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Un ami diabolique

Jeune homme aux formes fines et délicates, il n'y avait de vie que dans son regard qui brillait plein de feu. A le voir traîner ainsi ses pas vers une tombe voisine, en apparence, on plaignait cette jeunesse si tôt ensevelie, et on pouvait croire que l'exaltation d'un amour sans espoir avait, avant 1 âge, plissé ce front si pur. Malheur! pensaient les mères prudentes en le voyant passer, malheur à la faible femme qui a laissé son fils en lutte avec les passions; plus tard dans sa vieillesse, au lieu d'un bras fort pour la soutenir, elle

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ne trouvera qu'une main étrangère pour la guider nu tombeau de son enfant.

Mais lui, impassible au milieu d'un monde qu'il voyait avec indifférence, vivant sans contact avec la société, il marchait toujours à travers la foule, sans s'arrêter pour écouter, ou sans comprendre les murmures qui mouraient a son oreille.

Aussi, les mères se trompaient-elles en accusant la sienne, quil avait perdue en naissant; orphelin, c'està-dire livré aux orages des passions sans l'un des guides vigilants auxquels la Providence nous confie, ces orages ne battirent pas son cœur. Les soupirs de quelque jeune fille rêveuse et crédule, n'avaient point encore fait vibrer son âme, jamais femme n'avait reçu de lui l'offre de sa vie en échange dun doux regard.

Quelle était donc la cause de ces ravages physiques? Pourquoi ces lèvres pâles et souvent tremblantes? Pourquoi cette abnégation personnelle qui, lui faisant prendre en dédain l'existence, le conduisait, le front couronné de printemps, a l'âge des vieillards?

C était la science, la volonté inébranlable de conduire son génie au delà des bornes de l'intelligence ellemême, la soif insatiable de tout lire dans le livre mystérieux du Créateur, et 1 ambition de dérouler aux yeux des hommes les secrets de la nature, l'histoire des peuples, et les rêveries profondes du pcëte. Son génie exalté, emporté, avait voulu tout embrasser a la fois; perdu dans les profondeurs de l'abîme , il s'y égarait à plaisir, et n'en voulait sortir que roi de la penst'^e.

Si ce jeune homme vous inspire quelque intérêt, si ce martyr de la science fait naître en vous quelque pieuse sympathie, et que vous désiriez le suivre. par

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toutes les phases de son existence tourmentée; venez, prenons-le par la main, lorsque tout petit enfant, essayant ses premiers pas sur la pelouse hospitalière d'un étranger, bégayant à peine le nom de son bienfaiteur, il entrait dans la vie, ignorant ses douleurs et ses joies.

Paul Guérin naquit aux environs de Prades, dans le Roussillon, vers Tannée 1812, sa famille était d'honorable et vieille bourgeoisie; et, dans ce pays où 1 on est riche avec peu, sa fortune lui donnait plus que de l'aisance, elle était fière, surtout, d'avoir pour chef, le colonel Guérin, l'un des plus braves officiers de l'armée impériale.

Nous avons dit qu'en venant au monde, Paul coûta la vie à sa mère; deux ans après ce cruel événement le courrier de Montmirail porta k Prades une lettre du colonel Guérin, datée des ambulances de l'armée, et adressée à M. de Cernay, riche propriétaire qui habitait une délicieuse campagne près de la ville.

Cette lettre, modèle de laconisme militaire, no contenait que ces lignes : « Mon meilleur ami, j'ai été frappé mortellement ce matin, je serai mort ce soir; je souffre beaucoup plus de ne pas te serrer la main, et de ne pas embrasser mon enfant, que de la blessure qui m'emporte. Je te nomme tuteur de mon fils dont tu es déjà le parrain, élève-le en homme. S il est intelligent, fais-en un sujet distingué; mais souviens-toi que, tout en expirant au cri de vive 1 empereur, je maudis l'uniforme et plains tous les soldats. On dit les agonisants bien inspirés quelquefois, je te conseille, donc, de te marier, d'avoir une fille, et de la donner pour femme à Paul. Adieu, et au plus tard possible. » CoUmel LOUIS orÉRiN. »

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M. de Cernay était ami sincère et chaleureux; il pleura le colonel, et prit a cœur de se rendre digne de sa confiance. Toutefois, il se réserva de ne pas accomplir, au pied de la lettre, les vœux de Louis Guérin : il s'occupa loyalement de ses volontés, et se demanda du temps pour réfléchir à ses derniers conseils.

