sa capitale.

Le 28, de grand matin, à son ordre tout se retourne, .out marche dans cette direction. Lui-même était prêt à quitter Saint-Dizier, lorsque des prisonniers, ramassés entre Langres et Xancy, lui sont amenés. Weissemberg, ambassadeur de Vienne à Londres, était parmi eux. Quant à Tempereur d'Autriche, une fuite rapide, jusqu'à Dijon, seul, et sur un drochky découvert, Tavait sauvé. C'était un malheur de plus, car tout alors tournait contre nous : la dernière manœuvre de notre Empereur, en livrant le centre du Gouvernement aux plus acharnés des princes ses ennemis, venait d'en séparer le seul intéressé à la conservation du trône impérial.

Cette fâcheuse circonstance n'ébranla point, elle augmenta peut-être sa détermination. Il essaya d'en profiter en rendant la liberté à ces captifs, et en chargeant Weissemberg d'une dernière démarche près de l'empereur son beau-père. Il part ensuite, et, quand la nuit du 28 au 29 l'arrête à Doulevent, loin d'y trouver quelque repos, des émissaires déguisés, venus de Paris, redoublent son in quiétude.

Le 29, avant le jour, il remonte à cheval, et vers der heures il atteint, au pont de Doulancourt, la grande rou de Troyes en Lorraine. Une troupe de courriers, char de nouvelles de Paris, y attendait son passage. Il y exune halte ; elle fut critique. Elle eut lieu dans un ptç découvert. L'Empereur y lut ces dépêches. Il se rendre compte, questionnant, allant, venant, et ^ agitation cruelle !

A quelque pas de lui, plusieurs de ses officia-

intimes, de qui je tiens ces détails, l'observaient avec anxiété. Qu'allait-il faire ? Arrivé sur ce point stratégique, il pouvait une seconde fois choisir, se décider, et prendre la route, ou de Paris, ou de la Lorraine. Son premier pas, près de ce pont de Doulancourt, allait décider de tout. S'il le laissait à droite et tournait vers Bar, tout leur semblait sauvé! S'il le traversait au contraire, le retour sur Paris était résolu, et leur perte, alors, leur semblait certaine ! Ils se demandaient pourquoi Ton irait courir trop tard, et tout éperdu, vers la capitale ; pourquoi, lorsque l'ennemi profitait de son avantage, abandonner celui qui nous restait, accepter sa guerre, et renoncer à saper sa base quand il attaquait la nôtre ? N'avionsnous en France, comme lui, qu'une seule base d'opérations ? Maîtres de nos mouvements sur celle des Coalisés , qu'importe l'occupation momentanée de la capitale ? Que l'ennemi y trouve sa perte ! Qu'il y expie son audace de s'être aventuré ainsi jusqu'au centre de notre Empire î Depuis l'ouverture de la campagne on n'a cessé de prévoir cette extrémité : pourquoi donc, quand on a dû se familiariser avec les résolutions qu'elle entraîne, quand il n'est plus temps de choisir quand il n'y a plus qu'à persister, pi>urquoi changer, tout abandonner, et sacrifier au danger de Paris la seule ressource qui nous reste ?

Ils parlaient entre eux ainsi, et leurs regards, fixés sur chacun des mouvements de l'Empereur, semblaient vouloir l'inspirer de l'élan qui les enflammait. Ils furent déçus. Aujourd'hui encore, plusieurs d'entre eux disent leur désespoir, lorsqu'ils virent leur Chef infortuné tra-

verser l'Aube, prendre précipitamment la route de Troyes, en ordonnant à tous ses corps d'enfouir les canons et les munitions qu'il faudrait abandonner, et de le suivre, jour et nuit, au pas de course !

C'était alors qu'il avait envoyé Dejean l'annoncer à Paris pour le lendemain. Dans Troyes, où il arrive au milieu de la nuit, pendant que ses chevaux soufflent et repaissent, il trace Tordre général de la marche de l'armée, qui ne doit le rejoindre sous Paris que le 2 avril. Pour lui, sans repos de corps ni d'esprit, il repart avant que le fatal soleil du 30 mars Téclaire ; il court jusqu'à Villeneuve-l' Archevêque, et, rongé de soucis, écrasé de fatigue, il s'arrête quelques instants, seul avec Ney, dans une maison de peu d'apparence. Là, tous deux, assis prèsd^un foyer presque éteint, cherchaient à le ranimer, tout en échangeant de tristes paroles. Au milieu de cet entretien, il jette un regard autour de lui, et, le ramenant sur le maréchal : « Eh bien, Ney, lui dit-il, que pensez-vous de « cette chaumière et de notre position ? Ne croyez-vous « pas qu'aujourd'hui nous serions bien heureux d'être <r assurés, pour nos vieux jours, d'une retraite sembla- « ble? »

A cinq heures après midi, à Villeneuve-sur- Vunnes, il se jeta dans une carriole de poste ; il traverse ainsi Moret, puis Fontainebleau. Aux divers relais, il apprend successivement, que l'Impératrice, que son fils ont fui de Paris ; qu'on se bat en vue des murs ; que l'ennemi est aux portes ! Alors, et de plus en plus, dans sa perplexité^ tout en lui devance la course rapide des chevaux qui

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remportent à toute bride : les roues brûlent le pavé, et, de ses cris encore , il presse leur course.

Il atteint enfin, vers dix heures du soir, les fontaines de Juvisy et Fromenteau. Là, à cinq lieues de Paris, il relayait ; il n'avait point encore perdu tout espoir d'y entrer avant l'ennemi, quand, au travers des ombres et de l'empressement qui l'entourent, il aperçoit des généraux, Belliard entre autres, le chef de la cavalerie des ducs de Trévise et de Raguse. A cette vue, il s'élance hors de sa voiture ; il saisit la main de ce général, l'entraîne sur la route, et s'écrie : « Quoi ! vous, Belliard ! Qu'est-ce que « cela ? Comment, vous ici, avec votre cavalerie ? Où « donc est l'ennemi ? — Aux portes de Paris, Sire. — Et « l'armée ? — Elle me suit. — Et qui garde la capitale ? € — La garde parisienne, Sire. — Que sont devenus ma « femme, mon fils ? Où sont Mortier et Marmont ? y> Belliard répondit que l'Impératrice et le Roi de Rome étaient partis le 28 ; quant aux maréchaux, qu'ils étaient encore à Paris, où ils terminaient la capitulation ; puis , en quelques mots, il lui apprit les événements qu'on vient de lire.

Cependant, l'Empereur, dans son agitation, entraînait vers Paris, à grands pas, ce général. Berthier et Caulaincourt l'avaient rejoint. « Eh bien I vous l'entendez, s'écria-t-il, allons I Je veux aller à Paris !» Et il demandait sa voiture, Belliard lui représenta qu'il ne pouvait aller plus loin, qu'il n'avait plus un soldat dans Paris, a: C'est « égal, reprit Napoléon, j'y trouverai la garde nationale. « Demain,' ïtprès-demain l'armée me rejoindra, je réta-

HÉHOIRES. — T. III. 27

470 ^lÉMOIEES D'UN AIDE DE CAMP.

blirai les affaires. y> Et, de plus en plus agité, il reprit sa marche convulsive.

Belliard s'efforçait vainement de l'arrêter, lui répétant que, d'après le traité, la garde nationale seule gardait les barrières ; qu'il se pouvait que, en dépit des conventions, les Alliés s'en fussent déjà rendus maîtres, et qu'il rencontrât des postes russes et prussiens aux portes et sur les boulevards. « N'importe, continua Napoléon, je veux y « aller î Ma voiture! qu'on fasse avancer ma voiture I Sai- « vez-moi avec votre cavalerie ! d Et il marchait encore, lorsque Belliard, d'une voix plus ferme, lui représenta qu'il allait s'exposer à se faire prendre, à faire saccager Paris ; que plus de cent vingt mille ennemis occupaient les hauteurs environnantes; qu'enfin lui-même, en étant sorti par une convention, n'y pouvait rentrer sans l'enfreindre. « Quelle est donc cette convention ? s'écria l'Em- (c pereur. Qui l'a conclue ? Que fait Joseph ? Où est le ce ministre de la guerre ? »

Belliard répondit : qu'il n'avait d'autre instraction que de se rendre à Fontainebleau ; qu'il ignorait le reste ; que, pendant toute la bataille, chaque maréchal avait agi pour son compte, et qu'on n'avait reçu d'ailleurs aucan ordre, cl Allons, reprit l'Empereur avec emportement ; (c partons ! Il faut aller à Paris ! Partout où je ne suis « pas, on ne fait que des sottises ! » Et il ne cessait de demander sa voiture, que Caulaincourt annonçait, sans la faire approcher. Il repoussait les supplications du prince de Xeuchâtel, recommençant les mêmes interpellations à Belliard, l'entraînant toujours vers Paris, à pas de plus en

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précipités. Il s'écriait : i Qu'il eût fallu tenir plus longue temps, attendre son armée ! Qu'on aurait dû remuer, sou- € lever Paris, qui, certes, n'aimait point les Russes, mettre « en action la garde nationale ; lui confier la garde des « fortifications, que le ministre aurait dû faire élever et « hérisser d'artillerie! Que cette garde nationale était « bonne et brave; qu'elle les aurait sûrement bien « gardées, tandis que les troupes de ligne auraient « combattu en avant, sur les hauteurs et dans la c plaine! y>

A ces reproches, Belliard opposait qu'on avait fait plus qu'il n'était possible : que, depuis six heures du matin jusqu'à quatre heures du soir, vingt mille hommes, tout au plus, avaient résisté à plus de cent cinquante mille; que, au bruit de son arrivée redoublant d'ardeur, on avait forcé l'ennemi à tourner Paris, par Saint-Ouen et le bois de Boulogne; que la garde nationale s'était montrée bravement, soit aux portes, soit en tirailleurs, mais que, avec dix-huit cents chevaux dans la plaine, quelques méchantes palissades aux barrières, et sept canons seulement sur Montmartre, il avait bien fallu céder enfin à une aussi longue et aussi formidable attaque.

Ici, Napoléon se récria d'étonnement. ce Quoi ! Mont- « martre n'a point été fortifié ? Il n'était point garni de « gros canons ? il n'a point fait de résistance ? Qu'a-t-on « donc fait de mon artillerie ? Je devais avoir des mu- « nitions pour un mois dans Paris, et plus de deux cents « pièces à mettre en batterie pour le défendre ! » Alors , le général ayant ajouté, m'a-t-il dit lui-même, qu'on n'a-

vaifc VU que de l'artillerie de campagne, et si mal approvisionnée, qu'à deux heures il avait fallu économiser les feux pour les faire durer, l'Empereur, indigné, leva les yeux au ciel, et, frappant du pied la terre, il prononça violemment sur son frère et sur un autre personnage de si cruelles paroles, qu'il faut les taire. On doit, d'ailleurs, . en convenir : c'était sa propre persistance, en dépit de sollicitations redoublées, à ne vouloir ordonner pour Paris aucun préparatif de défense, qui avait augmenté le péril en voulant trop le dissimuler. Ce fait, sans ôter à l'amertume de ses plaintes ce qu'elles n'avaient que de trop juste, ou les retourne contre lui-même, ou en diminue beaucoup l'autorité.

Au milieu de ce débordement de désespoir, il marchait toujours vers Paris, lorsqu'il aperçut une tête de colonne : c'était l'infanterie du duc de Trévise. Il le demanda aussitôt ; mais Mortier était encore dans la capitale. Alors^ s'afFaiblissant, on l'entendit répéter à plusieurs reprises ; « Six heures trop tard ! et tout perdu ! »

En ce moment, il venait de s'asseoir sur le bord de la grande route, lorsque, se relevant, il demanda l'abri le plus voisin. On le ramena à la maison de poste de Promenteau. Là, dit un autre témoin, qui ne vent point être nommé mais qu'il faut croire, seul avec lui, il fit déployer ses cartes, les étudia, et, son agitation le ressaisissant, on entendit ces exclamations : <£ L'empereur c( Alexandre va s'enorgueillir dans Paris I II va passer en (( revue son armée disséminée sur les deux rives de la (c Seine !.. » Et comme il se dépitait de n'avoir point la

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sienne sous sa main, on lui dit que dans quatre jours elle arriverait. « Quatre jours ! reprit-il vivement ; ah ! deux « jours seulement, et dans Paris que de défections ! a: L'Impératrice elle-même! Oui, j*ai voulu son départ, « car Dieu sait à quoi l'on aurait pu entraîner son inex- « périence! » Puis, retournant à ses cartes, après quelques instants d'une profonde méditation, il se redressa soudainement : « Oui, je les tiens ! s'écria-t-il. Dieu me les « livre ! Mais il me faut quatre jours ! Ces quatre jours, « vous pouvez me les gagner en pourparlers ! » Et il en indiquait la manière, quand, sur une observation de son ministre : « Non, non, répond-il, plus d'humiliations î « Point de paix honteuse î C'est de la grandeur de la « France, c'est de son honneur qu'il s'agit ici ! L'épée « seule, dans une dernière lutte, en doit décider î Je ne « veux que quatre jours ! Vous, vous seul, pouvez me les « gagner sur l'empereur Alexandre et contre les intrigues « qui vont l'obséder ! Partez donc vite ! Quant à moi, je « vais à Fontainebleau vous attendre, attendre Tarmée, <c et tout préparer pour venger la France de l'humiliation « momentanée qu'elle subit ! »

Il était encore plein d'animation quand il envoya un courrier à l'Impératrice. Mais alors, son parti étant pris, épuisé de fatigue et d'émotions, tous les ressorts en lui, depuis trop longtemps et trop violemment tendus, se détendirent : il tomba dans un large fauteuil, qu'on voit encore à cette poste, et, s'affaissant, il s'y endormit d'un si lourd sommeil, que le lendemain, 31 mars, vers quatre heures du matin, il fallut des efforts réitérés pour l'en

arracher, pour le rappeler à lui-même, à sa position, et obtenir de lui de nouveaux ordres.

Un piqueur, envoyé par le duc de Vicence, venait d'arriver. La capitulation convenue la veille, 30 mars, vers cinq heures du soir, avait été complétée et signée à deux heures du matin. Paris appartenait à la Coalition î Les bivouacs ennemis jetaient, de la rive opposée, des lueurs menaçantes. Il n'y avait plus qu'à retourner à Fontainebleau. Napoléon s'y laissa conduire. Il y arriva à six heures du matin, après avoir ordonné aux débris des corps de Mortier et de Marmont de prendre position sur l'Essonne.

Un témoin a écrit que Napoléon rentra dans Fontainebleau accablé encore. Deux de ses officiers qui le suivaient, Canouville et Corbineau, disent que dans cette ville, à l'aspect de leur Empereur repoussé de sa capitale, les habitants accoururent sur son passage, les mains jointes, la figure consternée; qu'on entendit des sanglots, et que, de tous ces yeux, silencieusement attachés sur cette grande infortune, il coulait des larmes !

On sait que là, dans son malheur, il évita les souvenirs de son bonheur passé, et que, refusant de rentrer dans ses grands appartements, il ne prit dans ceux qui bordent la galerie de François I^"" qu'un logement militaire. Quelques moments de repos lui rendirent ses forces physiques, abattues par tant d'anxiétés et de fatigues.

Dans cette première journée, on remarqua : au dehors, l'arrivée successive des troupes de Souham et de la Garde ; au dedans, l'agitation qui ressaisit l'Empereur, son der-

^yz

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nier entretien avec le duc de Eaguse, un dernier travail de réorganisation de ses corps d'armée ; après quoi, se renfermant, on croit qu'il retomba dans une méditation laborieuse sur le parti qui lui restait à prendre, pour ressaisir aux Alliés sa capitale.

Le lendemain, 1®^ avril, dans un Conseil, il se refusa

à porter la guerre sur la Loire, et, contre l'avis de tous,

' un seul excepté, il se décida à combattre devant Paris,

dont il craignait la défection, et qu'il voulait contenir de

sa présence.

Vers onze heures du matin, revenu devant Essonne, il en jalonna les positions avec les chasseurs de son escorte. Sa reconnaissance achevée-, il dit au duc de Eaguse : « Marmont, à demain, et sur Paris, avec quatre cents « canons et cent mille hommes ! y> Puis, ayant ordonné au général Vincent de propager ces paroles menaçantes, il rentra dans Fontainebleau, d'où il envoya aux ducs de Trévise et de Raguse soixante canons, complètement approvisionnés. En ce moment, et d'heure en heure, arrivaient de faibles têtes de colonnes, harassées, revenant, en toute hâte, de la Champagne. Mais, d'heure en heure aussi, chaque nouvelle de Paris aggravait sa position, ébranlait ses entours, et ne faisait que trop pressentir un dénoûment prompt et funeste.

Le 2 avril, à l'heure de la garde montante, il descendit dans la grande cour du château, et parcourut les rangs des chasseurs et des grenadiers de la Vieille Garde. Quelle que fût son anxiété intérieure, d'abord sa figure fut calme, et son attitude, impassible. Tous disent que, dans

ce dernier moment, à sa contenance ferme et décidée, ils crurent voir encore en lui leur grand Empereur, tel qu'ils se le rappelaient à Schœnbriinn, à Poisdam, au Prado, au milieu du Kremlin et dans les Tuileries, faisant défiler la parade ! De leur côté, ces vieux et inébranlables débris de tant de batailles lointaines le saluèrent d'acclamations plus vives encore qu'aux champs victorieux d'Austerlitz et de Friedland. Mais, vers la fin de cette revue, une rumeur annonçait le duc de Yicence. L'Empereur s'émut : c'était sa destinée qu'il allait apprendre ! Il se contint pourtant ; il affecta même de continuer à ne s'occuper que de Moncey, qui lui présentait un nouveau bataillon ramassé parmi ses gendarmes.

Caulaincourt s'approchait lentement. Son extérieur était composé. Sa démarche, déjà ordinairement raide et grave, était sévère, triste, et même sinistre. En arrivant enfin près de Napoléon, alors placé au pied du grand escalier, il se découvrit, lui dit quelques mots à l'oreille, et l'Empereur, qu'on vit tressaillir, s'étant brusquement retourné, la foule des officiers qui l'entouraient s'ouvrit ; il la traversa, suivi de son grand écuyer, qui, d'un signe de tête désespéré, ne répondit que trop clairement aux regards avides qui l'interrogeaient. Cependant, Napoléon, après avoir monté avec précipitation, disparut dans son appartement, où il s'enferma seul avec le duc de Viceûce.

C'est là qu'il apprit, dans tous leurs détails, les événements, suites de la convention, d'abord verbale, qui avait terminé la bataille : les pourparlers, dans Bondj, pen-

fr"

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dant la nuifc du 30 au 31 mars, des magistrats de Paris avec Alexandre, pour régler roccupation de la capitale ; l'affectation des paroles généreuses et libérales de ce prince envers la France, en ne se déclarant l'ennemi que d'un seul homme ; les vengeances, les inimitiés du dedans en libre contact avec celles du dehors, et tous ses ennemis intérieurs ralliés aux ennemis de l'Empire et de sa personne.

Pourtant, avant l'entrée des étrangers, nos royalistes, quelque passionnés qu'ils fussent, n'avaient osé se prononcer publiquement ; le sentiment de leur faiblesse les avait contenus. Mais la nuit avait favorisé et redoublé leurs sourdes manœuvres. Depuis, l'un d'eux, justement célèbre par son esprit, un prêtre, naguère disgracié du palais impérial, les a divulguées dans l'aveugle ivresse du succès. Aujourd'hui, le temps a changé en aveux ces vanteries, et l'histoire est forcée de s'en servir.

Pendant que les démarches de Caulaincourt auprès d'Alexandre ont été écartées par un ajournement, l'esprit de parti, l'intrigue et la trahison ont trouvé leur chef. Un grand, mais insidieux personnage, le plus habile de tous ceux qui épient, avec une attention froide et intéressée, la fortuné des Princes, pour la prévenir et changer à temps, avait donné le signal. Disgracié par Napoléon, Talleyrand, soit intérêt personnel, soit conviction que les temps étaient venus, pour lui comme pour la France, d'accepter une autre fortune, s'était décidé contre l'Empire. Le 30 marSj il avait paru obéir aux ordres qui l'appelaient à la suite de la Eégente ; mais une feinte violence,

concertée entre lui et ses amis, l'avait arrêté comme il sortait des barrières ; on l'avait ramené dans Paris, où son hôtel était devenu le centre de la révolution, le quartier impérial d'Alexandre, le lieu même où s'opérait, en ce moment, la déchéance de l'Empereur et la restauration de la dynastie royale.

