‹ Un ambassadeur extraordinaire russe à Constantinople à l'époque de CatherineChapitre 2 sur 2 · Le grand-maître des cérémonies, à cheval · texte numérisé non relu

Le grand-maître des cérémonies, à cheval

9° Six chevaux de main avec caparaçons bleus aux armes de l'ambassadeur, conduits chacun par un hussard à cheval et destinés à être offerts en présents; les chevaux de l'ambassadeur;

10° Trente hommes de livrée aux couleurs de l'ambassadeur, jaune et bleu;

11" Vingt-quatre domestiques en livrée rouge et or;

12'' Le maître d'hôtel;

13" Les douze cavaliers d'ambassade, achevai;

14" Six hussards, à cheval;

15" Quatre courriers, à cheval;

16" Voiture de gala de l'ambassadeur, quatre pages sur les sièges ; deux haiduques aux portières ; six gardes à droite et à gauche ; à côté d'eux, à cheval, le secrétaire pour les langues orientales, divers officiers d'état-major et les deux pages de la chambre;

17" Deux hussards à cheval ;

18" Voiture de gala, portant les trois secrétaires d'ambas- . sade; sur la voiture, deux hussards; à côté, un secrétaire-interprète, à cheval;

19° Détachement de 30 carabiniers.

Le cortège formé atteignit bientôt le bord du fleuve ; il fut alors salué par une décharge de mousqueterie, tandis que les principaux personnages se reposaient un instant sous une tente préparée par les soins du général Von Passek, commissaire russe pour la cérémonie de l'échange des ambassadeurs.

Pendant ce temps, l'ambassade turque s'était également avancée vers la rive. Elle offrait un aspect moins régulier, mais peut-être plus pittoresque, avec ses nombreux (o^^and^ù en habits

blancs, tout poudreux, coiffés du haut bonnet rouge dont le gland leur retombait sur Toreille; on remarquait aussi les chevaux, àncs et mulets, caparaçonnés de rouge, couverts de grelots et portant des palanquins dans lesquels se prélassaient les pachas.

Des radeaux avaient été amarrés de chaque côté du fleuve; après un nouveau coup de canon tiré cette fois de la rive turque et auquel les Russes répondirent immédiatement, les deux ambassadeurs s'avancèrent chacun sur son radeau vers une troisième embarcation qui stationnait au milieu des eaux et qui avait été aménagée avec un grand luxe. L'un et l'autre y abordèrent en même temps et s'y reposèrent en échangeant quelques compliments par l'intermédiaire de leurs drogmans. Quand la conversation eut pris fin, le général Von Passek, commissaire russe, prit Kutusoff*par la main et le conduisit auprès du commissaire ottoman, tandis que celui-ci, qui était le pacha de Bender, accomplissait le même manège en menant au commissaire russe l'ambassadeur du sultan Rassich-Moustafa-effcndi. Vingt coups de canon et trois salves d'artillerie marquèrent l'achèvement de celte cérémonie.

Parvenu sur la rive droite du Dniester, Kutusof y trouva une tenle préparée par les soins des Turcs et sous laquelle on servit bientôt du café en offrant à chacun une pipe et du tabac. Lorsque Kutusof voulut se retirer, il trouva devant sa tente un magnifique cheval, harnaché à la mode orientale et qui était un présent du pacha de Bender. L'ambassadeur gagna sur cette monture ses propres tentes qui avaient été dressées devant le petit village de Kriulen, non loin de Bender. Le soir, les domestiques du pacha vinrent servir à l'ambassadeur et à sa suite des mets de pays, puis allumèrent devant le camp des Russes des torches de bois résineux, emmanchées dans des piques et qu'ils plantèrent dans le sol; elles étaient destinées à préserver leurs hôtes des visites des mauvais esprits.

