‹ Un aide de camp de Napoléon; mémoires (volume 2)Chapitre 1 sur 41 · D'UN · texte numérisé non relu

D'UN

m DE CAMP DE L'EMPEREUR

NAPOLÉON r-

SOCTESIRS PBES0SNEL8 DE 181:i.

! La Grande Arméy n'existait pins! La faciine, l'hiver e Euases, et non leurs armes, venaient de l'anéantir ! lelqiies restes de bataillons épars, peu à pen ralliée à c des corpa plaa récemment arrivés et qui n'avaient tât que les derniers pas de notre retraite, reculaient leutèmenb an travers de ces populations prussiennes tant comprimées, depuis sept ans, par nos victoires. Nos chefs. Bavout surtout, les contenaient de leur attitude fière encore, et des regards menaçants que, en passant, ils jetaient sur elles du haut de notre infortune. C'étaient là nos meilleures armes, et presque les seules qui nous restaient. Maie, quand estérienremenb nous nous montrions hautaine devant ces vamcus, intérieurement nos cœurs, déçhîi'és et consternés, ployaient sous le poids d'un si grand

KÉilOtnBB, — T, TU. 1

■e ! Nous comprenionB tout le dano;er de notre position nouvelle, et notre foi dans ie génie qni nous avait gnidéB jusque-là, chancelait.

Elle était surtout ébranlée chez ceux de nous dont toute la vie guerrière n'avait pas été comprise dans la sienne. Ceoï -là s'étaient formés seuls, ou aoua d'autres chefe que Napoléon ; plusieurs avaient été longtemps rebelles à son étoile, et subjugués eniin, s'ils en avaient subi l'influence, c'était en, se regardant comme l'une de ses conquêtes, Qnelques- uns même, froids et observateurs, étaient partis des borda de la Viatule, pour aller vendre lears dotations voisines du Rbin, dont les Russes leur semblaient déjà les

Tl en faut aussi convenir, dans plusieurs de ces chefs l'âge des grands dévouements était passé. Car tel est l'homme, partout si prodigne des beaux jours de sa jeunesse ; des jours graves de son âge mur et de ceux si tristes de sa neillesse, on le voit devenir de plus en plus

Qaant aux plus jeunes, aoit insouciance de soldat, soit aised'avoircchappéàtantdemauXjon les voyait s'égayer encore. Leur verve joyense bravait le sort et interrompait la gravité de nos entretiens, mais elle ne pouvait détourner nos regards de ces nuages , tout noirs d'inquiétudes, qui enveloppaient notrehorizon, naguère resplendissant d'nne paissauce si incontestée et de tant de gloire.

Knfin, k cette époque, beaucoup d'entre nous, officiera supérieurs et généraux, en dépit de leur métier alors si aventureux, étaient déjà mai'is et pères. Ils ae faisaient

SOnVENIHS PERSONNELS DE 1812. a

icore citer par des actions d'éclat et \->a,v de nobles dêet pourtant ce n'étaient plus ces guen'iera radea et ardenU, sana veille et sans lendemain, emportant toutavec eux, partant, sans tourner la tête, et dont les seuls foyers étaient les feux de leurs bivouacs! C'étaient, au contraire, dos hommes dont l'ardeur guerrière, ralentie, cédait à l'attrait du foyer domestique. lia avaient an intérieur. Araollis par les soins d'nne femme, ils s'étaient arrachés à ces mille douoeura qu'elles savent créer, et dont elles nons enlacent. Ils y avaient laissé leurs affections, une part d'eux-mfraes, et n'étaient arrivés à l'armée qn'avee le reefce.

PuiBquej'écriHmes souvenîi-s et qu'il fantparlerdeiuoi, dirai que, après la défense de Kœnigsberg, d'Elbing et de la Vistule, commeni/ant à me reposer à Poseu jusqu'où noua venions de reculer, et rassasié d'émotions de guerre, je regrettais moi-même aussi trois entants, leur 1 habitation délicieuse où je les avais laissés, ite propriété, au milieu de la capitale bruyante de la ci-

était une silencieuse et paisible retraite. Je me rappellerai toute ma vie les jours agi tés qui avaient lé mon départ pour la guerre de lf!12, et combien '■«ette séparation rae fut douloureuse I J'errais d'une colonne du péristyle à l'autre, d'arbre en arbre, de plante en plante, fixant sur chacun de ces objets de longs regards, comme sur des êtres que je voyais pour la dernière comme sur des témoins d'un bonheur près de m'éipper, et leur disant involontairement un dernier adieu I existe des pi-essentiments, c'en était un : je ne de\-ais

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SOtrVENIRS PERSONNELS DE I81Ï. :,

snrs ohevenx noirs et leur taille haute me jetaient dans 18 cmelle incertitude. Et quelle angoisse, quand le i qui m'accompagnait, eaiaJBsant pur les cheveuï et retournant brusquement ces têtes, me montrait lenra traits ! Enfin, je fus assuré que mon frère n'était point resté sur le champ de ce combat.

