A PARIS, DE L'IMPRIMERIE ROYALE
Un bulletin de santé rédigé par les médecins du Roi pendant une maladie de Louis XVI
ralement de ce que j'avais dit. L'amour-propre de Mma de Cambise, qui l'avait entendu, en l'ut frappé. « Il a raison, dit-elle ; il est charmant ! » Et voilà notre pauvre milady tombée. Elle lui avait déjà parlé de moi comme d'un homme dont les soins peuvent être flatteurs pour une femme recherchée, et ne lui avait pas caché les droits qu'elle avait sur ce fait célèbre. On vint annoncer qu'on avait servi. M. le prince de Conti me fit mettre à table entre lady Sarah et Mme de Cambise : ce qui finit absolument le triomphe de cette dernière. Je m'aperçus à peine de l'humeur que lui donnait l'occupation excessive où j'étais de la belle étrangère : je ne pensais plus à autre chose. Je me liai avec son mari ; je lui rendis des soins auxquels il fut sensible, et je trouvai le moyen de m'établir dans la maison. Je fis bientôt après une déclaration: on n'eut pas l'air de m'entendre, j'écrivis, on me renvoya ma lettre, et on me dit à la première occasion, fort indifféremment et sans colère : « Je ne « veux pas avoir d'amant. Jugez si je ne puis avoir « un amant français, qui en vaut bien dix autres par « le bruit qu'il fait et par les peines qu'il cause; et « vous surtout, monsieur le duc, vous me faites trop « d'honneur. Ne perdez pas votre temps près de moi ; « ne parlez pas d'amour, si vous ne voulez pas que « je vous fasse fermer ma porte. » J'étais amoureux de trop bonne foi pour me rebuter; je prisle parti de me taire et d'attendre des temps plus heureux. Mme de Cambise, ennuyée de mes négligences,
UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE 5l
m'écrivit qu'il fallait opter entre elle et lady Sarah, et renoncer à l'une des deux. Mon choix ne fut pas long : je me contentai de faire un paquet de ses lettres et de les lui renvoyer. Dès le soir même elle se consola de ma perte en prenant le chevalier de Guigny, qu'elle savait que je n'aimais pas.
Je fus distrait de mes amours par un des plus affreux événements de ma vie, et dont la suite pensa être bien plus cruelle et bien plus horrible qu'elle ne l'a été en effet. J'ai parlé plus haut de la malheureuse passion de Mm0 de Stainville pour Glairval et de la précaution qu'elle avait prise de me donner ses papiers à garder. Ils étaient dans un cabinet où personne que moi n'entrait, et dont j'avais la clef dans ma poche. Ce cabinet donnait dans l'hôtel de Ghoiseul, dont j'habitais une maison contiguë. Un ancien valet de chambre de mon père vint un matin chez moi, et me demanda si j'avais beaucoup d'argent dans mon cabinet. Jouant fort gros jeu, je lui dis que oui. « Eh bien, dit-il, prenez garde ; on veut sûre- « ment vous voler ; car j'ai vu hier au soir, en ren- « trant, un homme qui crochetait la porte qui donne « dans l'hôtel de Ghoiseul ; il s'est sauvé dès qu'il « m'a aperçu, et je n'ai pu le reconnaître. » Je le remerciai de l'avis, je n'en parlai pas. En descendant, le soir pour aller coucher chez Mm8 de Lauzun, je dis à un de mes gens, de qui j'étais très sûr, de faire semblant de remonter dans sa chambre, de se cacher sans lumière à côté du cabinet ; de descendre
chez Mme de Lauzun, s'il y entendait du bruit, pour m'avertir ; que je laisserais la porte de sa garde-robe ouverte. Environ une heure après que je fus couché, mon homme vint me dire qu'il y avait quelqu'un dans mon cabinet ; je montai sur-le-champ avec des pistolets dont je m'étais muni; je trouvai en effet la porte de mon cabinet entr'ouverte ; mais il y faisait fort obscur et je n'avais point de lumière, je ne pus rien distinguer. Je criai deux fois: Qui est là ? sans qu'on me répondît. Un bruit que j'entendis assez près de moi, et le peu de lumière que donnaient quelques étoiles me déterminèrent à tirer un coup de pistolet sur ce qui me paraissait être un homme. Le bruit d'une robe de chambre de soie qui se fit entendre en ce moment arrêta machinalement mon bras ; et pour mon bonheur, l'idée me vint que ce pouvait être mon père, quoique cela fût contre toute apparence. L'homme, car c'en était un, me poussa fortement, et s'enfuit en poussant successivement toutes les portes sur moi à mesure qu'il se sauvait par l'hôtel de Ghoiseul, où je le poursuivis et le perdis de vue en entendant la porte de l'appartement de mon père se fermer avec beaucoup de bruit. L'on peut aisément juger de toutes les idées qui remplissaient ma tête. Je passai la nuit dans ce même cabinet, et le lendemain j'appris que Mme de Stainville était partie avec son mari pour Nancy, où elle devait être renfermée dans un couvent par ordre du roi.
Mon père m'envoya chercher. Je trouvai M. le
duc de Ghoiseul chez lui, qui me reprocha d'avoir été dans la confidence de M>9 de Stainville. Je lui répondis qu'il y avait une grande différence entre favoriser la mauvaise conduite de quelqu'un et garder son secret. Il me demanda les lettres déposées chez moi; je les refusai avec fermeté. Mon père voulut y mettre une autorité qui n'eut pas plus de succès. On me dit des choses piquantes; j'en répondis peut-être avec plus de fondement, et je sortis de cette conversation absolument brouille avec tous deux.
Pénétré de douleur des malheurs de Mme de Stainville, que j'aimais comme ma sœurje restai plusieurs jours sans sortir de chez moi. Je repris enfin mon train de vie ordinaire; mais j'éprouvai une impression de tristesse difficile à dissiper. Lady Sarah s'en aperçut, et m'en parla avec intérêt : « Je suis, lui « dis-je, aussi malheureux qu'ilestpossible del'être, « et je perds, d'une manière horrible,une femme bien « chère, et je ne serai jamais rien pour celle que « j'adore. » Je lui contai la funeste histoire de ma pauvre amie, dont elle fut fort attendrie. Je lus dans ses yeux la plus tendre compassion: une visite nous interrompit; elle n'eut que le temps de me dire: « Je soupe ce soir chez Mme du Deffand. >
Quoique je n'eusse pas été chez cette Mme du Deffand depuis cinq ou six ans, je parvins à m'y faire mener par Mme de Luxembourg, qui y soupait aussi.
Les manières de Lady Sarah avec moi étaient absolument changées. Ses yeux fixés sur les miens
me disaient cent choses que je n'osais pas entendre, et je croyais devoir à la pitié seule l'entière occupation où elle était de moi. Sa vivacité paraissait modérée par une douce langueur. Elle était d'une distraction qui avait bien des charmes pour moi, puisque je pouvais m'en croire la cause. Quand tout le monde sortit de chez Mme du Deffand, elle écrivit quelques mots sur un chiffon de papier, et me dit en descendant l'escalier: « Lisez cela en vous couchant.» On peut imaginer avec quel empressementje rentrai chez moi! Je lus ces trois mots anglais : / love y ou1... Je ne savais pas un seul mot d'anglais. Il me paraissait bien que cela devait dire je vous aime ; mais je le désirais trop vivement pour oser m'en flatter. Ma nuit se passa en réflexions de toutes espèces. A six heures du matin je courus moi-même acheter un dictionnaire anglais, qui me confirma que j'étais aimé. Il faut avoir été aussi amoureux que je l'étais alors pour se faire une idée de ma joie. Je volai chez lady Sarah dès que je pus la croire éveillée. « Je me « suis levée de bonne heure, me dit-elle avec une
< grâce charmante, car je ne doutais pas que vous
< ne vinssiez me demander à déjeuner. Commençons
< par déjeuner. Renvoyez votre cabriolet, qui ferait « voir que vous êtes ici, car je veux défendre ma « porte à tout le monde et que nous puissions cau-
(1) Le manuscrit était déchiré en cet endroit, et je ne pus savoir le troisièmo mot anglais.