Depuis longtemps, Savary en savait beaucoup sur ce grand dignitaire. On ignore s'il n'osa s'assurer de sa personne, s'il l'oublia, ou s'il le laissa derrière lui, comme un utile intermédiaire qu'il se réservait dans ce naufrage ; le dévouement des hommes politiques n'allant guère jusqu'à ])rûler leurs derniers vaisseaux, quelque compromis qu'ils soient, et peut-être par cela même !

Le lendemain 81, aux premiers rayons d'un soleil revenu brillant comme la veille, et dont la splendeur contrastait avec notre deuil, les Alliés, après avoir dormi du sommeil des vainqueurs, ont abandonné leurs bivouacs, et bientôt, aux accords joyeux de leur musique guerrière, ils se sont formés en colonnes. Tous portent à leurs bonnets une branche de verdure, et au bras cette même écharpe blanche que, dès le 2 février, dans la mêlée du combat de La Eothière, ils avaient prise entr'eux pour se reconnaître. C'était ainsi, vers onze heures du matin, quand toutes les barrières leur eurent été remises, qu'ils avaient commencé leur entrée dans la capitale.

Ce signal de l'asservissement de l'Empire était devenu un signe de triomphe pour le parti royaliste. Aussitôt, dans les rues, sur le boulevard, une cinquantaine de jeunes hommes, la cocarde blanche au front, et un drapeau

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blanc à la main, s'étaient élancés aux cris de Vive Louis XYIIIl tandis qu'aux fenêtres quelques femmes, agitant leurs mouchoirs, leur avaient répondu par des^acclamations semblables. Mais cet élan, qu'ils avaient espéré rendre contagieux, s'étant moins propagé qu'il n'avait étonné et indigné, allait peut-être tourner contre euxmêmes, lorsque s'était montrée à leur soutien la tête de colonne de la Coalition victorieuse. Elle s'avançait triomphalement : ses Souverains, leurs généraux leurs nombreux états-majors en tête, suivis de cent mille soldats et d'une artillerie formidable ! Cette longue et lourde chaîne d'oppresseurs s'était successivement déroulée, elle avait couvert nos boulevards intérieurs jusqu'à la place de la Concorde.

Alors l'enthousiasme du parti royaliste s'était changé en délire. Les uns, courant au-devant de nos ennemis, les avaient accueillis aux cris de Vivent nos Libérateurs! Vivent les Bourbons ! et, s'indignant de la stupéfaction froide et silencieuse de la multitude, ils s'étaient inutilement efforcés de lui faire arborer leur cocarde blanche. D'antres, dans leura transports insensés^ avaient insulté follement, de leurs gestes et de leurs vociférations, la statue colossale de Napoléon debout sur sa grande colonne. Plusieurs même, l'escaladant, on les avait vus s'épuiser en efforts vains et ridicules pour en précipiter l'airain du sommet élevé, où, sous une autre forme et selon le vœu national, on la voit encore.

La présence des vainqueurs, et l'accord fortuit de leurs écharpes avec la couleur des Bourbons avaient contenu

les citoyens, et protégé ces insensés contre rindignation générale. Cependant, la garde nationale s'agitait, s'irritait, et le malheur public allait s'accroître de nos querelles intestines, quand l'ordre survint de laisser libre toute manifestation, pourvu qu'elle fût paisible.

Toutefois, trois années de désastres, tant d'épuisement, l'absence de l'Empereur, celle de la Régente et du Gouvernement, avaient ébranlé Paris. Les factions s'en emparaient, et le génie dissolvant de l'intrigue, cette plaie des cours et des capitales. Toute autre action sur la grande classe intermédiaire y était perdue. Cette foule, que le présent aveugle sur l'avenir, rassasiée, écrasée de guerre, la maudissait : elle en voulait la fin à tout prix ! Elle était composée, comme dans tous les grands centres de population, de gens d'affaires, de faibles, de pacifiques, d'hommes de plaisir et de repos : masse nulle au commencement et au milieu des actions, mais toutepuissante à leur fin, quand leur durée fatigue, et d'un poids si grand alors, qu'elle entraîne tout !

Avec de pareilles dispositions, soit caractère des habitants, soit que, au milieu de ces grandes agglomérations d'hommes, l'un attire l'autre, et que toute émotion entraîne les multitudes, Paris, dans cette immense infortune, il en faut convenir, ne s'était pas montré aussi grave, aussi désert et silencieux que nous avions vu les autres capitales. Une foule inquiète, d'abord triste il est vrai, mais trop empressée, trop nombreuse, s'était amassée sur le passage de ces victorieux par surprise. Son insatiable besoin de sensations avait cherché dans

ce malheur public, quelque humiliant qu'il fût, un nouveau spectacle. Elle avait, dit-on, augmenté vers cinq heures du soir ; c'était alors surtout que, avide d'assouvir son indigne curiosité, elle s'était pressée sur les pas des envahisseurs. Ce scandale eut lieu depuis les Champs- Elysées, où se termina leur triomphe, jusqu'à l'hôtel de Talleyrand, où se rendirent à pied ces Souverains, et où devait s'accomplir notre abaissement.

C'était là, chez cet ennemi personnel de Napoléon, d'où l'on tint soigneusement éloigné le duc de Yicence, qu'Alexandre, ou plutôt Talleyrand lui-même, allait déoider du sort de la France.

Arrêtons-nous ici, quelques instants, devant ce personnage. Sa physionomie, noble et grave, était d'un calme imposant, que rien n'altérait. Il avait, en cela, de sa race la dignité et toute l'intrépidité. On n'a point à reprocher à sa mémoire des méchancetés inutiles. Ses mœurs étaient douces, son accueil et ses entretiens, pleins d^attraits. Sous une apparence négligée, souvent même insonciante, sa repartie était vive, mordante, et sa parole, à la fois profonde, saillante et concise. Il savait, en homme supérieur, se contenter de juger, de diriger, se servant de chacun, selon son talent ; au-dessus du subalterne amour-propre des petits succès, tout ce qu'il pouvait &ire faire aux autres, il dédaignait de le faire luimême. Néanmoins, sa célébrité, toute de lui, brilla d'ellemême et non de reflet.

Observateur toujours impassible, quelle que fût la tempête, les hommes et les événements les plus redouta-

bles, il les domina, parce qu'il savait, à la fois, s'y soumettre, se les approprier, et se dominer lui-même : dans le présent, voyant de loin l'avenir, et s'y préparant; sachant démêler, dans chaque affaire, le point capital, dans chaque époque l'homme important, s'y attacher, s'en détacher à propos, et si bien associer à l'intérêt de son ambition celui des peuples, qu'on ignore encore qui, d'eux ou de lui, il voulut servir ; du reste, pour toute conscience politique, le succès ; s'imposant comme le ministre obligé des grandes fortunes naissances ; fidèle ensuite au bonheur, à l'habileté, et n'acceptant de chaque position que les avantages ; puis, habile à se taire, à attendre, à se laisser écarter par le flot de pouvoir qu'il sentait décroître, pour se poser de façon à être ressaisi, et porté plus loin et plus haut par le flot qui allait suivre !

Sa vie intime est trop connue pour qu'il soit besoin de l'analyser. Il y a fait des fautes inutiles.

Quant à sa vie publique, actions bonnes, actions mauvaises, tout dans cet homme a porté un certain cachet d'élévation. Orgueil de naissance, qualités, passions, vices même, tout ce qui dans les autres les domine, n'a semblé être en lui que des moyens aux ordres de sa supériorité. C'est ainsi que^ méprisant le mépris, et mettant hors de portée du vulgaire, avec un cynisme imposant, ses intrigues pécuniaires et politiques, il a su leur donner un air de grandeur ; et, autant qu'il est possible,

il a tout justifié par la réussite.

Jusqu'à quatre-vingt-quatre ans, ce caractère suivi

s'est montré aussi tranquille et impassible dans l'adver-

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site que dans le bonheur, aussi calme et calculé dans la souffrance, et jusque dans les dernières angoisses de la mort, que dans la plénitude de sa vie la plus heureuse. Jamais rôle ne fut soutenu avec une persévérance plus ferme. De même qu'à vivre, habile à mourir, jusqu'à son dernier souffle il a su intéresser à sa renommée tous les pouvoirs^ celui du clergé même, qu'il avait le plus offensé.

Voilà comment, grâce aux nécessités de ces temps, où il sut se rendre si nécessaire, et à la démoralisation générale, suite de tant de bouleversements, il est parvenu à se placer et à se maintenir si haut dans le siècle, à y être un personnage à part, dont chaque mot parut un trait de génie ; chaque jugement, un oracle ; à qui la règle mo- Tale de chacun semblait être inapplicable; et dont la foule des ambitieux garde encore le souvenir, comme du favori le plus constant de cette inconstante divinité qui B tant d'adorateurs, que jusque-là nul, autant que lui, n'avait su fixer, et qu'on appelle la Fortune.

Il y avait plus de cinq ans que la prévoyante habileté de sa politique personnelle l'avait rendu suspect à l'Empereur. Pourtant, comme son intérêt le rattachait encore à l'Empire, plusieurs fois, depuis nos malheurs, il s'était offert à Napoléon; mais, toujours et aussi amèrement repoussé qu'en 1809, il s'était fait, de plus en plus, le chef de la coalition ennemie du dedans, l'avait affiliée à l'invasion étrangère, et venait de hâter leur jonction victorieuse jusque dans Paris, où cet ex-ministre d'une Bépnblique régicide et de l'Empire, ce dernier grand sei-

gneur, resté seul debout en dépit de tant de révolutions, allait, en j décidant une restauration royale, s'y rendre encore le personnage le plus nécessaire et le plus important de cette révolution nouvelle.

Talleyrand, en ce jour fatal, renfermé dans son hôtel venait de la préparer avec Nesselrode. A peine Alexandre est-il entré dans ce quartier général, qu'il convoque en Conseil de rois, de ministres, de généraux étrangers, et de transfuges français, toutes ces haines. Ce furent autour de lui : le roi de Prusse, les princes de Schwartzenberg et de Lichtenstein, les ministres Pozzo et Nesselrode, enfin D'Albert et Talleyrand lui-même.

Là, comme à Bondy, cet empereur commence par des protestations généreuses, voiles de vengeance du passé, de précaution pour l'avenir, conformes d'ailleurs à l'éducation libérale qu'il a reçue et à son exaltation présente. Il déclare : « Qu'il n'est pas venu pour faire la guerre <sc aux Français, mais à leur Empereur, que la con- « quête de la paix est le seul but de la Coalition. « Quant à la France, qu'elle était libre de choisir, hors « Napoléon, soit l'Empire sous la Eégence, soit la Royauté « avec Bemadotte, les Bourbons, ou tout autre, soit « même, enfin, la République ! »

A ces mots, Talleyrand n'a point hésité : sa défection préméditée, d'accord avec les passions et les intérêts de ces étrangers, écarte toute autre pensée que celle de la restauration de Louis XYIII. Mais à cette proposition on objecte les dispositions, évidemment hostiles aux Bourbons, des populations qu'on a traversées, et

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celles de tous les rangs de Tarmée, dont les efforts inouïs viennent encore de prouver le dévouement à la cause impériale.

Cette résistance, prévue, n'a point embarrassé Talleyrandy sa trame est trop bien ourdie ; ses complices, tout prêts, sont à sa portée, et il en invoque le témoignage. Deux d'entr'eux, le baron Louis et Tarchevêque de Malines, sont introduits. Leurs discours, conformes au sien, le dépassent en violence; ils entraînent l'empereur Alexandre ; ils obtiennent enfin de ce prince la déclaration : « Que les souverains alliés accueillent le vœu « de la France ; qu'ils ne traiteront plus avec Napoléon, « ni avec aucun membre de sa famille ; que les condi- « tions de la paix, ainsi garanties, en seront meilleures ; « que pour le bonheur de TEurope, il faut que la France « reste grande et forte ; qu'ils en respecteront l'intégrité, « telle qu'elle a existé sous ses rois légitimes ; qu'ils re- « connaîtront, qu'ils garantiront la Constitution qu'elle « se donnera elle-même ; qu'en conséquence ils invitent « le Sénat à désigner un Gouvernement Provisoire, afin « de pourvoir à l'administration, et de préparer la Cons- « tîtution qui conviendra le mieux à la France. j>

Cette déclaration, si fatale à l'Empereur, signée par eux et aussitôt publiée, a couvert, dans la soirée même du 81 mars, tous les murs de la capitale.

Dès le lendemain, 1" avril, le Conseil municipal de Paris avait reconnu les Bourbons pour souverains ; et, ce jour-là même, trente sénateurs, présidés par Talleyrand et dociles à son impulsion, l'avaient nommé chef d'un

gouvernement provisoire, chargé de préparer une Charte et de proclamer la déchéance de Napoléon. Au milieu de cette révolution, une seule résistance s'était élevée : la cocarde blanche, proposée au nom des Alliés, avait été refusée par la garde nationale. Le reste s'était laissé entraîner.

Caulaincourt put détailler à l'Empereur ces défections, telles qu'alors, et d'heure en heure, jusqu'à son départ de Paris, elles s'étaient accumulées : celle d'un général habile, transfuge de sa division, pour la dixième fois détruite il est vrai, et, acceptant sous un autre général, d'un mérite aussi distingué, le commandement de la garde nationale ; celle des personnages nommés ministres, et de tous les autres chefs de service ; celle des signataires du décret de déchéance, lancé le 3 avril contre l'Empereur et sa famille, et de l'Adresse aux armées françaises, le 2 avril, pour les dégager de toute obéissance à Napoléon. Il dut lui montrer Paris, dans ce désordre, étonné, découragé, ne sachant, au milieu de ces étrangers, à qui obéir, et qui, d'eux ou de Napoléon, on devait regarder comme l'ennemi de la France : déplorable effet de l'esprit de parti des uns, des passions intéressées des autres, et du désespoir d'un peuple désaffectionné par trois années de désastres inouïs, par tant de sang inutilement répandu, ébloui par les formes généreuses du vainqueur, et séduit enfin par l'illusion de croire échapper à l'humiliation du joug de ces Étrangers en unissant sa révolte à leur victoire !

Telles avaient été, le 3 avril au matin, les tristes nou-

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velles apportées par Caulaincourt. L'Empereur s'en émut peu, soit qu'il en sût déjà une partie, soit qu'il les eût prévues. Il demeura calme de même à la demande de son abdication, que lui faisait transmettre Alexandre sans s'engager à reconnaître la Eégente. Il persévérait, comme le 30 mars à Fromenteau, dans l'espoir de tout regagner par une dernière bataille. Ce fut surtout de ce combat qu'il entretint le duc de Vicence. Dans son inébranlable énergie, il en parla comme d'une victoire assurée et décisive, « l'ennemi, dit-il, s'étant placé dans une position à « tout perdre ! »

Cette confiance, qu'on a peine à comprendre, se fondait sur ce que les Alliés s'étaient partagés en trois corps : Tun dans Paris, les deux autres avec la Seine entre eux deux; ceux-ci s'oflPrant séparément ainsi à son attaque. Il allait donc s'élancer de l'Essonne sur le corps de la rive gauche, le culbuter dans Paris, où les habitants achèveraient sa défaite ! Après quoi, se reportant sur la rive droite par les ponts dont en effet il était maître, il déboucherait sur la retraite du corps ennemi qui l'occupait, et, profitant, coup sur coup, du désordre des Coalisés, il rejetterait, il livrerait leurs débris à ses braves provinces de l'Est et à ses garnisons qui les anéantiraient !

Mais cet espoir de Napoléon, qu'il voulait faire partager, était-il sincère ? N'était-ce pas plutôt, dans ce dernier effort de son désespoir, qu'à tout hasard il s'était décidé à s'ensevelir avec sa fortune ! Qui, mieux que lui, savait que sur l'Essonne il pourrait à peine réunir cinquante mille hommes contre quatre-vingt mille, soutenus

par quarante mille autres, en réserve dans Paris, et que ces cent vingt mille ennemis pourraient être secondés par les soixante mille autres Coalisés qu'on apercevait sur la rive droite ? Que pouvait-il donc espérer de nos cinquante mille combattants contre cent quatre-vingt mille? Comment enfin pouvait-il compter sur une insurrection dans Paris contre les Alliés, quand Paris était en état de révolte ouverte contre lui-même ?

Cette révolution commencée dans Paris, cette résolution désespérée de ressaisir la capitale sur-le-champ et à tout prix, allait précipiter la chute de l'Empire ! Pourtant toutes ses ressources n'étaient point encore épuisées ; une armée de quarante mille hommes allait entourer l'Empereur; Eugène, Augereau, Soult, Suchet et Maison en commandaient cinq autres encore; Davout à Hambourg, s'y maintenait ; nos provinces du Centre, du Nord et de l'Est surtout, révoltées par les excès des envahisseurs, étaient restées impériales : elles ne demandaient que des armes. Bordeaux excepté, Paris seul s'était démenti ! Car, ainsi que dans les morts violentes, les extrémités étaient encore toutes vives, quand le cœur manqua! Dans le quartier impérial, quels que fussent la fatigue et le mécontentement des chefs, et quoique la paix fût leur vœu, leur espoir, leur volonté même, nul d'entre eux n'avait pensé à un autre dénoûment. Ils avaient respecté le malheur de Napoléon ; leur fidélité, bien qu'étonnée et lassée peut-être, persévérait. Mais, à la funeste nouvelle de la défection de la capitale, à la vue de cette décision de la ressaisir en l'ensanglantant, les cœurs de nos chefs

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s'émurent, la contagion les gagna ! Le prestige était détroit par le retour si précipité de Saint-Dizier, par cet aveu d'une fausse manœuvre, et par son fatal résultat. Dès lors, comme dans un naufrage déclaré, ces chefs se préparèrent à la catastrophe. Pour tout dire, je tiens du maréchal Moncey, que la veille, 2 avril, au dîner de l^Empereur, où il se trouva, Napoléon y avait contribué par ces paroles imprudentes : « Que, pour préserver la « France d'une guerre civile, s'il fallait abdiquer, il s'y a résignerait. »

Ajoutons ici que, le 3 avril, l'abattement de Caulain- Gourt, les récits, l'exemple, les tentations qui, de Paris, pénétraient déjà dans le quartier impérial, achevèrent l'ébranlement ; que, plus que jamais alors, comme dans tous les grands revers, et quand on ne croit plus pouvoir être démenti par un retour de fortune, les récriminations s'élevèrent, et que l'amertume des reproches éclata.

Toutefois, on n'imaginait encore que d'exiger la paix, ou la transmission de l'Empire au roi de Eome.

Ce jour-là, le mal resta secret; le palais et les cœurs le renfermèrent; l'Empereur même put l'ignorer; il ne fermenta que dans les entretiens particuliers des chefs les plus anciens, les plus hauts en grade. C'étaient les plus dégoûtés, ayant plus de biens à conserver, moins de temps et de forces à perdre, et, à cette heure avancée de leur vie, l'avenir, comme l'ombre qui grandit le soir, les menaçant de plus noirs présages. Hors ceux-là, soldats et ofSciers, tous semblaient moins étonnés qu'indignés de la chute et de la défection de la capitale.

Telles étaient les dispositions le 3 avril, quand Napoléon, après être retourné sur la position de l'Essonne, rassembla dans la grande cour de son palais toute sa Garde, Là, au milieu de cette troupe dévouée, il appela en cercle, autour de lui, les plus anciens de chaque compagnie, officiers, sous-officiers, des soldats même. Un roulement de tambours commanda leur attention, et d'une voix ferme et animée : « Soldats, leur dit-il, l'ennemi nous a dérobé « trois marches, et s'est rendu maître de Paris ! Il &ut (( l'en chasser ! D'indignes Français, des émigrés, aux- « quels nous avions pardonné, ont arboré la cocarde blan- « che, et se sont joints à nos ennemis ! Les lâches I ils re- « cevront le prix de ce nouvel attentat ! Jurons de vaince cre ou de mourir, et de faire respecter cette cocarde (( tricolore, qui, depuis vingt ans, nous trouve dans le « chemin de la gloire et de l'honneur ! »

Chacun, à l'envi, répéta ce serment ; le cri fut général ! Il partit du cœur; et aussitôt, cavalerie, infanterie, tout défila devant lui au pas de charge, et aux cris, plus ardents que jamais, de Vive V Empereur!

