N MONSEIGNEUR
pl^ÏD AUPHIN,
Prononcé dans la Loge du Contrat Social , Mère Loge du Rit Ecojfois , à l'Orient de Paris ; par le F.-. Abbé B***t Avocat au Parlement & Orateur de laL.\
Jvi . D CC. L X X X I.
Discours maçonnique prononcé à l'occasion de la naissance d'un fils de Marie-Antoinette.
bien plus certain d'être sans espoir que sans amour; je me refusai bien souvent la douceur de m'approcher d'elle, de la regarder, de l'écouter; je ne voulais pas non plus affliger Mrae de Martainville, qui m'aurait facilement deviné.
Je commençais cependant à être mécontent d'elle. Sa conduite avec Mme Dillon n'était pas bonne: elle n'écoulait pas mes avis, et il était clair qu'elles seraient bientôt brouillées.
M. de Sartines était dans l'impossibilité de tenir les conditions proposées par lui-même en présence de M. de Vergennes ; j'y renonçai, et je me contentai de ce qui existait déjà à peu de choses près, c'est-à-dire de huit cents hommes d'infanterie et de quatre cents de cavalerie, sous la dénomination de volontaires étrangers de Lauzun, dont je serais colonel-propriétaire ins ecteur.
On détermina pendant l'hiver d'envoyer un corps de troupes françaises en Amérique et d'en donner le commandement à M. de Rochambeau : je demandai si je serais employé dans cette armée. M. de Maurepas me dit que c'était trop loin, et que cela serait trop long; que j'aurais, de concert avec M. de Bougainville, le commandement d'une expédition intéressante sur les côtes d'Angleterre ou d'Irlande. Il fallait des troupes légères à M. de Rochambeau, ce qu'on voulut lui donner ne lui convint pas; il me demanda, on le refusa d'abord ; il insista, on y consentit; mais cela ne fut décidé que le jour qu'il prit
congé du roi. Je fus confondu quand il me le dit, M. de Sarlines m'ayant encore assuré la veille qu'il n'en était pas question. L'amour-propre de Mme de Martainville en fut choqué ; elle voulait que je lui en fisse le sacrifice. Je la refusai, et nous pensâmes nous brouiller.
Le jour de mon départ pour Brest approchait ; je n'allais point chez Mme de Goigny, je désirais vivement lui dire adieu. Je la rencontrai chez Mm8 de Gontaut; elle me promit en plaisantant de venir le lendemain aux Tuileries recevoir mes adieux ; elle y vint en effet avec la comtesse Etienne de Durfort et quelques hommes. Je vis de ce jour-là à quel point je pouvais l'aimer. Je fus dix fois au moment de le lui dire, à l'instant où j'allais m'en séparer peut-être pour toujours; il me semblait que je ne risquais rien de lui ouvrir mon cœur : je n'étais pas attaché à la vie, elle pouvait me la rendre si chère ! Je n'osai cependant pas ; ce qu'on pense le plus profondément est souvent ce qu'on a le plus de peine à dire : je partis deux jours après pour Brest.
Les troupes furent embarquées à Brest le 12 avril ; les mauvais vents et le convoi, qui n'était pas prêt, nous empêchèrent de mettre à la voile avant le 12 mai ; encore, faute de transport, fallut-il laisser une brigade d'infanterie, le tiers de l'artillerie et le tiers de mon régiment. M. de Sartines avait été scandaleusement trompé, relativement aux bâtiments de transport ; il n'y avait pas la moitié de ceux qu'on l'assu-
rait avoir rassemblés ; j'étais embarqué sur la Provence, vaisseau de 64 canons, assez mal commandé.
Nous eûmes d'assez mauvais temps dans le golfe de Gascogne ; la Provence démâta de deux hauts mâts. Le capitaine fit signal qu'il ne pouvait plus tenir la mer, et demanda à relâcher. M. le chevalier de Ternay ne jugea pas de môme, envoya visiter nos mâts, nous donna des charpentiers pour les réparer, et nous continuâmes notre route.
Le '20 juin nous vîmes cinq vaisseaux de guerre anglais et une frégate. Cette petite escadre, fort inférieure à nous, ne pouvait nous échapper, si nous eussions manœuvré supportablement, mais M. le chevalier de Ternay voulait éviter de se battre ; il se battit cependant pendant trois quarts d'heure d'assez loin ; les vaisseaux anglais s'échappèrent et s'en tirèrent beaucoup plus glorieusement que nous.