« ser ensemble sans être interrompus. Sir Charles « est à la paume ainsi que milord Carliste, et ne re- « viennent que pour dîner. » Nous déjeunâmes; elle fit fermer sa porte, et la conversation que je vais rapporter commença :
« Je vous aime, monsieur de Lauzun, et vous « voyant bien malheureux et bien sensible, j'ai été « persuadée de votre amour, et je n'ai pu résister au « plaisir de soulager vos peines en vous faisant l'aveu « du mien. Un amant est ordinairement à peine un « événement dans la vie d'une femme française; « c'est le plus grand de tous pour une Anglaise: de « ce moment tout est changé pour elle, et la perte « de son existence et de son repos est communément « la fin d'un sentiment qui n'a en France que des « suites agréables et peu dangereuses. Cette certi- « tude cependant ne les arrête pas toujours. Choisisse sant nos maris, il nous est moins permis de ne « pas les aimer, et le crime de les tromper ne nous « est jamais pardonné. Je joindrai à cela des re- « mords réels d'être aussi ingrate pour les bons pro- « cédés de sir Charles, dont mon bonheur est la « principale occupation. J'ai du plaisir à vous dire « je vous aime; mais je n'en suis pas moins convain- « eue que nous n'avons que des malheurs à atten- « dre de notre amour. Nos nations sont toujours « séparées par la mer,et souvent par la guerre. Nous « passerons les trois quarts de notre vie sans nous « voir, et notre destinée dépendra sans cesse d'une
« lettre égarée ou interceptée. Nous avons tout à « craindre de milord Carliste ; il est amoureux de « moi depuis longtemps, et raisonnable, parce qu'il « croit impossible que j'aie un amant; mais la jalou- « sie l'éclairera bien promptement, et le rendra ca- « pable de tout. Je dois aussi vous parler de mon « caractère: je suis naturellement coquette ; je vous « sacrifierai ma coquetterie avec plaisir, si cela dé- € pend de moi; mais notre jalousie pourrait nous « rendre bien malheureux tous deux. J'aitropbonne « opinion de vous pour compter pour quelque chose
< le risque de livrer mon honneur et mon bonheur à c votre honnêteté et à votre discrétion ; jugez si je « dois, si je puis avoir un amant ! »
« Je veux, lui répondis-je, que vous soyez heureuse, « mais il n'est pas de puissance au monde qui m'em-
< pêche de vous adorer. » Nous nous promîmes de ne pas nous écarter de la circonspection et de la prudence la plus stricte, et nos serments furent bientôt violés. Lady Sarah m'aimait beaucoup, et ne m'accordait rien. Notre bonne foi, notre gaieté intéressa le public, qui fut pour cette fois très indulgent. Lord Carliste se tut, dans l'espérance que lady Sarah m'oublierait dès qu'elle aurait quitté la France. Je continuai d'être fort bien avec M. le chevalier; Mme de Cambise fut encore quittée par M. le chevalier de Coigny, pour lady Sarah.
Le chevalier se donna beaucoup de peine pour lui plaire, et beaucoup d'airs pour que l'on crût qu'il
lui plaisait. Il était aimable, séduisant, et l'amusait. Je voulus inutilement cacher que j'en mourais de jalousie. Un jour que j'avais déjeuné chez lady Sarah, et que j'étais fort triste, elle sonna et dit, en me regardant avec toutes les grâces qui n'appartenaient qu'à elle: « Qu'on ne laisse jamais entrer M. le che- « valier de Coigny chez moi, sous aucun prétexte >; et passant ses bras autour de mon cou, dès que nous fûmes seuls : « Vous m'apprenez, mon ami, me dit- « elle, qu'il peut y avoir beaucoup de plaisir à re- « noncer aux hommages des autres hommes quand « on en aime un uniquement. » Le temps de son départ approchait, et le soir fatal enfin arriva. Le chevalier Bunbury proposa à milord Carliste et à moi de les accompagner une partie du chemin ; nous acceptâmes, et nous fûmes coucher le premir soir à Pont-Sainte-Maixence, près Chantilly.
L"î spectacle de cstte soirée me sera toujours présent ; une seule chandelle éclairait une chambre
assez obscure et assez sale, comme le sont presque toutes les auberges françaises. Sir Charles écrivait : lord Carliste, la tête appuyée sur ses deux mains, paraissait plongé dans la plus profonde rêverie. Une vieille femme de chambre anglaise, qui Pavait élevé, me dévorait avec les yeux de la haine et semblait me pénétrer, Lady Sarah pleurait, et quelques larmes tombaient le long de mes joues malgré moi. Je couchai dans la même chambre que milord Carlisle; il ne put se vaincre plus longtemps, et me proposa de nous battre à notre retour à Paris. J'étais aimé ; je n'avais pas de mérite à être raisonnable, et je lui répondis avec modération, et m'attendis cependant qu'il me chercherait aussitôt qu'il le pourrait sans compromettre lady Sarah. Nous nous séparâmes à Arras. Lord Carlisle n'eut pas le courage de quitter une personne qui lui était aussi chère ; il retourna en Angleterre, au lieu de revenir à Paris, et de passer en Italie, comme c'était son projet. Je crois devoir ici rapporter la lettre dont lady Sarah me chargea pour M. le prince de Conti, et ce qu'elle m'écrivit de Calais. « Vous avez été si bon pour moi, monsei- « gneur, que ce serait bien mal à moi si je quittais « votre charmant pays sans vous remercier. En vé- « rite je ne croyais pas que c'était possible que je « serais affligée de sortir de la France et que je de- « vrais laisser là la meilleure partie de moi-même. « Oui, monseigneur, cela brise mon cœur de relour- « ner dans mon propre pays, et de laisser le seul
« homme que je puisse aimer. Lauzun m'aime plus « que toutes choses au monde, et, bien malheureux « de ne pas me suivre, il n'y a pas un sacrifice qu'il « ne ferait pas. Je tremble qu'il viendra en Angle- « terre sans permission et que cela a pour lui des « conséquences bien mauvaises. Accordez-lui votre « protection, monseigneur, et cette permission, qui « me sera si heureuse. Je le serai plus encore de « vous devoir cette obligation, car personne, monsei- « gneur, ne vous est plus respectueusement attaché « que votre très humble et très obéissante servante. « Sarah Bunbury ».
« Arras, le 4 février 1767. »
« Vous avez tout changé mon cœur, mon ami; il
« est triste et brisé; et, quoique vous me faites tant
« de mal, je ne puis avoir d'au 1res pensées que mon
« amour. Je n'avais pas l'idée qu'une telle chose
« pouvait arriver, et je croyais que j'étais assez fière
« et assez bonne pour que mon bonheur ne pourrait
« pas dépendre sur un amant français. Le vent est
« contraire, et je n'en suis pas fâchée: c'est mieux
« d'être dans le même pays. Je pleure beaucoup. J'ai
« dit à sir Charles que j'avais un mal de tête, et il
« s'en contenta. Lord Carlisle ne l'a pas cru, car il
«regardait bien sérieux... Oh! mon Dieu! il faut
« que tout ce que je fais est bien mauvais, puisque
« je veux le cacher, et que moi, la plus vraie de tou-
< tes les femmes, je suis obligée de mentir et de
« tromper deux personnes que j'estime tant ! On est « sorti, et moi j'ai voulu rester pour écrire à celui « qui m'est plus cher encore que le repos que j'ai « perdu pour lui. Je n'ose envoyer ma lettre à la « poste par un domestique ; je m'adresse à un garçon « de cette auberge: il a l'air doux et bon; il mepro- « met qu'il sera exact, et n'en parlerait à personne: « je serais tout à fait ruinée s'il me trahissait. Tout « m'ennuie, m'importune, et ce sera de même jus- « qu'à ce que je te verrai. Viens aussitôt que tu peux « sans imprudence; car je te défends aucune chose « que tu pourrais regretter. Obtiens un congé: M. le « prince de Conti est extrêmement bon pour toi et « t'aidera. Viens par ta présence combler ta maî- < tresse de la plus grande joie qu'elle peut attendre. « Je n'ai pas peur que tu ne comprendras pas mon « ridicule français; ton cœur et le mien s'entendront « toujours. Adieu ! car j'ai peur d'être surprise. Pense « que c'est pour toi seul qu'existe ta Sarah.
« Calais, le G février 1767. »
Je retournai à Paris, à cheval, et dans l'état le plus affreux. Une fièvre maligne ne m'aurait pas changé davantage. M. le prince de Conti fut flatté de la confiance de lady Sarah, et y répondit si bien, qu'au bout de quinze jours j'eus la permission d'aller en Angleterre. J'y fus reçu de manière à augmenter encore mon amour, s'il était possible.
Après les cérémonies de présentation et de visites que la pédanterie de M. le comte de Guerchi pour lors ambassadeur de France, pensa rendre éternelles, je partis enfin pour la campagne avec M. le chevalier Bunburyet lady Sarah. Le matin de notre départ je trouvai chez eux un homme qui avait beaucoup l'air d'un gros palefrenier, et auquel on me présenta comme à un parent de la maison. On lui fit les honneurs, et il monta dans la chaise de poste de lady Sarah. A la première poste, il dit à sir Charles que sa femme l'ennuyait, et l'on nous mit ensemble. A la seconde poste, il trouva que le Français l'ennuyait encore plus que la femme; il fut avec sir Charles, qu'il quitta une demi-heure après pour une meute de renards dans laquelle il aperçut quelqu'un de sa connaissance. Cet homme était M. Lee, maintenant au service des colonies indépendantes de l'Amérique.
Le temps que je passai à Barton fut certainement le plus heureux de ma vie. Au bout de quelques jours le chevalier fut obligé de s'absenter pour trois semaines, que je passai tête à tête avec sa femme. Elle me montrait l'amour le plus tendre, mais ne voulait me rien accorder. Enfin, un soir elle me dit que je pourrais descendre dans sa chambre quand tout le monde serait couché. J'attendis ce moment tant souhaité avec une impatience extrême. Je la trouvai dans son lit, et je crus pouvoir prendre quelques libertés ; elle en parut si offensée et si affligée,
que je ne persistai pas. Elle me permit cependant de me coucher près d'elle ; mais elle exigea de moi une modération et une réserve dont je pensai mourir. Ce charmant supplice dura plusieurs nuits. Je n'en espérais plus la fin, lorsque me serrant une fois dans ses bras avec la plus vive ardeur, elle combla tous mes vœux. « Je n'ai pas voulu, me dit-elle, que « mon amant me ravît rien, et qu'il dût quelque « chose à ma faiblesse ou à son peu de respect pour « moi. J'ai voulu qu'il tiendrait tout de mon amour. « Je me donne à toi ; oui, toute ta Sarah est à toi. » Nous fûmes le lendemain nous promener achevai ensemble. « M 'aimes-tu plus que tout, me dit-elle, et te « sens-tu capable de tout sacrifier? — Oh! pour cela « oui, lui répondis-je sans balancer, et avec la certitude « de ne pas m'en repentir. — Eh bien,continua-t-elle « en me regardant, avec ses yeux qui n'ont point de « pareils, veux-tu renoncer à tout, quitter tout pour « venir à la Jamaïque, ne t'occuper que du bonheur « de ta maîtresse? J'y ai un parent riche, sans enfants, « de l'amitié, de l'indulgence de qui je suis sûre ;il € nous donnera un asile avec plaisir. x> Gomme j'allais répondre : « Attendez, interrompit-elle, je ne veux « savoir votre réponse que dans huit jours. » Ce que lady Sarah me proposait était en vérité ce qui pouvait me rendre le plus heureux. Je ne regrettais aucun des sacrifices qui eussent vraisemblablement coûté à un autre ; mais je ne pouvais me dissimuler qu'elle était coquette, légère. 11 me paraissait impos-
sible qu'elle ne cessai pas de m'aimer, qu'elle ne se repentît pas un jour d'avoir pris un parti si violent. Lady Sarah, malheureuse, mécontente, sans état, sans existence, à l'autre bout de l'univers, pouvant me reprocher de l'avoir perdue ; c'eût été l'enfer, et cet avenir m'effrayait.