Un témoin a écrit éloquemment (1) : ce Que, la nuit (( venue, leur colonne, serrée et silencieuse, s'ébranla sur « Paris, et traversa, d'un pas ferme et résolu, la forêt ic impériale. Ces chênes séculaires, ces arbres gigantescc ques, au milieu desquels s'écoulaient ces vétérans, dé- « voués à une mort presque certaine, le clair de lune qui <£ grandissait tous les objets, ajoutaient à cette marche (c guerrière je ne sais quoi de majestueux et de solennel.

(1) Koch.

DEFECTION TALLEYRAND-MARMONT. 41)1

« Une taciturnité farouche et menaçante régnait, dit-il, « dans ces colonnes. On n'entendait que le sourd roulement « des canons, le bruit régulier des pas, et le cliquetis des c sabres et des baïonnettes. D'austères réflexions préoc- « cupaient ces guerriers, échappés à tant de batailles. On « voyait leurs regards, sombres et sévères, se fixer, par c intervalles, sur plusieurs batteries d'obusiers qui mar- « chaient au milieu d'eux. Il était évident que, l'esprit « frappé et le cœur plein du terrible serment qu'ils ve- « naient de prêter, ils s'apprêtaient, dans un recueille- « ment héroïque, à périr, ou à venger l'Empereur et « l'Empire, et à terminer leur carrière devant les murs <c ou sous les décombres sanglants de leur capitale ! }) Dévouement sublime, mais que le désespoir de plusieurs de nos chefs, le spectre de la capitale saccagée et des proscriptions qui suivraient, et la crainte de ne jamais obtenir la paix, rendirent inutile.

En effet, partout ailleurs, devant, derrière eux, et xnéme au quartier impérial, en ce moment-là même, tout se dissolvait. L'Empire, fondé sur l'armée, manquait dans sa base : il s'écroulait ! ses ressorts, depuis trop longtemps trop tendus, se brisaient enfin, jusque dans les mains mêmes de l'Empereur !

En avant d'eux, à Essonne, ce fut le duc de Eaguse. Sa défection se décida, vers cinq heures du soir, le 3 avril. Ce même 8 avril, vers la même heure, et dans Fontainebleau, une révolte intérieure, dans le palais même, imposa à l'Empereur sa première abdication. Enfin, en arxière, et sur l'Yonne, à hauteur de Montereau, le même

soir do ce même 8 avril, et à la même heure, dans les corps d'Oudinot, de Gérard et de Macdonald, le cri de la paix retentit, et l'obéissance cessa.

Leurs soldats venaient de traverser, nuit et jour, un pays dévasté. Les malheureux, affamés, presque nus, couvraient la route de malades et d'hommes épuisés et débandés. Les meilleure, au bout de leur courage, se traînaient encore, mais en maudissant l'éternité de la guerre, en murmurant que c'était trop ; que toutes les forces humaines étaient dépassées ; qu'il fallait la paix ; qu'il était temps de faire connaître à l'Empereur leur détresse.

Au milieu de ce découragement et d'une halte de six lioures, le bruit de la prise de Paris s'était répandu. A cette nouvelle, un accès de rage ou de douleur exalta ou consterna chacun, suivant son caractère. Dans ces transports le dépit domina : il tourna contre Napoléon, qu'on accusa de ce grand revei"s, de cette honte nationale. Leur cause dès lors leur piiraissant perdue, ils croyaient, du moins, la p;iix infaillible, quand on reçut, au contraire, Tordre de continuer, d'avancer, en toute hâte, par Font;unobloau, sur la capitale. Mais leur dernière marche foroéi' pour sauver Paris, et dont le but était manqué, avait tout achevé : il n'était plus resté d'énergie que pour di^olKMr !

Ces chefs avaient blâmé cette tardive manœuvre. Ils

u a\*iiîent point été écoutés quand, à Saint-Dizier, ils

avaioat prv^posô de concentrer la guerre en Lorraine, et,

lendemain, de se rallier à tout ce qui restait de forces

nidi de la Frtince. Il n'v eut point là trahison

DÉFECTION TALLEYRAND-MAKMONT. 493

comme à Essonne, mais mécontentement, mais épuisement absolu, mais désespoir et irritation de la prise de la capitale. L'ordre de marcher contre elle révolta. On se refusa à la punir du malheur des armes. L'impérieux besoin de la paix était au fond de tous les cœui*s. Pourtant ils n'abandonnaient pas la cause Impériale, mais le temps semblait venu, la Fortune avait prononcé, et l'on mit des conditions à l'obéissance.

Il fallait que ce découragement fut universel et insurmontable, puisque ce fut Gérard, jusque-là le plus ferme et le plus ardent, qui se vit forcé de le déclarer. Il vint avertir Macdonald, « qu'on n'obéissait plus; que les « armes tombaient des mains ; qu'il n'était plus possible « de continuer; qu'il fallait dire à l'Empereur la vérité ; « qu'enfin c'était au nom des généraux des trois corps € d'armée, qu'il le suppliait de lui déclarer : que tous se € refuseraient à marcher contre Paris, ne voulant pas « ajouter à tant de sacrifices celui de la destruction de « cette ville ! » Macdonald répondit : ce Eh bien, je m'en € charge! Marchons à Fontainebleau, et la guerre < finira! :»

Il était environ six heures du soir. Vers cette même heure, dans Fontainebleau, une autre scène, bien autrement grave et décisive, éclatait chez Napoléon lui-même. Car, encore une fois, tout fut simultané : désobéissance sur l'Yonne ; révolte dans le palais ; défection sur l'Essonne ; tout se rompit à la fois, et de toutes parts, sans que Ton se fût concerté, tant étaient universels et l'épuîaement, et le désespoir de n'avoir pu défendre la capi-

MÉMOHIBS. — T. III. 28

>.fi

taie, et lu répugnance pour Tordre de marcher contre elle!

La Garde seule, eu ce moment, obéissait. Le château de Fontainebleau, à l'exception de plusieurs chefs, de quelques jvostes, et des officiers attachés à Napoléon, était resté désert. Ces chefs étaient réunis dans un salon voisin de Tappartement de TEmpereur. Un profond découragement abattait les uns, une vive irritation exaltait les autres. Quant à ceux-ci, les nouvelles de Paris, les paroles d abdication de la veille, et en sens tout contraire cette harangue, de ce jour même 3 avril, qui venait d'annoncer la guerre à outrance, une guerre vengeresse et désespérée, sans en indiquer le terme, tout les excitait. Il en faut convenir, dans une telle extrémité, lorsqu'au cœur de ces grands personnages, riionneur, l'orgueil, le patriotisme humiliés, tout saiirnait cruellement, du moins eût-il fallu avec eux quelqu'épanchement, quelqu'explication sur le seul espoir »iui restait encore, celui de forcer la Coalition à l'abandon do sa conijuéte, en manu-uvrant sur sa ligne d'opérations. ;Mais, soit fierté dans son malheur, soit défiance au milieu de Tébranlement d'une révolution commencée, Napoléon s'isola peut-être trop de ces chefs qui l'entouraient; il se renferma trop dans les hauteurs du commandement, et, continuant à exiger une tri>p passive obéissance, il laissa, en eux, la grande voix de Paris dominer la sienne.

Pendant i^ue, à l'écart de ces chefs réunis, Caulaincourt, la tête entre ses mains, demeurait absorbé dans une consternation silencieuse, d'auti-es parlaient arec emportement : c Jusqu'où l'Empereur prétend -il donc

DEFECTION TALLEYRAND-MARMONT. 495

c les conduire ? Qu'espère-t-il désormais ? N'a-t-il pas « assez, de ses propres mains, creusé l'abîme ? Faut-il « donc joindre encore à tant de guerres étrangères la « guerre civile ? se faire de tous des ennemis, même de « ses compatriotes ? porter le fer et le feu dans le sein « de la capitale ? Et pourquoi enfin, pour une cause per- « due ! y> Alors, s'échauffant de plus en plus, l'un d'eux s'écria : « Que c'en était trop ; qu'il en fallait finir ; que « se soumettre plus longtemps, ce serait pousser jusqu'à « la servilité l'obéissance ; qu'il s'agissait ici de tout com- « promettre ; que l'Empereur n'avait pas le droit de tout € entraîner ainsi dans sa chute ; que, lui déchu, les Alliés « traiteraient avec son fils ; et quant à lui, que, ayant c fait seul sa destinée, c'était à lui seul à la subir ! y>

Telle fut à Fontainebleau la première scène, dont on va voir les suites cruelles, qu'au reste allait rendre inévitable ce qui se passait dans toute l'armée, à six lieues en avant et en arrière du quartier impérial, en ce même et &tal moment. La violence de cette scène fut portée si loin, que l'un déclara ce qu'il saurait bien arracher à l'Em- € pereur sa déchéance I » Un autre même en dit bien plus I... Quant au maréchal Ney, excité par dételles exclamations, et toujours fougueux, il changea en actes ces paroles ; et, dans sa patriotique exaspération, entraînant plumenrs de ses interlocuteurs, il marcha précipitamment vem le cabinet de Napoléon.

L'Empereur était seul en ce moment. Eevenu du premier choc du rapport de Canlaincourt, il avait repris un nouvel espoir. Son plan était arrêté : son quartier gêné-

ri-. ^

rai, indiqué à Monlignon ; l'Essonne devait marquer le front de son armée ; il n'aurait pas eu là cinquante mille hommes, contre plus de cent mille ; mais les Coalisés allaient être contraints de combattre et à la fois de garder Paris; oseraient-ils affronter un échec, en avant du plus dangereux défilé, celui d'une ville aussi grande et aussi populeuse ? D'autre part, l'élan de sa Garde, à la nouvelle d'un essai de contre-révolution, semblait lui répondre du dévouement de toute l'armée à une cause commune à tous, quand, soudainement et sans son ordre, sa porte s'ouvre : ses lieutenants lui sont annoncés, et Ney en tête se présente. « Sire, lui dit- il brusquement, il est temps « d'en finir ! Votre situation est celle d'un malade déses- « péré ! Il faut faire votre testament, et abdiquer pour « le Eoi de Eome ! y>

L'Empereur, d'abord, soit surprise ou ménagement, ne fit que contester : il soutint qu'on pouvait combattre encore et ressaisir la fortune, un moment contraire. Mais le maréchal répliqua rudement, « que cela était impos- (( sible ; que l'armée ne le suivrait plus ; qu'il en avait « perdu la confiance. » L'Empereur, indigné, répondit dédaigneusement, « que l'armée obéirait assez pour le punir (( de sa révolte. — Eh ! si vous en aviez le pouvoir, s'é- (c cria Ney, serais-je encore ici dans cet instant ? » Alors, lancé comme dans une charge, la voix de plus en plus haute , ses gestes même s'animant, l'Empereur s'étonna. Cette audace jusque-là inouïe, le douloureux silence des témoins, l'éloignement de sa Garde, tout l'éclaira sur sa position. Sa surprise, muette, frappa Ney : il vit qu'il

avait été trop loin, car, s'arrêtant soudainement, il ajouta : « Ne craignez rien, nous ne venons pas vous faire ici « une scène de Pétersbourg ! »

Mais le coup était porté ! Dès lors, et comme après un duel terminé, tout s'adoucit ; le respect pour le malheur succéda à la violence; on se laissa congédier, et l'Empereur, trahi dans Paris, abandonné par les chefs de son armée, se résignant , prépara son abdication conditionnelle !

On verra bientôt que dès lors, convaincu de l'insuffisance de cette concession, frappé au cœur, ce fut dans cette cruelle nuit, du 3 au 4 avril, qu'il envoya des instructions pour préparer l'Impératrice à tout, même à sa mort, se décidant déjà à ne pas survivre à sa fortune.

Ces faits, que je tiens des témoins eux-mêmes, expliqnent pourquoi l'Empereur, après sa proclamation et le départ de sa Garde, changea si subitement et si complètement de résolution. Mais ils sont si graves, qu'après les avoir consignés, je les ai relus plusieurs fois à ces témoins (l),pour m'assurer de leur entière et complète exac-

(1) Entre autres témoins de ces faits, je citerai Saint- Aignan, Fain, et le maréchal Moncey, qui maintes fois m'a certifié l'exacte vérité de tontes les paroles que renferme ce récit, assertion que les autres témoins m'ont confirmée. Quant à la part que prit à cette abdication le maiéchal Macdonald, c'est sous sa propre dictée que j'en ai écrit toutes les particularités, dictée qu'après la lui avoir relue il m'a déclaré être de la plus scrupuleuse exactitude.

Ai-je besoin d'ajouter ici que, pour tout ce qu'on a lu, comme pour tont oe qui reste à lire dans ces Mémoires, c'est avec le même soin et le même scrupule que j'ai procédé ?

titude ! J'aurais voulu pouvoir les taire, mais c'eût été trahir non seulement la vérité, mais aussi Napoléon I C'eût été laisser ajouter à son malheur l'injuste acx5usation d'un trop prompt abandon de lui-même et de notre cause ; découragement que l'histoire, privée de ces révélations, pourrait juger défavorablement, et dont sa mémoire subirait, à tort, le blâme !

Le 4 avril, vers onze heures du matin, Ney, Bérthier, Caulaincourt, Moncey, le duc de Bassano et le maréchal Lefebvre, étaient réunis dans la salle à manger de l'Empereur : ils y attendaient ses ordres. Napoléon parut ; sa figure était chargée de soucis, a Restez ! » leur dit-il d'une voix brève et encore impérieuse. Puis, sans proférer une parole de plus, il déjeuna précipitanmient, rentra seul dans son salon, et y fit presque aussitôt appeler ces mêmes personnages, acteure ou témoins, excepté le duc de Vicence, de la scène décisive qui avait eu lieu la veille. Là, comme aux autres levers, on se rangea en cercle, debout, et dans une attitude immobile, attentive et silencieuse. L'Empereur, au contraire, dans une vive agitation, allait, venait, à grands pas, ses regards fixés à terre, se débattant intérieurement contre la nécessité, et ne pouvant s'arracher à lui-même le cruel aveu de sa dé&ite î

Cette lutte muette était douloureuse ; elle dura trois minutes. Enfin, relevant brusquement la tête, il parcourut des yeux ces grands officiers, évita ceux de Ney, s'arrêta devant le maréchal Moncey, et, regardant Caulaincourt : K Eh bien, oui, s'écria-t-il avec effort, puisqu'ils ne veuu lent plus traiter avec moi ; puisque ma résistance serait

DÉFECTION TALLEYRAKD-MARMONT. 499

ce cause d'une guerre civile, je saurai me sacrifier au bon- « heur de la France : j'abdiquerai ! »

A ces mots, Moncey se précipita, saisit sa main, la baisa, et lui dit : « Ah ! Sire, vous sauvez la France î « Recevez mon tribut d'admiration et de reconnaissance î » Puis, comme l'Empereur le regardait avec surprise, il ajouta : « IsTe vous y méprenez pas ; c'est mon sentiment, oc Sire ; mais ordonnez, et partout où vous le voudrez, je € n'en suis pas moins prêt à vous suivre ! » Ce second mouvement, digne du cœur de Moncey, frappa moins l'Empereur que le premier cri de ce maréchal. Il appela Fain, reçut de sa main le projet d'abdication, et le remit au duc de Vicence.

de ministre, après l'avoir lu, déclara d'une voix triste et ferme, que cette abdication était insuffisante, que les Alliés la rejetteraient ; et il indiqua les conditions sans lesquelles il était inutile de la présenter à l'empereur Alexandre. Napoléon les combattit; il se refusait d'y souscrire, lorsque Ney, silencieux jusque-là, mais Toeil ardent, rentra dans son agitation de la veille, et s'écria « que le temps pressait, qu'il fallait se hâter ; qu'il n'y « avait plus un instant à perdre ! » L'Empereur céda : il s'approcha d'une console, modifia de sa main l'acte fatal et le remit à Fain pour le transcrire ; le duc de Vicence, l'ayant de nouveau parcouru, s'écria avec quelque impatience « que cela encore ne terminerait rien; qu'il « ne voyait là qu'une matière à des discussions nou- « velles! »

Il fallut que notre malheureux Empereur se soumît à

reprendre une seconde fois ce triste papier. Alors il rentra dans son cabinet, et en ressortit bientôt, avec une troisième rédaction. « Tenez, dit-il sèchement à Caulaincourt, « la voici, et pour cette fois telle qu'elle restera, je n'y « changerai plus rien ! » Le duc de Vicence lut alors, à haute voix, Tacte suivant :

« Les Puissances alliées ayant proclamé que l'Em- « pereur Xapoléon était le seul obstacle au rétablissec( ment de la paix en Europe, l'Empereur Napoléon, (( fidèle à son serment, déclare qu'il est prêt à descendre « du trône, à quitter la France, et même la vie, pour le « bien de la Patrie, inséparable des droits de son Fils, « de ceux de la Eégence de l'Impératrice, et du maince tien des lois de TEmpire. — Fait à Fontainebleau, le « 4 avril 1814. »

Il achevait cette lecture lorsqu'on annonça les ducs de Reggio et de Tarente. Macdonald venait d'arriver à Fontainebleau, et, sans le laisser respirer,les états-majors réunis, toujours décidés à exiger la fin de la guerre, étaient venus l'assiéger dans son quartier. En même temps, une lettre de Paris lui avait été remise. L'adresse portait : Au maréchal Macdonald^ duc de Raguse, L'erreur en était évidemment volontaire. Marmont avait ouvert cette lettre à Essonne. Elle était d'un ancien ami de Macdonald, de Beumon ville, membre du Gouvernement Provisoire. Elle annonçait la déchéance de l'Empereur et de sa famille ; le rappel des Bourbons ; l'espoir de la constitution anglaise pour la France ; enfin, la confirmation dans leurs grades de tous les officiers de l'armée française.

DEFECTION TALLEYRAND-MARMONT. 501

La chambre du maréchal était rempHe de généraux et d'oflSciers d'état-major. Ils le pressaient de marcher au château à leur tête, et d'y accomplir sa promesse. Soit franchise qui lui était naturelle, soit précaution contre le danger qu'il allait affronter, on qu'il ne se crût point le droit de taire la vérité à ses compagnons d*armes, il leur livra cette lettre, et en autorisa la lecture. Elle accrut la résolution universelle. Ils avaient hâte d'en finir, trop pressés de s'assurer, à tout hasard, du repos du jour, sans songer assez aux humiliations et aux regrets du lendemain.

Macdonald, cédant à leurs sollicitations, sortit enfin, et tous, fort échauffés, le suivirent. A chaque pas, ce cortège grossissait et l'accompagnait en tumulte. Le maréchal voulut vainement s'en débarrasser : il arriva ainsi jusqu'au pied du gmnd escalier, où, se retournant, il com- • manda qu'on s'arrêtât, qu'on l'attendît, qu'on le laissât monter seul ; ajoutant qu'il suffirait, qu'autrement cela ressemblerait à une émeute d'officiers, et il en montra l'inconvenance.

Tous, comme lui, ignoraient qu'en ce moment même, à quelques pas d'eux, tout se terminait. Ils répondirent que, puisqu'il allait s'exposer pour eux, ils ne l'abandonneraient pas dans ce péril ; qu'ils voulaient le suivre jusqu'au bout, pour le soutenir. Ce fut seulement dans le palais que, s'arrêtant enfin, ils se dispersèrent dans le vestibule et dans la galerie voisine des appartements de Napoléon. Quant à lui, la tête haute, l'air déterminé, car telle était sa contenance habituelle, et accompagné du

duc de Reggio, il entra sans hésiter chez l'Empereur.