Le 4 juillet, à l'ouverture de la baie de Ghesapeak, on signala des voiles, et nous découvrîmes un convoi escorté par quelques bâtiments de guerre. Après avoir regardé dans sa lunette, M. le chevalier de Ternay, sans les envoyer reconnaître par ses frégates, prit chasse et fit fausse route pendant la nuit. Vers minuit, deux frégates anglaises vinrent par son travers, et lui tirèrent quelques coups de canon ; elles marchaient bien, et on ne put les joindre. Nous mouillâmes enfin dans la rade de Rhode-Island, après soixante-douze jours de traversée, ayant prodigieusement de malades et manquant de vivres et d'eau.
Quelques jours après, une escadre de quatorze à quinze vaisseaux de guerre, commandée par l'amiral Arbuthnot, vint croiser dans la passe du Rhode- Island. Nous eûmes avis de New-York que l'on y embarquait une grande partie de l'armée ; nous nous attendîmes à être attaqués à tout instant : si les Anglais l'eussenttentédans le premier mois, ils auraient infailliblement réussi; nous n'avions pas eu le temps de nous retrancher; l'escadre et l'armée du roi étaient perdues. Malgré le mauvais état de nos troupes, nous travaillâmes sans relâche à faire des redoutes et à nous fortifier.
M. de Rochambeau me confia le commandement de tout ce qui était sur la passe et à portée des lieux où on pouvait se débarquer, et nous déclara qu'il n'abandonnerait point Rhode-lsland et l'escadre, et qu'il s'y défendrait jusqu'au dernier homme. L'escadre anglaise disparut, nos malades se rétablirent; nous commençâmes à être plus tranquilles. M. de Rochambeau et le général Washington se donnèrent rendez-vous à un endroit appelé Harford, sur le continent, à environ cent milles de Rhodelsland, où ils eurent une entrevue de quelques jours.
Pendant ce temps-là l'amiral Rodney arriva d'Europe ; il vint croiser devant Rhode-lsland avec vingt vaisseaux de ligne. L'escadre s'embossa; nous nous attendîmes encore une fois à être attaqués; on envoya courrier sur courrier à M. de Rochambeau ;
après une croisière de quelques jours, roilord Rodney s'en alla.
Nous apprîmes alors que le convoi devant lequel M. le chevalier de Ternay avait pris chasse le 1 juillet portait trois raille hommes de troupes anglaises, allant de Charlestown à New-York, et n'était escorté que de quatre ou cinq frégates. Avec un peu moins de précipitation M. le chevalier de Ternay eût pu s'en emparer très facilement. On cria contre lui dans l'escadre et dans l'armée de la manière la plus indécente. Il le sut, et en fut très affecté. Il est très vrai que tout homme un peu moins timide fût arrivé en Amérique avec trois ou quatre vaisseaux anglais, cinq ou six frégates et trois mille prisonniers de guerre, et que c'eût été une manière bien brillante de nous montrer à nos nouveaux alliés.
M. de Rochambeau avait annoncé à l'Amérique la seconde division de son armée, et l'attendait avec une impatience extrême. Le moment était critique, et les affaires étaient en mauvais état. L'armée américaine manquait d'hommes, d'argent, de vivres et de vêtements ; la trahison d'Arnold et la défaite du général Gates à Gambden augmentaient cette détresse. M. de Rochambeau jugea nécessaire d'envoyer en France un officier de son armée qui expliquât sa position et sollicitât de prompts et puissants secours. Les officiers généraux de son armée, qu'il avait assemblés, approuvèrent fort cette résolution et lui proposèrent de m'envoyer, mes liaisons avec
M. de Maurepas me donnant quelque avantage sur ceux qui le connaissaient moins. Il leur déclara qu'il avait choisi Monsieur son fils.
La veille de son départ, douze vaisseaux anglais parurent sur nos côtes, et nous donnèrent quelques inquiétudes; mais un coup de vent les dispersa pendant la nuit, et le lendemain M. le vicomte de Rochambeau partit sur la frégate du roi V Amazone.
Le général Green, qui avait pris le commandement de l'armée du Sud après la défaite du général Gates, demandait du secours, et surtout de la cavalerie que l'on pût opposer au corps du colonel Tarleton, à qui rien ne résistait, et disait que sans cela il ne répondait pas que les provinces du Sud ne se soumissent au roi d'Angleterre. Le général Washington désirait fort que M. de Rochambeau m'y envoyât. Je le désirais aussi, espérant y être utile ; je ne balançai pas à demander à être employé dans le Sud aux ordres de M. de la Fayette, quoique j'eusse fait la guerre comme le colonel longtemps avant qu'il sortît du collège. M. de Rochambeau me refusa ; ma démarche fut fort blâmée dans l'armée, surtout par M. le Marquis de Laval, qui, ainsi que quelques autres, s'étaient promis de ne pas servir aux ordres de M. de la Fayette, et avaient presque obtenu de M. de Rochambeau la promesse de ne pas les employer sous lui. Le général Washington m'en sut bon gré, et me l'a souvent prouvé par la suite.
