‹ Un ami diabolique (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · FIN DU PROLOGUE · texte numérisé non relu

FIN DU PROLOGUE

In cabinet de savant où il est question de toute autre chose que de science.

On était au déclin de l'hiver de 1840, Paris fêtait, a sa manière, le froid qui s'en allait, et les bourgeons naissants. On dansait encore chez les plus intrépides, et les premiers beaux jours encombraient d'équipages le bois et l'avenue des Champs-Elysées.

Loin des fanfares de Strauss, des. cavalcades, des théâtres, des concerts spirituels, des matinées à la mode, dans une honnête et modeste maison de la rue Jacob, vivait, absorbé par ses travaux, un homme que nous voudrions dessiner en trois coups de crayon. Cet homme se nommait Denys de Magnan; il était bas de taille, gros de ventre; son front était large, élevé, chauve, luisant; ses petits yeux gris pétillaient, et sa bouche gracieuse souriait fréquemment.

M. Denys était un savant fort estimé, un homme fort aimable; les livresne l'avaient pas rendu maussade comme la plupart de ses illustres confrères; il avait eu, pendant les quarante années de sa studieuse retraite, le bon sens de ne pas enfouir tout son esprit dans la poussière de ses bouquins, et, malgré ses soixante ans, malgré le calme régulier de son existence, il aimait, par fois, 'a rire des fredaines d'un charmant mauvais sujet de fils que le ciel lui avait donné.

Le cabinet dans lequel nous rendons visite au savant, ressemble k tous les cabinets de ces messieurs; il se compose do deux pièces. La première est meu-

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blée de statues édopées, défigurées, poudreuses, tapissée de médailles et de quelques tableaux. La seconde, qui esile sanctum sanctorum, est emcombrée de livres, de mappemondes, de cartes, de vieilles armures doù s'exhale un parfum à faire pâmer un antiquaire.

M. Denys, membre de l'Tnstitut, correspondant d'une foule d'Académies étrangères, feuillette, avec impatience, un gros volume qu'il vient d'ouvrir, et ne s'interrompt que pour jeter les yeux sur une carte que supporte, a ses côtés, un petit chevalet.

— Je ne trouverai rien décidément... absolument rien, ni dans les anciens, ni dans les modernes; et, cependant, il y a cause a tout... a tout... oui, a tout... Voyons ce que nous dit Strabon.

Un vigoureux coup de sonnette retentit dans la première pièce, pendant que M. Denys furetait dans les rayons supérieurs de sa bibliothèque.

Sans discontinuer sa recherche, il cria : Entrez! et ce ne fut qu'après avoir trouvé le tome dont il avait besoin que, se retournant, il vit debout devant sa table, et le chapeau a la main, un personnage singulier et tout à fait nouveau pour lui.

L'étranger était haut d environ six pieds, mince, fluet et un peu courbé sous le poids de sa taille; son visage était long, maigre, anguleux, olivâtre, ses joues creusées et terreuses, son front qui fuyait sous quelques boucles de cheveux gris, son menton pointu et armé d une large mouche , ne manquaient pas de distinction; une mélancolie presque sombre était répandue sur sa face éminemment expressive, mélancolie favorisée, d'ailleurs, par les habits de grand deui dont il était couvert.

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— A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda le savant avec quelque embarras.

L'inconnu fit le tour de la table, se laissa choir dans un fauteuil, étendit ses longues jambes qu'il croisa, avec effort, l'une sur l'autre, et répondit :

— Monsieur, vous ne me connaissez probablement pas plus de nom que de vue.

— Peut-être...

— Je suis le baron de Wachenheim... Mille pardons, si je m'assieds sans plus de gêne, il m'est sévèrement défendu de me tenir debout longtemps, et votre escalier m a paru un peu roide.

— Faites a votre guise, monsieur... Mais à qui ou à quoi dois-je l'honneur de votre visite, s'il vous plaît?

— A vous-même, et dans notre intérêt commun.

— Je vous écoute, dit le savant, qui s assit à son tour et se recueillit.

— Monsieur, vous avez un fils, si je ne me trompe.

— J'ai ce bonheur.

— Hum! bonheur... n'allons pas trop vite en besogne; ce fils est un magnifique jeune homme que les salons s'arrachent, qui chante a ravir et tourne à merveille les pelits vers.

— Hélas! oui... Je déplore ces penchants frivoles, mais puisque Raymond y trouve son profit...

Le baron laissa percer entre les coins de ses lèvres effilées un sourire sardonique, dont M. Denys fut près que mécontent.

— Il y a profit et profit. Le chant, la danse et les sonnets mettent souvent les jeunes gens très-bien avec les dames; mais...

— Mais...

^U Vy AMI DIABOLIQUE.

— Je ne sache pas que l'on ait tout à gagner avec les dames... Bref, M.Raymond, votre fils, court en ce moment un danger sérieux,et je viens vous en avertir.

— Un danger! sa vie serait-elle menacée? s'écria le savant.

— Mieux que cela.

— Vous m'effrayez.

— A'otre fils est amoureux...

— Eh! pardienne, monsieur, que ne vousexpliquiezvous plus tôt; vous m'avez tenu sur des charbons ardents pendant cinq minutes pour mapprendre ce que je crois savoir aussi bien que vous.

— Ah! vous savez cela aussi bien que moi? Soit... De qui donc, s'il vous plaît, M. Raymond est-il épris?

— Belle question!... Il est épris... Au fait, de qui est-il épris aujourd'hui? le gaillard change d'amourettes si souvent que je m'y perds.

— Il vous raconte, par conséquent, toutes ses menées amoureuses?

— Mais oui, et il les raconte avec beaucoup de charme. Ce garçon-là égayé mes soirées par sa belle humeur; avant de faire sa toilette pour aller courir le monde, il vient tisonner mon feu, et nous jasons; cela me rafraîchit; j'oublie mes livres et j'écoute. C'est une vie réjouissante qu'on mène de ce temps, 'a ce qu'il paraît; quand j'étais jeune on s'ennuyait fort.

Pourriez-vous me dire quelle est la dernière historiette que vous a racontée monsieur votre fils ne craignez pas d'être indiscret., je suis ici pour vous servir.

— C'est que, monsieur, si jai bonne mémoire, il y a dans ce charmant imbroglio des secrets bien mignons, et qui doivent rester en famille.

— Je vous comprends, vous ne me connaissez pas, et je n ai pas encore mérité votre confiance; je vais donc vous éviter la moitié de la peine; M. Raymond vous a-t-il parlé depuis huit jours dune belle brune dont il est fou, d'une brune qui...

— Mon fils est à Toulouse, depuis plus de huit jours, monsieur; je suis donc privé de sa compagnie, à mon grand regret. Toutefois, je vous confesse que dans sa dernière confidence, il était question d une blonde fort agréable, et non dune brune qu il me souvienne...

— Ah! M. Raymond est à Toulouse, reprit le baron en ricanant, voilà qui est original.

— Original! et en quoi, je vous prie?

— En ce que, depuis huit jours, je n'ai cessé de le rencontrer au faubourg Saint-Honoré.

— Vous êtes dans une erreur profonde, et nous faisons, sans doute, un plaisant quiproquo.

— Je plaisante rarement, et ne me trompe jamais.

— Je vous en félicite; mais mon fils est a Toulouse, où il règle des affaires de famille assez importantes.

— M. Raymond est à Paris, où il s'occupe d'une affaire de cœur assez fâcheuse.

— Ah ça! monsieur, reprit avec vivacité le savant terminons cette aventure. Vous tombez des nues dans mon cabinet; je ne vous connais ni d'Eve ni d'Adam, passez-moi l'expression, et vous voulez me prouver que mon fils, dont j'ai reçu ce matin une lettre datée de Toulouse, est à Paris, dans jene sais quel faubourg. Ceci passe la permission. Quel est ce M. Raymond dont vous prétendez parler?

Le baron fit claquer deux ou trois fois l'index de sa main droite sur son poing gauche, et, accompagnant

le bruit sec de ses doigts de son sourire étrange, il répondit :

— Peu vous importe que je vienne d'en haut ou d'en bas, pourvu que je vienne à point pour vous apprendre que M. Raymond-Denys deMagnan, votre fils, est à Paris, où je l'ai vu ce matin, et non à Toulouse, où vous le croyez. Est-ce parfaitement clair?

— C'est parfaitement clair si c'est parfaitement vrai. Eh bien! je vous crois; après?

— Après... Je suis venu vous dire que si M. votre fils vous a joué un tour de sa façon en prétextant ce voyage de Toulouse, c'est que son cœur et sa tète sont dans un affreux désordre; qu'une jeune brune, avec des cheveux noirs comme laile dun corbeau, et des yeux bleus comme l'enveloppe du paradis, est cause de ce désordre, et que si, finalement, vous ne venez en aide au pauvre diable, il en trépassera aux petites maisons.

— En aide, en aide; cela vous est facile à dire... Est-ce que je sais comment m y prendre, moi, avec ces galanteries?

— Alors, monsieur, écoutez et mettez 'a profit ce conseil : lorsque vous verrez votre fils, et tâchez que ce soit bientôt, apprenez-lui que la femme dont il s est follement épris ne l'aimera jamais; ayez soin, surtout, d'appuyer sur ce dernier mot.

' — Et lorsque mon fils me demandera la preuvede cette vaillante affirmation, que répondrai-je, s'il vous plaît?

— Vous direz ceci : La demoiselle que vous poursuivez a outrance aime un heureux cavalier, et si elle se marie, elle n'appartiendra qu'à l'homme dont elle a fait son dieu. Quant à vos poursuites, elles lui sont de tout point fort importunes.

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— Voila une belle commission, que je ferai fort mal, assurément.

— Mais, enfin, monsieur, vous n'êtes pas sans avoir aimé pour votre compte, et un homme de votre savoir, de votre intelligence...

— Jai la mémoire fort ingrate; et du temps dont vous parlez, il y a, ma foi, quelque chose comme une éternité. Ah ça! la demoiselle en question est donc bien difficile quelle dédaigne un jeune homme, héritierd une très-honnôle fortune, porteur d'un nom sans tache et bâti d la grecque de la tôto aux pieds?

— Le cœur des demoiselles u"a pas la fureur du grec comme vous, mon cher monsieur, il aime a tort et à travers...

— C'est donc une coquette qui joue mon pauvro Raymond?

— C'est un ange de vertu et de douceur, votre fils est venu trop tard, voila tout.

— A la bonne heure, l'honneur est au moins sauf de cette façon.

— Et maintenant, si j'ai un second conseil à vous donner, c'est de marier au plus vite M. Raymond.

— Comme vous y allez!

— Faites choix d un parti, et poussez-y votre fils tête baissée...

— Le voudra-t-il?

— Les amants désespérés se laissent toujours faire, ils se marient pour donner le change à leur passion désolée... On assure que ces sortes d'alliances sont les plus heureuses.

— Et où diable chercher un parti?. . . Voilk vingt-cinq ans que je ne cherche que des problèmes et des manuscrits!

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— La terre est peuplée d'autant de filles que de garçons, monsieur Denys... et tenez, pendant que j'y pense, ne connaissez-vous pas la famille de Moncal.

— Moncal, oui, parbleu; il y a dix ans que je n'ai mis les pieds à leur hôtel, mais ce sont de vieux amis.

— Eh! bien, vous trouverez au sein de cette famille, une jeune fille... Je n'aime pas à faire les portraits, allez la voir, et faites en sorte quelle se nomme bientôt madame Denys de Magnan. Sur ce, ajouta le baron en se levant et s inclinant avec une roideur d'automate, j'ai l'honneur de vous bien saluer, et il sortit, marchant d'un pas difficile.

Le savant suivait son visiteur et contemplait, avec étonnement^ ce géant, dont la maigreur était telle que ses larges vêtements dessinaient, de tous côtés, des saillies osseuses et des lignes en relief. • •

— Voilà un original qua complètement négligé M. de Buffon, pensa M. Denys, en retournant a son bureau. Je n'ai jamais vu pareille charpente... Après tout, repassons un peu ce qu il a dit; je me vois dans de mauvais draps... Ah! monsieur Raymond... Ah! ah! vous mettez le Languedoc dans l'Île-de-France, et le Capitole au quartier Saint-Honoré... Ah! ah! Ce

n'est pas maladroit pour le fils d'un géographe

Ah! ah!

Après cinq minutes de réflexions de ce genre, l'excellent homme posa machinalement la main sur le tome de Strabon, qu'il avait choisi avant l'arrivée du baron; puis il l'ouvrit distraitement et se mit à lire quelques pages du célèbre voyageur sur l'Egypte. Peu à peu, la pensée du savant changea de direction, et il s'éloigna bientôt de monsieur son fils et de son

équipée, de toute la dislance qui sépare les bords fleuris de la Seine des bords marécageux du Nil.

Un nouveau coup de sonnette tira encore M. Denys de sa méditation, et comme il relevait la tête, il s'écriait, Tair triomphant : « Je Tai trouvé! enfin, j'ai trouvél » Il vit courir k lui un homme qui lui tendait les bras, et il se jeta impétueusement a son cou.

— Cernay! mon ami, mon vieil ami! dit-il après un court silence.

— iMon cher Denjs!

— Et tu marrives ainsi, sans l'annoncer, sans me faire goûter six mois d'avance tout le plaisir que tu savais me faire éprouver.

— Pardonne-moi, je suis sous le coup de préoccupations si pénibles, que je ne vis plus depuis quelques années; d'ailleurs le hasard seul m'a fait découvrir ton adresse; je l'ai apprise, hier, chez la comtesse de Moncal, où Ion se plaint beaucoup de ta rareté.

— Je fuis le monde et ses distractions; voila dix ans que j'avale la poussière de mon cabinet, où me retient un ouvrage interminable. Mais parlons de toi ; depuis quand es-tu a Paris, comment t'es-tu décidé à quitter ton chaud Roussillon?

— Hélas, mon pauvre ami, je ne suis à Paris que depuis huit jours, et voila quatre ans que je mène une vie nomade dans tous les coins de l'univers, quittant l'Italie pour l'Ecosse, l'Ecosse pour l'Allemagne, l'Allemagne pour l'Orient, et cherchant, vainement, partout ce qui m échappe .

— Tu m'eUrayes, que te manque-t-il donc?

— Le bonheur.

Le savant prit la main du voyageur et, la serrant avec affection, il murmura :

— Ta fille?...

— Elle vit, soupira M. de Cernay, qui comprit cette courte interrogation, mais elle se meurt.

Une larme s'amassa au coin de la paupière de M. Denys; il serra de nouveau la main du pauvre père.

— Il s est passé de bien tristes choses sous mon toit depuis que nous nous sommes quittés , mon cher Denys, et je suis accouru vers ici pour épancher mes cha£:rins dans ta vieille amitié.

Le savant repoussa les livres qui couvraient sa table, et, faisant tourner son fauteuil, il baissa la tête et prêta l'oreille,

— Tu étais en Suède, lorsque je te fis part de la naissance de ma bien-aimée Madeleine et de la mort de sa mère; tu étais en Grèce, lorsque je t'appris les premiers succès de Paul Guérin, mon fils adoptif; depuis cette époque, nous ne nous sommes plus écrit, non par indifférence, mais par paresse mutuelle, et voici ce qui s'est passé : Paul est devenu un homme célèbre...

— Je l'ai appris par toutes les gazettes, et je m'en suis convaincu en lisant ses importants ouvrages; ce garçon-la sera Ihonneur de la science; la gloire en est à toi, qui l'as dirigé dès son enfance...

— Gloire que je paye déjà bien cher, que je payerai de toutes les larmes de ma vieillesse, car elle me coûtera la vie de mon enfant.

— Bonté du ciel! explique-toi?

— J'aimais Paul, comme tous deux nous aimions son père, j'avoue même que, fier de cette magnifique intelligence cultivée par mes soins, je l'aimais avec une tendresse égoïste et jalouse, si bien que, désirant rappeler mon fils avec cette autorité que me refuse la na-

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ture, je me mariai dans l'espoir d'avoir une fille, et d'unir un jour ces deux enfants.

— Voilà qui était fort sage.

— C'était un projet gros de folies, un espoir insensé dont Dieu m'a puni : car Paul est devenu un génie, et ma pauvre Madeleine est seule a l'aimer...

— Ah! diable! ceci dérange bien des choses.

— Paul a aujourd'hui vingt-sept ans, Madeleine en a vingt-deux; Paul est dévoré par la science, qui ne lui laisse ni repos ni trêve, qui ne lui permet pas de laisser tomber un regard a ses pieds, où il trouverait ma pauvre fille, en proie a une fatale passion, à un amour empoisonné qui, trop fier pour se plaindre, meurt dans sa fleur et dans sa chasteté.

— Je te comprends, mon ami,, n'en dis pas davantage : j'ai l'espoir que tu t'exagères le mal; permetsmoi quelques questions. D'abord es-tu bien maître du secret de ta fille? enfin, t'es-tu ouvert à Paul, as-tu sondé son cœur?

— Oui, j'ai sondé le cœur de Paul, et je l'ai trouvé d'un froid de glace pour ma fille, la vie de ce jeune homme s'est réfugiée dians son cerveau, son âme est sèche; il ne comprend ni lamitié, ni lamour; les doux sentiments de la famille ne l'ont jamais ému; orphelin dès le berceau, il n'a pas reçu ces caresses maternelles qui nous révèlent, en partie, les trésors que la femme réserve à celui qu elle choisit; acharné a la poursuite de ce démon ambitieux que nous appelons le savoir, il traversera ses plus belles années, le front pâle et battu, l'œil en feu, le cœur mort, et sa mam ne posera jamais dans la main d'un ami ou d'une amante. Il traite le mariage de faiblesse; c'est selon lui, une association puérile, et il avoue franchement que s'il était

rnarié, il rendrait sa femme maliieureuse par son indifférence et son abandon. Il regarde la femme comme un être incomplet, nécessaire aux hommes oisifs, aux dissipés, aux fous, et en un mot a ceux qui ne peuvent vivre seuls, sans ennui. Si j étais résolu à prendre une compagne, ce dont Dieu me garde, me disait-il un jour, je vous demanderais ma petite sœur Madeleine; mais comme je sais quelle serait parfaitement à plaindre de porter mon nom, je vous somme d'avance de me la refuser net, le jour où j'aurais la déloyauté de vous faire cette demande. Voilà ce qu'est Paul.

— Eh! mais il y a des choses fort sensées dans tout cela, balbutia le savant, et sauf l'exagération, M. Guérin n'est pas éloigné du vrai; mon cher, lorsqu'on s'est acoquiné avec les in-folio, et qu'on se trouve en ménage, tout y va de mal en pire. Madame de Magnan était une excellente créature qui me boudait trois semaines sur quatre assez régulièrement. Cependant j'ai souvent reproché a Guérin, en lisant ses ouvrages, des boutades poétiques fort déplacées chez un homme de son poids; jeles attribuais ala fouguede lajeunesse, aujourd'hui je ne les lui pardonne plus.

— C'est vrai. Paul en étudiant les phénomènes de de la nature s'est souvent senti pris de beaux élans d'enthousiasme; il s'élève quelquefois dans des régions poétiques qui m'ont toujours trompé en me faisant croire à la chaleur de son âme.

— Eh bien?

— Eh bien! ce n'était qu'une excitation du cerveau, une fièvre passagère.

— Revenons à ta fille, maintenant; as-tu mis le doigt sur la plaie, comme on dit?

— Hélas, oui, de même que Paul, enfant,, était un

prodige, Madeleine annonçait de bonne heure ce qu elle devait être... un martyre! Son âme est sensible à Texcès, son cœur est brûlant, et, je le répète, la sévérité de sa vertu la conduit au tombeau. Il ne m'a pas fallu longtemps pour posséder son secret. Tout enfant elle aimait passionnément celui quelle appelait son frère; à quinze ans elle n'entendait prononcer son nom qu'en rougissant, et ne lisait ses lettres qu'avec un trouble insurmontable : effrayé de ce penchant, j'ai tout mis en œuvre pour le vaincre ou le détourner. J'ai quitté ma paisible province, je suis venu à Paris, j'ai couru les fêtes, j'ai tenté d'enivrer cette jeune imagination... soins inutiles, le mal a fait des progrès rapides; les couronnes, les adulations du monde, les plaisirs n'ont pu dérider ce front rêveur, et fixer cette pensée tenace qui s'échappe sans cesse du cercle dont je l'entoure, pour courir après la chimère quelle poursuit. 'Vingt partis se sont présentés, qui m'ont fait des offres brillantes; ma fille a refusé vingt fois. Pendant quelques mois, j'ai cru triompher de mou mauvais génie. Madeleine avait repris sa gaieté enfantine, sa douce insouciance; elle semblait se relèvera mes côtés, comme se relève un beau lis que l'orage a tenu couché sur sa tige; elle était la première à me proposer les plaisirs qu'elle avait tant dédaignés jusqu'alors, elle aimait le spectacle, le bal, la toilette, et ses doigts volant sur les touches de son piano, n'y trouvaient que des accords joyeux qu elle préférait à ces chants mélancoliques dont elle avait si longtemps navré mon ame. Te dire combien je savourais les délices de cette vie nouvelle m'est impossible; une nuit (nous avions passé la soirée à lambassade de Sardaigne), je fis un rêve affreux; je vis Madeleine à son heure suprême, pâle, et

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n'ayant de force dans la voix que pour mêler raon nom 'a celui de Paul; éveillé en sursaut par cette vision odieuse, je m'habillai en toute hâte, et me dirigeai, à petits pas, vers la chambre de ma fille pour me ras>urer entièrement, en la voyant dormir de son doux sommeil d'ange. J'ouvris la porte avec précaution, et demeurai muet et immobile sur le seuil, en apercevant Madeleine agenouillée à son prie-Dieu, et la tête plongée dans ses deux mains entrelacées. La pauvre enfant était vêtue d'un long peijinoir blanc qui dessinait sa taille riche et frêle, son cou plié comme celui d'un beau cygne semblait attaché au pied de la croix qui dominait son front; je me glissai sur le lapis en étouffant le bruit de mes pas, et je m'arrêtai pour attendre la fin de cette prière silencieuse. Profondément ému, je ne pus résister à un douloureux soupir qui vint me briser le cœur, et je murmurai le nom de ma fille! Vive comme l'éclair, elle se retourna, poussa un cri, se leva et tomba dans mes bras! Alors je vis sur le prie-Dieu un portrait de Paul, que lingrat voyageur nous avait récemment envoyé d'Allemagne, je le touchai... le verre humide du médaillon était mouillé de larmes.

— Pardon, cher père, je te fais bien de la peine; pardon, je ne te savais pas là, me dit Madelaine avec un chagrin navrant.

Ces mots furent pour moi un trait de lumière; je compris que la gaieté de ma fille n'était qu'une étude pour me tromper. La malheureuse victime avait admirablement joué un rôle qui, descène en scène, la conduisait à une horrible catastrophe. Rieuse pour moi, elle réservait ses souvenirs et ses pleurs pour la solitude de ses insomnies.

— Tu l'aimes donc bien? lui dis-jp.

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— Oh oui! me répondit-elle en sanglotant.