C'était un gentilhomme-fermier, aux allures franches, aux formes carrées, que M. de Cernay. Sa jeunesse avait été sévèrement conduite, pendant l'émigration, par son père qui lui avaitdonné une éducation brillante et une grande solidité de jugement. Dégoûté des exigences mondaines,- il s'était retiré dans ses terres, où il soignait 1 agriculture avec fruit et les lettres avec zèle. Possesseur de quatre ou cinq cent mille francs au soleil, comme on dit, il vivait dans lopulence, offrant avec charme son toit a qui le voulait visiter, mais ne visitant personne.

Le colonel, le curé, le médecin et quelques fortes tètes de l'endroit, avaient souvent tourmenté M. de Cernay pour qu il prît femme : on Lui avait vanté les douceurs du ménage, les joies du père de famille. A tout conseil, a tout discours, il avait répondu : Je comprends qu un père soit heureux; mais le bonheur conjugal, je ne le comprends pas : je voudrais avoir un enfant, j en voudrais même deux; mais une compagne point.

On ne tourmenta plus cet entêté, et lorsque la mort du colonel Guérin fut connue, chacun pensa : Voilà M. de Cernay en famille connue illentend.

L'orphelin fut adopté, en effet, dans toute la religieuse portée de l'expression, et son tuteur se chargea de son avenir avec autant de zèle que s il eût f'é «-nn

propre fils. Homme supérieur par son savoir, philosophe sage, il s'adonna tout entier au développement des qualités morales de son pupille. Trop instruit dans la pratique du monde pour en faire un être inutile, il résolut, après avoir sondé peu à peu son esprit, d'en faire un homme sérieux, profond, qui pût servir et peut-être dominer son époque.

Paul montra, dès l'âge le plus tendre, de surprenantes dispositions; son intelligence se développait rapidement, il mettait de l'opiniâtreté là où les enfants ne mettent, le plus souvent, qu'étourderie et nonchalance; et, comme tous les grands hommes dont les têtes enfantines étaient déjà savantes, il semblait marcher à grands pas vers la célébrité.

Fier de son ouvrage, M. de Gernay s'abandonnait à de riantes pensées d'avenir; et, cependant, il tombait quelquefois dans de brusques mélancolies qu'il s'efforçait vainement de détourner. Hélas! quel est le cœur assez brave pour savoir se défendre victorieusement contre Tégoïsme, et rester pur? si léger, si faible que soit le souille du démon tentateur, il trouve toujours, en nous, quelque fissure par laquelle il se glisse et nous corrompt!

M. de Cernay, en étudiant les progrès de son pupille, regrettait de ne pas être père, et enviait à son ami mort la gloire dont son fils allait illustrer son nom : les conseils du colonel Guérin lui revinrent en mémoire, et il profita, subitement, des belles années qui lui restaient pour se marier. Il avait, alors, quarante- cinq ans, Paul en avait huit; s'il avait une fille, les âges seraient en parfait accord, et les vœux du colonel seraient exaucés comme par miracle!

M. de Cernay était homme d'exécution; les projets no

vieillissaient pas dans sa tête; il frappa du pied, et choisit une charmante jeune fille, qui lui prouva combien, jusqu'alors, sa théorie sur le mariage avait. été fausse et maladroite.

Comme pour le punir de la résistance qu'il avait faite, le ciel voulut que madame de Cernay mourût des suites de ses premières couches, laissant 'a son mari, pourgage de son fatal amour, une délicieuse petite fille qui reçut le nom de Marie-Madeleine.

Profondément affligé, le malheureux père étouffa sa douleur, croyant reconnaître dans le coup qui le frappait une sympathie ordonnée par la volonté suprême.

11 n'eut plus d'autre pensée que celle d'élever sa fille pour son filsadoplif; lespoir sécha ses larmes; il redoubla de zèle et de dévouement, afin de faire de Paul un génie, et de sa petite Madeleine un ange.

Ainsi grandirent ces deux enfants, jolies plantes fleurissant à lombre du chêne, et qui, peut-être, un jour inclinées sur une même tige, devaient s'unir pour no plus se séparer.