M. de Rochambeau mit son armés en quartier d'hi-
ver dans Newport. Le défaut de fourrage l'obligea de m'envoyer dans les forêts de Connecticut, à quatre-vingts milles de là. Comme je parlais anglais, je fus chargé d'une infinité de détails mortellement ennuyeux, mais nécessaires. Je ne quittai pas Newport sans regrets, je m'y étais fait une société fort agréable.
Mme Hunter, veuve dé trente-six ans, avait deux filles charmantes, qu'elle avait parfaitement bien élevées ; elles vivaient très retirées, et ne voyaient presque personne. Le hasard m'avait fait faire connaissance avec elle à mon arrivée à Rode-Island. Elle m'avait pris en amitié : je fus bientôt regardé comme de la famille. J'y passai ma vie ; j'y fus assez malade; elle me retira chez elle, où l'on eut de moi les soins les plus touchants. Je n'ai jamais été amoureux de M"69 Hunter; mais si elles étaient mes sœurs, je ne pourrais les aimer mieux, surtout l'aînée, qui est une des plus aimables personnes que j'aie jamais rencontrées.
Je partis pour Lebanon le 10 novembre ; nous n'avions pas encore de lettres de France. La Sibérie seule peut être comparée à Lebanon, qui n'est composé que de quelques cabanes dispersées dans d'immenses forêts. J'y restai jusqu'au 11 janvier 1781, lorsque le général Knox,commandant l'artillerie américaine, vint de la part du général de Washington m'informer que les brigades de Pensylvanie et de New-Jersey, lasses de servir, avaient tué leurs offi-
ciers, s'étaient révoltées, s'étaient choisi des chefs parmi elles, et que l'on craignait également ou qu'elles marchassent sur Philadelphie pour se faire payer de force, ou qu'elles joignissent l'armée anglaise, qui n'était pas éloignée.
Je montai sur-le-champ à cheval pour aller à Newport, en rendre compte à M. de Rochambeau, qui en fut aussi embarrassé qu'affligé, n'ayant aucun moyen d'aider le général Washington, manquant d'argent lui-même, et n'ayant pas reçu une lettre d'Europe depuis son arrivée en Amérique. Au bout de quelques jours, nous apprîmes que le congrès avait envoyé un léger acompte et que tout était apaisé.
M. de Rochambeau m'envoya à New-Windsor, sur la rivière du Nord, où était le quartier du général Washington, à environ deux cents milles de l'armée française. Le général Washington me reçut parfaitement bien, et me marqua le désir de m'employer sur-le-champ. Il me dit qu'il comptait aller très incessamment à Newport voir l'armée française et M. de Rochambeau. Il me confia que M. Arnold étant allé faire de grands ravages dans la Virginie, il avait formé le projet de l'y enlever ; qu'il allait faire marcher M. de la Fayette par terre, avec toute l'infanterie légère de son armée ; qu'il demandait que l'escadre du roi allât mouiller dans la baie de Chesapeak et y débarquer un détachement de l'armée française pour couper toute retraite à Arnold. Il ajouta qu'il prierait M. de Rochambeau de me donner le comman-
26fi UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE
dément de ce détachement, regardant comme très essentiel que les troupes françaises et américaines vécussent en bonne intelligence, ainsi que ceux qui les commandaient, et que l'officier français pût parler aux officiers américains et s'en faire comprendre.
Je restai deux jours au quartier général, et je pensai me noyer en repassant la rivière du Nord ; elle charriait beaucoup de glaces, que la marée entraînait avec une telle rapidité qu'il fut impossible à mon bateau de gouverner; il vint en travers, et se remplit d'eau ; il allait être submergé, lorsqu'un grand morceau de glace passa le long du bateau ; nous sautâmes dessus, et de glaçons en glaçons nous fûmes environ trois heures à gagner le bord, après nous être crus vingt fois sans ressources.
