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Serrer la main du duc français

son cheval fut renversé par un de ses dragons poursuivi par un de mes lanciers. Je courus sur lui pour le prendre ; une troupe de dragons anglais se jeta entre nous deux, et protégea sa retraite : son cheval me resta. Il me chargea une deuxième fois sans me rompre; je chargeai une troisième, culbutai une partie de sa cavalerie, et le poursuivis jusque sous les retranchements de Glocester. Il perdit un officier, une cinquantaine d'hommes, et je fis un assez grand nombre de prisonniers.

M. de Choisy établit son camp à un mille et demi de Glocester; nos patrouilles fusillaient continuellement avec celles des Anglais, et nous ne dormîmes pas un seul instant pendant le siège. M. le baron de Vioménil devant attaquer deux redoutes des ouvrages d'York, M. de Choisy eut ordre de faire une fausse attaque sur Glocester; il crut pouvoir en faire une réelle, et emporter les retranchements l'épée à la main. 11 fit, en conséquence, distribuer des haches à la milice américaine pour couper les palissades. Au premier coup de fusil, la moitié jeta les haches et les fusils pour courir plus vite. Ainsi abandonné, il se retira sur moi avec quelques compagnies d'infanterie française et perdit une douzaine d'hommes.

Le surlendemain milord Gornwallis demanda à capituler. M. de Rochambcau me destina à porter cette grande nouvelle en France et m'envoya chercher. Je ne me souciais pas d'aller en Europe; je lui conseillai d'y envoyer M. de Gharlus; ce qui le

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raccommoderait avec M. de Castries, et ferait peutêtre que son armée en serait mieux traitée. Je ne pus l'y décider; il me dit que j'avais eu la première action, que je devais porter la nouvelle ; que M. le comte Guillaume de Deux-Ponts avait eu la seconde et porterait les détails : le comte de Charlus ne lui pardonna jamais ni à moi non plus. Je m'embarquai sur la frégate du roi la Surveillante, et après vingt-deux jours de traversée j'arrivai à Brest et me rendis à Versailles sans perdre de temps.

En arrivant à Versailles, je trouvai M. de Maurepas mourant ; à peine avait-il sa connaissance : il me reconnut cependant, et me reçut de la manière la plus touchante. Il me recommanda fortement au roi et à ses ministres, qui lui promirent d'exécuter ce qu'il avait eu l'intention de faire pour moi. Il mourut le surlendemain et M. de Castries et M. de Ségur me traitèrent aussi mal qu'ils purent.

Ma nouvelle causa au roi la plus grande joie: je le trouvai chez la reine; il me fit beaucoup de questions et me dit beaucoup de choses honnêtes. 11 me demanda si je comptais retourner en Amérique ; je lui répondis que oui , il ajouta que je pouvais assurer son armée qu'elle serait parfaitement bien traitée, mieux qu'aucune autre ne l'eût jamais été. M. de Ségur était présent. Je répondis que j'étais prêt à porter les grâces en Amérique dans quinze jours. Je conseillai à M. de Ségur de travailler sur-le-champ avec le roi ; il me dit qu'il voulait attendre l'arrivée

du comte Guillaume de Deux-Ponts, ne se pressa pas ensuite, finit enfin par travailler avec le roi et me dit que je partirais pour Brest la semaine suivante. Je demandai à voir l'état des grâces que je portais ; il ne le permit pas; je sus par les bureaux que l'armée était horriblement traitée.

Je pouvais d'ailleurs en juger par moi-même. Ce que M. de Ségur appelait une grande grâce, c'était de m'écrire de la part du roi qu'en considération de mes services en Amérique Sa Majesté me permettait de conserver à la paix mon régiment, dans le département de la Guerre, sous la formation d'un régiment de hussards, et de m'en laisser le commandement toute ma vie ; c'était un peu moins que les engagements pris avec moi au commencement de la guerre, puisque je devais avoir en propriété le premier régiment étranger à cheval vacant ou à créer, et moins que je n'avais dans le moment même, puisque j'étais inspecteur de mon corps. Je refusai de porter les grâces; M. de Ségur s'en choqua, et je m'en embarrassai fort peu.