Ce fut Napoléon qui, le premier, lui adressa la parole. Ses premiers mots furent insignifiants. Macdonald répondit : ce Bien, Sire, mais bien cruellement affecté, bien « malheureux que le sort des armes nous ait refusé le « dernier honneur de combattre devant Paris, et de (( nous faire tuer en défendant contre une si grande in- (( fortune notre capitale ! » L'Empereur convint de cette triste vérité. Puis il demanda où étaient ses trois corps, et dans quelles dispositions il les avait laissés. <r Ils ar- « rivent, répliqua Macdonald, mais bien décidés, Sire, « à ne point marcher contre Paris. Je viens, en leur « nom, vous le dire ; je viens vous déclarer, quel que soit « le parti que la capitale ait pu prendre, que nul de nous « ne tirera son épée contre elle, que pas un de nous ne « la rougira du sang d'un seul de nos compatriotes I »

L'Empereur se récria, protestant, « que telle n'avait * « jamais été sa pensée, » et demandant « pourquoi on « lui supposait un projet aussi cruel? » Le maréchal répondit : a: Que c'était le bruit général ; que l'armée en « était révoltée ; qu'on y disait que c'étaient assez de « malheurs ; et qu'on s'y refusait à faire de Paris une « seconde Moscou ! y>

Ici, Napoléon, se récriant plus encore, l'interrompit, s'indignant, « d'une si odieuse supposition, en deman- (( dant la cause, et y opposant ses soins, son amour « constant pour sa capitale, et tout ce qu'il avait fait <c pour elle. y> — « Mais, Sire, reprit Macdonald, Votre a Majesté sait-elle bien tout ce qui s'y passe ?» A quoi,

DEFECTION TALLEYRAND-MARMOXT. 503

rEmpereur ayant répondu ce qu'il savait les Alliés réso- « lus à ne plus traiter avec sa personne, t> le maréchal, en loi présentant la lettre de Beumonville, ajouta ce que « ce n'était pas tout, et que malheureusement cette lettre « lui en apprendrait bien davantage. y> Napoléon la reçut sans empressement, sans émotion, son sacrifice étant fait, et s'attendant à tout. Il la parcourut avec le même calme, demanda qui en était l'auteur, et si le maréchal consentait à ce qu'il la fît connaître. Alors, sur la réponse franche du duc de Tarente, que déjà il l'avait communiquée à son quartier général ; qu'évidemment, d'ailleurs, Marmont, avant lui, l'avait ouverte, l'Empereur la remit à Maret, en lui ordonnant d'en faire, tout haut, la lecture. Après quoi, interpellé par Macdonald sur le parti qu'il allait prendre, il répondit : « J'ai voulu « la gloire et le bonheur de la France ; je n'ai point réussi, « j'abdique, et je me retire. » — a Ah! Sire, quelle catasc trophe I » s'écria le maréchal, d'autant plus ému que, ignorant ce qui avait précédé, et n'étant venu demander que la paix et non l'abdication, il crut cette résolution soudaine, s'en prit à sa démarche et s'en accusa.

L'Empereur, sans lui répondre, parcourut d'un regard élevé ceux qui l'entouraient. « Oui, continua-t-il, je me « décide à abdiquer ! Mais vous tous, consentez-vous à « reconnaître mon Fils pour mon successeur, et à accep- « ter la Régence de l'Impératrice? » Chacun d'eux alors, sur l'interpellation directe et successive de ce Vous? vous? et vous encore-^ » répondit affirmativement du geste et de la voix. Macdonald y joignit, avec effusion,

la ferme protestation d'un entier dévouement, et de tous ses efforts pour le faire partager à tous ceux qui étaient sous ses ordres. L'Empereur reprit : « Les. Sénateurs, « quels ingrats! Mais vous, qui les connaissez, écrivez- « leur donc qu'ils se perdent ! d Puis, il déclara qu'il choisissait les ducs de Yicence et de Raguse, avec le prince de la Moskowa, pour négociateurs. Alors enfin, les congédiant, il ajouta qu'il allait faire préparer leurs instructions ; que ses voitures les conduiraient à Paris, et qu'ils eussent à se tenir prêts à partir.

Un quart d'heure après, soit que les accents de Macdonald l'eussent touché, soit confiance dans la loyauté de ce maréchal, il le fit rappeler et lui dit : « Qu'il s'était « ravisé sur Marmont; qu'il le jugeait indispensable en ce tête de son corps, puisqu'il était aux avant-postes ; » et il demanda au duc de Tai'ente s'il consentait à remplacer ce maréchal dans la négociation près de s'ouvrir. Sur la réponse de Macdonald, ce qu'il acceptait cette (c marque de confiance, et qu'il lui prouverait qu'il en ce était digne, » l'Empereur le congédiait, quand, le voyant prêt à sortir, il se jeta sur un canapé, ens'écriant : (( Ah ! croyez-moi, marchons demain matin, et nous les « battrons encore! » Macdonald avait la main sur la porte déjà entr'ouverte ; il feignit, m'a-t-il dit, de ne point entendre, acheva de sortir, et alla rejoindre les maréchaux. Il les trouva ressaisis d'une inquiétude que ces derniers mots ne lui firent trouver que trop naturelle»

Ce qu'ils redoutaient, c'était un regret, un retour d'espoir de Napoléon, et que, en leur absence, quelque

DEFECTION TALLEYRAND-MABMONT. ôOo

mouvement guerrier ne les compromît, ainsi que la mission qu'ils allaient remplir. Dès lors, considérant le règne de l'Empereur comme terminé, ils déclarèrent formellement au major général « que désormais ils représen- « taient seuls l'armée, et que ce n'était plus de Napoléon, « mais d'eux seuls, qu'il devait recevoir des ordres. » Berthier accepta.

Ces précautions prises, leurs instractions reçues, Caulaincourt, Ney et Macdonald partent et arrivent dans Essonne. Peiidant qu'ils envoient demander au prince de Wurtemberg, général de l'avant-garde des Alliés, un sauf-conduit, ils expliquent au duc de Kaguse l'objet de leur mission. Dès leurs premiers mots, Marmont se trouble ; à celui de Régence, son anxiété augmente, le remords le saisit : dans son angoisse, il avoue des pourparlers avec l'ennemi, une convention commencée, conclue, signée même !

Il était trop vrai, l'infortuné maréchal avait failli ! Ce n'était ni l'orgueil de sa lutte énergique du 30 mars, ni l'indignation de l'inutilité d'un si grand dévouement, qui l'avaient égaré ; tant d'efforts n'avaient point été suivis d'épuisement ; l'affront de la prise de Paris ne l'avait pas ébranlé ; dans Paris même, chez lui, pendant la nuit du 30 au 31, on croit qu'il avait été insensible aux insinuations de Talleyrand et aux suggestions de Laifitte en faveur des Bourbons, c: de qui seuls, lui dit ce ban- « quier, on devait attendre le. salut de la France. »

Fabvier confirme cette opinion. Il dit, il est vrai, que, le combat du 30 mars terminé, et après avoir dirigé les

restes des deux corps vers Essonne, étant revenu chez Mannont prendre ses ordres, il y avait aperçu Talleyrand assis seul à l'écart, et qu'il en avait reculé comme à la vue d'un mauvais présage. En ce moment, le duc de Kaguse réglait, dans une pièce voisine, les conditions de la capitulation de Paris, avec les envoyés d'Alexandre. Il se peut qu'aussitôt après, ce maréchal, étant retourné près de Talleyrand, ait commencé à subir cette fascination venimeuse. Toutefois, comme à Essonne, quelques heures après, il s'en trouva séparé ; comme la défection de Talleyrand n'éclata que le lendemain au soir, et qu'il fallut à son succès, dans Paris, les deux jours suivants, il ne semble pas que jusqu'au 3 avril ce mauvais germe, s'il fut déposé dans le cœur de Mannont, s'y soit développé. Fabvier croit donc qu'il sortit de Paris fidèle encore ; du moins ce maréchal l'y laissa-t-il pour observer l'entrée de l'armée alliée dans la capitale, avec l'ordre d'en rendre compte à l'Empereur.

Fabvier obéit. Ce fut le 8 avril seulement qu'il put rejoindre Xapoléon sur la position de l'Essonne. L'Empereur y était revenu ce matin-là même. Pressé de questions, Fabvier se vit forcé de lui raconter, sans mént^ment» les détails déplorables de la réception des Alliés par une partie de la population parisienne, à quoi l'Empereur, sans irritation, répondit : « Paris souJ9fre ! Ses habitants ce sont malheureux, et les malheureux sont injustes I » Alors, avant de tourner bride sur Fontainebleau, où l'attendait, après sa harangue à sa Garde et le départ de cette élite tidèle, la scène cruelle qu'on vient de lire, il indiqua

DEFECTION TALLEYRAND-MARMONT. 507

le champ de bataille qu'il avait choisi, ordonnant d'j marquer les points de protection nécessaires aux forces qu'a comptait y déployer.

Ce travail achevé, Eabvier revint dans Essonne près du duc de Kaguse. Il le trouva, m'a-t-il dit, au fond du jardin de son quartier général. Ce maréchal achevait d'y conférer avec un individu chauve, en habit de ville, jadis officier en Egypte sous ses ordres, et depuis ou démissionnaire ou retraité. C'était Montessuis, un émissaire des royalistes! Marmont, quand il l'eut congédié, ne disBimula point à Fabvier la mission que cet envoyé venait de remplir. Puis, interpellant son sous-chef d'étafc-major, il lui demanda quelle réponse il jugeait convenable à des propositions de cette nature. Fabvier se trouvait, en ce moment, près d'un arbre exotique assez remarquable : ce Mais, répondit-il en désignant la plus « forte des branches de cet arbre, il me semble que, dans « d'autres circonstances, la réponse aurait dû être là. « Pourtant, au moins, faudrait-il avertir l'Empereur, « d'iyie aussi fâcheuse tentative ! » Marmont répliqua que telle était son intention ; après quoi, l'on se mit à table, où Fabvier remarqua avec peine que la place du chef d'état-major était vide. Sa crainte n'était malheureusement que trop fondée : en ce moment-là même, la défection commençait !

Ainsi, dans cette soirée du 3 avril, partout à la fois si fatale à Napoléon, quand, sur l'Yonne et dans Fontainebleau, les autres chefs de l'armée s'étaient soulevés : les premiers contre la guerre seulement, les seconds contre

l'Empereur lui-même, en demeurant toutefois fidèles au roi de Rome, Marmont, livré à lui seul, et trop susceptible d'élans subits, s'était laissé entraîner bien plus loin encore ! Ébranlé par la révolution accomplie dans la capitale, et sans s'apercevoir de l'énormité de son action, il s'était laissé persuader qu'il serait le sauveur de la France, en trahissant non-seulement Napoléon, mais le drapeau Français, l'armée, et l'Empire même !

Tel avait été l'objet de la mission confiée à Montessuis. Ses lettres de créance près de Marmont avaient été, avec une communication de Schwartzenberg, les premiers actes du Gouvernement Provisoire et les écrits pressants de trois personnages, deux civils, l'autre militaire. Tous trois étaient d'un nom et d'un mérite connus ; leurs sollicitations n'avaient eu que trop d'influence sur l'imagination vive et orgueilleuse du maréchal.

Montessuis, comme on l'a vu, était arrivé à Essonne le 3 avril, vers cinq heures du soir. Marmont venait d'expédier tous ses officiers à ses divisions avec des instructions vigoureuses. Ces ordres ne respiraient que la gi^erre ; le maréchal ne semblait songer à autre chose, quand Montessuis, l'abordant, s'enferma seul avec lui et le transforma. Il lui apportait : d'un côté, la certitude que désormais dans Paris tout était fini pour la dynastie impériale ; et d'autre part, avec les dépêches susdites, la proposition de traverser, à la tête de son corps, l'armée ennemie. Lui et la Normandie deviendraient le centre de ralliement d'une armée toute nationale. Elle achèvera la révolution; elle décidera de la paix. Elle sauvera

la France de l'anarchie, Paris du pillage, et la nation des horreurs de la guerre civile !

A cette tentation, Montessuis joignit la contagion de l'exemple : il cita cent noms remarquables, déjà engagés ; il lui remit une lettre de l'un des plus renommés. Ce général s'était déclaré ; son parti était pris ; il pressait le maréchal d'imiter son patriotisme.

On ignore la réponse du duc de Raguse, et si Tembàucheur repartit sûr de son succès. On croit qu'il n'en emporta point la certitude ; mais il avait été écouté ! Les mémoires, encore secrets, de Marmont, mémoires dont il m'a fait remettre un passage avec d'autres documents, sont, sur ce point, d'une brièveté évidemment pénible et douloureuse. Ce qui est certain, c'est que, resté seul pendant cette nuit si critique, le venin laissé dans son cœur y fermenta ; que son orgueil s'enivra du rôle qu'on lui offrait ; qu'il s'exalta d'une inconcevable illusion de patriotisme, et se décida, comme à un devoir impérieux, à la trahison qu'on lui proposait. Il en formula l'engagement, destiné à Schwartzenberg. En même temps, et pour se justifier, il écrivit à Napoléon. De ces deux lettres, l'une est connue, la seconde est encore inédite, les yeux de Marmont ayant été dessillés avant qu'il eût pu l'envoyer à son adresse ; mais l'une explique l'autre, et toutes deux ici sont indispensables.

La copie de cette seconde lettre vient de m'être remise (29 juin 1837) par un ancien aide de camp de M. le duc de Raguse et par son ordre, ainsi qu'un passage

510 3IEM0IBES D'UN AIDE DE CAMP.

de ses Mémoires et plusieurs aatres pièces, qae le maréchal a désiré quMl m'apportât.

<i Essonne, 4 ayril 1814.

€ Sire,

« Je vous ai servi avec dévouement depuis vingt ans, et mon zèle a redoublé avec vos malheurs ; les travaux de cette campagne le prouvent assez. Soutenu par Topinionde mon pays, mes efforts n'auraient point en de terme, car l'adversité n'a jamais su m'effrayer. Mais, Sire, c'est contre l'opinion de la France, et tout à l'heure contre les Français mêmes, que nous portons les armes ! L'exaltation des esprits à Paris, à Lyon, à Bordeaux, à Marseille, l'universalité des sentiments exprimés d'une manière si véhémente, le décret du Sénat, décèlent assez la véritable opinion publique, et celle-là doit £ûre la i^le d'un bon Français, d'un citoyen. D'ailleurs, Sire, dans quelle horrible situation sommes-nous placés? Ou la fortune couronnera momentanément vos efforts, et alors la dévastation de Paris et la fuite de ses habitants en sont la suite ; ou elle vous est contraire, et alors. Sire, avec notre perte immédiate nous entraînons la perte du reste d'une milice, peut-être trop tôt nécessaire au salut de la patrie, et qui, combattant pour elle, alors soutenue par l'opinion, saura la sauver. C'est donc. Sire, pour la France que je me dévoue en Êdsant une action que mon cœur condamne, mais qui m'est commandée par le salut de mon pays. Je dois m'éloigner de vos rangs le jour où

DEFECTION TALLEYRAND-MARMONT. 511

la nation vous réprouve ; mais, après avoir sauvé la Patrie, je suis prêt à vous rapporter ma tête, si vous- la réclamez!

« Je n'ai séduit ni les généraux, ni les troupes dont vous m'avez confié le commandement. Tous sentent, comme moi, que la volonté de la nation doit être leur règle, et que rien ne la rend douteuse aujourd'hui.

« Je suis avec un profond respect, Sire, de votre Majesté, etc. »

Au Maréchal Prince de Schwartzenberg. {Même date.)

« Monsieur le Maréchal, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fiiit l'honneur de m'écrire, ainsi que tous les papiers qu'elle renferme.

« L'opinion publique ayant toujours été la règle de ma conduite, et l'armée et le peuple se trouvant déliés du serment de fidélité envers l'Empereur Napoléon par le décret du Sénat, je suis disposé à un rapprochement entre l'armée et le peuple, qui doit prévenir toute chance de guerre civile et arrêter l'effusion du sang. En conséquence, je suis prêt à quitter, avec mes troupes, l'armée de l'Empereur Napoléon, aux conditions suivantes, dont je vous demande la garantie par écrit : V Les troupes quitteront l'armée avec leurs armes, artillerie, munitions, etc., et se rendront directement en Normandie, dans les lieux que je leur assignerai, et qui ne sont point occupés par les troupes alliées. Elles y resteront jusqu'à nouvel ordre, s'y reposeront, se referont des fatigues de la

campagne, et ne seront qu'aux ordres de leurs généraux. 2° Dans le cas où, par suite des événements de la guerre, l'Empereur Napoléon tomberait au pouvoir des Puissances alliées, dans quelque circonstance que ce soit, sa vie et sa liberté, dans un pays qui lui serait déterminé, lui seront garanties, etc., etc. »

Le 4 avril venu, dès le point du jour, Marmont appelle autour de lui, dans sa propre chambre, tous ses généraux, Chastel excepté : il les harangue, il les entraîne dans sa résolution, et reçoit leurs serments, qui y sont conformes ; puis, leur ayant lu sa réponse à Schwartzenberg, l'infortuné maréchal, encore ébloui, la fait aussitôt partir, et s'engage irrévocablement, ainsi, dans une de ces actions irrémissibles, qu'un instant consomme, et qui deviennent le remords dévorant d'une vie entière !

Toutefois, vers quatre heures du soir, lorsque, entouré de l'étonnement douloureux de Ney, de Macdonald et de Oaulaincourt, il comprit enfin l'énormité de l'action qu'il avait commise ; lorsque, sortant de son ivresse, il s'aperçut que, armée, Empereur et Empire, il avait, à la fois, tout trahi ; dans son inexprimable détresse, il implora, de ses regards troublés, ses anciens amis, cherchant à quelle branche rattacher sa renommée, et se débattant vainement sur l'abîme où il la voyait près de s'engloutir ! L'un d'eux lui conseilla d'aller à Fontainebleau, jugeant qu'ainsi la réponse de Schwartzenberg aux conditions mises à sa défection, le trouvant absent, l'effet en serait suspendu. Mais Marmont se sentit trop coupable, il n'osa,

il s'écria : c: Que déjà, peut-être, l'Empereur connaissait « sa &ute ; qu'il y allait de sa tête, qu'il ne pouvait la « livrer ainsi ! y> Il émut de pitié ses compagnons d'armes.

Pressé par sa conscience de rentrer dans le devoir ; entraîné par son nouvel engagement, il ne savait plus auquel entendre, qui ne point abandonner, à qui ne point manquer de parole ! L'infortuné n'avait plus que le choix des trahisons.

Il se décida enfin à se réunir aux efforts que ses collègues allaient tenter en faveur du roi de Kome. Sa détermination fut sincère, son retour complet. Il rassembla ses généraux, il leur déclara : que son traité avec le prince de Schwartzenberg était devenu sans objet; qu'une négociation nouvelle, entreprise au. nom de toute l'armée, commençait; qu'il fallait s'y rattacher; et il leur laissa l'injonction formelle d'attendre, quoi qu'il pût arriver, son retour, et. de ne faire aucun mouvement sans son ordre.

La nuit, celle du 4 au 5, et le sauf-conduit venus, Caulaincourt et les trois maréchaux étaient repartis, lorsque, arrivés à hauteur de Petit-Bourg, Marmont s'aperçut qu'on les détournait vers ce château. Alors, s'agitant violemment, il s'écria : « Que là était le quartier « du prince de Wurtemberg ; que c'était avec ce prince « qu'il était convenu du passage de son corps, cette nuit « même, au travers des postes ennemis, et qu'il ne pouce vait se montrer à lui, après s'être décidé à manquer à « cet engagement! » Ses compagnons cédèrent à son

OU MEMOIKES DTX AIDE DE CAVP.

anxiété. En descendant de voitare, ils t renfermèient le malheureux doc de Ragnse, ils le convrirent, à sa prière, m'ont-ils dit. de leurs manteaux, pour le cacher à tous les regards ; puis ils entrèrent an château de Petit- Bourg.

Après quelques momentsd'attente^ lesportess'ouvrirent, le prince de Wurtemberg parut ; et d'abord , ne recevant d'une victoire dérobée et si peu glorieuse que de grossières inspirations, il insultait brutalement à notre infortune^ quand Schwartzenberg, accouru pour s'assurer de la défection de Marmont, intervint. Il montra de plus nobles sentiments, mais hostiles à la Régence de la fille de son empereur ,et voulut que les maréchaux, pour continuer leur route vers Paris, attendissent l'autorisation d'Alexandre. I^s heures ainsi s'écoulaient; la position de Marmont devenait intolérable, quand il aperçut le généralissime. Saisissant cette occasion, il sortit de son réduit, se découvrit au feld-maréchal, lui annonça sa réunion aux négociateurs, et, sa conscience ainsi allégée, il osa se joindre ouvertement à ses collègues.