A mon arrivée à Lebanon, je sus la mort de M. le chevalier de Ternay, que l'on dit mort de chagrin et je trouvai des ordres de M.deRochambeau qui m'arrêtèrent quelques jours dans le Connecticut. Je me rendis ensuite àRhode-lsland, où l'on parlait publiquement de la sortie de l'escadre avec un détachement de l'armée. Je fus demander à M. de Rochambeau d'y être employé : il me reçut fort mal ; je lui représentai que je demandais plutôt justice que grâce, puisque c'était mon tour à marcher. Il me dit qu'il n'y avait pas de tour à l'avant-garde : deux heures avant il disait le contraire; il ajouta qu'il aimait le zèle, mais que l'ardeur lui déplaisait. Je l'assurai
qu'il me corrigerait entièrement de celle de servir sous ses ordres; il se radoucit; me fit presque des excuses, me confia qu'il avait des obligations personnelles au marquis de Laval, qu'il n'avait pas d'autres moyens de les reconnaître; qu'il lui avait promis de ne pas l'employer sous un brigadier ; que ce détachement devant opérer séparément du corps de M. de la Fayette, et n'être qu'indirectement à ses ordres, le marquis de Laval l'avait vivement désiré ; je ne répondis rien, mais il dut voir sur mon visage que cela n'était pas juste. Je demandai à y aller comme volontaire ; il dit que cela serait ridicule, et me refusa.
Dans la journée, M. de Rochambeau fit des réflexions, donna le commandement du détachement au baron de Vioménil, qui ne le demandait pas, et n'employa plus le marquis de Laval qu'en second, ce qu'il ne lui a pas encore pardonné.
Le général Washington arriva à Newport. Cet arrangement lui fut parfaitement désagréable, et il ne le cacha pas. M. de Rochambeau avait fait à la fois deux choses qui ne pouvaient lui plaire : il ne lui donnait pas l'officier qu'il demandait, et il lui en donnait un, au contraire, qui était le commandement de l'expédition à M. de la Fayette, à qui il avait voulu le donner; il fit apercevoir à M. de Rochambeau que ses prières pouvaient être considérées comme des ordres, mais il ne voulut rien changer à ce qu'il avait fait.
L'escadre commandée par M. Destouches, ancien capitaine de vaisseau, mit à la voile avec douze cents hommes de troupes, et peu de jours après le général Washington quitta Rhode-Island. Je le conduisis jusqu'à Stalîord, et je retournai à mon régiment, où je reçus une lettre de M. de Rochambeau, qui me mandait que, comme il pouvait bien être attaqué pendant l'absencede l'escadre, il désirait que je revinsse près de lui. J'obéis.
Il y avait dix moisquenous étions partisde France: nous n'avions pas encore reçu une lettre ni unécu; la frégate VAstrée arriva, et nous apprit que M. de Montbarey et M. de Sartines avaient quitté le ministère et avaient été remplacés par M. de Ségur et M. de Castries, qui avaient décidé qu'il ne fallait pas employer de seconde division; j'écrivis sur-le-champ pour demander avec instance les quatre cents hommes de mon régiment, que l'on avait gardés et que l'on ne pouvait me refuser sans une injustice atroce.
Environ dix-huit jours après le départ de l'escadre,on signala, par un temps de brumes, une escadre qui entrait à toutes voiles dans la passe; on battit la générale, toute l'armée prit les armes; nous crûmes notre perte certaine. Nous ne croyions pas que ce fût notre escadre, et nous nous trompions, c'était elle ; elle avait si bien manœuvré qu'elle était arrivée à l'ouverture de la baie de Ghesapeak vingtquatre heures après l'escadre anglais e, partie trois
jours plus tard. La journée avait été très glorieuse pourles armes du roi; mais les ennemis nous avaient empêchés d'entrer dans la baie, par conséquent Arnold était hors de tout danger. M. de la Fayette avait manqué son but et restait un peu dons l'embarras. Quelques-uns de nos vaisseaux avaient beaucoup souffert, particulièrement le Conquérant, sur lequel le marquis de Laval était embarqué, qui se battit à merveille, et perdit beaucoup de monde.
Je retournai encore une fois à Lebanon, où M. de Rochambeau me chargea de rassembler un grand nombre de chevaux propres à l'artillerie, et de tout préparer pour la marche de l'armée. Dans cette partie, la Concorde, frégate venant de France, ramena M. le vicomte de Rochambeau, qui n'avait pas même obtenu qu'on ne se moquât pas de lui, et M. de Barras, chef d'escadre, que l'on envoyait pour succéder à M. le chevalier de Ternay. Les nouvelles instructions de la cour firent désirer à M. de Rochambeau d'avoir une entrevue avec M. le général Washington, pour fixer le plan de campagne de l'armée et de l'escadre. M. de Barras remit à M. de Rochambeau ses pleins pouvoirs. Les généraux se virent encore à Harford.