Tel était le rêve du père!

A dix ans, Paul avait dépassé ses maîtres sur plusieurs points de la science; il n'était plus écolier. On le citait comme un prodige. Les voyageurs de distinction se détournaient pour le voir, l'entretenir et l'admirer.

Madeleine laissait deviner chaque jour, sur son visage, dans ses poses gracieuses et naturelles, ces lignes pures et ce laisser-aller modeste qui promettait l'amour chaste à l'avenir. Vous l'eussiez aimée, cette belle enfant, en regardant son front candide sillonné de quelques veines d'azur, ses yeux bleus fendus à l'orientale, ombragés de beaux cils noirs, son teint blanc diaphane, skI petite taille souple et légère; et, l'écoutant, son par-

1er gracieux vous eût fait prêter loreille comme pour un chant plein dharmonie.

Paul n'avait pas vingt ans, que son esprit mûr et formé avait embrassé les sciences les plus abstraites dans ce qu elles ont de plus secret. Voué corps et âme à 1 étude, l'intrépide travailleur avait vaincu toutes les difficultés; doué d'une intelligence vigoureuse, il découvrait rapidement ce qui, pour d'autres, était mystère. Sa réputation, quoiqu'il n'eût encore rien livrékla publicité, était fort étendue, et cependant son ambition, loin d'être satisfaite, s'allumait à peine.

Honteux pour l'humanité de ce que, si jeune, il possédât tant de choses, il dédaigna ses livres, et, passant du connu à l'inconnu, il voulut chercher ses matériaux dans le monde entier; son génie, étouffé dans la sphère trop étroite d'une province, battit des ailes pour s'élever dans des régions plus nobles. Le jeune savant voulut prendre congé de son bienfaiteur.

M. de Cernay avait déjà compris le funeste eff'el du travail sur son pupille; il avait frémien voyant les lèvresdécolorées du jeune enthousiaste, ses distractions, ses rêveries, son oubli de la société, sa misanthropie, et le nuage qui, sans cesse, voilait son front. Mais il avait allumé dans le cœur de Paul un incendie que rien ne pouvait calmer, et qui, ne trouvant plus d'aliments pour ses flammes, devait consumer l'homme lui-même; aussi lorsque Paul lui dit un jour :

« Mon père, je vais en Italie. »

Il n'osa pas combattrece projet; mais, serrant le jeune homme dans ses bras, il suspendit 'a son cou la petite Madeleine, que Paul embrassa comme on embrasse .sa sœur.

Lorsque le cheval du voyageur eut disparu derrière

le champ (lolivicrs qui masquait la gnmde roule, fionx grosses larmes roulèrent des longs cils de Madeleine sur ses joues veloutées, et le cœur de M. de Cernay se gonfla de soupirs.

Pauvre cher ange, pensa-l-il tout bas, tes douze ans pleurent un frère aujourd hui. Dieu fasse que tes larmes n aient'jamais daulre source.

L'absent laissa la maison vide!

Quoique sensible a la douce protection et aux soins dont il était lobjet chez M. de Cernay, Paul se sentit plus à Taise, lorsque libre et seul, sous la voûte du ciel, il respira un air plus vital et plus frais.

Jusqu'alors, taciturne et sauvage, calculant chacune de ses actions, méthodique dans son travail, roi dans sa bibliothèque, il se trouva tout a coup rapetissé en face de celte nature qui se plaisait a lui dérouler ses beautés et ses contrastes, et qui, comme pour lui plaire, à la fois coquette et magnifique, semblait prendre, à chaque pas du voyageur, un nouvel air de fête.

Empressé de quitter la France, le touriste s'avançait k grandes journées vers la frontière de 1 Italie. Bientôt les pics élevés des Alpes lui rappelèrent ses Pyrénées. Les hauts sapins, les cascades, les neiges éternelles où les pas d'Annibal sont encore empreints, mêlés à ceux de Charlemagne et de Bonaparte, soulevèrent dans son cœur électrisé des flots de poésie qui révolutionnèrent sa vie jusqu'alors si tranquille. Une voix intérieure parla dans son àme, et combattit

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celle qui, depuis son jeune âge, l'encourageait et le poussait à lanalyse; celte voix qui le troubla, il n essaya pas de s'en rendre compte. Trop préoccupé de ses premiers et plus chers travaux, il ne prit pas garde à ce rayon de lumière qui pénétrait dans son âme, et lilluminait de son feu sacré. Paul était poëto à son insu; un jour, un jour terrible! son imagination assoupie par la science des choses exactes, devait se revi'iller, comme se raniment ces feux souterrains oubliés depuis des siècles, et dont les laves sèment au loin la ruine et l'épouvante !