— Alors, maudis-moi, chère enfant, car je suis cause de ton malheur. S'il ne pense pas à toi, s'il n'est pas près de toi, c est à moi qu'il faut t'en prendre. Cependant, je voulais, j'aurais voulu, en vous unissant, m'entourer de deux enfants. Jai voulu que ton mari fût un homme d'élite, et, en cultivant son esprit, j'ai desséché son cœur!... Éilairé trop tard sur ses sentiments, j'ai encouragé ses absences, ses voyages, pour te détacher de lui...

— y\c détacher!., jamais! jamais!

— Comment peux-tu donner tant d'amour k qui ne le donne qu'une amitié banale?

— Il ne me connaît pas!

— Il ne te connaîtra jamais! m'écriai-je en attirant sur mon cœur la tète pâle de ma fille chérie.

— Oh si! reprit-elle avec inspiration.

— Il te sacrifiera toujours a ses livres.,

— Non. ..je serai sa femme... je le sais; jele sens là.

— Tu l'épouseras, peut-être, mais tu ne seras pas heureuse. Chère, son âme est froide, la tienne est brûlante.

— Oh! mais moi, je pourrai l'aimer, sans blâme...

— Dieu veille sur nous, ma pauvre enfant! D'ici là, nos cœurs vont bien saigner!

Je la pressai de nouveau sur ma poitrine, et la quittai pour aller, de mon côté, prier le Seigneur.

— Hum! marmotta M. Denys, ceci devient on ne peut plus sérieux... Diable! diable!

La porte du cabinet, vivement poussée, livra passage à un gracieux jeune homme, mis avec une élégance du meilleur goût, et dont le visage exprimait à la fois la franchise et la distinction.

ob UN AMI DIABOLIQUE.

— Ah! Cernay! sécria M. Denys en ouvrant ses bra?, je te présente monsieur mon fils, qui débarque de Toulouse à la minute... Bonjour, mon garçon!

Après avoir embrassé son père sur les deux joues, le jeune homme se tourna vers M. de Cernay et le salua respectueusement.

— Je te fais compliment, mon cher Denys, et je n'en dirai pas plus long pour ne pas effaroucher ta modestie... Il me semble, monsieur, ajouta-t-il, en s adressant a Raymond, que nous nous connaissons déjà...

— Ah! bah! s'écria le savant.

— Oui, mon père, j'ai eu 1 honneur de voir monsieur a Bade, la saison dernière.

— Touchez-vous donc la main, morbleu! . . . A la bonne heure; mais je vous admire. Quoi! vous vous êtes connus, et ni l'un ni l'autre ne s'en est vanté a moi; vous êtes de fiers originaux, parole d'honneur...

— Je ne savais pas que M. de Cernay fût de vos amis.

— Et moi j'ignorais que lélégant cavalier que je rencontrais souvent s'appelât Raymond Denys de Magnan.

— Très-bien; vous ne tarderez pas a faire plus ample connaissance.

— Vous venez, tous les deux, dîner chez moi, aujourd'hui même, dit M. de Cernay.

— Aujourd'hui, c'est impossible, répondit M. Denys; je ne puis pas quitter mon travail; voila, d'ailleurs, un pauvre diable qui doit être rendu de fatigue: il arrive de Toulous^^ar les messageries... C'est bien par le coche que tu es venu, n'est-ce pas, mon garçon?

— Je ne î^uis nullement fatigué, mon père, répliqua* le jeune homme, qui, tout en éludant la question, laissa

UN AMI DîABOLIQUr. 37

percerun sourire joyeux sur ses lèvres. A demain donc, reprit M. de Cernay.

— Cest convenu; nous irons, dans Taprès-midi, présenter nos devoirs à mademoiselle Madeleine; et, maintenant, mon cher Raymond, va un peu secouer la poussière de tes habits de voyage, et faire un bout de sieste; à ta place je dormirais debout; il y a fort loin d'ici à Toulouse! De mon temps, on faisait son testament avant d'entreprendre cette expédition.

Raymond salua et sortit.

— Ton fils est un élégant achevé, raon brave Denys, il descend de diligence aussi frais que s'il rentrait du bois de Boulogne.

— lîein! n'est-ce pas? Les jeunes gens d'aujourd'hui sont insupportables, et ce luron-là met plus d'argent chez sorvlailleur. f n une année, que je n'en mets, moi, en trois ans^ ^chez mes libraires. Au demeurant, c'est un aimable et digne jeune homme, plein d'honneur et de joyeuseté... En voilà un qui rendra sa femme heureuse!

— 11 n'y a qu'à le voir pour s'en convaincre...

— Ah çà! interrompit le savant, si nous faisions une chose?

— Laquelle?

— Si ta fille devenait la mienne... Hé! hé! voilà qui n'est pas trop ridicule, ce me semble!

RI. de Cernay secoua la télé,

— Mon fils aura vingt-cinq mille livres de rente en bonnes terres; les Magnan spnt de même date que les Cernay, je dis cela pour toi, car, à mon avis, tous les hommes datent du père Adam. Raymond a vingt-six ans bientôt, il r st musicien, il rimaille, il chante, il est brave, il est de bonne compagnie, et si ce paresseux.

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eût voulu étudier ses cbssiques et mordre aux antiques il se sérail poussé fort loin, voila donc ce qu il apporte en ménage, cela te convient-il?

— Ah! mon ami, je signerais au contrat a l'instant môme, si Madeleine y pouvait consentir, maisle moyen de lui faire dire oui, après ce que tu sais?

— Le moyen, le moyen, nous le trouverons, que diable : Archimède a trouvé le levier. Newton le binôme, et Bacon la poudre, sans compter ce que je viens de découvrir dans une parenthèse de Strasbon, partant, rien nest introuvable...

— Mais elle a obstinément refusé. . . »

— Bah! bah' on se lasse de refuser; pour ta part, consens-tu à cette union?

— Je la souhaite do tous mes vœux.

— Le problème n a donc plus qu'un inconnu; nous le résoudrons.

— A demain, dit M. de Cernay en se levant; je te ferai faire la connaissance d'un homme fort intéressant.

— Très-biLu; est-ce un homme du métier?

— Non pas; je crois même qu'il ne sait pas lire, mais il a voyagé fort longtemps et fort loin, et sa mémoire est prodigieuse; cet homme est un livre vivant.

— Son nom?

— Le baron de Wachenheim.

— Peste! si c'est un livre, c'est un bien grand livre, mon cher.

— Tu le connais?

— Oui, je l'ai vu une fois... quelque part.

— Raison de plus pour que vous vous retrouviez chez moi; adieu, je viendrai te prendre demain à quatre heures.

— C'est entendu.

En quittant son ami, M. Denys sonna son domestique et lui ordonna de passer cliez M. Raymond pour le prier de le venir trouver dans son cabinet.

— Je suis fâché de t'avoir reçu si prestement, mon garçon, dit-il au jeune homme; jetais en affaire avec M. de Cernay. 3Iaintenant assieds-toi là, et causons de ton voyage. Es-tu satisfiiit?

— Enchanté, répondit le jeune homme avec intrépidité.

Et il frisa les bouts de sa petite moustache d'un blond argenté.

— C'est, en effet, une fort belle ville, que Toulouse. — Oui; c'est dommage qu'elle soit si éloignée de Paris.

— Bahl il n'y a plus de distance aujourd'hui; tel qui déjeune au faubourg Saint-Honoré peut y venir dîner après avoir fait cent lieues... c'est vraiment bien agréable.

— Je crois que vous exagérez un peu, cher père, dit Raymond embarrassé.

— Laissons venir les chemins de fer... Mais passons au sérieux. La lettre de ce matm ne dit pas un mot de mes affaires?

— Elles ne marchent pas vite, vos affaires.

— Bah! encore est-ce heureux ([u'elles avancent, je craignais quelles ne marchassent pas du tout. Que t'a dit mon avoué?

— Il ne m'a rien dit: vous avez eu un mauvais ambassadeur, n'est-co pas?

— Mais non... tu t'es mis du premier coup à la hauteur des diplomates qui ont inventé le slatu quo, faire courir la poste et ne pas bouger, voila le vrai talent.

— Eh bien, mon père, je suis digne de toute votre

admiration, car j"ai fait courir la poste, et je nai j)a> bougé.

— Conte-moi cela, garçon; conte-moi cela?

— Jai fait courir la poste, car vous avez reçu ce matin une lettre de moi qui porte le timbre de Toulouse, et je ne suis guère sorti pendant huit jours du faubourg Saint-Honoré.

— Tiens! tiens! tiens! ceci menace de m'amuser loi t, et pourquoi tout ce trafic, sil vous plaît?

— Parce que nos intérêts communs lexigeaient.

— Ah! bah, fit le savant, voilk qui me dépasse.

— C'est cependant vrai, comme je vous le dis, reprit le jeune homme, dont le front se voila tout à coup d'un nuage.

— Je voulais faire de la géographie aujourd'hui, pensa M. Denys, et voila trois voyageurs qui mo jettent en pleine algèbre; explique-toi, répondit-il, et commence par le commencement si c'est possible.

— Je suis amoureux fou, murmura Raymond d'une voix grave et troublée.

— Pardieu, la belle histoire, faut-il pour cela prendre un air si tragique?

— Je vous parle sérieusement, mon père, et si je n'étais attaché a la vie par le respect que je vous dois, et la tendresse que vous a vouée mon cœur, je me serais fait sauter la cervelle depuis longtemps.

— Allons, allons, pas d'enfantillage, s'écria M. Denys, tout en s emparant des mains de son fils, si ta cervelle est détraquée, ce n'est pas en la faisant sauter (jue tu la remettras en place.^ Qu'est-ce que c'est que celte passion-la?

— Il y a près d'un an qu'elle me brille le cœur.

— Mais enfin, viens au fait.

— Voici : A Bade, Tan dernier, jai rencontré une jeune fille plus belle que je n'en avais rêvé, et réunissant pourtant tous les charmes dont ma folle pensée s'est plu a parer ses plus chères créations. Son front souvent penché, ses longs regards mélancoliques, sa léte d ange et son corps gracieux, m'enchaînèrent à ses pas, m'ont pour jamais enchaîné a son ombre. Une nuit, comme je passais et repassais sous ses fenêtres, ouvertes à la brise, j'entendis les accords éclatants de son piano, et bientôt sa voix m'apporta les notes plaintives d un chant de Schubert; celte voix suave et mélodieuse, triste et puissante, me transporta dans un monde de délices, et chassa de ma mémoire les noms de toutes les femmes que j'avais aimées.

— A ta p'ace, mon garçon, interrompit le savant, qui ne pouvait prendre sur lui de traiter sérieusement, pt-ndant deux minutes, ce qu'il appelait des amourettes, je sais bien ce que j'aurais fait.

— Qu'auriez-vous fait?

— Ayant, comme loi, une voix superbe, je m en serais servi pour riposter par quelque chansonnette. C'est ainsi que font les rossignols dans tous les bocages de lunivers.

— Les battements de mon cœur eussent étouifé ma voix, et d'ailleurs, j'eusse eflarouché et fait taire ce doux rossignol. J'ai écoulé, j'ai entendu, et, quand la sirène s'est tue, j'ai rêvé.

— Pauvre diable!

— La nuit suivante, les fenêtres étaient encore ouvertes; je me suis posté dans l'ombre, et j'ai veillé; puis, comme la voix ne se faisait pas entendre, j'ai répété, on essayant de modeler mes sons comme ceux qui m'avaient charmé la veille, la mélodie de Schubert.

62 t;.\ ami niABOLiQUR.

— Voil'u qui est bien; alors?

— Alors je vis apparaître, plus belle sous ses blancs vêtements que la plus belle des filles dOssian, la femme qui a troublé ma raison...

— Ah! ah! et elle te fit. sans doute, quelque minauderie; cest la marche habituelle de ces sortes de choses...

— Elle ferma sa fenêtre sans s'y pencher, sans chercher a me voir. A quelques jours do la, je la rencontrai dans un bal, où elle semblait indifférente à la fêle qui s'agitait autour d'elle; je mis en œuvre les moyens qui m'avaient quelquefois réussi pour plaire. Ses beaux youx laissèrent toujours flotter sur moi ces rayons de molle lumière qui semblaient me dire : vous êtes de ce monde, et moi je suis du ciel : passez; je ne vous vois pas. »

— Ah! pour le coup, c'est trop fort, mon cher ami, tu patauges dans un affreux gahmatias! sécria le savant, qui, relevant ses lunettes sur son front, poussa bruyamment un soupir longtemps comprimé.

— Elle est du ciel, en effet, car, pendant toute la saison des eaux, je l'ai respectueusement suivie, passionnément observée, comme le marin perdu sur une mer orageuse suit, surveille et implore l'astre qui le dirige, et, pendant tout ce temps, elle n'a eu pour moi que cette poétique indifférence qui m'a blessé à mort en me faisant chérir les traits dont mon cœur est atteint.

— Bref, où en es-tu, a l'heure qu'il est?

— Chaque nuit, j allais passer de longues heures sous ses fenêtres, qu'une fois je trouvai fermées, hélas! Elles ne devaient plus s'ouvrir pour moi, car le lendemain tout Bade s'entretenait du départ de la belle

UN AMI DIABOLIQUE. hZ

et pâle étrangère. Je courus après elle sans savoir quelle route elle avait prise, et je suis revenu près de vous, mon bon père, sans l'avoir revue.

— Et depuis lors?

— Vous m'ordonnâtes, il y a huit jours, de partir pour Toulouse, et j allais me rendre 'a vos ordres, iors-que, passant par la rue d'Anjou-Saint-Honoré, je vis une chaise de poste s"arr(Hcr devant une porte cochère. La porte s'ouvrit en môme temps qu'une main blanche abaissait une glace de la voiture, et je reconnus dans cette voiture celle que je croyais avoir perdue pour toujours.

— Bravo!

— Vous comprenez que je ne pouvais plus partir pour Toulouse.

— Du diable si c'est vrai; mais enfin?...

— Si j'étais venu vous raconter cette histoire, vous auriez ftiit comme de mes autres aventures, vous en auriez ri, et rire de ce qui me tue n'est pas de votre bon cœur, mon père. J'ai donc écrit à Toulouse pour qu'on mît a la poste de cette ville une lettre de moi à votre adresse, et par cette ruse, que vous pardonnerez k votre malheureux enfant, je vous ai trompé, bien a regret, mais pour un motif (}ui engage ma triste vie.

— Ilein! fit l'excellent homme, pour se rassurer contre 1 émotion qui le gagnait.

— Pendant huit jours, sentinelle vigilante, je me suis trouvé sur fous les pas de cette jeune fille : elle m'a vu, m'a reconnu, a paru touchée de ma persévérance, et son regard limpide s'est animé tout h coup d'un rayon céleste qui s'est trop vite éteint après m'avoir pmbrHsé.

liU UN AMI DIABOLQUE.

— Et quand s'est opéré ce miracle?

— Hier, vers cinq heures, dans l'allée des Feuillants, aux Tuileries, où elle se promenait avec son père, et, je crois, un ami de son père.

— Quels sont tes projets, maintenant?

— Encouragé par ce regard, je suis venu vousavouer mon mensonge et réclamer de votre bonté, de voira tendre amitié, une bien grande faveur.

— Laquelle?

— Celle de demander pour moi la main de cette jeune personne.

— Je le veux bien, si tu consens a recevoir net un refus, ce qui me déplairait fort a ta place.

— J'ai tout espoir. Si vous échouez, ajouta Raymond devenu pensif, je me résignerai.

— Sache donc, mon cher enfant, que ce matin un homme m'est venu voir, que je ne connais aucunement; cet homme, qui m'a tout l'air d'être l'ambassadeur de la tourterelle, ma formellement recommandé de te faire savoir que tes marches et contre-marches dans le faubourg Saint-Honoré étaient autant de coups d'épée dans l'eau; qu elles déplaisent fort a ta belle, car son cœur est irrévocablement donné, non pas à un archange du septième ciel, comme tu pourrais l'imaginer, mais bien a un galant de cette planète, où les femmes sont presque de trop. Dieu me pai'donne.

— On vous a dit cela ce matin?

— Deux heures avant ton arrivée.

— Qui?

— Un grand diable d'Allemand maigre et long comme une perche, laid comme tous les péchés, dont le moins laid n'est pas joli.

— Le capitaine Wachenlicim!

— Je ne sais sil est capitaine, mais il s'est dit baron.

— C'est cela! murmura Raymond; et, plongeant ses doigts dans ses longs cheveux, il les secoua violemment.

— Tout beau! mon garçon, dit M. Denys, ce n'est pas en portant perruque, j'imagine, que tu séduiras plus vite la rebelle. Ah ça! c'est dune décidément une espèce de personnage que ce capitaine baron de \Vachenheim? Comment s'est-il procuré mon adresse?

— Je ne sais d'où il vient, ni ce qu'il est; mais, depuis huit jours, je l'ai rencontré sans cesse, donnant souvent le bras a...

— Bref, interrompit le savant, il m'a fort recommandé de te marier au plus vite pour te guérir de ta fatale passion, à laquelle il prend grand intérêt, et il m'a même mis sur la piste d'un parli qui, s'il ne te con^ vient pas, ne me convient guère.

— Lequel?

— Mademoiselle de Moncal.

— Jamais

— Tant mieux. On la dit fort belle; mais sa mère était une coquette achevée qui, dit-on, a donné quelques coups de canif à son contrat, et tout bon chien chasse de race. N'en parlons plus. Finalement, mon cher, toutes les femmes se ressemblent, à peu do chose près; la meilleure n'est souvent pas celle qu'on pense, et la plus belle ne Test malheureusement pas longtemps. Donc il faut te consoler. Sénèque et Legouvé ont écrit l'a-dessus des choses fort sensées, et que je regrette de ne pas savoir par cœur. Tu crois ta prmcesse incomi)arable : moi, j'en sais une qui l'eflace... Tu ris?

— Pardon, mon père, mais c'est impossible.

— Oucl aplomb! si Ion décernait un prix de sotte fatuité, Tamant le plus heureux serait, certes, couronné. Ceci, entre parenthèse, et sans te vouloir fâcher, mon pauvre ami; eh bien, oui, j'en connais une qui chassera cette péronnelle de ton cœur, comme laube chasse la nuit. Je parle ici votre affreux baragouin, tout barbouillé d'insupportables métaphores.

— Je ne demande pas mieux que de la connaître, répondit le jeune homme, avec un petit sourire dédaigneux.

— Morbleu, tu la connaîtras bientôt, et si elle te plaît, si tu lui conviens, je vous marierai sans coup férir avant la fin du mois.

— Quand la verrai-je ?

— Demain, car tu dîneras k son côté ; c'est la fille de mon vieil ami Cernay.

— ^Madeleine?...

— Hein ! tu sais son nom ?

— Mais c'est elle-même! c'est elle, mon Dieu! c'est elle !

— Qui? le rossignol de Bade?

— Oui.

— Ah! diantre! j'aurais dû m'en douter... Nous sommes pris au trébucliet.

— Auriez-vous fait quelques ouvertures à Hî. de Cernay?

— Parbleu! c est chose convenue entre nous.

— n m'accepte pour gendre?

— Avec joie... Mais sa fille?

— Hélas !

— Ce coquin de baron allemand m'a défrisé.. . Bast! va thabiller, et dis 'a Jean d aller chercher un fiacre.

— Où allons-nous, mon bon père ?

— Eh! pardienne, nous allons, nous allons.... Nous allons où nous devons aller.

Le jeune homme sauta d'un bond jusqu'à la porte, et descendit quatre a quatre les escaliers.

M. Denys se fit beau de pied en cap; et mettant sous presse tous ses papiers, il jeta un regard amoureux au volume encore ouvert de Strabon, et tout en lui murmurant de tendres adieux, il sortit gravement do son cabinet.

La Réponse.

En sortant du cabinet de M. Denys, le baron de Wachenhcim était monté dans un riche coupé de ville qui attestait plus d'opulence que de genre, servonsnous de l'expression consacrée pur la mode, et s'était fait conduire rue d'Anjou-Saint-lIonoré où demeuraient M. de Cernay et sa fille.

La femme de chambre de mademoiselle de Cernay introduisit le baron dans un petit salon, où se tenait habituellement sa maîtresse. Madeleine était a demi couchée sur une causeuse, et feuilletait une ma^nifique édition de Y Imitation de la Sainte-Vierge que son père lui avait donnée le matin.

La léle renversée de la jeune fille était immobile, et

son doux visage, encadré par le velours écarlate du

meuble, en recevait quehpies reflets insufiisants pour

iinimer sesjoues, blanches et pâles comme livoire que

' temps n'a pas encore doré. Ce visage n'avait rien

perdu de la beauté de rcnfance ; au contraire, ses traits avaient, en s'effilant, pris un caractère plus noble, et la langueur qui les couvrait les avait revêtus d'une touclianle majesté.

Entendant ouvrir la porte du salon, Madeleine leva ses grands yeux limpides, et apercevant M. de Wachenbeim, elle lui tendit la main.

■— Ne vous dérangez pas, mon enfant, dit le baron; restez ainsi : on traite un vieil ami sans cérémonie. Comment allez-vous aujourd'hui?

— Mais bien, vraiment, sauf cette faiblesse qui me désole, k cause de mon pauvre père. Ah! mon ami, que n"ai-je le corps aussi vigoureux que la résolution!

— Nous ne sommes pas du même avis : si le corps était moins robuste, depuis longtemps il aurait succombé, et il ny a de faible, en vous, que la volonté...

— Hélas! je ne demande qu'à vivre... j'aime tant mon père!

— Oui, mais vous aimez tant... je n'achève pas.

Le baron s'arrêta, et regarda avec une effusion chagrine cette belle créature de Dieu, qu'un seul rêve condamnait à mourir, comme ces pauvres fleurs qu'a llétries le seul coup d'aile dun papillon.

— Jecraignais que vous ne vinssiez pas aujourdhui, reprit Madeleine après un silence, il est tard, n'est-ce pas?

— Je ne suis pas venu vous trouver, parce que j etais avec vous.

— Ah! cher docteur, je vous appelle ainsi parce que vous prétendez me rendre la santé, dit la jeune fille en souriant avec une grâce adorable. Il est con- N enu que vous garderez pour mon père et pour vos luuis...

— Je n'ai pas d'amis, après vous.

— Pour nos connaissances, alors, ces plirases à double sens auxquelles je ne comprends absolument rien, moi et tant d'autres.

— Ce que j'ai dit est absolument clair, vous ne m'avez pas quitté de la journée.

— Merci, d'abord : ensuite, qu'avez-vous pu faire de moi, grand Dieu! j'ai dû bien vous ennuyer.

— Rappelez-vous notre dernière conversation... — J'y suis, interrompit ]\radeleine en rougissant un

peu, vous vous êtes occupé de...

— De ce pauvre fou qui vous déplaît si fort, dit le baron, en étudiant le regard de la jeune fille. Ce regard ne perdit rien de sa douceur, la physionomie tout entière demeura calme.

— Pourquoi dire qu'il est fou, pourquoi dire qu'il me déplaît? répondit Madeleine.

— Ne melavez-vouspas laissé deviner, hier encore, hier surtout?