Les huit jours s'écoulèrent. Je lui confiai mes craintes : « C'est bon, mon ami, me dit-elle assez froide- « ment ; vous êtes plus prudent, plus prévoyant que « moi: vous avez peut-être raison; n'en parlons plus. » Ses manières avec moi furent les mêmes. Il me semblait pourtant voir quelque chose de contraint en elle qui m'inquiétait. Son mari revint, et nous retournâmes en ville. Les médecins ordonnèrent à sir Charles, de qui la santé était assez délicate, d'aller aux eaux de Bath; il y fut, et laissa sa femme à Londres. Je crus qu'il serait honnête d'aller y passer deux ou trois jours avec lui : j'en parlai à lady Sarah, qui l'approuva, et eut l'air de m'en savoir bon gré. Je partis le lundi, voulant être le vendredi suivant à Londres, dans la matinée. Elle me promit elle-même de m'attendre, de faire fermer sa porte, et de passer avec moi toute la journée. Je revins à Londres avec tout l'empressement d'un homme bien amoureux: je fus consterné de n'y plus trouver lady Sarah, et d'apprendre qu'elle était partie avec milord Carlisle,pour allerà Godwoodchez le duc de Richemond,son frère. Tout ce que la rage et la jalousie peuvent inspirer de plus déchirant s'empara de mon cœur. J'écrivis
une lettre à lady Sarah, dictée par la colère et l'emportement : je la lui envoyai à Godwood par un de mes gens. Je lui disais que si elle ne revenait pas sur-le-champ à Londres, je la regarderais comme la plus méchante, la plus fausse et la plus perfide de toutes les femmes. J'attendis le retour de mon courrier avec une impatience inexprimable. Il revint enfin, et m'apporta une réponse douce et même assez tendre : quelques reproches sur la manière dont j'empoisonnais tous les charmes de l'amour par ma violence. Elle me promettait d'être à Londres dans deux jours. Je l'attendis chez elle jusqu'à minuit. Pendant le temps qu'elle avait fixé, chaque carrosse qui entrait à Vitehall me semblait devoir l'amener, et je vis mes espérances naître et se détruire à tout moment pendant cette journée, peut-être la plus longue de ma vie. Je rentrai chez moi, et ma nuit entière se passa à me promener dans ma chambre, et faire les réflexions les plus affligeantes.
A six heures du matin, on frappa à ma porte : je fus le premier à l'ouvrir. Lady Sarah venait d'arriver, et me demandait. Je courus, ou plutôt je volai chez elle. Je lui trouvai l'air sérieux et composé : une table sur laquelle était tout l'appareil d'un déjeuner devant elle, et plusieurs domestiques dans la chambre. Il se passa plus d'une heure avant que nous ne fussions seuls. « A présent, me dit-elle, que je n'ai pas < à craindre d'être interrompue, je dois vous parler « des choses qui nous intéressent tant l'un et l'autre.
« Vous savez quelles charmantes qualités vous ont
< gagné mon cœur, et si jamais aucun homme n'a été « si cher à une femme. L'excès même de votre jalou- « sie ne me déplaisait pas ; celui de votre amour en « était un si grand dédommagement. Votre colère,
< quand vous m'avez crue coquette, je l'ai toujours « supportée avec soumission, sans humeur et il ne « m'a jamais coûté de vous demander pardon quand « vous n'aviez pas toujours raison. J'ai voulu vous « donner à jamais lady Sarah tout entière, son exis- « tence, sa réputation, l'empire le plus absolu sur « elle. Vous n'avez pas eu assez de confiance ou dans « votre constance ou dans la mienne. Vous n'avez « pas trouvé que j'étais nécessaire à votre bonheur, « et vous n'avez pas aimé d'avoir avec moi des liens « que rien ne pourrait plus rompre. En déchirant mon « cœur, vous y avez affaibli votre image ; vous avez « continué d'être jaloux et violent, après en avoir
< perdu le droit. J'en sens maintenant tous les dan- « gers. Rien ne peut plus me les faire oublier. Si mon
< frère m'eût demandé à voir votre lettre, comment « aurais-je pu lui refuser? Et si le duc de Richemont « l'eût lue, j'étais perdue ; et pour qui sacrifiée ?. . . « Vous avez détruit vous-même le sentiment qui « m'attachait à vous : je ne vous aime plus ; mais il « a été trop tendre pour que l'impression, mainte-
< nant douloureuse, n'en dure pas encore longtemps. « D'ici à un terme peut-être éloigné, il ne peut nous « être indifférent de nous rencontrer; j'ose donc vous
« demander comme une grâce de quitter l'Angle- « terre, et de ne plus compter que sur la tendre ami- « tié que je vous ai vouée pour la vie. »
Frappé comme de la foudre d'un coup si sensible et si inattendu, je m'évanouis. Lady Sarah, touchée de mon état, assise à terre auprès de moi, me secourait et baignait mon visage de ses larmes. Mme Joanes, sœur du chevalier de Bunbury, entra, et, étonnée de ce spectacle, recula. « Venez, madame Joanes, « lui dit-elle, prenez soin de ce malheureux : il est « mon amant, et je vous l'abandonne. > En disant ces mots elle sortit de sa chambre, monta dans sa chaise, et partit pour aller joindre son mari à Bath. Je repris mes sens, et retournai chez moi d'un air assez calme. Je voulus monter à cheval et suivre lady Sarah. J'avais tant de choses à lui dire, qu'il me semblait qu'elle ne serait pas perdue pour moi si je pouvais lui parler encore une fois. Au bout de quelques milles je m'évanouis de nouveau et vomis
beaucoup de sang. Je me trouvai tellement affaibli, qu'il me fut impossible d'aller plus loin. J'eus beaucoup de peine à regagner Londres, où je fus dangereusement malade pendant plusieurs jours, et où je reçus les soins les plus généreux de Mme Joanes. Lady Sarah m'écrivit pour me demander avec instance de ne pas partir sans venir lui dire adieu à Bath. Je ne pus résister au plaisir ou plutôt au besoin de voir et d'avoir avec elle une dernière explication. Elle me reçut avec intérêt, avec amitié ; mais elle était si changée pour moi, que, loin de penser à prolonger mon séjour, je songeai à hâter mon départ. Je revins en France très différent de ce que j'étais en partant pour l'Angleterre : rien ne pouvait me distraire d'un sentiment qui me rendait si malheureux. Lady Sarah m'écrivait cependant avec exactitude. Je ne lui connaissais point d'amant, mais j'avais été aimé d'elle et elle ne m'aimait plus. J'étais d'une sauvagerie que rien ne pouvait diminuer. J'appris que lady Sarah était malade à Londres ; rien ne put m'arrêter. Je partis seul à cheval, sans congé, sans passeport. Elle reçut avec plaisir et reconnaissance cette marque de ma tendresse. « Partez, mon « ami, me dit-elle, au bout de vingt-quatre heures, « souvenez-vous que lady Sarah n'est plus votre « amie. Ne courez pas pour elle tous les risques « qu'entraînerait une plus longue absence. » Je reçus plus rarement de ses lettres à mon retour ; je finis par n'en plus recevoir du tout. Je cherchai tous
les moyens de l'oublier, et n'y réussis pas. Je voulus mener le même genre de vie qu'avant de l'avoir connue. Je ne pouvais plus m'attacher à aucune femme ; toute comparaison leur était trop désavantageuse; tout mon caractère était changé. J'avais perdu ma gaieté, tous les agréments qui me faisaient rechercher. Je n'étais pas sensible aux plaisirs qui auparavant avaient plus de charmes pour moi.
Je saisissais cependant toutes les occasions de me distraire d'une si profonde tristesse, mais presque toujours sans succès. Je fis connaissance, au bal de l'Opéra, avec une fort jolie fille. Elle avait fait trop de bruit pour n'en pas parler; elle s'appelait MlîeVauvernier : on l'appelait l'Ange, à cause de sa figure céleste ; elle vivait avec M. le comte du Barry, qui ne se soutenait que par ses intrigues et en faisant toutes sortes de métiers. Je fus prié à souper dans la maison, qui avait fort bon air, et où il y avait de très jolies personnes; mais il est impossible de voir une figure plus plaisante que celle du maître. M. du Barry était dans une superbe robe de chambre, son chapeau sur sa tête, contenant deux pommes cuites qu'on lui avait ordonné de mettre sur ses yeux. J'y vis une Mm9 de Fontanelle, venue de Lyon avec le projet d'être maîtresse du roi, et l'étant du premier venu en attendant : j'en eus envie, et M. le comte du Barry, toujours obligeant, me fit réussir dans la journée du lendemain; je n'ai jamais revu, je crois, cette Mme de Fontanelle. Depuis, l'Ange
m'inspira des désirs et ne refusa pas de les satisfaire mais les yeux rouges et la santé de M. du Barry m'en imposaient.M. de Fitz-James fut plus hardi que moi, réussit et la garda ; ce qui ne l'empêcha pas d'avoir pour moi toutes les petites complaisances qui étaient sans danger pour l'un et pour l'autre.