Notre jeune poëte traversa les riches vallées du Piémont, marchant à pied, en pèlerin, sarrèlant pour admirer, tour à tour, les prodiizalités de la nature, qui fait à la molle Italie un si brillant partage de ses eaux, de ses bois et de son ciel hmpide, azuré comme la prunelle d une jolie blonde; il ([uilta Turin pour la Lombardie, Milan pour Venise, et, traversant les États de l'Église, il se rendit h Florence, visita le berceau royal des Médicis, et ne s'arrêla qua Rome.

Que dire de la ville immortelle lorsqu'on a prononcé son nom; toute description reste froide comme les paroles du guide a l'enthousiaste qui gravit le mont- Klanc, comme celle du cicérone qui vous conduit au Capilole.

Après avoir séjourné deux ans en Italie, vivant tantôt de souvenirs et de poésie, tantôt s'enfonçant dans un noir couvent, d'où il sortait plein de rêveries sublimes, profond dans l'histoire sacrée et lo cœur gros d inspiration, il salua la si)lendide patrie de Virgile et du Dante, d Horace et de Tibulle, et franchissant la Méditerranée, il vint débarquer h Barcelone.

LEspagne! 1 Espagne à demi orientale et chrétienne

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avec l'Allliambra et ses couvents; voyez comme elle tient à ses souvenirs africains? elle mêle encore a ses légendes, les noms de Pelage et d El-Manzour, et la postérité du Cid à la race proscrite des Abencerages. Qu'elle est intéressante à parcourir! plus sérieuse que l'Italie, elle aussi possède ses pages de gloire, depuis l'expulsion du Maure, jusqu'au premier fleuron arraché par son fanatisme à la couronne du grand empereur. Terre malheureuse, vouée aujourd hui k des dissensions civiles qui la livrent, tour à tour, k la torche et k lépée, peuple grave et grand qui se redressant un jour, k la voix d'un Charles-Quint, reprendra sa place au premier rang, son caractère n'a pas suivi de variations générales comme celui des autres nations. Rome fut fière sous ses consuls, lâche sous ses empereurs.

Entre Sagonte et Saragossé, le peuple espagnol fut toujours le même.

Après avoir mis une année a parcourir l'Espagne dans tous les sens, Paul Guérin retourna vers ses amis, rapportant de ses deux voyages la connaissance large et vraie du caractère opposé des deux peuples qu'il venait de visiter.

A vingt-trois ans, Paul maîtrisé par l'étude, dévoré par une ambition brûlante, n'avait encore senti aucun de ces besoins du cœur qui font rêver. Absorbé par des occupations sérieuses, tout entier k la science, il avait vu, avec froideur, les filles de l'Italie; ces beautés, dont chaque voyageur ébloui nous rapporte les séduisantes images, ne lui avaient pas été dangereuses; il avait bien vu les jeunes gens se précipiter en foule aux théâtres, et applaudir] avec fureur les prima dona; il s'était senti coudoyé par d'impudentes courtisanes; il avait été recherché par ces modèles dont la race a

illustré les ciseaux et les pinceaux de Michel-Ange, mais ses mains navaient jamais applaudi que l'œuvre des maîtres, et son regard inspiré ne s'était jamais égaré dans la foule des sirènes. Sans s'émouvoir il avait contemplé les brunes Andalouses; et le feu qui jaillit de leurs yeux plus noirs que leurs mantilles, n'avaient allumé aucun désir dans son âme; aucun cri d'amour, aucun soupir ne s'était échappé de sa poitrine.

Rentré en France par sa ville natale, il serra contre son cœur le vénérable M. de Cernay, et combla do caresses la jeune enfant qui, le regardant fixement avec une avide curiosité, lui demandait compte, sans repos ni trêve, des merveilles qu'il avait visitées.