M. de Castries m'avait encore plus maltraité : au lieu de m'envoyer les quatre cents hommes de mon régiment restés à Brest, il les avait destinés à la conquête des forts de Demeray et d'Annamabaoo, en Afrique, et les fit laisser pour garnison jusqu'à la paix dans le lieu le plus malsain de l'univers; c'était annoncer bien clairement le projet de m'ôter tous les movens de servir utilement. M. de Castries, d'ail-

leurs, n'accorda pas la moindre grâce à mon régiment, pas même aux officiers qui avaient eu les actions les plus brillantes.

Je retrouvai Mmo de Coigny plus aimable que jamais ; elle me marqua de l'intérêt et il me fut impossible de ne pas céder au penchant irrésistible qui m'entraînait vers elle ; je la voyais presque tous les jours, et tous les jours je m'attachais davantage à elle. Je n'avais jamais vu tant d'esprit, tant de grâce, qui ne ressemblaient en rien à l'esprit et aux grâces des autres. Je me disais qu'il n'était pas raisonnable de l'aimer, que cela me rendrait bien malheureux ; mais aucun bonheur ne me convenait autant. On me disait sans cesse que Mme de Coigny était coquette, qu'elle était légère, qu'elle se moquerait sans pitié de quiconque oserait l'aimer. Je n'en ai jamais été alarmé un instant; sa sensibilité m'avait frappé presque aussitôt que son esprit. Je n'espérais pas lui plaire, mon cœur une fois connu d'elle ne pouvait manquer d'en être plaint ; je gardais mon secret, mais l'idée de mon départ commençait à m'affliger et il ne lui était pas difficile d'en deviner la cause.

Je rencontrai à Paris Mrae Robinson, premier attachement du prince de Galles, dont lespapiers anglais avaient tant parlé sous le nom de Perdita. Elle était gaie, vive, franche et bon enfant; elle ne parlait pas français; je fus un objet piquant pour elle, un homme qui avait apporté une grande nouvelle, qui revenait

de la guerre, qui y retournait sur-le-champ; il avait beaucoup souffert, il souffrait beaucoup encore. Elle crut ne pouvoir trop faire pour lui; j'eus donc Perdita, je ne le cachai pas à Mme de Coigny. « Qu'im- « portent mes actions, me disais-jesans cesse; sielle « peut lire dans mon cœur? »

Perdita acheva de me brouiller avec Mme de Martainville ; je l'avais trouvée brouillée à couteau tiré avec Mme Diilon et M. de Guémené; elle avait voulu exiger de moi de cesser de les voir, ce que j'avais retusé net. Nous étions assez froidement ensemble; elle sut que j'avais Perdita: cela augmenta son humeur; elle me dit que je devais choisir, de cesser d'aller chez Mme Diilon, ou de cesser d'aller chez elle. Mon choix fut bientôt fait. Mme de Martainville s'en repentit bientôt et voulut se raccommoder avec moi, mais inutilement.

Perdita partit pour l'Angleterre, et désira si vivement que je l'accompagne jusqu'à Calais, que je ne pus la refuser. Le sacrifice était grand, car le jour même je devais dîner chez Mme de Gontaud, avec Mm9 de Coigny : j'écrivis à Mme de Coigny que je ne dînerais pas avec elle; et je saisis cette occasion bizarre de l'assurer que je l'adorais et que, quoi qu'il en pût arriver, je l'adorerais toute ma vie. Il n'y avait pas une autre femme qui pût m'entendre. Mme de Coigny me compromit parfaitement, me crut, et m'écrivit quelques mots sans répondre à ma déclaration. Sa conduite avec moi fut simple et sensible:

elle ne me montra point de colère, parce qu'elle n'en ressentait pas, point de doute sur ma sincérité, parce qu'elle n'en avait point; elle ne me dit pas qu'elle ne m'aimerait jamais.

