‹ Un aide de camp de Napoléon; mémoiresChapitre 21 sur 56 · OFFICIER D'ORDONNANCE. SI · texte numérisé non relu

OFFICIER D'ORDONNANCE. SI

I après mon retfiur d'Espagne, je reçus, île Diiroc encore, et dans un court billet, l'ordre de me rendre it ce ehâteiin de Saint-Clond, le lendemain, à midi prfcis. Je ne sais l,[i]itB comment j'appris que c'était pour être attaclié à tfétat-major particulier du Premier Consul ; mais je me raviena bien que mon premier mouvement intérieur fut ^hésiter à obéir. Quoi qu'il en aoit de cette jactance, à s royaliste et républicaine, le fait est que, mon père nïdaat, je me trouvai le lendemain, à l'heure dite, à feint-Cloud, dans la galerie de Mars, oii Dnroc me présenta à Bonaparte. Ce fut là que deux mots, l)eaucoup rop flatteurs, de la bouche de ce grand homme, en me ofondant d'étonnemeat, m'attachèrent décidément, et nitièrement, à sa personne. « Citoyen Ségnr, » me dit-il ^ haute voix au milieu d'une foule de sénateurs, de tri- I, de législateurs et de généraux, k je vous ai placé t dans mon état-major intérieur ; votre devoir sera de f commander la garde montante qui veille près de moi. I Tous ToyeE la confiance que je mets en vous, voua y réi pondrez ; votre mérite et vos talents vous promettent [ un avancement rapide ! »

Enclianté, autant que surpris, d'une réception aussi ifttteuBe, dans mon trouble je répondis par quelques Éiota de reconnaissance et de dévouement que Napoléon Kçub avec l'un de ces sourires dont la gr&ce était indéfi- : puis, continuant à. traverser cette réunion mbreuse de personnages, tous plus un moins considé- ^blea, il se rendit à la tribune de la chapelle où il euiudit la messe. Cependant, ivre de joie, d'amour-propre

comble, dcpiissé même, et me seotant à, peine marcher k terre, je parconrus cea salles brillantes, j'en pria possession ; je retournai, je m'arrêtai à la place (jne d'ici je oroÎB voir encore, oîi je venais d'entendre des paroles pour moi si honorablea; je m'y recueillis, je me les répétai cent fois I II me semblait qu'elles m'associaient. qu'elles m'identifiaient à la gloire du conquérant de l'Italie, de l'Egypte et de la France! Je ne sais le temps qa'il faisait réellement dans ce jour d'automne; mais ce jour-là m'est resté dans la mémoire, comme le plus beau , le plus brillant jour de l'année, que j'eusse vu luire encore ! Toutefois j'étais interdit : la nécessité de justifier l'opinion, au moins fi.irt prématurée, d'un aussi grand homme, m'inquiétait l Aussi, quand je fus re^'cnu à Paris dans la modeste demeure de mon père, ce ne fut qu'en rougissant et k demi-voii que j'achevai mon récit, redisant cette louange qai devait paraître si invraisemblable. C'était alois moi seul que je considérais comme un usoi^tenr. tuit je me sentais au-dessous à'im pareil él<^>e.

L'exercice de mon nouvel emploi n'était pas bien difficile : il consistait à faire défiler, dans la conr des Tuileries, la garde montante, à lui donner les mots d'ordre et de ralllemcnC. et â commander el sorraller, tons les trois jours, pendant vingt-quatre heures, le aerrice de tons ks poses. Pourtant mon premier oontaot areo ces hommes d'élite ne me pamt pas si simple. La Garde d'alors, de la taille bi plus élevév. la plus vig«oi«ise, et dans tonte )a force de Yige, tnffùt, à la fois, et dft

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Tadiniration qn'inspire la renommé* de guerriers irrésiatîbles, et de la vénération qu'imposent des \'^tèrans, fiers de dix ans de traTaax et de victi'ires ! En face de tels liommes, qu'était-ce que vingt-dens ans, qnelques missions et denx campagnes ? Ce ne fut donc pas, je l'aTone, Bans itn pénihle effort contre une jnete pudeur, que moi, sinoQvean, je comparus devant leurs rangs, et qiie je rénaais à prendre cet air d'assurance et ce ton d'autorité qu'exige le commandement militaire.

