‹ Un aide de camp de Napoléon, 1813 - 1814 - 1815Chapitre 5 sur 6 · CHARGE HÉROÏQUE DES GARDES D'HONNEUR A REIMS · texte numérisé non relu

CHARGE HÉROÏQUE DES GARDES D'HONNEUR A REIMS

C'était le 11 mars, et sur Soissons, que l'armée avait commencé sa retraite. L'Empereur la devança. Il descendit à l'archevêché. Là, au milieu de tant d'anxiétés de toute nature, les écartant, il fixa sa pensée tout entière sur cette place. Et d'abord, n'y voulant plus pour gouverneur qu'un officier jeune d'âge, de grade et d'espoir, ce fut à un simple chef de bataillon qu'il la confia. Dès lors, pendant le reste du 11 et la journée du 12, il s'entoura d'officiers d'artillerie et du génie. On le vit tantôt couché BUT ses cartes le compas à la main, tantôt, à pied ou à cheval, examiner et prescrire les travaux à faire : il indiquait leur degré d'urgence, n'oubliant aucun détail. On €Ût dit qu'il n'avait plus d'autre préoccupation que la défense de cette ville.

Ce fut avec le même calme que, dans la soirée du 12, seul avec Berthier, il resserra les cadres presque vides de ses divisions. Pourtant, un autre travail montra, dans la nuit suivante, à quelle extrémité il se croyait réduit. Il songeait à sa dernière ressource : il se disposait, depuis le

UÉ3I0IRBS. — T. III. 20

d'un ami, d'un aide de camp de Napoléon, du général Corbineau, qu'on pouvait croire alors prisonnier dans Reims. Il affirma qu'il savait de Gagarin que l'Emperear Alexandre n'hésiterait pas à ordonner de cruelles représailles. Napoléon se tut, demeura pensif, et, dans la nnit même, l'ordre du jugement de Saint-Priest fut révoqué.

Le temps était venu de reporter w)ute sa pensée vers la Seine. C'était par Château-Thierry que, le lendemain, il voulait marcher au secours de Macdonald. Mais, dans l'instant où il ordonnait ce mouvement, on vint lui confirmer la nouvelle que Reims était ressaisie par nn corps russe, Corbineau perdu, et que désormais la communication entre les deux lignes d'opérations des alliés était rouverte. Cette nouvelle changea sa détermination. Il ne songea plus dès lors qu'à reprendre Reims.

L'importance de l'expédition de Laon m'en a fait négliger une autre. Je n'ai point dit que le 7 mars, la veille de la bataille de Craonne, au point du jour, k Berry-au-Bac, au moment où la division des Gardes d'Honneur montait à cheval pour suivre l'Empereur, Napoléon avait appris que, derrière lui, un autre Saint-Priest, frère du premier, placé en intermédiaire entre les deux, invasions, mais chassé de Reims sur Épemay par le général Corb ineau, était revenu sur cette ville, dont il était près de s'emparer. L'Empereur, trouvant sous sa main nôtre division, l'avait aussitôt envoyée au secours de Beims. Nous partîmes au trot ; le bruit du combat, de noires colonnes de fumée, et bientôt les cris de plusieurs habituants fuyant éperdus, ne nous indiquait que trop oom-

CHARGE héroïque A REIMS. 351

prendre. Le misérable, se voyant découvert, évita en se cachant le sort qu'il méritait ; puis, ajoutant à son crime une lâcheté inutile, il envoya prier l'un des nôtres, le colonel C*® de Turenne, d'intercéder pour lui près de l'Empereur. On lui fit répondre, avec horreur et mépris, de ne se fier qu'à l'obscurité de sa retraite. En même temps, non par intérêt pour ce traître, mais pour adoucir l'amertume de la trahison, Turenne calma TEmpereur en attribuant l'acte perfide de ce malheureux à un cerveau dérangé, ce qui n'était pas entièrement invraisemblable.

Néanmoins, Napoléon s'en était aigri. Le malheur voulut qu'il apprît, en ce moment, que le jeune Saint- Priest, émigré depuis son enfance, et attaché à l'empexenr Alexandre, venait d'être pris par nos avant-postes. Bans son irritation, il en ordonna aussitôt le jugement. Ce fat le môme officier, dont l'indignation venait de repousser dans l'ombre où il se cachait l'autre coupable, qui egNsaya, en faveur de Saint-Priest , quelques représentations. Elles farent d'abord inutiles. Turenne connaissait trop bien l'Empereur pour croire qu'il voulût une exécution militaire; mais la justice des camps marche vite, et, au milieu de tant d'autres soins impérieux, l'exemple de Troyes aurait pu se renouveler. Il fallait d'ailleurs épargner au malheureux prisonnier le supplice de l'attente. La bonne intention de Turenne fut ingénieuse. En insistant, il supposa une conversation récente avec un autre prisonnier le colonel Gagarin, et, feignant une entière indiflPérence à l'égard de Saint-Priest, il allégua, pour motif de son obsession, son inquiétude sur le sort

d'un ami, d'un aide de camp de Napoléon, du général Corbineau, qu'on pouvait croire alors prisonnier dans Reims. Il affirma qu'il savait de Gagarin que l'Empereur Alexandre n'hésiterait pas à ordonner de cruelles représailles. Napoléon se tut, demeura pensif, et, dans la nuit même. Tordre du jugement de Saint-Priest fut révoqué.

Le temps était venu de reporter toute sa pensée vers la Seine. C'était par Château-Thierry que, le lendemain, il voulait marcher au secours de Macdonald. Mais, dans l'instant où il ordonnait ce mouvement, on vint lui confirmer la nouvelle que Reims était ressaisie par un corps russe, Corbineau perdu, et que désormais la communication entre les deux lignes d'opérations des alliés était rouverte. Cette nouvelle changea sa détermination. Il ne songea plus dès lors qu'à reprendre Reims.

L'importance de l'expédition de Laon m'en a fait négliger une autre. Je n'ai point dit que le 7 mars, la veille de la bataille de Craonne, au point du jour, à Berry-au-Bac, au moment où la division des Gardes d'Honneur montait à cheval pour suivre l'Empereur, Napoléon avait appris que, derrière lui, un autre Saint-Priest, frère du premier, placé en intermédiaire entre les deux. invasions, mais chassé de Reims sur Épemay par le général Corbineau, était revenu sur cette ville, dont il était près de s'emparer. L'Empereur, trouvant sous sa main notre division, l'avait aussitôt envoyée au secours de Reims. Nous partîmes au trot ; le bruit du combat , de noires colonnes de fumée, et bientôt les cris de plusieurs habitants fuyant éperdus, ne nous indiquait que trop com-

CHABGE HEROÏQUE A EEIMS. 353

bien était pressant le danger de nos compatriotes. Le trajet parut long aux Gardes. Dans notre anxiété, à chaque redoublement du canon russe, craignant d'arriver trop tard, leurs regards dévoraient l'espace. Aussi, quoique réduits à huit cents sabres par de nombreux détachements et une foule de chevaux blessés, dès que, en vue de cette cité, nous aperçûmes, sur une hauteur à sa gauche, mille à douze cents chevaux ennemis rangés en bataille, nous attaquâmes.

Il fallait, pour se placer en face d'eux, laisser la grande route à notre droite, et nous déployer à gauche dans la plaine. La première brigade exécuta ce mouvement ; la mienne, à ma grande surprise, reçut l'ordre contraire. On nous jeta à droite de ce grand chemin. Là, sans autre obstacle que le sol même, poussé dans une impasse marécageuse, la Vesle à droite, un côté désert de la ville en face, et de toutes parts entourés de fossés bourbeux, nous nous trouvâmes pris comme dans un piège. Si notre première brigade eût été repoussée, déjà captifs du terrain, nous le fussions devenus de l'ennemi, sans pouvoir ni fuir ni nous défendre.

Je pris sur moi de désobéir. Cette position était si fautive, que, pour en sortir, pour rejoindre et soutenir l'autre brigade, il faUut que la mienne défilât par un, à portée de l'ennemi, et en travers des fossés de la grande route. La vue de la charge qui se préparait excita les Gardes : nous arrivâmes à temps. La cavalerie russe , plus nombreuse que la nôtre, nous dominait de la hauteur qui s'étend de Cemay au moulin du Bourg. Mais là, comme

ailleurs, la promptitude et la résolution firent nombre. Les Russes n'eurent pas le temps de compter : chargés sur-le-champ, ils tournèrent bride, nous abandonnant la position d'où ils auraient pu juger notre faiblesse.

Échauffés par ce succès, nous achevions de couronner la colline reconquise, quand Taspect imprévu de huit mille Russes et de vingt canons nous arrêta. Déjà leurs coureurs, aux prises avec quelques fantassins de Corbineau et de braves Rémois sortis de leurs murs, atteignaient les portes de la ville, lorsque, à la fiiite de la cavalerie russe, et aux cris de joie et de Vive V Empereur! des Rémois, l'infanterie russe, étonnée de notre apparition, passa de l'attaque à la défense.

Ce ne devait être qu'un répit ; cependant, pour en profiter ainsi que du rideau protecteur qui cachait notre impuissance, il fallut ruser. J'étais en tête; je fis dédoubler et développer les rangs, afin de paraître plus nombreux, et me couvris d'une nuée de tirailleurs, pour éblouir et ne. point perdre l'offensive. Il n'y avait rien de plus à faire ; et pourtant qu'espérer de ces mensonges, quand un seul pas de plus en avant les eût dévoilés ? Déjà même, de peur de trop engager le combat, nous étions forcés de ralentir devant nous l'emportement de nos tirailleurs, et à notre droite l'ardeur des gardes nationaux de Reims les plus avancés. En effet, il restait quatre heures de jour, et il eût suffi d'un mouvement de l'ennemi pour nous déposter, nous compter, nous repousser d'une part jusque sur l'Aisne, et de l'autre, enfoncer les portes de la ville, que

CHAEGE HEROÏQUE A REIMS. 355

Corbineau, avec une centaine de fantassins seulement, défendait.

Mais qu'on juge de notre surprise quand, du haut de cette position que nous n'eussions pu disputer un demiquart d'heure, nous TÎmes, après quelques hésitations, le mouvement rétrograde de la cavalerie russe se communiquer successivement à tout le reste. Ce fut un spectacle singulier que celui de ces milliers d'ennemis, reculant, trois heures durant, avec toutes les précautions de la crainte, devant deux à trois cents Gardes et bourgeois, dispersés en tirailleurs dans la plaine. Ces Busses faisaient la guerre en règle. On ne combat guère en avant d'un défilé ; ils en avaient un derrière eux, et, quand Napoléon n'avait point hésité à envoyer huit cents hommes oflfrir le combat à plus de dix mille, eux n'avaient osé l'accepter, demeurant avant tout fidèles aux principes. Ils oublièrent, ce jour-là, cette observation de l'un des guerriers les plus renommés de notre Gascogne (1), si fertile en célébrités guerrières : « Qu'il n'est pas toujours bon « d'aller si sagement à la bataille ! d

Pour nous, au contraire, sur cette bienheureuse colline, battant une armée de notre seul aspect, nous nous exaltions de cette gloire et des applaudissements de nos compatriotes, lorsqu'un regard jeté en arrière et la vue de nos chevaux de main entrant dans Eeims nous expliquèrent ce succès invraisemblable. Nous comprîmes que, dans le lointain, cette longue colonne d'hommes, de che-

(I) Le maréchal de Montluc.

vaux et de bagages avait pu être prise par rennemi pour l'avant-garde de la colonne impériale. Cette fois encore, c'était donc la puissance magique de la plus redoutable des renommées, partout présente, qui, s'imposant an général russe, lui avait fait préférer à un combat inégal, dans une position hasardée, les vins d'Aï et de Sillery, qu'il était retourné boire, ce soir-là, sur leur lieu natal.