— S'il en est ainsi, j'ai eu tort, croyez-moi, baron, je connais trop mon mal, et ce mal est trop cruel, pour que je le souhaite à mes ennemis, si j'en ai. Jo plains les malheureux qui, comme moi, ajouta-t-elle en baissant la voix, poursuivent de fatales chimères; il sulTit qu'un amour vrai soit sans espoir, pour qu'il ait droit au respect môme des indifférents. C'est être méchant que de n'en avoir pas pitié!

— Prenez garde, mon enfant, les passions les plus violentes débutent ainsi. Comme le filet d'eau qui serpente sans bruit a travers les prairies, s'enlle et coule en large rivière, puis se précipite en cataracte, l'amour pénètre dans le cœur desjeunes filles sans qu'elles sen doutent, lenvaiiit et bienlôt y bouillonne avec

impétuosité. L'homme quelles voient dabord avec une indulgente bonté, finit presque toujours par leur inspirer des sentiments dont il a le droit d'être plus fier; la pitié compatissante se change en affection, puis en sympathie, puis...

— Ne poussez pas plus loin le parallèle, vous me parlez des sentiments qui courent le monde; ce qui vit là, dit Madeleine en mettant sa main sur son cœur, n'en sortira jamais. Eh bien, mon bon docteur, ajouta la jeune fille en se soulevant mollement sur un coude, qu'avez-vous fait de moi , dans cette longue journée?

— Je me suis rendu à 1 hôtel de ce fat...

— Pourquoi fat? vous voil'a bien monté contre ce pauvre jeune homme, que vous a-t-il donc fait?

— Il vous a obsédée, déplu jusqu à ce jour.

— Non, vraiment.

— Comment? ses poursuites à Bade, ses chants mélancoliques, ses allées et venues à Paris depuis huit jours; ses éternelles rencontres partout où vous passez ne vous ont pas déplu et lassée?

— Non pas à cause de moi, mais a cause de lui.

— Je ne vous comprends plus.

— Que mimporte, mon ami, qu un homme jeune, distingué, doué des qualités qui plaisent chercher à me plaire, et me témoigne par mille soins respectueux et touchants qu'il mes' sincèrement dévoué. Que inimporte que les accents de sa voix, marrivent, chargés de tristesse et démotion, que m'importe son élégance et même sa beauté. Puis-je laimer? Avons-nous deux cœurs à donner? Jeune fille fiancée à celui que ma choisi la destinée, et fiancée librement par toutes les arfjeurs de mon âme, puis-je recueillir un seul des

dévouements de l'étranger qui s'adresse à moi? Non, je ne m'appartiens plus, et je n'ai pour qui l'ignore, que douceur et compassion. Voilà pourquoi ce jeune homme, empressé à ma poursuite, me fait un vrai souci, voilà pourquoi n'osant pas fatiguer mon père de ce petit incident de ma vie, je m'en suis ouverte à vous, afin que vous y portassiez remède.

— Et je lai fait,

— Merci, le rôle des coquettes est odieux, les tortures que je subis sont horribles, et je me réjouirais d'être la seule créature de Dieu à en souffrir. Vous avez donc été à l'hôtel de ce jeune homme, comment avez-vous eu son adresse?

— Je l'ai épié, suivi...

— Ahî c'est mal!

— C'est la peine du talion, ne vous suit-il pas sans cesse, lui? j'ai donc appris que notre homme est le Clsdun savant, de M. Denysde Magnan.

— Ce nom m'est connu, M. de Magnan est, ce me semble, un ami de mon père.

— En êtes-vous sûre?

— Je le crois, mais puis me tromper... Depuis si longtemps il n'est plus question que d'un seul être entre mon père et moi.

— A rinsiitut, on m'a donné l'adresse de ce M. Denys, et je sors de chez lui, rue Jacob, n° 12.

— Eh bien?

— Eh bien! c'est un excellent homme que ce M. Denys, et tout en lui porte à croire que ce serait un beau-père fort commode et très-tendre; quant k son fils, j'ai cru deviner (pi'il était quelque peu mauvais sujet.

— Ah:

— Oui, quelque peu brigand...

— Vous dites?...

— J'entends, dissipé. Figurez-vous que, pendant que cet écenelé nous faisait la cour aux Tuileries, au bois et presque partout, ma foi., son bonhomme de père le croyait a Toulouse, bon et bien absorbé par je ne sais quelle affaire d'intérêt.

— Pauvre bon jeune hommel fit Madeleine en baissant les yeux.

— Je vous admire, répliqua tout aussitôt le baron, en filant son regarddaigle sur la jeune fille; voilà maintenant que vous excusez les algarades de ce fou, et que vous le plaignez tout haut.

— Si je le plaignais tout bas, je serais hypocrite; oui, je l'excuse, parce que son innocent stratagème me paraît n'avoir été inventé que pour cacher un secret douloureux à son vieux père; oui, je le plains, parce que s il en est réduit l'a, il est sérieusement a plaindre.

Ces derniers mots furent prononcés avec une émotion croissante, la voix de xMadeleine sétait remplie de larmes; pour cacher son trouble, elle ouvrit le livre saint posé sur ses genoux.

— J'ai dit 'a M. de Magnan que son fils perdait ses soins et son temps; que vous êtes fiancée, et que toute démarche tendant a vous plaire vous était et vous serait fort déplaisante.

— Bien, merci...

— J ai môme conseillé à ce digne homme de marier au plus tôt son fils, et je lai engagea diriger ses vues sur mademoiselle de Moncal.

— Quant a cela, non, s'écria vivement Madeleine.

— Pourquoi donc?

ll> AMI DIABOLIQUE. 53

— Parce que miidanie do Moncal est une coquette infernale, parce qu.'...

Les yeux d o la jeune fille s'abaissèrent sur le livre de la Vierge, et elle ajouta avec une candeur angélique :

— II est mal de médire de son prochain. ..

— Ai-je, oui ou non, voire confiance?

— Oui, mais cette confiauce ne doit, pour me servir, nuire a personne au monde.

— Résumons. Vous aimez aujourd'hui , comme hier, notre ami Paul Gu'';rin?

Madeleine leva ses beaux yeux vers le ciel, el ne répondit pas.

— Bien! fit le baron; vous ne voulez eu aucune façon entendre parler de M. Magnan comme soupirant.

— Non, mais je suis portée à une charitable bienveillance pour ce jeune homme que sa destinée semble avoir rapproché de moi.

— A merveille... Adieu, ma chère enfant, laissezmoi, maintenant, me conduire à ma manière.

— Ne faites pas d'imprudences.

— Lorsqu'on est resté pendant six ans sur les pontons anglais et qu'on a mis six ans a mûrir des projets d'évasion, lorsqu'on s'appelle le baron de Wachenheim, on ne fait plus d'étourderies!... Adieu.

Le baron baisa le bout des doigts effilés de mademoiselle de Cernay, et sortit.

La jeune fille laissa mollement retomber sa tête sur l^es coussins ([ui l'enveloppèrent, et fermant les yeux, elle rêva.

— Bonne nouvelle, ma chère petite, dit en entrant M. de Cernay.

— Quoi donc? s'écria Madeleine, se levant pour embrasser son père.

5/j UN AMI DIABOLIQUE.

— J ai fait ce matin une véritable trouvaille.

Un valet de chambre interrompit son maître pour annoncer :

— MM. de Magnan.

Le savant entra tête haute, et d'un Liir dùirage, pendant que son fils marchait sur ses pas, le front bai>sé.

— Je te reconnais là, s écria M. de Cernay, en prenant la main de son ami.

— .^ia foi, j'ai fermé tous mes livres, et me suis mis en vacances. Le diner que je devais venir prendre demain , j e viens le prendre aujourd hui ; présente-nous à ta chère fille.

Madeleine, en apercevant Raymond, s était sentie frappée au cœur d'un sentiment inexprimable, car il se partageait entre le plaisir et l'effroi; le plaisir, parce que la vierge la plus pure, la femme la plus vertueuse est toujours femme, et ne peut voir , sans un petit mouvement doreueil, celui dont elle se sait adorée, si désespérée que doive être cette adoration. LeEfroi^ parce quelle se croyait hors d une lutte qu elle ne redoutait pas, mais qui la fatiguait, et dans laquelle il lui fallait désormais rentrer plus avant que jamais.

Néanmoins, elle reçut de fort bonne grâce les amis de son père, soutint, sans trouble apparent, les premiers regards de Raymond, attaqua hardiment son nouveau rôle, et prit le premier prétexte que lui offrirent ses devoirs de maîtresse de maison, pour se retirer dans sa chambre, où elle fondit en larmes.

— Il est bien entendu, mon cher Cernay, que dans la bataille que nous allons livrer, tu fais des vœux pour être battu?

— Oui, certes, batlez-moi à plate coulure, mon bonheur n\sl-il pas dans votre viciuire.

— n faudra donc nous faire un pont-d or, comme on dit en stratégie et mettre ce pauvre garçon a même de glisser à l'oreille de la colombe toutes les fadaises dont son cœur est plein,

— Gomment? Ton fils...

— Est amoureux fou de ta fille.

— Tu m'étonnes.

— Je fcn raconterai bien long sur ce chapitre, quand j'en aurai l'occasion .

Cette conversation fut bientôt interrompue par l'arrivée de Madeleine. Raymond se rapprocha de la jeune fille et lui fit quelques compliments sur de fort belles aquarelles dont le salon était orné, et quelle avait signées. Nous devons dire, à la louange du fils de M. Denys, que CCS compliments ne furent vraiment pas trop mal tournés pour un homme qui n'avait pas sa tête à lui.

On se mit à table, Madeleine entre Raymond et le savant. Le dîner fut assez gai. Raymond et Madeleine se forcèrent évidemment pour trouver des sourires et des mots gracieux, M. Denys lança, pendant tout le premier service, des regards provocateurs à son fils, et voyant qu'il s'escrimait en pure perte, il se jeta sur quelque question scientifique que M. deCernay soutint bravement. L'occasion était des plus favorables pour le jeune amoureux, mais, selon l'usage, il n'en profita pas. De sorte qu'en rentrant au salon, Raymond, ivre de joie de sentir peser sur son bras le bras de celle qu'il adorait, n'avait pas osé lui dire un mot qui dût trahir son émotion.

Le salon de M. deCernay était divisé en deux pièces, l'une fort grande, (jui ne servait qu'aux jours de réception, l'autre en forme de boudoir, séparée de la

première par une large glace sans tain. On communiquait du petit au grand salon par deux issues a portières, percées a droite et à gauche de la glace, de telle sorte que ces deux pièces n'en faisaient réellement qu une, pour les yeux et pour l'oreille.

— Pardieu! mon cher ami, dit le géographe à M. de Cernay, il est étrange que nous ne soyons pas d'accord sur ce point... As-tu un Strabon dans ta bibliothèque?

— Non .

— C'est fâcheux, je t'aurais convaincu texte en main; n'importe, voici ce que j'ai trouvé ce matin, dans une note perdue, à propos des débordements du Nil; écoute-moi bien...

Tout en humant Tarome de son café, le savant avait conduit son ami dans le boudoir et l'avait poussé sur un divan, en lui glissant ces mots à la hâte :

— Il faut bien les laisser causer un peu, que diable; rhomme d esprit qu'on oblige au silence a tous les airs d'un sot. Comment veux-tu que Raymond fasse sa cour?

M. de Cernay secoua la lête avec incrédulité.

— Ne sois pas plus prude que ne le «erait la mère la plus farouche. Nous désirons que ce mariage se fasse, il faut donc y aider un peu. Je me fais la caution de Raymond, il ne sortira pas de sa bouche un mot a reprendre...

— Je n'en ai pas le moindre doute, mon ami, d'ailleurs ma fille n'a pas besoin de surveillance, son âme est aussi pure que la vertu, son oreille aussi chaste que ses lèvres... Madeleine, mon enfant, dit M. de Cernay a la belle jeune fille qui s'avançait vers lui, on dit que M. Raymond a une voix charmante, et beau-

coup de talent comme pianiste; donnez-nous un concert à vous deux.

— Avec plaisir, bon père.

Le piano était à l'extrémité du grand salon, et parfaitement en vue de MM. Magnan et de Gernay, qui, assis côte a côte, entamèrent, ou plutôt reprirent l'une des grandes questions qu'ils avaient attaquées pendant le dîner.

— Vous chantez, monsieur? demanda Madeleine.

— J'ai chanté, mademoiselle.

— Et vous avez renoncé a la musique?

— Depuis que j ai entendu une voix qui a fait taire la mienne.

— C'est trop de modestie, sans doute.

— Vous en jugerez.

— Oh! je ne suis qu'une élève. Que chantez-vous habituellement, la romance ou l'opéra?

— Peut-on être embarrassé du choix, lorsqu'on a Schubert sous la main,

— C'est mon auteur favori.

— Etlemien... Tenez, cette mélodie, par exemple:

— Nuit d'été,,, la savez-vous? demanda Madeleine en hésitant.

— Par cœur, répondit Raymond en baissant les yeux .

Mademoiselle de Cernay fit gronder une gamme savante qui couvrit le bruit mourant de ces deux mots.

— Écoutez-moi, mademoiselle, dit tout à coup le jeune homme avec effort, j'ai à vous parler gravement, loyalement, comme doit le faire le fils de l'ami intime de votre vénérable père.

— A moi, monsieur, répondit Madeleine en arrêtant le mouvement de ses doigts.

t>8 UN AMI DIABOLIQUE.

— Oui... Ne prenez pas mauvaise opinion de moi pour ce début si brusque; je suis votre hôte, et le respect qui m'enchaîne a vos pieds, est le plus profond de mes sentiments.

— Je n en doute pas, monsieur.

Et, avec la douce candeur, avec langélique pureté de sa belle âme, mademoiselle deCeinay joignit ses mains, et laissa flotter sur Raymond un regard tranquille, son visage demeura aussi calme que son cœur était agité.

— De grâce, reprit le jeune homme, continuez de faire vibrer ces cordes éloquentes; quand le silence renaît autour de nous, j ai peur... oui, comme ces poltrons qui chantent en voyageant, lorsqu'ils franchissent un pas dangereux.

Gagnée par 1 émotion de Raymond , mademoiselle de Cernay fit un mouvement pour se lever et quitter le piano, mais le jeune homme lui adressa un regard à la fois si supppliant et respectueux, quelle retomba sur son tabouret, et laissa machinalement courir ses doigts sur le clavier, en lui arrachant des notes mélancoliques.

— Mais c'est moi que vous effrayez presque, monsieur.

— Oh! non, mon espoir ne va pas jusque-la; pour être etfrayée, il faudrait que Fagitation qui trouble tout mon être passât dans le vôtre. Mademoiselle, depuis que j'ai eu le bonheur de vous voir librement, demasseoir à vos côtés, de vous parler, il s'est opéré en moi une révolution inexplicable, nous nous connaissons depuis longtemps, et votre candeur n'a pas permis que vous pussiez feindre de ne pas me reconnaître. Oui, }e suis ce jeune homme qui suivait tous vos pas à Bade, qui écoutais sous vos fenêtres votre voix mélodieuse,

et qui un soir, osa répondre à votre chant par un chant timide. C'est moi qui, vous ayant rencontrée par un liasard béni, n'ai pas craint, depuis huit jours, de me présenter a vos yeux... Beaucoup plus souvent, sans doute, que je ne TcUirais dû pour ne pas vous déplaire. Enfin, mademoiselle, c'est moi qui ai cru saisir, hier, dans l'un de vos regards, un rayon de charitable bienveillance... Dites, oh! dites, sans craindre trop de franchise , si , interprétant ce regard avec tant de reconnaissance , je n'ar été que vaniteux et ridicule.

— Non, monsieur, répondit Madeleine en courbant le front, vous avez bien deviné.

— J'ai deviné, murmura Raymond avec une joie délicieuse; j'ai deviné! merci mille fois, pour ce mot plein d espérance, maintenant, vous allez voir si votre charité s'est dignement adressée. Je suis allé ce matin supplier mon père, dont je suis l'unique enfant, l'unique amour, de venir demander pour moi votre main à M. de Cernay.

— Ma main! s'écria la jeune fille avec une sorte d épouvanto.

— Oui, votre main, car c'eût été blesser une nature aussi noble que la vôtre, que de ne pas avouer sur-lechamp mes résolutions. Or, par un bienfait de la PrO' vidcnce, par un secours inespéré de mon bon ange, il est arrivé que nos pères sont de vieux amis, et que ralliance d'où dépend la joie de ma vie est aussi lo rêve de ces deux protecteurs de notre mutuelle jeunesse .

— Mais...

— Oh! laissez-moi achever, ne voyez-vous pas que je suis heureux tant que mon arrêt n'a pas été prononcé par vous : quand vous m'aurez défendu de re-

60 UN AMI DIABOLIQUK.

parler de cet amour qui, depuis un an, me brûle au fond du cœur, je me tairai... Ma douleur sera muelte et respectueuse, j'en fais le serment.

Madeleine jeta un coup d'oeil sur le petit salon. M. de Cernay qui ne la perdait pas de vue, lui adressa un doux sourire, et elle comprit que son tête-a-lèloc'vec Raymond de Magnan avait 1 autorisation paternelle. Elle se résigna donc à écouter patiemment.

— En venant ici, reprit Raymond, mon père ma fait des confidences, il ne ma pas caché que pour obtenir votre affection, j'aurais a lutter contre... contre une pensée dont depuis longtemps vous avez fait votre compagne fidèle; cet aveu a décidé mon plan de conduite; je rougirais, mademoiselle, d'être pour vous une cause d'ennuis ou de tourments. Je rougirais de vous être imposé... Pardon de ce mot, mais votre piété filiale l'excuse, et je sais que pour rendre la paix a votre père, vous tendriez la main a un homme estimable que vous ne pourriez jamais aimer.

Madeleine détourna ses yeux qui se chargeaient de larmes, elle avança 1 une de ses mains comme pour l'offrir à Raymond et le remercier de celte noble pensée; mais revenue vivement à plus de sévérité, elle laissa retomber cette main sur les touches du piano qui rendirent un son plaintif.

— Avant donc que M. de Cernay ne vous exposât les oiires de mon père, j'ai voulu vous demander, mademoiselle, sil est bien vrai que M. Guérin, l'ami de votre enfance, soit le fiancé de votre cœur; si c'est vers cet infatigable voyageur que voyage sans cesse votre pensée; si, en un mot, je ne dois marrêter devant vous que pour prier le ciel de vous faire régner sur un rival dont, dès ce moment, je devrais recher-

cher lamitié... pour élre, au moins, béni dans votre souvenir... Maintenant, daignez répondre, ne craignez pas le poids de vos paroles... accueilli, ma joie me rendra fou; repoussé, ma douleur me tuera... Mort ou fou, me voilj prêt...

La femme de chambre de mademoiselle de Gernay se précipita dans le salon par une porte latérale, son visage était bouleversé; et elle s'écria :

— iMademoiselle! mademoiselle!

— Qu'est-ce donc? demanda Madeleine.

— Mademoiselle, un fiacre vient d'entrer dans la cour, et... de ce fiacre...

— Achevez, achevez donc?

— De ce fiacre est descendu M. Paul... il monte, tenez, le voilà.

Paul Guérin parut sur le seuil de la porte, Madeleine sans pousser un cri, s'affaissa sur elle-même, et serait tombée à la renverse si Raymond ne l'avait reçue dans ses bras.

Paul et la femme de chambre la secoururent.

— Ciel! s'écria M. de Cernay, Madeleine! ma fille î ma chère enfant!

— Ce ne sera rion, mon bon père, répondit Paul Guérin, en embrassant M. de Cernay, elle revient, ses joues se colorent...

Et, jetant son manteau et sa casquette de voyage sur un fauteuil, il s'approcha dune table et feuilleta le missel de Madeleine, pendant que la jeune fille reprenait ses sens entre les bras de son malheureux père.

— C'est fait de moi! murmura Raymond, la réponse que j'attendais, la voilà.

Sur un signe de M. Denys, Raymond sortit du sa-

Ion, et le savant, lui donnant le bras dans lescalier, lui dit :

— J'espère que je t'ai finement tiré les marrons du feu, hein! c'est que quand je m'en mêle, mon garçon, je mène les choses tambour battant.

Conseil et plan de campagne.

M. de Magnan et son fils montèrent dans un fiacre et roulèrent au petit trot de son maigre attelage, sans échanger un seul mot.

Le savant jetait de temps en temps sur son fils un regard inquiet; et ennuyé de ce long silence, il s'agitait et de droite et de gauche, fort embarrassé de sa langue et de son maintien. Raymond était taciturne et se perdait dans un dédale de sombres réflexions.

— Somme toute, dit enfin M. Denys, comment trouves-tu Madeleine?

Cette question burlesque amena sur les lèvres du jeune homme un sourire amer, qui fut sa seule réponse.

— Moi, poursuivit le savant, je ne vois pas que ce soit une merveille; aux portraits quetum'as failsdecert aines femmes, je les crois toutes supérieures à la fiHe de notre ami.

— Ah! mon père, ne confondez pas mademoiselle de Cernay avec des femmes que je renie.

— D'accord; mais conviens que ce visage pâle, ces yeux presque éteints, ce corps frêle, cette voix flûléo ne sont pas du premier ordre.

— C'est votre avis, et non le mien.

— Ma foi non, j'aimerais, moi, une beauté piquante, un regard un peu fripon, une santé robuste, un teint coloré. Les Grecs...

— Je n'aime p;<s les Grecs.

— C'est un de mes chagrins, les Grecs faisaient peu de cas de ces femmes rachitiques, et si Madeleine fût née cl Sparte, elle serait morte vieille fille assurément. Bref, elle teconvient, tuas mis dans ta tète quelle serait ta femme, et c'est donc de grand cœur que je te la donne.

— Vous en parlez bien à votre aise; avez-vous son consentement?

— Eh! pardieu! ceci ne regarde que loi.

— J'y renonce.

— Ah! bah! inconstant. Quoi! tu me fais travailler comme un beau diable; je me mets en quatre i)Our tout terminer en un moment, et lorsque nous sonunes en bon chemin, tu recules?

— Mais, mon père, vous me torturez à plaisir, ou prenez-vous que mes affaires sont en bon chemin?

— Où je le prends? Eh! morbleu! qu'as-tu donc fait dans ce téte-a-téte.

— Jai fait ma déclaration.

— Bravo! tu as été pressant, pathétique, touchant, audacieux, je te vois dici... Après?

— J'ai été simple et vrai, j'ai demandé une réponse claire, positive...

— Bien! il faut étourdir son monde. La pauvrette est lombée en svncopc , nous connaissons cela... Après?

— Et comme j'attendais celte réponse d'où dépendait mu vie, mon heureux rival est arrivé, et made-

6'i UN AMI DIABOMOUE.

moiselle de Cernay s'est évanouie, comme foudrovée par cette apparition... vous l'avez vue.

— Je comprends : ce revenant a dû terriblement la gêner, pauvra petite! Ah! les femmes sont d'une rare éloquence, mon garçon, elles ont pour dire les choses, des façons qui ne sont qu'à elles.

— Mais vous n'y êtes pas, mon père, vous n'y êtes pas, s'écria Ilaymond avec quelque impatience.