Il fut officiellement décidé et signé dans celte conférence que l'armée française marcherait jusqu'à la rivière du Nord, qu'elle y joindrait l'armée américaine, et que les deux armées réunies s'approcheraien L de New-York le plus possible ; que l'escadre irait
attendre à Boston les forces de mer qui devaient venir d'Europe, attendu qu'elle ne serait pas en sûreté dans Rhode-Island, l'île n'étant plus gardée par des troupes de terre.
Les lettres que M. de Rochambeau avaient reçues par la Concorde lui avaient prouvé que ceux qu'il avait le mieux traités l'avaient peu ménagé dans leurs lettres, et principalement le marquis de Laval qui, sans mauvaises intentions, avait écrit librement à plusieurs femmes qui avaient montré ses lettres. Je n'avais pas parlé de lui, et mon silence devint un mérite; il me marqua plus de confiance, me montra son plan de campagne, et voulut m'emmener avec lui à Rhode-Island pour quelques dispositions préliminaires.
A peine arrivé à Newport, le chevalier de Chastelux, dont la tête vive ne peut être fixée longtemps sur les mêmes idées, crut qu'il serait plus avantageux que l'escadre attendit dans la rade de Rhode-Island, l'armée navale qui nous était annoncée pouvant la joindre beaucoup plus facilement dans la baie de Chesapeak, où il était probable qu'elle arriverait. Le chevalier de Chastelux en causa avec quelques capitaines de vaisseau : plusieurs furent de son avis. Il détermina M. de Rochambeau à en parler à M. de Barras et à lui proposer de faire décider ce point par un conseil de guerre composé d'officiers de terre et de mer. Le conseil décida que l'escadre resterait à Rhode-Island. Je m'y opposai tant que je pus : cela
passa à la pluralité des voix; j'obtins seulement qu'il y resterait quatre cents hommes de troupes françaises et quelques milices américains, aux ordres de M. de Choisy.
Le conseil me chargea d'aller rendre compte au général Washington de ce qui venait de se passer. Je fus tenté de refuser la commission, qui était vraiment désagréable ; j'étais bien sûr qu'il serait fortement choqué de voir que l'on eût remis à la décision d'un conseil de guerre une chose déjà décidée et signée de lui et de M. de Rochambeau. J'étais le seul cependant que l'on pût y envoyer. Je lis une grande diligence ; j'arrivai à New-Windsor, et lui remis une lettre de M. de Rochambeau, fort embarrassée et fort mal écrite. Elle le mit dans une telle colère, qu'il n'y voulait répondre ; et ce ne fut que le troisième jour et par égard pour moi, qu'il me remit une réponse très froide, dans laquelle il disait qu'il s'en tenait à l'avis qu'il avait signé à la conférence de Harford: mais qu'il laissait M. de Rochambeau le maître de faire ce qu'il voudrait, et lui envoyait les ordres nécessaires pour assembler les milices dont il aurait besoin. Mon arrivée embarrassa M. de Rochambeau, à qui je ne cachai rien, et qui commençait à se repentir de ce qu'il avait fait. Un second conseil de guerre confirma ce qui avait été déterminé dans le premier: l'armée se mit en marche.
Pendant tout le cours de cette guerre, les Anglais semblent frappés d'aveuglement : ils font toujours ce
■l'rl UN AMANT DE MAHIE-ANT01NETTE
qu'il ne faut pas faire, et se refusent toujours aux avantages les plus clairs et les plus certains. Après le départ de l'armée, il suffisait d'attaquer l'escadre française dans Rhode-Island pour la détruire, ils n'en eurent pas même l'idée. L'armée française traversait l'Amérique dans le plus grand ordre et dans la plus grande discipline, prodige dont l'armée anglaise ni l'armée américaine n'avaient jamais donné d'exemple. Je couvrais la marche de l'armée à quinze milles environ sur la droite, à quarante milles environ de la rivière du Nord.
M. de Rochambeau reçut une lettre du général Washington, lui disant qu'il me destinait une commission secrète contenant un ordre pour moi de me trouver, par une marche forcée, avec mon régiment, le surlendemain, à un rendez-vous assez éloigné. M. de Rochambeau m'envoya chercher au milieu de la nuit à quinze milles de là, pour me donner les ordres du général Washington, qui n'entrait dans aucun détail avec lui. Je me trouvai exactement au lieu prescrit, quoique l'excessive chaleur et de très mauvais chemins rendissent cette marche infiniment difficile. Le général Washington s'y trouva fort en avant des deux armées, et me dit qu'il me destinait à surprendre un corps de troupes anglaises campées en avant de New-York pour soutenir le fort Kniphansen, que l'on regardait comme la clef des fortifications de New. York.