Alors je rae fis répéter les récits et les conjectares de chacun de ses compagnons d'armes. Tous l'avaient vu en tête des siens, au plus fort de la mêlée. Plusienrs fois il s'ér.ait fait jour ; un coup de lance l'avait enfin étendu à terre, d'où se relevant, deus autres coups ra\'ivient deux fois terrassé encore. Plusieurs officiera ennemis s'étaient alors jetés sur lui, et l'entraînant, tous avaient disparu dans la foi'êtqui nous séparait de l'armée russe. Aussitât, et malgré la défense de communiquer avec i, j'obtins un trompette, j'écrivis à la hâte quels mots à mon frère, je !ui formai une Ijourse, j'en i son domestique; puis, avec lui et mon parletoentaire,jem'enfonçaidansla forêt qui séparait les deux int-gardes. Ce fut seulement à sa sortie que j'aperçus » premières vedettes russes. Bientôt le domestique et le mpette furent parmi elles. Une heure d'anxiété suivit. Pendant cette heure cruelle , la plus longue de ma vie, 5enl, et abrité par les derniers arbres qui bordaient la plaine, en proie i. mille pensées fiévreuses, la destinée si jjbangeanLe de notre famille, d'une génération à l'autre, Q représenta à mon esprit. Cette Russie, où je me trou- Qr la seconde fois, c'était pour y voir mon frère ;t prisonnier en 1812, comme moi en 1806 '. .S'

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SODTENIRS PERSOXNELS DE IMÎ. 7

e î'eaaae, et si regrettable par son cœur et son esprit, que plus le portrait en serait fidt-le, plus il semblerait I inTTaiaemblable (1 ) !

Fatigué de ces noleatea émotions, je retournais à Vilnr. d'un mouvement presque machinal, lorsque, en approchant d'un village, de Mitednickj-, je crois, car j'étais sur la route fOsmianji, un coup de feu, suivi d'une rumeur inaccowmée, réveilla mon attention. En m'avauçaut, je vis, au tlieit de la rue. un de nos fantassins étendu mort, sa cere sanglante hors de la tête. Ses compagnons Tentouikient, avec une agitation toat opposée à cette insouciance Ii'Ub ont ordinairement pour les morts des champs de taille. Leurs exciamationa m'apprirent que le malpeux venait de se tuer, soit regret de ses foyers, ou roi des immensité:^ qui l'en séparaient; soiteâ'et d'une mpératnre dissolvante qui réellement démoralisait lUti « coup, partant dans le même moment, non loin de là, ntaasins; ils y coururent, en a'écriant amèment, avec leur exagération accoutumée : a Que toute mée y passerait ; que c'était le quatrième de la jour-

Et vraiment, depuis notre premier pas sur le sol russe, kque jour une cJmleur tiède, lourde, réfléchie et dounn sable ardent, nous accablait. Vers midi elle kenait intolérable, quand le ciel, ehargéd'épais nuages. pfoaisBftit presque jusqu'à teiTe, et pesait sur nous de tout son poids. C'était là l'instant le plus critique, celui dit plus

(l)La Baronne de TilleiiEiiF

grand déeonragement. On ne s'en relevait que lorsque cea lourds nuages LTCvaienl en chaudes ondées, tombant, comme dans les contrées méridionales, en lai^s gouttes et par torrents.

Je compris d'anlant mieux cette démoralisation, que, dès le passage du Niémen, moi-même j'avais failli succomber sous de Bemblablea impressions. A mesure que ce premier et si désastreux orage s'était amoncelé, mon esprit s'était de plus en plus affaissé ; je m'étais senti près de fondre en larmes. L'orage creva, et. sur-le-champ, tonfc à mes yens changea d'aspect; je me redressai, je redevins homme!

Mais revenons à l'histoire. Une erreur trop répandue, et qui consiste à repousser toute influence de la santé de Napoléon sur les événements, m'oblige à quelques nouveaux détails sur cette guerre de 1812.

On s'obstine à représenter l'Empereur, le jour de 1& Hoskowa, s'avançant plnaieura fois au galop au milieu des combattants ; j'affirme ne l'avoir paa quitté pendant cette journée, et ne l'avoir point vu galoper un seul instant. J'ajoute, puisqu'on me force à tout dire, que la veille, quand il parcourait le champ où devait se livrer la bataille, on remarqua que, ajant mis pied à terre, il s'arrêta fort longtemps, le front appuyé contre la roue