— Comment, je n'y suis pas?

— Oubliez-vous que Madeleine aime passionnément PaulGuérin, etne devinez-vous pas que son retour inattendu a bouleversé ce cœur trop épris, ne comprenezvous pas que d'après la scène dont je viens d'être témoin, il ne me reste plus qu'à me briser la tête contre ^es murs.

— Ceci n'a pas le sens commun... il ne manquerait plus a cette mij aurée que de te préférer, à toi, beau comme Antinous, un semblable personnage, jaune comme un parchemin et laid à faire pour... Allons donc, allons donc.

— Elle l'aime, vous dis-je, et n"a que de la pilié pour moi.

— Corbleu! c est ce que nous verrons, nous voilà chez nous, monte dans mon cabinet, nous y dresserons nos batteries, et si dans un mois tu n'es pas le mari de cette ensorcelée, j'y perdrai mon latin, ce qui me contrariera fort.

M. Denys et son fils bataillaient encore, lorsqu ils entrèrent dans le cabinet, où ils trouvèrent le baron de Wachenheim qui, mollement cam|>é dans un fauteuil, se souleva péniblement, salua et se rassit en disant :

— Je vous attendais, messieurs, car. j ai, dans vo-

tre intérêt, grand besoin do vous parler; pardon, monsieur de Mapnan, si jai pris la liberté de m'installer ainsi chez vous, en votre absence; vous aviez laissé votre clé à cette porte, et comme l'affaire dont j'ai à vous entretenir est fort pressante, jai cru devoir bannir le cérémonial.

— Et vous avez bien fait, monsieur, répondit le savant, de quoi donc s'agit-il, s'il vous plaît?

— Mais de la seule affaire qui vous tienne au cœur en ce moment. Si je ne me trompe, il s'agit tout bonnement du mariage de mademoiselle de Cernay avec monsieur votre fils.

Raymond enveloppa d'un regard étonné le mystérieux visiteur; et, imitant son père, il prit un siège, et s'assit en silence.

— Vous dites, monsieur? demanda le savant.

— Que ce matin, je vous ai engagé à détourner M. Raymond de ce projet d'alliance, et que ce soir, je viens vous encourager dans vos premières résolutions.

Raymond secoua la tête, en liomme désespéré; le baron l'examina du coin de l'œil, tira une bonbonnière de Id poche de son carrick, la roula dans ses doigts, et y prit deux pastilles qu'il savoura avec sensualité,

— Monsieur, répliqua le savant, votre exhortation nous vient un peu tard ; nous sortons, à l'instant, do chez M. de Cernav.

— Je le sais, lit le baron impassible.

— Et nous y avons appris une nouvelle fort désagréable.

— Mademoiselle Madeleine aurait-elle fait un choix?

— Dame! à peu près.

— 11 me semble que c'est une raison de plus pour profiter do mes conseils.

— Il ny a pas une licure que M. Paul Guérin est arrivé, dit Raymond.

— Je le sais, répéta le baron;^jele sais, il est arrivé de Calais venant de Londres... On ne l'attendait pas...

— ?.Iais, interrompit M. de Magnan, vous n'étiez pas chez M, de Cernay? Nous avons quitté son salon comme le voyageur arrivait; nous sommes venus ici en droite ligne; vous nous attendiez^.. Gomment donc étes-vous si bien instruit?

— Ceci, monsieur, ne fait absolument rien a la chose; remarquez que je ne vous ai pas encore adressé la moindre question.

— C'est juste; mais cependant, je vous dois avouer que je suis un homme positif, que j'aime peu les historiettes, les fabliaux, les romans, et que je ne me soucie nullement de me mêler aux aventures; je résous des problèmes, je lis des hiéroglyphes; mais je n'ai jamais pu deviner les charades.

— Où en voulez-vous venir, s'il vous plaît?

— A riionneur de savoir qui vous êtes; voil'a tout.

— Se suis le baron de Wachenheim, ancien capitaine aux dragons de Latour, puis capitaine aux chasseurs, guides de Sa Majesté l'empereur et roi, puis captif de Baylen, relégué aux îles Baléares, et, plus tard, sur les pontons de Portsmouth, baron des deux empires français et autrichien, officier de la Légion d'honneur, millionnaire et votre très-humble serviteur, voilà tout.

— Je serais par trop exigeant si j'en demandais davantage, interrompit M. Denys.

— Et moi, je vous cacherais mon crédit le plus important, continua le baron, si je n'ajoutais a tous ce^

titres que je suis l'ami intime de M. de Cernay, et le conseiller en faveur de mademoiselle Madeleine. Uaymond leva vivement la tête, et s'écria :

— Vous! monsieur, son conseiller... et vous m'engagez?...

— A lui faire une cour très- assidue.

— Mais elle m'a clairement fait savoir, fout a l'heure. . .

— Qu'elle ne vous aimait pas, et qu'elle aimait Paul Guérin, je sais cela, monsieur, je sais cela.

A ces mots, jetés pour la troisième fois avec négligence, le capitaine puisa de nouveau dans sa bonbonnière. Le visage de Raymond s'était éclairé tout à coup, une pensée lumineuse avait traversé ses esprits, son cœur battait violemment.

— Je me serais donc trompé, s'écria-t-il; il me reste quelque espoir... Quoi! elle m'aimerait!

— Je ne vous ai pas dit un mot de tout cela, jeune homme, parce que j'ai pour coutume de n'avancer que ce dont je suis parfaitement sûr; mais je suis venu tout exprès pour vous exhorter a ne pas vous avouer battu. Bonaparte avait perdu la bataille de xMarengo lorsqu'il la gagna, et je pense qu'il est plus facile de mériter les bonnes grâces de mademoiselle Madeleine que de gagner une bataille rangée. Suivez donc de point en point mes avis; de mon côté, je ferai de mon mieux pour vous venir en aide.

— Dictez-nous donc ces avis, monsieur le baron, dit le savant; et, tout d'abord, louchez l'a, morbleu!

Le capitaine avança 1 un de ses grands bras, et serrant la main potelée de M. Denys dans ses doigts osseux, il continua :

— Puisque vous aimez mademoiselle Madeleine, vous devez vous vouer à son bonheur!

— Hélas, monsieur, je verserais tout mon sang pour elle, avec joie. '

— Phrase de mélodrame, jeune homme, phrase de mélodrame. . . vous vouant à son bonheur, il est essentiel, indispensable que vous deveniez son mari...

— Mais c'est là que nous arrête iépine, mon cher monsieur, interrompit le savant que la parole lente et mesurée du baron impatientiiit quelque peu.

— Tout est fourré d'épines en ce monde, monsieur, tout absolument, reprit le capitaine... veuillez me permettre d'achever. Gomme je suis persuadé que mademoiselle de Cerny n'épousera jamais qu'un cavalier de son goût (c'est au moins ce que je lui conseille chaque jour, et nous sommes parfaitement d'accord sur ce point) , j'imagine que, devenue votre femme, et même pour le devenir, elle vous aimera d'une façon exemplaire; dès lors, la douleur qui menace de flétrir cette pauvre fleur si belle et si délicate sera guérie; l'amour heureux, bienfaisant et béni, aura chassé l'amour mélancolique et mortel, vous me comprenez?

— Oui, je vous comprends, dit Raymond, le cœur jojeux, la voix tremblante... et vous pensez que cette guérison est possible, probable?

— Je n'ai pas dit probable, mais je n'ai pas dit impossible.

— Et vous me promettez votre aide?

— Je vous la garantis.

— Ainsi, vous soutiendrez mes prétentions, mon amour, de vos conseils secourables, vous répéterez a mademoiselle de Cernay tous les vœux de mon âme, vous lui direz mon adoration et l'encouragerez à mettre sa main dans la mienne.

— Mon cher monsieur, je n'ai vraiment pas dit une

syllabe de tout cela... interrompit encore le baron, et, s armant de sa canne et de son chapeau, il fit mine de vouloir se lever.

— Gomment! secria le savant, vous venez de le dire mot pour mot.

— Est-ce une plaisanterie? demanda Raymond, les joues animées.

Le capitaine se laissa retomber dans son fauteuil, regarda alternativement et dun œil sec M. de Magnan et son fils; puis, ajustant ses gants noirs avec lenteur et distraction, il reprit :

— Je suis venu vous prier, et je vous ai prié, ce me semble, de faire la cour à mademoiselle de Cernay... est-ce vrai?

— Oui... après? dit le savant que ce calme faisait damner.

— Après, je vous ai promis de vous assister dans vos tentatives... y sommes-nous?

— Eli bien? fit le jeune homme.

— Eh bien! monsieur, comme je ne sais pas mentir, je vous avouerai quen me rangeant de votre côté, en plaidant pour vous, en m'eflbrçunt de faire valoir vos mérites et votre distinction, je crois fermement servir votre rival.

— M. Guérin?

— Oui, monsieur, lui-même; vous n'ignorez pas qu'il est adoré de niademoisulle Madeleine pour laquelle il est assez froid, le malheureux!

— Nous ne le savons que trop, s'écria M. Denys.

— Or, ce que vous semblez ne pas savoir, c'est que je tiens fort à ce que ces deux jeunes gens s'aiment mutuellement d'abord, et se marient ensuite..

— Est-ce une folie ou une mystification? interrompit froidement Raymond.

M. Denys étouffait décolère; il lança des regards furieux au singulier personnage qui semblait ne pas s apercevoir de la tempête que soulevaient ses paroles ambiguës, il reprit :

— Je dis que je tiens fort à cette alliance, et que, pour la mener à fin, je n'ai rien imaginé de plus simple et de plus naturel que de vous mettre en avant dans une affaire où votre cœur est, sans doute, joyeux ue jouer un grand rôle.

— Je vous comprends, dit dédaigneusement Raymond.

— Nous vous comprenons, répéta M, Denys; et, se levant, le brave homme arpenta de long en large son cabinet.

Le baron posa son menton sur la pomme d ivoire de sa canne, et attendit dans le silence et une roide immobilité. Raymond prit la parole.

— Ainsi, vous avez imaginé de me mettre entre mademoiselle de Cernay et Tingrat, ou plutôt l'aveugle objet de son amour.

— C'est cela même.

— Vous vous êtes douté que lamour pouvait s'infiltrer au cœur de Paul Guérin par quelque fissure ouverte a la jalousie. Il ne faut, pensez-vous, qu'un trait de lumière pour éclairer les ténèbres de cette âme, qu'une étincelle pour mettre en feu ce volcan qui dort sous les cendres; et c'est moi qui aime saintement, éperdument, moi que la jolousie torture déjà; moi dont 1 âme est éblouie de cette lumière divine, moi qu'un feu terrible dévore, ccst moi que vous avez choisi pour instrument de mon propre supplice... C est

vraiment fort ingénieux, et je n'ai plus qu'à vous remercier.

— Monsieur, vous faites, je crois, du sarcasme, répondit le baron avec un flegme glacial.

— Et voyez quel dommage! s écria le savant hors de lui.

— Moi je n'en fais jamais! j'ai limagination fort pauvre, et ne sais aucunement trouver de belles phrases imagées, comme vous paraissez en avoir a votre service. En revanche, j'apporte dans toutes mes relations une grande loyauté, et un esprit tout à fait mathématique; est-il vrai que mademoiselle Madeleine se meurt? oui ou non?

— Hélas! oui.

— L'aimez-vous, oui ou non?

— Je l'aime.

— Si elle n'épouse pas Paul Guérin, elle meurt de langueur et de consomption; à moins qut'lle ne vous épouse, vous... Est-ce clair? en doutez- vous?

— Non,

— Eh bien! donc, monsieur, je vous engage à faire de votre mieux pour tenter de plaire h ce cœur rebelle; je me mets 'a votre discrétion pour aplanir votre chemin autant queje le pourrai; et, loin de me remercier, vous m'administrez des coups d'aiguille...

— Mais, si vous êtes persuadé d'avance que nous serons repoussés dans nos tentatives, interrompit M. Denys, à quoi sert...

— C'est mon. espoir, c'est presque mon opinion; mais, dans ce monde, chacun espère et opine à sa manière... Je crois que l'amour favorisé de M. de Rlagnan fera naître un sentiment nouveau dans l'ûme de M. Guérin, maisjepuismc tromper, et sijeme trompe,

72 VN AMI niABOMQUE.

il est fort possible, s'il n'est pas probable, que mademoiselle de Cernay, irritée de l'indifférence de celui quelle aime, se laissera toucher et charmer par M. Raymond et 1 épousera de son plein gré; alors la pauvre enfant sera sauvée, aussi bien de cette façon que de l'autre, et je m'en réjouirai sincèrement.

Raymond écoutait et pesait chacune des étranges paroles qui tintaient à son oreille, et semblaient retomber sur son cœur; M. Denys paraissait écrasé sous le poids de cette logique à la fois douce et quelque peu brutale.

Le baron se leva.

— Ainsi, monsieur, demanda Raymond d'une voix saccadée, vous me conseillez de rentrer dans la lutte.

— C'est mon avis.

— Pensez-vous enfin que j'aie quelque chance de succès?

— Franchement, je crois tout le contraire, mais j'y vois peut-être de travers. Messieurs, jai l'honneur de vous bien saluer; excusez toutes mes indiscrétions, je n'ai d'autre projet que celui de vous servir en servant qui vous aimez.

Le capitaine Wachenheim tenait entrouverte la porte du cabinet, lorsque Raymond, s'approchant de lui vivement, lui dit :

— Un mot encore, un seul mot : mademoiselle de Cernay me voit-elle avec intérêt, ennui ou indifférence? vous devez le savoir... de grâce, aidez-moi.

— Volontiers, car je puis vous répondre en toute assurance; vous me demandez si mademoiselle Madeleine vous voit avec intérêt, ou avec indifférence, ou avec ennui... ai-je bien entendu?

— Oui.

— Eh bien, mon cher monsieur, mademoiselle de Cernay vous voit avec indifférence, ennui et intérêt tout à la fois... Veuillez ne pas m'accompagner plus loin : Je suis votre serviteur.

Laissant M. Denis et son fils interdits par celte réponse étrange, le baron descendit pesamment l'escalier à laide de la rampe, sur laquelle résonnait, comme une main de bois, sa main sèche et crispée.

Raymond vint s accouder à la cheminée du cabinet de son père, et garda un 'morne silence.

— Quel diable d'homme! murmurait M. Denys; quel diable d'homme! c'est une seconde édition du sphinx; et si je croyais à la métempsycose, je ne serais pas éloigné de penser que l'àme du monstre deThèbes s'est venue nicher dans le corps de cet origmal... Eh bien, mon garçon, que fais-tu là pensif et abattu? il me semble qu il y a du bon dans tout ce que nous venons d'entendre.

Raymond secoua la tète avec découragement.

— Quel parti prends-tu, mon enfant?

Il faut que je quitte Paris, la France, l'Europe... ce monde peut-être!

— Ta, ta, ta, ne disons pas de balivernes. Napoléon dit, dans son Mémorial : <x On ne peut vaincre l'amour que par la fuite. » Or, si c'est possible, ce n'est pas honorable, et, morbleu! je sais qu'il y a un autre moyen de remporter la victoire.

— Quel moyen?

— Je sais qu'il existe; mais, pour le moment, je ne l'ai pas présent à la mémoire. La nuit porte conseil, crois-moi; allons-nous coucher... et demain, gare à l'ennemi... Viens, mon pauvre Raymond, viens... ton

visage est en feu, ton esprit bat la campagne; on le demanderait dans ce moment pourquoi deux et deux font quatre, que tu n'y répondrais pas.

Le jeune homme se laissa entraîner par son père; tous deux étaient sur le palier, lorsque M. Denys, rentrant vivement dans le cabinet, attira vivement son fils dans un coin,, et s écria :

— Je lai trouvé ce moyen, 1 affaire est arrangée, le problème est résolu, c'était simple comme bonjour.

Raymond regarda le savant avec douceur, mais aussi avec incrédulité; puis, souriant, il lui dit :

— Et ce moyen?

— Le voici. Nous allons partager la besogne en deux parts, chacune de ces parts rentrera dans nos goûts, notre caractère et nos attributions, ce qui me charme, à dire vrai, car les pasquinades amoureuses et les fanfreluches m'amusent médiocrement. Tu vas donc te charger de faire la cour a mademoiselle Madeleine que Dieu bénisse; tu déploieras à ses yeux tout ce luxe de galanterie, tout ce fatras romanesque dont les tourtereaux de nos jours ont provision. Tu liras des vers Lamartine à ce bel ange rêveur. Tu feras des sonnets, des élégies, des bouts rimes, que sais-je; tu parleras tout mignardement de la voix la plus mignarde, tu seras beau, tu seras tendre, tu seras brave, tu seras tout ce que tu pourras, cela te regarde; bref, tu t'arrangeras de manière à ne pas déplaire, ou plutôt à plaire.

— Mais je n'y parviendrai jamais, vous tournez dans un cercle vicieux.

— De mon temps il ne fallait que deux choses pour plaire aux femmes les plus inabordables, du courage et de la patience; sois courageux comme un lion, pa-

UN AAIl DIABOLIQUE. /O

tient comme un chat, et je te garantis un beau triomplie Quant à moi, je livrerai bataille sur un autre terrain

— Que ferez-vous?

— Tandis que, soutenu par le baron, tu feras brèche au cœurdela belle, moi, jem'attaquerai à Paul Guérin.

— A Paul Guérin?

— Oui, morbleu, je m'en charge ; je saurai bien Tempêcher d'aller sur tes brisées; du diable si, pendant son séjour à Paris, il trouve un moment à donner a l'amour. Je m'attache k ses pas, je le suis nuit et jour, je l'entoure de savants, de mémoires, de consultations. Je lui taille une besogne épouvantable. Je mets r Institut et toutes les académies k ses trousses, et me fais fort de le ravir tout vif aux plus petites distractions de sa famille adoptive; je veux le faire parler grec, latin, turc, hébreu pendant six mois. . . finalement , je m'en vais 1 absorber, le confisquer... La science y gagnera autant que toi, si ce n'est plus. Dès demain donc, mettons-nous en campagne... Je veux que le feu prenne à ma bibliothèque, si l'illustre Guérin le gène dans tes opérations... Tu souris, mon gaillard, hein? leau te vient à la bouche, n'est-ce pas?

— Cher bon père, je suis bien reconnaissant di: tracas que vous allez vous donner pour moi.

— Dah! bah! cela me divi3rtit au contraire, et je prends la chose à cœur... Bonsoir, dors sur les deux oreilles; les Grecs, que tu n'aimes pas, prenaient un sage repos avant de combattre.

Raymond s'enferma dans sa chambre, et répéta tout haut les trois mots du baron de Wachenlieim : Indifférence y ennui et intérêt,

— Ne sont-ce pas là, se dit-il en se laissant tomber dans un fauteuil, les trois premiers pas que fait faiid

l amour vainqueur. On le traite avec indifîércncc; il ennuie, il intéresse; un peu plus tard il passionne. Oui, je combattrai, et nu poserai les armes que pour triompher ou mourir.

— Ces jeunes gens sont tous plus fats les uns que les autri'S, murmurait joyeusement M. de Magnan en se mettant au lit; à les entendre, leurs pères n ont jamais été mauvais sujets . 0 présomption!

Paul Guérin.

Comme lavait annoncé Paul Guérin, Madeleine n'avait pas tardé à reprendre ses sens. Son premier regard s'était adressé à son père, pour le remercier des tendres soins qu'elle en avait reçus, et aussi pour lui demander pardon de ce nouveau chagrin qu'elle venait de lui causer. Puis, rassemblant ses forces, la pauvre enfant tourna la tête vers le voyageur, et un sourire angélique se posa sur ses lèvres, expression éloquente et gracieuse de la joie de sa belle âme.

Paul était alors tel que nous avons essayé de le dépeindre aux premières lignes de ce livre. Son large front était rêveur et pâle; ses joues étaient amaigries par les veilles; sa bouche railleuse, son regard incisif, ses traits délicats et fins étaient empreints dune vague tristesse qui répandait sur sa personne entière un charme entraînant. Il n"avait,pas vingt-neuf ans, et un observateur vulgaire lui en eût donné quarante, tant l'étude avait pesé sur cette tête ardente et ambitieuse.

— Voila un magnifique volume, dit le jeune savant

va AMI DIABOLIQUE. 77

♦^n formcint le missel qu il avait parcouru; et, le posant sur la table, c'est une nouvelle preuve qu'on travaille aussi bien de nos jours, si ce n'est mieux, qu'au moyen âge... Eh bien! petite sœur, vous voilà tout à fait remise, n'esl-ce pas? Savez-vous que c est fort mal de m'accucillir ainsi...

— Je vous prie de me pardonner, cher frère; vous n'êtes pour rien dans cet accident... J'éprouve souvent des faiblesses depuis que vous nous a\ez quittés.

— Votre santé serait-elle altérée, ma bonne Madeleine? Je vous trouve un peu chanijée, en etfet; vous êtes pâle.

Disantcela,PaulinterrogeaitM de Cernay du regard.

— Mon Dieu! oui, dit le pauvre père, tes voyages nous portent malheur, mon ami; aussi ton retour était-il impatiemment attendu. Madeleine fuit le monde; elle n aime que son intérieur, et quand tu prends ton vol, l'intérieur est triste pour nous deux, qui t aimons comme un frère et comme un fils.

— Je suis donc heureux de vous apprendre que, cette fois, je compte faire long séjour a Paris.

Le regard de Madeleine brilla et se porta vers le ciel, comme pour le remercier; et elle murmura presqu a voix basse :

— Bonne nouvelle! mon frère, bonne nouvelle!

— J ai donné rendez-vousà quatre glorieux maîtres, mes collaborateurs.

— Et combien de temps nous resteras-tu? demanda M. deCernay.

— Peut-être un an, peut-être deux, peut-être trois, nous ne pouvons limiter notre travail... A propos, niavez-vous conservé mon ancien cabinet, je vois que vous avez presque fait maison neuve?

78 UN AMI DIABOr.IQUK.

— 11 aurait fallu qu'on changeât quelque chose à tes bppartemenis sans ta permission; Madeleine aurait fait un beau train, ma foi.

— Merci, petite sœur, je suis un peu routinier comme vous voyez, mais Ihabiturle est une loi impérieuse a laquelle je me soumets de bonne grâce... si vous le permettez, mes amis, je vais aller faire une courte visite à mes manuscrits, à mes livres.

— Après vous, n'est-ce pas ce que j'ai de plus cher dans ce monde.

— Mais, Paul, vous être abîmé de fatigue...

— Je vais voir si mon domestique a rangé des papiers précieux que j ai portés avec moi... Pardon, je descends 'a linstant... pardon, je suis a vous dans cinq minutes.

Le jeune savant sortit du salon a ces mots. M. de Cernay et sa fille se regardèrent; Madeleine baissa les yeux. Après un long silence, M. de Cernay attira son enfant sur son cœur et lui dit :

— Tu vois que Paul n-est pas changé?

— Ni moi non plus, ni moi!

Cette réponse jeta la mort dans l'àme du maliieureux vieillard qui soupira et se tut; puis la conversation se renoua sur des sujets frivoles.