Je devais marcher toute la nuit pour les attaquer
<.yyfv//f/<hjc ru /eu/.) J17.
Image allégorique sur la mort de Louis XVI.
avant le point du jour ; il joignit à mon régiment un régiment de dragons américains, quelques compagnies de chevau-légers et quelques bataillons d'infanterie légère américaine. 11 avait envoyé par un autre chemin, à environ six milles sur la droite, le général Lincoln, avec un corps de trois mille hommes pour surprendre le fort Kniphansen, que j'empêcherais d'être secouru. Il ne devrait se montrer que lorsque mon attaque serait commencée, quand je lui ferai dire de commencer la sienne. Il s'amusa à fusiller avec un petit poste qui ne l'avait pas vu et découvrit tout le corps que je devais surprendre. Il rentra dans le fort, fit une sortie sur le général Lincoln, qui fut battu, et qui allait être perdu et coupé de l'armée si je ne m'étais pas promptement porté à son secours.
Quoique mes troupes fussent harassées de fatigue, je marchai sur les Anglais ; je chargeai leur cavalerie, et mon infanterie fusilla avec la leur. Le général Lincoln en profita pour faire sa retraite en assez mauvais ordre. Il avait deux ou trois cents hommes tués ou pris, et beaucoup de blessés. Quand je le vis en sûreté, je commençai la mienne, qui se fit très heureusement, car je ne perdis presque personne.
Je rejoignis le général Washington, qui marchait avec un détachement très considérable de son armée au secours du général Lincoln, dont il était très inquiet; mais ses troupes étaient tellement fatiguées, qu'elles ne pouvaient aller plus loin. Il montra la plus
grande joie de me revoir, et à l'ordre donna à ma division les éloges les plus flatteurs. Il voulut profiter de l'occasion pour faire une reconnaissance de très près sur New-York. Je l'accompagnai avec une centaine de hussards; nous essuyâmes beaucoup de coups de fusils et de coups de canon, mais nous vîmes tout ce que nous voulions voir. Ce détachement dura trois jours et trois nuits, et fut excessivement fatigant, car nous fûmes jour et nuit sur pied, et nous n'eûmes rien à manger que les fruits que nous rencontrâmes le long du chemin. Le général Washington écrivit à M. de Rochambeau la lettre la plus honnête pour moi; mais mon général oublia d'en faire mention dans ses lettres de France.
Je fus camper à White-Plains,où les deux armées vinrentse réunir le lendemain. Le général Washington me donna le commandement des deux avantgardes. Nous restâmes six semaines dans ce camp, où je fus très fatigué, faisant des fourrages continuels fort étendus, et jusqu'à la vue des postes de l'ennemi. Le général Washington et M. de Rochambeau voulurent encore faire une reconnaissance sur New- York ; je fus chargé de la couvrir avec toute la cavalerie des deux armées, toute l'infanterie légère américaine et un bataillon de grenadiers et chasseurs français. Un détachement considérable des deux armées, aux ordres du chevalier de Chastellux et du général Heatre, prit une position à quelque distance, pour que je pusse faire ma retraite sur lui en cas d'acci-
dent. Je repliai facilement tout ce que je trouvai sur mon passage, et je fis quelques prisonniers. Les généraux mirent deux jours à faire leur reconnaissance, qui fut dangereuse, car ils essuyèrent un feu très vif de canon et de mousqueterie.
Nous décampâmes de Wite-Plains quelques jours après, pour aller passer la rivière du Nord à Ringsferry. Heureusement les Anglais ne sortirent pas de New- York pour nous suivre; car la marche ayant été mal ouverte à travers des marais, l'artillerie tout entière et les équipages de l'armée y restèrent embourbés pendant trente-six heures, sans autre escorte que mon régiment et un bataillon de grenadiers et chasseurs qui composaient toute l'arrière-garde à mes ordres.
Après le passage de la rivière du Nord, qui fut long et difficile, mais que les Anglais ne cherchèrent pas à troubler, l'armée, pour la facilité des vivres et des fourrages, marcha en deux divisions à un jour de distance : l'armée américaine marchait par uu autre chemin, peu éloigné du nôtre. Nous étions obligés de traverser les Jerseys, et de faire environ soixante-dix milles à quinze ou vingt milles de sennemis et souvent plus près. Nous ne doutions pas qu'ils ne s'opposassent à notre passage, ce qu'ils eussent certainement fait avec succès. M. de Rochambean leur avait fait croire que son projet était d'attaquer New-York, ayant envoyé un commissaire des guerres intelligent avec une forte escorte établir des
fours et des magasins à Ghatara près de New-York.