Ce fut le 5 avril, vers trois heures du matin seulement, qu'arrivés enfin à Paris, ils furent admis devant l'empereur Alexandre. Le roi de Prusse était présent, A l'aspect de ces envoyés de Napoléon, le souvenir d'une longue et cruelle humiliation l'emporta hors de son caractère. Il ne répondit à leur premier salut qu'en leur reprochant durement d'avoir fait le malheur de l'Europe et de la France. Après quoi, il leur tourna brusquement le dos et se retira.

L'empereur russe, au contraire, les accueillit généreusement. Il arrêta d'abord, du geste et de la voix, Ney qui, tout bouillant, s'était empressé de commencer, et il leur dit : « Qu'avant tout il avait besoin de leur déclarer € l'estime, l'admiration même qu'il portait à la bravoure « de l'armée française et à l'habileté de ses chefs. Il pro- € testa de ses dispositions toutes favorables à la France ; « il en voulait le bonheur, la sécurité. Il fallait qu'elle « restât grande, qu'elle fût puissante ! » Ney reprit vivement en insistant pour la Régence, mais dans son ardente chaleur à vouloir assurer le sort désormais privé de l'Empereur, et à exiger l'avènement du roi de Rome, il s'emportait trop, quand Macdonald, l'interrompant, renouvela, avec une fermeté calme, la proposition formelle de la Régence de Marie-Louise. Alexandre objecta l'inévitable influence de Napoléon sur cette princesse ; les inconvénients de la Régence, au dehors pour la paix générale ; au dedans pour Paris , Bordeaux , et pour tant de personnages, déjà compromis contre la dynastie impériale. Il termina en ajoutant : qu'il ne tranchait pourtant pas absolument une question aussi importante ; qu'il en voulait référer au roi de Prusse ; qu'à neuf heures du matin messieurs les envoyés eussent à revenir, qu'alors il se serait décidé et qu'ils recevraient sa réponse.

Ils ont dit, et l'histoire n'a point le droit de le taire, qu'ils sortirent de chez cet empereur aussi satisfaits de lui qu'il était possible. Formes majestueuses, noblesse de sentiments, paroles généreuses, tout enfin avait été d'accord avec sa position : quelque grande qu'elle fût, ils l'y

trouvèrent proportionné. Mais, en le quittant, ils rencontrèrent dans la pièce voisine Dupont, Desselles et les membres du Gouvernement Provisoire. Changeant aussitôt d'émotions, ils s'indignèrent, ils les abordèrent avec emportement, les interpellant des noms de rebelles, de traîtres, qui sacrifiaient la France à leur haine contre Napoléon et à leur ambition envieuse et mécontente ! Il y eut là plusieurs minutes d'un tumulte de voix injurieuses et de provocations menaçantes. Gaulainconrt ne parvint à les calmer qu'en leur rappelant qu'ils étaient chez l'empereur Alexandre.

Quant à Talleyrand, resté impassible au milieu de ce conflit, il profita de cet apaisement pour essayer d'attirer chez lui les parlementaires. Mais Macdonald comprit ce que cette offre avait d'insidieux, il la rejeta avec une hauteur méprisante ; puis, sortant avec ses trois collègues, ils allèrent chez Ney, laissant libre à leurs adversaires ce champ d'intrigues.

On sait les nouveaux efforts de ceux-ci sur l'esprit de l'autocrate, et leurs invocations contre le danger aaquel il exposerait tant de royalistes, s'il les laissait à la merci de l'Empereur et de la Kégente.

Au reste, en ce moment même, tout espoir était perdu pour la cause impériale. J^a défection d'Essonne, abandonnée par Marmont, venait d'être reprise par les généraux de ce maréchal. Déjà même, Alexandre en était instruit. Vers la fin de son audience aux maréchaux, Macdonald avait remarqué qu'un officier russe, entr'ouvrant la porte, avait parlé à voix basse à son empereur.

OeB mots « Tokim corpus » avaient frappé l'oreille du maréchal, sans toutefois qu'il en eût saisi toute Timportance. Mais, trois heures plus tard, au milieu d'un repas matinal qu'ils prenaient en attendant qu'ils fussent rappelés chez l'empereur russe , il n'en apprit que trop la fatale explication.

Le fait était que, après leur départ d'Essonne, Napoléon avait envoyé au duc de Raguse l'ordre de venir de sa personne à Fontainebleau. Le. malheur voulut que Tolficier chargé de ce message fût un homme de bruit et d'embarras. Ne trouvant point Marmont, il s'était adressé au général Souham ; mais ce fut en s'emportant sur l'absence du maréchal, si inconsidérément, si malencontreusement, que Souham, effrayé, crut la trahison découverte, et que l'Empereur, à défaut de leur chef, allait les faire appeler pour les en punir.

Souham n'avait jamais aimé Napoléon, qui l'estimait peu. A sa haine se joignit la peur ; cette peur, il s'était hâté de la communiquer à ses complices. Tous, aussitôt, s'étaient décidés. Leur terreur fut telle, que, retournant leurs avant-postes, ils s'étaient d'abord mis en défense contre Fontainebleau. En même temps, ils avaient fait avertir les Alliés de leur ouvrir le passage. Puis, trompant leurs propres troupes, ils les avaient mises en mouvement sur Versailles. Vainement, Fabvier leur avait protesté, m'a-t-ii dit lui-même, qu'il allait crever son cheval pour rejoindre le maréchal, en les conjurant d'attendre ses ordres ; mais, dans leur frayeur, n'écoutant rien, ils avaient entraîné tout avec eux, se précipitant

dans la honte de cette trahison pour en éviter la peine.

Fabvier, ainsi repoussé, n'en partit pas moins ; il espérait que leur maréchal pourrait les arrêter encore. Il le trouva, m'a-t-il dit, chez lui, seul, assis devant son feu, une glace en face, les coudes sur ses genoux, et la tête entre ses mains. Au bruit qu'il fit en entrant, le duc, levant la tête et l'apercevant dans la glace, s'écria : « Quoi ! vous, Fabvier ! Ah ! je suis perdu l j> — « Et déshonoré (c aussi! » ajouta Fabvier. « Que faire donc? » reprit Marmont. Fabvier repartit aussitôt : « Courir à vos divic( sions, et en arrêter la défection ! Vous en avez peut-être « le temps encore. » — Oui ! oui ! répondit le maréchal, (( mais avant j'ai promis de retourner, avec mes collègues^ « chez l'empereur Alexandre; venez dans une heure, « avec mes chevaux, m'attendre là. J'en sortirai promp- (( tement, et nous partirons ensemble. »

Ce fut alors que Marmont revint, éperdu, à ses collègues, parlant par exclamations, leur annonçant cette fatale nouvelle, et s'écriant : «: Qu'il donnerait son bras pour « qu'elle ne fût point véritable !» — « Dites votre tête, fc repartit Ney, et ce ne serait point assez encore ! »

Pendant qu'ils demeuraient consternés, l'infortuné, dans son désespoir, courut précipitamment au quartier impérial d'Alexandre. Il y entra pâle et hors d'haleine. Le comte de Paer venait d'y arriver à toute bride. Tout était consommé ! Vers trois heures du matin, 5 avril, la colonne française, BordesouUe en tête, s'était avancée dans l'obscurité, marchant serrée, les armes prêtes, et dans un profond silence ; les soldats, leurs officiers, tous

DÉFECTION TALLEYKAND-MARMONT. Ô19

cM)nyamciis qu^ils allaient combattre et qu'ils s'agissait d'une surprise. Mais d'abord, au milieu des ombres, la marche parallèle des flanqueurs Bavarois entre eux et les bivouacs ennemis les avait étonnés. A chaque pas, leurs soupçons s'étaient accrus. Bientôt, des rumeurs avaient parcouru les rangs. Enfin, nos éclaireurs Polonais s'étaient écriés :« Qu'on les trompait, qu'on les livrait à l'ennemi ; a: qu'ils ne voulaient point trahir l'Empereur ! » et refusant d'obéir, ils avaient fait volte-face, et ils étaient retournés^ à toute bride, jusqu'à Essonne, où les généraux Ohastel et Lucotte, restés fidèles, les avaient reçus. Les murmures alors avaient éclaté dans toute la colonne.

Malheureusement, un reste de confiance et l'habitude de la discipline avaient contenu nos soldats et trompé leur obéissance. Leurs généraux s'épuisaient encore en protestations, quand le jour, paraissant enfin, en avait montré le mensonge. Dès lors, le désordre était monté à son comble. Jusqu'à Versailles la marche, à tout moment interrompue, n'avait été qu'une longue révolte ! On voulut alors vainement les haranguer. Officiers, soldats, tous, dans leur impuissant désespoir, se débandèrent. Les uns brisaient leurs armes déshonorées; d'autres les déchargèrent sur les traîtres. Le crime eût été expié sur le lieu même, sans leur fuite précipitée ; elle déroba ces chefs coupables à leurs victimes. En même temps, le colonel Ordener, ralliant ces troupes indignées, se mit à leur tête; et tous se dirigèrent précipitamment vers Rambouillet, pour tenter de se rejoindre à l'Empereur.

On a vu la douleur éperdue de Marmont à la première

nouvelle de cet événement. Il eût pu se relever encore, en rejeter la responsabilité ; mais Tallejrand étendit sur lui sa fatale influence, et l'infortuné, la tête perdue dans une confusion de remords, se laissa replonger dans Tabîme d'où il s'efforçait de s'arracher depuis la veille. Fabvier, depuis plus d'une heure, l'attendait à la porte de cet hôtel. Il le vit enfin en sortir abattu, la figure bouleversée, s'efibrçant de composer sa contenance. Un pénible sourire contracta ses traits ; il remercia Fabvier, et le renvoya en balbutiant a que tout était arrangé, ce qu'il n'y avait plus rien à faire. »

On venait de lui persuader d'accepter tout entière la faute dont il n'était plus coupable. Bien plus, ainsi retombé, apprenant la révolte de Versailles, il part avec précipitation de chez Talleyrand : il rejoint son corps d'armée, et, l'arrêtant en dépit de la résistance d'Ordener, il harangue ses soldats, il en invoque les souvenirs, il leur rappelle sa fidélité et son dévouement passés, il en atteste ses blessures, qu'il leur montre, et, ressaisissant un reste d'autorité, il achève de tromper leur confiance et d'obtenir leur résignation, en leur annonçant la paix, dont il leur déclare faussement la signature I

Déplorable fin d'un guerrier justement illustre! Car Marmont avait tout pour lui : complexion martiale, noblesse d'âme, de manières et de figure, instruction variée, que faisaient valoir un esprit piquant et une imagination ardente. Constamment épris de la gloire, tous les biens qu'elle donne, il les exposait héroïquement après les avoir conquis, méprisant le péril, conmie vingt-deux ans plus

DÉFECTION TALLEYBAND-MARMONT. 521

tôt quand il avait tout à conquérir. Mais, plus glorieux que sa gloire, Torgueil le perdit. Sa chute fut d'autant pins grande qu'il tomba le lendemain de Faction la plus héroïque de toute sa vie, et peut-être même de toute la guerre !

Il était onze heures, quand les maréchaux Macdonald, Ney et le duc de Vicence furent une seconde fois introduits chez Alexandre. Les premières paroles de ce prince furent décisives. Il leur dit : « Que la Régence était de- <c venue impossible ; que trop d'intérêts, étrangers, fraa- (i çais même, s'y opposaient ! Elle menacerait du retour (c de Napoléon ; son règne continuerait ; l'Europe n'en ^ voulait plus ; Topinion de la France s'y montrait « contraire. L'armée elle-même, loin d'être unanime <ic comme ils l'avaient annoncé, s'en détachait : la défeccc tion du corps du duc de Raguse en était la preuve. Il ce fallait donc chercher un autre souverain. C'était aux (c Français de se décider ; la Coalition les laissait libres ce de choisir : leur pays ne manquait pas d'hommes illns-. (c très, ou l'Europe, de princes dignes de fixer le choix « de la France, et d'en occuper convenablement le <t trône. Hors Napoléon et sa dynastie, les AlliÔB n'ex- « cluaient personne. »

:iâ

Il affecta de ne point nommer les Bourbons, qui seuls, en ce moment, étaient devenus possibles.

Ici, Caulaincourt se récria douloureusement : il demanda quel serait donc le sort qu'on destinait à l'Empereur Napoléon. Et Tempereur russe allait répondre, quand Macdonald, élevant avec fierté la tête et la voix, 8*anima d^un mouvement plus noble encore que celui du dnc de Yicence. Il Tinterrompit hautement en déclarant : que leur Empereur leur avait prescrit « de ne point « s'occuper de son avenir !» A ces mots, et sur un cri de surprise de l'Autocrate, le maréchal ajouta : que telles ôtai^t ses instructions ; et, les déployant, il les présenta à l'empereur Alexandre.

Ce, prince les saisit avidement. Il lut qu'elles enjoignaient aux plénipotentiaires : a: De ne traiter que des € intérêts de la France et non de ceux de sa personne. » Alors, dans son émotion, sentant sa victoire vaincue par ce généreux abandon que Napoléon faisait de lui-même, il s'écria : c Qu'il l'en estimait plus encore ! » Et, s'exaltant^ il rappela l'ancienne amitié <r qui les avait unis ; il € pôrotesta de sa constante admiration pour un aussi € grand homme. Il attribua leur rupture à leur coalition € contre le commerce anglais. C'était au risque de sa « propre vie, qu'il en avait observé les conditions; pour- € quoi Napoléon les avait-il enfreintes ? Pourquoi s'étaitc il refusé à ce qu'il s'en écartât pareillement ? De là, « la guerre de 1812, acceptée par la Kussie, non provo- « quée par elle, l'invasion jusqu'à Moscou, et l'incendie < de cette capitale. y>

MacdoDald ici répliqua que, sans doute, il n'attribuait pas à l'armée française cette catastrophe. Alexandre en convint, mais en évitant, ou d'en accuser ses peuples, ou d'en faire honneur à leur patriotisme. Et, en effet, Rostopchine seul, et peut-être aussi Kutusow en pouvaient réclamer la gloire. Alors surtout s'échauffant plus encore, et s'attendrissant sur la grandeur de la chute de son rival : ce Tous ses griefs, dit-il, étaient oubliés ; sa precc mière amitié renaissait à l'aspect de tant d'infortunes ! ce II déplorait la nécessité de sacrifier au repos de TEu- « rope cet héroïsme, et d'être forcé de rabaisser tant de a grandeur à une position désormais inoflPensive ! »

La question ainsi engagée, Caulaincourt se crut le droit de renouveler son premier appel. Il y eut un moment d'hésitation dans la réponse. Alexandre demanda quelques instants, se retira, puis revint bientôt, mais avec une émotion toute différente. Son attitude était contrainte. Ce fut avec un pénible embarras : « Qu'an nom ce des Alliés il offrit l'île d'Elbe, ou autre chose semblacc ble. » Il s'empressa d'ajouter « que le titre d'Empe- « reur et tous les honneurs attachés à ce rang lui seraient ce conservés, et que l'Europe les reconnaissait inhérents ce à sa personne. »

Ces mots ce ou autre chose » provoquaient une explication : elle fut demandée, mais il refusa d'y répondre ; et aussitôt, reprenant avec une nouvelle chaleur son premier langage, il renouvela ses protestations généreuses ; il chargea les plénipotentiaires de les reporter à Napoléon» et de lui dire : ce Que, si la retraite offerte à son malheur

c lui déplaisait, ses États lui étaient ouverts; qu'il y € serait reçu en ami, en Souverain, avec tous les hon- < neurs dignes de la grandeur de son génie et d'une si c mémorable infortune ! »

Paroles magnanimes en apparence , mais aussi vaines qn^éblouissantes ! Au fait, et à l'exception de l'imprudence d'un lieu d'exil aussi rapproché de la France que l'île d'Elbe, dans quel réduit plus obscur, plus circonscrit, pouvait-on reléguer un Souverain naguère si puissant, un aussi grand homme ?

Les maréchaux repartirent pour Fontainebleau, forcés d'accepter ce dénoûment, auquel, le 3 avril, ils avaient contribué, plus ou moins, sans le vouloir, et que les généraux de Marmont venaient de rendre inévitable.

Pendant que dans Paris tout ainsi s'accomplissait, à Fontainebleau, l'Empereur, renfermé dans ses appartements, y était d'abord resté sans espoir. Toutefois, il avait fait avertii' l'Impératrice d'envoyer, en toute hâte, à son përe^ le duc de Cadore ; mais il est certain qu'il joignit ioet avis des adieux sinistres ! Ce fut alors que ces mots « prêt à quitter la vie, y> renfermés dans sa première abdication, furent remarqués. L'eflProi de la Régente et les faits qui vont suivre les expliqueront.

Pourtant, quel que fût l'accablement qui succéda à tant de cruelles agitations, le refus des Alliés d'accepter son abdication conditionnelle et un mouvement d'indignation de l'armée pouvaient tout changer encore. Forcé d'attendre, le repos de la nuit du 4 au 5 avril avait ranimé Napoléon, quand on vint lui annoncer la défection

52(; mï:moikes d'un aide de camp.

du coi*ps d'armée du duc de Eaguseî C'était en la fidélité de cet ancien aide de camp qu'il comptait le plus, et son premier mouvement fut incrédule. Mais bientôt convaincu, il cessa de se récrier, et muet, le regard fixe, retombant accablé sur le siège d'où la première nouvelle de cette trahison si inattendue l'avait arraché subitement, il demeura longtemps absorbé dans la méditation la plus douloureuse. <ic L'ingrat! il sera plus malheureux que <f moi î » furent les seuls mots qui lui échappèrent.

Enfin, son cœur, oppressé, s'épancha. Il appela Fain ; et, se relevant, son génie ardent , enchaîné pour la première fois dans la révolte des chefe qui l'entouraient, déborda. Il' se' répandit dans la dictée rapide d'un ordre du jour, long cri de douleur rempli d'amertume. « La fidélité de l'ar- <( niée y fut invoquée et louée ; la trahison de Marmont, « celle du Sénat, dénoncées ! Les abaissements redoublés (n de ce Corps, ses décrets, ses adulations pendant sa lon- « gue fortnne, n'avaient-ils pas été complices des excès de (c gloire qu'on reprochait à son règne ? j> Puis, rappelant qu'il ne tenait sa dignité que de Dieu et de la Nation, il ajouta : « Qu'eux seuls pouvaient l'en priver I Que, Dieu <L ou la Fortuné s' étant déclaré contre lui, c'était à la Ka- ((. tion d'en décider ! Qu'au reste, puisqu'il paraissait être (c le seul obstacle à la paix, il se sacrifiait à la Fiance! > Et il annonça le départ de ses plénipotentiaires pour régler les conditions de ce sacrifice.

Ceux-ci revenaient en ce moment même ; il lui rapportaient sa ruine complète : résultat qu'il n'avait que trop prévu, et que la trahison d'Essonne rendait désonuats ir-

f ABDICATION. 527

lémédiable! Il lesécoutasans surprise. Ses premiers mots, quand ik accusèrent surtout les généraux du corps de Marmonty furent : <ic C'est moi, sans doute, qui les aurai c décidés : j'ai fait appeler Marmont ; ils se seront crus « découverts, et, dans leurs remords , l'eAProi aura fait le € reste! i>

Quand l'ofEre de l'île d'Elbe lui fut soumise, il la reçut sans émotion. Seulement, à ces mots <r ou autre chose, d il s'écria : a: Âh ! la Corse, sans doute ! ils auront craint ce le sobriquet ; ils n'auront osé prononcer ce nom, dont € ils m^ont fait une injure ! y>

Dealers, s'enveloppant dans une froide indifférence, il parut résigné à tout : soit répugnance ou dédain pour tonte négociation personnelle , soit dépit contre les chefs qui l'avaient abandonné, qui même venaient de conclure, en lisurs seuls noms, un armistice, et qui déjà lui avaient interdit le commandement, car Berthier avait obéi. C'est pourquoi, lorsqu'il fut question de l'armée, il répondit sèchement « que, puisqu'il était sans pouvoir, il n'avait « plus à s'occuper d'elle. y> Affectant ensuite de ne plus songer qu'à son établissement dans son exil, il demanda s'il y trouverait une maison qu'il pût habiter ; et il ordonna devant eux, qu'on recherchât tous les officiers capables de lui donner des renseignements sur cette île. Dans ce court mouvement d'humeur il congédia les maréchaux.