Ce premier moment passé, quant an reste, n'ayant qa'nn devoir aisé à remplir, qu'à bien vivre avec les officiers et à tenir leur table de service, on comprendra qu'il me fut facile d'acquérir leur confiance et leur ftmîtié. La différence d'origine et d'éducation ne me fat point un obstacle; et ici je dirai même que, malgré la gnerre de classes qui existait encore dims toute sa première ctialenr. j'ai toujours éprouvé que, avec quelques précautions, partout uu nom illustré, loin d'Être nn embarras, devenait un avantage. Corrnne tout avaob^e, celui-ci avait ses inconvénients sans doute, au-de- ■ma desquels il fallait aller. En vérité, s'il est convenable et prndent de se iaire pardonner, par ses éganx, des avantages acquis par son propre mérite, il l'est bien plus d'aller au-devant de la jalousie qu'inspire une distinction tninsmise et que l'on ne doit qu'au hasard de la naissance. Le premier moyen, et le plus naturel, était de ne s'en point targuer, et de paraître même n'y songer pas. Mais comme ceux à qui l'on avait affaire y songeaient pour vous sans cesse, si ou joignait k cela

«ne simpiicité bieuveillante et affectueuse, et la couviution interne, et apparente, que le mérit* personnel doit avoir, avant tout et partout, la préséance, il ne restait plus qu'uue difficulté à vainci'e, celle qu'impose, eu tous les temps, un nom transmis pins on moins 11luatre, et l'obligation de prouver que, sans vouloir sottement s'en enorgueillir, on en est digne, qu'on le porte bien, et qu'on mérite les regards et les égards qu'il vous attire.

Pénétré de ces sentiments innés eu moi, car je les tenais de mon père, je me lis bientôt des unis de tous ceux qui m'entouraient. Qnant à la modification de mes opinions, et à leur conformité avec ma situation nouvelle, telle qne le devoir l'imposait, cette transformation s'opéra naturellement. Chacun sait combien un tableau quelconque change d'aspect, selon le point de vue auquel on se place, et quelle variété d'impressions et de jugements il inspire atora. Cette influence, lor»i)fl'il s'sgit de politique, est bien autrement puisante. Or ce n'était plus d'un coin ptiuvre, obscur, et au travers d'une atmosphère de mécontentements et d'envie, que j'envisagmis lu diuation pnbtiqne et le grand hotum« qni b dominait ; c*ét«it placé près du œatiK nfme d'atuaction de c«t astre poissuit qni à sa suite, dans une irrésistible minée de ébwicBuite, et la France et l'Enrupe eftti«« ! Xen éfUM' rai b(ent4t tout l'asocRdaDi.

Cïoubiea. d'aiUeon, □» pa&itioii cuit dt^venne prasprre : Vie enivrante, toole de tmis|Kat, «a m&m et

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topliées. Bona les yeux d'un héros ohjel d'aoe admir»- 1 continuelle, dans l'auréole même de sa gloire dont »s mes pas désormais seraient éclairés! RéAlités, il- , tout concourait. Jsunais Paris n'eut d'époque i éclatante! Quel temps heureu;^ et «lorieus! Cette j entière a laissé dans sa mémoire l'empreinte du icle du plu^ beau des jours de fête, de la pins sllante des utopies se réalisant, et d'une grande so- Sété rendue à tous les biens par le Génie de toutes les loÎTes!

[Dans son intérieur le Premier Consul semblait avoir

! le signal de tant de plaisirs ingénieux, et de

ispuision d'une allégresse presque universelle. Deux

lis divisaient cet intérieur; mais, maintenus par la

leté du chef, ils restaient dans l'ombre. C'étaieut

a côté tes Beaahamais : de l'autre, la propre famille

1 Napoléon. Le il juillet 18D2, le mariage de Louis

uiaparte avec Hortense de Bcauharnais semblait avoir

vmîné ce ditférend. Ainsi ta paix paraissait avoir pé-

épartoutà la fois : paix intérieure "ini ne tut gnère

s durable que les autres pais de cette époque. Mais.

i les premiers moments, cette union et plusieurs au-

8 mariages dans les jeunes entours de Napoléon, ajou-

mt l'influence de ces diverses lunes de miel à notre

upostion joyeuse. Les charmes et l'esprit, si connus,

M sœurs du Premier Consul, les grâces de M"" Bona-

e et de sa iîlle, la beauté remar(]uabie des jeunes fem-

s qui venaient de compléter cette réunion séduisante,

, et par-dessus tout, la présence d'un héros, tout

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alors donnait à cette Cour nouvelle, sans étiquette oora, saiiB autre gêne que les traditions de l'ancieune iKinne compagnie, un éclat, un attrait indéfinissables.