Forcés ainsi de partager notre gloire avec nos malades et nos écloppés, et le jour disparaissant avec Tennemi, nous allâmes, à notre tour, nous abriter dans la ville. Notre entrée fut plus triomphale qu'un vif et heureux mouvement de charge ne le méritait. Les habitants en foule accoururent au-devant de nous ; ils nous serraient les mains, ils nous félicitaient, et nous remerciaient de leurs cris et de leurs gestes les plus expressifs. D'autres, bordant les rues sur notre passage, nous offraient leurs vins, leurs vivres et leurs foyers. Leurs femmes, à toutes les fenêtres, agitaient leurs châles, leurs mouchoirs ; elles criaient : « Vivent nos libérateurs! Vivent les Gardes c( d Honneur! Vivent les hâves hussards du lO"*! j» Nous marchâmes, entourés de ces acclamations, jusqu'à la grande place, où ces bons habitants, se disputant nos hommes et nos chevaux, s'en emparèrent et leur prodiguèrent tout ce qu'ils avaient de meilleur; ils s'offrirent même pour toutes les réparations d'armement et d'équipement, ce qui, dans une guerre aussi active, nous était le plus nécessaire.

Aujourd'hui encore, ce souvenir luit à notre mémoire comme un rayon consolateur^ au milieu de ces temps tout

assombris de tant d'infortunes î Combien elle nous parut digne du dévouement de ses défenseurs, cette population si aimante, qui savait récompenser, aussi chaleureusement, Taccomplissement du plus sacré des devoirs, et témoigner avec une effusion si touchante sa reconnaissance I

L'Empereur lui-même jugea que cet heureux coup de main méritait d'être cité dans le bulletin qui parut le 14 mars.

La guerre au reste est remplie de succès pareils ; nos Gascons surtout y sont passés maîtres. La colline emportée sans coup férir, le fait est que Ton n'avait combattu que des yeux : combat d'appréhensions des deux parts, où la lutte avait été plutôt en soi-même que contre l'ennemi ; où le victorieux était celui qui seulement n'avait pas fui ; enfin où, tournant le dos sans combattre, le vaincu ne l'avait été que par lui-même !

Le II mars, nous jouissions encore de ce bon cantonnement, quand nous apprîmes que M. de Saint-Priest, renforcé d'un corps prussien, et instruit de notre petit nombre, se rapprochait ; qu'il méditait une attaque nocturne, pour enlever, avec la ville, la cavalerie qu'elle renfermait. On a écrit là-dessus deux assertions hasardées : l'une, que d'indignes Français étaient allés lui livrer le secret de notre faiblesse ; l'autre, que Corbineau avait été surpris par cette agression inopinée. Ce second fait est feux ; je ne crois pas plus au premier, et que, dans cette cité si vaillante et si française, il se soit trouvé un seul habitant capable d'une infamie pareille ! Ces deux jours d'inaction forcée dans cette ville, où notre division s'était

ralliée et réparée, avait dû suffire pour éclairer le général russe. Si Ton a dit plus, c'est que dans le dépit des revers on suppose trop facilement la trahison.

Cependant, notre cavalerie ne pouvait ni marcher audevant d'un ennemi aussi supérieur en nombre, ni l'attendre dans des murs qu'elle n'aurait pu défendre : il fidlait donc en sortir, abandonner Eeims ! Mais la vue de notre retraite eût encouragé l'attaque et désespéré la défense, nous attendîmes ; et, vers minuit, quand l'obscurité fut complète, quand tout sommeilla, on s'avertit mutuellement; puis, sans aucun signal de guerre, et dans le plus triste silence, nous nous dérobâmes, par une étroite poterne, à l'espoir de l'ennemi et au désespoir de mes malheureux compatriotes.

Nous partîmes plus nombreux que nous n'étions arrivés. C'était le bruit du canon qui ralliait nos jeunes Gardes; car, du reste, tout désorganisait : les marches forcées, subites et en tous sens ; le manque absolu de distributions; les excursions nocturnes et lointaines, à la fin des marches et des combats, pour se procurer les vivres et le fourrage, et l'excès de fatigue qui en résultait. Mais enfin le séjour de Eeims avait fait rentrer dans nos rangs près de deux cents Gardes.

Notre division marcha le reste de la nuit et la moitié du jour suivant, remontant la Vesle. Vers midi, la faim et la lassitude nous arrêtèrent dans un village. On disait d'une part, ce qui était trop vrai, Eeims enlevé, sa fsiible garnison dispersée ou prise, le sort de Corbineau ignoré. On ajoutait d'autre part que, vers Laon, l'Empereur avait été

u, notre armée détruite, et que l'ennemi, triomphant, mdait déjà entre nous et la capitale ! Nous tînmes leil : nous songeâmes à nous faire jour, et à nous aller r en partisans derrière l'ennemi, au milieu de nos for- 3868 lorraines. Ce projet fut incertain comme notre tion, et vague comme les bruits qui y avaient donné

''autres incertitudes, de fâcheuses suggestions travailit le8 Gardes. Le lendemain matin, au point du jour, oure où, déjà sous les armes, on attend la rentrée des anaissances, je me trouvais seul, à quelques pas en b de ma ligne de bataille, lorsqu'un officier des «B'duâ"*'^, le jeune Sapinaud, neveu du général Venquirendit ce nom célèbre, m'aborda. J'avais, comme •A- souvient peut-être, donné moi-même les premières r EL ces jeunes Gardes qu'il fallait rattacher à notre lepuis, un échange continuel, de soins de ma part intérêts, pour leurs besoins, pour obtenir les € qu'ils méritaient, et de leur part, de dévoue- :>^our moi dans des occasions périlleuses, avait rest liens qui nous unissaient. Celui-ci, dans sa naïve -^i venait m'a vouer ses remords de servir plus sous l'aigle impériale. Il savait que inonsieur

fâcheux; mais ces Vendéens étaient des hommes de cœur, il y avait prise sur eux de ce côté : j'attaquai celui-ci en conséquence, sans reproches, par des conseils d'amitié, au nom du péril où il laisserait son pays, ses compagnons d'armes, enfin lui rendant confiance pour confiance, et lui promettant le secret. Quand je le vis ébranlé, j'achevai en faisant briller à ses yeux l'étoile d'Honneur, que sa bravoure avait méritée et sans doute lui mériterait encore.

Un heureux hasard voulut que tout justement, une heure après, je reçusse de l'Empereur quatre de ces décorations. Il les mettait à ma disposition pour les distribuer aux Gardes. Eien ne pouvait me venir plus à propos : Sapinaud eut l'une d'elles. Au reste, si je lui tins aussi promptement parole, il tint également la sienne; car, dans cette journée même, et dans une mêlée foriense, ce brave jeune homme se fit, à bout portant, briser son étoile sur la poitrine par une balle rasse, blessnre dont il revint, mais qui le laissa pour mort sur le champ de ce combat, assez digne de mémoire.

Cette affaire fut glorieuse, mais trop sanglante. Notre situation venait de changer. Après avoir erré pendant vingt-quatre heures, ignorant le sort de notre Empereur et de l'armée, nous venions de rencontrer le duc de Eaguse. Nous apprîmes que Napoléon, venant de Soissons, marchait derrière lui ; qu'il s'agissait de faire volte-face, de lui servir d'avant-garde, et, pour la troisième fois, d'arracher Eeims aux armes russes. Cette nonvelle anima les Gardes ; ils aimaient cette ville, et, impatients de la

CHARGE HÉBOÏQUE A BEIMS. 361

revoir, qnand pour marcher à sa délivrance il fallut des tirailleurs, tous se présentèrent.

L'ennemi, rencontré, tint mal ; il s'était laissé surprendre. Les exagérations de Blùcher sur sa victoire inerte de Laon , en inquiétant notre halte de la veille, avaient endormi la prudence du général russe. Il se reposait tranquiUement dans sa conquête, après avoir dispersé ses troupes dans les villages environnants. La sécurité du chef avait été contagieuse : plusieurs de ses bataillons, aventurés vers Ormes et Rosnaj, y dormaient paisiblement, couverts par quelques escadrons, que notre subite apparition repoussa, sans coup férir, jusque sur Seims. Nous poursuivîmes cette cavalerie à travers champs, débordant son infanterie, et coupant ainsi la retraite aux bataillons qu'elle abandonnait. Nous laissâmes aux divisions Merlin et BordesouUe, qui nous suivaient, le soin de leur faire mettre bas les armes. Un seul de ces bataillons échappa, mais, en fuyant, il passa à notre portée, et le général Piquet, avec le V de Gardes d'Honneur et le 10™* de hussards, le sabra et le prit en plaine. Ce premier mouvement fut heureux et bien combiné, il affaiblit l'ennemi de deux mille hommes.

Cependant, M. de Saint-Priest restait incrédule au rapport de ces fuyards : il persistait à nier la résurrection de l'armée française, quand, de la colline de Sainte-Geneviève apercevant sur la grande route l'infanterie de Marmont, il vit, tout à la fois, nos escadrons déployés déboucher à droite dans la vallée de la Muire et, à gauche, couronner le plateau des Ormes. Ce dernier sommet nous

dans de chaudes mêlées on s'attaquait corps à corps. Nous remarquâmes là, entr'autres, Bousmann, brigadier du 3™* de Gardes d'Honneur. Cet ancien et vaillant soldat, bien monté, perça plusieurs fois la ligne opposée ; il dépassa même, derrière elle, le peloton russe avancé pour la soutenir, en fit le tour, et, déchargeant au dos de cette troupe son pistolet, il nous revint sans se presser, et sans que l'ennemi eût pu le punir de cette bravade.

Mais, au travers de ces escarmouches, les généraux ennemis, émus de la chute de Saint- Priest, avaient reconnu la Garde impériale. Ils apercevaient leur danger. Déjà même, à leur imprudent déploiement en avant d'un défilé, et devant un adversaire aussi redoutable, succédait la confusion d'une retraite précipitée. Elle s'eficctuait avec embarras dans le faubourg, dont un retranchement, fait d'un triple rang de tonneaux remplis de fumier, étranglait le passage. Leur première ligne couvrait ce mouvement ; c'étaient ces huit cents lanciers russes contre lesquels nous escarmouchions, et que, du sommet du plateau de Sainte-Geneviève, douze canons et trois mille fantassins soutenaient contre nos efibrts.

La journée, pourtant, avançait plus que le combat. L'Empereur voulut en finir. Ricard et son infanterie eurent l'ordre d'attaquer à la baïonnette , par la route de Soissons. Quant à nous, par un brusque mouvement sur notre droite, sous le feu des batteries russes, on nous envoya, par Bezannes, entre les routes d'Épemay et de Louvois. L'Empereur nous faisait ainsi tourner la gauche de l'ennemi, et prendre à revers ce plateau de Saint-Q^-

CHABGE HEROÏQUE A REIMS. 365

neyiève, que. deux batteries et six bataillons russes couronnaient encore.

Arrivés sur ce nouveau terrain, nous vîmes, en arrière de ce plateau, à nu, de flanc, à mille pas de nous, rentrée du - faubourg. De notre côté, un fossé de grande route seul en marquait la trace et du côté gpposé, quelques maisons seulement. Mais la cavalerie ennemie, en dedans du cercle que nous venions de parcourir, avait suivi notre mouvement ; elle vint masquer à notre agression le côté ouvert de ce fiiubourg, pendant que derrière elle tonte son artillerie s'y précipitait. Je reçus Tordre de jeter, avec un seul escadron de ma brigade, ces huit cents chevaux dans la ville. Je partis aussitôt, ne doutant pas que le reste de notre division, soutenu par les quinze cents sabres de Bordesoulle, maintiendrait Tinfanterie qa^ils avaient en face, dont j'allais couper la retraite, et qu'ils profiteraient de son premier ébranlement pour la rompre.

Nous chargeâmes donc, un contre huit ; cette cavalerie s'efl&iroucha, elle n'osa tenir, et se rua dans le faubourg. Mais, le trouvant encombré d'artillerie, il lui fallut faire front, s'adosser aux maisons et nous attendre. Nous y fûmes presque aussitôt qu'elle. Là, séparés seulement par le fossé et la largeur de la route, je fis halte pour rallier, en échangeant quelques coups de feu. Cependant, n'apercevant dans la plaine rien à mon appui contre rinfenterie russe en marche pour rentrer derrière moi dans le faubourg, trois fois j'envoyai presser ce mouvement, d'où dépendait à la fois la prise de Eeims et de cette arrière-

garde. Enfin, trompé par rapproche de nos tirailleurs et pressé par Toecasion, j'ordonnai la charge. A ce commandement, les Gardes, leur chef d'escadron d'Andlau en tête, franchissant le fossé, écrasèrent d'un seul élan, contre le mur auquel ils s'étaient adossés, les lanciers russes. Ceux-ci, au lieu de se défendre, ne songèrent qu'à s'échapper dans le faubourg ; ils s'offraient de flanc à nos sabres; je fis pointer : un bon nombre périt, et le reste alla se heurter contre les canons et les caissons dont notre charge venait de précipiter la fuite.