Je voyais beaucoup de gens occupés d'elle; quelques-uns étaient redoutables pour moi, je savais tout ce que j'avais de désavantage; je n'avais plus ni la grâce ni la gaieté de la jeunesse, mais j'avais un cœur qu'elle connaissait qui ressemblait beaucoup au sien; et j'espérais de tous deux. Je trouvais à l'aimer sans rien prévoir un bonheur que ne m'avait jamais donné l'amour. Je m'efforçais d'être prudent, patient, circonspect, j'étais prêta tout sacrifier sans balancer à la crainte de la compromettre ; rien n'était perdu avec cette âme céleste, rien ne lui échappait, tout était senti et par conséquent récompensé; je n'allais pas chez Mme de Goigny, je ne la voyais pas seule; je pouvais rarement lui dire que je l'aimais, mais je pouvais le lui écrire ; je ne la rencontrais pas sans lui donner un billet, elle le recevait avec intérêt, sans en paraître importunée ; je pouvais être beaucoup plus heureux, mais je ne connaissais personne qui le fût encore autant que moi.

Au dîner de l'hôtel de ville Mme de Goigny, parfaitement bien mise, avait une grande plume de héron noir, à droite sur le devant de son habit ; voir cette plume et la désirer fut l'affaire du même instant : j'en attendais du bonheur et du courage : jamais chevalier errant ne désira rien avec plus d'ardeur et de pureté.

L'exécution de Marie-Antoinette d'après une médaille autrichienne.

M. de Goigny voulut aller en Amérique. Mme de Coigny en fut au désespoir. Je fus aussi pénétré de douleur. Je ne croyais pas que le départ de M. de Coigny pût me coûter tant de peines. Toujours vraie, toujours sensible, Mm9 de Goigny ne me cacha ni ses larmes ni la pitié que je lui inspirais. Elle reconduisit sans en rien dire son mari jusqu'à Rennes: elle se douta bien que cela serait désapprouvé ; elle m'écrivit en partant un billet qui commençait par ses mots: Sachez défendre ce que vous savez si bien aimer. Trop supérieure pour ne pas être enviée, on voulut l'accuser d'exagération, d'affectation, de fausseté même ; je la défendis de bonne foi, moi que sa douleur avait rendu si malheureux. Elle revint, et fut contente de ma conduite.

Le hasard m'avait fait rencontrer pendant le courant de l'hiver le duc de Coigny ; j'allais chez MmB de Coigny, je la voyais presque tous les jours chez Mme de Guémené, chez Mme de Gontaut ou chez elle. Ce bonheur ne dura pas longtemps. M. de Ségur, avec toute la disgrâce dont il était capable, voulait me faire partir trois mois plus tôt que cela n'était nécessaire. Je n'osai insister beaucoup pour attendre la seconde frégate ; cela m'eût cependant été très facile. Tout le monde était révolté de la manière dont les ministres me traitaient.

Mme de Polignac, qui ne me craignait plus et pour qui il était quelquefois embarrassant d'avoir dans la société des personnes auxquelles la reine témoignât

de la bienveillance, paraissait désirer de se lier davantage avec moi. On me fit des propositions de rester: on se chargerait de m'en donner les moyens; je les refusai tous. Il était bien tentant de rester pour Mme de Coigny, je partis pour elle. Je craignais trop qu'on ne devinât mes véritables raisons, je n'osais même donner celle des couches de Mme de Montbazon, pour lesquelles M. et Mm0 de Guémené désiraient fort que je restasse.