Ainsi déchargé de leur présence, et renfermé dans son

* intérieur, l'espoir en lui sembla renaître. Il s'indigna de

soooomber sans combattre ! Il crut à la possibilité d'une

réaction parmi les siens , et il en appelait encore à la guerre ! Peut-être ceux qui Font forcé d'y renoncer y reviendront : leurs intérêts sont liés à la Révolution que lui représente. L'aspect de la Contre-Révolution les révoltera. Entre la paix au prix de Louis XVIII et lui, ou son fils, au prix d'un eflfort de guerre déplus, il espère qu'on n'hésitera point ! On l'entendit parler, alors, de « manœuvrer, « de se retirer sur la Loire ; de rallier à lui les trois armées (( du Midi, et de disputerencore la France ! » Quand on lui représenta les distances qui séparaient de ces renforts ; les autres armées ennemies qui les tenaient en échec ; la grande armée alliée qui, de toutes parts, s'avançait autour de lui, et déjà cernait son quartier impérial, il répondit « que <c les routes, fermées à des courriers, s'ouvriraient devant c( cinquante mille hommes ! »

ce Mais, à ce cri de rupture, a dit un témoin irrécusa- « ble (1), l'alarme se répandit de nouveau dans les quar- <r tiers généraux de Fontainebleau et dans les galeries du c( palais. On s'unit pour rejeter toute détermination qui « aurait pour résultat de prolonger la guerre. La lutte a (c été trop longue, l'énergie est épuisée ; on le dit onvertedc ment, on en a assez ! On ne pense plus qu'à mettre à Fabri (c des hasards ce qui reste de tant de prospérités, de tant <c de naufrages ! Les plus braves finissent par attacher (( quelque prix à la conservation de la vie qu'ils ont sauvée c( de tant de dangers. Peut-être aussi se sent-on entraîné (( par une vieille aversion contre la guerre civile. Tout

(1) Fain, Manuscrit de 1814.

^ enfin dévient contraire à ce qui ne serait pas un accom- € modement. Non seulement la lassitude a dompté les € egprits, mais chacun des chefs qui en valent la peine a c reçu de Paris des paroles de conciliation, et des pro- € messes pour sa paix particulière. On se plaît à envisager « la révolution nouvelle comme une grande transaction € entre tous les intérêts français, dans laquelle il n'y aura c de sacrifié qu'un seul intérêt, celui de Napoléon. C'est c à qui trouvera un prétexte pour se rendre à Paris, où c le nouveau Gouvernement accueille tout ce qui aban- € donne l'ancien. On ne voudrait pourtant pas être des c premiers à quitter Napoléon ; mais pourquoi tarde- 1- il « tant à rendre chacun libre de ses actions ? Et l'on murc mure hautement de ces délais, des indécisions de l'Em- « pereur, et des projets désespérés qu'il conserve ! »

Ajoutez que, dans l'armée entière, au bruit d'une abdication quelconque, chacun la supposant volontaire, en ignorant la cause, et se croyant abandonné par l'Empereur, les armes étaient tombées des mains les plas résolues ! Yainement, quand on objecta ce découragement à Napoléon, invoqua-t-il les conditions qu'il avait mises à sa déchéance, le duc de Reggio lui répondit : « Que le soldat € ne comprenait rien à ces restrictions politiques ; que € le mot d'abdication avait tout décidé ; que le lien entre € tous était rompu, et que tous les corps étaient tombés € dans une dissolution immédiate, d Ce qui était vrai.

Ainsi repoussé. Napoléon, se débattant dans les entraves qui de tous côtés l'étreignaient : contre le délaissement des siens ; contre le discrédit dont le fi:appaient trois années

ôaO MÉMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.

de désastres, la perte de Paris, et surtout ce mot d'abdication; enfin, contre les intérêts privés qui se détachaient de son infortune, s'écria : « Que, puisqu'il fallait renoncer <ic à défendre plus longtemps la France, l'Italie lui offrait, (c du moins, une retraite digne de lui ! Il demanda si l'on « voulait Ty suivre encore une fois, et marcher aux Al- « pes. 3) C'était une dernière convulsion de désespoir ! Un profond silence y répondit. Lui-même sentit bien que sa détresse venait de laisser échapper de vaines paroles. C'est pourquoi, cédant enfin : « Vous voulez du repos? leur « dit-il ; ayez-en donc ! Hélas ! vous ignorez combien de c( chagrins et de dangers vous attendent. Quelques an- « nées de cette paix, que vous allez payer si cher, en mois- « sonneront un plus grand nombre d'entre vous, quen'aucc rait fait la guerre la plus désespérée ! j>

Alors, c'était le 7 avril, vaincu par cette défection si contagieuse, et renonçant à tous, lui-même, en ce moment, s'abandonna. Il reprit une plume et traça cette déclaration, dont il ne tarda pas à se repentir : <c Les Puissances c( alliées ayant proclamé que l'Empereur était le seul obs- (( tacle au rétablissement de la paix en Europe, l'Empereur, (( fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et c( ses enfants, aux trônes de France et d'Italie, et qu'il a n'est aucun sacrifice, même celui de sa vie, qu'il ne soit ce prêt à faire aux intérêts de la France. »

Cette seconde et entière abdication consomma tout ! Aussitôt, le duc de Ticence et les maréchaux repartirent. Le lendemain, 8 avril, tous les corps d'armée et leurs chefs déclarèrent leur soumission au Gouvernement Provisoire.

Dès lors, le traité se prépara. L'empereur Alexandre, satisfait dans sa vengeance, dans sa gloire et dans sa politique, continua ses générosités apparentes ; il en décora habilement son triomphe ; il se plut à se montrer le protecteur de la France, de l'armée et de l'Empereur luimême : de la France, à laquelle il voulait conserver le juste degré de force qui, sans l'inquiéter lui-même, l'aiderait à contrebalancer l'ambition anglaise ; de l'armée, qui, décimée et désunie, avait cessé de lui faire ombrage; enfin, de notre Empereur, désarmé, abandonné, et qui, par cette abdication avouait et confirmait toute sa victoire*

Au milieu du bonheur d'un triomphe aussi complet, quels que soient l'orgueil vindicatif et la politique intéressée qui l'aient inspiré, et quoique ses soins pour dorer la chaîne de son rival abattu ne dussent être coûteux qu'à la France, il en faut convenir, dans ses formes du moins, il se montra digne de sa fortune. A Macdonald, à ce représentant de notre malheureuse armée, il offrit ses cartes, et le laissa maître d'y tracer, à son gré, la ligne d'armistice. Quand les généraux alliés voulurent, par d'indignes et puérils subterfuges, altérer cet accord en s'efforçant d'envelopper Fontainebleau de leurs baïonnettes, il les gourmanda, et satisfit la fierté menaçante des réclamations de notre maréchal. Avec Caulaincourt, il régla les honneurs et le sort de tous les membres de la famille impériale. Il veilla à ce qu'une maison militaire et domestique fût assignée à Napoléon; il exigea qu'un revenu convenable lui fût assuré ; il voulut même que la France mît à sa disposition les fonds nécessaires pour qu'il pût, en

mourant au trône, faire un testament rémunératoire, en faveur de ses senîteurs les plus pauvres et les plus fidèles.

Tel fut le traité du 11 avril. Le Gouvernement Provisoire le ratifia le même jour, et Louis XVIII, le 31 mai 1814, mais pour ne pas l'exécuter.

Au milieu de cette négociation, il y avait en un incident remarquable. Alexandre avait tout à coup &it appeler Caulain court et les maréchaux. Dans sa contenance tout était changé. Il leur avait reproché amèrement d'avoir abusé de sa confiance. <r Xapoléon, leur « avait- il dit, le trompait : il révoquait son abdication, « et, profitant de la suspension d armes, il venait de a disparaître avec une escorte, pour rejoindre ses autres « armées, renouveler la guerre et la rendre intermina- « ble. y>

Cette étrange nouvelle, mille bruits divers et l'odieuse dénonciation de l'un de nos généraux d'avant-garde paraissaient la confirmer. Macdonald la contesta ; il en démontra rin\Taisemblance. Néanmoins, et pour raBsurer, il avait fallu qu'un aide de camp russe, avec l'un des officiers du maréchal, allât, sous un prétexte plausible, s'assurer, dans Fontainebleau même, de la fausseté de cette alerte.

Elle n'avait pourtant pas été dénuée de Uwt fondement véritable. Dès qu'il avait été affranchi de la présence des maréchaux, le génie de Napoléon se redressant, sa fierté s'était révoltée de ces négociations dans le seul intérêt de sa personne. Il s'était écrié : « Qu'il ne vou- <i lait aucun prix pour le sacrifice qu'il faisait à sa pa-

€ trie! Qu'avait-il besoin d'un traité, dès q

c traitait point avec lui des intérêts de la ;

€ Vaincu, il cédait au sort des aVmes. Il refusât

ff ment de se rendre, et, pour assurer sa liberté, un sim-

c pie cartel devait suffire. »

Mais c'était surtout le regret de son entière abdication qui l'avait saisi : il redemandait, à chaque instant, cet acte de sa déchéance et de celle de sa famille. Plusieurs assurent même que, afin d'y échapper, se décidant à tout, il avait fait tenter le dévouement de sa Garde. On ignore quels moyens furent employés ; ce qui est certain, c'est que, dans la soirée du 10 avril, les abords du palais furent soudainement assaillis par des clameurs menaçantes V des groupes de soldats exaspérés l'environnèrent. En même temps, une foule d'autres soldats parcourut la ville en tumulte, criant : oc Qu'on trahissait « leur Empereur; qu'on le retenait captif; quils vou- « laient le voir, et qu'on eût à le leur rendre à l'instant « môme ! j>

C'étaient surtout des Polonais et des chasseurs à pied de la Vieille Garde. L'effroi saisit les états-majors renfermé^ dans le château. Plusieurs officiers s'évadèrent. H y eut un général d'artillerie qui s'enfuit et erra, toute la nuity^ns la forêt. Berthier lui-même se crut perdu. Cependant, d'autres généraux, plus décidés, résistèrent : ilB firent fermer et garder toutes les issues. On se servit ÛA nom de l'Empereur contre lui-même. Alors, et à regret» les officiers, toujours intéressés à la discipline, internaient, et Tordre enfin se rétablit.

Le 12 avril, au milieu de cette agonie, Macdonald, Caulaincourt et SchouwalofF, aide de camp de Tempereur Alexandre, apportèrent le traité conclu et signé la veille. Ce fut Caulaincourt seul qui le présenta à l'Empereur. Sa dernière abdication du 7 avril en était la base ; elle avait été produite, elle était publiée, et pourtant Napoléon ne répondit qu'en redemandant encore cet acte écrit de sa main, et qu'avait dû livrer le duc de Vicence. Quant au traité, il le repoussa. Néanmoins, comme les plénipotentiaires et l'aide de camp russe attendaient, il les fit inviter à sa table, où il ne parut point lui-même.

La nuit venait. Silencieux, seul et renfermé dans se« appartements, il persistait à refuser à ce &tal traité sa signature. Enveloppé, comme il l'était, par l'armée alliée, désarmé et comme emprisonné dans Fontainebleau, sa résistance étonnait ses serviteurs les plus intimes. Ils se demandaient quel but avait son hésitation; à quelle dernière ressource il songeait à en appeler! Et tous, alarmés de son attitude morne, surveillaient tous ses mouvements avec une anxiété de plus en plus vive.

Ils avaient remarqué, depuis quelques jours, qu'un sombre et secret dessein paraissait le préoccuper. L'un d'eux même, le comte de Turenne, avait cru devoir placer ses pistolets hors de sa portée, et les décharger. Or, quand avec une singulière impatience Napoléon les avait redemandés le lendemain, à son irritation, à ses reproches sur ce qu'il les avait trouvés vides, Turenne vit bien qu'il avait été tenté de s'en servir ! Pourtant, soit qu'il se sentît deviné, soit irrésolution, ou plutôt qu'il se crût maître

d'une arme plus prompte et plus sûre, il n'avait pi sisté^ et cet incident n'avait pas eu d'atitres suites

Depuis, il y eut même plusieurs moments où, paraissant accepter son exil, il afPécta une résignation calme et philosophique : il s'occupait, il parlait des détails de son établissement à Vîle d'Elbe, où il comptait être réuni à l'Impératrice et au Roi de Eome. Quant à la mort, il convenait que plusieurs fois il l'avait cherchée sur les champs de bataille, et il cita, entre autres, celui d'Arcis. Mais on l'avait entendu repousser comme indigne de lui la pensée d'un suicide ; il dit : « Que se tuer, c'était la mort d'un « joueur ; qu'il était condamné à vivre ; que d'ailleurs il « n'y avait que les morts qui ne revenaient pas ! » Puis, reprenant ses discussions précédentes à propos de la paix tant de fois offerte à Châtillon et qu'on le plaignait d'avoir repoussée, il persévéra « à nier la bonne foi du « Congrès ; » à soutenir « qu'il n'avait dû avoir de con- . « fiance que dans la victoire ; qu'une bataille était un « coup de foudre qui transformait tout. » Et il s'était applaudi même encore, « d'avoir été fidèle à sa déclara- « tion de ne jamais signer une paix humiliante. J'abdi- « que, avait-il dit, et ne cède rien ! »

Quant à Talleyrand, dont il ne parlait qu'avec haine et dégoût, il avait ajouté : « Que cet homme, après lui oc avoir vendu le Directoire, le vendait aux Bourbons, « lesquels il vendrait à leur tour, au premier bon marché « qu'on lui proposerait. » Alors, revenant sur le passé, il avait avoué : « Que tous ses malheurs étaient venus « d'avoir passé le Niémen; mais qu'Alexandre lui avait

<(. manqué de foi ; qu'un an de plus au traité de Tilsitt, <c et rAngleterrc eût succombé sous le système conti- (c nental ; qu'au reste on se tromperait à croire que des « flatteurs l'eussent aveuglé : qu'en lui, tout venait de c< lui; que toute sa fortune lui appartenait, et qu'il <( l'avait faite, tout seul, bonne ou mauvaise ! »

Ainsi, jusqu'à ce dernier jour, ces alternatives avaient rassuré ; mais, dans cette triste soirée du 12 avril, tout augmenta les appréhensions. En présence de ces conditions imposées, et de l'obligation de signer définitivement sa perte, tout en lui venait de se concentrer. Son regard était devenu fixe ; il était tombé dans une méditation si intense, qu'elle le séparait entièrement des soins dont ses serviteurs inquiets s'empressaient de l'environner. « Il <( leur semblait, m'ont-ils dit, déjà dans un autre « monde! »

Vers six heures, il sortit de cette méditation, mais ce fîit pour rappeler les grands et antiques exemples de ces morts fameuses auxquelles, dans des positions semblables, les grands hommes, ses pareils, avaient eu recours. En ce moment, le calme de sa discussion, le sang-froid qu'il mit à peser les diverses opinions, la différence des temps, celle des croyances, au lieu de rassurer, accrurent les inquiétudes.

On espérait pourtant dans l'arrivée de l'Impéralrice et du Eoi de Eome ; mais une exclamation de l'Empereur montra qu'il ne fallait plus compter sur la triste douceur de cette réunion et sur l'attendrissement qui en eût été la suite naturelle. Ses serviteurs disent avoir com-

Wl.

pris que lui-même avait pris soin de se préserver c

ébranlement. Il est vrai que déjà un adieu sinistre ev^

mature était parvenu à l'Impératrice. Dès le 3 avril, il avait chargé Menneval, dans une lettre chiffrée, de la préparer à s'aider de son père et de Mettemich pour assurer ses droits à la Kégence, ajoutant : « Que cela même « pouvait manquer; qu'alors tout, jusqu'à sa mort, de- « viendrait possible ; et qu'il ne resterait plus à l'Im- « pératrice que d'aller, avec son fils, se jeter dans les « bras de l'empereur d'Autriche ! »

Menneval assure que depuis, changeant de projet, il avait tenté d'ouvrir un passage, jusqu'à lui, à l'Impératrice. De son côté, celle-ci avait résisté, avec raison, au projet de fuir plus loin avec ses beaux-frères, alléguant qu'elle voulait attendre à Blois les ordres de l'Empereur. Quant à le rejoindre lui-même, ce devoir, que d'abord elle voulut remplir, il paraît que, du moins jusqu'au 12 avril, Napoléon n'en exigea point l'accomplissement, mais qu'ensuite Marie- Louise, et bien malheureusement pour sa mémoire, en manqua l'occasion. Voici comment :

M°*® de Luçay, ma belle-mère, dame d'atours de cette princesse, était un modèle d'amour conjugal. Deux fois, pendant la Terreur, elle avait sauvé la vie à son mari, en risquant la sienne avec le courage le plus dévoué et le plus intelligent. Animée des aimables et douces vertus comme de ces sentiments d'honneur qui distinguaient la > haute société de la fin du dix-huitième siècle, elle venait de décider secrètement l'Impératrice à partir de Blois pour Fontainebleau ; le secret, pour lui faire accomplir

un devoir aussi sacré, était malheureusement indispensable. Déjà la voiture, commandée pour ce départ, l'attendait au bas d^un escalier dérobé, quand une autre personne, dont la funeste influence n'agissait que trop, depuis lontemps, sur l'esprit de la faible Marie-Louise, se fit annoncer. Aussitôt, l'Impératrice, troublée par cet incident inattendu, fit précipitamment passer sa dame d'atours dans un cabinet voisin. Ce fut de là que ma belle-mère put entendre, et n'entendit que trop bien, avec quel ait perfide on parvint à détruire, sans retour possible, et à changer en la plus triste des défections la généreuse et noble résolution qu'elle avait fait prendre.

Ainsi tous les liens de Napoléon à la vie étaient rompus î Ses serviteurs s'apercevaient qu'il ne songeait plus (j[u'à achever de s'en affranchir. Quant au moment et au moyen, tous l'ignoraient ; mais évidemment sa résolution était prise.

Vers dix heures du soir, après les avoir congédiés, il se coucha, et s'endormit sans qu'on eût remarqué aucun changement dans ses habitudes. Sa porte même, en travers de laquelle son valet de chambre de service était couché, demeura entr'ouverte selon l'usage. C'était, ce soir-là, ce jeune homme nommé Hubert, dont j'ai dit l'éducation et les talents distingués, l'esprit et les mœurs aimables comme sa figure, le cœur élevé, et le dévouement inaltérable. Vers minuit, Napoléon l'appela. H était levé. Sa voix était douce, sa figure calme : « Allons, dit-il, « Hubert ; faisons du feu. i> Et tous deux, l'un à moitié vêtu, et TEnipereur sans vêtements, ranimèrent des tisons

presque éteints. Puis, il le renvoya se reposer, aprèf avoir fait placer sur une table légère, proche du foyer, tout ce qu'il fallait pour écrire. Hubert ayant obéi se retira, mais attentif; et^ la porte toujours à demi feimée, il se replaça à son poste.

Ce fut de là qu'il entendit bientôt l'Empereur mar- . cher avec agitation, s'asseoir, écrire, puis froisser son papier, le jeter au feu, se promener encore, écrire de nouveau, et trois fois froisser, déchirer et brûler ce qu'il venait d'écrire. Alors l'émotion dont son maître était tourmenté sembla s'acroître. Sa marche, au travers de sa chambre, lui parut plus vive et plus rapide. Parfois, et tout à coup, elle était suspendue comme par une méditation plus intense. Enfin, il l'entendit se rapprocher et s'arrêter près de sa commode.

C'était sur ce meuble que son nécessaire était placé. L'habitude était de laisser là, au fond d'un verre, du sucre à demi fondu, prêt à recevoir l'eau qu'il lui arrivait souvent d'y verser. Cette fois, ce détail avait été oublié. Hubert se rappela cette négligence ; il se relevait pour la réparer, lorsqu'il entendit et même entrevit Napoléon ouvrir ce nécessaire, en retirer un sachet noir que chaque soir il y déposait, et qu'en guerre, depuis sa campagne de Madrid, chaque matin il suspendait à son cou sous ses vêtements. Au bruit qui suivit, le valet de chambre compritqu'il en jetait le contenu dans un verre où il versa de l'eau qu'il remua et but précipitamment. Après quoi, ily eut un moment d'immobilité, puis quelques pas suivis d'un plus long silence : l'Empereur alors s'était recouché.