— A propos, dit M. de Cernay, as-tu écrit à madame de Moncal, pour la prévenir que nous n'irions pas a son bal, demain?

— Je lai tout a fait oublié.

— Et tu es toujours décidée à ne pas te rendre à cette invitation?

— A moins que tu ne décides le contraire.

— Je n ai d autre désir que le tien, mon enfant.

Ui\ AMI DIABOLIQUE, 79

— Paul n'a jamais mis les pieds dans un bal, et je ne crois pas qu'il se décide à faire demain son apprentissage; ainsi nous resterons... une douce soirée en famille ne vaut-elle pas toutes les fêtes mondaines?

— Le valet de chambre annonça qu'un domestique de M. de Wachenheim demandait à parler à mademoiselle -Madeleine.

— Faites-le entrer.

Un laquais en grande livrée de deuil sc présenta, et remit un petit billet parfumé à mademoiselle de Cernay, sans dire un mot, sans faire un geste : puis se recula de quelques pas, et se tint, les talons sur la même ligne, avec la roideur immobile des soldats prussiens.

Madeleine ouvrit le billet sous les yeux de son père, en lui disant :

— Lis avec moi.

Tous deux lurent donc les lignes suivantes, et que nous transcrivons avec fidélité en respectant leur curieuse orthographe.

Ma chaire Magdelaine, il fot aller au bail de demin ché madame de Moncal; il le fot apsolumant, car il lo fot. Il ait indispansable queu M. Guérin vousaconpagne; mor ou vif, il faut qu il i soit Je vous verai, fêtes vous très bel, et soyez docil à mes conseil.

Votre vieil ami.

» Baron de wachenheim. »

— Que décide ta sagesse, demanda M. de Cernay en souriant de tous ces mots si cruellement estropiés.

— Jirai au bal.

— Le baron ta donc ensorcelée?

— Non, car nul n'est moins diable que lui.

— Et, qu'imagineras-tu pour décider Paul a tac-

compagner? je ne pense pas que le style de notre brave ami agisse aussi puissamment sur le savant que sur toi.

— Monsieur Paul Guérin, demanda le laquais, ne demeure-t-il pas ici?

— Oui, que lui voulez- vous?

— Mon maître ma chargé de lui remettre cette lettre.

M. de Gernay prit, non sans étonnement, la lettre que tenait le domestique, la tourna et retourna dans ses doigts, et sonna.

L adresse de cette seconde missive n était pas écrite de la main du baron.

— Vous dites que c'est votre maître qui vous a chargé de cette seconde commission?

— Oui, monsieur.

— Le baron de Wachenheim?

— Le baron de Wachenheim.

— -Voila qui est particulier... Ivan, portez cette lettre à M. Guérin. vous le trouverez dans son cabinet, et lui direz que nous 1 attendons pour prendre le thé

Au bout de quelques minutes, le domestique revint.

— Monsieur fait dire au messager de répondre qui! ira sans faute, demain, au bal de madame de Moncal.

Le valet du baron salua et se retira sans dire mot. — Je ne sais pas si je veille, s écria M. de Gernay.., Quoi! Paul se décide à aller au bal!

— Tu n as jamais assez compté sur la Providence, cher père.

— Et M. Paul, va-t-il descendre? demanda M. de Gernay à son valet de chambre.

— M. Paul ne prendra pas de thé ce soir, il prie M. et mademoiselle de l'excuser.

— Serait-il souffrant? dit Madeleine... Papa, va voir.

— Monsieur ne paraît pas souffrant, mademoiselle, au contraire.

— Que fait-il donc, là-haut, depuis plus d'une heure?

— Monsieur travaille.

Aussitôt que le domestique se fut retiré, M. de Cernay vint serrer la main de sa fille, puis il la regarda silencieusement et avec douleur.

Madeleine releva sa tête penchée, et, se jetant dans les bras de son père, elle murmura d une voix étouffée par les larmes :

— Courage, ne te plains pas, je suis heureuse... il est là... tes deux enfants vont vivre sous ton toit.

Le lendemain, avant dix heures, M. Denys de Magnan se présentait chez M. de Cernay.

— J'espère que je ne fais pas attendre ma visite, hein? s'écria joyeusement le savant, en serrant les mains de son ami : ah çà, comment va-t-on chez toi? pas mal, n'est-ce pas? Raymond viendra dans la journée savoir des nouvelles de ta chère Madeleine, quant a moi, je foule aux pieds l'étiquette, et me présente à peu près comme Phœbus, avant qu'on ne soit bien éveillé chez toi.

Madeleine a passé une assez bonne nuit; merci, mon ami, de ton empressement, il est digne de toi.

— Ne me fais pas meilleur que je ne suis; l'homme est un être essentiellement égoïste, et il pense plus souvent à lui qu'aux autres; je suis venu te prendre au saut du lit, pour que tu me présentes k Paul Guérin;

je n'aurais pas voulu le manquer, et j'ai préféré être indiscret.

— Suis-moi donc, j'allais, justement, monter chez notre voyageur.

Paul était déjà au travail, quoiquil eût veillé une partie de la nuit; ses yeux étaient enveloppés de ce cercle noir qui indique la fatigue et l'épuisement; ses joues étaient d'une pâleur inquiétante, ses lèvres frémissaient souvent, et il tenait entre ses dents serrées, une plume quil écrasait dans ses distractions.

— Mon cher enfant, dit M. de Cernay, en présentant M. Denys qui, fasciné par la vue de quelques livres rares, et de quelques objets d'art précieux, sentait déjà s'échauffer sa bile, je te présente un père conscrit de la science, un digne collègue de l'Institut, dont tu connais le nom classique, M. Denys de Magnan.

— Lun de nos plus célèbres géographes, certes, je serais bien ignorant si je ne savais monsieur par cœur . . . Veuillez vous donner la peine de vous asseoir, M. de Magnan, et m'excuser si je vous reçois dans cette pièce en désordre.

Ces quelques mots montèrent au cerveau de l'excellent homme, comme l'encens le plus pur des courtisans monte au trône, comme les fumées d'un vin généreux montent à l'esprit du buveur qui s'enivre; et ce ne fut, pendant plus de cinq minutes, qu'un assaut de politesses et de compliments entre les deux confrères. Puis la conversation roula sur les sujets les plus graves : Pline, Stra bon, Hérodote, le monde ancien et le nouveau monde furent tour à tour cités, discutés, explorés avec une érudition dont nous faisons grâce à nos lecteurs pour ne pas nous brouiller avec eux, dès le commencement de cette histoire.

Deux coups, discrètement frappés à la porte du cabinet, ne furent entendus que de M. de Cernay qui assistait à ce démêlé scientifique, comme les troupes de réserve assistent aux batailles.

?>îadeleine entra et gronda beaucoup ces messieurs de ce qu'ils oubliaient le déjeuner.

^- Reste avec nous, Denys, dit M. de Cernay, tu achèveras de nous expliquer ton système.

— Hélas! que ne le puis-je... M. Guérin me ferait manquer ma conférence, Dieu me pardonne; mais nous nous reverrons bientôt, n'est-ce pas?

— Oui, cesoirmême, si vous voulez, chez madam... madame.,. Attendez donc, Paul prit une lettre qu'un presse-papier fixait, tout ouverte, sur la table... chez madame de Moncal. . .Qu"esi-ce que madame de Moncal?

— Hé! fit M. Denys, c'est une grande dame du faubourg St-Germain, qui donne des fêtes, dit-on, pour montrer et marier sa fille, dont on fait grand tapage.

Paul Guérin fit une petite moue dédaigneuse :

— Qui rencontre-t-on dans ce salon?

— Des oisifs à ce que je crois, des gens de plaisir, des fainéants...

— C'est singulier!

— Pourquoi? demanda Madeleine.

— Je suis étonné que Fabricius, le plus grave et le plus érudit des hommes du Nord, m'ait donné rendez-vous dans un lieu semblable. Voici ce qu'il m'écrit :

« Mon cher M. Guérin, j'arrive de Copenhague, et comme tous mes instants sont pris demain, dans la journée, tâchez de vous faire présenter demain soir, chez madame la comtesse de Moncal, vous m'y trouverez. »

8/i UN AMt DIABOLIQUE.

Jai compté sur mon père, qui connaît tout Paris, pour ma présentation, et j ai accepté le rendezvous, êtes-vous homme à nous y joindre?

— Je le crois pardieu bien; à ce soir donc, les Moncal que je ne vois plus depuis longtemps, vont me déchirer a belles dents, mais pour me rencontrer avec Fabricius et vous, que n affronlerais-je pas?

M. Denys retourna rue Jacob, enchanté de sa visite, et il s'efforça de faire comprendre a son fils combien il lui semblait dur d'avoir vis-à-vis de Tillustre Guérin une arrière-pensée :

— Que ne peux-tu te passer de moi dans toute cette affaire, lui dit-il, et que jf^ serais aise si je n'avais un vilain tour à jouer à ce grand génie... Allons, cours saluer mademoiselle de Cernay, et apprends, pour ta gouverne, que son cher Paul ne pense pas plus au mariage pour le quart d'heure, que tu ne penses, toi, à traduire Sophocle, ce qui serait fort bien employer ton temps.

— Oui, mais à qui pense iMadeleine?

— Eh! morbleu, peut-être a toi! va t'en assurer.. A propos, sommes-nous invités chez madame de Moncal pour ce soir?

— Oui, depuis huit jours; je ne comptais pas y aller; mais M. de Wachenheim m'a fait dire tout à Iheure que ma présence était indispensable à ce bal, et j irai.

— Et nous irons.

Dans l'après-midi, Raymond fit une visite rue d'Anjou, maisonnelereçutpas, M. de Cernay était sorti; le savant travaillait; Madeleine, entourée de ses femmes, ordonnait les fleurs et les rubans de sa toilette de bal.

Corinne de Honcal.

La société française se divise en quatre catégories : la noblesse, la finance; la bourgeoisie, le peuple. Mais chacune de ces catégories est multiple et enfante une infinité de genres qui n'ont d'autre rapport entre eux que le grand classement qu'on leur assigne.

Ainsi, confondra-t-on ces familles, bien rares aujourdhui,qui, revêtues des grands noms du royaume, marchent sous leurs bannières, avec ces usurpateurs ou ces acheteurs de quelque marquisat, qui font mépriser, par leurs petitesses dorées, les noms illustres de nos annales? La finance ne fourmille-t-elle pas en types d'aristocratie bâtarde qui singe les grands airs? Compagnie quelquefois mauvaise, oia l'on n*^ sait qui l'on heurte, car le plus riche y est le plus noble, et le plus pauvre souvent le plus honnête. Peut-on analyser ce grand corps de la bourgeoisie, premier échelon d'où le parvenu arrête son regard et le promène sur le peuple, dernière classe, enfin, d'oi^i jaillissent toutes les autres; famille immense qui produit, avec une surprenante fécondité, la noblesse qui la gouverne, la banque qui la dépouille et la bourgeoisie qui la fait vivre?

La comtesse de Monral appartenait à la noblesse du second ordre. Fille de financier, elle eut l'ambition do porter une couronne de comtesse sur les panneaux de son carrosse, et épousa M. de Moncal, qui, d'une noblesse assez équivoque, et passablement mauvais sujet, mit tous ses soins à vider les coffres de son beau père.

Madame de Moncal avait été Tort à la mode; au temps de cette histoire, elle n'avait encore abdiqué qu'une partie de ses prétentions, quoiqu'elle eût, avec ses quarante ans, une fille de vingt et un ans, belle à miracle.

Entraînée par les dissipations de son mari, qu'elle avait médiocremenl aimé aux plus beaux jours de son mariage , madame de Moncal n'avait pas , au moment de marier sa fille, retiré des luttes mondaines une réputation parfaitement nette. On citait par ci, par là (il y a des gens qui ont une insolente mémoire), plusieurs petites tempêtes où la vertu de la famcus^c comtesse avait fait quelques naufrages. Du reste, il faut le dire, comme dans tout naufraije on a l'habitude de s'en prendre a l'incurie du nocher, le monde charitable accusait fort M. de Moncal de n avoir pas su mener sa barque en tout temps. Le pauvre diable, après avoir été jeté à la côte, était donc encore gourmande. Ajoutons en sa faveur qu'il avait peu de souci de sa double infortune. C'était un beau joueur, un gourmand trèsremarquable, un homme plus gai que triste, nul en affaires, nul en politique, nul en savoir, nul en esprit, nul en beaucoup de choses, et surtout nul chez lui. Le train qu'avaient mené, M. le comte de son côté, et madame la comtesse du sien, avait, nous lavons dit, considérablement ébréché leur fortune, si bien que, désirant marier sa fille, madame de Moncal n eut 'a lui donner en dot qu'une centaine de mille francs, avec des espérances qui devaient, tout au plus, quintupler le capital

A quel parti peut prétendre, a Paris, une jeune fille qui n'a que cent mille francs de dot, lorsqu'elle habite le faubourg Sa:nt-Germain, et que sa inère vit dan.^

un monde où l'on ne parle jamais de son capital, mais de ses rentes?

Dans son embarras, madame de Moncal s'attachait à cette consolation, que sa fille étant une merveille, ne pouvait manquer à faire une passion.

Mais on se passionne rarement, de nos jours, pour les beaux yeux d'une jeune fille; on se passionne pour la terre apportée au contrat, pour les diamants de la famille et les inscriptions au grand livre. Quand la terre est superbe, quand les diamants sont renommés et les valeurs élevées, les yeux sont toujours beaux, le visage gracieux, le pied incomparable et les soupirants enivrés

A défaut de tous ces titres, on se contente d'admirer, d'applaudir, de valser, de causer, de courtiser, mais à distance, mais avec un inébranlable et profond respect.

De dix-huit à vingt et un ans, mademoiselle Corinne de Moncal avait été admirée, applaudie et courtisée par une foule d adorateurs respectueux qui savaient tous sur le bout du doigt l'état de sa fortune, et la plaignaient sincèrement.

Et cependant c'était une ravissante créature, que cette jeune lille. Son teint rose et blanc, que toute souffrance avait jusque-là respecté , était pur comme lalbàtre ; ses cheveux blonds semblaient parer la tête d un ange, ses grands yeux, tantôt vifs, tantôt pleins de langueur, toujours fiers, obéissaient à merveille à la rapide mobilité de sa physionomie spirituelle. Sa taille moyenne et gracieusement dessinée se pliait aux molles attitudes, a la pose timide des vierges pudiques, comme aux brusques mouvements d'un bel enfant capricieux. Elle avait une de ces voix dont la

88 LN AMI DIAIIOLIQUE.

flexibilité est un mystère et qui parlent au cœur de riiomme comme une vibration des harpes célestes.

Musicienne comme un grand artiste, douée de cet esprit railleur, coquet, délié qui brille, dans les salons, comme les facettes d un diamant au feu des lustres, elle avait le pas sur toutes les femmes de son âge, et les effaçait partout, sans paraître en vouloir prendre la peine. Habile à lancer un cheval, elle tenait tète aux plus intrépides chasseurs, et ne sefîrayait d'aucun obstacle; nerveuse, elle désespérait et lassait ses valseurs; journalière comme toutes les coquettes, elle avait ses heures de nonchalance et d'adorable paresse, ses heures de mélancolie, ses sommeils rêveurs, d'où elle passait à une audacieuse et infatigable activité; belle aujourd'hui, elle imposait le respect, famour et la crainte, par le calme sévère de son visage copié sur le modèle antique; hier, elle n'était que jolie, mais jolie à faire damner, tant son regard était mordant, tant il y avait de piquante désinvolture dans son maintien, son pied d'odalisque et son corps frémissant. Le lendemain, elle tombait dans ses vagues préoccupations, et c était alors la muse romantique, drapée dans ses longs voiles, et chantant, le front dans les nues, les poésies du vieil Ossian. Tout cela n empêchait que mademoiselle de Moncal ne montât en graine, comme disaient les jaloux, et Corinne n'en manquait pas. Ne fût-elle pas jolie, spirituelle, pétrie de talents, sa toilette, toujours d une exquise élégance, eût suffi pour la faire détester de toutes ses amies qui comptaient, avec joie, les jours, les mois et les années du célibat de leur rivale.

En 1840, Corinne venait d'atteindre sa vingt-etunième année, et sa mère commençait à prendre au

sérieux les propos qui la suivaient dans le monde; mademoiselle de Moncal n'a plus qu'un an, deux ans au plus a régner; la beauté des blondes n'est pas de longue durée... le célibat vieillit... La dot, loin de s'arrondir, s'écorne!... On a tort d'être si difficile pour cette petite; son grand-père était courtier, puis gros marchand, sa mère avait beaucoup fait parler d'elle; quant à son père, il n'a jamais été qu'un très-grand philosophe!... Au lieu de chercher des marquis et des barons à cette pauvre Corinne, on ferait bien mieux de la marier à un notaire ou à un avoué... Et ceci, cela, et bien d'autres choses.

Voilà ce qui se disait de par le monde. Madame de Moncal voulut y réfléchir à deux fois; elle jeta les yeux, avec un serrement de cœur, sur le fils d'un maître de poste fort riche, et s'en ouvrit h Corinne. Corinne fit la grimace, mais une grimace charmaTlte, et demanda deux jours pour se consulter. Pendant ces deux jours, un gentilhomme portugais le marquis d'Averos, qui était venu passer une fin d'hiver h Paris, pour y dépenser une centaine de mille francs, se fit présenter chez la comtesse, et se sentit pris d'une passion violente pour sa fille.

Le marquis était jeune, opulent, distingué, autant par ses formes que par les grâces aristocratiques de sa personne; il était vif, généreux, franc, et se laissa bientôt percer à jour par le coup d'œil habile de madame de Moncal, qui pénétra le trouble de son ûme.

Dès ce jour, la maison de la comtesse fut ouverte à tous les plaisirs, avec une intention qui n'échappa à personne; les envieux s'en mordirent les poings; les femmes, surtout, les amies intimes delà famille de

yO UN AMI DIADOLIQIE.

de Moncal en furent inconsolables, et, je crois, incon solées.

Alors, on essaya de circonvenir le jeune marquis, les lettres anonymes ne lui furent pas épargnées; les conseils tombèrent comme i,Têle autour de lui; il n'eut certes pas besoin de consulter le bureau dos hypothèques et le nobiliaire, pour apprendre que le comte devait de tous côtés, quil n'avait pas cent ans de noblesse, que sa femmeétaitdu peuple,et le reste... qu'il courait risque, enfin, de faire une piteuse sottise. Or, le marquis était riche, jeune, noble bel et bien, et amoureux, nous lavons dit; nous ajouterons quil était entêté a faire plaisir. Donc, après tant de bons conseils, il décida qu'il irait au bal que donnait madame de Moncal, le 30 mars 1840, et qua ce bal, il demanderait, sans plus tarder la main de mademoiselle Corinne.

C'est pofor ce même bal que Madeleine avait fait de grands frais de toilette, c'est à ce bul que Paul Guérin, le docteur Fabricius et le savant géographe s'étaient donné rendez-vous; c'est la nuit de ce môme bal que Raymond de Magnan attendait avec une impatience fiévreuse. Cette nuit parut enfin, et son ciel, comme pour verser l'espérance dans tous les cœurs qui l'avaient appelée, s'illumina de tous ses feux, s'inonda d étincelles.

Le Bal.

Dès dix heures, les salons de madame de Moncal étaient encombrés; pour obéir à la mode la comtesse

avait invité quatre fois plus de personnes que n'en pouvaient contenir ses appartements. Il est décidé que tout bal où Ion peut circuler même avec peine, est désert, que tout bal où 1 on n etoutîe pas est froid, que tout bal où Ton peut s'asseoir est fatigant... C'est la loi, bien fou qui la brave.

Nous ne dirons rien de la somptuosité des décors, delà magnificence des toilettes, du choix de l'orchestre, des rafraîchissements exquis : cette nuit coûta 10,000 fr. à madame de Moncal et nous ouvrons le champ à limagination de nos lecteurs, en leur fournissant ce seul chiffre.

Il était près de onze heures lorsque Madeleine entra, appuyée au bras de Paul Guéiin, et suivie de son père; elle était vêtue d'une simple robe de crêpe blanc à deux jupes; les bandeaux luisants de ses cheveux étaient relevés par une touffe légère de roses de haies et de réséda naturel, un gros bouquet des mêmes fleurs ressortait des dentelles qui ornaient le corsage de sa robe. Cette toilette, d'une délicieuse fraîcheur, modeste comme la gracieuse jeune fille qu'elle paraît, fit chuchoter la plupart des femmes du premier salon; les cavaliers qui barraient le passage se rangèrent en admirant le belle danseuse attardée.

Madeleine n'avait pas fait dix pas que Raymond de Magnan vint la saluer et la prier de lui accorder une contredanse; mademoiselle de Cernay jeta, à la dérobée, un regard 'a Paul, comme pour lui demander s'il avait entendu cette prière, mais Paul se haussait sur la pointe des pieds pour chercher, dans la foule le docteur, ou M. Denys, et il ne répondit pas à ce regard.

— Avec plaisir, monsieur, dit Madeleine à Raymond

en baissant la tôle, et elle prit place dans un fauteuil, qu'un grand hasard laissait vacant.

— Mon ami, dit M. de Cernay à Paul, suis-moi, je vais te présenter k madame de Moncal,

Après avoir fait un voyage difficile à travers les groupes, M. de Cernayparvintà découvrir la comtesse, elle était dans son boudoir, en lôte à tête avec un jeune homme dont les traits parfaitement beaux étaient revêtus d une teinte olivâtre, et qui paraissait étranger, quoique son maintien et ses gestes fussent d'une élégance toute française. Madame de Moncal parlait avec aniniation lorsque parut M. de Cernay. Enl'apercevaDt,' elle se tut et se renversa sur sa causeuse; le jeune homme se leva et lorgna une Marine d Isabey, sans s'éloigner.

— Comment! comtesse, dit M. de Cernay, vous vous cachez? c'est une niche que vous nous faites, car on ne vient chez vous que pour vous voir,

— Je ne me cache pas, je me repose... Mais vous n êtes pas seul, j'imagine... Qu'avez-vous fait de notr« belle Madeleine?

— Je crois qu'elle danse.

— Ah! très-bien; j'irai la voir, avec ma fille... Estelle au grand salon?

— Oui... madame. J'ai cru ne pas vous déplaire en conduisant chez vous et en vous présentant mon fils d adoption, M. Paul Guérin, le savant que vous connaissez de réputation.

Le jeune homme qui regardait la Marine d'Isabey se retourna, et dirigea son lorgnon sur Paul. La comtesse porta rapidement les y(ux, du front pâle de Guérin à sa toilette négligée, s'éventa avec majesté, et saluant d'un siî^ne de tète :

— Nous n'avons que des remercîments a vous fairu et nous serons lieureux d'offrir quelques distractions Ix la vie sérieuse de monsieur...

A ces paroles banales, qu'une maîtresse de maison jette continuellement à la tète des indifférents qu'on lui présente, la comtesse ajouta :

— Monsieur sera fort heureux aujourd'hui, car j'ai cru apercevoir tout à l'heure deux flambeaux de la science, le docteur Fabricius et M. Denys de Magnan : vous les trouverez d;ins la salle de jeu.