Mm9 de Coigny fut fâchée de mon départ. J'osai croire qu'elle m'aimait. Elle ne me le dit pas cependant, et continua d'être sensible et sévère. Le soir de mon départ, je coupai de ses cheveux ; elle me les redemanda, je les lui rendis sans hésiter. Elle les prit en me regardant ; je vis des larmes dans ses yeux, je n'avais pas tout perdu. Elle seule, j'espère, peut se faire une idée de mon désespoir quand il fallut partir ; elle seule pouvait me faire sentir à quel excès je pouvais être heureux ou malheureux. Je partis; je n'avais jamais rien fait de si difficile : mon cœur était plein d'amour, de désespoir et de confiance.

J'arrivai à Brest le jour que l'on vit paraître l'escadre anglaise ; cela n'empêcha pas le convoi de l'Inde de sortir le surlendemain et d'être pris dans les vingt-quatre heures. J'écrivais toutes les postes à Mma de Coigny. Je craignais que toutes mes lettres ne l'ennuyassent. Je faisais ce que je pouvais pour qu'elles ne fussent pas longues. J'y réussissais rarement ; elle me plaignait ; elle m'écrivait souvent,

cela est vrai : je vivais de ses lettres. Je n'en ai jamais décacheté une sans une joie, sans une reconnaissance inexprimables. Nous restâmes longtemps à Brest, successivement enfermés par les vents et par les Anglais. Je demandai avec instance cette plume à laquelle j'avais attaché tant d'idées de bonheur. Mm8 de Coigny me répondit qu'il était impossible de me Tenvoyer; qu'un jour elle m'en dirait les raisons: je fus bien convaincu qu'elle était fâchée de ne pas me la donner; je ne pouvais cependant me consoler de ne la pas avoir.

Nous partîmes enfin de Brest le 17 mai, par un temps 1res douteux et presque à vue des Anglais ; nous reçûmes en sortant du goulet un coup de vent horrible; nous fûmes quatre jours au moment d'être pris, ou en perdition sur la côte. J'avoue que j'aurais été charmé d'être pris: j'aurais revu Mmede Coigny; il n'y avait ni guerre ni gloire qui valût cela. Nous relâchâmes dans la rivière de Nantes, notre frégate étant fort endommagée. Le capitaine de la Gloire envoya un courrier à M. de Castries pour lui en rendre compte et pour lui dire qu'il irait se réparer à Lorient dès que les vents le lui permettraient. Nous fûmes à Nantes. J'avais le temps d'aller à Paris ; j'écrivis ;'i Mme de Coigny pour lui demander s'il ne serait pas possible que je la visse une demi-heure; je la priais de me refuser sans balancer, pour peu qu'elle y trouvât le moindre inconvénient, et de m'adres-er poste restante sa réponse à Tours ou à

Orléans, où j'irais la chercher ; je la suppliais de ne consulter personne : elle suffisait pour disposer de moi, et je désirais qu'elle prît le parti le plus sage, fût-il le plus dur.

Je ne trouvai des lettres ni à Tours ni à Orléans. J'attendis; il y en vint une enfin ; elle était de M. de L'Isle. Il me mandait que M*8 de Coigny serait charmée de me voir, mais qu'elle pensait qu'il serait plus sage de ne pas venir à Paris; que cependant elle me laissait le maître. Pas un mot de Mme de Coigny ; il lui était si facile de me refuser et de me consoler, elle n'avait pas voulu disposer de moi; elle n'avait pas eu la bonté de me dire : Je ne veux pas. Elle avait employé un tiers! elle ne m'avait pas écrit I c'était bien plus qu'il n'en fallait pour me déchirer l'âme. J'ai éprouvé de grands malheurs, je n'en ai senti aucun plus vivement que celui-là ; ma douleur fut si vive, que pendant dix ou douze jours il me fut impossible de lui écrire.