Hubert, incertain, pressentait quelque malheur ; mais, n'osant intervenir, il resta près d'une demi-heure immobile, plein d'anxiété, l'oreille au guet, tandis que Napoléon, étonné de vivre encore, attendait impatiemment l'efifet du poison qu'il venait de prendre. Il commençait sans doute à en soupçonner l'ineflScacité à de douloureux mais faibles symptômes. On ne sait s'il eut alors recours à un autre moyen pareil ; mais il est sûr qu'un cachet (1), que, dans les premiers jours de 1812, il avait destiné à renfermer le plus actif de tous les poisons, fut, ainsi que le sachet, trouvé, près de là, vide et ouvert I Tous aujourd'hui disent encore, et quelques-uns même de ces témoins ont écrit que sans doute le temps avait ou trop endurci ou fait évaporer ces poisons, et cette opinion, l'incomplet effet qu'ils produisirent la confirme.

Enfin, n'ayant plus d'autre arme assez sûre contre luimême, fatigué de souffrir sans finir, et sentant jusqn^à cette dernière ressource de son désespoir lui échapper, il demanda Yvan, son chirurgien particulier et le plus ancien de ses serviteurs. Yvan venu, après quelques mots prononcés par Napoléon avec effort, au milieu de plusieurs angoisses, une vive contestation s'éleva. Hubert entendit des exclamations, des refus^ d'amers reproches,

(1) M. de Turenne le lui avait fait faire par son ordre en 1S12. C'est pourquoi, m'a-t-il dit lui-même, il fut frappé de revoir oe ca» chet ouvert et vide^ près de l'Empereur, quand U vint le seoonrir. Tous croyent que le sachet renfermait une forte dose d'opium, et le cachet, un poison plus subtil, de la composition de Cabanis, et dont Tattouchement sur la langue devait, disait-on, tuer instantanément

"il :j

OÙ la voix du chirurgien dominait. Yvan rappelait VïL peienr à ce qu'il disait être son courage ; il se refusait à devenir son complice, lui reprochant de le compromettre : qu'il allait le faire passer pour un empoisonneur, stipendié par les ennemis de TEmpire et de sa personne !

Il l'emporta; il le força d'atténuer, par de chaudes boissons, ses vaines douleurs ; d'aider la nature à rejeter le venin qui le tourmentait ; et l'Empereur, vaincu dans son dernier refuge, se laissa arracher à des souffSraDces dès lors sans but, et dont il'était forcé de reconnattre l'inutilité.

DéjÀy d'ailleurs, et de toutes façons, le dénoûment qu'il avait choisi était devenu impossible. L'efProi, les cris, les mouvements précipités des valets de chambre, qui, dans les longs corridors du palais, s'étaient appelés, avaient répandu l'alarme : MM. de Turenne, de Yicence et le grand maréchal, avertis, étaient accourus. Le premier soutenait le firent de Napoléon, que fatiguaient des crises fortes et sncoessives. Dans leur intervalle, notre malheureux Empereur tantôt recommandait au duc de Vicence quelques dernières dispositions, et tantôt se plaignait m de ce que c tout, jusqu'à la mort, l'eût trahi, et d'être condamné € à vivre encore ! y>

Quant à Caulaincourt, si dévoué mais si peu écouté, et d'un caractère si franc et si ferme, il détournait la tête et prononçait des mots pleins d'irritation. Bientôt Maret fut introduit. D'autres officiers se pressaient aux portes, interrc^eant les sanglots qui s'échappaient de l'antichambre. Cette inquiète agitation se calmait enfin, lorsqu'ils

virent Yvan sortir pâle, traverser leur groupe interdit, descendre précipitamment, et les cheveux en désordre, la tête nue, s'élancer sur un cheval attaché aux grilles, et s'éloigner éperdument. Lui-même m'a dit qu'après avoir mis la vie de son maître hors de danger, il n'avait plus voulu en être responsable. Il craignit qu'un odieux soupçon ne pesât sur lui, et perdit la tête. Son motif l'excuse. Plusieurs abandons, moins excusables, avaient précédé; d'autres suivirent. Il y eut aussi des dévouements généreux, chacun, dans ces moments extrêmes, montrant la plus belle ou la plus triste des nudités, celle du cœur! Et ici les moindres ne furent pas les moins fidèles.

Le secret sur cette vaine tentative de Napoléon pour échapper à sa destinée, et à la nécessité de signer définitivement la chute de sa dynastie, fut convenu ; l'Empereur lui-même, par quelques mots, le 'recommanda. Ce secret fut longtemps bien gardé, tant la circonspection et la discrétion régnaient dans cet intérieur sévère. Le respect pour le malheur s'y joignit. Ce silence pouvait être un dernier devoir envers une si grande infortune. On craignit aussi, d'abord, que cet acte de désespoir ne parût une abdication de plus ; on était d'ailleurs incertain sur le jugement que Thistoire en porterait. Cependant, après la mort de Xapoléon, son secrétaire le plus intime ayant divulgué ce fait dans son livre intitulé Manuscrit de 1814, j'ai cru, dès lors, devoir en donner les détails inconnus encore.

A une crise si violente, un long assoupissement^ suivi d'une sueur abondante et d'un profond abattement, avait

succédé. Vers dix heures du matin, Macdonald se présenta; il fut admis. L'Empereur, m'a-t-il dit, était assis près de sa cheminée, la tête penchée, et appuyée sur ses deux mains qui couvraient entièrement sa figure. Il demeura ainsi une demi-heure, immobile, étranger à tout ce qui se passait autour de lui, soit qu'il ne fût point encore résigné à vivre, soit épuisement. Le maréchal, étonné, se crut oublié, ou que l'Empereur ignorait sa présence. Caulaincdurt enfin l'ayant nommé. Napoléon souleva lentement et péniblement sa tête. Sa figure livide était entièrement décomposée. Elle émut Macdonald, qui en ignorait la cause ; il se récria de saisissement. L'Empereur convint : « Qu'en effet il avait souffert, mais qu'il ce était mieux, d Puis, continuant avec effort, « il le re- <c mercia de ses soins pour ses derniers intérêts, regret- « tant d'avoir reconnu si tard sa loyauté, son attachece ment, et qu'il ne lui restât plus que des paroles pour « lui témoigner sa reconnaissance ! » Macdonald répondit qu'en aucun cas il n'en aurait accepté d'autres gages, et que ces soins portaient avec eux leur récompense.

Mais déjà l'Empereur, sans paraître l'entendre, était retombé dans son premier engourdissement. Il fallut l'en arracher. Ce fut alors que, congédiant Macdonald, il lui dit : « Qu'il lui réservait un témoignage de gratitude, « que sa délicatesse ne refuserait pas. » Et, se faisant apporter un sabre turc qu'il lui remit de sa main, il ajouta : « Que c'était celui de Mourad-Bey ; que lui-même Tavait « porté au combat du mont Thabor ; et qu'entre eux cette « arme serait un souvenir. »

544 MÉMOIRES D'UN ApE DE CAMP.

Ainsi finit leur dernière entrevue. L'effort qu'elle lui coûta sembla l'avoir rappelé à l'existence. Dès lors, du moins, ses pensées prirent un autre cours. Après quelques instants de réflexion, on le vit se ranimer; on l'entendit s'écrier : ce Dieu ne le veut pas ! » Alors, domptant ses dernières souffrances et reprenant son calme habituel, il céda enfin et, ratifiant le traité, il le revêtit de sa signature. On comprit que, se résignant à de nouvelles destinées, il s'abandonnait à la Providence I

Mon œuyre est revue. La vieillesse en moi a remplacé l'âge mûr ; mais je m'aperçois que, soit fatigue, soit répugnance à redescendre de cette grande infortune de Fontainebleau jusqu'à moi-même, je n'ai pas, sous ce point de vue, complété l'ensemble de mes souvenirs. Je vais donc ajouter le récit de ce qui m'arriva pendant l'accomplissement de ce désastre.

Et d'abord, arraché de l'armée par mes blessures, et presque aussitôt chassé de Paris par l'Invasion, je lui avais abandonné sans regrets mes propriétés, n'en appelant de la guerre qu'à la guerre, et convaincu que l'Empereur se défendrait jusqu'à son dernier soupir. Chemin faisant, vers Epernon, je réunis tous ceux des Gardes, blessés ou démontés, que je rencontrai, leur donnant Tours pour point de ralliement, et leur promettant là des chevaux et des armes. Ces braves Gardes me répondirent par des acclamations ; ils se pressèrent autour de moi, me comblant de marques de leur attachement :

touchant témoignage, dont mes enfants et ma bellemère furent témoins, et dont je fus ému jusqu'aux larmes.

Arrivé à Tours, au milieu des dépôts des 3™° et 4™* régiments de Gardes d'Honneur, j'employai Targenl que j'y trouvai à armer, rééquiper et réorganiser les débris qui s'y étaient réfugiés ; je les ralliai aux dépôts de la Vieille Garde. Mais le mal va vite. Bientôt le souffle de la contrerévolution nous y atteignit. Tl agita les royalistes de la ville et jusqu'au préfet lui-même.

J'ai dit que ce préfet était un homme d'esprit et de cœur ; mais il voyait notre cause perdue, il était Breton, et ses relations l'entraînèrent. Mieux instruit que moi, il vint me dire que l'Empire avait fini ; que l'Empereur avait abdiqué ; que pour lui son parti était pris, et qu'il allait faire arborer la cocarde blanche. J'ignorais les scènes de Fontainebleau, et ne pus croire à cette abdication. Quant à la cocarde blanche, ma réponse fut qu'il se gardât bien de la prendre ; qu'il me mettrait dans la nécessité de faire tirer sur elle, quel que fût celui qui la porterait. Cela suspendit sa détermination.

Le lendemain, m'ayant convoqué chez lui avec les officiers des 8™° et 4'"^ régiments, il me demanda s'il pouvait renouveler devant eux sa proposition de la veille. « Sans « doute, répliquai-je, et sans douter un seul instant que (c vous ne receviez la même réponse. » Aussitôt, s'adressant surtout à MM. d'Arbaud, officiers supérieurs, il leur exposa la situation de Paris, la défection du duc de Ragnse, l'abdication, et leur demanda leur adhésion aux

couleurs de la dynastie que le Sénat et le Corps Législatif rappelaient au trône. MM. d'Arbaud étaient des émigrés jadis rentrés; pourtant, ils n'hésitèrent pas, ils répondirent : « Qu'ils ne trahiraient point le chef et le a: drapeau qu'ils avaient juré de défendre ! »

Ce fut encore un jour de gagné. Mais, en me retirant, je m'aperçus qu'on remuait contre nous la population et nos gardes mêmes. On excitait la ville, en répandant le bruit que j'allais en faire sauter le grand pont, son plus bel ornement et le plus utile. On disait aux Gardes, que l'armée s'était soumise au Gouvernement Provisoire, que le comte d'Artois était dans Paris, et Louis XVIII reconnu roi dans la capitale. La plupart de ces Gardes étaient Bretons et Vendéens ; cet appel à leurs anciens sentiments eut l'effet qu'on voulait produire.

Lfe hasard voulut que, ce jour-là, plusieurs escadrons du 1*^^ de Gardes d'Honneur passassent à portée de la ville. Leur vieux général les conduisait au Gouvernement Provisoire. Pourtant, soit qu'il hésitât dans sa défection, ou plutôt qu'il voulût en augmenter le mérite en m'y entraînant, il suspendit sa marche, et sembla venir me consulter. Je m'efforçai de le retenir. Mais alors la Fortune s'était déjà trop prononcée. On en était à ce point, où dans le détachement du malheur l'émulation commence, et, dans ce concours vers le parti qui triomphe , la crainte d'être le dernier venu. Il en résulta que, au lieu de le détourner de son projet, ce fut moi qui faillis voir mes Gardes embauchés par lui ! Il m'avait à peine quitté, qu'on vint m' avertir que les miens, entraînés par ce gé-

néral, sellaient déjà leurs chevaux pour m'abandonner et le rejoindre. Je courus à leur caserne. J'avais le bras gauche en écharpe ; un pistolet chargé, caché dans mon manteau, était ma seule défense. Mais heureusement j'arrivai à temps. Mon apparition soudaine suiprit cette défection. J'interpellai les plus ardents, leur demandant : (( Pourquoi ils se déterminaient sans mon ordre ? Les (( avais-je si mal conduits jusqu'à ce jour ? Qui d'entre c( eux saurait, mieux que moi, juger du moment où « l'honneur et la fidélité au drapeau et au pays seraient a satisfaits, et décider alors du parti que la nécessité et « leur intérêt forceraient de prendre ?» Il n'y eut qu'un cri. Ce fut le Vendéen le plus animé qui commença : « Oui, oui ! nous ne suivrons que vous ! Nous vous obéirons jusqu'au bout. Vive notre Général! » EteneflFet, renonçant à leur dessein, aussitôt tout rentra dans l'otdre.

Toutefois, je jugeai prudent d'envoyer sur-le-champ, dans le faubourg de la rive droite, prévenir le général Dériot, commandant les dépôts de la Vieille Garde, de garder le pont et de se tenir prêt à m'aider à maintenir Tours dans l'obéissance. Ces précautions prises, j'écrivis à Blois que je répondais de Tours, et que, s'il en était besoin, l'Impératrice y trouverait un second refnge.

Jusque-là le devoir était tracé, et d'accord avec le sentiment. Aucune hésitation, nulle incertitude n'était possible. Qu'importait Paris et le Gouvernement Provisoire? Je n'y voyais qu'une révolte, des étrangers, une guerre de plus qu'ils nous suscitaient. Notre cause, celle de l'Empereur, en était plus sacrée encore, et plus nationale !

L'armée, l'abandonner?- L'Empereur, abdiquer ? Cela me paraissait invraisemblable. Quand donc le préfet, renouvelant ses sollicitations, m'annonça la soumission de tous nos maréchaux, celle de tous nos corps d'armée au Gouvernement Provisoire, et l'abdication entière du 7 avril, dans mon inexpérience des révolutions, toujours plein de confiance dans le caractère inflexible et dans l'ascendant de Napoléon, je répliquai : <r Que l'Empereur se tuerait plutôt que d'abdiquer! 3> Touché, par hasard, se trouvait là : il y arrivait d'Italie, par le midi de la France. Sa réponse à cette exclamation fat : « C'est un roué, il ne se tuera pas. » Ce mot, c'est Fouché tout entier, et non l'Empereur. La nuit du 12 au 13 n'allait que trop le démentir. Mais, comme il arrive ordinairement, pour juger autrui ce personnage n'avait d'autre mesure que lui-même.

Pourtant, chaque heure, chaque bruit nouveau confirmait ces tristes nouvelles ; ma confiance s'ébranla ; elle résistait toutefois encore, lorsque, au milieu de la nuit du 9 au 10 avril, une lettre de Blois et de mon père acheva de la détruire. « Deux aides de camp, l'un d'A- « lexandre, l'autre de Napoléon, disait-elle, venaient d'y a. arriver. Tout était fini ; l'abdication consommée î les « Bourbons reconnus ! Napoléon partait pour l'île d'Elbe, ^c Toute résistance devait cesser ; il n'y avait plus qu'à se « résigner, qu'à adhérer, qu'à suivre l'exemple universel. »

Je l'avouerai, je demeurai confondu d'étonnement. Il fallait cependant prendre un parti, et non seulement pour moi mais pour les corps que je commandais. Il

n'y avait pas à choisir. L'abdication était complète, Louis XVIII déjà proclamé; j'envoyai donc mon adhésion, dont les premiers mots : « Je suis militaire, j'étais à («: mon poste et fidèle à mes serments, ils me sont remis «. par l'abdication de Sa Majesté l'Empereur Napoléon, » furent supprimés, je ne sais pourquoi, dans le Moniteur du 11 avril. Quant au reste, Napoléon nous manquant, quel autre droit que celui de Louis XVIII pouvait prévaloir, quel autre prince pouvait , au dehors comme au dedans, pacifier la France ? Cette révolution était d'ailleurs un fait accompli, confiimé même par un aide de camp de l'Empereur ; nous l'acceptâmes ; et, quoi qu'il soit arrivé depuis, nous n'avions alors rien de mieux ni autre chose à faire.

La Restauration accomplie, celle de 1814, dès mon premier pas aux Tuileries pour la juger, je reconnus, à ceux qui étaient déjà accourus pour l'entourer et en profiter, la difficulté de la fusion de l'ancienne et de la nouvelle France. Tout en l'une insultait l'autre ! Les haines intestines, trop naturelles, il est vrai, après le bouleversement d'intérêts de 1789 et les horreurs Conventionnelles et Directoriales, avaient pénétré au fond des cœnrs jusqu'à des parties si sensibles, qu'il y avait peut-être moins loin de nous aux Russes et aux Autrichiens, forcés de respecter des ennemis vaincus et non épuisés, que de nous à un grand nombre de ces Français, ressuscites tout à coup de l'autre &iècle, et qui désavouaient le nôtre ! Nos ennemis étrangers avaient combattu la République et l'Empire, qu'ils venaient enfin de renverser; mais, du moins

lenr vie, leur gloire et leurs travaux, leur histoire entière enfin, depuis un quart de siècle, se trouvait liée à la nôtre ; tandis que, à peu d'exceptions près, les plus sages étant là, comme partout, en petit nombre, ceux de nos compatriotes qui n'avaient point accepté la Révolution de 1789 ne reconnaissaient l'existence de ces souvenirs que par de l'aversion et des mépris. Ces dédains étaient si insultants, que, en dépit de la conduite plus prudente des princes et de Louis XVIII, il nous eût fallu, pour vivre, pour servir supportablement au milieu de beaucoup de ceux qui les entouraient, devenir transfuges de notre drapeau, renégats de notre gloire, traîtres enfin à tous nos souvenirs et à nos compagnons d'armes !

Toutefois, je ne blâme point ceux d'entre nous, que les circonstances et nos princes attirèrent et retinrent à cette Cour. Une fois engagés dans cette position, ils durent y persévérer ; mais combien ils ont eu à en souffrir ! Quant à moi, après un premier pas qui suffit pour m'éclairer, je reculai, je me séparai de cette réaction, en en comprenant la fatalité, mais n'en étant pas moins irrité de la folle et hostile invasion du siècle passé au milieu du nôtre. Je me décidai donc à y résister soit passivement, soit activement, selon l'occurrence.

Il me souvient, à ce propos, que, dans l'un de ces premiers jours, pressé d'épancher Tamcrtume dont j'étais abreuvé dans le cœur de Tun de nos chefs les plus illustres, j'allai voir un matin le maréchal Ney. J'avais mal choisi le moment de cette visite. En effet, à peine m'étais-je engagé dans l'avenue de son hôtel qu'il fallut me

ranger pour en laisser sortir plusieurs voitures. C'étaient celles de l'empereur Alexandre et de quelques autres rois et princes de la Coalition. J'entrai toutefois, sans céder à un premier mouvement de mécontentement irréfléchi, car j'eusse été presqueaussi insensé que le parti rétrograde de l'ancienne Fmnce, si je n'eusse pas reconnu dans cet incident l'empire des faits accomplis. Je me résignai donc à ne point être surpris de trouver dans le maréchal quel- "que enivrement des hommages généreux et mérités dont il venait d'être l'objet.

Cet orgueil bien naturel colorait encore les traits de sa figure martiale si expressive ; il perçait même dans ses paroles, lorsque, trop brusquement peut-être, je glaçai son émotion par le tableau des sentiments réprobateurs de notre passé, que, à la Cour des Tuileries, je venais de reconnaître. « Qu'avait-il pour s'en défendre, si ce n'était (( les débris de nos armées , sous lui tant de fois victom rieuses ? Mais savait-il que, en ce moment, nos soldats, (( pleins de dépit, couvraient par bandes les chemins, je- <c tant, brisant leurs armes ? Croyait-il que sans la crainte (( qu'ils inspiraient à cette Cour, on ménagerait son isole- « ment, lorsqu'il suffirait de lui en défendre l'entrée, « pour se débarrasser, en lui, d'une origine réprouvée et (c des souvenirs d'une gloire hostile ? »

Ma colère exagérait. Mais il en avait sans doute assez vu déjà pour la comprendre, car, à cette sortie inattendue, il pâlit, demeura muet, puis convint qu'il fallait promptement songer à la réorganisation des restes de l'armée impériale.