Quant aux piaisira, c'étaient le matin, à, Malmaison, des jeux de châteaux, auxquels prenait part Napoléon, et le soir, d'autres jeux et des conversations étincelantuB d'esprit, d'originalité et de profondeur. J'en retronve, encore aujourd'hui, la trace dans des notes écrites anssitût. La KévoJution, la Philosophie, l'Orient surtout, étaient tes anjets les plus habituels de ces entretiens du Premier Consul. Que de fois, dans ces veillées, les plus jeunes femmes même oablîèrent l'heure, croyant voir ce qu'il racontait, et comme enchaînées à ces admirables récits, qne colorait vivement nne verve inépuisable d'inoT^nieux rapprochements, d'images neuves, hardies, les pins inattendues et les plus pi(|nantesl

Fn soir, entre autres, qn'à Saint-Cioud il nous décrivait te désert, l'Egypte, et la défaite des Mamelouks. Tue voyant comme suspendu à ses paroles, il s'arrêta: et prenant, sur la table de jeu qu'il \'enait de quitter, nn jeton d'argent, médaille qui représentait le oombat des PjTamides, il me dit : < Vona a'étiei point enoore là, jeune homme ? ■ Hélas I iton, lut répondîs-je. « Eh bien! reprit-il. gardez ceci, et eonservez-en te souvenir! * On pent juger si je fus fidèle k cette recommantkttoD. et si mes enfants, après moi, i;>n retroareront la preuve.

Téh était son aménitt- habituelle : et. à ce ptopo^ s que, dans son salon, lots<iae dos éeUs

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e rire, devenant tTwp vifs, tronblaient le trarail auquel : livrait dans le cabinet voisin, il entr'oarrait \n !, et se plaignait avec bonhomie de cee interrup- 3S, se contentant âe nona recommander doucement me joie on peu moins brnjante.

Les autres plaisirs de sou intérieur étaient des spectclea de société, où ses enfants ndoptifs avaient, comme , des rôles. Lui même venait quelquefois encoura- : noa répétitions que dirigeaient les acteurs célèbres, fichand, Uolé et Fleury. Les représentations se paaaieut à Malmaison, devant une société choisie. Elles l^étaieut suivies de concerts, où dominait le chant italien, t souvent aussi de petits IhiIs, sans foule, sans couision, composés de trois ft quatre contredanses simultanées, et laidement espacées. Il y dansait lui-m^'me b au milieu de noua, en demandiiut les airs, déjà vieillis, qui lui rappelaient son adolescence. Ainsi le tenninaient, vers miuuit, ces soirées charmantes. C'est de là que sont nés ces bruits absurdes de leçons I de danse, ou d'attitudes, que le Premier Consul pre- I disait-on, de divers acteurs. Sa participation perlelle à ces derniers plaisirs ne durait, au conti-aire, fijne quelques moments, après lesquels il retournait aux ^aSoires on il des conversations sérieuses.

Les jeux du matin, ceux de Malmaison, cessèrent les kpremiers; le peu de mesure qu'y apporta un artiste Irâistingué en hâta la fin. Les autres plaisirs, toujours ^ cuuTenables. continuèrent pendant l'automne de 1802 |<«t l'hiver suivant. Le voyage du Premier Consul à

m MÉMOIRES D'UN AIDE DE OAMI'.

Eoiien, sur le champ de bataille d'Ivry, et jusqu'uii Havre, qu'il appelait dèa lora le port de Paris, les interrompit à peine. Mais depuis, et de plus en plus, la multiplicité des affaires, leur teinte plua sérieuse par l'attitude hostile que reprenait déjà l'Angleterre, rendirent intempestifs ces j'ojeus délassements. Vinrent ensuite l'élévation graduelle du Premier Consul et l'iiccroisBemeut de son entourage, ce qui imposa pins d'étiquette, accrut les distances, et diminua les charmes de l'intimité de cet intérieur.