Mais le retranchement qui traversait le faubourg avait arrêté la retraite de cette artillerie ; les canons, les caissons accrochés, entassés pêle-mêle contre cet obstacle, formaient une masse confuse et sans mouvement : ils obstruaient complètement le passage. Les lanciers ennemis, poussés, culbutés sur cet encombrement, perdirent la tête ; il y eut là une scène de désespoir et d'effroi difficile à décrire. Les uns abandonnaient leurs armes et, tendant les mains, demandaient grâce; d'autres se retournaient et se défendaient en désespérés. Ceux que je remarquai parmi les nôtres furent : le lieutenant Vassal, de Nantes ; l'adjudant-major Montigny, Puyraveau, Érambert, de la Charente- Inférieure ; Du Dresnay, du Finistère; Savina, de la Mayenne; Bouhaut, des Deux-Sèvres ; d'Arispe, des Basses-Pyrénées; Legouaster, des Côtes-du-Nord ; Oraasipp, de la Dordogne ; Richard et Verdier, de Lot-et- Garonne ; Pointis et Pauly, de l'Ariège ; Bunel, du Morbihan ; Daguères de Tardetz. D'autres noms échappent à mon souvenir, mais non celui de leur chef d'escadron

CHARaE HÉROÏQUE A EEIMS. 367

comte d'Andlau. Il y eut un moment où son cheval, presque abattu, le livrait aux coups de plusieurs Eusses; un Garde, de Lot-et-Garonne, le jeune Casabonne, para les conps qu'on lui portait. Ce fut là qu'une balle de pistolet renversa le lieutenant Sapinaud aux prises avec un officier russe. L'un de ceux dont l'audace me frappa le plus fut un jeune Vendéen, le lieutenant Du Landreau. C'était l'un de nos plus beaux hommes de guerre ; il avait arraché une lance à l'ennemi, et, au milieu de ces désespéréSy il hâtait et ensanglantait leur déroute.

En moins de dix minutes, tous ceux de ces Russes qui ne s'étaient pas jetés à terre pour fuir avaient succombé. Nous avions atteint, au travers de la foule de ses chevaux abandonnés, l'artillerie ennemie. Elle s'efforçait encore de nous échapper ; je fis couper les traits, abattre les chevaux, et tuer les canonniers sur leurs pièces. Ce fut encore là que Bousmann, ce brigadier déjà cité, mettant pied à terre, se jeta au milieu de cet encombrement; il parvint à en gagner la tête. L'un des canons russes, que les artilleurs avaient dégagé, dépassait le retranchement ; Bonsmann l'atteignit, tua l'un des conducteurs, et, s'élançant à la tête des chevaux, les arrêta. Mais, en dépit de ses efforts, les autres canonniers frappant l'attelage, le firent passer sur le corps du malheureux brigadier, qui se laissa écraser plutôt que de lâcher prise. Il nous revint en soutenant de ses mains ses entrailles, qu'on réussit dans la soirée à remettre en place. On le jugeait perdu, mais il se rétablit si promptement, que, deux mois après, on fut forcé de le punir, à la suite d'Une trop joyeuse

journée de garnison qui lui avait fait oublier l'appel.

Jusque-là tout allait au mieux. Toute la cavalerie ennemie était démontée, beaucoup de ses hommes abattus, onze canons et tous leurs caissons, pris. Dans Eeims la frayeur était si complète, qu'il y eut des Eusses que leur déroute emporta par delà cette ville et le Rhin même, jusque sous les murs d'Erfurt. Le général d'Alton, commandant de cette place, saisit plusieurs de ces débandés ; ils avaient fui aussi loin sans tourner la tête, croyant tout perdu ! D'Alton m'a souvent raconté ce fait, et que, bloqué depuis trois mois, c'était par eux qu'il avait enfin appris de nos nouvelles.

Maîtres du faubourg, il n'y avait plus qu'à s'y ouvrir un passage, à profiter de la frayeur de l'ennemi, à pousser notre chance, et reprendre Eeims. Mais, depuis quelques moments, j'entendais des feux derrière moi, et passer sur nos têtes des volées de balles. Malgré leur direction, je crus tout plutôt que la vérité. Ces premières décharges portaient haut : aucun des miens d'abord n'en fut frappé. Je me figurai que c'étaient des balles françaises, et qu'on s'emparait derrière nous de l'arrière-garde ennemie : elle était attaquée en tête par Marmont et par l'Empereur sur la route de Fismes; la position où j'étais parvenu interceptait son retour dans Eeims ; nous avions laissé sur son flanc plus de deux mille sabres ; nous savions qu'il leur suffisait d'un élan pour arrêter la retraite de cette infanterie, coupée de la ville, mutilée de son artillerie, de sa cavalerie, et pour lui faire mettre bas les armes.

Mais au contraire, pendant que, tout entiers à notre

CHAKGE HÉROÏQUE A REIMS. 369

combat, nous poussions notre avantage, les bataillons russes rentrèrent derrière nous dans le faubourg, sans en être empêchés, j'ignore pourquoi. Vainement, le second de mes escadrons s'était avancé de lui-même ; trop faible, il avait été repoussé par l'infanterie russe, et forcé de rentrer en ligne.

Cependant, les bataillons russes, les uns en colonne par pelotons sur la route, les autres en flanqueurs des premiers, avaient regagné, derrière nous, l'entrée du faubourg. Deux braves officiers, l'un du 10'"® de hussards, Tantre du 1®' de Gardes d'Honneur, réunis avec quelques tirailleurs à notre attaque, se trouvaient de ce côté. Ils me crièrent de ne pas me méprendre aux feux que j'entendais.

Déjà les balles russes, de plus en plus meurtrières, m'en disaient assez là-dessus. Mais nous étions encombrés dans notre victoire. Nous nous trouvions resserrés, à gauche par le fossé de la route, à droite par l'un des bras de la Vede, enfin empêtrés dans cette multitude de chevaux, de blessés, de canons, de caissons ennemis abandonnés, et dans notre propre désordi'e. Il n'y avait donc que deux partis à prendre : ou de renoncer à tout pour nous échapper à droite vers notre division, en franchissant le cours d'eau, s'il était possible ; ou, dans l'espoir d'être enfin secourus, soit par notre cavalerie, soit par l'infanterie de Kicard, de défendre notre conquête.

Je tentai ce dernier effort. Je criai donc à la queue de notre colonne de se retourner sur l'infanterie ennemie et de la charger ; et, tout à la fois, je pressai ceux qui m'entouraient d'achever l'artillerie russe. Mais , presque aus-

sitôt, rapparition des fantassins ennemis autour de nous força les Gardes de lâcher prise. Le commandement, je l'avoue, m'en fut impossible ; je laissai faire, m'obstinant à tort sansdoute.Cetté opiniâtreté eut deux résultats, mais trop cher achetés : la mort de quelques ennemis de plus, et la certitude que leur artillerie, entièrement désemparée, resterait, du moins, à notre avant-garde.

En ce moment, mon cheval avait les pieds pris dans une prolonge ; un canonnier russe, tout effaré, se jeta à sa tête ; je levai le sabre pour m'en débarrasser, mais le malheureux, sans armes et déjà plus mort que vif, me fit pitié : je lui fis signe d'aller se cacher sous sa pièce, ce qu'il fit sans hésiter.

Notre résistance, pourtant, touchait à son terme. En un instant, tout avait changé. Ce n'étaient plus les débris russes qui me retenaient, c'étaient les nôtres. Autour de moi. Desbrosses, de Périgueux, sept fois blessé, ne pouvait plus se défendre; l'aspirant de marine Lanneau, alors maréchal des logis,* aujourd'hui colonel, un genou en terre, et atteint de onze coups de baïonnette, luttait encore; le capitaine Legoût-Duplessis venait d'être abattu ; à côté de lui, expirait le lieutenant***, qu'un remords avait, dit-on, jeté dans nos rangs, et qui peut-être, en ce moment, expiait un crime !. Plus loin, c'était Finfortuné Gouffier, sous-officier instructeur, plein d'espérance, que j'avais décoré le matin, et dont le brevet d'officier devait être signé ce jour- là même ; enfin, le colonel comte de Briançon-Belmont. Son ardeur l'avait entraîné sans mon ordre, dans notre charge; un coup de feu ve-

nait de le renverser, et le maréchal des logis Fresneau défendait, avec un dévouement remarquable, ses derniers moments.

Déjà plus de quarante des nôtres, sur cent, succombaient ainsi, ou se perdaient dans les eaux bourbeuses de la Vesle que plusieurs n'avaient pu franchir. Quant à moi, seul encore intact, debout et désespéré, on comprendra que j'aie hésité d'abord à renoncer à notre victoire, puis, que je n'aie pu me décider à abandonner à cette fin cruelle mes malheureux compagnons d'armes.

Mais mon tour était venu. Plusieurs grenadiers russes, du r^iment de Eezan, m'entouraient. La balle de l'un me perça le coude et le bras gauche ; celle d'un autre traversa la tête de mon cheval. Le pauvre animal en se cabrant de douleur, para le coup de baïonnette qu'un troisième me portait à la poitrine. Ce coup, sans pénétrer, me désarçonna, et me jeta sur le bord du large et profond fossé qui marquait alors, en regardant la ville, le côté gauche du faubourg. Relevé presque aussitôt, et m^appuyant à la roue d'un canon, je cherchais à me défendre, quand un autre coup de baïonnette, m'atteignant aux reins, m'abattit une seconde fois. Cette dernière atteinte me sauva : en m'étendant dans le fossé, il me fit disparaître aux yeux des Russes, que mon cheval et sa housse dorée attirèrent. Cela me donna le temps de reprendre haleine, de me relever et de me traîner vers la ville, puis, remontant sur la route, de m'abriter au milieu des caissons et canons ennemis qui la couvraient.

Un Garde, blessé d'une balle au ventre, se trouvait là ;

je l'encourageai à me suivre, persuadé qu'il n'y avait plus de chances de salut que de ce côté ; que, entre notre combat et Reims, la terreur avait dû laisser un vide où nous trouverions peut-être un asile.

En effet , l'intervalle entre Reims et le retranchement qui traversait le faubourg était absolument désert. Cavaliers démontés, canonniers, tout avait fui au delà. Notre fortune voulut que, à notre gauche et tout près du retranchement, une maison de bois, composée d'une allée et d'une chambre basse, alors sans portes, existât encore. Nous y entrâmes sans être aperçus. Elle était vide ; elle venait de servir de corps de garde aux Russes. Le plancher en était, très à propos, jonché de paille. Nous tombâmes dessus fort épuisés. Mon pauvre Garde croyait sa blessure mortelle; je le rassurai par mon exemple, portant en effet, depuis cinq ans, au même endroit du corps où iWenait d'être frappé, une balle espagnole, sans en être trop gêné.

Cependant, en maudissant l'inexplicable inaction des nôtres à la vue de notre charge d'abord si heureuse, nous écoutions, espérant que notre infanterie allait arriver et nous dégager, quand nous aperçûmes, devant la fenêtre qui nous séparait seule de la route, plusieurs ombres passer rapidement : c'étaient les Russes de Rezan qui se réfugiaient dans la ville. Nous comptions qu'ils s'écouleraient sans s'arrêter, mais leurs officiers, abrités par le reti-anchement, voulurent y tenir. Ils réussirent même à arracher de l'encombrement une de leurs pièces. Nous les entendions frapper leurs soldats, les forcer de se re-

tourner^ et les exciter à se défendre. Cela rendit notre position très critique. Notre vie dépendait d'un seul de leurs regards, jeté par hasard ou autrement dans notre réduit. Plusieurs fois, mon compagnon de péril s'écria : « Us nous voient, nous sommes perdus! » Je lui fis signe de se taire et de se traîner, comme moi, contre la cloison au-dessous de la fenêtre. Là, plus près du danger, mais moins en vue du dehors, nous serrant contre la planche qui nous protégeait, nous nous tînmes immobiles. Nous étions si proches de nos ennemis, que, en rechargeant leurs armes devant cette croisée, leurs coudes en brisaient les vitres, dont les morceaux retombaient sur nous.