L'ambassade demeura pendant une huitaine de jours au camp

— dO —

de Kriulen. Le 14 juin, elle se mit en route par Jassy, Bucarest, Andrinople. Peu avant Bourgas, elle fut rejointe par le chevalier-colonel de Clnvastov, chargé d'affaires de Russie à Constantinople et, un peu plus loin, à Kulchuk-Tchekniedgé, au bord de la mer de Marmara^ par les dix secrétaires de celui-ci qui devaient figurer dans le cortège de Kutusof lors de son entrée dans la capitale du sultan. Ce fut aussi dans cette dernière localité que les ministres étrangers vinrent saluer leur nouveau collègue et que Sélim III envoya au-devant du général le premier drogman de la Porte pour le complimenter. De son côté, Tambassadeur dépêcha auprès du souverain le grand maréchal de l'ambassade, le baron de Korf. Des tentes somptueuses avaient d'ailleurs été dressées à Kutchuk-Tchekmedgé pour l'usage des Russes. Celle qui était destinée à l'ambassadeur était estimée 30,000 piastres (près de 100,000 francs); elle était tendue de drap d'argent, le tapis était de drap d'or. Mais Kutusof et sa suite n'en continuèrent pas moins d'habiter dans les tentes qui leur avaient servi pendant leur voyage.

L'entrée solennelle fut fixée au 18 octobre. Le sultan avait fait mener à San Stefano cent vingt chevaux si richement caparaçonnés, que les Russes n'osèrent les monter en bottes de peur d'abîmer les tapis de selle tout brodés dont ces montures étaient couvertes : ils mirent des bas de soie et des souliers de bal. A Daoud pacha, on trouva une escorte de janissaires en brillants costumes ; lestcherbacliis ou colonels se distinguaient par un turban blanc garni d'un plumet de deux aunes; les tchaouchis ou capitaines, par une plume noire placée à gauche du turban et d'où se détachait une aigrette argentée. Mais le costume le plus remarquable était encore celui des cuisiniers : par-dessus leur uniforme de janissaire, ils portaient une sorte de blouse en cuir noir sur laquelle étaient attachées, avec des clous d'argent et des chaînes également en argent massif, des petites assiettes, cuillers, etc. Ce manteau était si lourd qu'une paire de porteurs d'eau, appartenant également à la compagnie des janissaires et couverts eux-mêmes de clochettes, accompagnait chacun des

— id —

cuisiniers afin de lui porter en quelque sorte sa traîne; le groupe ainsi constitué ne pouvait faire un pas sans produire un bruit de sonnettes des plus curieux.

Des tentes avaient été préparées à Daoud pacha : un repas fut servi à toute la troupe sans exception. Le menu personnel de l'ambassadeur ne comprenait pas moins de quatre-vingts plats; Ton n'avait pour se servir que des cuillers, sans fourchettes, ni couteaux. Lesté de cette collation, le cortège se remit en marche : traversant les cimetières romantiques qui bordent encore de nos jours cette partie de la vieille ville, il pénétra dans l'enceinte de celle-ci par la porte d'Andrinople, parcourut le Phanar, lîalata, Eyoub ; remontant jusqu'au fond de la Corne d'Or, il parvint ensuite à Kiathané où se trouvait alors, comme aujourd'hui, la promenade dite des Eaux-Douces, et où l'on fit une nouvelle halte.. Par une combinaison machiavélique, le sultan avait réglé . l'itinéraire de telle façon que toute une journée fut nécessaire pour traverser sa capitale : l'arrivée des Russes, environnée en apparence d'un éclat extraordinaire, s'effectua en réalité h la nuit et presque sans spectateurs. Le Phanar et Balata avaient présenté, lors du passage de l'ambassadeur, quelque animation; mais, h partir d'Eyoub, on ne vit plus une àme aux fenêtres : tel était l'ordre du souverain. A Péra, quelques curieuses avaient bien revêtu leurs plus belles toilettes pour admirer le cortège et surtout pour se faire admirer, mais ce fut peine perdue ; l'obscurité était complète lorsque Kutusof arriva au faubourg européen ; il fallut requérir les matelots des navires russes de commerce qui se trouvaient dans le port pour éclairer à l'aide de torches les accès du palais de Russie.

L'ambassadeur eut le 29 octobre son audience avec le grandvizir, et le 1" novembre, il fut reçu par le sultan. On ne trouvera pas ici le détail de ces cérémonies : de nombreux historiens ont fait le récit de semblables audiences '; ils ont dit la longueur de

'L'auteur de celte étude a lui-môme fait la description d'une de ces

Tatlenle imposée dans ces circonstances aux représentants européens avant qu'ils soient admis devant le souverain; les mortifications diverses infligées aux assistants étrangers, par exemple Tobligalion pour eux tous et même pour l'ambassadeur de quitter leurs armes ; et le déplaisant usage consistant à faire entourer chacun des membres de la suite de l'ambassadeur ainsi que lui-même par deux capoudgîs-bachis qui, prenant chacun leur homme sous les bras et au collet, l'empêchaient de faire un seul mouvement indépendamment d'eux. Tout cela a été décrit mille fois. On trouvera plus d'intérêt à accompagner Kutusof dans les diverses fêtes qui lui furent données par les grands personnages de l'empire ottoman.

