XVI INTRODUCTION
tendis, et que l'événement n'a que trop justifiées; mais les trompeurs et premiers transports de cette Révolution populaire duraient encore quand mon père s'éteignit. Maintenant mon tour est venu !
8 été élevé près de ma mère jusqu'en 1790 ; puis i Angleterre jusqu'au commencement de 1792; d'où 1 près d'elle j'ai dît qne nous avions été chercher I abri à Freanes, et comment les retentissements des tumales du 20 juin, des fureurs du 10 août, et des icrBB de septembre, y avaient troublé notre solitude, a vu que la tourmente révolutionnaire redoublant, père, forcé de songer à notre sûreté personnelle, s'ét réfugié à Châtenay, près Sceaux, à trois lieues de i avec mon grand-père, ma mère et trois enfants S j'étais le dernier. Voltaire y avait, disait-on, été é; je me souviens que l'abbé Raynal y vint voir I père. Les théories de cet historien venaient d'émises eu action ; il m'en parut dégoûté. Je l'entendis a repentir de l'exagération de ses écrits philosophiques. i reprochait sa part de flammes dans cet horrible îendie, et d'avoir mis, au lieu de lumières, des torches laina biTitalea qui ne s'en servaient que pour ; consumer et tout dctruîi'e ! Cette voix éloquente et ;éuaire sourit à mon enfance j j'ignorais alors qne tow ans auparavant, cette même voix avait accueilli et
xrilt I5TBODPCTIOS,
eneoanfcé le jeane officier d'artillerie destioé à devenir notre Etoperear; mais qai eût pa me prédire qae raoîméfoe, vin;ît ana plus tard, après avoir attaché quatorze de me» plan belles années à celles de ce grand homme, jn ihivm» Isjsser, peat-ëtre, à la poeténlê qoelqnee-ons (I<ai traibi de Hon histoire !
J'avais douze an» ; la Teireor commençait ; nous étioiu pauvroH et proscrite ; maîtres et précepteurs, tont nous iilmndonna, el mon père demeora notre seul institutegr: IX Tut trop ponr moi ; il y avait disproportion trop grande de l'élève an maître. Dana ce jeune âge, celai des aensa tloiiH, et un milien des acènes tragiques qui m'envirounaient faible et mitladif, mon cœur B'était trop tôt et sint{ulièremcnt dc^'veloppé, tuais seul, mais aux dépens de tont te rente et do mon esprit surtout qui était resté dans su première enfance. Les émotions souvent secrètes à cet flgo, étaient en moi vives, profondes et tenaces ; mais mon esprit distinguait on comprenait peu, et travaillait maoliinalimient. .le ne irrandissals ni de corps ni d'iutelligencu. Entin, au lieu d'être un ROjet de consolation, je n'apportai que de nouveaux chagrins à ma famille jusqu'à l'âge de 17 atis.
A cotte époque, c'était soua le Gouvernement Directorial, quelques restes du monde brillant du dix-huitième ni^iole avaient survécu, Beauconp d'hommes d'esprit, de lettres et de plaisirs, s'étaient rénnis à ces débris de la plus aimable société des temps modernes. Echappés au naulVage, on cherchait à s'en consoler, en reportant dans ce nouveau mo&de, au milieu des ruines encore toutes
îNraODUCTIOX. xn
langkotoB de l'iiiicien, les mœurs d'autrefois, h ^oût du
plaisir orné d'une sensiblerie ou galante on romanesque,
celui d'une littérature gracieuse et légère, et surtout d'une
^conversation mordante et railleuse, arme puérile du ridi-
le, la seule qui restât à notre liaine contre le géant ré-
iomiaîre. Xoqs en attaquions follement la hache eus-
jndne sur nos têtes efc dégouttante encore de notre sang,
i fortune scandaleuse de ses grossiers parvenus, et jus-
a'h, la gloire de ses armées Tictorieusea alors de toute
Europe !
f Dans cette société, le vicomte de Ségur, mon oncle. ^tt l'un des hommes les plus marquants par les grâces son esprit. Ce fut lui qui m'y appela. Mon s'y était réuni, mais par un seul côté, celni d'homme de et d'homme de lettres; l'autre côté, celui mine d'Etat, de publiciste et d'historien, le rattat à la société politique. Tous les deux vivaient de r plume.
Pour moi, transplanté tout à coup dans les séductiona D monde aimable et joyeux où régnait mon oncle, j'en & ébloui, je fus saisi de l'ambition d'y soutenir la remée d'esprit, de courage et de galanterie de ma faiQIe. Cette ambition s'empara de toutes les facultés de n adolescence: je ne vis rien au delà. Aussi, dès qu'à e de dix-sept ans je fus cité pour quelques chansons, r nn duel efc pour quelques antres succès de 80»;iété,je rus être un homme complet et avoir satisfait atout Q qu'on devait attendre de mon âge et de mon mérite. 1 instniction n'avait été assujettie à aucune mé-
ss INTRODDOTION.
thode. Habitué à ne jamais rien commencer par le commenoement, de mÊmo que j'avais voulu faire des livres avant d'avoir assez la, et de la philosophie avant d'être sorti de ma sixième, je me fia une opinion politique sur ouï-dii-e; l'exemple et le sentiment m'entra! aèrent. Je partageai la haine qui m'entourait pour une révolution qui nous avait minés, décimés et qui nous proscrirait encore ! Il n'y avait rien là que de naturel, d'autant plus que telle n'était pas l'opinion mieux raisonnée de mon père, et qu'il y a trop souvent esprit de contradiction de l'élève au maitre. Dès lors, sans examiner et confondant tout dans mon aversion, je me refusai à rien accepta da temps prirent ; je m'ohstinai aveuglément dans le passé, arborant puérilement dans les rues le collet noir vendéen et appelant le héros de l'Italie monsienr Buonaparte!
