INTRODUCTION
Je commerici! les souvenirs de ma vie en parlant de I mon père. Il avait, avec un esprit orniî, vif, abondant, lin et profond, une constante bienveillance, une bonne foi pleine de candeur et la douce f^aieté d'uu uaturcl heureax et d'une conscience pure et confiante. Qnelle qne fût sa perspicacité, nue âme si loyale, si douce et si imacte, tombée toat à coup de la cour de la grande Catlierine, où il avait été ambassadeur, comme d'un autre monde, au milieu de notre Révolution, n'en devait comprendre les passions iju'aprèa en avoir éprouvé Jes atteintes. 11 crut aus vœux que la Reine lui avait confiés ; sa douletir l'avait profondément ému : elle venaii de lui persuader qu'elle était disposée à des concessions raisonnables,
Et d'aboid, il essaya de se servir de ses liens d'amitic ebde parenté avec les chefs des différents partis inuovatenn, pour les rapprocher de cette princesse. Mais c'était
Ti INTRODUCTION.
tenter t'impossible. Dana leur rivalité de Ëiveur populaire, aucun de ces chefs, dépassé, entraîné par tous cbiik qui l'environuaieiit, ne pou™! répoudre, le jour BUivaut, de sa parole et de ses intentions de la veille. On fût demearé seul et déchu de tout ce qui faisait la puissance ; ou. eût été exposé, d'une piirt, à l'animadTersion des BÎena. tandis qne, de l'autre, on n'aurait rien regagné dans le cœur d'une Cour et d'une aristocratie dont l'orgueil révolté et les intérêts blesscB étaient implacables.
lia reine elle-même de son côté, entourée de défiances et de passions, n'était pas plus maitresse de ses propres déterminations. Aussi dès ses premiers pas conciliateurs vers les chefe libéraux, quoiqu'il ne les eût tentés que d'après le désir de cette princesse, mon père devint-it l'objet de sa défiance. Il eut en même temps la douloureuse surprise de se voir tout à coup en butte à la haineuse répulsion de tous ceux de ses anciens amis qui, regrettant tout et voulant tout ressaisir, paraissaient à la reine ses partisans les pins sûrs et> les plus iidèles.
Il arriva pourtant à plusieurs reprises, qu'au milieu de cette tourmente de passions eunemies la réputation d'habileté, de modération et de loyauté de mou père apparut à nos malheureux princes comme une branche de salut. Trois fois entre autres, dans leur détresse toujours croissante, ils y eurent recours ; d'abord en le choisissant ponr leur ambassadeurs Rome; puis eu lui offrant le ministère des atTaires étrangères qu'il ne put accepter, et enfin eu le nommant leur ministre plénipotentiaire à Berlin.
INTRODUCTION. »ir
1 Mon père ne pattibmême pas pour Rome ;lePape ayaifc asé dele recevoir; tout accord de ce côt(3 était devenu ble. Quant à bu mission de Berlin, je tiens de !ui- Ê qu'il ne voulut recevoir d'instructions que dn roi et k reine esclusivemeat. Malheureusement cette préion fut inutile. Ces instructions furent tontes pacifi' ; mais aoit dissimulation de nos princes avec lenr mi- « plénipotentiaire, soit qu'après son départ ils aient é entraînée dans une antre politique, le fait est que son ment fut tourné contre lui-mSme et qu'il y fut il Après s'être épuisé en vains efforts, s'aperceu'il était joué et calomnié par ceux qu'il voulait vir, ou plutôt par leui's conseillera aveugles, il lui falenoncer à conjurer le péril oii sa clairvoyance les ut dès loi^ près de succomber.
1 approchait alors de la catastrophe du 10 août et B maasacres de septembre.
f^ Quand cette désastreuse époque' arriva, rebuté, découragé par la défiance du Gouvernement qu'il avait en vain essayé de servir, il s'était retiré depuis deui mois k sept e Paris, ^ Fresnes, chea son beau-frère, M. d'Aseau, où la nouvelle des praianations démagogiques J juin et les cruautés da 10 août vinrent, sans le ndre, accroître sa douleur pour l'infortune des iB et son horreur pour les fureurs révolutionnaires. mtôt les atrocités des 2 efc 3 septembre s'étendirent u'à la retraite où il ne lui restait plus qu'à s'efforcer réserver sa femme et aos trois enfants de cette irrupi de barbares. Une bande de ces démagogues pour-
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suivait 1111 gros fermier du lieu, suspect de royalisme et dénoncé comme accapareur parce qu'il étiiit riche ; ces forcenés s'en étaient saisis, et, sans autre forme de procès, ils apprêtaient son supplice quand mon père accourut : il tes harangua avec tant de bonheur que. subitement tranaformés, ces massacreurs passèrent tout à coup d'une horrible rage à un enthousiasme d'humanité non moins exagéré, lïans leur nouveau transport ils forcèrent de boire et de danser avec eux autour de l'arbre de la liberté le malheureux fermier encore pâle et tremblant, qu'un instant avant ils allaient impitoyablement pendre aux branches.