Le 7 novembre eut lieu la fête que le grand-vizir offrit à l'ambassadeur. Le grand-vizir était alors un vieillard de plus de quatre-vingt-dix ans, nommé Mélek-Ahmed pacha, c'est-à-dire Ahmet l'Ange, surnom que lui avait valu, disait-on, sa beauté. Sa faveur datait du règne du précédent sultan, Mustapha III, dont il avait épousé la sœur. La fête commença dès avant midi, par divers spectaiJes qui se déroulèrent dans une des cours du sérail-sadr-ali — c'est ainsi qu'on nomme le palais du grandvizir — et auquel l'ambassadeur assista des fenêtres du premier ét&ge. L'on vit d'abord des enfants grecs, vêtus de chemisettes de mousseline, de vestes courtes bariolées et de culottes bouffantes, danser le tchenki^ dont le pas fort animée, tantôt convulsif et tantôt alangui, plut assez aux Russes. Des acrobates succédèrent aux jeunes danseurs ; puis un divertissement singulier qui consista à arroser, au moyen d'une pompe à incendie, la foule qui s'était massée dans un des coins de la cour où elle ne gênait absolument personne. L'ambassadeur fut ensuite invité à passer dans une sorte de vestibule en marbre au milieu duquel une grande vasque pourvue d'un jet d'eau et bordée de jacinthes et de narcisses entretenait une agréable fraîcheur. Ce fut dans cette pièce que l'on servit à déjeuner à Kutusof, tandis qu'un

solennités. Voir : le Premier ambassadeur de la République française à Constantinopley le général Aubert du Bayet. l^aris, Champion. 1904.

petit orchestre, composé de quelques violons et d'une flûte, accompagnait un chant turc exécuté par un vieux juif à mine respectable. Le repas terminé, Fécuyer espagnol Mahieux commença son exhibition; mais celle-ci n'avait rien d'imprévu pour la mission russe, car c'était avec elle et sous sa protection que Mahieux était venu de Bucarest. La fête se termina par la représentation d'une sorte de farce turque qui n'était pas sans analogie avec le karagheuz moderne, bien que l'on ne pût pas y relever les tendances à la satire qui distingue ce dernier; les personnages, d'ailleurs, étaient tenus non par des marionnettes ou par des ombres chinoises, mais par des acteurs véritables. Les Russes se retirèrent vers le milieu de l'après-midi ; partis de Péra vers sept heures du matin, ils n'y rentrèrent qu'à ■quatre heures.

Quelques jours après, ce fut le tour du grand-amiral de recevoir Kutusof. Kutchuk-Hussein pacha, capitan-pacha, était alors l'un des personnages les plus en vue et les plus importants de l'empire. Ancien esclave géorgien, employé comme bûcheron au sérail, il avait dû, prétendait-on, son élévation à sa sœur qui avait été la première maîtresse du sultan et qui était devenue ensuite cadine ou superintendante du harem. 11 avait lui-même épousé une cousine du Grand-Seigneur. Il jouissait d'une fortune considérable, mais il passait pour tellement prodigue qu'on avait dû lui donner un khasnédar ou trésorier, chargé du soin de ses finances privées, un conseil judiciaire, dirions-nous aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, c'était un homme fort intelligent et fort actif; d'esprit ti'ès libéral, il passait pour favorable à la France. Il n'en fit pas moins grand accueil à l'ambassadeur russe. Le programme de la réception comportait différents spectacles que l'on n'avait point vus chez le grand-vizir : d'abord le d/mrf, une manière de carrousel dans lequel s'exercèrent une vingtaine de cavaliers ; ceux-ci, montés sur de petits chevaux extrêmement vifs, se poursuivaient armés de grands bâtons qu'ils se lançaient les uns aux autres en essayant de s'atteindre mutuellement. Kutusof admira l'adresse des jouteurs et l'excellence de leurs

