UN AMANT DE MA BIE-AM
nous donnions nos lettres devant la bonne milady, sans qu'elle se doutât de rien. Je ne pouvais cependant me dissimuler que cette intrigue ne pouvait durer, et qu'elle pouvait avoir les suites les plus fâcheuses et les plus embarrassantes.
M. de Pezai venait souvent dans la maison : il croyait les deux miss Harland immensément riches; il parla de mariage à l'aînée, et fut refusé; il revint à la cadette, et ne fut pas mieux reçu. Confondu de ne pas être adoré, il devina que Marianne avait du goût pour quelqu'un, et, bientôt après, que c'était pour moi. Il en parla à milady Harland, et partit pour la France. Un laquais fit à Marianne des assurances de discrétion et de fidélité qui la séduisirent; elle eut l'imprudence de le charger de ses lettres
Lardy Harland forma le projet de mener aux eaux de Bristol sa fille aînée, dont la santé était fort délabrée. Elle me proposa d'y venir passer quinze jours avec elle. J'acceptai avec joie: je partis quelques jours après elle. Je fus passer une semaine chez milord Pembrocke, et de là me rendis à Bath. J'y trouvai le Chevalier d'Oraison, qui venait de Bristol Hotwels, et qui m'apprit que tout était découvert, et que lady Harland était d'une colère épouvantable contre moi.
Je pris mon parti sans balancer : je fus à Bristol. Je fis demander à lady Harland un quart d'heure d'audience. Après m'avoir bien grondé et m'avoir fait bien des reproches, elle me pardonna, à la condition
que je quitterais prompteraeut l'Angleterre. Enfin, elle ne voulut pas me donner le chagrin de partir sans dire adieu à Marianne; et ce qu'il y eut de plaisant fut que cette mère terrible finit par tolérer devant elle les assurances de l'amour le plus tendre.
La santé de Mlle Harland se rétablit. Toute la famille quitta Bristol, et retourna à une fort belle terre près de Ipswich. Marianne reçut bientôt les hommages du plus riche et du plus désagréable baronnet du comté de Suffolk: malgré toute sa maussaderie, elle l'eût épousé si elle n'eût découvert qu'il avait le projet de vivre en province et ne pas mener sa femme à Londres ; ce qui la détermina à me le sacrifier, et à m'écrire la lettre suivante :
« Sproughton, le 4 mai 1773.
« Vous vous croyez sans doute oublié, mon cher « Lauzun, parce que je ne vous ai pas écrit depuis « longtemps. Je vous jure que ce n'est pas de ma « faute : ma fille que vous avez honorée de votre at- « tention particulière devient l'objet de celle de ses « parents, et est gardée à vue. Plume et encre me « sont refusées : ce n'est pas par méfiance, à ce que « dit ma mère, mais pour plus de sûreté. Je t'écris « au lieu de dormir, et ce n'est pas en sacrifice ; car « à qui pourrais-je rendre compte de ma situation « ridicule, et qui pourrait la sentir comme Lauzun ? « J'ai un amant qui n'a pas comme toi la gaucherie « d'être marié : sir Marmaduke Ilewel met ù mes
« pieds une fortune et, qui pis est, une personne im- « mense. Il veut que je l'adore : rien de plus juste ; « mais il veut que ce soit en province : je trouve cela « un peu trop au-dessus de mes forces. Ecoute la des- « cription de ma nouvelle conquête et vois si elle te « ressemble. Sir Marmaduke est grand comme un de « ces anciens fauteuils qui étaient dans notre cham- « bre à Bristol, dans cette chambre où tu as été si « bien reçu. Il est fort gros ; cela n'est que désagréa- « ble maintenant ; mais, pour peu que cela augmente, « cela pourra devenir curieux. Il est excessivement « blond, de petites jambes enflées le transportent « difficilement près de moi et, malheureusement l'y « laissent longtemps : cette énorme masse de chair « boit beaucoup de vin de Porto, chasse le renard « et entretient des cheveaux de course, tout comme « toi. Il m'assure que tout cela m'amusera beaucoup: « enfin, il est fort bien, et s'il veut vivre à Londres : « je l'épouse. Tu ne t'en fâcheras pas, et tu n'as pas « à perdre à la comparaison. S'il faut vivre en pro- « vince, je suis la servante de sir Marmaduke, et te « reste fidèle. Et moi, jeune, jolie, folle de tout ce « qui est aimable, accoutumée aux hommages de « tout ce que Londres a de plus élégant et de plus « recherché, la femme d'un hunter l I vouée à passer « sa vie entre mon mari et le vieux ministre de la « paroisse, et à être réduite, si je veux parler, à cau-