Revenu à Paris pendant le sinistre hi\'er de 1792 à 1793, il )" trouva commencée cette Terreur qui ensanglanta, qui déshonora la France et la dégoûta si longtemps de la liberté. C'était un moyen de gouvernement dont on va voir que nos nouveaux historiens, admirateurs de Danton, ont le droit de lui rendre hommage. En eSet, cette invention politique dont il s'est effrontément vanté date surtout de son ministère de la justice et des massacres qu'il a organisés et avoués : eu voici la preuve.
Quelques semaines après cette boucherie de prêtres, de femmes et de vieillards prisonniers et ino&eusifs, mon père le rencontra. Danton l'aborde, engage l'entretien, et mon père, l'interpellant sur les horreurs de ces deux journées, lui dit qu'il n'en comprend pas le motif, le bat, et comment lui, ministre de la justice, n'a pu on les prévenir, ou du moins en arrêter le cours. Tous deux en ce moment marchaient à côté l'un de l'autre; Danhui
INTRODUCTIOH, r^
été, regai-de en face mon père, et avec son cynisme
p connu, il lui répond : « Monsieur, voua oubliez à
^qui vous parlez ; vous oubliez que nous sommes de la
B canaille ; que nous sortons <lu ruisseau ; qu'avec vos
j principes nous y serions bientôt replongés, et que nona
e pouvons gouverner qu'en faisant peurl " I On (ïjmprend qu'après une telle déclaration, la conver- ■tion dut tourner court, et que mon père s'empressa dL' \ séparer d'un monstre capable de se vanter d'un sysme de forfaits les plus odieux qui dent jamais souillé B de l'histoire !
I Peu de jours après, et à deux reprise, mon père fut ï. La première fois, ime de ces tendres amitiés qu'il Ivait si bien inspirer l'arracha des mains des terroristes -, jiaeconde fois ce fut son courage seul qui le sauva, Con- BÎt devant le Comité révolutiounaire de la section, pour ^ir refusé de monter la garde aux portes dn Temple pie Eoi était prisonnier, il prit le noble parti d'explir nettement à cette assemblée d'hommes ignorants fc passionnés son invincible répugnance : « Etait-ce à j lai, naguère ministre de ce prince qui' tant de fois E l'avait comblé de bontés, d'aller se joindre à ses geô- ■liers, et peut-être de se voir forcé à arrêter de sa main Ble monarque infortuné dont il avait eu la confiance! I N'y avait-il pas mille autres postes où il pourrait être l utile LL l'oiMlre puMic sauK inspirer à ses concitoyens ■une juste déliance? Partout ailleurs il remplirait son levoir sans manquer à des sentiments, ijue sans doute B conscience de tous ceus qui i'écoutaient leur faisait
X INTEODDCriOS.
S comprendre, et (|ne tons à sa place éproaveraietit ! > Heureusement, la cooragense franchise de cette déclarotioa vibra dans tous les cœurs. Il y eut nu cri générât d'approiKttion ; le dénonciateur, troublé, stupéfait, se vit honteusement chassé, et mou père M ramené chez lui en triomphe.
Cependant, les Girondins déjà si loin de leur point de départ, et si coupables, ignoraient qu'ils étaient à la veille d'être entraînés, par l'esprit de faction et par la peur, jusqu'au plus lâche et au plus odieus de tous les crimes ! Janvier 1793 commençait, et mon père faisait près d'eux, pour sauver l'infortuné I^oais XVI, des efforts qu'il ne devait pas croire inutiles. En effet, la veille même du Éital jugement, il reçut des plus éloquents de ses. juges les promesses les plus rassurantes. Vergniand surtout eut avec lui jusqu'à des éptinchements de oonscience. n Qui, lui, voter la mort de Louis XVI ! C'était « l'insulter, s'ccria-t-il, que d'oser le supposer capable « d'une action aussi indigne! n II en détailla l'affreuBe iniquité, il en si^ala l'inutilité, le danger même, et il est hors de doute qu'en ce moment, ce Girondin s'en croyait Ini-même incapable. Ce fut pourtant ce crime odieux f]ue, peu d'heures après ce désavœu, de funestes engagemenia de parti et les terribles entraînemente d'une tribune révolutionnaire lui firent commettre! Ce malheureux, après avoir voté la mort, vota même contre tout sursis.