M. de Cernay et Paul s inclinèrent et se retirèrent.

— Savez-vous, chère père, dit Paul, que cette comtesse est fort impertinente avec ses grands airs.

— Mon ami, une femme qui donne des fêtes pareilles à celle-ci n'est jamais impertinente.

— Ah! Eh bien! je vais dire un mot au docteur Fabricius, et je me retirerai.

— Tu ne seras jamais qu'un sauvage.

— Je lespère bien... Ah! voilà le docteur... voilà M. Denys.

Paul s'échappa, et M. de Cernay revint près de sa fille, que Raymond, le regard joyeux, le cœur brûlant, reconduisait à sa place et saluait profondément.

— Vous prétendiez donc, monsieur le marquis? avait dit la comtesse au jeune homme, qui avait repris le tête-h-lête...

— Que vous fermez l'hiver avec magnificence, madame; votre soirée vous fera beaucoup d'envieux.

— Qu'importe, si elle m'a donné un ami. N'est-ce pas un trésor dans ce siècle?

— Oui, mais cet ami est ambitieux et no veut pas s'arrêter à ce seul titre, si beau qu'il soit.

D& UxN AMI DIABOLIQUE,

— Vraiment, marquis, vous êtes trop pressant; je n'ai pas consulté M. de Moncal, ma fille ne sest pas prononcée; je ne sais si votre cour lui est agréable.

— N est-ce pas déjà beaucoup, que de vous avoir mise de mon côlé?

— Certes... mais je suis bonne mère, et ne tyranniserai jamais mon entant.

— Combien de temps me demandez-vous"^

— Écoutez, monsieur d'Avéros, vous jouissez d'une fortune immense, si je la compare a la mienne, vous êtes étranger, vous avez l'imagination vive; je ne veux pas qu'on puisse m'accuser de vous avoir caplé. La médisance s'attaque à tous les cœurs, et je ne veux pas m'exposer à son poison. Ma maison vous sera ouverte; venez-y en ami, faites votre cour, tâchez de plaire, et si dans trois semaines, a dater d'aujourdhui, vous êtes dans les mêmes intentions et que Corinne vous aime, je serai votre mère, ma fille sera votre femme.

— Il est minuit, madame; le 21 avril, à minuit, je vous rappellerai ce que vous venez de me dire là.

— C'est bien convenu, répondit la comtesse en s'efforçant de dissimuler un sourirejoyeux qui faisait battre son cœur; puis elle ajouta :

— Rentrons au bal.

Aussitôt que le boudoir fut libre, les doubles rideaux de velours, qui masquaient une petite chapelle, s'agitèrent, et le baron de Wachenheim apparut, toujours vêtu de noir des pieds à la tête. Il attacha son regard vitreux sur la place que venaient de quitter le marquis et la comtesse; un sourire amer flotta sur ses lèvres, et, reprenant son pas mesuré, il se rendit dans le salon de jeu et se mit a une table de whist, où il engagea une partie au louis la fiche

UN AMI DIABOLIQIE. 95

Paul Guérin, le docteur Fabricius et M. Denys étaient dans* un coin de ce môme salon, et s'y étaient retranchés contre toutes les distractions du bal, si bien, qu'à moins d'être aux Indes ou au Japon, ils ne pouvaient être plus loin de la fête qui tournoyait a côté d'eux.

Les trois savants avaient entrepris l'une de ces interminables discussions qui, se rattachant a toutes les sciences, exigent, pour êire soutenues à fond, une mémoire prodigieuse et des connaissances infinies.

— Parbleu, dit Paul Guérin, pendantune trêve, voilà un singulier personnage.

— De qui parlez vous? demanda le docteur?

— Regardez ce grand diable noir qui tient les cartes à cette table de jeu... C'est la tête de Méphistophelès plantée sur un échalas.

— Ah! mon ami Wachenheim! fit le docteur.

— Ah! mon ami le baron, ajouta M. Denys; drôle d'homme en effet.

— Vous le connaissez, messieurs? c'est votre ami.

— Quand je dis qu'il est mon ami, je puis me tromper, reprit le docteur; il m'a rendu service, mais ce n'est pas une raison...

— J'en dirai tout autant, interrompit M. Denys.

— Vous m'étonnez... Ah ça, mais vous le connaissez beaucoup, néanmoins.

— Je le connais comme on connaît trois termes d'un problème dont on cherche le quatrième.

— C'est absolument ce que j'en puis dire, fit M. Denys.

— Mais, parbleu, c'est vous qui m'étonnez, Guérin, vous le connaissez mieux que nous, vous?

— Moil

9G UN AMI DIABOMQUK.

— Eh! sans doute, cest lui qui m'a prié de vous donner rendez-vous ici?

— L'histoire est bonne,

— J'ajouterai, dit M. Denys, que le baron a insisté pour que je vinsse 'a ce bal, dans le même but.

— Et je vous jure, moi, que je le vois pour la première fois.

M. de Wachenheim se leva, jeta quarante louis sur la table, et, s'approchant des trois savants :

— Mon cher docteur Fabricius, voulez-vous, dit-il, avoir la complaisance de me présenter à l'illustre Paul Guérin? M. de Magnan, je réclame de vous la même faveur.

La présentation faite, le baron continua :

— Les obscurs tels que moi, ont besoin qu'on les nomme et recommande, ils n ont pas, comme vous, monsieur, la renommée pour les annoncer.

— Mais, monsieur, dit Paul avec quelque embarras, ces messieurs viennent de m'apprendre que vous leur a^^ez parlé de moi,

— Et qui ne parle pas de vous? J'ai l'avantage d'être des amis de M. de Cernay, et...

— Voira 1 "énigme expliquée, s'écria ledocteur. , , nous avons failli vous prendre pour un sorcier, baron, car vous nous aviez prévenus que Guérin serait à ce bal, et nousne pouvions imaginer d'où vous était venu cet avis.

— Vous voyez que tout s'explique... J'espère qu'il en est de même pour le cas que vous discutez sans doute... Je vous laisse à ces précieux loisirs, car je suis un indigne... M, Paul Guérin, avant de quitter le bal, vous me ferez la faveur de quelques minutes d'entretien, si ce n'est pas abuser de vos moments...

— A rinstant même.

— Ah! je m'en garderais! achevez, achevez.

Le baron se retira, et les savants, reprenant leur conversation sérieuse, s'échauffèrent, et menèrent la discussion fort avant dans la nuit; puis ils se séparèrent, en arrêtant un rendez-vous pour le lendemain chez le docteur Fabricius.

M. de Wachenheim était venu saluer Madeleine et ne lui avait fait que cette question :

— Eh bien?

— Je ne fai pas vu depuis que nous sommes entrés au bal, avait répondu la pauvre enfant.

— Bien, et l'autre? et M. de Magnan?

— C'est la distinction dans la bonté... pauvre jeune homme! je le plains!

— Très-bien! prenez courage jusqu'au bout et ne désespérez que quand je vous le permettrai.

— Hélas! faut-il croire en vous, plutôt qu'à la désolation de mon cœur?

— C'est mon opinion.

Le baron avait été se placer dans la première pièce; lorsqu'il vit venir Paul Guérin, il s'avança vers lui gravement, le toucha a l'épaule et lui dit, d'une voix qui semblait sortir de sa haute cravate noire :

— Vous alliez m'oublier, monsieur Guérin?

— C'est ma foi vrai, et vous faites bien de me le rappeler...

— Voulez-vous me suivre dans l'un des petits salons?

— Volontiers.

Le capitaine "Wachenheim conduisit Paul dans le boudoir où madame de Moncal avait reçu les propositions du marquis d'Avéros, il fit signe au jeune savant de s'asseoir, et se mit à son côté.

— Monsieur Guérin, dit le baron, après avoir tortillé entre ses mains les ailes d'un claque démesurément grand, et voilé dun crêpe, je vous aime beaucoup.

Paul s'inclina a cette singulière façon d'entamer le dialogue.

— Si jetais un aventurier, vous pourriez vous étonner, avec raison, de laveu que je vous fais; mais je me hâte de vous dire, en forme de préface, que je suis sur un fort bon pied dans cette maison, que M. de Cernay est mon ami, que j'espère être le sien, et que je me nomme le baron de Wachenheim...

— Certes, monsieur, voila bien des titres recommandables, et je nen demanderai pas d'autres; veuillez seulement me faire savoir comment j'ai pu mériter votre intérêt, que j'apprécie.

— Vous ne pouvez pas encore l'apprécier., . plus tard, je ne dis pas. Mais poursuivons : je vous aime beaucoup, monsieur, parce que jai servi dans le régiment de votre père, et que j'étais lun de ses grands admirateurs.

Le stivant s inclina de nouveau.

— J'ai connu madame Guérin, votre mère, et j'ai rendu à votre famille quelques services dont elle m'a toujours gardé une touchante reconnaissance.

— Excusez-moi, monsieur, inlerrompit Paul, si je n'ai pas été au-devant Je vous; j'ai perdu mon père et ma mère sans les connaître, et le souvenir dont j'aurais hérité, sans le malheur qui a frappé mon berceau, s'est enfoui dans la tombe...

— Très-bien, jeune homme; n'ajoutez rien déplus. Je sais que vous avez du génie, j'apprends que vous avez du cœur: trè-S-bien!

l'N AMI DIABOLIQUE. 99

— J'attends que vous daigniez minstruire des causes qui vous garantissent ma reconnaissance aussi vive que celle de ma famille. — C est inutile au moins pour aujourd'hui. Permettez-moi de garder le silence, et de vous faire cette seule question : Gomme vos père et mère étaient mes amis, voulez-vous être le mien?

— Mais, fit Paul Guérin en parcourant d un regard étonné toute la personne de ce bizarre personnage... mais... certainement...

— Soyez franc, et, d'abord, sachez que vous aurez en moi un ami fort commode; je suis riche et ne vous emprunterai jamais d'argent, je suis vieux et ne vous volerai pas vos bonnes fortunes, je suis ignorant, et ne briguerai aucune de vos gloires.

« Voilà un fou fort amusant, se dit Paul, poussons-le. »

— Monsieur, je ne mets pas de condition aux engagements que prend mon cœur; l'ami de ma famille est le mien de droit.

— Je crois même que vous gagnerez à notre commerce, poursuivit le baron; car, tout ignorant et tout incapable que je suis d'apprendre la moindre chose, je me fais fort de vous révéler les secrets d'une science dont vous n'avez pas le premier mot.

Le savant se sentit piqué au vif, comme par la dent d'une couleuvre. Il se sourit à lui-même, et répondit :

— Je n'en doutepas, on apprend tous les jours quelque chose; me voici tout oreilles.

Le vieux gentilhomme regarda Paul obliquement, et sourit à son tour, mais avec cette amertume qui achevait de lui donner un caractère funèbre.

— Il est bien arrêté, dit-il, après une pause, quo vous accepterez ou rejetterez mes conseils sans me

iOO LN AMI DIABOLIQUE.

questionner jamais sur mes intentions, sur les causes qui me font agir, sur les moyens que je mets en œuvre; en un mot, sur tout ce qui se rattache à ma personne et à mes penchants pour vous.

— J'y consens, fit le savant, avec un petit ricanement moitié dédaigneux, moitié protecteur.

— Quand je vous ai dit que jetais un ignorant, je n'ai pas exagéré, car, c'est a peine si je sais lire, et jécris comme une cuisinière, dit le baron avec un sérieux imperturbable , ce qui n'empêche pas que je puisse vous enseigner beaucoup.

— Je n'en doute pas.

— Vous allez en juger. Voulez-vous que nous abordions un sujet dans lequel vous excellez?

— De tout cœur.

— Parlons donc philosophie; vous possédez Socrate, Platon, Voltaire, Diderot, Cousin comme pas un, mais vous n'entendez rien au monde.

— Je ne comprends pas parfaitement.

— Le monde est le chef-d'œuvre du genre, et vous ne vous y êtes jamais arrêté. Je gage, sans aller plus loin, que vous êtes désolé d'être venu a cette soirée?

— Mais non, vraiment, puisque j'ai eu l'honneur et le plaisir de vous y rencontrer.

— Mettons de côté les politesses, nous y reviendrons en temps et lieu.

« Décidément, pensa Paul Guérin, je veux écouter cet original jusqu'au bout. »

— Je vous dirai donc, monsieur le baron, ajouta Paul Guérin, que je ne suis ni content ni fâché d'être venu ici. J'aurais pu, sans doute, employer mon temps d'une façon plus productive, mais non plus agréable.

t>' AMI riABOLIQUE. 101

— Plus productive, j'en cloute, et même je le, nie.

— Vous croyez?

— Je le prouve. Vous ressemblez, mon cher monsieur, à ces voyageurs qui entreprennent le tour du mondesans connaître leur province. Vous désirez approfondir 1 humanité, et vous n'avez pas étudié l'homme; vous sacrifiez vos plus belles années a l'étude de la science, espérant dominer la foule, et vous n'avez aucune idée des éléments qui composent cette foule et vous ne savez pas de quel limon elle est pétrie.

— J'avoue ne m'être jamais occupé que du génie de l'homme, et non de Ihomme.

— Très-bien; ainsi, vous avez deviné les effets de la vapeur sans savoir ce que c'est que la vapeur, imitant les Jazzaroni qui se chauffent au soleil sans savoir ce que c'est que le soleil.

— Le monde vaut-il la peine qu'on l'étudié? Tout ce bruit qui nous environne me pèse et m'enuie; quoique isolé au milieu de ce tumulte, j"y suis gêné.

— Pourquoi ne pas vous faire chartreux?

— J'y ai plus d'une fois songé, mais je ne sais pourquoi le cloître me fait peur.

— Si vous ne savez pourquoi, je vais vous l'apprendre. Vous croyez votre cœur mort au monde, et vous vous trompez, il dort.

— D'un bien doux sommeil, alors.

— Oui, mais il se réveillera.

— Et quand, s'il vous plaît, monsieur, puisque vous prophétisez?

— Mais bientôt peut-être; nous reviendrons sur ce sujet, ne perdons pas le fil de notre entretien.

— Il m'intéresse au dernier degré.

Le baron s'inclina tout d'une pièce, et ricanant, iî continua :

— Youlez-vous me dire, monsieur Tacadémicicn, pourquoi lorsque vous vous présentez dans une assemblée où s'agitent des questions graves, un murmure flatteur vous accueille; vous y êtes le bien-venu, on vous regarde, on vous recherche... pourquoi?

— Mais... vous me faites vraiment trop d'honneur...

— Mettons de côté la modestie, interrompit de nouveau le baron, réservez-la pour des occasions meilleures, répondez-moi tout uniment.

— j\la foi, j'attribue la bienveillance de mes collègues k mon seul litre d'académicien.

— A merveille. Comment se fait-il qu'ici je sois le seul, peut-être, à vous apprécier? on vous fuit; voire nom est à peine connu; pourquoi cela?

— Sans doute encore parce que je suis académicien, dit Paui en souriant.

— C'est cela; lorsque vous entrez à llnstitut avec cet habit noir, vénérable pour moi-même, nul ne s'inquiète du tailleur qui la coupé. 3Iais ici l'habit fait le moine et tous ces muscadins de votre âge qui dansent, soupent, jouent la-bas, se croiraient perdus de réputation si vous passiez votre bras sous le leur.

— Et que m'importe?

— Comment, que vous importe! sij 'étais un homme de génie, je ne voudrais pas qu'il fût dit de moi que je me laisse effacer par qui que ce soit; je voudrais, jeune homme, être en réputation parmi les jeunes gens, comme savant parmi les savants; je ne voudrais pas qu'on dise de moi que je ne sais ni valser, -ni monter k cheval, ni faire des armes, ni marcher, et on dit de vous tout cela, car vous ne savez même pas

marcher... Excusez ma franchise, je suis un ami tout de bon.

— J'avoue, monsieur, que, jugeant d'après tout le chemin que, seul, j'ai su faire, j'aurais parié savoir marcher.

— C'est votre pensée qui a fait beaucoup de chemin, et non vos jambes; ne vous ai-je pas vu traverser les salons de la comtesse, cette nuit; vous alliez tout de travers, et avec une gaucherie qui faisait caqueter .les malicieuses jeunes filles et sourire tous les beaux désœuvrés. Lorsque vous vous êtes présenté a madame de Moncal dans ce boudoir, vous aviez l'allure d'un écolier qui tend les mains à la férule.

— Il me semble que je ne vous ai pas vu, au moment dont vous parlez.

— 11 ne s'agit pas de moi, mais de vous; c'est assez mon habitude de me trouver un peu partout.

— Où voulez-vous en venir?

— A faire de vous un homme du monde.

Je n'en ai pas le temps.

— Nous le trouverons.

— Je ^e m'en soucie pas : à quoi cela me servira-t-il?

— En quoi cela vous nuira-t-il.^ Vous aurez un point de ressemblance de plus avec M. BufFon : vous l'égalez par l'esprit, vous 1 égalerez par vos manchettes.

— Vous êtes fou... Oh! pardon, monsieur.

— Ne vousgênez pas; on m'a souvent fait ce compli ment; il me flatte. Savez-vous ce que c'est que l'amour?

Paul Guérin crut tomber des nues à cette brusque apostrophe.

— Ma foi, monsieur, répondit-il, je n'en sais que ce qu'en a écrit Rousseau

— Je ne connais pas Rousseau : vous m'apprendrez ses écrits, et je vous rendrai amoureux.

— Vous ne faites que de bons marchés, à ce qu'il parait.

— Ce sont donc de bien bons livres que ceux de ce Rousseau?

— Ils sont détestables; mais Tamour, n'est-ce pas la pire des niaiseries?

— C'est un sentiment féroce et sublime.

— Yoyez-vous cela?

— Féroce, en ce qu'il remue la matière, chez la béte; sublime, en ce qu'il élève l'âme chez Ihomme.

— Je vous prendrai pour exemple. Tous n'avez jamais aimé, vous; eh bien, un jour (je ne le fixe pas), un jour vos regards s'arrêteront sur une femme et s'y fixeront éblouis; vous entendrez un grand tumulte dans votre cœur; tous vos sens et la partie poétique de votre imagination qui dorment d'un sommeil de plomb, se réveilleront; l'amour, ce sentiment vainqueur de toutes nos autres passions, vous dominera, vous entraînera aux pieds de la femme que vous aurez rencontrée, et vous y enchaînera.

— Diable! savez-vous que vous me faites là une fière menace.

— Je- vous avertis que si cet amour est partagé, il sera sublime; car il sera guidé par les doux élans de votre Ame qui est jeune, belle, généreuse; mais s'il est repoussé, il sera furieux, féroce, car il réagira sur la matière, et n'écoutera que les instincts de la bête... Nous parlons philosophie, et nous appelons les choses par leurs noms, sans courtoisie, comme sans rancune.

— Continuez, vous m'intéressez vivement.

Le baron regarda encore Paul Guérin de travers, et fit craquer les os de ses doigts en les enchevêtrant les uns dans les autres, puis il répondit :

— Seriez-vous donc plus près d'aimer que je ne le croyais?

— Pourquoi cette question?

— Parce que votre regard s'est animé, et que vous me prêtez Toreille avec une rare complaisance.

— J'étudie toujours avec passion, pourquoi croyezvous que j'aimerai?

— Parce que c'est la loi de Dieu, une et invariable. Dieu ne fait rien sans but, et ce n'est pas seulement pour varier l'espèce qu'il a créé les deux sexes.

— Dieu fait des exceptions.

— A ceux-là, il donne la vocation, ainsi les prêtres auxquels il donne le courage de supporter la fougue, les transports de l'âme et de la matière; vous n'avez ni la vocation, ni le courage, puisque vous avez peur du cloître.

— Après?

— Un jour donc, et je crains que ce ne soit bientôt, vous rencontrerez une femme qui vous séduira. Ce sera un bas-bleu, un bel esprit bourré de grec et de latin comme un chanoine, ou une villageoise, ou une femme du monde.

— Et qu'arrivera-t-il, dans les trois cas?

— Il arrivera, si c'est un bas-bleu, que vous lui ferez la cour avec succès en traduisant, avec elle, Démosthènes ou Perse; si c'est une villageoise, que vous garderez les moutons pour lui plaire; si c'est une femme du monde, que vous ferez souvent défaut à l'Institut, et changerez de tailleur, sous peine de paraître ridicule et compromettant.

— Mon choix est fait, je m'arrête au bas-bleu.

— Soit, mais il y a cent contre un à parier que vous ne tomberez pas sur un bas-bleu.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que ces dames sont d'ordinaire de vieilles folles ou des femmes sur le retour, et non pas de jolies femmes.

— Qu'est-ce que c'est qu'une jolie femme? demanda Paul dun ton narquois, et voulant pousser a bout le baron.

M. de Wachenheim tourna la tête vers la porte ouverte qui donnait sur les salons, et répondit lentement :

— C'est un être assez rare, selon moi, et vous trouveriez plutôt un denier Britannicus que moi une beauté parfaite; cependant j'en connais deux; la première. . .

Le frôlement d'une robe, et quelques pas légers glissant sur le tapis dune pièce voisine, coupèrent la parole au baron. Corinne de Moncal et sa mère entrèrent dans le boudoir, et se laissèrent tomber chacune dans un fauteuil quelles rapprochèrent lun de lautre.

Le baron et Paul Guérin se levèrent pour saluer, et se rassirent .

— La première, dit le baron en reprenant sa phrase, la voici... C'est mademoiselle de Moncal; on la dit incomparable, pour moi, elle n'est encore qu'incomparée.

Le vieux gentilhomme, en achevant sa pensée, regarda en dessous le savant, et le vit plongé dans une méditation profonde; il vit ses grands yeux noirs se dilater, et au frémissement léger de ses lèvres, il com-

prit qu'une agitation subite avait soulevé le cœur ds ce jeune liomnie, comme l'ouragan qui, surprenant la mer endormie, déchaîne ses flots irrités.

— Ah çà! mon cher monsieur, n'allez pas aimer cette femme-là, au moins, glissa le baron a 1 oreille de Paul Guérin... C'est ce qu'on appelle une lionne enragée, ce qui veut dire, en vile prose, une mondaine par excellence.

Paul ne répondit pas, absorbé par sa contemplation, il n'avait plus la mémoire des lieux, ni le souveru^ de la circonstance; son corps avait l'immobilité du marbre, son cœur était gonflé, sa pensée n'était nulle part, et ses yeux éblouis, fixés sur un chef-d'œuvr(; de grâce et de beauté, voyaient comme on voit dans un rêve.

— Pauvre enfant, murmura le baron! Puis il se leva lentement, gagna la porte a petits pas, et rentra dans le bal qui tirait à sa fin.

Madeleine et M. de Cernay étaient partis depuis longtemps. Raymond croisa le capitaine, qui lui dit:

— Êtes-vous content de votre soirée, monsieur de Magna n?

— Oui, si je ne songeais qu'a moi, mais elte me navre... Je craignais à tout instant quelle ne tombât en défaillance.

— Vous avez en vous le remède, jeune homme... allons, employez bien votre temps, vous voyez que nous vous laissons le champ libre.

— Favoriserez-vous toujours mon rival?

— Mais c'est vous que je favorise, ce me semble.