M. le duc de Choiseul résolut dans ce temps la conquête de la Corse, et y fit passer M. le marquis de Ghauvelin avec seize bataillons. Une probabilité d'avoir des coups de fusil était trop sérieuse pour la négliger. Je n'étais pas assez bien avec tous mes parents pour qu'ils craignissent de me faire tuer. Je fus donc employé comme aide de camp de M. de Ghauvelin.
Le jour que cela fut public, M. le prince de Conti en parla dans sa loge à l'Opéra, devant plusieurs filles; une, fort jolie, très mauvaise tête, se mit à fondre en larmes, et dit en sanglotant: « J'en suis au « désespoir, car je m'aperçois que je l'aime à la folie. « Monsieur, me dit-elle, je me donne absolument à « vous; vous ferez de moi tout ce que vous voudrez « jusqu'à votre départ.» On ne pouvait en effet avoir une maîtresse plus folle et plus aimable. Elle était entretenue par un homme riche, nommé M. du Ronné, que cela contrariait beaucoup de me voir souvent couché avec elle. Mlle Têtard lui déclara qu'il y fallait absolument consentir ou renoncer à jamais à elle. Il voulut un jour trouver mauvais qu'elle eût passé la nuit chez moi, et faire du bruit; je le traitai
assez cavalièrement. 11 fut absolument chassé de la maison; mais, comme je devais partir quelque temps après, et qu'il pouvait être utile d'avoir quelques ménagements pour un aussi bon homme, il me donna mille louis, demanda pardon de son humeur, et consentit à ce que MUe Têtard me gardât, à condition que cela ne fût su que de douze personnes discrètes. Avant de cesser de parler de M118 Têtard je dois dire quelque chose d'assez plaisant, qu'elle fit lorsque le bruit courut que j'avais été tué en Corse. Elle fut trouver d'Artis, avec qui elle avait précédemment vécu, qui était prêtre ; elle l'obligea d'aller à Notre- Dame en pèlerinage, dire une messe pour moi, et heureusement cette messe ne me porta pas malheur. Peu de jours avant mon départ pour la Corse, on me dit que le roi avait vu l'Ange, qu'il l'avait remarquée, et que l'on croyait qu'il s'en passerait la fantaisie. Je fus lui dire adieu, et lui faire mon compliment sur de si brillants succès. « Si vous êtes « maîtresse du roi, belle Ange, lui dis-je, souvenez- < vous que je veux commander l'armée. — Cela ne « suffit pas, répondit-elle, vous serez au moins premier « ministre. » L 'Ange avait eu affaire à M. de Choiseul, et avait désiré coucher avec lui pour s'en assurer la réussite. M. le duc de Choiseul, prévenu, avec de justes raisons, contre M. du Barry, n'en voulut pas entendre parler. C'est peut-être la seule femme dont il ait refusé les faveurs, et toute l'Europe a pris part aux suites importantes de ce refus.
Je ne puis passer sous silence un événement assez singulier qui précéda de quelques mois mon départ pour la Corse. Le jour de l'enterrement de M. le prince de Lamballe je fus voir Mm9 Brissart, qui joignait à soixante-dix-huit ans beaucoup de connaissances, une tête aussi mauvaise que bizarre. Elle avait la fureur de se faire dire sa bonne aventure, et courait après tous les sorciers de Paris. Elle me dit qu'elle en avait vu un la veille qui lui avait dit les choses les plus extraordinaires, et qu'elle croyait les plus secrètes : elle m'inspira de la curiosité et me donna l'adresse de M. Dubuisson (c'était le nom du sorcier). Je fus chez lui, dans la rue Saint-Andrédes-Arts. Il logeait, selon l'usage, au cinquième étage. Il me parut être une espèce d'imbécile, et me dit ce qui suit: « Que le même jour en rentrant chez « moi, je trouverais une lettre qui m'affligerait beau- « coup; qu'un mois après, jour pour jour, j'en recèle vrais une très consolante de la même personne ; « que j'aurais une querelle, que je serais au moment « de me battre avec une personne qui me ferait des « excuses; que j'aurais une maladie; que je croirais « ne pas risquer; que je ferais la guerre dans un « pays où je ne m'attendais pas aller, et que je serais « tué dans une île, au commencement de la nuit, « après une bataille perdue. » Je reçus les deux lettres, je mis l'épée à la main, et l'on me fit des excuses; je fus malade, et je partis pour la Corse au mois de juin 1768. Je trouvai à Toulon M. Chardon,
intendant de la Corse, qui menait avec lui sa femme, âgée de dix-huit ans, jolie; elle me parut être un présent du ciel, et je commençai, sans affectation à lui rendre des soins qui ne furent pas trop bien reçus.
J'avais ordre de ne pas passer en Corse sans M. de Chauvelin, que j'avais encore laissé à Paris. J'appris qu'il se tirait des coups de fusil, et je m'embarquai sur le chébec du roi le Singe, pour passer à Saint-Florent. M. de Bomluer, commandant de la marine du roi, me fit donner ordre de me débarquer. Je descendis à terre. Je ne mis que Mmo Chardon dans ma confidence, et je passai le soir dan? un bateau de pêcheur. M. de Chauvelin arriva trois semaines après moi, et me mit aux arrêts pendant quelques jours.
Je fis la guerre avec l'ardeur et l'activité d'un homme bien leste, qui désire faire ses preuves. Mes affaires près de Mm8 Chardon n'avançaient pas; elle était polie, mais rien que polie. Il ne me manquait qu'une maîtresse pour être parfaitement heureux, et je ne me rebutai point. Les premiers succès de M. de Chauvelin ne furent pas de longue durée: l'infanterie de la légion royale, la compagnie de grenadiers du Languedoc, etc., étaient enfermées dans Borgho, mal fortifié, et attaqué depuis trente-cinq jours par tout ce que la Corse avait de redoutable, lorsque M. de Chauvelin se détermina à secourir Borgho, et avec de telles dispositions, qu'il n'était
pas possible de douter du malheur de cette journée ; aussi n'ai-je jamais vu de consternation pareille à celle qui régnait dans Bastia. Le danger où chacun se croyait, quand nous sortîmes, faisait oublier toute autre considération. Mme Chardon me donna une plume blanche que je mis à mon chapeau, et qui me porta certainement bonheur, puisqu'elle ne me fit pas tuer; elle me distinguait de manière que tous les coups de fusil m'étaient adressés de préférence. Tout le monde sait comment se passa la journée de Borgho, et combien elle fut funeste à notre petite armée. La bataille était perdue: M. de Chauvelin, vivement pressé, avait été obligé de se retirer avec une telle précipitation, que les balles portaient jusqu'à son hôpital ambulant.
On s'aperçut, avec désespoir, qu'on abandonnait M. de Marbeuf, et le faire soutenir par quelques compagnies de grenadiers ; mais il fallait le trouver ; et cette dangereuse commission exigeait une connaissance du pays que personne n'avait que moi,qui avais déjà été dans la Corse avec M. de Marbeuf. Je me proposai et partis seul avec mon hussard. Lorsque j'eus fait environ cinq cents pas, on me tira, dans les broussailles, quelques coups de fusil qui. ne m'arrêtèrent pas, et je passai au grand galop ; mais je fus bientôt arrêté par une ligne considérable de coups de fusil, qui me parut devoir être un corps des principaux de l'armée de Corse. Je me retirai, voulant gagner entièrement la côte, et passer sur le bord de
la mer.Le régiment de Soissonnais,qui escortait M. de Chauvelin, s'était formé en bataille et avait marché en avant aux premiers coups qu'il avait entendus, et répondit à ces derniers par un feu vif et soutenu des deux bataillons, que j'essuyai tout entier. Je me retirai cependant sur ce feu, et dans ce moment la prédiction de M. Dubuisson me revint dans la tête ; et, je l'avoue à ma honte, je me crus perdu. Je m'approchai d'une compagnie qui venait de tirer, et j'en fus reconnu ; je passai le long de la mer, dans les rochers, et je joignis M. de Marbeuf qui était vivement poursuivi par les Corses, et qui fut blessé, ainsi que MM. d'Arcambale et Campêne, pendant que je lui parlais. Je lui indiquai le chemin le plus sûr pour trouver M. de Chauvelin, qu'il joignit sans accident. M. de Chauvelin me dit que ses malheurs ne l'empêchaient pas de sentir le prix du service que j'avais rendu ; qu'il demanderait la croix de Saint-Louis pour moi, et qu'il croyait pouvoir me la promettre devant toute l'armée. Il n'en a jamais parlé à personne depuis.