La nuit, que nous invoquions, approchait, mais elle arrivait avant les nôtres; et, si ces Russes restaient maîtres de leur position, ils allaient infailliblement nous découvrir en reprenant possession de notre asile. Déjà l'obscurité était assez grande pour que chacun de leurs coups de feu l'éclairât. Ces lueurs, qui faisaient briller nos armes, nous forcèrent de les resserrer contre nous, pour n'être pas trahis par elles. Pendant plus d'une heure, que dura ce péril extrême, nous eûmes bien des moments désespérés. C'était surtout quand, ces fantassins cherchant un refuge, nous entendions leurs pas s'avancer dans l'allée qui servait d'entrée à notre réduit. Alors nous rassemblions ce qui nous restait de forces pour ne pas être égorgés sans résistance.

Je me sou\iens que, dans un de ces instants extrêmes, songeant à la montre d'un grand prix que je portais et

que je possède encore, je la cachai, afin de priver nos ennemis de ce butin, et de le laisser du moins à ceux des nôtres qui, trop tard pour nous mais bientôt sans doute, les remplaceraient. Mon Garde m'imita. Cette espèce de legs ainsi préservé, nous nous sentîmes plus résignés à un sort qui nous paraissait inévitable.

Le jour enfin acheva de disparaître, et peu à peu le bruit du combat s'affaiblit. Nous n'osions croire que toute l'infanterie ennemie se fût écoulée ; de nouveaux bruits, d'autres coups de feu nous tenaient en défiance ; mais bientôt, fatigué d'une situation si pénible et ne croyant plus qu'à la présence de quelques tirailleurs, je consultai les forces qui nous restaient, je fis bander à mon Garde sa blessure, je serrai dans mes vêtements mon bras gauche, trop blessé pour m'en servir, et, nos armes prêtes, nous relevant et marchant sans bruit, j'avançai la tête hors de notre asile. Un coup d'œil, jeté dans le couloir, m'arrêta d'abord. Un fantassin, l'arme au pied, occupait l'étroit corridor qui servait de sortie à notre retraite ; il nous tournait le dos ; j'hésitai ; puis, me décidant, je courus sur lui en lui criant Qui vive! et de se rendre. C'était un Français ! C'était le premier de nos tirailleurs ; il arrivait, et s'abritait des feux de la ville à l'entrée de cette cabane. Nous étions donc délivrés ! Il ne s'agissait plus que de remonter le faubourg, que les balles russes sillonnaient encore, mais ce n'était plus là qu'un danger ordinaire. Pourtant il ne fallait pas rester en chemin, et mon Garde blessé m'ayant assuré qu'il pourrait me suivre, nous courûmes, nous repassâmes sur

CHABGE Héroïque a beims. stô

tons nos débris et nous nons retronvâmes enfin an mUien des nôtres.

Déjà leurs bivoaacs étaient établis. L'un de ces fenx, le pins élevé, le pins brillant, l'un des plus rapprochés du combat, nous servit de guide. Xous y arrivions quand une voix, brève, sèche et impérieuse, me fit tressaillir : c'était l'Empereur ! Ce feu était le sien. Il me reconnut et m'interpella aussitôt. Son attitude était agitée, presque convulsive ; sa figure, sévère et bronzée, comme lorsqu'elle renfermait quelque irritation prête à éclater.

n était seul ; son impatience d'entrer dans Reims était extrême. Il venait de redoubler, de multiplier ses ordres d'attaque, poussant à gauche, par Saint-Brice, la cavalerie de sa Garde ; à droite, par Hirson ou Cormontreuil, celle de BordesouUe ; et en face, sur le faubourg d'où nous sortions, l'infanterie de Ricard et l'artillerie du duc de Raguse. Il voulait que, en dépit de la nuit, on franchît la Vesle ; qu'on enfonçât la grille de la ville ; que, en même temps, on s'emparât, par ses ailes, des routes de Berry-au-Bac et de Châlons, afin de cerner l'ennemi dans Reims et de s'en saisir.

On a blâmé ses emportements de cette soirée, dont moi-même j'eus à souffrir. On les a attribués à l'humeur d'être forcé de bivouaquer si près de Reims, et de ne pouvoir dater de ce jour-là même, et de cette ville, le bulletin de sa victoire. Mais l'Empereur, quoiqu'il ignorât encore les détails qu'on vient de lire, n'avait, comme on l'a vu, que trop de raisons d'être mécontent de l'ensemble et du résultat de cette affaire. Il sentait que ce

corps russe et prussien, surpris et privé de son chef, aurait dû ne point échapper à notre attaque ; il s'obstinait à en ressaisir les restes ; il voulait, surtout, prévenir dans Keims l'arrivée possible de Blûcher, dont l'inaction n'était guère concevable ; il avait hâte, enfin, d'y couper la communication des deux grandes armées ennemies, et d'y tendre la main à la division qu'il avait appelée de nos citadelles. De là son irritation ; elle croissait avec la nuit, j'en fus victime. « D où venez-vous? me dit-il. — « Du faubourg, Sire ! i> Et j'allais m'expliquer, quand lui, sans me laisser achever, me pressa de questions sur la position, sur les forces de l'ennemi, sur l'exécution de ses ordres d'attaque.

Hors de combat depuis deux heures, je ne pus satisfaire sa préoccupation. Elle était si vive, et le temps marche si vite à la guerre, que je crus hors de propos le récit de notre charge et du danger auquel je venais d'échapper. Je me laissai donc brusquement congédier. J'étais d'ailleurs pressé d'aller me reposer au feu voisin, où ses aides de camp m'accueillirent.

Ils m'entourèrent; j'étais l'un de leurs plus anciens compagnons ; la place même de gouverneur des pages, que j'occupais, me donnait le droit de servir, comme eux,, d'aide de camp à l'Empereur; je me trouvai donc là comme en famille. Ils me reçurent en conséquence ; et moi, à peine échappé des mains des Russes, heureux de ce changement de fortune, encore animé par le combat, par le péril, par l'indignation de la perte des miens, je m'épanchai en discours ardents sur les coups que je les

avais vus porter, sur les résultats obtenus, et sur Tabandon dont nous avions été les victimes.

Tout entier à ces diverses émotions et au besoin de les exprimer, j'avais remis, à la fin de mon récit, de parler à Yvan de mes blessures, dont je souffrais peu en ce moment, quand, derrière moi, le secrétaire d'Ideville, voyant pendre à mon coude un galon de ma pelisse, que, en perçant mon bras, la balle avait entraîné au travers de cette blessure, le tira, en me demandant d'où venait cette déchirure. Un cri de douleur, qu'il m'arracha, lui répondit ! « Vous êtes donc blessé ? me demanda-t-on. — Sans « doute,repris-je,j'allaisvousle dire ;j'aireçu deux coups « de baïonnette, une balle, et je crois que j'ai le bras cassé, « ou quelque chose de semblable. — Eh ! que ne parHez- « vous donc ? i> s'écria Yvan, en accourant pour me soutenir, car la douleur que d'Ideville venait de me faire éprouver me portait au cœur, et j 'allaisperdre connaissance.

On se souvient peut-être que les soins d'Yvan, chirurgien de l'Empereur, m'avaient, à Sommo-Sierra, sauvé la vie; il s'y intéressait, et, s'emparant de moi, il me conduisit, près de là, dans un moulin transformé en ambulance. J'y retrouvai beaucoup de mes pauvres Gardes. Yvan, à ma prière, en pansa quelques-uns, et d'abord celui qui venait d'échapper avec moi aux mains des Russes. Mon tour vint ; les coups de baïonnette étaient peu de chose; quant à mon bras, qu'un autre eût coupé à rinstant même, il hésita, quoiqu'il le crût d'abord sans ressource ; mais, bien heureusement pour moi, il remit au lendemain pour en décider.

Cette blessure était des plus singulières. Tirée à bout portant, la balle russe, par l'effet du plus heureux des hasards, avait frappé si juste sur l'intervalle des deux os qui forment la pointe du coude, que, en y pénétrant, elle les avait sealement écartés, et que, continuant ainsi, elle était ressortie de même, sans avoir brisé ni l'un ni l'autre.

En ce moment, les Gardes d'Honneur, accourus de leurs bivouacs, m'entouraient. Me voyant sans force, ils arrachèrent une porte, la couvrirent de leurs manteaux, m'étendirent dessus, et, guidés par leur chef d'escadron d' Andlau, mon ami d'enfance, ils voulurent me porter au quartier qu'ils m'avaient choisi. Dans ce trajet, ils passèrent près de Napoléon. Je crois voir encore cette lueur du dernier bivouac, où, presque évanoui, j'entrevis notre malheureux Empereur. Mais lui, surpris de ce concours, demanda au général Bertrand quel était le blessé que ces Gardes transportaient : il me nomma, a Cela est faux I « s'écria-t-il ; je viens de lui parler, et il n'était pas plus (( blessé que vous et moi I 2> Bertrand avait entendu mes récits ; il affirma, mais sans rien expliquer, croyant son chef instruit comme lui-même ; à quoi l'Empereur répliqua avec emportement, contrarié de cet accident de plus, qu'il faudrait annoncer le lendemain, et ne comprenant pas comment cela était arrivé. De son côté, Bertrand, que mon apparent oubli de moi-même, fort naturel pourtant comme on l'a vu, avait touché, repartit avec amertume, et fit entrevoir à l'Empereur sa méprise.

Ce ne fut que vers deux heures du matin qu'il en revint complètement. A cette heure -là, Exelmans et les chevau-

CHAEGE HÉROÏQUE A BEIMS. 379

l^rs Polonais de la Garde avaient enfin franchi le pont de Saînt-Brice, et coupé la route de Berry-au-Bac ; ils s'étaient saisis d'un équipage de pont; dès lors, l'arrièregarde ennemie, épouvantée, avait achevé de fuir en déroute. L'Empereur, debout encore et toujours impatient à son bivouac, attendait ce moment ; il voulut aussitôt prendre lui-même possession de la ville. Alors seulement, et en pénétrant dans le faubourg, il comprit pourquoi son premier mouvement d'irritation contre ma blessure avait étonné son grand maréchaL Dans ce trajet, chacun de ses pas fut arrêté par les débris de notre charge. Ce terrain, jonché de lances, d'hommes, de chevaux abattus, de canons et de caissons ennemis, que les corps de nos malheureux Gardes semblaient lui garder encore, disait assez à Napoléon quel chemin ils lui avaient ouvert, et quel eût été le résultat plus prompt et plus complet de cette journée s'ils eussent été secondés. Quel rapport eût valu de tels débris? Leur victoire, d'elle-même, se racontait! Mais les faits ne parlèrent pas seuls à ses yeux, il put entendre un glorieux témoignage. Dans ce défilé, il y eut entre les Gardes d'Honneur et la Vieille Garde, une de ' C5es rencontres de colonnes, assez fréquentes, surtout aux approches des riches cantonnements, où chacun se dispute le passage. En toute autre occasion, ces vieux grenadiers eussent, avec raison, refusé de céder le pas à ces jeunes Gardes, mais cette fois s'arrêtant avec complaisance : « Pour aujourd'hui, dirent-ils, laissons-les passer, ce ter- « rain est bien à eux ; ils ont le droit d'y être fiers, et de « prendre la tête de la colonne ! »

Ainsi, devant Reims comme devant Hanan, la Vieille Garde rendit au troisième de Gardes d'Honneur, le plus glorieux dés témoignages. Napoléon, pour cette seconde fois aussi, s'y associa. L'affection des Gardes pour moi dont je m'honore, et que la mienne pour eux méritait, les avait conduits à me rapporter sur leurs bras dans Reims, à la suite de l'Empereur. J'étais à peine établi dans cette ville, qu'il envoya le duc de Bassano me demander les noms des Grardes que je jugeais les plus dignes de récompense. Embarrassé du choix, mais enhardi parleur dévouement et par les promesses faites pour les attirer sous les drapeaux, je risquai d'en citer jusqu'à trente-neuf! J'en désignai vingt pour l'Ordre d'Honneur et dix-neuf pour le grade d'officier. Une promotion aussi nombreuse, dans un seul corps, était inouïe : je n'espérais pas en obtenir le tiers ; je me trompais, l'Empereur approuva, il accorda tout, et m'en envoya aussitôt l'heureuse nouvelle. J'en avais besoin pour m'aider à supporter les pertes que j'avais faites.