Je fus à la Rochelle voir M. de Voyer, et je retournai à Lorient joindre ma triste frégate. Mme de Goigny répondit à mes plaintes avec une indulgence, une grâce qui me rassurèrent et me rendirent ma tranquillité : il ne me resta plus que le repentir de l'avoir tourmentée de mes peines. Notre frégate reçut l'ordre d'aller à Rochefort joindre V Aigle pour partir avec elle. J'y retournai par terre. Nous attendîmes M. de la Fayette, que ses affaires politiques retenaient à la cour pendant trois semaines : il manda qu'il ne

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viendrait pas. M. de la Touche m'offrit sa chambre, que j'acceptai. Nous mîmes à la voile de la Rochelle, le 14 juillet. Dès le lendemain nous eûmes un fort abordage avec la frégate française la Cérès /elle nous fit beaucoup de mal et pensa nous en faire bien davantage. La maladie se mit dans notre équipage ; tous les jours il nous mourait du monde, et le besoin de rafraîchissements pour nos malades nous obligea de relâcher à Tercère, une des îles Açores. Je n'ai jamais vu de mœurs plus bizarres et mêler si plaisamment l'amour de Dieu à l'autre.

Après avoir pris des bœufs, des légumes et de l'eau, nous mîmes à la voile. Causant un jour avec M. de Bozan, embarqué aussi sur l'Aigle, il me parla de Mme de Coigny et de tous ses agréments. 11 n'y avait pas de conversation qui pût me plaire davantage : cela ne dura pas longtemps, car il me dit que M. de Chabot en était fort amoureux et qu'il ne doutait pas qu'elle n'eût du goût pour lui. Il était nuit, heureusement ; ô mon Dieu!... je n'y pense pas sans frémir; ma confiance inaltérable en Mme de Coigny me soutint: elle n'avait été ni fausse, ni barbare. J'eus la force de lui écrire avant d'arriver aux Açores, et ma lettre partit de la Tercère par le Portugal. Rien cependant ne pouvait détruire l'impression profonde que ma conversation avec Bozan avait faite sur moi : je devenais tous les jours plus mortellement triste; mes forces succombèrent à la fin, et j'eus une fièvre violente, avec de très forts redoublements et du délire.

Je m'en aperçus; je craignis de me trahir, et je défendis qu'on laissât entrer qui que ce fût dans ma chambre, excepté deux domestiques anglais qui parlaient à peine français.

J'avais raison, car j'étais uniquement occupé de Mme de Coigny; et j'avais encore raison, je la nommais sans cesse, je lui écrivis toutes les fois que la fièvre m'en laissait la force; penser à elle était ma seule consolation. J'avais le bonheur d'en sentir toute la force; son idée, ses lettres charmaient mes maux, quoique je souffrisse beaucoup. Je répétais sans cesse : Ma pensée me soutient, je ne mourrai pas. Dans mon délire, je parlais de cette plume que j'avais tant désirée.

Il y avait douze jours que j'étais malade, lorsque nous rencontrâmes dans la nuit un vaisseau de 74, avec lequel nous fûmes obligés de nous battre. On défit ma chambre ; on me porta sur le pont plus mort que vif. J'avais attaché les lettres de Mme de Coigny sur mon cœur, et j'avais exigé que l'on me jetât dans la mer sans me déshabiller si j'étais tué ou si je mourais pendant le combat. Je fus pendant trois heures le témoin inutile d'un engagement très vif. Nous nous battîmes toujours à la portée du pistolet, et nous nous fîmes enfin abandonner du vaisseau anglais, après avoir été vingt fois au moment d'être anéantis. Nous eûmes à notre bord une vingtaine d'hommes tués. Le vaisseau anglais était si maltraité, que nous l'aurions pris facilement si nous

n'avions pas aperçu à l'horizon des bâtiments qui faisaient route sur lui. Ce vaisseau était Y Hector, vaisseau français de 74 pris sur M. de Grasse par l'amiral Rodney : il coula bas quelques jours après surle banc de Terre-Neuve, et sauva son équipage avec beaucoup de peine; nous lui avions tué plus de cent cinquante hommes.