Je trouvai au quartier général un petit billet de Mme Chardon, qui, déjà instruite de notre déroute, me mandait de ménager des jours auxquels elle s'intéressait, et me promettait de les rendre heureux. L'armée rentrait lentement dans Bastia ; je la devançai par des sentiers qui m'étaient connus, et je fus dans la ville deux heures avant tout le monde. Mm0 Chardon me tint parole, et me céda avec une
franchise et une tendresse qui m'ont toujours fait conserver beaucoup d'amitié pour elle. Son mari, qui commençait à être jaloux de moi, revint ; il me croyait resté sur les derrières, et il voulut profiter de l'occasion pour tendre un piège à sa femme et pénétrer ses sentiments : il lui dit, en entrant, que tout était perdu, que l'armée avait été presque détruite, beaucoup de gens de sa connaissance tués et me nomma parmi les morts. «Je l'ai donc ressus- « cité, lui dit-elle en riant, car il est dans l'autre « chambre, bien fatigué à la vérité, mais je vous as- « sure qu'il n'est pas mort. »
Plusieurs autres échecs suivirent la malheureuse journée de Borgho. On tirait des coups de fusil jusqu'aux portes de Bastia; c'était le genre de vie qui me convenait le mieux: tout le jour aux coups de fusil, et le soir souper avec ma maîtresse ! La jalousie de M. Chardon troublait un peu mon bonheur: sa femme était à plaindre et souvent fort maltraitée; mais qui ne sait pas qu'avec des moments l'amour paye des siècles de peine?
M. de Chauvelin partit. M. le comte de Marbeuf prit de l'amitié et de la confiance en moi. Nous étions dans le mois de janvier: tout était tranquille. Je lui demandai la permission d'aller passer deux jours dans le cap Corse, et il me la donna. Il apprit pendant mon absence que Clémente Paoli avait formé le projet de passer entre ses redoutes, de pénétrer dans le cap Corse, et de l'attaquer au même moment sur tous
les points. L'instant où M. de Marbœuf reçut cette nouvelle était presque celui de l'exécution. Il était important d'occuper Montebello en avant de Bastia ; il voulut m'y envoyer avec quelques compagnies de grenadiers; mais je n'y étais pas, et il fallait qu'elles partissent dès le même soir. Il demanda plusieurs fois à Mme Chardon si je ne reviendrais pas ce jour-là. Elle s'aperçut qu'il y avait quelque chose de nouveau, le pressa vivement et découvrit son secret. Elle se jeta en pleurant au cou de M. de Marbeuf, qui l'aimait tendrement: « Vous connaissez M. de Lauzun, lui dit- « elle; il me serait moins cher s'il était capable de me « pardonner de lui faire perdre, par ma négligence, « une occasion de se distinguer, quelque dangereuse « qu'elle puisse être. Je vais lui envoyer un courrier « sans lui dire de quoi il est question, et je vous donne « ma parole qu'il sera ici avant le départ du détache- « ment. » J'arrivai chez elle sans me douter de rien. « Ne perds pas un instant, me dit-elle, en m'embras- « sant; va chez M. de Marbeuf, il a à te parler. Il te « prouvera que j'aime autant ta gloire que ta per- « sonne. » Je fus assez heureux pour m'emparer de Montebello avant les Corses. J'y aurais passé une nuit bien froide si elle m'avait réchauffée par de fréquentes attaques. J'aperçus M. de Marbeuf dans la plaine, au point du jour. Nous passâmes, la baïonnette au bout du fusil, au milieu des Corses qui nous entouraient, et le joignîmes. Ils se retirèrent en assez grand nombre dans le village de Barbaggio, que
nous canonnâmes toute la journée sans succès.
Le lendemain on vint de Bastia voir notre siège, comme à un spectacle. La position mettait d'ellemême en sûreté ceux qui ne voulaient être que spectateurs. Mme Chardon y vint à cheval, et se tint auprès de M. de Marbeuf. Son mari retourna en ville pour commander un second hôpital ambulant, le nombre de nos blessés devenant très considérable. Un corps assez nombreux de la Piève de Rostina gagna une petite plaine, d'où il fit partir un feu très meurtrier sur notre batterie, et nous tua beaucoup de canonniers. M. de Marbeuf m'ordonna d'aller les charger avec cinq dragons de la légion de Soubise. Je partis sur-le-champ. Mme Chardon voulut me suivre. Je voulus l'en empêcher, et ensuite la faire arrêter pour la renvoyer à M. de Marbeuf ; mais elle montait un cheval fort vite, elle passa devant moi à toutes jambes. « Croyez-vous donc, me dit-elle, qu'une « femme ne doive risquer sa vie qu'en couches ; et « ne peut-il lui être permis de suivre une fois son « amant? » Elle essuya bien des coups de fusil avec la plus grande tranquillité, donnant tout ce qu'elle avait dans ses poches aux soldats et aux dragons, et ne revint à moi que l'affaire finie. Toute l'armée garda le secret de cette charmante étourderie, avec une fidélité que l'on n'eût pas osé espérer de trois ou quatre personnes.
Tout le monde sait les suites de l'affaire de Barbaggio et que la modestie de M. de Marbeuf, qui ne
voulut pas envoyer porter la nouvelle par un officier, lui coûta le commandement de l'armée: le bateau de poste ayant arrêté en Italie.au lieu d'arriver, la nouvelle n'arriva qu'après la nomination de M. le comte de Vaux.
Pour calmer la jalousie de M. Chardon, je fus passer six semaines à Roscanes : je revins ensuite en Corse, où j'appris le mariage et la présentation de Mme la comtesse du Barry. Je fis la campagne avec M. le comte de Vaux, comme premier aide-major de son armée. Il ne m'y arriva rien de remarquable; et il me fit partir le 2i juin pour porter à la cour la nouvelle de la soumission totale de l'île et du départ de M. Paoli. Je ne quittai pas la Corse sans regrets, et j'ai souvent regretté depuis des rochers où j'ai peut-être passé l'année de ma vie la plus heureuse: il m'en coûtait d'abandonner Mme Chardon, pour qui
j'avais l'amour et l'amitié la plus tendre, et que je laissais si malheureuse. Je prévoyais tous les obstacles que nous aurions à nous réunir, et cette séparation était vraiment cruelle pour tous deux. Je partis donc de Bognomana triste et malade, car je venais d'avoir la rougeole. Je courus jour et nuit, et j'arrivai moitié mort de fatigue à Saint-Hubert, le 29 juin 1759, à cinq heures du soir.
Le roi était au conseil: je fis demander M. le duc de Ghoiseul, et lui remis mes dépêches. Le roi me fit entrer, me reçut avec toutes sortes de bontés, et m'ordonna de rester à Saint-Hubert, comme j'étais, en veste et en bottes. La curiosité de revoir l'Ange dans un état si différent me fit rester avec plaisir : j'allai attendre dans le salon la fin du conseil ; elle ne tarda pas à y arriver, vint m'embrasser de fort bonne grâce, et me dit en riant : « Aurions-nous jamais pensé à nous retrouver « ici ». Le roi, voyant qu'elle avait l'air très familier avec moi, lui demanda si elle me connaissait. « Il y a longtemps, réponditelle sans embarras, qu'il est de mes amis. •» M. le duc de Choiseul voulut se raccommoder avec moi, et revint de si bonne grâce, que j'y fus sensible, et lui vouai un attachement dont je lui ai souvent donné des preuves depuis, et qui n'eût jamais varié s'il eût voulu. On me donna la croix de Saint-Louis pour prix de ma nouvelle : cette grâce, flatteuse à mon âge, ne faisait tort à personne, et me fit grand plaisir.
Je suivis le roi à Gompiègne, et je continuai à en être bien traité, ainsi que de Mm« du Barry. Le roi offrit à M. le maréchal de Biron de me donner la survivance du régiment des gardes françaises : soit qu'il crût le roi conseillé par M. le duc de Choiseul, soit qu'il eût la répugnance ordinaire des vieilles gens à avoir des survivanciers, il objecta ma jeunesse, et s'y refusa. M. le duc de Choiseul voulut me donner la légion corse qu'il levait alors, ce qui me tentait beaucoup, en un régiment de quatre bataillons : je refusai, et je restai dans le régiment des gardes, par déférence pour mon père.
Pendant ce voyage de Compiègne, M. du Barry me donna un rendez-vous dans la forêt, et je m'y rendis le lendemain matin. Il se plaignit à moi de l'acharnement que M. le duc de Choiseul mettait contre Mme du Barry et contre lui; me dit qu'elle rendait justice à un si grand ministre, et désirait ardemment de bien vivre avec lui et qu'il ne la forçât pas à être son ennemie; qu'elle avait sur le roi plus de crédit que Mme de Pompadour n'en avait jamais eu, et qu'elle serait très fâchée qu'il l'obligeât à s'en servir pour lui nuire. Il me pria de rendre compte de cette conversation à M. le duc de Choiseul, et de lui faire toutes sortes de protestations d'attachement. Je fis ma commission, M. le duc de Choiseul la reçut avec la fierté d'un ministre persécuté des femmes, et qui croit n'avoir rien à redouter. Il se déclara donc une guerre implacable entre
Les bizarreries de la mode du grand monde au XVIIIe siècle.
lui et la maîtresse du roi ; et Mme la duchesse de Grammont, dans ses propos outrageants, n'épargna pas le roi même.