Madeleine avait quinze ans, le souvenir de son frèro Paul s'était fortifié dans son cœur pur et noble où l'oubli eût fait tache. Lorsque le domestique de M. de Cernay revenait de la poste avec un paquet d'Italie ou d'Espagne, la jeune fille, s'asseyait aux pieds de son père, s'accoudait sur ses genoux, et le priait de lire à voix haute toutes les belles choses qu'écrivait le voyageur. Les lettres de Paul étaient fort longues, ^remplies d'observations de la plus haute portée et de descriptions où devait se perdre fesprit de la petite curieuse; néanmoins c'était plaisir de la voir écouter avec recueillement, avec extase, les récits du poëte, les dissertations du savant, elle semblait n'en rien vouloir perdre, et sa rêverie se balançait à l'élégante harmonie des phrases, comme aux accords d'un chant mélodieux dont on ne saisit que les notes et le mouvement. Quand le lecteur arrivait à la fin de la lettre, il y trouvait que!(]ues caresses pour la petite sœur, et les yeux de Madeleine pétillaient alors de bonheur, ea attendant qu'ils se mouillassent do larmes .

Tous, nous avons trouvé, dans notre jeunesse, quelque jeune enfant qui nous aimait; quiconque a vécu en famille a été le priviléeié de l'un de ces petits êtres charmants, à la voix argentine et au cœur d'or; avec quelle aveugle passion ils prodiguant leur tendresse! quel gros chagrins, que de grosses larmes quand ils quittent leur ami! quelle fête lorsqu ils se jettent dans ses bras!

En plaçant ainsi l'amour dans l'âme en fleur de la douce enfance, n'est-ce pas une touchante leçon que donne a l'humanité le Créateur qui nous fit tous pour nous aimer.

Après avoir donné quelques jours à sa famille adof>tive, après avoir raconté ses voyages, Paul reprit ses graves occupations; il se replongea dans lisolemenl. Il achevait un grand ouvrage sur les sciences naturelles, et plus il approchait du terme de ses travaux, plus il y mettait dapplication. Il fallut bientôt l'arracher de son cabinet pour le voir.

Chacun dans la maison se ressentait de la solitude de Paul Guérin. M. de Cernay se débattait contre de tristes pressentiments et s'efforçait de concentrer un noir chagrin. Son rêve chéri fuyait k tire-d'aile; il voyait grandir sa fille, et, quoiqu'elle fût presque femme par ses talents précoces, par, sa distinction et la suave délicatesse de ses pensées, autant que par sa beauté, il n'avait rien surpris chez son pupille qui pût lui faire espérer en l'avenir. Paul aimait Madeleine comme une sœur, d'une affection calme et raisonnée; l'âme de ce jeune homme était comme ces lacs qui, protégés par de hautes montagnes, ne sont jamais attaqués par les vents et dorment, que leur ciel soit d'azur ou d éclairs.

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M. de Cernay, en cludiaiU sa fille, ne s était, au contraire, que trop convaineu de l'inclination de son jeune cœur; ce cœur avait pris les devants et s'était rempli du sentiment qui, pour combler les vœux de son père, aurait ùù faire battre celui dePaul. Alors, .M, de Cernay, j)rompt asetirayer, tressaillait en pensant a ces deux existences flétries , lune par 1 ambition , l'autre par 1 amour, précipices également profonds où toute jeune àme se perd, lorsqu un mauvais génie l'y pousse; et ce mauvais génie c était lui, lui qui, chaque jour, prenait Dieu a témoin de la pureté de ses intentions et de Tétendue de son dévouement.

L'œuvre de Paul Guérin fut enfin achevée, et reçue avec gnmde faveur par lo public. La réputation de I auteur fit un pas do géant; de ce premier pas elle prit rang parmi les illustrations : ce fut un aliment au feu qui dévorait le jeune savant; dès lors, il rêva des travaux plus difticiles et une renom niée plus éclatante.

Un soir, (ju'assis devant lune de ces immenses cheminées dont les provinces méridionales n'ont pas encore tout à fait proscrit l'usage, Paul recevait les éloges de M. de Cernay, et remerciait iMadeleine des eomplimentsqu'elle lui adressait, on lui remit son courrier.

— Ah! s'écria-t-il, voici qu'on me demande en Allemagne, à Heidelberg, pour m' associer aux travaux (lune commission... Lisez, cher père.

Disant cela, le front pûle du jeune homme sembla rayonner.