montures. Le capitan-pacha, entendant ce dernier compliment, pria l'ambassadeur de désigner ceux des chevaux qui lui paraissaient les plus remarquables. Kutusof en ayant indiqué deux, ils furent aussitôt mis à part, et le soir même conduits dans les écuries de l'ambassadeur. On vit ensuite apparaître deux lutteurs, puis un danseur de corde et divers acrobates ; parmi ces derniers on remarqua surtout celui qui, les deux pieds attachés à l'extrémité d'une haute perche, parcourut la cour sur une unique échasse, en se mouvant à l'aide de soubresauts. L'ambassadeur et sa suite prirent congé d'assez bonne heure, non sans avoir reçu divers présents.

Le Maya-hey^ sorte de lieutenant général du grand-vizir, l'aga des janissaires, le defterdary ou grand-maître du Trésor, enfin le reïs-effendiy c'est-à-dire le ministre des affaires étrangères, reçurent le représentant de la tsarine. Le reïs-effendi, Rachid effendi, avait la réputation d'un homme habile et instruit. Il dirigea à diverses reprises les affaires extérieures de l'Empire, et son autorité était telle que, lorsqu'il était hors de place, il passait pour inspirer ses successeurs. Les Russes examinèrent sa bibliothèque, qui était célèbre, et constatèrent avec étonnement qu'elle ne contenait que quelques centaines d'ouvrages : à cette époque les livres turcs imprimés étaient d'une grande rareté. Une imprimerie fondée à Constantinople en 1727 avait été fermée en 1746, sans avoir publié plus d'une quinzaine d'œuvres; les auteurs en étaient donc réduits à faire copier leurs travaux par des scribes et le prix moyen d'un livre ainsi reproduit était d'environ mille francs par exemplaire.

Rachid effendi, pour piquer la curiosité de ses hôtes, avait fait ouvrir les portes de son harem, afin qu'ils pussent en admirer la splendeur; il va sans dire que ce ne fut que sur le local que les Russes furent admis à jeter les yeux : la cage était vide et les dames avaient été reléguées à la campagne pour ce jour-là. Ce fut chez le reïs-effendi que Kutusof vit pour la première fois des derviches se livrer à leurs exercices et se transpercer notamment le cou, les joues, la bouche, le ventre même avec de»

aiguilles ou des lames de diverses formes ; ils allèrent jusqu'à s& plonger dans la bouche un fer rouge tellement brûlant que de leur chair sortait de la fumée.

Kutusof fut également l'objet de nombreuses invitations de la part de ses collègues du corps diplomatique. Parmi ces réceptions, les plus somptueuses furent celles que donna le baile de Venise, le plus richement doté des diplomates résidant à Gonstantinople ; mais celle qui eut le plus de succès fut le bal masqué, qui eut lieu le 17 février 1794 chez le ministre de Prusse, le baron de Knobelsdorf ; sa femme, fille du ministre de Hollande près la Porte, Van Dedem, et Tune des plus jolies femmes de Péra, couronna Kutusof de lauriers à la fin de la fête en compagnie de la comtesse de Ludolf, femme du ministre des Deux- Siciles. Pour répondre à tant de politesses Kutusof décida de recevoir à l'ambassade russe deux fois par semaine, les dimanches et les lundis. Le palais de Russie venait d'être remeublé à neuf aux frais de la tsarine ; par une attention délicate, Catherine II avait voulu que les tentures fussent aux couleurs de Kutusof, jaune et bleu.

Rien n'avait d'ailleurs été épargné pour inspirer aux habitants de Constantinople une haute idée du luxe dont l'impératrice donnait l'exemple à ses sujets. Il y avait un salon en « Gobelins de Pétersbourg », dont les Russes ne se montraient pas peu fiers. On avait d'autre part voulu pourvoir le palais d'une galerie de glaces, au moyen des produits de la fabrique impériale russe ; malheureusement la moitié des pièces de cristal qui devaient servir à l'ornementation de cette galerie s'étaient brisées dan& le voyage. Comme bien on pense, il se trouvait aussi à l'ambassade une salle du trône au milieu de laquelle on voyait un portrait en pied de Catherine II ; ce fut devant ce tableau que se déroula la petite scène sensationnelle que l'on avait ménagée pour le soir du grand bal donné le 24 novembre en l'honneur de la fête de Sainte-Catherine : une femme se jeta à genoux devant le portrait en baisant frénétiquement la place où était peinte la main de la souveraine. Ce fut aussi devant cette toile que le&

émigrés français, qui ne subsistaient que des libéralités de la tsarine, déposèrent, au 1" janvier 1794, cet acrostiche :

Certaine de l'amour d'un peuple qui t'est cher, A faire son bonheur tu mets toute ta gloire; Tes généraux par toi captivent la victoire.