Un autre incident changea en réserve l'abandon de nos amusements. Ici j'anticipe sur 1803, pour n'avoir point à revenir sur ces détails. Les apprêts d'une gnerre menaçante avaient alors attiré le Premier Consul sur les bords de l'Océan, et en Belgique. Pendant son absence notre jeune société, celle qui formait son intérieur, s'était livrée fort innocemment, mais sans assez lie circonspection peut-être, aux plaisirs de la capitale. C'étaient des dîners, des parties de campagne et de spectacles ; c'étaient même, il est vrai, plusieurs courses assez étourdies dans les bals et les lieux publics, où d'aussi jeunes femmes, si haut placées, auraient pu être reconnues et compromises. On ne pou\-ait voir là, en toute véiîté, que de légères imprudences de penaionnaii"es, naguère échappées des mains de M"° CampaBj mais leurs maris étaient absenta; des rapports malvciOauts les alarmèrent. Quelque exagérés et faux qu'ils fussent, le caractère trop ombrageux de Louis Bonaparte en fiit troublé. Ainsi commença, sa jalousie long-

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L tempe iujuste. Je ne sais si le Premier Gonaul fut im- ■.]>orttmé de plnintes à ce sujet, mais le fait est que, aussi- ItAt après son retour, dispersés tous à la fois, par diverses . noua fûmes subitement transformés de gens e plaisirs eu hommes utiles.

Peo avant la rupture de la pais d'Amiens le Premier Consul avait invoqué l'intervention d'Alexandre et de Frédéiic ; c'était le frénérnl DuroccL moi qu'il avait envoyés en Prusse, en même temps que Colbert à Pétersbonrg. Nous rejoignîmes Colbert vers..., sur la grande ■toute, pendant la naît: et là, notre rencontre fiit mar- 3 par une aventure assez comique pour que je cède k ^envie de la raconter.

I Ce colonel et l'officier qui l'accompagnait venaient frétre abandonnés sur le grand chemin par leur postillon . Pelui-ci, selon l'usage allemand, avait dételé devant une bbergepoui rafraîchir. An bout d'un quart d'heure d'atœte l'officier de Colbert, irrité, s'était élancé de la voif t&ie, et, quelques minutes après, C'olbert lui-même. Tous llgs deux, à la suite ainsi l'un de l'autre, se précipitèrent B l'auberge, au milieu de l'obscurité, où tous deux. bouillants de colère, se rencontrèrent dans un corridor loir, jurant en si bon allemand qu'ils se prirent, mutuci- Hement pour le postillon retardataire. En îoî de quoi, leurs cannes d'une main, et se saisissant mutuellement au collet, ils se gourmèrent avec une fureur croissftnte jnaqu'aa moment où, l'hôte et le véritable postillon accourant à ce vacarme une chandelle en main, nos deux amis, fort endommagés l'nn par l'autre, se reconnurent

no MEMOIRES D'UN AIDE DE CAMP,

eafin, et s'aperçurent, mais un peu tard, de leur méprise. Je revis Berlin pour la seconde foi*». Nous n'y demeurâmeequetroia jours. Da oc pi t ivec leroi, réassit; m&is, selon ses instru t ona an d ite, dans la visibe d'un quart d'heure q n u f ra s a celui des ministres qu'on savait nous êtr nt a 1 fut d'une froideur si roide et si muette, que m na n nt le gêner, après avoir hasardé quelques mots, je me levai, et j'allai, comme par curiosité, regarder à une fenêtre. Néanmoins le même silence, devenu dés lore bien plus significatif, persévérant, je me rapprochai : après quoi les deus personnages se séparèrent sans nfot dire, comme ils avaient commencé.

L'un des souvenirs qui me restent de ce court voyage, est l'admiration que m'inspira la belle et spirituelle reine de Prusse, dans une audience où, grâce aux souvenirs laissés par mon père, j'eus l'honneur d'être admis seul en sa pi-ésence. Il me semble voir encore cette princesse à demi couchée sur un riche aopha; un ti'épied d'or était près d'elle ; un Ue d p urpre oriental recouvrait lé gèrement et la sa t ap ir sa taille élégante et gra-

cieuse, n y a a t dans I s n de sa voix une douceur si harmonieuse dans pa 1 s une séduction si aimable eb si touchant dans on attitude tant de charme et majesté, que, interdit pendant quelques instants, je me crus en présence de l'une de ces apparitions dont les récits fabuleux des temps antiques nous ont retracé l'image enchantei-esse I Pouvais-je alors prévoir que, trois ana pins tard, cette même reine, eu habit de guerre, fuirait devant nos escadrons; et que moi-même, à !a fin de la

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