Quant à moi, que déjà récompensait assez une faveur aussi grande, il m'en réservait une autre dans le bulletin de cette journée, faveur qu'il savait m'être la plus sensi- ' ble. Il s'y plut à citer : « Les Gardes d'Honneur du troi- « sième, et notamment leur général! y> Il appela leur effort : « Une charge superbe ! » Il dit à la France : « Qu'ils s'étaient couverts de gloire ! » Et quant aux blessures de leur chef^ il daigna, conmie à Sommo-Sierra, rassurer nos concitoyens sur leurs suites.

Sommo-Sierra! Reims! Quel triste rapprochement!

Ainsi donc, après tant de conquêtes si lointaines, c'était Beims qn'il nous avait fallu reconquérir ! Aussi me semblait-il qu'entre ces deux charges sanglantes tout un siècle s'était passé, tant les situations étaient différentes ; et pourtant, le premier de ces deux combats expliquait Tautre : n'était-ce pas surtout à notre invasion en Espagne que nous devions attribuer celle de la France ?

Mais, dans d'aussi graves circonstances, c'est assez, c'est trop parler de soi ; reprenons l'histoire.

Napoléon, dans Beims, en dépit de divers avis alarmants reçus de Paris, était près de prendre un parti extrême. Il espérait que la singulière inaction, à Laon, de Blacher, encore étonné et tout ensanglanté, se prolongerait. Supposant, en même temps, que le retentissement du coup porté à Eeims, la reprise de Cbâlons par Ney, et sa propre réapparition sur l'Aube qu'il méditait, allaient feire rétrograder Schwartzenberg sur Troyes et Ohamnont, il comptait avoir le temps de rallier, vers Vitry, toute son armée. C'eût été, avec tous ses maréchaux et ses renforts accourant de Paris, soixante-dLx mille honmies. Dès lors, en se jetant tout à coup vers Nancy, an milieu de ces forteresses, dont les garnisons porteraient fia force à cent mille hommes, il se croyait sûr d'entraîner, loin de Blucher, Schwartzenberg, ainsi menacé dans sa base d'opérations ; puis, que, dans la confusion d'une retraite éperdue, il l'écraserait, ou le rejetterait par morcdanx an delà du Rhin. Mais on va voir que, trop resserré de TAisne à l'Aube, entre les deux Invasions, chacnne de cent mille hommes, il fut surpris et écrasé

lui-même dans Arcis ; qu'alors, au lieu de se retirer sur Paris, il persévéra à marcher vers Test, sans avoir pu ni rallier à lui toutes ses forces, ni empêcher la réunion de ses deux cent mille ennemis, entre lui et sa capitale ; d'où vint que, la guerre s'étant séparée de lui, il n'en fut plus maître.

C'était le 14 mars, à deux heures du matin, que Napoléon était entré dans Reims. Il l'avait trouvée illuminée, transportée, toute retentissante des cris de Vive V empereur! Ce fut,après ce dernier succès, son dernier triomphe.

Dans les premiers moments, quelques incidents heureux quelques nouvelles favorables concoururent. Et d'abord, son aide de camp, le brave Corbineau, qu'on croyait perdu, ayant été caché et sauvé par les Eémois, .reparut au quartier impérial. Puis, Janssens, sorti de Mézières, lui amena quelques mille hommes de renfort. Il apprit encore que, entre Tournay, Lille et Courtray, Maison avait, de ce côté, arrêté l'invasion : répit moins dû toutefois aux manœuvres de ce général qu'aux ménagements ambitieux de Bernadette pour son ancienne patrie, dont on a vu qu'il convoitait la couronne. De ce même côté, et plus loin de nous, Carnot, préservant Anvers et notre flotte, en avait victorieusement repoussé les armes anglaises. Le général Bizannet, à Berg-op-Zoom, avait bit plus : il avait laissé quatre mille Anglais y pénétrer furtivement, et, les renfermant avec lui, il les avait tous pris ou tués dans les murs de cette ville. Telles forent, à Reims, les dernières joies de Napoléon : tout ce qui suivit ne devait plus être qu'infortunes !

CHARGE HEROÏQUE A BEIMS. 383

L'une des plus cruelles, celle qui bientôt devait Taccabler de son coup le plus funeste, il la provoqua, dit-on, dans cette journée du 14 mars, par l'un de ces emportements auxquels, alors surtout, il s'abandonnait. Soit débordement de tant d'amers chagrins longtemps comprimés, ou, comme il arrive aux hommes d'action, qu'il attachât trop peu d'importance aux paroles; soit aussi qu'avec on ancien aide de camp il se crût moins obligé de se contenir, Marmont, ce jour-là, en fut victime.

Ce maréchal, pour la première fois depuis son désastre devant Laon, avait osé venir s'exposer à sa colère : Napoléon l'en accabla ; ses reproches furent sanglants, même outrageants ; la violence en fut extrême ! Fain en fat témoin. Il a depuis attribué à l'orgueil, cruellement blessé, du duc de Eaguse, cette fatale défection dont, seize jours après, il gâta une vie jusque-là si glorieuse. Pourtant, la première fougue de Napoléon épuisée, ses reproches s'étaient changés en conseils, et, s'apaisant, il avait retenu à dîner ce maréchal.

Mais alors, rompant les cachets de ses dépêches, de chacune d'elles un malheur nouveau sembla éclore. Soult, aflSubli par des envois successifs de renforts à notre armée, venait de céder devant la fortune de Wellington. La bataille d'Orthez était perdue ; Bayonne et l'Adour, abandonnés; Bordeaux, restée à découvert. Toutefois, ce maréchal, en reculant vers Tarbes, combattait. Il avait même mis en pièces les Portugais, trop empressés à le

Dans une aussi grande extrémité, cette fois en Napoléon resta inflexible. Il ne daigna point songer à paix humiliante ; il se crut même encore assez red pour sauver Paris, sans aller se joindre à Macdon Quelque isolé et faible que fût le coup de main qu'il nait de frapper à Reims, il se fia à Teffet qu^il allait duire. Il espéra que son échec devant Laon en s( effacé ; que ce nouveau succès allait faire illusion su détresse; qu'il suffirait pour détourner, une quatri fois de Paris, les Coalisés; qu'enfin cette réappari victorieuse entre leurs armées d'invasion, dont menaçait les flancs et interceptait les communicati maintiendrait l'une dans le nord, au delà de TAisn forcerait l'autre à rétrograder sur sa ligne d'opérat pour la défendre.

C'est pourquoi, dès son entrée dans Reims, son mier soin fut de s'affermir dans cette position, et recueillir tous les avantages. Colbert et Vincent ven£

Te envoyés au sud, Xey à l'est, Marmont au nord, devaient ressaisir, les uns Épemay, l'autre Châlons, t troisième Berry-au-Bac. On ne rencontra de résisie qu'à ce dernier point : il coûta cent cinquante che- K, trop aventurés.

e fut ainsi, que, sans se laisser ébranler par les cris Lëtresse de Paris et de Macdonald, il osa demeurer 3 Eeims trois jours entiers ! Il s'y occupa à refaire sa ^le.armée, à la passer en revue, à y rallier quelques ^orts, et à expédier, pour la dernière fois, les affaires ion Empire. Depuis plus de dix jours, elles s'étaient mcelées dans ses portefeuilles. Cette confiance, si die dans la puissance de sa Renommée, cette fois en- B, mais pour la dernière aussi, Tévénement d'abord la tifia.

Bn effet, d'une part, et depuis le combat du 10 mars, Qcher, immobile sur le sommet de sa colline de Laon, )8ait recueillir les fruits de sa victoire, se contentant su fatiguer toutes les trompettes de la Renommée. Il iVait risqué, vers Soissons, Compiègne et Berry-au-Bac, i6de faibles tentatives. D'autre part, du 6 au 18 mars, bvartzenberg, dans Troyes, tout victorieux qu'il était i dac de Seggio, y semblait enchaîné. Il temporisait, ît politique, soit inquiétude des mouvements d'Augew sur la Franche-Comté, des soulèvements de nos t)vince8 de PEst, et, sans doute aussi, attendant Blùcher. % deux feld-maréchaux, au lieu d'agir, s'épuisaient i conjectures sur ce que pouvait tenter notre Empe-

XtMOIIUGS. — T. III. 22

Cependant leurs avant-gardes, impatientes, les devançaient ; elles seules auraient suffi pour en finir. Déjà Macdonald, repoussé les 16 et 17 mars sur Nangis, se dévouait pour le 18 à un combat désespéré. Mortier de son côté, vers Soissons, n'espérait pas davantage, quand, devant leurs faibles corps, l'ennemi tout à coup recula et disparut ! Pour la quatrième fois, Paris, délivré, respira encore. La confiance de Napoléon triomphait! Sa victoire de Beims, la reprise hardie de Châlons, celle, doublement agressive, d'Épemay et de Berry-au-Bac, venaient d'opérer ce prodige. Bliicher et Schwartzenberg, effrayés, avaient rappelé leurs avant-gardes ; ces deux chefs, se concentrant, Tun à Laon, Tautre autour de Troyee, croyaient n'avoir pas trop de toutes leurs forces pour se défendre. Tel fut l'effet de cette dernière manœuvre au-. dacieuse, exécutée entre ces deux masses. Une poignée d'hommes, escortant un grand nom, en fit reculer et trembler encore plus de deux cent mille !

Ce retour précipité du généralissime autrichien était encore ignoré mais prévu à Beims. Il fallait à Napoléon un résultat décisif. Il ordonna à Marmont de garder l'Aisne, avec Mortier et dix-huit mille hommes, contre Bliicher. Quant à lui-même, il se décide à un coup désespéré î Les rapports lui disaient Schwartzenberg encore à Pont ou Nogent-sur-Seine, et même poussant ses corps d'armée sur Paris et Macdonald. Il ne compte autour de lui que seize à dix-huit mille hommes, presque plus de sous- officiers, des recrues défigurées par les souflErances, quelques vieux soldats épars dans des cadres vides et in-

formes ; jusque dans sa Vieille Giarde les dififérents. unif ônnes étaient mêlés et les armes diverses confondues par des réorganisations successives : c'était évidemment sa dernière ressource. Ce fut à cette poignée d'hommes qu'il osa donner le signal de le suivre, de se précipiter par Épemay, Fère-Champenoise, Plancy et Méry, au travers de l'Aube, par delà la Seine, dans le flanc ou sur les derrières de la grande armée des Coalisés. Telle fut sa confiance, et la foi en lui fîit telle, qu'on partit encore fièrement, comme pour une victoire assurée, et que lui-même ne désespéra pas du succès d'une aussi téméraire manœuvre. Il espéra qu'elle fascinerait, qu'elle déconcerterait Schwartzenberg , que, au milieu de la confusion de tant d'alliés, leur surprise les ébranlerait, et qu'il pourrait profiter d'un premier désordre.

Il est vrai que, en même temps, il venait d'appeler douze mille ho amies de ses forteresses de l'Est, et qu'il comptait que, entre la Marne et l'Aube, Des Nouettes, accourant de Paris, et Ma<;donald, Gérard, Oudinot, revenant de Nangis, lui en amèneraient trente mille autres. Mais il ne les attendit pas : il fallait se hâter et frapper d'abord, afin d'étonner ! Ce n'était qu'après coup, et pour redoubler, que, rejoint par ces renforts, il se trouverait à la tête d'environ cinquante mille hommes.

Cette décision prise, ignorant celle de l'ennemi, Napoléon prévint le Conseil de Régence du danger que Paris allait courir. Il lui prescrivit, en cas d'insuccès, de sauver à temps l'Impératrice et le Roi de Rome.