M. de Rochambeau était allé en avant à Philadelphie avec le général Washington pour rassembler tout ce qui était nécessaire à la marche de l'armée en Virginie. Nous étions campés dans les Jerseys, à Summers et Courthouse. M. le baron de Vioménil commandait la première division de l'armée, composée d'une brigade d'infanterie, de l'artillerie et de mon régiment. Nous reçûmes avis que mille hommes de la garnison de New- York avaient un ordre de se tenir prêts à marcher, et que les troupes légères n'étaient pas à un mille de nous. M. le baron de Vioménil, qu'un coup de pied de cheval obligeait à aller en voiture, ne savait quel parti prendre. Il était en effet presque sans ressources s'il eût été attaqué.
Je crus que le plus grand service qu'il y aurait à lui rendre était d'aller au-devant des ennemis le plus loin possible, afin de lui donner le temps de se retirer dans les bois. J'envoyai de fortes patrouilles sur tous les chemins par lesquels les Anglais pouvaient arriver. Je pris cinquante hussards bien montés et je fus moi-même à plus de cinquante milles sur le chemin de Brunswick, par lequel ils étaient le plus probablement attendus. Je rencontrai deux ou trois fortes patrouilles de troupes légères, qui se replièrent après avoir tiré quelques coups de pistolet avec mes hussards. Je m'assurai que l'armée anglaise ne marchait pas, et je fus rassurer le baron Vioménil.
Quelques instances que l'on eût faites auprès de sir Henry Clinton, il avait été impossible de le décider à sortir de New-York, voulant toujours croire qu'il allait y être attaqué ; il rappela même les troupes légères qu'il avait dehors. Nous arrivâmes à Philadelphie, le général Washington apprit que M. de Grasse avait mouillé dans la baie de Chesapeak avec plus de trente vaisseau* de ligne et y avait débarqué M. de Saint-Simon avec trois mille hommes de troupes de terre. Je n'ai jamais vu d'homme pénétré d'une joie plus vive et plus franche que le fut le général Washington. Nous apprîmes en même temps que lord Gornwallis avait reçu ordre de sir Henry Clinton de ne pas retourner à Portsmouth, qui était un excellent poste, do se fortifier à Yorktown jusqu'à ce qu'il y fût secouru.
En arrivant à la tête de l'Elke dans le fond de la baie de Ghesapeak, craignant que milord Cornwallis n'embarrassât beaucoup M. delà Fayette, dont la division ne consistait que dans deux mille Américains et les troupes légères de M. de Saint-Simon, il fit embarquer sur toutes sortes de bateaux les grenadiers et chasseurs de l'armée et toute l'infanterie de mon régiment, aux ordres de M. de Cusline. Je demandai à marcher avec mon infanterie, persuada que ces troupes là tireraient des coups de fusil avant les autres. Le général Lincoln nous suivit aussi par eau à quelque distance avec l'infanterie légère américaine. M. de Custiue, pressé d'arriver le premier,
prit un sloop qui marchait bien, et alla sans s'arrêter et sans me donner aucun ordre jusqu'à la rivière de James. Le troisième jour de notre embarquement, nous eûmes un très mauvais temps. Les bateaux étaient détestables ; deux ou trois chavirèrent, et nous eûmes sept ou huit hommes de noyés. Le temps nous obligea de mouiller devant Annapolis; comme nous allions remettre à la voile, le général Washington m'envoya dire par un aide de camp de faire débarquer les troupes et de ne pas partir avant d'avoir reçu de nouveaux ordres.
L'escadre anglaise ayant paru devant la baie de Chesapeak, M. de Grasse était sorti pour la combattre, et n'était pas encore rentré. Trois jours après, une corvette du roi nous vint annoncer que M. de Grasse avait battu l'armée anglaise, lui avait pris deux frégates, et était revenu mouiller dans la baie. Je fis sur-le-champ rembarquer mes troupes. Nous eûmes presque toujours des vents contraires et nous fûmes dix jours à nous rendre à l'ouverture de la rivière de James.