Je vivais dans cette irritation, lorsqu'un autre jour le prince de Neufchâtel, m'ayant appelé dans son cabinet , m'offrit le commandement de la compagnie des Gardes du Corps récemment créée pour lui. Je refusai, il insista ; et, forcé de m'expliquer, j'eus le vif regret d'affliger cet excellent homme, que l'âge et surtout des travaux excessife avaient affaibli. Je lui répondis : « Que ma posi- « sitiop passée près du Premier Consul et de l'Empe- « reur m'excluait de tout service personnel près de « Louis XVIII ; mais que je n'en serais pas moins prêt « à servir mon pays dans l'armée et dans mon gi-ade. . » En achevant ces mots, je me levai, prévoyant le mouvement de dépit avec lequel le prince s'empressa de me congédier. Depuis, je n'entendis plus parler de lui que pour apprendre et plaindre sa fin malheureuse et peutêtre prématurée.

Ajoutons ici, pour ne plus revenir sur ce sujet, que plus tard, à une autre invitation semblable, du ministre de la guerre, d'accepter une place de gentilhomme de la chambre, je répliquai pareillement.

Cependant Louis XVIII, plus clairvoyant que la plupart de ses conseillers et de ses entours, quoique trop peu leur maître, avait satisfait l'opinion par sa Charte, malgré ce qu'il y avait d'aventureux dans cet essai d'un gouvernement monarchique sans aristocratie réelle, mis sans cesse aux prises avec toutes les passions cupides, ambitieuses et vaniteuses d'une presse et d'une tribune démocratiques et révolutionnaires. Il avait même rassuré, du moins matériellement, par la conservation des grades

et des emplois, une grande partie des restes de l'armée impériale. Nos maréchaux en étaient naturellement les protecteurs. Il arriva qu'un jour, réunis à dîner chez le maréchal Moncey, en récapitulant les noms des généraux, ils s'aperçurent que j'étais resté seul, à peu près, sans commandement. On se récria ; et aussitôt le maréchal Ney me fit dire que, placé tout récemment à la tête de la Vieille Garde à cheval, alors corps royaux cavalerie, il allait me demander pour son chef d'état-major, emploi dont, en effet, dès le lendemain, je reçus les lettres de service.

Cette position me convenait d'autant mieux qu'elle me rapprochait de mes plus habitués et anciens compagnons d'aimes. Mais la première instruction qu'on me donna, avec l'ordre d'aller, à Blois, Tours et Saumur, passer l'inspection de ces quatre corps, fut d'accorder des congés définitifs à tous ceux qui en demanderaient. Ceci me déplut, me parut hostile. J'y vis un commencement de licenciement, que n'avait point aperçu le maréchal. Aussi, quand je fus au milieu de ces hommes d'élite, loin d'obéir : « Nous avons tous besoin les uns des antres, (t leur dis- je, on ne sait pas ce qui peut arriver; restons « donc ensemble ! » Et j'en conservai sous le drapeau le plus grand nombre.

J'agissais ainsi sans intention agressive contre le Soi, mais défensivement contre l'inimitié de ses entoura et de quelques membres de son Gouvernement. Telle me paraissait être la nécessité des circonstances.

Ceci, pourtant, faillit m'engager plus avant que ma

conscience ne Teût pennis ; tant il importe de n'accepter que des positions où Ton puisse se mouvoir avec une loyauté libre et manifeste : principe, dont, en dépit de nos intérêts les plus légitimes et de nos passions les plus excusables, il faut reconnaître la vérité, quelque difficile que, parfois, en puisse être Tapplication.

Nous approchions du 20 mars 1815. Une reconnaissance bien naturelle, des entraînements inévitables, et de dangereux conseils, avaient conduit les princes à satisfaire les prétentions de ceux dont la fidélité, pendant leur long exil, ne s'était point démentie. Ils s'en étaient entourés, et, pour ne parler que de l'armée, ils avaient prodigué les plus hauts grades à une inactive ancienneté. Quant aux plus jeunes royalistes, ils s'en étaient formé une Garde nombreuse, toute d'officiers, de colonels et de généraux, sous les dénominations d'usage avant 1789. En même temps, un grand nombre d'officiers de l'armée impériale avaient été réformés ; enfin, répudiant les insignes de nos victoires, ils nous avaient imposé le drapeau sous lequel ils avaient combattu le nôtre.

Je ne constesterai pas au roi la sincérité constitutionnelle qu'il est impossible d'accorder à ses entours ; mais n'était-ce pas, dans leurs éléments les plus actife et les plus hétérogènes, vouloir fondre ensemble et faire marcher d'accord la Eévolution et la Contre-Kévolution ? Elles s'y refusèrent. Celle-ci prétendit dominer et écraser l'autre. A ces envahissements de grades sans services, si choquants pour ceux dont tant de sang et de travaux avaient payé les mêmes grades, et si menaçants pour leur

avenir, de journalières aggravations d'outrages de toute nature s'étaient ajoutées ! J'en appelle aux journaux, aux propos, aux caricatures du parti dominant de cette époque. L'indignation, l'exaspération de l'armée étaient devenues si violentes, qu'aux Tuileries, parmi les officiers de la Vieille Garde en permission, et spectateurs, comme moi, des revues qui s'y passaient, j'avais peine à en contenir l'explosion.

Ainsi fermentaient nos mécontentements, quand, sur la nouvelle du débarquement de Napoléon, le maréchal Xey me fit appeler. « Il partait, me dit-il, pour son com- (( mandement de la Franche-Comté, pour y rassembler (c une armée, et pour s'opposer aux progrès de la descente. <f Quant aux corps royaux cavalerie, il me laissait Tina- <( truction de renvoyer sur-le-champ à leur tête leurs gé- <c néraux, avec l'ordre de les maintenir dans la fidélité a qu'ils devaient à Louis XVIII . » Puis, en homme tout d'action qu'il était, emporté par l'un de ces élans guerriers dont il n'était pas le maître, il préluda aux paroles ardentes avec lesquelles il allait, s'écria-t-il, prendre congé du Koi à l'instant même.

Leur exaltation m'inquiéta; je craignis qu'elles ne l'engageassent au delà de ce qui était nécessaire : je lui fis donc observer, que, en outre de ce que devait avoir de pénible à ses souvenirs un pareil engagement, il serait sans doute inutile : que, si les défilés du Dauphiné ne s'ouvraient pas devant Napoléon, il s'y perdrait sans qn^on eût besoin de le combattre ; tandis que, s'il surmontait cet obstacle, rien, au delà du Rhône, ne Tarréterait.

Cette considération l'ayant calmé, je le quittai pour aller exécuter ses ordres ; mais, en sortant par une porte, je vis entrer par Tautreun personnage qui vraisemblablement m'avait écouté ; ce fut lui dont les excitations, dictées par un sentiment toujours mauvais conseiller, détruisirent Teffet des observations que je venais de soumettre au maréchal.

De là, et tout aussitôt, j'allai rue de la Victoire, dans la célèbre maison du 18 brumaire, donnée par Napoléon à Lefebvre Des Nouettes. Ce général commandait les chasseurs à cheval de la Vieille Garde. Je ne trouvai chez lui que sa femme. Elle était dans une vive anxiété, que mes questions augmentèrent sans pouvoir en rien tirer. Elle ignorait, disait-elle, où était et ce que faisait le général ; mais évidemment elle soupçonnait un coup de tête, dont, plus que tout autre, il était capable. Dans ce doute, et comme les trois autres généraux étaient à leurs corps, je rentrai chez moi pour leur écrire les instructions que j'avais à leur transmettre.

La nuit me surprenait dans cette occupation, quand un général, commandant en second les grenadiers à cheval de la Vieille Garde, vint m'interrompre. Il entra précipitamment ; puis, sans autre préambule que d'obtenir ma parole de taire ce qu'il allait me confier, il m'apprit : « Qu'en ce moment même Des Nouettes, avec ses chas- « seurs, marchait sur Paris ; qu'il avait entraîné des gre- « nadiers en trompant leur général par un ordre simulé « du ministre de la guerre ; mais que, ces deux chefs n'é- « tant point d'accord, infailliblement tout allait manquer

« si je n'accourais pas me mettre à leur tête ; qu'il venait ce m'en supplier; qu'alors, sûrs de réussir, d'autres corps, (c les attendant dans Paris, rien ne leur résisterait ! 9 II achevait ces derniers mots, lorsqu'un vieux peraonnage de l'Empire, mon proche parent, étant survenu, ce général ajouta à voix basse, en me quittant aussi précipitamment qu'il était entré : « Qu'il retournait à son poste, (( où il espérait me revoir, mais qu'en tous cas il emporc( tait la parole de me taire, que d'avance je lui avais c( donnée. »

Je l'avoue, quelque téméraire que me parût cette révolte, je me sentis violemment tenté par le danger de mes compagnons d'armes, par leur confiance en moi, et par une même indignation contre tant d'outrages, dont plus qu'eux encore j'avais été témoin. Je n'avais rien à cacher de cette disposition à celui qui venait d'entrer ; ses conseils l'excitèrent. Déjà même, rassemblant quelques effets, je m'armais machinalement lorsque mes lettres de service, signées du roi, me revinrent à la mémoire ! c( Non, m'écriai-je, ce serait une trahison ! Ce <( serait tourner contre lui les armes qu'il a mises entre ce mes mains î » Je les jetai aussitôt ; et, demenré seul, je me mis à réfléchir sur ce qu'il me restait à faire.

Il s'agissait de concilier mon devoir avec une parole donnée et avec mon attachement pour mes camarades. La situation était difficile. Il était minuit. Fatigué d'émotions, ma tête tombait de sommeil, lorsque Babusson, chef d'escadron des chasseurs de Des Nouettes, se fit annoncer, a. Son coii^s, me dit-il, venait d'arriver devant

souve]st:rs personnels. 559

gj " < Compiègne ; il s'y était heurté contre un régiment sous

ï :■ c les armes, dont on avait voulu vainement ébranler la

h. € fidélité. Dès lors, comprenant le danger de sa tentative,

« et se déguisant, Des Nouettes avait disparu ! En con-

[ € séquence, ses officiers, abandonnés à eux-mêmes, ve-

. < liaient de le députer, lui Rabusson, pour protester de

c leur ignorance des projets de leur général, de leur sou-

i' « mission au Roi, et pour demander de nouveaux or-

c dres ! y>

Ici, Rabusson, invoquant nos souvenirs de guerre, me ; pressa d'aller avec lui aux Tuileries. Je m'y refusai, répliquant que je ne voulais pas m'y faire honneur de cette soumission sans l'avoir mérité; que je préférais rester étranger à cette affaire, comme je Tétais en effet, et surtout au moment où, pour s'excuser, il s'agissait d'accuser un camarade ; que je l'engageais, comme son supérieur, à exécuter promptement la mission qui lui était confiée, et, comme ami, à l'accomplir de façon à ce que le lendemain on ne publiât pas qu'il était venu dénoncer son général.

Les jours suivants, après plusieurs rapports de service avec le ministre de la guerre, comme le danger approchait de Paris, ce ministre me fit appeler. Il me confia les dispositions qu'il venait de prendre contre l'Empereur. Étonné qu'il voulût mêler les compagnies de Mousquetaires et de Gardes du Corps aux régiments de ligne, je lui demandai s'il ne craignait pas que ces régiments ne fissent feu sur elles. IMais, à cette observation que justifia l'événement, ce ministre se récria. Il ne put comprendre

pourquoi la création de ces corps privilégiés avait excité la haine de l'iarmée entière. Or, comme cette assertion, que je renouvelai, Tirrita d'autant plus qu'elle était incontestable, il me prit en défiance, et m'interpella sur mes propres dispositions. Elles lui déplurent. Toutefois, il ne put douter de ma fidélité jusqu'au moment où, libre de ma conduite par la cessation, facile à prévoir, de mes fonctions, je pourrais, selon l'occurrence, disposer de mon épée contre les ennemis de la France.

Le surlendemain, tout était fini. Louis XVIII était en marche pour une seconde émigration, et l'Empereur aux Tuileries !

Que d'autres disent les détails héroïques et merveilleux du retour de Napoléon de l'île d'Elbe, ses premiers efforts, d'abord pour conjurer la Coalition, puis pour se préparer à la combattre, enfin, depuis le lendemain de son arrivée, ses secrets et tristes pressentiments, sa foi perdue dans son Etoile, et le désastreux résultat de ce troisième et dernier effort d'un incomparable génie contre son destin, dont l'inflexibilité voulut qu'à la grandeur de l'élévation s'égalât celle de la chute ! Quelque dignes de mémoire que puissent être, sur ce sujet, les récits que m'en ont fait des témoins tel que M. Mollien,mon père, B"^*" Constant, le maréchal Keille, Montyon, Turenne, le prince d'Eckmiihl, et d'autres encore, je l'avoue, le courage me manque pour retracer tant de douloureux détails.

Eenonçant donc à l'histoire, et continuant cette simple biographie, je |me bornerai à dire qu'attendant, d'après l'ordre verbal de Napoléon, le commandement d'une bri-

gade de cavalerie, je fus nommé chef d'état-major de l'armée chargée de défendre Paris, sur la rive gauche de la Seine. Ici, l'événement rend superflue la nomenclature des forces qui nous furent confiées et de nos dispositions de défense. Comment oublier pourtant qu'un jour, vers cinq heures du matin, à cheval et parcourant cette position, je cheminais en compagnie du général commandant en chef, homme d'esprit et de coup d'œil, quand la nouvelle de la défaite de Waterloo nous atteignit ? Nous nous arrêtâmes, moi consterné, lui étonné mais calme, réfléchi, et muet d'abord. Bientôt, interrompant mes exclamations, il me montra le moulin de Vaugirard : ce Voyez-vous « cette hauteur, me dit-il, songez-y ; elle pourra bientôt « acquérir de l'importance ! Reconnaissez-la bien, quant « à moi je vais à mes affaires. » Sur quoi, tournant bride, et prenant le galop, il rentra subitement dans Paris pour ne plus nous revenir.

Ce chef venait, en homme moins moral qu'habile, de prendre sur-le-champ son parti, celui de s'accommoder à la circonstance. Cependant, pour n'être point trop sévère, convenons qu'il ne faut pas juger les hommes d'action dans ces grands bouleversements, comme en des temps moins révolutionnaires.

Bientôt après, Louis XVIII et les Anglais étaient arrivés à Saint-Denis, sur la rive droite, tandis que Blûcher et ses Prussiens, s'en étant follement séparés, étaient passés sur la rive gauche. Ils s'y trouvaient sans autre retraite qu'un pont étroit devant nos débris de "Waterloo. Ces restes étaient respectables : ils présen-

taient encore cinquante mille hommes et cent canons. La veille de ce dernier jour, leur avant-garde, sous Exelmans, avait même écrasé et rejeté par delà Yersailles la cavalerie prussienne. Exelmans venait de rentrer en ligne. Les deux armées se trouvaient donc en présence, en vue de Paris, et sur la rive gauche de la Seine.

C'était le 3 juillet 1815. Il était environ neuf heures. Drouot, toujours tout entier à ses canons, venait de m'appeler pour l'aider à placer une batterie au petit Montrouge. Nous nous étonnions d'entendre les feux des tirailleurs s'éteindre successivement, quand nous vîmes arriver le prince d'Eckmiihl et les généraux Grenier et Carnot, membres du Gouvernement Provisoire. Aussitôt Drouot interpella vivement le maréchal sur la nécessité de soutenir sa batterie, mais il n'obtint d'autre réponse qu'un geste de découragement ; après quoi, le maréchal alla s'asseoir sur le revers d'un fossé devant nos canons. Il indiquait assez par là qu'on songeait à tout autre chose qu'à combattre, ce que le patriotisme de Drouot ne put ou ne voulut pas comprendre.

Etonné moi-même, je représentai vivement au maréchal la position désespérée de l'ennemi, s'il était battu. <( Pourquoi ne profiterions-nous donc pas de cette jource née de répit et de la nuit suivante ? Pourquoi ne pas « faire prendre, dans nos maisons, nos meilleurs vins, « nos meilleurs vivres ? Le lendemain, dès trois heures , « l'armée, ainsi bien repue, bien reposée, ses armes et ses « colonnes d'attaque prêtes aux débouchés de Neuilly,

« Saint-Cloud, Issy et Montrouge, s'élancerait impétueu- <c sèment : elle refoulerait, elle anéantirait dans la Seine € tous ces Prussiens, surpris dans une position si inso- « lemment aventurée. Après quoi, retraversant Paris, nous < chasserions de Saint-Denis les Anglais, trop faibles « pour résister à une armée plus que triple en nombre, et « déjà victorieuse!

ic Oui, repartit le maréchal, un instant ressaisi d'une « ardeur guerrière, oui sans doute, et ce serait par Neuilly ce surtout, en poussant sur Saint-Germain, qu'il faudrait « attaquer. Mais ne voyez-vous pas qu'on ne peut plus c se fier à personne ; que chacun traite pour son compte; « que Touché nous trahit ; que là, à côté de nous (et il « indiquait de la main le moulin de Vaugirard), Van- « damme lui-même, à la tête de la Jeune Garde, est dé- « courage, et qu'il ne veut plus combattre ?» A cela Grenier, s'étant approché, ajouta : « Que risquer, en cas ce d'échec, de faire prendre la capitale au milieu d'une « échauflfourée, ce serait assumer sur soi une responsabi- <L lité trop grande; que d'ailleurs on traitait,en ce mo- « ment, à Saint-Cloud avec Bliicher, de la reddition de tt Paris! »

Dès lors, songeant surtout aux vengeances d'une seconde Restauration, je demandai si l'on était, au moins, entré dans quelque accommodement pour l'armée, avec Louis XVIII. Sur quoi, Carnot s'écria : ce Eh! quel an^ancc gement voulez-vous que nous attendions d'un Gouver- <i nement dont l'odieuse proclamation, dictée après ce Waterloo, sur les restes mutilés de tant de Français,

« commence par ces mots : Grâce au Ciel, les satellites (c du tyran sont enfin dispersés ! — Raison de plus, ré- « pliquai-je, pour ne pas se laisser retomber sans condicc tions entre ses mains ! — Eh ! que m'importe ? reprit <c Grenier, je suis resté dix ans chez moi sous l'Empe- « reur, je puis bien y rester encore autant sous Louis <c XVIII ! — Mais on ne vous y laissera point, lui récc pondis-je ; toute porte doit être ouverte ou fermée : oc le Roi est à la nôtre, traitons avec lui ou battons- « nous ! 3)

Nous étions là, quand un officier arriva : la capitulation de Saint-Cloud était signée ; Tarmée devait partir pour la rive gauche de la Loire. Tous aussitôt se dispersèrent.

Drouot, étranger à toute intrigue, revenait en ce moment, préoccupé encore de sa batterie, et me montrant la cavalerie prussienne à portée de charge. Ma réponse changea son impatience en consternation. « Qu'al- « lez- vous faire?» ajoutai- je. — « Suivre rarmée,répli- « qua-t-il après un moment de réflexion ; et vous ? — (( Oh ! quant à moi, lui répondis- je, seul, sans comman- <c dément dans cette armée, sans autre espoir pour elle « qu'une soumission inévitable, je rentre chez moi. Je « vais y déposer des armes désormais inutiles, puisqu'on « nous force de renoncer à cette dernière et si belle occa- « sion de nous en servir ! »

Là-dessus, nous étant serré la main, nous nous séparâmes.

Je tins parole. Dès que les environs de Paris redevinrent libres, je me retirai avec vous, mes enfants, à Saint- Gratien, dans la vallée de Montmorency, chez le comte de Luçay, mon beau-père. C'est là que, hiver comme été, pendant sept ans, rendu aux lettres, et vivant surtout dans le passé, j'écrivis l'Histoire de Napoléon et de la Grande Armée en 1812.

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