Ces ordres donnés, dans la nuit du 16 mars, lorsqu'au-

tour de lui tout sommeillait, lui seul, quoique déjà couché, travaillait encore. Sa pensée, qu'il déplaçait ou fixait tout entière à volonté, il venait en ce moment de la porter vers l'Aube. Il interrogeait l'ôfl&cier du génie attaché à son cabinet, sur les divers chemins qui devaient l'y conduire. L'un des devoirs de cet officier était de recueillir, chaque jour, tous les renseignements possibles sur toutes les routes qui pouvaient servir aux manœuvres. Au milieu d'une dernière question, à la prononciation embarrassée, au silence qui l'interrompit, à la respiration de plus en plus forte de l'Empereur, l'ingénieur, s'apercevant qu'il venait de s'endormir, fut tenté de se retirer pour se reposer lui-même. Mais d'Albe, qu'il remplaçait, l'avait averti qu'en pareil cas il fallait attendre, Napoléon ayant cette faculté singulière d'entrecouper à son gré, par le sommeil, ses méditations et ses entretiens, sans jamais en perdre le fil. Toutefois, après trois quarts d'heure d'attente, Atthalin allait se retirer, quand, à son extrême surprise, m'a-t-il dit, l'Empereur, se réveillant, continua nettement sa question commencée, par l'expression juste qui suivait naturellement celle que ce long et profond sommeil venait de suspendre.

Le lendemain matin, 17 mars, l'audacieuse colonne d'attaque partit de Reims. Ses chefs étaient le maréchal Lefebvre, Sébastiani, Friant, Exelmans, Letort, Oolbert et Berkheim. Tout ce qu'elle rencontra jusqu'à l'Aube fut culbuté ; la poursuite hâta la marche. De fâcheuses nouvelles, reçues aux haltes d'Épernay le 17, et de Père- Champenoise le 18, loin de décourager, excitèrent. A

l'une, ce fut l'annonce de la défection de Bordeaux ; à l'autre, un dernier retour de Eumigny du Congrès de Châtillon, dont il annonça la rupture. Mais de nouveaux renseignements faisaient encore croire Schwartzenberg en avant de Troyes, les regards tournés vers la capitale, sans se douter que Napoléon arrivait derrière lui. L'ardeur et l'espoir en redoublèrent.

Le 19 mars, cet espoir d'abord s'accrut, cette ardeur s'enflamma : le pont de Plancy, le gué de Chamy sur les deux bras de l'Aube, l'intervalle de l'Aube à la Seine, la Seine elle-même, tout fut franchi, en dépit des feux ennemis, qu'on méprisa, et d'une vaine canonnade. Le soir même, Letort et notre avant-garde avaient gagné Châtres et les Grès ; la grande route de Troyes à Paris était reprise ; le but paraissait atteint ; déjà même un équipage de pont et des prisonniers étaient tombés entre nos mains; l'Empereur triomphait; et cependant son but, était manqué ! Les réponses de ces prisonniers le lui apprirent.

En effet, ce n'était point sa confiance dans l'effroi qu'il inspirait qui venait de le décevoir : cette terreur au contraire, encore plus rapide qu'il ne la jugeait, ne l'avait que trop devancé ! Wilson dit que, dans sa frayeur, l'empereur Alexandre s'était écrié : « Qu'il fallait en « finir ; que ses cheveux blanchissaient ! Qu'il fallait la « paix sur-le-champ, telle que la demandait le duc de « Vicence ! j> On parlait même de fuir jusqu'à Bar ! La retraite précipitée de Schwartzenberg avait donc prévenu Napoléon, et cette masse énorme, qu'il avait cru surpren-

dre à dos et enfermer entre lui et Paris, déjà toute retirée et agglomérée entre Troyes et Lesmont, au lieu de prêter son flanc ou ses derrières à notre attaque, j faisait front*

Napoléon, déconcerté, retourne à Plancy ; mais, dans cette même nuit, fier de se voir encore si redouté, il n'abandonne point Toffensive : il envoie donc l'ordre à Macdonald, Oudinot, Gérard et Des Nouettes, de forcer de marche sur Arcis. Dès les premières lueurs du 20 mors^ lui-même, par la rive gauche, Sébastiani en tête, Letort à l'arrière-garde, et le reste par la rive droite, il remonte l'Aube, et arrive à ce rendez- vous, où il trouve Ney, venu de Châlons avec huit mille hommes.

Mais, pendant que cette marche, jusque-là si facile, et cette occupation d' Arcis trompaient Napoléon, et qu'il ne voyait chez les alliés que fuite et désordre, la veille an matin Wrede, n'ayant aperçu que notre cavalerie, venait de rassurer l'empereur Alexandre et le généralissime. Schwartzenberg avait donc rallié son armée, et il la poussait de Troyes sur Arcis, pour en chasser nos cavaliers et les prendre ou les précipiter dans l'Aube.

De notre côté, à dix heures du matin, Sébastiani, arrivé le premier devant Arcis, s'était aperçu de ce danger. Bientôt, Ney l'avait rejoint de l'autre rive. Ces deux chefs, dans leur vive inquiétude, avaient aussitôt pris position : l'un, avec l'infanterie, au grand Torcy, en travers de la route d' Arcis à Lesmont ; l'autre, avec sa cavalerie, à droite et à gauche du grand chemin d' Arcis à Troyes. Dès lors, tout confirma leurs appréhensions : d'abord des rapports menaçants, et bientôt leurs propres

regards. De moment en moment, l'orage autour d'eux grossissait. Pourtant, vers une heure après midi, tout paraissait calme encore, lorsque Napoléon, arrivant, les interrogea.

Ils lui montrèrent, devant eux, le terrain vers Troyes et Lesmont s'élevant graduellement, et tout hérissé d'ennemis qui les dominaient ; tandis que, en arrière d'eux, ils n'avaient sur l'Aube qu'un pont étroit, suivi d'une chaussée sur des marais, longue et entrecoupée de trois autres ponts, pour toute retraite. Comment donc, entre ces deux dangers, oser demeurer, et risquer un combat avec moins de dix mille soldats et cavaliers contre cent mille hommes ? Car on n'était réellement pas davantage. Une partie de notre cavalerie avait été, par erreur, laissée à Grès, et la Vieille Garde, qu'on attendait, n'était point encore arrivée.

Le péril de cette position était incontestable; mais l'Empereur, soit confiance dans son étoile, soit mépris de ses adversaires, persistait dans son incrédulité, lorsqu'un officier d'ordonnance, revenant des avant-postes, prétendit n'y avoir vu que des Cosaques. Napoléon saisit avidement cette assertion ; il se retourna vers Ney et Sébastiani, s'écriant : ce Qu'ils le voyaient bien ; qu'ils se « laissaient effrayer ! Que l'armée alliée ne cherchait qu'à « fuir, et que Schwartzenberg ne faisait parader devant « eux quelques flanqueurs que pour leur dérober sa rec traite! d

Le génie de Ney, si audacieux et si tenace devant l'ennemi, fléchissait devant le génie de l'Empereur : quelque

conyaîncu qu'il fût, il n'insista donc point. Mais Sébastiani, que la contradiction irritait, trop certain de Timminence du danger et désespéré d'une telle illusion, poussa sur-le-champ au galop jusqu'à ses tirailleurs. Il revint, plus rapidement encore, annonçant Tattaque, et qu'on allait être écrasé sur place, on jeté dans l'Aube! Alors seulement, Napoléon, enfin persuadé, remonta promptement à cheval, en appelant à lui ses quatre escadrons d'escorte.

Il n'y avait plus besoin de rapports ni de conjectureô, les regards suffisaient. Une effroyable canonnade annonçait les charges ! Les masses toutes noires de cavalerie ennemie croissaient à vue d'œil ; des nuées d'escadrons se déployaient. Bientôt Colbert fut culbuté, Exelmans lui-même ébranlé; une multitude de fuyards revinrent éperdus, sur l'Empereur, se précipitant vers le pont déjà encombré ; Napoléon se jeta au devant d'eux, les menaçant, leur criant : ce Qu'il voulait voir s'ils oseraient lui « passer sur le corps, et l'abandonner ! » C'étaient ses Grardes ! A sa vue, à ses reproches, ils se rallièrent, et pendant quelques instants l'ennemi fut contenu.

Au milieu de cette première échauffourée, il s'était vainement efforcé de mettre l'épée à la main. Cette épée était si rouillée dans son fourreau, qu'il fallut ses deux écuyers, Foulers et Saint-Aignan, pour l'en tirer, et ce fut avec tant d'efforts, que, en l'arrachant enfin, le premier en fut blessé. Un obus tombait en ce moment de^ vant l'Empereur; il poussa son cheval dessus ; Exelmans allait s'écrier pour l'avertir et le détourner, quand Se-

bastiani retint ce général : « Laissez-le donc, lui dit-il, « vous voyez bien qu'il le fait exprès ; il veut en finir ! j>

Sébastiani ne se trompait pas : Napoléon, là comme à Saint- Jean d'Acre, désespérait de sa fortune. L'obus éclata, l'Empereur disparut un moment dans la fumée, mais les éclats ne blessèrent que son cheval. Il en changea, et presque aussitôt le péril, un moment suspendu, redoubla. Une masse de cavalerie russe et bavaroise revenait à la charge. Cette fois, tout sembla perdu. Exelmans s'était reporté en avant, il fut renversé; tout alors redescendit pêle-mêle, et déjà la déroute atteignait TEmpereur, quand soudain plusieurs décharges de mitraille, partant de notre flanc, éclaircirent cette nuée, et Napoléon, chargeant à la tête de ses quatre escadrons de service, acheva de la dissiper dans la plaine.

Il devait son salut àDrouotplus qu'à lui-même. Ce général, au plus fort de la tempête, toujours calme et clairvoyant, avait jugé l'excès du péril, et qu'il n'y avait plus rien à épargner. Apercevant, sur le flanc de la déroute, une batterie que nos artilleurs étonnés délaissaient, il s'était élancé à terre, avait abandonné son cheval, et, ralliant ces canonniers, lui-même avait pointé les pièces sur la mêlée, à bout portant, sacrifiant tout pour tout sauver, et abattant amis comme ennemis ! Il avait ainsi tout arrêté, la fuite des uns, la poursuite des autres. La nuée ainsi crevée et dispersée, Sébastiani, Exelmans, Colbert et l'Empereur lui-même, avaient achevé.

L'infanterie de la Vieille Garde arrivait au pas de course, elle assura la position ; bientôt même parut la tête de co-

lonne de six mille hommes de Des Nonettes. L'Empereur alors ressaisit son premier espoir. Il traita d'échauff ourée d'arrière-garde cette audacieuse agression de Schwartzenberg. La nuit était venue ; la ligne ennemie, reformée, restait en présence ; cela contredisait sa persuasion ; il lança contre elle le maréchal Lefebvre avec Sébastian!, ses Gardes et deux mille chevaux de Des Nouettes. Cette ligne fut sabrée, enfoncée, et poursuivie jusqu'à Nosay, où la rencontre d'un grande partie de l'armée alliée arrêta Lefebvre.

Ce maréchal revint, vers neuf heures du soir, à Arcis, rendre compte à l'Empereur du succès de cette dernière attaque; mais, soit erreur ou excès d'une ardeur jeune encore, soit que, sous l'agreste et rude écorce d'un vieux soldat, l'instinct des cours se fût fait place, abondant dans l'illusion à laquelle s'attachait si obstinément le Chef qui Técoutait, il exalta l'action de Napoléon et son résultat, affirmant que tout fuyait, que tout était dissipé, qu'on n'avait plus rien senti devant soi, qu'enfin la lassitude et l'obscurité seules avaient arrêté. Et notre malheureux Empereur, dont cette illusion était le dernier espoir, accueillit cette coupe trompeuse et s'en abreuva.

Pourtant, à sa gauche, Ney, tout seul avec Janssens et huit à neuf mille hommes, avait eu successivement sur les bras une armée entière. Deux fois, le grand Torcy lui avait été arraché. Ce village brûlait. Arcis même avait failli être enlevé en arrière de Napoléon. Janssens était tué ; et, sans le secours de deux bataillons de gendarmerie de la Garde, l'intrépide et opiniâtre maréchal n'aurait

pn ressaisir sa position. Ses canons, dont il s'aida, en ce dernier moment, avec un habile à-propos, et son héroïsme avaient enfin rebuté Wrede, et jusqu'aux réserves de Schwartzenberg. Dans cette journée glorieuse, soixante mille combattants contre douze mille d'abord, puis quinze, puis vingt et un mille, avaient été repoussés. On ne pouvait appeler cela un combat d'arrière-garde ; pourtant, ce succès fit persister l'Empereur dans l'espoir que la grande armée ennemie n'avait ainsi défendu que sa retraite, ou que, à force de témérité, il avait rendu vraie cette invraisemblance. Il s'obstina donc à passer la nuit au fond de cet entonnoir et acculé sur ce défilé, avec moins de vingt mille combattants harassés, contre plus de cent mille hommes !