Il était impossible que mou père songeât à retourner à Fresnes où sou bean>frëre, M. d'Âgaeeseau, s'était re-
INTRODUCTION. sj
tiré. Cette péauion de famille dans une grande terre eût alléché la cupidité féroce des batteurs de monnak en phre puiliqtief La prudence voulait qu'on se diapersât. H acheta donc à troia lieues de Paris, près de Sceaux et dans le village de Ohiltenay, une petite propriété qui devint notre retraite. Ce fut là qu'il recueillit le maréchal de Ségur, mon gmnd-père, i}ue les souvenirs de ses glorieux faits d'armes et des sept années de son administration sage, économe et bienfaitrice an ministère de la guerre, signalèrent à la proscription.
Bientôt des commissaires du Comité de Salut Public vinrent l'arracher de nos bras ! Leur brutalité fléchit à I l'aspect de oe vieux guerrier couvert de blessures! L'un I d'ens voulut cependant mettre la main sur lui, mais l'c- Ftonnement de ce vieillard illustre et son regard ferme, I froid et imposant, arrêtèrent ce malheureux ; il recula et I demeura respectueux pendant le reste de l'indigne miaf mon qu'il accomplissait*. Toutefois il refusa d'accepter I le dévouement de mon père qui s'offrait avec instance. Ion pour remplacer mon grand-père dans la prison, ou wur partager la captivité qu'on lui préparait.
• Qaatre-TingtH ans pl«a tard, en 1871, le général Philippo de , Bon petit-fila, anbil k Fniris ka douleurs du siège et de lu lane. La scène iiuivante ne nous rappelle-t-eUo paa l'émoaraut 6 de Cbâteziay?
( Un jonr, des délégués de la Commane, reyStn.4 de l'uniforme mï- G, Tinrent faire une perquisition dans l'hôtel du gémirai. Il enC ti digne qu'il leur imposa le respect. Après qaelqoea n, tioubléa, incertains, les délégaés lenoncùrent i, leur mission, n d'entre eox, en se retùimt , chajigea loodaîn de lui'.
INTRODL'OTION.
Elle dura sis moîa : un l'avait jct^; à la Force, dans uii cachot où il n'ent pour lit qu'an matelas étendu à tercù -Sur une paiUe infecte. Le calme inaltérable et la Béréaité constante de son âme soutinrent sa santé dans cette dore et froide prison ; il y fut respecté et même soigné par ses compagnons de captivité, ouvriers de la dernière classe da peuple, car les victimes étaient de toute espèce. Heureusement l'impudeur des terroristes hésita à faire monter à l'échafaud un vieillard mutilé au service de la patrie, pauvre, et sur lequel il n'y avait rien à confisquer. Pourtant l'impatience du l'un de ces scélérats, dont la cruauté à déslionoré le talent supérieur, marquait déjà le jour du supplice, quand la révolution du 9 thermidor commença celni de ce misémble.
Pour nous, restés consternés à Chàtenay, nous recevions la liste quotidienne des fureui-s des Conventionnels et des noms de lenrs victimes. Chaque jour nous apportait la nouvelle du supplice des femmes les plus douces, les plus belles, les plus inoffenaives, d'enfants même et des vieillards les plus vcnêrables : il suffit de citer les Vintimille, les Malesherbes et cette duchesse d'Ayen, sœur de ma mère, mère elle-même des pauvres, et dont Fonquier -Tin ville demanda et obtint la mort!
gHgf et prii te général de leni: donner de l'argent. A ce mot , le génémi chaDgeant anasi de ton et d'allare : u; Sortez d'ici, leur dit-il, 3 vona déshonorez l'nnifoinie. u It ne pnrlnit ploa comme la. viotime déji prête qui brave et ïntimids ces meurtriers, il parlait comme nu génénd à des soldats, — Les malheureax sortirent la tête basse. — Ils avaient senti l'acoent da maître, Quelqne ohoae BTnit tressailli en eni de l'honnenr indigné, n (Saint-aené Taillnndiar.)
INTEODUCTION. xnl
C'étaient ikib alliés, nos parents, et mille autres encore ; »r il y avait des sections entières de Biispects.
Nous étions aans cesse dans les transes. Un soir, nons entendîmes du fond du jardin battre le rappel dans le yillage. L'instinct du danger nous fit accourir Ters la ' maison ; il ne nous trompa pas : la consternation s'y peir gnait sur toutes les figures. Deux commissaires du Comité de Siilut Pnblic venaient d'arriver dans la commune. Ils furenc bientôt chez mon père. L'un était ua petit homme, blond, fade et indécis ; l'antre, un grand chenapan brun foncé, de cinq pieds sept pouces, en carmagnole, le bonnet rouge en tête, un grand sabre traînant à son côté, et deux pistolets h sa ceinture. Sa figure triviale portait l'empreinte de passions violentes et groses. II débuta par annoncer bmtalement à mou père it qu'il venait pour se saisir de lui, et pour le jeter dans r nne des prisons de Paris, où il n'aurait pas le temps A pourrir ! » I! ajouta, qu'avant tout il faUait procé- ■der à l'examen des papiers ; ce qu'il laissa faire à son colflègoe, car ce digne commissaire du gouvernement d'alors e savait pas lire.