SOUVENIRa PERSONHELS VF, 1812. »

l'un de nos canons. J'ajoute encore que, la nuit suimte, son aide de camp, LanrÎBton, qui lui-même me

raconté, l'aida à se placer sur le ventre dea cataplaalea éinoUients. Ce qui eet également certain, c'est que, pendant le combat, lorsque, après la prise de la grande redonte jwr Caulaincoiirt, il crut devoir aller jugfir par lui-même de ce qui restait à faire, je le vis monter lentement et péniblement fi cheval; eu cet instant, comme on lui amenait prisonnier le vieux gémirai Likatcheff, défenseur de cette redoute, ce fut avec une voix faible et langniasante qu'iJ me recommanda d'avoir soin de ce général, de recueillir ses paroles, et de venir ensuite lui en rendre compte. Après quoi, s'éloigoant lentement au pas, il continua de même sans doute, puisque, dix minutes plus tard, je le rejoignis non loin de là. Je n'avais pu tirer de Likatcheff, fort troublé de ss, défaite, que les mots suivants : « Ah 1 Monsieur le général, que! t désastre 1 Croyez- voua que votre Empereur nous per- ■ mette désormais de rester Russes ? n Ces paroles, quelque singulières qu'elles fussent, quand je les rapportai à TEmperear, lui lîrent peu d'impression. Il venait d'apprendre, il est vrai, !a mort de Caalaincourt et de Canouvilie, frère l'un de son grand écuyer, l'autre de son maréchal des logis, et tuéa l'un d'une balle, l'autre d'un biscaïen nu front.

Sous atteignîmes bientôt, à la hauteur de la gorge de .Jft grande redoute, le terrain conquis, que de rares boulets iSt obus ennemis disputaient encore. Napoléon, après isvoir examiné la position, écouté ses maréchaux et donné

ses ordres, revint leiiteuient à ses tentes, comme il en était parti.

Le lendemain matm, dans ea triste revue da ehamp de bataille, revne de morts et de mourants, où, quelque précaution qu'on prît, il était iraposBible, aur un sol ainsi jonché, de marcher toujonra à terre, le seul mouvement vif que je via à l'Empereur, aussi souffrant que ia veille et de plna crnellement affecté, fut son irritation quand le pied de l'un de nos chevaux, heurtant l'une de ces victimGB, en arracha un gémissement, dont je ne puis douter, car c'est moi malheureusement qui en fus la cause, Snr l'observation de l'un de noua que ce mourant était Russe. l'Empereur répliqua : « Qu'il n'y avait plua d'en-

11 nemis après la victoire! » Et aussitôt, aj-ant fait relever ce soldat par Ruatan, il ie fit boire à sa propre gourde d'eaii-de-vie, toujours portée par ce mamelouk; puis il renouvela, il mnifciplia l'ordre de recueillir soigneusement, et sur-le-champ, tous ceux, Ruases comme Français, qui vivaient encore.

Vers la fin de cette revue, l'Empereur m'envoya à Mojaïsk, où il Tonlait coucher; mais quarante mille Ruases, campés aur une hauteur, k demi-portée de canon en arrière de cette ville, plusieurs bataillons et une batterie, rangés devant nous à son entrée, derrière un ravin, la défendaient. Je trouvai le Roi de Xaplea à deux cents pas de cette arrière-garde ennemie, dans un champ à gauche de la grande route, aenl avec ses aides de carap, et fort en avant à gauche de la première ligne de sa cavalerie, e-ci s'avançait au pas et en bataille. Le Roi, suresoité

80UTESIBS PERSONNELS DE 1812. |l

r les feux et les criailleries des Cosaques nu milieu des-

■s son ardeur l'a^t jeté, maudissait la lenteur de sea

sadrons. Il leur envoyait ordre snr ordre de charger ces

i et ces bataillons, qu'un ravin rendait inaix>r-

dablea.

Il ne répondait à Déry, son aide de eaiop, qui le suppliait de se calmer et de renoncer à cette attaque, que jar ces mots : « Qu'ils chargent ! et s'il y a un ravin, ils le verront ! n Déry, ainsi repoussé, me pria d'intervenir, ^e que je fis aussitôt en montrant au Roi l'obstacle réelment infranchissable. Sur quoi, convaincu enfin, il me B d'aller révoquer son ordre. J'y courus â toute bride ; ^ royale notre ligne si près de couronner une hauteur à elle eût été criblée de balles et de mitraille, que je lui i-même le commandement de halte, auquel elle febéit sur-le-champ et fort à propos, car, deux pas de plus, c'en était tait d'elle !

I Quelques instants après, en rétrogradant vers le viie situé il portée de canon de Mojaïsk, sur la grande mte, je rencontrai, le maréchal Mortier. Nous chemi- 1 causant, lorsque, voyant un boidet russe dont s derniers bonds allaient nous atteindre : k Eangeons- !gur, me dit-il ; faisons place aux plus pressés ! n Je m'écartai; et, en regardant passer ce boulet entre nous deux, j'aperçus, de l'autre côté de la route, un personnage seul, à pied, et en redingote grise. C'était l'Empereur! Il s'avançait vers Mojaïsk, marchant péniblement, la tête baissée. Je traversai la route et, me plaçant devant lui, je l'arrêtai, en lai faisant remarquer qu'il était

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