Je continuai d'être bien traité de tout le monde ; je voyais bien que tout cela ne pouvait pas durer, et je diminuai peu à peu mon assiduité à faire ma cour. M. Chardon eut un congé pour ses affaires, et amena à Paris sa femme, poussée à tout par ses mauvais traitements, et ne désirant autre chose que de s'en séparer. Son père, M. de Maupassant, avait donné 200.000 francs à M,ue de Langeac,pour la promesse du bon de fermier général, qu'elle avait fait obtenir à un autre, sans lui rendre son argent, ce qui était son usage. Ce malheureux homme, qui avait emprunté la plus grande partie de cette somme, était ruiné et au moment de passer le reste de sa vie dans une prison. Il s'en fallait de beaucoup qu'il fût sans talent ; il était propre à beaucoup de choses. Je vins à son secours ; je m'engageai pour lui ; je lui prêtai donc l'argent qu'il voulut; j'en parlai à M. de Choiseul, qui me promit, pour M. de Maupassant, une place de fermier général des postes, à la condition que Mme Chardon se séparerait de son mari, et que son père lui ferait une pension de 40.000 francs sur sa place. Mm8 Chardon consentit à tout. Je ne pouvais la voir que rarement, et d'unemanière dangereuse pour elle. M. Chardon était parti pour la Corse et avait laissé sa femme à Paris.
Je fus à Fontainebleau, où était le roi ; une demi-
heure avant la chasse, on vint me dire qu'il y avait une dame à la porte qui me demandait. Je n'imaginais pas ce que ce pouvait être. J'y fus ; et, à mon grand étonnement, je trouvai Mme Chardon en chemin pour rejoindre son mari en Corse. Un prêtre lui avait tourné la tète et lui avait persuadé que c'était un devoir indispensable : rien ne put l'arrêter. M. le duc de Ghoiseulen fut d'une colère extrême, ne voulut pas donner la place des postes à M. de Maupassant, qui en mourut de chagrin. Cela me coûta plus de 100.000 écus, dont j'avais répondu pour lui. J'ai eu depuis bien des occasions de rencontrer Mma Chardon ; je lui dois la justice qu'elle n'a jamais cessé de prendre l'intérêt le plus vif à mon sort.
Sur la fin de 1769, une très jolie danseuse de l'Opéra nommée M"9 Audinot, me reprocha de ne pas la reconnaître; je me souvins en effet que j'avais joué la comédie avec elle l'Ile-Adam, lorsqu'elle était encore très enfant. 11 était difficile de trouver une figure plus séduisante. Nous nous prîmes de goût l'un pour l'autre; mais nous n'en fûmes pas pendant quelque temps plus avancés. Elle était entretenue magnifiquement par M. le maréchal de Soubise, étroitement gardée par sa mère et par plusieurs autres personnes. Elle demeurait à un second étage, dans la rue de Richelieu, dans une assez vieille maison, qui tremblait à chaque carrosse qui passait. 11 me vint une idée qui me réussit parfaitement ; je gagnai
Si UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE
une servante, qui me fit faire une clef, et je cherchai une voiture anglaise qui fit beaucoup de bruit; je la faisais passer devant les fenêtres, et avec ce secours j'entrais et je sortais sans que la mère, qui couchait dans la chambre à côté s'en aperçût. Cela dura ainsi presque tout l'hiver. On le découvrit enfin ; mais il fallait bien permettre ce qu'on ne pouvait empêcher. La petite fille m'aimait beaucoup, et voulut quitter M. de Soubise ; je l'en empêchai: il l'apprit, et m'en sut bon gré, et trouva bon qu'elle me gardât. Il se chargea de l'état d'un enfant dont elle accoucha, et qui mourut peu de temps après.
Je menais alors une vie douce et tranquille. Je jouissais de tous les agréments d'une société brillante et bruyante, et de tous les plaisirs que peut donner une jolie maîtresse. Les femmes, par état, ennemies des filles, me faisaient honte de ne pas m'attacher à une de bonne compagnie. L'image de lady Sarah n'était pas effacée de mon cœur. Je n'avais pu apprendre sans une grande émotion qu'elle s'était perdue pour lord William Gordon; je voulais éviter tout attachement sérieux. Je vis cependant à l'Ile-Adam Mme la vicomtesse de Laval. Ses manières me plurent autant que sa figure. Je m'occupai beaucoup d'elle, et cela ne parut pas lui déplaire. Je faisais des déclarations mais elle y repondait toujours comme à des plaisanteries. Son premier amant l'avait dégoûtée des hommes et avec quelque raison: M. le duc de Luxembourg l'avait affichée avec une impru-
dence et une malhonnêteté qui avaient pensé la perdre. Elle commençait cependant à me marquer du goût et du plaisir à me rencontrer.
Un jour que nous devions partir à l'Ile-Adam et que je devais m'en aller à cheval, il pleuvait à verse, elle me dit: « Je voudrais bien vous empêcher d'être « mouillé, mais je n'ose vous ramener devant tout « le monde; si vous voulez sortir de l'Ile-Adam et « rentrer dans Paris à cheval, je vous mènerai le « reste du chemin. » J'acceptai avec joie, mais malheureusement nous avions été entendus de Mma de Gambise, qui eût été bien fâchée de perdre cette occasion de contrarier mes projets. Elle attendit que la vicomtesse fût prête à monter en voilure, et lui demanda de la ramener, sous le prétexte quelle ne pourrait avoir de chevaux de poste que fort tard. Il n'y avait pas moyen de la refuser. Mme de Laval eut l'air tout aussi impatienté que moi, et partit. Je les suivis à cheval ; peu après en montant une montagne, j'étais d'un côté du pavé et leur voiture de l'autre; MMe de Laval me regardait avec inquiétude, et Mm9 de Cambise parlait avec chaleur; je devinai aisément qu'elle disait du mal de moi, et la remerciai d'une manière expressive des services qu'elle me rendait. Elle fut confondue : la vicomtesse se mit à rire, et nous continuâmes notre chemin. Mma de Laval, effrayée de son premier choix, me marquait du goût et de l'intérêt, mais me recevait mal dès que je prétendais à davantage.
Le déchaînement de M. de Glioiseul et de ses femmes contre Mma du Barry était plus fort que jamais, et l'indécence de leurs propos contre un prince à qui ils devaient tout diminuait infiniment le mérite d'une conduite noble et courageuse . Mon père vivait avec Mme du Barry comme il avait vécu avec toutes les autres maîtresses, un peu moins intimement cependant, à cause de M. de Ghoiseul. J'y allais rarement, et j'étais assez mal pour avoir déclaré que je ne permettrais jamais à Mma de Lauzun d'y aller. Je n'ignorais pas qu'on avait fait des propositions à Mme de Luxembourg d'aller aux petits voyages, et qu'elle était à peu près décidée. Ma fermeté l'arrêta, et elle n'osa pas accepter. M. le duc d'Aiguillon et M. le maréchal de Richelieu cabalaient fortement contre M. le duc de Choiseul. M. le prince de Gondé se joignit à eux; ils l'emportèrent enfin, et M. le duc de Ghoiseul fut exilé à Chanteloup, le 24 décembre 1770. Jamais faveur ne rendra un ministre aussi célèbre que cette disgrâce. La consternation fut générale et dans tous les états il n'y eut personne qui ne cherchât à donner à M. de Choiseul quelque marque d'attachement et de vénération.
Je n'hésitai pas à me vouer à sa fortune. Je pris beaucoup d'argent et de lettres de change sur différents endroits de l'Europe, et je me préparai à accompagner sa fuite. Tout le monde était convaincu qu'on en voulait à sa tête et qu'il serait bientôt obligé de sortir du royaume pour ne pas être arrêté. J'éprou-
vai avant de partir deux procédés bien généreux de deux personnes d'un état bien différent. MIle Audinot m'envoya 4.000 louis, qui étaient toute sa fortune, et fut dans un véritable désespoir de ce que je les refusai. Mme la vicomtesse de Laval, qui ne m'avait encore rien accordé, m'écrivit qu'elle apprenait mes résolutions, et que je partais avec Mme la duchesse de Grammont, et qu'elle me demandait de passer la soirée qui précéderait mon départ: « Votre conduite, « me dit-elle, me montre combien vous êtes digne « d'être aimé, et fait désirer de pouvoir être encore « quelque chose pour votre bonheur. » Je fus aussi heureux que je pouvais l'être , et rien depuis ne m'a pu faire oublier ce charmant procédé.
Je restai trois semaines à Ghanteioup, et je revins ensuite pour monter la garde à Versailles. A quelques lieues de Paris je trouvai une lettre et des chevaux de M. de Guémené. I me mandait qu'il avait été proposé au conseil de me mettre à la Bastille et que M. le maréchal de Soubise était le seul qui s'y fût opposé: que Mme du Barry insistait fortement sur ce qu'on m'apprit à aller à Ghanteioup sans permission et à porter des lettres à M. de Ghoiseul. Je savais bien qu'on n'oserait pas m'arrêter dans Paris; mais je craignais la barrière. Je m'approchai de celle de Varennes, bien déterminé, si je voyais le moindre mouvement, à passer à toutes jambes devant les Invalides et à y passer la rivière à la nage. Je passai sans accident, et j'arrivai dans ma petite maison, rue
Saint-Pierre, où je trouvai tous les amis de M. le duc de Choiseul à m'attendre.
Je fus le voir à Versailles, au bal de Mme la Dauphine, et j'y fis événement. Tout le monde m'entoura pour me demander des nouvelles de Chanteloup, et tout le monde semblait me savoir gré de mon courage. Je ne jouai de ma vie un plus beau rôle. Mmo la Dauphine vint à moi avec celte grâce déjà inséparable de ses actions et me dit: « Gom- « ment se porte M.de Choiseul? Quand vous le rever- « rez, dites-lui que je n'oublierai jamais ce que je « lui dois, et que je prendrai toujours à lui l'intérêt « le plus sincère. » Je retournai à Chanteloup après ma garde, et j'y passai tout le reste du temps où je n'étais pas de service. J'étais d'ailleurs dans la disgrâce la plus déclarée. Le roi ne me parlait plus, et je ne soupai jamais dans les cabinets.