Vers deux heures après minuit, il envoya l'ordre aux ducs de Reggio et de Tarente de l'y rejoindre. Il comptait à tort que tous ces renforts arriveraient à temps, qu'il réunirait quarante mille hommes, et qu'il n'allait avoir qu'à poursuivre l'avantage obtenu la veille. Le 21 mars, à neuf heures du matin, il n'avait rallié et rangé en bataille que trente mille hommes. C'étaient, avec ses combattants de la veille : le reste de sa cavalerie, les Gardes d'Honneur, Letort, les chasseurs et les grenadiers à cheval de la Vieille Garde, attardés la veille aux Grès, et qui B^étaient fait jour, avec perte de deux cents chevaux, au travers de l'aile gauche >Mirtembergeoise, enfin Oudinot, avec trois vieilles brigades, récemment arrivées d'Espagne.

Mais qu'importait cet accroissement de nombre, si

faible encore ? C'était un danger de plus dans cette position dominée et sans retraite ! En effet, la veille au soir, la gauche des alliés était arrivée en vue de Plancy; leur droite, repoussée par Ney, mais arrêtée à Chaudrey, venait de s'y renforcer; leur centre s'était avancé, entre ces deux ailes, sur la plaine haute qui domine Arcis. Enfin, dès le point du jour, loin de fuir, ils venaient de mettre en mouvement, de feire converger à la fois sur Arcis toutes leurs forces.

Alors, du fond du bassin de cette ville, d'où Thorizon paraissait libre encore, importuné par les rapports alarmants de ses avant-postes, Napoléon, montant à cheval, poussa jusque par delà Torcy, et, n'apercevant dans le lointain que quelques cavaliers, il revint, plus que jamais persuadé que le gros de l'armée ennemie se retirait, qu'il n'avait en face qu'un corps détaché entre Troyes et lui, et aussitôt il en ordonna l'attaque.

Il était dix heures. Ney, Oudinot et Sébastian!, avec toute l'infanterie et la cavalerie, s'ébranlèrent. En peu d'instants, le rideau ennemi, qui couvrait les pentes, fut déchiré ; mais, parvenus sur la crête, un spectacle imposant les consterna ! C'était toute l'armée alliée, avec ses réserves et ses souverains, plus de cent mille hommes! Ils appelèrent l'Empereur.

Derrière une nuée de troupes légères, protégées par une artillerie formidable, leurs yeux exercés lui montrèrent, autour d'eux et de toutes parts, l'horizon chargé d'ennemis. C'était, de l'est à l'ouest, sur un vaste demicercle, une multitude de masses noires et mouvantes,

d*où jaillissait, aux rayons du jour, le reflet des armes. D'instant en instant, ces têtes de colonnes profondes, marchant à grands espaces, et se rapprochant de plus en plus entre elles et de notre position, resserraient l'enceinte» Et néanmoins Napoléon, s'opiniâtrant encore, niait l'évidence. Il leur répondait : « Que c'était une vision ; que « ce qu'ils apercevaient à droite ne pouvait être que la « cavalerie de Grouchy ! Ce mouvement, s'écria-t-il, se- « rait trop leste ; c'est une manœuvre trop hardie pour « des Autrichiens ! Je les connais ; ils ne se lèvent pas si c vite, et si matin, d

C'était pourtant bien l'aile gauche de Schwartzenberg. Quant aux autres colonnes, se débattant contre la réalité, il les traita « de troupes disloquées ! de corps en désordre ! « Ils se retiraient! » Puis, appelant Ney : « Vous le « voyez, ajouta-t-il, c'est une déroute ! Ce sont des pri- « sonniers ; amenez-les moi ! y> Ney, derrière lui, venait de dire : ce Que ces points noirs isolés, qu'on aperce- € vait à peine, allaient devenir des colonnes, puis une « armée, et qu'on verrait bien tout à l'heure qui, d'eux « ou de nous, serait en déroute ! » Mais, toujours subjugué par l'ascendant de l'Empereur, la seule réponse qu'il esa lui faire fut : ce Oui, Sire. i> Et, faisant charger sans hésiter, il lui ramena bientôt plusieurs officiers autrichiens, qu'en effet il venait de prendre.

C'était, au reste, le meilleur moyen de l'éclairer. En ce moment, l'Empereur avait mis pied à terre. Il fit approcher ces Allemands. Maubourg, diplomate jusque-là, mais que son patriotisme venait d'attirer dans nos rangs,

et Flahault, aide de camp de Napoléon, les interrogèrent. Leurs réponses furent accablantes. « Là, dirent-ils en a: étendant la main vers notre gauche, étaient les Bavait rois ; du côté opposé, les Wurtembergeois ; ici, les « Eusses, puis, les Autrichiens; plus loin, en troisième (c ligne, Schwartzenberg et les réserves; enfin, le roi de <c Prusse, l'Empereur Alexandre et toutes leurs Gardes. » A chacune de ces désignations. Napoléon, les interrompant, se récriait. Il les accusait, ou d'être troublés et de ne savoir ce qu'ils disaient, ou d'imposture. Mais, intérieurement vaincu par l'évidence, par l'imminence du péril, à sa contenance, à ses regards, baissés vers la terre qu'il fouettait précipitamment de sa cravache, geste qu'on a vu lui être habituel dans ses agitations les plus vives, on comprit qu'il n'y avait plus rien à ajouter pour le convaincre. En même temps, il redemandait son cheval. Alors, se portant à gauche, puis à droite, il se rapprocha insensiblement d'Arcis, où il rentra enfin, et ordonna promptement la retraite.

Le duc de Reggio, avec moins de sept mille hommes, fut chargé de la soutenir. Onze heures sonnaient ; il fallait jeter un pont vers Villette pour la cavalerie, après quoi se retirer successivement : d'abord, l'artillerie, ses voitures, les bagages ; puis, vingt-cinq mille honmies et chevaux. Il y avait à passer la rivière, à défiler dans les rues, sur les ponts, et au delà encore au travers d'un marais impraticable, sur une chaussée, longue de douze cents pas, où le moindre accident, un chariot renversé, des chevaux abattus, pouvait tout ari'êter. Était-il vraisem*

blable, lorsque l'ennemi, déjà en présence et en plein jour, nous serrait de près, en face et sur nos flancs, quand, de ses hauteurs, il pouvait compter tous nos pas, qu'il nous laisserait le temps indispensable pour noua écouler sans désordre ? Il ne restait d'espoir que dans une faute de l'ennemi et dans la lenteur autrichienne.

Heureusement, le premier coup de collier, risqué vers dix heures, avait un moment, à la gauche de Schwartzenberg, ébranlé Pahlen. Le généralissime crut à une bataille. Mais, au lieu de la donner sur-le-champ, il perdit le temps en préparatifs pour la recevoir, La bonne contenance de Sébastiani prolongea son erreur. Ce fut à deux heures après midi seulement, et quand depuis trois heures nos corps défilaient, que, s'aperce vaut de notre mouvement rétrograde, il assembla un conseil, et, après une longue délibération, ordonna l'attaque.

Elle fut violente. Oudinot, pressé de trois côtés à la fois, fut bientôt réduit aux maisons barricadées d' Arcis pour se défendre. Mais, dans ce gouffre où convergeaient tous les coups, les feux de Tennemi l'écrasèrent. Levai, Montfoi:t, Chassé et Maulmont, étaient ses généraux. Tous furent ou blessés ou démontés, et leurs troupes renversées sur les abords du pont, qu'obstruaient les morts et les mourants. A la gauche, un bataillon Polonais se dévoua : il fut écharpé, mais il retarda la défaite. A droite, les 16"® et 28"''' se dévouèrent.

Il y eut un moment où ces deux régiments, acculés au pont, allaient être jetés dans l'Aube. Ce fut là que le général Chassé, qu'Anvers, dix-sept ans après, a rendu ce-

lèbre, saisit un tambour, battit la charge, et que, s'élançanten tête de cent vieux soldats, il repoussa Tennemi, et donna le temps d'achever la retraite. Mais ce brave corps d'armée venait d'être presque anéanti. On s'était fait tuer ! Il n'y eut de pris, avec trois canons, que huit cents blessés.

Cependant, la tête de colonne de Macdonald était parvenue dans Ormes, à l'issue du défilé. Elle recueillit Oudinot, couvrit ses restes, et contint l'ennemi dans sa conquête.

C'en était donc fait ! Vaincu par l'énorme disproportion des forces, deux fois, en dix jours. Napoléon venait d'être contraint de reculer : d'abord à Laon, devant Bliicher puis à Arcis, devant Schwartzenberg. Son prestige s'était évanoui ! On s'était mesuré : sur l'Aube et la Seine, comme sur l'Aisne et la Marne ; sa force morale, son ascendant, l'efProi qu'inspirait sa renommée guerrière, étaient épuisés ! La foi en son infaillibilité victorieuse était détruite ! Cette retraite forcée décelait, avouait son impuissance! C'était contre ce fatal aveu qu'il venait de tant s'obstiner. Il n'en avait que trop calculé toute l'importance.

Cependant, avant de quitter Arcis, forcéd'y abandonner ses blesses, il s'était attendri sur eux plus que sur luimême. Sa détresse ne lui avait point fait n^liger les seuls et derniers soins qu'il pouvait donner à leur infortune. Il les avait confiés aux Sœurs de charité de cette ville, et leur avait fait distribuer deux mille francs de sa cassette. Du reste, dans ce cruel désappointement, son maintien et ses paroles avaient conservé leur calme et leur fierté habituelles.

Il était resté dans Arcis jusqu'au moment où l'ennemi avait commencé à y pénétrer; il ne s'en était retiré qu'après sa Grarde.

Quelques instants avant de se résigner à cette retraite, il avait encore montré une singulière persistance. Macdgnald venait de le rejoindre. Ce maréchal m'a souvent raconté que, ayant aperçu de l'autre rive toute l'armée en nemie, il était accouru de sa personne, dans Arcis, près de l'Empereur, et qu'il cherchait encore à s'expliquer pourquoi Napoléon avait affecté devant lui, dans ce dernier moment, l'incrédulité qu'il avait montrée la veille et le matin même sur la présence de cette grande armée, devant laquelle pourtant il se retirait. Toutefois, comme en même temps il l'avait envoyé reconnaître l'ennemi, et qu'il n'attendit pas son retour, Macdonald supposait qu'il avait voulu se débarrasser ainsi d'un témoin gênant, au moment d'un départ qui coûtait tant à sa fierté et détruisait son dernier espoir. Mais ce que Macdonald, comme Oudinot, comprenait moins, c'était pourquoi, lorsqu'il n'était plus question que de sortir vivant, et à l'instant, de ce coupe-gorge, il avait laissé, en s'en éloignant, l'ordre d'y tenir quatre jours encore !

A l'issue du défilé, au delà d'Ormes, seul avec Saint- Aignan, il s'arrêta, demanda sa lunette d'approche, et, l'appuyant sur l'épaule de son écuyer, il parcourut d'un coup d'œil toute l'armée coalisée. Personne ne pouvant l'entendre, une vive exclamation sur le danger du duc de Reggio lui échappa; après quoi, se remettant en selle et en marche vers Vitry, il s'avança lentement et silencieu-

sèment sur la grande route. Sa méditation devînt si profonde, que ses mains, pendantes à ses côtés, abandonnèrent entièrement son cheval à lui-même. Il suivait en ce moment la crête mouvante d'un ravin, et de si près, que te moindre éboulement pouvait l'y précipiter. Saint- Aignan, dans son empressement contre ce danger, sans choisir les expressions, l'avertit de prendre garde, « qu'il (c n'y avait point là de garde-fou ! y> Sur quoi. Napoléon, que ce dernier mot frappa sans doute par quelque analogie avec la témérité de la manœuvre si chanceuse qu'il méditait, se redressant soudainement : « Comment ? Quoi ! s'é- « cria-t-il, un garde-fou! Il manque, dites-vous, ici un « garde-fou ? » Et sur quelques explications que Saint- Aignan balbutia : ce Ah! Monsieur, reprit-il en retom- « bant peu à peu dans sa première préoccupation, un garde- « fou ! Vous dites qu'il manque ici un gardç-fou ! »

C'est qu'en effet il est plus que vraisemblable que , en ce moment même, il se laissait entraîner à l'un de ces partis décisifs où tout est péril extrême, où l'on n'a pour juge que l'événement : grand ou insensé, selon le succès, et le meilleur ou le pire qu'on puisse prendre ! Telle fut du moins la pensée de son écuyer, et ce qui suivit la confirma.

