Un ambassadeur extraordinaire russe à Constantinople à l'époque de Catherine
En 1792, les Russes avaient conclu à Jassy la paix avecles Turcs ; les débuts de la guerre à laquelle ce traité mettait fin avaient été» pour le moins, douteux. Mais grâce à quelques avantages brillants obtenus pendant la dernière campagne» Catherine II avait réussi à faire prévaloir à Jassy toutes ses exigences. Toutefois, lorsqu'il fut acquis que celles-ci devaient être admises, la tsarine affecta la plus grande magnanimité. C'est ainsi qu'après avoir beaucoup insisté pour obtenir une indemnité de guerre de 12 millions de piastres * et avoir vu les négociateurs du sultan céder sur ce point comme sur tous les autres, le comte Besborodko, lorsque les ratifications eurent été échangées, déchira solennellement, d'ordre de la souveraine,
• Pour cette étude, comme pour celles que nous avons consacrées précédemment à rhistoire orientale, nous avons consulté les archives de Tambassade de France à Gonstantinople ainsi que celles du ministère des Affaires étrangères à Paris. Nous avons également eu recours à Texcellente Histoire de l'Empire ottoman de Zinkeisbn (Gotha, 1859, tome VI) et aux deux ouvrages spéciaux suivants : Voyage de VamboMode extraordinaire impériale russe à la Porte ottomane en 1793, par Henri de Reimers (Pétersbourg, 4803, 3 volumes), et Voyage d'un jeune Russe de Vienne à Jassy et en Crimée et Journal détaillé de l'ambassade impériale envoyée de Péiersbourg à Constantin nople, par Christian de Struve (Gotha, 4804, 4 volume). Ces trois ouvrages sont en allemand.
* Avant 4789 le cours de la piastre par rapport à la monnaie française était le suivant : une piastre valait 50 sols, soit à peu près 2 fr. 50 ; pendant la Révolution, le change de la monnaie turque par rapport à la monnaie française fut des plus variables.
sous les yeux des plénipotentiaires ottomans étonnés, Tobligation particulière qu'ils avaient dû consentir à signer concernant cette indemnité. Catherine II avait d'autre part stipulé que des ambassadeurs extraordinaires seraient envoyés pour rétablir les bons rapports : elle s'efforça de donner le plus grand éclat à la mission qu'elle constitua dans ce but.
L'impératrice gavait d'abord désigné pour cette ambassade un neveu de Potemkin, le général Samoïtow ; mais, dans le courant de l'été de 1792, les places de procureur général et de grandmaître du Trésor de la cour étant devenues vacantes, Samoïtow les reçut et la mission de Constantinople fut donnée, le 17 décembre, au général Michel Lavrionovitch Golenitschef Kutusof '. Celui-ci, dont les succès avaient contribué d'une façon notable à l'issue heureuse de la campagne et que ses exploits devaient mettre plus tard au premier rang des chefs militaires de la Russie, était devenu un personnage en quelque sorte légendaire depuis qu'il avait échappé par une fortune extraordinaire à deux blessures auxquelles tout autre que lui eût sans doute succombé; en 1774, au siège de Chumla, une balle était venue le frapper à la tempe droite, puis était ressortie par la tempe gauche sans lui causer d'autre dommage que la perte d'un œil. En 1788, au siège d'Oczakov, il recevait un autre projectile dans des conditions non moins dignes d'être retenues : entré par la joue, celui-ci ressortit par la nuque. De nouveau promptement et providentiellement rétabli, le général participa à presque tous les combats importants et en particulier à la bataille de Matschin qui décida du sort de la guerre. Mais Kutusof n'était pas qu'un soldat héroïque, c'était aussi un homme d'esprit ayant une culture générale. Il avait fait ses études en France, à l'université de Strasbourg, et il avait gardé un goût particulier pour les belles-lettres. En dehors de sa langue maternelle, il parlait couramment le français et l'allemand.
' Les lecteurs de Tolstoï n'ont certainement pas oublié le portrait plein de relief et de couleur que ce romancier a donné de notre héros dans La Guerre et la Paix.
Des sommes considérables furent mises à la disposition de l'ambassadeur extraordinaire. Le chiffre global des crédits alloués avait été d'abord fixé à trois millions de roubles, mais il est certain que cette somme fut plus tard grandement dépassée. Le nombre des personnes attachées officiellement à la mission approchait de cinq cents. Sans en transcrire la liste, on peut donner une idée du pied sur lequel était cette ambassade en disant, qu'en outre des personnages essentiels, elle comprenait deux cents musiciens ou choristes, un dessinateur, dix tailleurs, dix blanchisseuses, etc. Si l'on compte les domestiques et les diverses personnes dont les membres de la mission pouvaient être individuellement accompagnés, c'est à huit cents qu'il faut fixer approximativement le nombre de ceux qui prirent part au voyage.
Tout ce monde s'assembla à Ehsabethgrad en avril 1793. On dit que la tsarine avait volontairement retardé le départ de l'ambassade afin que le deuxième partage de la Pologne fût un fait accompli lorsque Kutusof parviendrait en Turquie : l'éclat de sa mission ferait alors, sans doute, oublier au sultan le mécontentement que ne pouvait manquer de faire naître dans son esprit ce nouvel agrandissement de l'empire russe. Quoi qu'il en soit, la mission quitta Elisabethgrad au début de mai et, à la fin de ce même mois, elle parvint à Dubassar, petite ville sur la rive orientale du Dniester, dans laquelle il avait été convenu qu'aurait lieu l'échange des ambassadeurs. Ce fut au 4 juin que fut fixée cette cérémonie.
Un coup- de canon tiré par les Russes sur la rive orientale en marqua le début. Les Turcs répondirent aussitôt de l'autre rive. Le cortège moscovite se mit alors en marche dans l'ordre suivant :
!• Cosaques et autres troupes (environ cinq cents hommes) ;
2* Grand quartier-maître, à cheval;
3" Deux fourriers avec leurs étendards, à cheval;
i*» Détachement de trente cuirassiers du Taurus ;
5" Soixante homme d'infanterie avec drapeau; devant eux marchait la musique exécutant une marche spécialement composée pour cette circonstance par le chef de cette musique;
6* Deux secrétaires-interprètes, à cheval; derrière chacun d'eux, un hussard, à cheval;
7* Voiture de gala portant le conseiller d'ambassade et le grand-maréchal de l'ambassade ; sur la voiture, des hussards ; à côté, un capitaine, à cheval, servant d'interprète ;