Mme de Laval continuait à se conduire à merveille avec moi. MmB de Lauzun commença à se repentir de l'espèce de dédain avec lequel elle me traitait depuis notre mariage. Mme la princesse de Poix
cette même Mma de Poix que j'avais voulu épouser, lui fit mettre de l'amour-propre à gouverner un homme à qui elle avait mis trop peu de prix et de qui l'on était alors assez généralement occupé. Le sentiment était le seul moyen facile de revenir et qui ne demandait pas d'explications. Elle joua donc la grande passion, devint ou fit semblant de devenir jalouse de Mme de Laval, voulut engager Mma de Luxembourg à lui fermer sa porte, et fit si bien que sans M. de Guémené et mon courageux sang-froid cette pauvre petite femme était à jamais perdue au sacrifice à la fausseté du caractère de Mme de Lauzun. Elle se mit sous la protection de Mm9 la duchesse de Grammont, et bientôt Ghanteloup, où j'avais quelques droits à n'être pas tourmenté, me devint insupportable par l'acharnement que l'on mit à vouloir me rendre amoureux de ma femme et à me dire du mal de Mme de Laval.
Je retrouvai dans ce temps une ancienne connaissance, au moment où je m'y attendais le moins. Un jour que j'étais à la première représentation d'une pièce nouvelle à la Comédie-Française, je vis dans une loge, près de celle où j'étais, une femme fort bien mise, qui me regardait avec beaucoup d'attention. Je remarquai qu'elle demandait mon nom et qu'elle me regardait ensuite avec curiosité : en sortant de la comédie, elle s'approcha de moi:« Ose- « rai-je vous demander, monsieur, si vous ne vous « êtes pas appelé le comte de Biron? — Oui, madame,
« rien n'est plus vrai. — Et vous ne me reconnais- « sez pas? — Je ne me souviens pas d'avoir jamais « eu l'honneur de vous voir. — Ouoil vous ne me « reconnaissez pas une petite fille bien ingrate en- « vers vous; vous avez oublié Rosalie? — Rosalie, « lui dis-je ! serait-il possible? — Si je vous inspire « encore quelque intérêt ou quelque curiosité, venez « manger un poulet avec moi: je suis seule, et rien « ne m'empêchera de vous dire tout ce qui m'est « arrivé depuis que je vous ai quitté. » J'acceptai avec plaisir. « Renvoyez votre carrosse et vos gens, « me dit-elle, et je vous mènerai. » Rosalie avait une jolie voiture et des gens bien mis ! Elle me mena dans une maison fort élégamment meublée. « Vous êtes ici chez moi, me dit-elle. Il faut que je « commence par vous demander pardon ; car j'ai « véritablement des torts envers vous. Vous vous « souvenez sans doute que vous étiez à la campagne « quand je désertai, et voici ce qui m'y engagea. Un « Américain fort riche m'avait vue plusieurs fois à « la promenade et avait eu envie de moi; il me fît « faire des propositions par ma femme de chambre: « vous me plaisiez davantage, je refusai; enfin, il « me fit offrir 10.000 livres de pension viagère si je « voulais le suivre en Amérique. Cette fortune, que « je ne pouvais attendre de vous et les conseils de « ma femme de chambre me décidèrent. Nous partî- « mes quelque temps après. Je fus assez heureuse « pour être tombée entre les mains d'un homme
« estimable: je m'attachai à lui plaire et à le rendre « heureux. Il m'en sut bon gré: mes soins contri- « buèrent à le tirer de deux maladies terribles où sa « vie fut dans le plus grand danger. Sans parents, « seul artisan de sa fortune, n'ayant à rendre compte « de sa personne, il m'épousa. Le climat de Sainl- « Domingue étant contraire à sa santé, encore déli- « cate, il a pris le parti de venir se soigner en « Europe, et y a apporté une fortune considérable. « Nous sommes ici depuis six mois; il s'y est parfai- « tement rétabli, et il est allé voir une assez belle « terre en Auvergne, qu'il compte acheter, et où il « veut passer ses étés. J'ai souvent demandé de vos « nouvelles depuis que je suis à Paris; mais vous « aviez changé de nom ; et d'ailleurs je vois peu de « monde, et des gens qui n'étaient pas capables de « m'en donner. Je désespérais de vous voir, quand « par hasard je vous ai rencontré. » On servit un petit souper excellent, après lequel je voulus reprendre mes anciens droits. « Arrêtez, me dit-elle ; vous « sentez bien qu'il est impossible que Rosalie vous « refuse si vous l'exigez : soyez assez généreux pour « ne pas interrompre mon honnêteté. Je voudrais « dire à mon mari que je vous ai retrouvé, et je vou- « drais lui dire tout. » Je n'insistai pas; elle me ramena à minuit à ma porte. Elle m'a écrit plusieurs fois; mais je ne l'ai pas revue depuis.
J'allais beaucoup à Ghanteloup, mais tout danger pour M. le duc de Choiseul était passé. Je ne me
croyais plus nécessaire à sa sûreté ; on m'y tourmentait. Je continuai à faire de fréquents voyages; mais je n'y passais plus ma vie entière comme auparavant. Plus lié que jamais avec M. le prince de Guémené, nous nous quittions peu.
Il me mena chez Mm0 de Roth, et je retrouvai cette charmante personne que j'avais prise pour Mll° de Boufflers, quelques années auparavant, au bal chez Mme la maréchale de Mirepoix. Elle était alors Mme la comtesse Dillon. Peu de femmes sans doute ont réuni autant de talents, d'agréments et de qualités aimables et estimables; douce, noble, généreuse, bonne amie après dix ans. J'ai du plaisir à convenir qu'avec le désir, les moyens et la certitude de plaire, on ne pouvait accuser Mme Dillon de l'ombre de la coquetterie. Le goût de la chasse et de la campagne rendit ma liaison plus intime, et je devins aussi assidu dans la maison que M. de Guémené. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir combien Mm* Dillon lui était chère; et combien sa manière d'aimer était délicate et discrète. Je n'échappai pas moi-même à un piège si dangereux. Je vis avec douleur que j'étais amoureux de Mmo Dillon; mais, grand Dieu! que cet amour ressemblait peu aux autres. Je n'en espérais rien ; je ne voyais pas dans l'avenir : je n'osais pas même désirer la possibilité de réussir. Je me reprochais cependant comme une trahison un tel sentiment pour une femme à qui je ne pouvais douter que M. de Guémené ne fût voué pour toujours. Je
donnai les armes les plus fortes contre moi, sous le prétexte de la confiance: je ne cachais rien à Mm8 Dillon de tout ce qui était fait pour éloigner une femme de moi. Je lui montrais mon caractère bien plus léger qu'il n'était en effet : je lui montrais mon goût pour l'indépendance ; je convenais que j'étais naturellement inconstant. Je ne faisais pas souper de filles, je ne me passais pas une fantaisie que je ne lui dise sur-le-champ; et la vie que je menais pouvait être approuvée par une femme qui aurait pris quelque intérêt à moi, et d'après l'idée que j'ai cherchée.
Etant de garde à Versailles, un soir après souper, chez Mme de Guémené, on parla de sentiment, et je disputai avec M. de Montesquiou,avec d'autant plus d'éloquence peut-être que je n'osais m'avouer tout celui dont j'étais susceptible. Mme la marquise de Fleuri, qui m'écoutait avec l'air de l'étonnement, me dit: « Quoi, M. de Lauzun, vous êtes sensible, vous? « Cela est inconcevable? » Nous nous séparâmes. Je fus me coucher au corps de garde. A quatre heures du matin, mon valet de chambre m'éveilla, et me remit une lettre, qu'il dit avoir été apportée par un valet de pied de Mmo la comtesse de Provence. Cette lettre dont l'écriture m'était inconnue contenait une déclaration des plus claires et des plus emportées. Je me rappelai la conversation du soir précédent. Je fis entrer le porteur, je lui demandai à qui il était, et tout fut éclairci en apprenant qu'il appartenait à Mma la marquise de Fleuri.
Je répondis que j'irais la voir dans la matinée: je ne la trompai point. Je la remerciai de la préférence qu'elle me donnait, et lui déclarai, sans tournure, que mon cœur tenait à un ancien attachement qui n'y laissait point de place à un nouveau. Elle ne se le tint pas pour dit, et affecta, avec une imprudence et une publicité extrêmes, son goût pour moi et le peu de succès qu'il avait. Elle me faisait des scènes partout où elle me trouvait, et je la fuyais avec autant de soin qu'elle en prenait à me suivre.
Il pensa se passer une scène fâcheuse dans ce temps-là. La vicomtesse de Laval faisait inoculer ses enfants au Gros-Caillou. Je fus l'y voir le matin ; elle me proposa à souper pour le soir ; je refusai, dans la crainte de rencontrer Mme la marquise de Fleuri, qui y était souvent, et d'y occuper une nouvelle scène: la suite prouva que je ne me trompais pas. Elle m'assura qu'il n'y aurait qu'elle, peut-être son mari, et deux ou trois personnes qu'elle me nomma. J'y arrivai le soir assez tard, et un moment après la marquise de Fleuri entra, et nous examina avec l'attention la plus embarrassante. Elle ne se mit point à table, et m'écrivit pendant le souper une grande lettre, dans laquelle elle m'annonçait une scène terrible après le souper, me disant qu'elle ne pouvait plus douter que la vicomtesse de Laval ne fût la véritable cause de ma froideur envers elle, et que dans l'instant même elle allait en informer son mari. J'eus toutes les peines du monde à calmer cette
furie; elle me ramena chez elle, où toute la nuit se passa en larmes, explications, menaces. Elle partit peu de jours après pour la campagne, et heureusement pour moi, une nouvelle passion chassa celle qui m'avait tant effrayé. Peu de temps après, nous nous quittâmes, Mm8 de Laval et moi, sans nous quitter, et même sans cesser de nous voir souvent. Elle ne me donna pas un successeur flatteur pour mon amourpropre, car ce fut le marquis de Laval, dont les agréments sont trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en parler.