— En apparence, mais en réalité? .

— Eh bien, franchement, les affaires de mon client

i08 UN AMI DIABOLIQUE.

vont très-mal; cette soirée nous a été funeste; redoublez de zèle et desoins, et vous nous jouerez sous jambes... J'ai l'honneur de vous bien saluer.

Le baron alla s'asseoir dans un coin du grand salon, et mit un véritable acharnement a friser, de ses deux mains de squelette, la pointe crochue de sa royale.

— Il est impossible que ce gaillard-là ne vienne pas de l'autre monde, se dit Raynîond en tournant sur ses talons pour gagner l'antichambre où l'attendait son domestique.

Eiplosion.

Corinne était venue se reposer après l'une de ces valses effrénées qui annoncent le déclin des bals. Lorsque les salons sont débarrassés de leurs épaisses galeries et de la plupart des inutiles, les intrépides s'élancent; et, aux accords frémissants de l'orchestre ranimé, la fête prend un nouveau caractère; la folie prend ses coudées franches, le plaisir brille dans tous les yenx, les bouquets s'effeuillent et le parnuet frissonne sous les pas bondissants des danseurs. Puis vient un long repos pendant lequel jouent les éventails et les mouchoirs brodés.

Corinne, après avoir reçu le salut du marquis d'Avéros, son cavalier, était donc venue dans le boudoir de la comtesse pour y chercher un peu de fraîcheur et glisser a sa mère quelques confidences. Son sein gonflé palpitait encore, ses joues animées par le mouvement rapide et voluptueux de la valse effaçaient l'éclat

des roses qui couronnaient son front. Après quelques paroles échangées entre la mère et la fille, mademoiselle (Je Moncal, s apercevant de la fixité du regard de Paul Guérin, fit un signe à la comtesse et lui dit :

— Vous avez invité la un homme de bien mauvaise mine, et elle montra le savant.

— C'est M. de Cernay qui me la amené, je ne le connais pas.

— M. de Cernay pourrait bien garder pour lui ses curiosités et son clair de lune.

Cétait Madeleine que la belle coquette appelait clair de lune, par ironie pour son visage pâle et mélancolique.

— Elle a été fort maussade ce soir, dit la comtesse.

— Son ennui perpétuel me gagne, je ne peux pas la regarder sans bâiller... Ne vous a-t-il pas semblé que M. de Magnan lui faisait très-fort la cour. Pauvre garçon, je lui croyais meilleur goût... Ah ça, qu est-ce que c'est que ce monsieur? est-ce un peintre? il ne me quitte pas des yeux.

— C'est une espèce de savant... un pauvre diable : causons du marquis, comment le trouves-tu?

— Parfait... Il est délicieux de finesse, d'élégance et d'esprit... il valse à ravir.

— Et... tu ne jetterais pas les hauts cris s'il te voulait plaire?

— Franchement, il me plaît... Mais vous vous faites illusion, il ne m'a pas dit un mot de galanterie.

— Je parierais que cela viendra.

— Vous croyez?

— Et que tu sera marquise... patientons.

— Longtemps? demanda la jeune fille avec un sourire qui jeta mille éclairs dans le cœur de Paul Guériii cL le fit tressaillir.

— Je te dirai cela dans trois semaines; en attendant sois toujours aimable et belle.

— Jelâclicrai... Décidément, cet homme va me dé*visager avec son regard de serpent; quittons cette place, ma chère mère, votre savant m'étudie comme une médaille. Que je hais ces gens-la, ils sont aussi bêtes qu'instruits.

La comtesse et sa fille se levèrent, et passèrent dans le grand salon; Paul Guérin les suivit après une courte hésitation.

Au moment où Corinne entraitau salon, on se mclluit en place pour un cotillon, ce coup de grâce des bals qui, comme toute chose en ce monde, doivent avoir une fin! Corinne,entraînéepar son danseur, se trouva, par hasard, côte à côte avec le marquis d'Avéros qui, s'occupant fort peu de sa danseuse, s'occupa beaucoup de sa voisine.

Paul Guérin s accouda contre l'angled'une fenêtre, et suivit mademoiselle de Moncal d'un regard enflammé.

A deux pas de cette fenêtre, le baron deWachenheim se prélassait dans un fauteuil, ne quittant pas des yeux le jeune savant qui ne le voyait pas.

Le cotillon durait depuis près d'une heure, la persistante fixité du regard de Paul Guérin commença par troubler Corinne et finit par l'effrayer. Cet homme demeurait debout et immobile devant elle, comme une figure de cire. Parfois ses yeux brillaient d un éclat prodigieux, parfois sa bouche souriait d un sourire extatique; son visage alors prenait une expression singulière, on eût dit un homme ivre d'opium, poursuivant un rêve enchanteur.

Les danseurs ne tardèrent pas à partager 1 étonne-

UN AMI DMBOLIQUE. 111

mont de madomoisolle do Moncal, et la comtesse son embarras et sa frayeur.

— On vous observe, dit tout bas le baron, en secouant Paul Guérin par un pan de son habit, vous allez vous attirer une fâcheuse affaire. Allons-nous-en?

— Le bal est-il fini? demanda Paul en faisant un liaut-le-corps, comme s'il eût été frappé par une commotion électrique.

— Il est fini pour nous, partons... Que diable regardez-vous la? .

— Je regarde la fée que vous m'avez montrée.

— Ah! pardieu, la belle occupation; vous la reverrez quand vous voudrez.

— Oui, n'est-ce pas?

— C'est un bonheur que vous partagerez avec tout Paris, qui la connaît.

— Avec lout Paris... Ah!... tant pis.

— Et pourquoi, s'il vous plaîl? Vous voilà bien égoïste.

— Il y a des joies qu'on voudrait goûter seul.

— Vousnèies pas maladroit... Allons, partons-nous? Je vais vous reconduire, mes chevaux m'attendent depuis plus dune iieure, il faut en avoir pitié... Venez, chemin faisant vous m'apprendrez un peu d histoire; j'ai honte de nepas savoir ce (jue c'était que Henri IV.

— Qu'elle est belle! fit le savant.

— Hein! à qui en avez-vous?

— A elle.

— Du diable si c'est clair; de qui parlez-vous? — De mademoiselle de Moncal.

— Ah! ah! c'est une remarque qu'on a faite bien avant vous... Où est votre chapeau?

— N'allons-nous pas saluer ces dames avant de sortir?

— Quelles dames?

— La comtesse et sa fille.

— I^Ioncher monsieur, si les maîtres de maison recevaient les adieux de tous ceux qu'ils invitent, ils gagneraient une courbature a chacune de leurs soirées. Prenez votre chapeau et sauvons-nous?

— Cet homme qui lui parle sans cesse et qui la regarde tendrement est bien heureux, trop heureux, il me fait mal.

— Ah çà! je vous trouve rare, et vous avez les nerfs par trop sensibles; savez-vous quel est ce cavalier?

— Non, mais je ne Taimepas.

— 11 est trop joyeux pour vous en vouloir, assurément.

— Qui est-ce donc?

— C'est le marquis d'Avéros, un Portugais, noble et millionnaire.

— Raison de plus pour qu'il me déplaise. Que me font son titre et ses millions, après tout?

— A vous rien, mais a mademoiselle de Moncal, beaucoup.

— Plalt-il?

— J'ai dit : à mademoiselle de Moncal beaucoup.

— Et pourquoi?

— Parce que, dans six semaines au plus tard, elle sera sa femme.

Paul Guérin laissa tomber sur le baron un regard terne et lourd,

— Ce nest pas vrai! s"écria-t-il assez haut pour être entendu de tout le salon; et se dirigeant, a grands pas, vers la porte de sortie, il la franchit tête nue, et descendit l'escalier en se tenant a la rompe pour ne pas trébucher.

Le vieux gentilliomme essuya de son regard sardonique et de son sourire étrange les regards et les sourires que lui adressaient tous les danseurs, et pendant que le cotillon reprenait avec un nouvel entrain, il traversa le salon, se drapa dans le large manteau noir que lui présenta son chasseur, et, trouvant Paul Guérin sur le seuil de la porte cochère, il lui dit de ce son de voix aigu qui semblait sortir de ses entrailles :

— Vous me permettrez bien de vous jeter chez vous, mon cher ami, je crois qu'il pleut et vous navez pas de chapeau... Kiffer, faites avancer... Montez, mon cher monsieur Guérin, montez.

Le savant regarda le capitaine d'un œil effaré; puis il tressaillit, et prit place dans la voiture qui partit au grand trot.

— Savez-vous que vous m'avez gravement insulté devant trente de mes amis, dit le baron dès qu'il se fût bien accommodé dans son coin.

— Moi! monsieur? fit Paul Guérin stupéfait.

— Jen ai grand'peur, répondit le capitaine.

l'Ami.

Le jeune savant se prit a réfléchir à ce que le baron de Wachenheim venait de lui dire; tout ce qui était sorti de la bouche de cet homme, depuis qu'il l'avait rencontré, lai semblait tellement étrange; les théories qu'il avait émises étaient pour lui si nouvelles; ses paradoxes lui avaient paru d'une effronterie tellement brillante, et son ignorance grossière était protégée par

une subtilité d'esprit si séduisante; ses poses, ses allures, son rire moqueur, sa face taillée comme celle d un oiseau de proie, son deuil sinistre, sa politesse compassée, en faisaient un personnage si rare, que limagination la plus positive devait en demeurer frappée comme par une vision salanique.

Paul Guérin n'était pas seulement un savant : à la rectitude mathématique d'un jugement vigoureux, il alliait.nous lavons laissé entrevoir, des penchants poétiques qui lavaient poussé quelquefois hors des limites de la science positive, et 1 avaient jeté dans les champs du merveilleux. Tout en étudiant les pages dramatiques et philosophiques de l'histoire, il s'était laissé aller quelquefois au charme des légendes, et son esprit passionné s était alors égaré, à plaisir, en compagnie des poétiques rêveurs qui ont fait la fortune de la fable allemande.

Lebaronde"V\^achenheim, qui n'était d'abord apparu à Paul Guérin que comme un original, puis comme un échappé des petites maisons, prit tout à coup à si s yeux, des formes fantastiques, et se dressa devant lui comme un être surnaturel.

Ramené bientôt, cependant, à la saine raison, il ne vit dans son singulier compagnon et dans sa bizarre connaissance, qu un homme habile dans cette science du monde à laquelle il s'avouait complètement étranger.

— Monsieur, reprit-il ; près une pause assez longue, ce que vous me dites me surprend au dernier point, je me remets a peine des émotions qui m'ont brusquement assailli; il me semble que je me débals encore dans un rêve, et je n'ai aucun souvenir des torts que vous me reprochez.

— Comment? vous ne vous souvenez pas de la façon dont vous avez quitté le salon de madame de Moncal?

— Ah! monsieur, si c'est en cela que je vous ai offensé, je vous en fais sincèrement mes excuses, je...

— Vous ne m'avez pas offensé, mon cher ami, vous m'avez publiquement et gravement insulté,

— L'offense n'en est, alors, que plus grande...

— Eh! non, monsieur, je ne conclus pas que vous m'avez offensé de ce que vous m'avez insulté. L'insullo appartient au premier mal appris qui nous éclabousso d'une injure, mais l'offense n'appartient qu'à celui qui prend au sérieux léclaboussure; or, moi, j'ai pris le parti de n'être jamais offensé par qui que ce soit, et par quoique ce soit. Vous m'avez donné tout net un démenti formel à haute et intelligible voix,

— A quelle occasion, s'il vous plaît?

— Lorsque je vous ai dit qu'avant six semaines, mademoiselle Corinne de Moncal s'appellerait la marquiso dAvéros... c'était dur...

— C'est bien possible, monsieur, et j'en suis aux regretsjje vous offre toute réparation qui vous sera convenable.

— Bah! je ne connais que deux sortes do réparations possibles, toutes deux me répugnent, car elles vous seraient funestes.

— N'importe, monsieur, ordonnez,

— La première serait de nous battre. Or, à mon sens, le duel est une grosse immoralité, et puis, je vous tuerais infailliblement, car vous n'avez la main faite ni pour l'épée ni pour le pistolet; et, malgré mes soixante ans, je suis une espèce de Saint-Georges. La seconde serait de me faire des excuses publiques; ce

1 \C) UN AMI DIVBOLIQLTE.

qui, tout d abord, mettrait a néant vos grand? projets.

— Mes grands projets, quels projets?

Le baron fit entendre son petit ricanement favori, et s écria :

— Par la corblou! monsieur, n'étes-vous pas resté tout ébahi, cette nuit, devant mademoiselle de Montai?

Paul Guérin tressaillit.

— Je lai admirée, répondit-il, comme une merveille, comme une perfection du beau... elle est si belle!

— En effet, elle est fort belle; mais je connais un second type de beauté qui l'éclipsé, h mon avis.

— C'est impossible.

— Vous en jugerez.

— Quand?

— En temps et lieux,. , Je disais donc que la vue de mademoiselle Corinne vous a appris une grande nouveauté.

— Laquelle?

— Elle vous a appris ce que c'est que l'amour, en jetant à la fois l'enfer et le paradis dans votre cœur.

— C'est vrai! c'est vrai! murmura Paul.

— Le paradis par le désir et l'espoir, l'enfer par la jalousie. Comme vous voyez, l'amour est un composé de deux substances, dont Tune est un poison, et l'autre un contre-poison. Ce qui fait qu'on n'en meurt pas, selon la dose qu'on s'administre de l'une ou de l'autre de ces deux baies... C est ainsi que vous dites en chimie, je crois?

— Et lorsqu'on ne touche pas au poison?

— Vous voulez dire lorsqu'on aime sans être jaloux n'est-ce pas?

— Oui.

— Alors, mon cher ami, on n'aime pas; tenez-vous pour averti. Maintenant, revenons à ce qui vous toudie : vous avez trouvé mademoiselle de Moncal merveilleusement belle, et vous 6tcs tombé en extase devant elle : vous l'avez compromise par la ténacité de vos regards, et votre cœur vous a immédiatement et opiniâtrement tenu, à son endroit, un langage fort naturel.

— Vraiment, vous me confusionnez... Que m'a donc dit mon cœur?

— Il vous a dit qu'aimant mademoiselle Corinne, il vous serait très-agréable de vivre continuellement en sa compagnie, et par conséquent de l'épouser.

— C'est vrai! c'est vrai! monsieur... Mais vous avez donc la double vue?

— .le ne suis ni Irlandais, ni Écossais, ni somnambule, ni sorcier, mon jeune ami, je suis...

— Qui ôtes-vous?

— Je suis le baron de Wachenheim. Ainsi, vous comprenez que si j'exigeais do vous des excuses publiques, la femme que vous allez suivre de soins assidus prendraii de vous une triste opinion. Or, l'amour se change quelquefois en mépris, mais il débute toujours par l estime, retenez encore cette maxime. Donc, je vous tiens quitte de votre insulte, et s'il vous en est parlé, dans le monde, ne craignez pas de m'en laisser jjorter toute la charge; on me sait fort flegmatique, on me croit très-lunatique et cela se passera en conversation.

— Ah! monsieur le baron, vous aviez bien raison de vous dire mon ami, vous êtes, en outre, le plus j^alani homme que je connaisse.

— Attendez donc que vous me connaissiez pour porter ce jugement. Ah ça, je pense que vous n'allez pas vous endormir, et que vous comptez vous metire chaudement a l'œuvre pour disputer au marquis d'Avéros la charmante fille de la comtesse?

— Hélas! comment oser entrer en lutte avec ce rival si puissant.

— Bah! l'illustre Paul Guérin ne doit pas plus rencontrer d'obstacles dans le monde que dans la science, il suffit qu'il dise : Je veux! Le génie est d'essence divine, il parle comme le Créateur.

— Vous me fortifiez contre moi-même, vous m'enivrez d'espérance... Mais je suis si novice en fait d'intrigues amoureuses.

— D'accord; mais , moi, je suis tellement au courant de ces sortes d'affaires.

— Quoi! vous serez mon protecteur, mon conseiller, mon mentor?

— Ne suis-je pas votre ami?

— Ah! monsieur, je n'ai plus besoin de savoir quel service vous avez rendu autrefois 'a ma famille; celui que je tiens de vous aujourd'hui m'impose une reconnaissance impérissable.

— Laissez donc! c'est une misère. Et puis, je sers un peu ma propre cause, en vous servant.

— Tant mieux! je me mets à votre discrétion.

— Oui, je n'aime pas ce petit marquis d'Avéros; je dirai même qu il me déplaît souverainement.

— Alors nous lui ferons bonne guerre.

— A propos, il vous faut un confident dans tout ceci.

— N'étes-vous pas là?

— Je ne suis pas un confident, je suis une machine.

— Une machine?

'" — C'est-a-direque vous me ferez mouvoir au mieux de vos intérêts.

— Mais les maclùnes ne donnent pas de conseils, et vous m'en donnerez.

— Pardonnez-moi; elles donnent un conseil en fonctionnant tout de travers lorsqu'on les emploie à faux. Je ne serai donc que votre instrument et dans ce sens, je serai même, j ose le dire,un excellent outil; mais il vous faut, croyez-moi, un confident sage, éclairé, habile, qui vous soit dévoué, et dont le cœur sympathise avec" le vôtre.

— Je ne connais que des professeurs, des écrivains, des savants.

— Mettez-moi de côté toute cette phalange : l'Institut et l'Académie et tous vos illustres confrères, s'assembleraient en masse pour vous fournir un avis sur la matière en question, qu ils donneraient leur langue aux chiens comme on dit... Jamais pensée amoureuse n'est sortie d'une (été portant perruque.

— Vous me mettez aux abois... La gravité de mes occupations m'a jusqu'à ce jour séparé des hommes de mon âge.

— Voilà où mène une première faute. Croyez-vous que Dieu fasse les jeunes pour les mettre en compagnie exclusive des vieux? Non, il nous faut vivre chacun chez nous, écouter la morale des vieillards et se divertir avec ceux de son âge. De cette façon, on marie le respect dû aux anciens au plaisir, fleur de l'arbre de vie; en d'autres termes, on mange à deux râteliers, ce qui est un moyen presque infaillible de prospérer... Essayons? Cherchez bien autour de vous, si vous ne

trouverez pas la personne qu il nous faut. Cherchons d'abord parmi les hommes.

— Je ne vois que M. de Cernay.

— Excellente nature, mais faite pour lamour, comme moi pour ramer des choux... a un autre.

— Je suis au bout de ma liste.

— Alors passons aux femmes. Les femmes sont en bien, ce quelles sont en mal, extrêmes. Leur cœur a ceci de commun avec les chevaux gris, qu'il est tout bon ou tout miiuvais. En fait de fenmies, qui connaissez-vous?

— ?»Ia chère sœur Madeleine, c'est la compagne de mon enfance; je la chéris, elle m'est- dévouée, c'est un ange de douceur et de vertu...

— Vous voil'a donc servi à souhait, interrompit le baron qui cligna de l'œil, comme un paralytique, en entendant ces compliments.

— Comment? vous voulez que j'entretienne ma sœur de ma passion pour mademoiselle de Moncal.

— Cette passion ne doit-elle pas avoir un dénoûment honnête!

— Certainement.

— Dès lors, nulle, mieux que mademoiselle de Cernay ne peut vous diriger ; c'est un cœur d'or , une noble intelligence, un ange sur la terre, comme vous l'avez dit; ne lui faites mystère de rien, donnez-lui la clé de votre âme, et suivez ses doux et ingénieux conseils, vous arriverez au port, c'est-à-dire au bonheur; rappelez-vous mot à mot ce que je vous prédis là.

— Je vous obéirai, car vous parlez comme un sage de la Grèce.

— J ai l'habitude de parler comme tous les sages à

la fois, eu de me laire. A:nsi nous voilà d'accord en tout.

— Oui; mais je crains bien dïchouer, malgré Taide do ma sœur, malgré votre appui.

— Alors, nous nous occuperons de l'autre...

— De Tautre? fit Paul étonné.

— Ne vous ai-je pas dit que je connaissais deux beautés, deux femmes divines?... Eh bien! si mademoiselle Corinne, qui est, à mes yeux, la moins belle des deux, vous échappe, Vautre ne vous échappera pas.

— Ah! si le marquis l'emporte, j'en mourrai. La blessure qui m'a été faite aujourd'hui ne peut me mettre qu'au tombeau ou au ciel.

— Bon! je vois que vous aimez réellement.

— A quoi le voyez-vous?

— Vous-aimez, car vous divaguez, et un savantqui divague ne peut être que fou ou amoureux. Pour le moment, vous êtes amoureux fou; je vous en fais mon compliment... Ah ça! je crois que mon cocher nous fait faire le tour de Paris... comme dans le Voyage à Dieppe... Non, je me trompais... vous voilà chez vous... Adieu, mon cher monsieur Guérin. Ah! pendant que j'y pense, veuillez me faire deux petites commissions, s'il vous plaît.

La voiture s'arrêta devant la porte de M. deCernay.

— De tout cœur, répondit Paul vivement.

— Quand vous verrez mademoiselle Madeleine, demain, peu importe 1 heure, ce n'est pas très-pressé, f.iites moi l'amitié de lui dire, qu'à quatre heures, ce matin même, je vous ai chargé de lui faire savoir que lallaire dont je m'occupe |)0ur elle va très-bien.

— Je n'y manquerai pas; après?

122 UN AMI DIAliOLJQUF.

— Demain, dans la journée, vous verrez certainement M. Denys de Magnan, veuillez lui dire de ma part, pour qu'il le sache et le répète, que les affaires de monsieur son fils vont très-mal.

— Je m'en charge, mais voilà de singulières commissions, dit Paul en souriant.

— C'est de la mnémotechnie; lune empêche qu'on oublie l'autre.

— Est-ce tout?

— Tout absolument... j'ai l'honneur de vous bien saluer, venez me voir,

— Oh! sans faute... Mais où demeurez- rous?

— Au diable.

Le savant laissa tomber le mari eau de la porte cochère qu'il avait soulevé, et se retournant, il vit a la lueur des lanternes, le visage fantastique et sévère du baron.

— Comment, au diable? demanda-t-il?

— Je veux dire fort loin, très-loin, trop loin.

— N'importe, j'irai dès demain.

— i7, rue d'Enfer.

La voiture partit bruyamment. La porte de Paul Guérin était ouverte, il entra, et, malgré lui, dans l'obscurité profonde de l'escalier, il eut presque peur de cette voix glapissante de ce grand homme noir, du trouble de son cœur, de la rue d'Enfer, et de se trouver si tard, sans chapeau, et tout éveillé, hors de chez lui.

J'en connais et de bien braves, auxquels il en faudrait moins pour gagner la chair de poule

la Confidence.

Paul Guérin monta quatre à quatre les marches de son escalier. Pressé d'arriver chez lui, poussé par la pensée qui grondait dans son cœur, il franchit le carré du premier étage, sans jeter un coup d'oeil aux fenêtres de la chambre à coucher de Madeleine. Ces fenêtres, qui donnaient sur la cour, étaient encore éclairées cependant; et lorsque le jeune savant glissa, comme une ombre, le long de la rampe, une petite main tremblante souleva la corne d'un rideau de mousseline, et le pâle visage de mademoiselle de Cernay apparut à l'un des carreaux.