Pourtant s'il faut tout dire, le bien comme le mal, je valais mieux que la vaine et stérile réputation que j'ambitionnais. Il y avait en moi un symptùme favorable à ma jeunesse, c'était de rechercher, d'aimer la conversation des hommes sérieux et au-dessus de mon âge, et d'attacher un grand prix à lenr estime. Quant aux femmes, c'était à celles dont le cœur et l'esprit étaient les pliB exigeants que je m'adressais.' Quelque distinguées qa'elles fussent, mon ima^ation les plaçait plus hast encore I J'adorais religieusement en elles le type idéal de perfection que je m'étais créé : c'était bon gré mal gré, par toutes les conditions que ce type imposait que je prétetidaia » tour plaire. Je m'y appliquais sans relâche.
ISTRODUCTIOS. ïSl
S distraction, prenant ainsi tout aueériens; l'eaprît, B cœur toujours tendus j pratiquant l'amour avec ferrenr, faisant laborieusement des folies, et voyant tout mon avenir dans les succès les plus épliémères. ' Cette Boeiété intime, d'où je sortais peu, ne me fut pas llBntUe. Un goût délicat, des formes nobles et polies, la bienveillance et les sentiments les plus élevés y dominaient ; c'était par eux seuls qu'on y pouvait plaire. Chacun y parlait à son tonr. On y médisait peu ; on ne s'y ■entretenait ni de toilettes, ni d'économie domestique ; il f fallait apporter une opinion sur les faits, sur les pièces t les livres du jour, sur les actions et les sentiments des éroB de l'œuvre litt-éraire dont la lecture était à lamode. iB jugements étaient controversés sans légèreté ni péinterie, avec plus ou moins de développement, selon rar rapport avec la situation de cœur ou d'esprit qu'adent entre eux les interlocuteurs. Je vivais enfin au Bilieu de l'un des restes les plas choisis de cette société où naguère venaient achever de se former "homme dn monde et l'homme de lettres.
Mais trop prématurément engagé dans cette carrière, ^OBcrit de toute autre, et ne pouvant être à dix-huit ans [n'auteur de vers légers et de vaudevilles, l'inconvénient était la futilité : mon caractère m'en préserva; ce ht à mes dépens. On a pu voir que par nature et éducapon, il était tourné au sérieux ; jechansonmiisdoncsans îation, laborieusement, dépensant en couplets le peu ■n'avait amassé mon esprit et réussissant fort médioment. Le souvenir des dégoûts que ma veine Btérile
TXTI IKTBODCCTION.
m'inspira, celui de l'ennui que, l'été surtont, je promenais dans Paria vide de ma société dispei-sée, errant sans tiut, sans argent, mal vêtu et plus mal nourri, ce souvenir d'inoccupation, de déniiment, de mécontentement de moi-même et d'im temps si mal employé, est resté dans ma mémoire comme un poids insupportable.
La seconde Tcrrenr, celle du 18 fructidor, régnait alors. La prudence autant qoe le besoin me retenaient le plus souvent à Châtenay, où du moins je retrouvais le nécessaire. Là, dans tme habitatiou négligée mais encore élégante , au milieu d'une bibliothèque nombreuse et choisie, ma seule société, mon imagination affranchie ee rnllumait; et mille rêves ambitieux, libres dans cet isolement où rien ne les troublait, s'échauffant, m'enlevaient hors du monde réel, et me transportaient dans celui des chimères. Alors, «q bâton k la main, mon paquet de l'autre, je reprenais le chemin, ou plutôt le sentier de la capitale ; car c'était toujours il travers champs et par le côté de Fontenay-aux-Roses et de Ciiâtillon que je m'acheminais, évitant soigneusement la grande route, les habitations, les passants et tout ce qui pouvait iateiTompre le charme de ina rêverie solitaire.
Oh l combien je me sentais soulagé quand, afiî-anchi enfin de toute rencontre, de toute salutation obligée et de tout regard, j'avais dépassé la dernière maison de notre village ! Avec qnel transport de joie je m'abandonnais aussitôt à ma folle imagination 1 Avec qnelle promptitude elle m'empoi-tait dans le monde des enchantements, et comme alors, dans ce trajet d'environ deux heures.
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elle m'élevait rapidement, de succès ea succès les plus
[• éclatants, jusqu'au Goinmet de toutee les plus brillantes
[ carrières I Je compte encore ces instants au nombre des
1 plus fortunés de mon existence ! L'illusion devenait si
F complète qne, ne me sentant plus marcher, frimas oa
[chaleur, fatigue ou pauvreté, j'oubliais tout. Mais quand
I le héros de tant d'aventurea enchanteresses aiTÎvait ino-
I pinémenb au véntable terme de son voyage, la barrière
I dn Mitine devenait la borne fatale où tant de ravissantes
[' illusions, se henrtant tout à coup, venaient se briser et
I tomber en poudre ! Alors, hélas ! rendu à la triste réalité,
I rirréaiatible Alelbiade, le Crésus millionnaire, le vaîn-
1 qiieur olympique précipité de son char de gloire, se
I retrouvait à pied, en nage et couvert de boue ou de
Muasièrel Toutlni devenait obstacle, un charretier bru-
jal,nn commis soupçonneux à éviter. Heureux quand, k
B faveur de quelque embarras, se faufilant en suspect, il
(valt pu échappera l'exigence, toujoure dangereuse pour
i-noble, de l'exhibition de son passe-port.
Arrivé enfin chez mes parents, la chute devenait plus
Jomplète encore. Le court et premier moment d'une fcen-
e joie écoulée, venait cette triste question ; [ « Que vas-tu faire î k