Ma position m'alarma:je n'avais plus de maîtresse ; j'avais refusé une femme, j'avais quitté l'autre; et, en descendant dans mon cœur, je ne pouvais me dissimuler que Mm9 Dillon était le principe de ma conduite. Je crus alors devoir avertir M. de Guémené et lui laisser lire tout ce qui se passait dans mon âme. Il me reçut avec c e te confiance générale dont les cœurs honnêtes sont seuls susceptibles, ne me cacha pas qu'il adorait Mm9 Dillon, mais me jura qu'il ignorait encore s'il avait fait impression sur elle. Elle nous traitait en effet avec une si parfaite égalité, qu'il était impossible de s'apercevoir de la moindre préférence. « Travaillons chacun pour nous, me « dit-il; et si Mine Dillon choisit un amant, qu'elle « ne perde pas un ami. » Je lui dis que j'étais déterminé à voyager pendant quelque temps ; il chercha inutilement à m'en dissuader, mais la grossesse de Mm9 Dillon retarda mon départ. On n'a peut-être ja-
mais vu deux rivaux se marquer plus de confiance et s'aimer plus tendrement.
Mm3 Dillon eut des couches dangereuses, longues et pénibles. Nos soins, également tendres, également infatigables, adoucirent un peu ses maux ; elle paraissait touchée de ma situation, et la partagea sans cependant me marquer de préférence qui pût rien changer à mes desseins. Elle se rétablit, et je fixai mon départ pour l'Angleterre au 15 décembre 1772. Je lui croyais bien du goût pour moi; mais je savais qu'elle ne voulait pas en avoir ; mais je n'osais pas même désirer le plus grand bonheur qui fût pour moi sur la terre ; le 15 décembre vint ; nous traversâmes la forêt de Compiègne à cheval, car tous les habitants de Haute-Fontaine retournaient à Paris ce jour-là. Nous profitâmes peu de la liberté qu'on nous laissa de causer, tout le monde s'écartait de nous, mais je n'avais rien ou trop de choses à lui dire. Arrivés aux voitures, Mme Dillon m'embrassa, et nous nous séparâmes les larmes aux yeux. Mme de Roth jusqu'alors n'avait paru ni prendre de parti ni conseiller sa fille ; mais je croyais que je lui plaisais davantage.
Mon départ pour l'Angleterre fut une entière renonciation à mes droits : ou plutôt un aveu formel que je n'en avais pas et que je ne pouvais honnêtement en avoir.
J'arrivai à Londres le 20 décembre 1772, et dès le soir même M. le comte de Guines, ambassadeur de
Serment du Jeu de Paulme £e te Juin 173 g.
Le Serment du Jeu de Paume D'après une gravure de /'Almanacli (le la Revolul
France,me mena à l'assemblée chez miladyHarington. J'y retrouvai quelques anciennes connaissances. Une femme mieux mise et mieux coiffée que les Anglaises ne le sont ordinairement entra dans la chambre. Je demandai qui elle était ; on me répondit qu'elle était Polonaise, et que c'était Mmela princesse Czarloriska. Une taille médiocre mais parfaite, les plus beaux yeux, les plus beaux cheveux, les plus belles dents, un très joli pied, très bonne, fort marquée de petite vérole et sans fraîcheur, douce dans ses manières, et dans ses moindres mouvements d'une grâce imitable, Mme Gzartoriska prouvait que sans être jolie on pouvait être charmante. J'appris qu'elle avait pour amant un Russe nommé le prince Repnine, homme de mérite et de distinction, ci-devant ambassadeur à Varsovie, qui l'adorait, et qui avait tout quitté pour la suivre et se vouer absolument à elle. Mm* Czartoriska me parut gaie, coquette et aimable ; mais qui m'eût dit alors qu'elle aurait une si grande influence sur le reste de ma vie m'eût bien étonné. Tristement occupé de tout ce que je regrettais en France, je ne demandais pas mieux que de m'en distraire.
M. le comte de Guines avait alors, le plus publiquement qu'il pouvait, une fort jolie petite femme, que sa fatuité et les malheurs qu'elle a pensé causer ont rendue célèbre à l'Angleterre. Douce, simple, tendre, il était impossible de voir lady Craven sans s'y intéresser.
J'allais beaucoup chez elle, et j'y rencontrais toujours une Mme Hampden, belle-fille de milord Trévor, à qui l'ambassadeur me conseilla de rendre des soins. C'était une grande femme droite et roide, une assez belle taille, un beau teint, d'assez jolis yeux, de beaux traits; tout cela était dérangé par une dent qui lui manquait justement sur le devant de la bouche et obligeait tous ceux qui la voyaient à se récrier : « Quel dommage que cette femme-là n'ait pas de belles « dents! »
Mes hommages furent fort bien reçus, les femmes en Angleterre aiment à écrire. Je mis une déclaration dans le manchon de Mmo Hampden, et le soir à un petit bal chez l'envoyé de Russie, elle m'en donna la réponse. Elle était vive, tendre, et promettait beaucoup. J'avais été la lire dans une autre chambre : Mm8 Hampden m'avait suivi, m'arracha la lettre des mains dès qu'elle vit que j'en avais fini la lecture, et la jeta au feu; cette méfiance insultante me choqua, et nous brouilla. Mme Hampden voulut inutilement renouer depuis, mais je ne répondis que par de mauvaises plaisanteries.
Je ne pus résister au plaisir de revoir lady Sarah. J'appris qu'elle habitait une petite ferme nommée Anecker, dans le parc du duc de Richmond à Godwood; qu'elle y vivait dans la plus grande solitude et ne voyait personne. Je partis seul à cheval de Londres, et j'arrivai avec beaucoup de peine à neuf heures du soir, en hiver, à la porte d' Anecker. Je frappai
plusieurs fois sans qu'on m'ouvrît ; enfin, une petite fille vint me demander ce que je voulais ; je répondis que j'étais un domestique de milady Holland, et que j'avais une lettre à remettre à lady Sarah.« Entrez », me dit-elle. Je montai sans lumière ; je traversai une assez grande chambre fort obscure, et j'allai vers la porte d'une autre où il me semblait voir de la lumière. J'ouvrais une porte àlaquelle lady Sarah tournait le dos ; elle était occupée à faire souper une très jolie petite fille que j'effrayai. Lady Sarah m'aperçut, pri cet enfant entre les bras, vint au-devant de moi : « Embrassez ma fille, Lauzun, ne « la haïssez pas, pardonnez à sa mère ; et songez « que si elle la perdait, il ne lui resterait d'autre « protecteur que vous. »
Lady Sarah, retirée du monde, vêtue d'un simple habit bleu, ses cheveux coupés très courts et sans poudre, était plus belle, plus séduisante qu'elle n'avait jamais été. Après six ans, nous n'avions pu nous voir sans une grande émotion. Je lui promis de me charger de sa fille quand elle voudrait. Je ne lui fis aucun reproche; elle me remercia et nous nous séparâmes après avoir causé deux heures ensemble.
Je revins à Londres, où après avoir renouvelé connaissance avec lady Harland je vis ses deux filles; je m'occupai d'abord davantage de l'aînée, sans cependant qu'il yeût rien de particulier entre nous. Une soir chez lady Graven, miss Marianne Harland (la cadette) me reprocha d'avoir de l'humeur et de m'en-
nuyer :« Vous ne cherchez donc à plaire à personne, « et il n'y a personne dans cette chambre qui peut « vous plaire ? » ajouta-t-elle avec infiniment d'expression. J'entendis parfaitement ce qu'elle voulait me dire; mais la conversation fut interrompue. Miss Marianne Harland n'avait pas seize ans ; elle est petite, mignonne, de beaux cheveux, de jolis yeux, des dents charmantes, une voix comme celle de la Gabrielli,et dont elle se sert aussi bien. Une grande coquetterie, toujours subordonnée à l'ambition; telle est, je crois, l'exacte description de la figure et du caractère de miss Marianne Harland.
Je me rapprochai d'elle après souper, et lui dit tout bas: « Si je vous donne demain un petit bil- « let, le perdrez-vous ? — Non, mais ne faites pas « d'imprudences. » Je fus déjeuner le lendemain chez milady Harland. Je donnai un billet à Marianne ; qu'elle prit très adroitement, et elle disparut un moment après. Lorsque je sortis, M"e Harland m'appela sur l'escalier, et me dit en rougissant : « Marianne « m'a chargée de vous remettre ceci; ne suis-je pas « bien bonne! » Ce billet contenait les plus fortes recommandations de discrétion et de fidélité. Je passais ma vie chez lady Harland ; j'y étais regardé et traité comme l'enfant de la maison. L'amour-propre de Marianne était très flatté d'avoir un amant français; elle avait d'ailleurs dans ce temps-là beaucoup de goût pour moi; je l'aimais de mon cote bien tendrement. Nous nous écrivions sans cesse, et nous