Hercule nouveau, tu tiens dans tes mains le fer, Effroi des scélérats dont la rage assassine Redouble de forfaits inconnus à l'enfer.

Immole ces bourreaux souvenir amer!

Nos vœux sont à tes pieds ; le cœur te les destine Et qui de nous n'a pas pour mère Catherine?

A la fête du 24 novembre parurent un certain nombre de Turcs, non seulement le capoudgi-hachi AbduUah, mihmandar de Kutusof, c'est-à-dire l'officier mis à sa disposition par le Sultan, et le commandant de la garde ottomane du palais de Russie, mais encore des personnages plus importants : le bruit courut que le capitan-pacha et le topcki-bachi (grand-maître de rartillerie) y vinrent sous un déguisement.

Kutusof n'avait été chargé d'aucune négociation particulière. Cependant, si la tsarine avait tenu à ce qu'il déployât dans l'accomplissement de sa mission une telle magnificence, c'était dans l'espoir que l'éclat dont il s'entourerait pourrait servir les desseins de la politique moscovite. La situation était grave en Europe. Catherine II s'était déclarée hautement contre le nouvel état de choses qui venait de s'établir en France; mais, occupée en Pologne, elle était résolue à ne faire marcher ses troupes en faveur de la coalition que si elle y était absolument contrainte. Or la Turquie, en prenant parti pour la France républicaine, pouvait renverser tout ce plan. Rien ne devait être négligé pour éviter une telle éventualité. La Révolution avait eu pour effet de désorganiser la représentation française en Orient. Choiseul- Gouffier, le dernier ambassadeur du roi, s'était enfui en Russie après avoir été déposé par ses nationaux au moment même où.

en France, il était décrété d'accusation. Sénionville, nommé am-r bassadeur à sa place, avait été disgracié à son tour avant d'être parvenu à son poste. Descorches de Sainte-Croix, désigné ensuite, avait vu arriver, presque en même temps que lui, à Constantinople, Hénin, premier secrétaire de l'ambassade de Sémonville et qui prétendait, en l'absence de ce dernier, au titre de chargé d'affaires et de chef de la mission française. D'autre part, Choiseul-Gouffier avait emporté tout le numéraire qui se trou-r vait dans les caisses du palais de France et, les communications étant interrompues avec la mère patrie, l'échange des traites était impossible.

Dans ces conditions, Catherine II supposait que la mission imposante à la tête de laquelle se trouvait Kutusof n'aurait pas de peine à attirer à la Russie les Turcs assez enclins à l'ordinaire à se laisser séduire par le prestige de la force et de la richesse. Pourtant la sympathie du peuple ottoman allait aux Français républicains. Dans les milieux politiques même, un fort parti était d'avis que, d'accord avec la France, on devait reprendre contre l'Autriche et la Russie la campagne naguère interrompue. Le Sultan lui-même nous était favorable. On racontait qu'il faisait venir dans son palais des Français et des Françaises, et leur faisait exécuter sous ses yeux les danses républicaines. Dans les endroits publics, les Turcs se complaisaient à assourdir les Russes avec les refrains des chansons de France; les secrétaires de Kutusof ne pouvaient prendre un caïque sans que les bateliers ne leur écorchassent les oreilles avec les premières notes de a Malborough s'en va-t-en guerre ». L'attitude impé-^ rieuse, arrogante même de Kutusof avait bien, au début, intimidé quelque peu les Turcs : c'est ainsi qu'une querelle étant survenue dans les rues de Péra, entre Français et Russes, Kutusof avait obtenu qu'un Français fût bâtonné, alors qu'il y avait toute apparence que les agresseurs eussent été parmi les Russes; mais, peu après, à la suite d'un incident analogue, un Russe dut subir le même châtiment. A peu près à la même époque, l'écuyer Mahieux ayant voulu, avec l'appui de l'ambas-^

sadeur russe et de l'internonce autrichien, interdire l'entrée de son cirque aux Français porteurs de la cocarde tricolore, Tautorité turque lui fit dire que son établissement, étant public, •devait être ouvert à tous, sans quoi il serait supprimé. Ainsi, le prestige qu'avait pu un instant exercer la mission moscovite n'avait pas été de longue durée. Seule la prudence de Rachid effendi empêchait la Porte de se déclarer plus complètement encore.