Je fus le lendemain plus malade que jamais. Huit jours après notre combat, nous arrivâmes sur les côtes de l'Amérique, à l'ouverture de laDelaware.Nous mouillâmes, et nous envoyâmes un canot à terre pour chercher des pilotes, l'entrée de la Delaware étant difficile et dangereuse. Uncsup de vent fitchavirer notre canot, et presque tous ceux qui étaient dedans périrent. Il ne nous vint pas de pilotes ; mais, au point du jour, nous aperçûmes une escadre anglaise de sept bâtiments de guerre qui venaient sur nous toutes voiles dehors : nous fûmes forcés d'appareiller et d'entrer dan^ la rivière sans pilotes. Nous vîmes enfin arriver le canot de la Gloire, à qui il n'était pas arrivé d'accident et qui nous ramenait des pilotes. Nous apprîmes par eux que nous étions dans le mauvais chenal, et perdus sans ressources. M. de Latouche s'enfonça encore deux lieues dans le chenal ; et, voyant qu'il ne lui restait plus d'espoir, il se détermina à envoyer à terre les paquets de la cour, l'argent et les passagers. M. de Latouche échoua le lendemain, coupa ses mâts, fit tout ce qu'il put pour rendre sa frégate inutile aux Anglais,

et fut pris ; la Gloire, qui tirait moins d'eau, après avoir touché longtemps, passa enfin et arriva saine et sauve à Philadelphie. On nous mit à terre à environ une lieue d'aucune habitation, sans avoir emporté une seule chemise.

J'avais encore la fièvre, je pouvais à peine me soutenir, et je n'aurais jamais pu gagner une maison sans un nègre très fort qui me donna le bras. Dès que nous eûmes mis l'argent en sûreté, je m'acheminai doucement vers Philadelphie. Ma fièvre était devenue lente ; je m'évanouissais à chaque instant ; les médecins français et américains s'accordèrent pour prononcer que je mourrais avant la fin de l'automne.

11 partit un vaisseau pour l'Europe; j'eus occasion d'écrire à Mme de Coigny, cela me fit un bien infini. Les médecins avaient déclaré qu'il était impossible que je pensasse à joindre l'armée, lorsque M. de Rochambeau envoya un de ses aides de camp porter des lettres au chevalier de la Luzerne, et m'écrivit de faire l'impossible pour venir au camp, qu'il avait des choses de la plus grande importance à me communiquer. Je me décidai sans consulter personne ; je montai à cheval, et partis pour le camp; autant valait mourir en chemin que dans Philadelphie. La route me fit du bien. J'étais déjà beaucoup mieux quand j'arrivai au quartier général.

M. de Rochambeau me vit arriver avec plaisir; il me dit que la plus grande partie de son armée allait

s'embarquer à Boston, qu'il laissait quelque temps en Amérique, et que lui de sa personne retournerait en France et qu'il me donnerait le commandement de ses troupes. L'armée décampa dix ou douze jours après. Je repassai la rivière du Nord, et fut prendre mes quartiers d'hiver dans le comté de Delaware. Ma santé se rétablit ; je ne désirais plus que des lettres, et nous n'en recevions pas.

La frégate la Danaé revint enfin: j'appris par elle bien des malheurs; elle ne m'apporta pas la consolation que j'espérais, pas un mot de Mme de Goigny ; M. de Voyer était mort, j'avais perdu Mme Dillon. Il ne restait rien dans le monde à mon malheureux ami: sa maîtresse; son honneur, sa fortune, celle de ses enfants, celle de beaucoup d'autres, il avait tout perdu à la fois: peut-être, je n'avais plus rien moimême ; ce fut ce qui m'inquiéta le moins. Je fus au moment de tout quitter pour aller joindre l'infortuné M. de Guémené, en quelque lieu qu'il fût ; des considérations trop longues à expliquer ici me retinrent.