Madeleine trembla de tout son corps, et baissa la tèle.

M. de (Cernay prit la lettre, regarda d'abord sa fille; puis, s'adressent k Paul :

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— Et que feras-tu?

— Lisez!

Sans attendre que la lecture fût achevée, Paul se leva, et, marchant à grands pas, il dit :

— Commission d'élite... princes de la pensée... j'irai... j'irai... quelle gloire!... Déjà connu!... connu de mes généraux, moi, pauvre soldat d'hier... moi!

— Ainsi tu pars? répondit M. de Cerna y en rendimt la lettre et regardant encore sa fille.

— Il le faut bien, cher père, il le faut bien, je me proposais, depuis longtemps d'ailleurs, de visiter ce pays où les hommes graves et laborieux ont donné asile à la vraie science.

— Et quand partez-vous, mon ami? demanda ^Madeleine d'une voix qui tremblait d'émotion et de candeur.

— Mais... demain, demain au point du jour, petite sœur... je suis attendu, il n'y a pas de temps a perdre.

La jeune fille se leva à son tour, et alla s'occuper des malles de Paul qui, en sa qualité d'homme sérieux, ne savait pas faire un paquet de six chemises.

Le lendemain arriva trop tôt pour Madeleine, trop tard pour Paul. La nuit fut également mauvaise pour les trois habitants de Cernay; car, de ce charmant logis, trois folless'échappèrent, qui coururent par monts et par vaux dans les champs de l'avenir, cueillant ici des fleurs, accrochées là par des épines, mais ne s'arrêtant que pour repartir.

Paul baisa le front de sa compagne d'enfance, promit un prompt retour, et la voiture qui l'emportait ne fut bientôt qu'un point noir sur le long ruban poudreux de la route où ses amis étaient venus l'arrompagnor.

Quand ce point noir s effaça, Madeleine se retira dans sa chambre, mélancolique et chagrine, comme le pigeon de Lafontaine qui , de son lit de mousse , et la tête sous l'aile, attendait laudacieux, l'imprudent voyageur.

Dès ce départ, le séjour de la petite ville des Pyrénées et de la fraîche vallée, devint amèrement triste pour ses hôtes. M, de Gernay surprenait, chaque jour, le secret de son enfant; il ne pouvait plus douter; la pauvrejeune fille nourrissait dans son âme une chimère qui lui préparait bien des larmes.

Ne pouvait ramener sur les traits déjà pâlis de Madeleine, la naïve insouciance de son âge, M. de Gernay la prit à part, et lui dit :

— Chère amie, je me fais vieux, l'air de ces montagnes est trop vif pour moi; nous allons partir.

— Partir! mon père! s'écria Madeleine, sans chercher h. cacher son émotion.

— Aimes-tu donc mieux rester ici, notre pauvre maison n'est guère plus habitable, cependant, elle est si triste.

— Oh! oui, papa, bien triste!

Puis, tout à coup, ses joues s'animèrent; une pensée délicieuse venait de traverser ses esprits.

— Où allons-nous, cher père?

Sa voix était devenue aussi caressante que son regard; ce n était plus la jeune fille rêveuse, c'était l'enfant qui sourit avec malice pour qu'on cède à sa fantaisie.

— A Paris, répondit doucement M. de Gernay dont le regard avait pénétré l'âme de sa fille qui se tut, baissa les yeux, puis murmura :

— Nous partirons quand tu voudra?.

Ces mots lurent a moitié mangés ; Madeleine se retira pour essayer deux grosses larmes , et elle «enfuit au jardin.

Pourquoi pleurait-elle? Pourquoi son cœur était-il si rempli de soupirs?.. /^Quel trouble lagitail?

La vierge, hélas! ne. connaît pas l'origine des premières douleurs de son âme; elle souffre, elle pleure, elle soupire, en attendant que sa mélancolie toute poétique se change en odieux supplice ou en joie du paradis. Alors, elle est femme.

Madeleine s'occupa des préparatifs de son voyage, son petit bagage fut bientôt en ordre ; elle fit une visite a la chambre de Paul, fureta partout, se saisissant de ce qu elle pouvait cacher, emporter et garder, en souvenir de celui qui ne devait plus quitter son cœur.

Deux jours après, M. de Cernay et sa fille partaient pour Paris.

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