L'Empereur avait, les jours précédents, appelé tout à lui : Mortier, Marmont, ses renforts venant de Paris, et les corps dispersés en arrière de Macdonald. Forcé, dès Técrasement de la Rothière le 1" février, de renoncer à faire tête à l'Invasion, depuis cinquante jours il l'avait victorieusement arrêtée, en attaquant ses flancs. Ces manœuvres épuisées, il se décidait à passer derrière elle, à la

prendre à dos, et la couper dans sa racine, en abandonnant à elle-même sa capitale !

Ce parti, pris avant la défaite d'Arcis, eût peut-être pu réussir ; mais depuis , quand il avait sacrifié sur ce point plusieurs mille hommes d'élite et plus de trente heures; quand ce vain effort, en attirant toute l'armée austrorusse, avait donné à celle-ci la mesure de notre faiblesse, et à Biûcher, rassuré par notre éloignement, le temps de reprendre Reims et Châlons ; lorsqu'enfin ces deux masses, maîtresses de l'Aube, de l'Aisne et même de la Marne, par leurs corps intermédiaires, s'étaient autant rapprochées, comment espérer que ce retournement subit, que cette révolution inattendue de ligne d'opérations, ne jetterait pas sur celle qu'il abandonnait l'incertitude, le trouble et le désordre; que les corps laissés vers Soissons, et sur la Vesle, que ceux venant de Paris, auraient le temps de la parcourir, et, pour se rallier à lui, de passer entre les deux armées alliées, déjà si près l'une de l'autre ? L'à-propos manquait. Toutes ces chances fâcheuses, tous ces dangers se réalisèrent ; enfin, ce qui, avant un revers, eût peut-être •frappé d'épouvante comme un coup de génie, venant après, ne parut plus qu'un coup de désespoir. Les siens en furent déconcertés ; l'ennemi s'en encouragea.

Pourtant, le duc de Reggio tint tête le soir du 21, et toute la journée du 22, au débouché d'Arcis ; et le 23, Macdonald et Gérard défendirent glorieusement l'intervalle de l'Aube à la Marne. Leurs flancs furent débordés ; mais derrière eux, les murs de Vitry, remplis de Prussiens, ne pouvant être enlevés par Nej et par l'Empereur

lui-même, avec des canons de bataille, il fallut passer la Marne au gué de Vignicourt.

Le 23, un autre malheur était arrivé. Les troupes, que Macdonald, dans l'incertitude de ses premières marches, en partant de Provins pour joindre l'Empereur, avait été forcé de jeter à sa gauche, ayant reçu, selon les événements, ordre et contre-ordre, le désordre en était résulté. Ces corps flottaient indécis dans ces vastes plaines. Une division de cavalerie avait rebroussé chemin de Plancy à Sézanne; tout un parc d'artillerie, au contuaire, s'était avancé sans escorte, de Sézanne à Somme-Puîs, que nous venions d'abandonner; l'ennemi s'en était saisi, et Gérard, accourant au bruit, n'avait pu lui en arracher que quelques restes.

Ce jour-là même, 23 mars, à Poivre, les coureurs de Bllicher et ceux de Schwartzenberg s'étaient rencontres- Leur cri de joie avait retenti dans les plaines de la Champagne! Il proclamait la jonction victorieuse des deux grandes armées d'invasion : celle de deux cent mille alliés, dont l'énorme masse séparait les trente-six à quarante mille soldats épuisés de Napoléon gagnant la Lorraine, des vingt-sept mille hommes de Marmont, Mortier et Pacthod, épars de Vertus à Sézanne ; il annonçait enfin que les princes, que toutes les armées coalisées, venaient de s'interposer entre notre Empereur et sa capitale !

De son côté, dans ses jours de malheur, Napoléon, en marchant vers l'Est, où il espérait attirer la guerre, s'était éloigné de Paris plus encore. Le 22 mars, il avait gagné le château de Plessis-le-Comte ; le 23 , il était arrivé à

Saint-Dizier. Neuf cents Prussiens et un équipage de pont y étaient tombés entre ses mains.

C'était là que le duc de Yicence l'avait rejoint. Son retour annonçait la fin des négociations. Cette rupture, cet abandon de Paris, les nouvelles des avant-postes, tout alarmait ! Alors commencèrent des murmures dans les étatsmajors généraux, dans ceux de quelques régiments, et autour de Napoléon lui-même. On distingua les plaintes de Kellermann. Ney, dit-on, aussi se montra rebuté, soit mécontentement du paiii pris par l'Empereur, ou que, pour le quart d'heure, il fût épuisé d'héroïsme ; soit peutêtre parce que, en ce moment, la vue de l'ennemi n'enflammait pas son âme belliqueuse et sa complexion toute guerrière. On remarqua surtout plusieurs officiers d'armes savantes, que plus de science rend plus exigeants, accoutu^ mes à tout raisonner et qu'étonnait cette guerre, en dehors de toutes proportions et de tous principes. Ceux d'artillerie, un colonel entre autres, s'emportèrent. « Où les me- « nait-on ? Encore se perdre. Quel succès espérer de cette « fiction continuelle de bataillons sans soldats et de maré- « chaux sans arm ées ? Cela po uvai t-il durer ? Comment n'en « finissait -on pas à tout prix ? Combien de temps faudrait-il « encore se tuer à arracher des boues les batteries, avec leurs « attelages incomplets, recrutés de chevaux entiers qui y « mettaient tout en désordre ? Ne voyait-on pas que ces « chevaux de ferme, que chaque jour on requérait, accou- « tumésàune nourriture forte et régulière et à des écu- « ries chaudes, s'épuisaient dès les premiers coups de col- « lier, après vingt-quatre heures de nos rations insuffi-

« santés, ou de quelques froides nuits de nos bivouacs? Et « pourtant, au rebours des règles, nulle proportion entre « les armes : presque autant de voitures et de canons que « de soldats, qui protégeaient bien moins les pièces qu'ils « n'étaient défendus par elles ! d

A ces plaintes, d'autres, placés plus haut et récriminant, ajoutaient : « Qu'on ne comprenait pas pourquoi, m malgré la perte de tant de garnisons françaises, laissées « l'an dernier, au delà du Khin jusqu'à la Vistule, nos « soldats défendaient encore Milan et Barcelone, quand « Paris môme était menacé ! 1812 n'avait donc été d'aucc cun enseignement à 1813, ni 1813 à 1814? C'était ainsi « que, après avoir voulu la première année tout prendre, « et la seconde tout garder, ce qui avait si mal réussi, on (( s'obstinait à vouloir encore dans la troisième tout res- (( saisir. Voilà pour quelle chimère on venait, en dépit « d'eux et de Caulaincourt, de rompre toutes négociac: tiens, et pourquoi encore on allait, abandonnant Paris « à lui-même, se jeter, éperdument, derrière la coalition, « pour tout regagner par ce coup désespéré, au risque de « tout perdre enfin par ce coup-là même!.. »

L'avenir jugera ces reproches. J'ai dû les consigner ici, parce que ce mécontentement de guerriers, désespérant du salut de leur pays et de tant d'efforts dont une fierté trop inflexible peut-être ne leur marquait pas le terme, expliquera la catastrophe qui va suivre.

Quant àl'à-propos de ces plaintes, d'autres répondaient : c( Qu'en effet, l'Empereur, en sortant d'Arcis, eût pu « tourner vers Paris, et rallier, sous ses murs, tout ce qui

« nous restait de forces ; mais qu'il y aurait attiré sur « ses pas la Coalition entière ; que c'eût été se placer dans « une position politique et militaire sans autre issue « qu'une paix forcée, ou un dernier combat trop dis- « proportionné ; tandis que, restée maîtresse de sa retraite, « la Coalition, même après un revers invraisemblable, a aurait retrouvé, derrière elle, ses renforts, ses res- « sources, cent lieues françaises, et autant de champs de « bataille : que, au contraire, Napoléon se jetant dans « l'est de la France, cette combinaison hardie nous ren- « dait maîtres des lignes d'opérations des coalisés, de leurs « renforts, de leurs grandes réserves de munitions ; que « cette manœuvre, en les séparant de leur base, loin de « leur livrer Paris, les en détournerait; qu'elle allait, sans « doute, attirer l'Invasion, la forcer de rétrograder au « milieu des monts, des forteresses et de l'insurrection de « nos populations les plus belliqueuses ; que là, notre armée « ne serait pas dans un état si désespéré, puisque, avec « le secours des garnisons, et lorsque Paothod, Marmont, « Mortier et le reste auraient rejoint, l'Empereur compte terait encore autour de lui près de cent mille hommes. « Et ils montraient que, dans cette nouvelle position , a notre armée aurait plus d'appuis, plus d'espace, un « terrain plus favorable pour l'habileté, l'audace et la « rapidité des mouvements ; qu'ainsi les chances devien^ « draient moins inégales ; que, du moins, l'ennemi, comme « nous, se trouverait sans retraite; que la guerre morale « viendrait au secours de la guerre matérielle , et qu'en- « fin le sort de l'Europe, enfermée dans la France, y pour-

ce rait encore dépendre d'un jour, d'un instant de bonheur, « ou d'un habile coup de guerre !

« Quant à la rupture du Congrès, ils annonçaient l'ad- « miration de l'histoire pour la magnanimité de TEmpe- « reur à s'ensevelir sous les derniers débris de l'Empire, « plutôt que de consentir à la mutilation de la France. « Ils s'écriaient qu'il ne s'agissait plus de conquêtes, « mais de subir l'infamie des anciennes limites. Voulait- « on obtenir, au prix d'une paix honteuse, un repos in- (L fâme ? Qui d'eux en pourrait jouir à ce prix ? Ah ! sans « doute, il valait mieux s'en remettre au sort des armes ; ce alors, du moins, on n'aurait pas souscrit à l'humiliation « du pays en signant la sienne, et la Fortune seule serait « responsable. »

Cette conclusion, qui soutenait à Saint-Dizier le courage de ceux-ci, y contint, encore cette fois, le dépit des autres ; mais, quelques jours plus tard, Paris étant perdu, on la retourna contre l'Empereur : elle acheva la perte de l'Empire !

Le 24 mars, le quartier impérial fut à Doulevent, la droite à Saint-Dizier, la cavalerie poussée à gauche, vers Bar, et Oudinot déjà en LoiTaine. Nos garnisons s'apprêtaient ; déjà même, depuis la haute Marne jusqu'au Rhin, l'insurrection levait ses milliers de têtes, et la terreur se répandait sur toutes les routes.

Quant à Napoléon, quoiqu'il prévît son sort, et que, l'avant- veille, de tristes précautions lui eussent fait dis- .tribuer une partie de l'or de sa cassette à deux de ses serviteurs pauvres, les plus anciens et les plus fidèles.

toujours inébranlable, il se raidissait contre son destin. Son danger redoublant, il redoublait d'audace et faisait honte à la Fortune. Il sentait bien, pourtant, que les plus braves s'étonnaient ; que les forces humaines étaient dépassées, que tout enfin s'épuisait ; mais sa grandeur s'isolait de ces murmures ; il en était encore hors de portée I 11 y avait tant d'habitude de commandement d'un côté, et d'obéissance de l'autre ! Et puis, on respectait son malheur, on se respectait soi-même en lui, et, à quelque amertume que, hors de sa présence, on se laissât emporter, devant lui tous se contenaient.

Eéellement, le 23 mars, rien n'était décidé encore. Peut-être même Napoléon allait-il entraîner sur ses traces Jes alliés, quand un coup imprévu du sort, achevant ce que la trahison avait commencé, leur fit tourner bride vers Paris, et tout fut perdu sans ressource !

Page 1