J'y trouvai M. de Gusline; et comme je lui rendais compte de ce qui s'était passé peudant son absence, le général Washington et M. de Rochambeau, qui étaient à peu de distance sur une corvette, m'envoyèrent dire d'aller à leur bord. Le général Washington me dit que lord Gornwallis ayant envoyé toute sa cavalerie et un corps de troupes assez considérable à Glocester, vis-à-vis de York, il craignait qu'il
ne voulût se retirer par là, et qu'en conséquence il l'avait envoyé observer par un corps de trois mille hommes de milice aux ordres du brigadier général continental Wiedon, assez bon maréchal mais détestant la guerre, qu'il n'avait jamais voulu faire, et surtout se mourant de peur des coups de fusil. Devenu brigadier général par hasard, le respectable officier était mon ancien de commission de brigadier: le général Washington en était plus affligé que moi, car il me destinait cecommandement.il me dit qu'il écrirait au général Wiedon qu'il lui en conserverait les honneurs, mais qu'il lui défendrait de se mêler de rien. Je lui représentai que nous ne connaissions pa? cette manière de servir: que si le général Wiedon était à mes ordres, je le ferai très certainement obéir, mais qu'étant aux siens je lui obéirais très exactement; que je ne me sentais pas de répugnance à servir sous lui, s'il le jugeait, et qu'il pouvait compter que je vivrais à merveille avec lui.
J'allai avec mon régiment joindre le corps du général Wiedon. La manière dont il bloquait Glocester était bizarre: il était à plus de quinze milles des postes des ennemis, se mourait de peur, et n'osait envoyer une patrouille à un demi-mille de son camp. C'était le meilleur homme du monde, et tout ce qu'il désirait était de ne se mêler de rien. Je lui proposai de se rapprocher de Glocester, et daller le lendemain faire une reconnaissance près des postes anglais; il y consentit,et nous y fûmes avec cinquante
hussards. Quand nous fûmes à six ou sept milles des ennemis, il me dit qu'il croyait inutile et très dangereux d'aller plus loin, et que nous n'en verrions pas davantage : je le pressai tellement, qu'il n'osa me refuser de me suivre. Je repliai les postes des ennemis et je m'approchai assez près pour prendre une idée juste de leur position. Mon général était au désespoir; il me dit qu'il n'irait plus avec moi, qu'il ne voulait pas se faire tuer.
Je rendis compte à M. de Rochambeau de ce que j'avais vu ; je lui mandai qu'on ne pouvait compter sur la milice américaine, et qu'il était indispensable de m'envoyer deux bataillons d'infanterie française de plus. Je n'avais ni artillerie ni vivres, ni poudre. Je lui en demandai : il envoya sur-le-champ de l'artillerie et huit cents hommes tirés des garnisons des vaisseaux aux ordres de M. de Choisy, qui, par son ancienneté, commanda le général Wiedon et moi.
M. de Choisy est un bon et brave homme, ridiculement violent, constamment en colère, faisant des scènes à tout le monde, et n'ayant jamais le sens commun. Il commença par envoyer promener le général Wiedon et toute la milice, leur dit qu'ils étaient des poltrons, et en cinq minutes il leur fit presque autant de peur que les Anglais, et assurément c'était beaucoup dire. Il voulut dès le lendemain aller occuper le camp que j'avais reconnu. Le général Wiedon aima mieux venir un jour plus tard,
et resta avec environ six cents hommes de sa division.
Un moment avant d'entrer dans la plaine de Glocester, des dragons de l'État de Virginie vinrent, très effrayés, nous dire qu'ils avaient vu des dragons anglais dehors, et que, crainte d'accident, ils étaient venus à toutes jambes, sans plus examiner. Je me portai en avant pour tâcher d'en savoir davantage. J'aperçus une fort jolie femme à la porte d'une petite maison, sur le grand chemin; je fus la questionner; elle médit que dans l'instant môme le colonel Tarieton sortait de chez elle; qu'elle ne savait pas s'il était sorti beaucoup de troupes de Glocester; que le colonel Tarleton désirait beaucoup to shakehandivith the french duke1. Je l'assurai que j'arrivais exprès pour lui donner cette satisfaction. Elle me plaignit beaucoup, pensant, je crois, par expérience, qu'il était impossible de résister à Tarleton : les troupes américaines étaient dans le même cas.
Je n'étais pas à cent pas de là que j'entendis mon avant-garde tirer des coups de pistolet. J'avançai au grand galop pour trouver un terrain sur lequel je pus me mettre en bataille. J'aperçus en arrivant la cavalerie anglaise trois fois plus nombreuse que la mienne; je la chargeai sans m'arrêter ; nous nous joignîmes. Tarleton me distingua, et vint à moi le pistolet haut. Nous allions nous battre entre deux troupes, lorsque