Point de lettres de M. ni de Mmede Guémené, point de mes gens d'affaires, pas le moindre détail sur l'affreuse nouvelle, la crainte que Mm9 de Coigny ne fût malade ; elle m'avait écrit ou il lui avait été impossible d'écrire; je n'ai pas à me reprocher de l'avoir un moment soupçonnée de négligence. Lorsqu'elle seule me restait, sûr de son cœur comme du mien, je me disais à chaque instant: Elle peut ne pas

m'aimer, elle ne peut pas ne pas vouloir me consoler. Hélas ! à deux mille lieues d'elle, existait-elle encore! Mes idées et mes craintes variaient à chaque instant; je me tourmentais et je me rassurais. Tout le monde n'était pas sans pitié ; je n'avais point de confident, mais Mme de Montbazon, mais M.deL'Isle savaient que Mm9 de Coigny m'était bien chère; ils m'auraient donné de ses nouvelles dans tous les ports ; une méprise du jour, l'oubli d'un domestique, l'inexactitude de la poste m'avaient sans doute empêché de recevoir mes lettres; je n'en avais pas de plusieurs personnes qui m'écrivaient habituellement; je ne les croyais pourtant pas malades, je pouvais donc espérer que Mme de Coigny ne l'était pas.

Telle était ma cruelle situation quand M. de Rochambeau partit pour la France. J'écrivis à Mœe de Coigny; j'étais sûr qu'elle n'accablerait pas mon malheureux ami, je lui demandai à genoux de lui marquer un peu d'intérêt, il y serait si sensible. J'écrivis à M. de Guémené qu'il avait encore un ami dont il pouvait entièrement disposer.

Le tumulte de Philadelphie m'était devenu insupportable, je voulus m'en tirer. Un voyage à Rhode- Island réunissait les avantages de me rapprocher des lettres qui arriveraient probablement dans le Nord, et de revoir cette charmante famille qui m'aimait si tendrement. Je partis donc, malgré la rigueur de la saison. On eut à Newport une joie inexprimable de me revoir : je n'y vis personne; j'y menai une

vie douce et tranquille, et l'on y eut grand soin de moi.

Pendant que j'étais à Newport, vers le milieu du mois de mars, le paquebot américain le Washington arriva de France à Philadelphie. Le baron de Foks, mon aide de camp, m'apporta mes lettres à Newport : il y en avait deux de Mme de Coigny, une de Spa, du 26 juillet 1781, et une autre du 18 octobre de la même année. Je pleurais sincèrement Mme Dillon et M. de Voyer; mais Mm0 de Coigny vivait et m'écrivait ; j'aurais pu la perdre, et je ne l'avais pas perdue ! Je ressentis un mouvement de joie aussi vif que l'avait été ma douleur: quelles lettres! avec quelle simplicité touchante elles peignaient mon âme. Elle n'aimait point M. de Chabot; elle me plaignait de l'avoir cru. Tous les éclaircissements qui pouvaient me rendre ma tranquillité, elle me les offrait avec tant de grâce! Un mot suffisait pour me rassurer; elle avait déjà fait ce que je lui demandais avec tant d'instances : elle plaignait M. de Guémené, elle ne l'accablait pas; elle ne me disait pas qu'elle m'aimait, mais elle me disait qu'elle comptait tant sur mes sentiments pour elle, qu'elle me faisait presque autant de plaisir.

Les lettres venues par le Washington disaient la paix la plus éloignée que jamais, Huit jours après, j'appris par New-York qu'elle était faite. Je quittai Newport : ce ne fut pas sans regrets et sans attendrissement. Je passai quelques jours chez le général Washington, et je retournai à Philadelphie. La fré-

gâte l'Active m'y apporta l'ordre de ramener en France les restes de l'armée française. Je reçus en même temps une lettre de Mma de Coigny, du 22 septembre 1782 : il était dit que toutes les lettres que je recevrais d'elle seraient de cinq mois de date. Je ne perdis pas de temps pour faire embarquer les troupes; et le 11 mars 1783 nous appareillâmes de Wilmington pour la France.

Fin

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