Le bonheur voulut qu'il fût déjà tard, que notre grand wmmiasaîre eût faim, soif surtout, et qu'il n'eût pas le a méchant. Or, pendant que son collègue se perdait s les tiroirs de tous les bureaux de la maison, nous e boire notre sana-culotte ; puis le voyant s'émouvoir a instances, nous parvînmes à l'attendrir, et lui mont le désespoir de notre pauvre mère, nous lui permea qu'une indisposition de mon père était une
Xtr IKTBODCCnOS.
nuladic «saez grsTe poar rendre sa traiiGUitJoii i iinpcMuble. Ceb botnme, roeiUenr <)ue eee dehors et que eeni lui remplofsienl, fei^it de noo.'! croire; il t blinicr mon péK aa milieu de noue, en état d'arreststiaD. I avec deux pajeane poar le garder à me et r^<Ddi« de sa itttnoaae. Ce bon mou reraent nons sanva. Notre o missaire aoatint à Paris sa bonne action ; on ne ^mgiea plus à mon père, et il fut quitte du reste de la Tertcnr pour la terreur seule que les nouvelles de chaque jour nuuH apportaient plus affreux.
l'IuR tard, quand chaque chose reprit à pen près sa place, le nauï-culutte notre protecteur devint notre pro- U-gé: Mais ni l'argent ni les emplois ne suffirent; rien no lui tenait ; il devint impossible de le suivre dans les vicisMitades de sa fortune, qui ne pourraient bien figarer que dans des Mémoires pareils à ceux de Yidocq. Je crois puiirLant qu'il finit sur an toit, atteint par la balle d'un fîendarnie qn'il fuyait et qni lui rendit ainsi nn cniel mais utile service.
A la première terreur en snccéda une seconde au 18 fructidor. N^apoléon apparut alors. Ânssitât que daue cet odieux et honteux naufrage mon père aperçut cette branche de laurier, il s'en saisit, s'unit à elle et contribua de tous ses cBbrts, d'abord comme homme de lettres, puis cumme légiel'Lteur, enfin comme conseiller d'Etat, à y attacher la Fi-ancc entière. Ce fnt lui qni rompit le silence imposé au Corps T^^'alatif pour proposer le Consulat de dix ans. Ses travaux dans la section de l'intérieur du plus SHVHiit, du plus illustre des Conseils d'Etat passés, présents
ItîTaODUCTION XV
et probablement à venir fiirent immeiiseB ! il y coopéra, de tontes les forces de Bon esprit et deson expérience, à la confection de nos Godes.
Dès iors, tonte proscription ayant cessé, son mérite l'éleva partoutan premier rang. On le vit successivement, j dans la République des Lettres, membre de l'Académie PrançaJÉie; dans l'Ordre d'Honneur, Grand'Ci'oix; à la Cour, Grand Ofticier de la Couronne, et Sénateur enfin dans le premier de nos corps politiques.
Aprèa la funeste journée de Waterloo etToffi-e dévouée kqn'il fit à Napoléon de l'accompafrner dans son exil, re- I tombé dans la oéceBsité de vivre de ses écrits, on dut à »tte dernière vicissitude !a meilleure Histoire ancienne tane l'Université Française ait encore mise dans les mains s la jeunesse, l'Histoire de France jusqu'au refîne de •Charles VIII, trois volumes de galerie dignes des œuvres ■morales de Plutarque, et ses Mémoires, que, maljiré leur ^nccés et nos prières, son grand âge, ses souffrances, et t surtout son respect ponr l'infortune de Louis XVI et de I Marie -Antoinette, ne lui permirent pas d'achever.
Au milien de ces travaux, sa bonne renommée le fit
rappeler dans k Chambre des Pairs, où tous les partis
jl'aocnei Mirent, et où il s'efforça de rendre possible îa
Donne de gouvernement que Tacite avait indiquée et crue
wssible. En juillet 1830, sou dernier regard vit pour la
e fois tomlier du trône la branche aînée des Roia
lotre troisième race. Ce fut alors que le gén('ral La
Fayette, son neveu, s'étant approché de son lit de mort,
meillit ses dernières et prophétiques paroles que j'en-