Il serait injuste de rendre Kutusof responsable de ces dispo- 4sitions des Turcs. Tout au contraire, on ne peut que rendre hommage au zèle avec lequel il s'acquitta de sa mission. S'il affecta quelque hauteur et des exigences qui peut-être contribuèrent à indisposer le Divan contre la tsarine, telle était bien l'attitude qui lui avait été recommandée : par une politique qui a plus d'une fois réussi, en Orient même, à la cour de Pétershourg, il devait chercher à imposer à la Porte, au nom de sa souveraine, une sorte d'amitié impérieuse assez voisine de la domination. Il montrait d'ailleurs, vis-à-vis du Sultan, des hommes d'État, des grands personnages, les meilleurs procédés •et «ne générosité sans pareille. Les présents qu'il offrit atteignirent une valeur de plus d'un million de francs. Il avait apporté à Selim III, de la part de la tsarine, deux aigrettes en diamant, valant l'une 40,000 roubles, l'autre 30,000 roubles; au grand-vizir, une dague dont la poignée en or était ornée d'un saphir valant à lui seul 16,000 roubles. Des objets de toute sorte, destinés à être également offerts en cadeaux, avaient été entassés dans les voitures de la suite : plus de 300,000 francs de fourrures, des centaines de tabatières en or et jusqu'à des menus bibelots d'un genre spécial, mais qui a toujours eu un grand succès auprès des désœuvrées du harem : une boucle de ceinture ornée de brillants et de pierres précieuses et munie d'un mouvement d'horlogerie qui déplaçait ces différentes perles de façon à en varier incessamment la disposition fut, par exemple, offerte à la sultane-validé, c'est-à-dire à la mère de Selim III, <]ui passait pour avoir une grande influence sur son fils; la

même princesse reçut aussi un couteau de table à musique d'une perfection inouïe, paraît-il, ainsi que quantité de menues bagatelles de la même sorte.

Kutusof quitta Constantinople le 15 mars 1794, après avoir pris congé du souverain et de ses ministres avec toute la solennité usitée en pareil cas. Peu avant son départ, il avait été rejoint par le neveu du comte Besborodko, alors chancelier de l'Empire russe, Kotchubey, qui devait résider auprès du Sultan avec le titre de ministre : très jeune et tout à fait inexpérimenté, Kotchubey eut une attitude des plus réservées. Quant à Kutusof, rentré en Russie à la (in de Tannée 1794^ il reçut de sa souveraine les plus éclatants témoignages de satisfaction : nonuné gouverneur des gouvernements de Kasan et de Wiatka, la tsarine lui donna en outre dans la partie nouvellement acquise de la Pologne une terre très fertile peuplée de 2,000 habitants. Le colonel de Chwastov fut nommé brigadier. Tous les membres de l'ambassade reçurent ou des distinctions éclatantes ou des gratifications considérables. Pendant qu'ils jouissaient des avantages personnels que leur procurait une mission à peu près infructueuse pour leur pays, les événements se chargeaient de donner à la Russie la satisfaction qu'elle souhaitait, la rupture entre la France et la Porte. Mais Catherine II n'occupait plus le trône, ni Kutusof l'ambassade, lorsque l'expédition d'Egypte amena le résultat qu'ils avaient l'un et l'autre si vivement désiré * .

* Kutusof, après avoir été gouverneur de Pétersbourg et s'être ensuite retiré quelque temps dans ses terres, reprit du service en 1805. Il commandait à Austerlitz; en 1812, il fut nommé généralissime des armées russes et, comme tel, commanda à Borodino-la-Moskowa. Il était encore à la tète des armées de son pays en 1813, pendant la campagne d'Allemagne. Il mourut quelques jours avant la bataille de Leipzig, à Tâge de soixante-sept ans.

Page 1