La pauvre enfant avait voulu, avant de se coucher, guetter au passage et saisir encore une fois son image chérie.

Vous qui avez aimé^ vous qui savez aimer, dites les heureux tourments des veilles passionnées, dites si la joie qu'apporte au cœur le bruit des pas de celui ou do celle qu'on attend n'est pas assez bienfaisante pour faire oubher les terreurs du doute et les désespoirs de l'impatience.

Le prisonnier délivré sent toutes ses douleurs se fondre au premier rayon du soleil qui lui sourit; les amants n'ont plus souffert , quand l'amour les a bénis!

Paul ouvrit sa porte, alluma une bougie dans son cabinet do travail, se laissa choir sur un divan, courba sa tête et se plongea dans une méditation profonde.

12'l UN AMI DIABOLIQUE.

Un premier amour, lorsqu'il nous est inspiré à Tâgc de dix-huit ou vingt ans, est un parfum ccksto brûlant clans notre âme comme dans un sanctuaire. Il enfante des illusions qui, quelquefois menteuses, toujours brillantes, nous caressent du bout de leurs ailes d'azur. L'avenir apparaît sans liorizon, sans nuages, on a toute espérance; et avec la naïveté de l'enfance, on s'endort bercé par des*songes qui ne fuient pas au réveil.

Mais un premier amour, lorsqu'il arrive à un âge plus avancé, lorsque le jeune homme a repoussé ses [)remiers cris pourécouterd autres passions, lorsque enfin il s'est fait jour et se jette impétueusement dans le cœur... Oh! alors il remplit ce cœur, déborde et fait horriblement souffrir! Il ne se trahit plus par des plaintes, dessourires mélancoliques, de douces larmes;c est un cancer qui ronge Tàme, un vautour acharné sur sa victime, une douleur qui ne veut que des sanglots pour soupirs.

Paul Guérin en était là. Cette vie qui s'était jusqu'alors, comme il le disait lui-môme, réfugiée dans sa tête, lut tout à coup rudement secouée. Son front ruisselait, ses veines étaient gonflées, il sentait comme une fournaise ardente dans la poitrine; l'image de Corinne de Moncal, la gracieuse jeune fille qu'il venait de quitter, en le poursuivant sans cesse, avait dispersé les cendres de ce caractère bouillonnant et enflammé.

Un pâle rayon de lumière vint se jouer sur les vitres du cabinet de Paul et le tira de sa rêverie.

— Déjà le jour! s'écria-t-il, comme le temps passe! mes paupières me brûlent, et, cependant, je n'ai pas encore sommeil. Oh! mais qu'est-ce donc que j'ai la? ajouta-t-il, en crispant ses doigts sur son cœur.

UN AMI DlABOLigUE. 125

li se leva et se mit au lit, à peu près comme un liomme ivro, agissant machinalemenl, avec instinct, mais sans réflexion.

Vers onze heures on sonna le déjeuner; Paul ne flcsccndit pas; on vint le diercher; il répondit qu'il se trouvait très-fat iguét't ne dijeunerait pas. M. de Ceriiay vint le voir aussitôt, et fut frappé de son agitation; son étonnement augmenta considérablement, lorsqu'il entendit le savant parler avec feu du bal de la comtesse, et du plaisir inattendu quil y avait goûté.

Comme il allait se retirer, Paul lui dit :

— J ai (Mé reconduit, à quatre heures du matin, par M. le baron de Wachenheim, un de vos amis, n'est-ce pas?

— Oui; c'est, du moins, un homme que j'aime beaucoup, pour des raisons sacrées.

— Ah! pour des raisons sacrées... C'est donc un homme providentiel que ce M. de Wachenheim?

— Il l'a été pour moi... Madeleine te racontera cela, c'est toute une longue histoire.

— Et quelle est 1 origine de ce baron?

— Je n'en sais absolument rien. On dit qu'il lient à la plus vieille aristocratie d'Allemagne, nul n'en connaît plus long, j imagine. C'est un type étrange, un homme qui rit de tout, un sceptique qui joint au plus rare talent d'observation, une ignorance désespérante, lia puisé, dans la fréquentation du monde, une habitude des formes et une élégance de langage telles, qu'il charme tous ses auditeurs; et, cependant, il sait à j)eine signer son nom. Je n'ai lu qu un billet de lui, et ces quelques lignes étaient tellement bourrées de fautes d'orthographe, qu'elles eussent déshonoré une cuisinière.

— Le baron n'écrit sans doufo que sa langue.

— S'il faut Ton croire, il récrit encore plus mal. Du reste, c'est un chicaneur spirituel; grand ami de la controverse, il retrouverait le paradoxe si la recette en était perdue.

— Que vous semble de sa mise funèbre et de ses dehors excentriques?

— Ma foi, je n'ai pas eu le droit de compter avec lui, en lui donnant mon amitié. Madeleine te dira que, sans nous connaître, il lui a sauvé la vie.

— Il m'a dit avoir été lami de ma famille, et avoir servi dans le régiment de mon père.

— J'ignorais cette circonstance. Ce qu'il y a de certain, c'est que le baron n'est pas homme à se tromper, et encore moins 'a mentir... 3Iais pourquoi ces questions?

— Pour rien... C'est pure curiosité, répondit Paul en rougissant... Veuillez, cher père, dire à ma sœur, de la part de M. de Wachcnheim, que l'affaire dont il s'occupe pour elle va très-bien.

M. deCernay tressaillit : il savait, par sa fille, que le baron avait 'a cœur de faire réussir le projet dont lui désespérait. La disposition d'esprit dans laquelle il venait de trouver son pupille, les questions auxquelles il venait de répondre, jetèrent tout à coup des traits de lumière dans la pensée qui le dominait , et versèrent un baume sur les plaies de son cœur. Etourdi par les derniers mots de Paul, il fit quelques pas vers la porte; le savant le rappela.

— M. de Magnan est-il venu aujourd'hui?

— Non, il est encore trop matin; mais nous le verrons dans l'après-midi; pourquoi?

— Parce que je suis aussi chargé de lai dire que les

TJiN AMI DIABO LOQUE. 127

affaires de son fils vont très-mal... Vous ferez ma commission, sijen suis empêché, par hasard.

— Volontiers... et c'est le baron...

— C'est le baron de Wachenheim qui ma prié de lui rendre ce double service... Adieu, cher père, veuillez dire à ma bonne petite sœur, que, quand je descendrai, ma première visite sera pour elle.

M. de Cernay arriva tout troublé dans la salle a manger, où l'attendait Madeleine; il pressa sa fille chérie sur son cœur, et lui raconta, mot pour mot, ce que lui avait dit Paul, Madeleine écouta son père avec l'une de ces douces joies que les âmes virginales ont seules en partage. Des larmes de bonheur brillèrent sous ses beaux cils; l'espérance chanta dans son sein comme chante le gai rossignol sous les fleurs du printemps.

Vers deux heures, Paul Guérin, un peu reposé, se leva et s'arrêta, pour la première fois de sa vie, en contemplation de sa garde-robe. Son domestique , vieux serviteur fort entendu a l'entretien des livres de son maître, était assez négligent pour ses autres devoirs. Les habits du savant étaient posés dans un désordre moins qu'élégant sur une chaise, et n'étaient, certes, pas iri'éprochablement brossés.

Paul se prit à sourire, mais d'un sourire amer; il se rappela tous ces beaux jeunes gens aux cheveux parfumés, aux mains précieusement gantées, à la taille svelte et pincée, et il compara sa modeste redingote noire, son pantalon bleii de roi conunun, ses bottes à semelles de liégc, à la riche toilette des beaux qui l'avaient coudoyé la veille.

II se regarda de la tète aux pieds dans sa glace; son visage pâle et souffrant lui fit peur et lui fit honte.

Avouons cependant, à la louange de ce grain de vaniu* que nous possédons tous, que, sexaminant en détail, le !?avant se consola un peu. Ses cheveux reluisaient d'un noir de jais, l'ovale de son visage ne manquait pas de pureté, ses grands yeux lançaient des flammes, et sa taille, bien exploitée, eût fait honneur à un tailleur de quelque mérite.

Prenant enfin courage, Paul Guérin s habilla nonchalamment, et, sa toilette achevée, il s'avança vers sa table de travail, et s'y arrêta, les bras croisés, fixant un regard terne sur tous ses livres épars.

Le rendez-vous que s'étaient donné les trois savants, à la soirée de madame de Moncal, exigeait que Paul fît quelques recherches; et c'était dans ce but qu'il s'était rapproché des amis de son enfance, de sa jeunesse et desa vie entière. Une répugnance irrésistible venait, pour la première fois, de l'arrêter court dans ce mouvement. Une lutte s'établit entre le passé et le présent, entre le cœur et l'esprit; le cœur l'emporta, la paresse triompha; et, après avoir fait quelques pas en long et en large dans son cabinet, Paul s'écria, en se frappant le front, du geste et de la voix d un homme qui fait une découverte :

— Eh! pardieu, je niraipas au rendez-vous... En ai-je le temps?

C'était une découverte, en effet, que venait de faire ce fanatique de la science; il s'était aperçu qu'on peut vivre, tout un jour, sans travailler et sans s'ennuyer.

Paul Guérin descendit chez son tuteur, l'âme agitée, le front rêveur.

Madeleine accueillit son ami avec un radieux sourire; elle l'attendait depuis longtemps; ce que lui avait dit son père avait à la fois jeté le trouble et le ravisse-

ment dans son être... elle tressaillait chaque fois que s'ouvrait la porte du salon.

Dans sa suave candeur, dans sa virginale tendresse pour l'idole de sa vie, mademoiselle de Cernay n'osait croire au bonheur, et le doute plein de charme qui berçait sa pensée lui semblait préférable,- encore, à la vérité quelle espérait, cependant, voir naître de son premier entretien avec Paul.

Madeleine vint au-devant de son frère, c'était le titre favori qu'elle lui donnait, et dit en lui tendant la main :

— Vous vous êtes retiré bien tard, Paul; ce bal vous aura beaucoup trop fatigué; peut-être, même, avez-vous achevé votre nuit au travail... Mon Dieu! que vous êtes pâle et défait!

L'enfant, chagrin et prêt à pleurer, n'éprouve pas plus de peine à bégayer ses plaintes que n'en eut la jeune fille à terminer sa phrase.

— Non! ch^re sœur, je n'ai pas écrit une ligne, pas lu un mot, rassurez-vous; je n'ai pas l'habitude du tour de force que vous m'avez fait faire hier ; les premières nuits blanches sont pénibles, mais on s'y accoutume, sans doute.

— Et vous vous y ferez? demanda la jeune fille dont les joues s'animèrent tout a coup.

— Et je m'y ferai.

— Vous avez donc trouvé grand plaisir à ce bal, mon ami?

— Mais oui, chère Madeleine, oui vraiment. A propos, j'ai de grands compliments a vous faire..,

— A moi?

— A vous... vous étiez charmante hier...

— Quoi! vous voila dans le travers... vous complimentez?

Ces mois furent prononcés avec un Iremblement de la voix et un frémissement de tout le corps.

Ah! si Thomme, moins souvent ennemi de lui-même, écoutait son bon génie, que de fois il s'écarterait des sentiers où il s'engage en aveugle et s'égare! Si Paul Guérin eût regardé avec calme la noble jeune fille qui, palpitante sous ses yeux, semblait devoir lui révéler les délicieux mystères de l'amour, il eût bien vile oublié mademoiselle de Moncal; la frivole coquette eût été vaincue, dans son cœur, par 1 ange modeste et chaste, seul vrai gardien de son bonheur.

Mais le jeune enthousiaste ne vit ridn; emporté par sa passion, il ne rendit même pas hommage a la délicate beauté de Madeleine.

Fatalité étrange! notre premier amour si ardent, si loyal et tenace, se trompe presque toujours!

— Oui, reprit Paul, vous aviez une toilette dune charmante fraîcheur, et vous la portiez avec une grâce incomparable.

— Mais, mon ami, c'est a peine si vous avez pu vous en apercevoir, vous m'avez quittée en entrant dans les salons de madame de Moncal, et vous ne m'avez pas demandé une seule contredanse... Cet oubli ma même été fort sensible, car je vous avais gardé un peu de place sur l'éventail où s'inscrivaient mes danseurs.

— Vous oubliez que je ne sais pas danser... Mais cela s'apprend comme toute chose, n'est-ce pas?

— Certainement, et, si vous le désirez, je ferai de vous un très-bon élève, répondit 3Iadeleine dont le trouble allait croissant.

— Très- volontiers... avec d'autant plus de raison, ma chère petite sœur, que je vais vous imposer une

Ux\ AMI DIABOLIQUE. 151

lâclio bien rude, et qu'il vous faudra faire provision do patience.

— Que puis-je donc pour vous? En vérité, voilà une bien heureuse journée.

— Vous êtes si bonne.

Paul baisa la main de mademoiselle de Cernay. Ce baiser ne fil qu eilleurer la peau satinée de la jeune fille, et cependant il la brûla.

— Voici ce dont il s agit, reprit le savant : Jai vécu jusqu h ce jour comme un insensé, donnant a l'élude les heures les plus précieuses de ma vie, sans autres confidents que mes manuscrils, sans autres amis que mes livres; courbé sous un travail opiniâtre, j'ai laissé ma jeunesse se flétrir aux pâles reflets de ma lampe; et mes poumons ont manqué d'air dans cet étroit cabinet dont j'ai fait ma prison, et dont j'ai failli faire mon tombeau.

Madeleine croyait rêver; la secousse était tellement forte pour celte nature éminemment douée, qu'elle se sentait chanceler sous l'espérance, comme elle avait chancelé sous le désespoir.

— Il ne faut çqs être ingrat, Paul, vous êtes un élu du Seigneur; son doigt s'est posé sur votre front. Vos immenses travaux vousonl acquis une gloirequi rejaillit sur nous, et dont nous sommes peut-être trop fiers,

— La gloire n'est pas le bonheur, mon amie; ses fumées sont trompeuses; la gloire ne s'adresse qu'au cerveau de l'homme, et ne contente que son ambition. Heureux celui dont le cœur ne se sèche pas, dans cette victoire d'un homme sur tous les hommes qu'on appelle la célébrité!

— Mais vous, mon frère, vous êtes heureux, car vous avez le meilleur des cœurs.

132 UN AMI UIAnOLlQUF.

— Dieu a permis que je m'arrôlassc "a temps dans le mauvais chemin; il a fait briller l'étoile aux yeux du pauvre naufragé, et je viens bénir Dieu près de vous et avec vous.

Les joues de mademoiselle de Cernay passèrent, coup sur coup, d'un rose à peine nuancé a une mate pâleur, et de la pâleur du marbre à une animation nouvelle.

— Vous me trouverez toujours préti*. dit-elle en hésitant, a rendre des actions de grâces au Seigneur (jui vous protège.

— Merci, chère sœur, merci, le baron de Wachenheim vous connaît bien, a ce que je vois; moi, je n'avais fait que vous deviner.

Au nom de son protecteur, Madeleine tressaillit, le doute s'effaçait de son cœur; Paul allait lui faire des aveux qu'avaient appelés toutes les ardeurs de sorrâme, etfjui, maintenant effrayaient sa chaste pureté. Elle ne répondit pas; Paul Guérin continua :

— Vous allez donc m'accepter pour élève, et jamais élève n'aura été plus docile; vous voudrez bien être ma confidente, et jamais ami plus sincère et plus tfmdre n'aura versé ni versera dans le trésor de votre intelligente bonté, plus de richesses que ne vous en réserve mon imagination longtemps opprimée par l'analyse, mais fougueuse aujourd'hui.

— N'ai-je pas toujours été M)tre confidente; ne suis-je pas votre sœur?

— Oui, et voil'a pourquoi je vais prendre h deux mains mon courage, et vous faire tout bravement un aveu dont vous serez bien étonnée. Je vous confiais, enfant, mes chagrins ou mes joies; plus tard, homme sévère avant lâge, je ne vous ai caché aucune de mos

l.\ AMI l)I\BOLIQl'E. 1"^.'5

ambitions, aujouid'hui, c'est (Je mes rùves et de nion âme que je veux vous parler; sans vous, je ne saurais résoudre une question (jui me tient suspendu entre le ciel et lenfer.

Madeleine, cédant au trouble dans lequel la jetaient ces paroles passionnées, et sentant que ses forces pourraient la trahir, ne voulut pas s'exposer à recevoir en léte à tête la déclaration de Paul. L'âme candide de la vierge venait d'aspirer, comme un suave parfum, tout le bonheur quelle pouvait supporter; elle croyait n avoir plus rien 'a ap[)rendre des secrets de Paul; mais elle eût voulu s'appuyer sur le cœur de son père, pour céder, sans contrainte, a l'enivrement dont elle était presque entièrement saisie.

Elle essaya donc de se lever; mais tout mouvement lui était impossible, elle ne put qu'enfoncer ses mains elfilées dans le velours des coussinsqui l'enveloppaienl; elle voulut parler, ses lèvres s'entr'ouvrirent, et elle put à peine articuler quelques mots.

— Paul, mon ami... mon père, votre père aussi, ne pourrait-il pas partager avec moi votre confidence... âlon cœur me dit que le sien ne doit pas être étranger...

— Non... non, de grâce; écoutez-moi seule; c'est de vous, uniquement, que doit me venir tout secours. Notre père vous a répété ce matin, ce que le baron m'avait chargé de vous dire, n'est-ce pas?

— Oui! fit timidement la jeune fille, et elle baissa la tête, comme la blanche colombe qui cherche un abri sous son aile.

— Eh bien, j'ai le pressentiment que l'affaire qui vous occupe est une affaire de cœur... Madeleine, ré- I>oii(Jez-moi franchement. . Vous aimez?

13/i UN AMI DIABOLIQUE.

Mademoiselle de Cernay leva sur Paul ses grands yeux humides. Oh! que d éloquence dans ce regard, et cependant Paul Guérin ne le comprit pas; il continua avec exaltation :

— Vous aimez! puisse le ciel bénir votre pensée la plus chère, et vous récompenser, ma sœur, en couronnant vos espérances. En échange de ce vœu que je fais pour votre bonheur, priez, priez pour moi, car j'aime avec passion, avec toutes les forces dune âme aussi vierge que la vôtre. Amie, ma douce petite compagne, ajouta le jeune homme après une pause, vous connaissez intimement mademoiselle Corinne de Mon-

cal?..

Mademoiselle de Cernay redressa vivement la tête, comme fait à l'approche du chasseur, la gazelle broutant sous la feuillée; elle était devenue pâle; son visage exprimait un doute poignant, un surprise inexplicable.

— Oui, murmura-t-elle; pourquoi?

— Hélas! ne devinez-vous pas... ne lisez-vous pas dans mes yeux, dans mon âme? La pensée qui m etouffe ne se fait-elle donc pas jour sur mon front?...

— Non, interrompit Madeleine avec un elfort capable de la briser sur le coup.

— Mais c'est elle! c'est Corinne de Moncal, c'est ce bel ange de Dieu que j aime éperdument... Ah! que notre parole est impuissante pour exprimer nos joies Il nos souffrances suprêmes.

Disant cela, Paul Guérin tomba dans un abattement morne et presque farouche; il croisa les bras sur son sein, et demeura immobile, rêveur, silen- <ieux.

Madeleine fut un instant anéantii', le poignard qui

vouait de la frapper s'était profondément enfoncé dans son cœur. Cependant, elle retrouva peu à peu, et dans l'horreur même de sa souffrance, une énergie intrépide, et dit, imitant ces gladiateurs qui arrachaient le fer de leur blessure, le montraient aux applaudissements du peuple et mouraient :

— xMademoiselle de Moncal est une beauté accomplie, mon frère; votre passion pour elle ne surprendra personne.

Et le noble martyr accompagna ces mots dun sourire qui sembla lui ouvrir les portes du ciel.

— Merci, chère sœur, répondit Paul; votre voix si douce me console déjà des revers auxquels je m'attends... Merci.

— Vous ne devez douter de rien, mon ami, celle que vous aimez sera fière de votre amour, et trop heureuse de vous le prouver.

— Ah! délrompez-vous! et voyez combien je touche au précipice.

Paul Guérin, sans remarquer la pâleur de Madeleine, sans suivre sur ses traits la marche du poison qu'il avait versé goutte à goutte dans ses veines, continua son office de bourreau et raconta, avec de minutieux détails,tout ce qui s'était passé chez la comtesse, son entretien avec le baron et les conseils qui s'en étaient suivis.

De tous les vices du cœur, légoïsme est le plus brutal, leplus odieux et surtout le plus impitoyable. Mademoiselle de Cernay avait besoin de celte longue confidence pour arriver à surmonter le désordre de sa pensée. Elle écouta Paul Guérin avec un calme apnparent et cependant chaque mol sortant de sa bouche la précipitait du faîte de sa radieuse espérance, dans un aoull're où 1 attendait la mort.

136 UN AMI DIABOLIQTE.

— Ainsi, dit le savant après avoir parlé longtemps avec feu et enthousiasme, vous savez maintenant tout ce qui se passe là (il montra sa tête et son cœur) : vous voyez que ce marquis d'Avéros a sur moi une redoutable avance. Il est riche, il est noble, il est jeune, il est beau! Je suis presque pauvre, je suis roturier; de quatre ans son aîné, je n'ai pas celte élégance qui le distingue, cette faconde mondaine indispensable, dit-on... en un mot, je suis à cet heureux gentilhomme ce qu'est le collégien au roué déjà fameux... Votre avis, ma sœur, votre avis?

— Mon avis, Paul le voici : Ou mademoiselle de Moncal est digne de vous, ou elle ne l'est pas, si elle est digne de vous, elle préférera votre renommée aux litres et a la fortune de M. d'Avéros; si elle ne l'est pas, elle vous traitera en écolier, avec dédain. Je ne mets, moi, aucun avantage du côté de votre rival, car... tout parallèle m'est interdit par convenance. Dans le premier cas, votre bonheur est assuré; dans le second, vous serez encore secouru par la Providence, car vous eussiez épousé une coquette indigne de vous.

— Coquette ou non , digne ou indigne de mon amour, Madeleine, jaime cette iemme; et ses rigueurs, en me désespérant, ne feront qu'attiser les flammes de ma passion. Vous ne comprenez donc pas que cette passion a fait irruption dans mon cœur, soulevant, avec un levier magique, douze années de poésie, de fraîcheur, de jeunesse et d'ardeurs. Figurez-vous un aveugle à qui la lumière est subitement rendue, au milieu du plus splendide spectacle de la nature, et demandez 'a cet h.omme ébloui de quel flot tumultueux de pensées son imagination semplit devant lœuvre du Créateur. Je suis cet aveugle, moi; Ips yeux dc'mon

UN A«I DIABOLIQUF. loi

âme étaient voilés, les ressorts de ma pensée étaient tendus; j étais dans les ténèbres, dans le chaos, je courais après le bonheur sur des voies fausses. Aujourd'hui je nage dans des torrents de lumière, je vois, j'entends, je comprends, je suis sur la voie... je me suis approché, d'un bond, de c^ bonheur si cherl... j'étends la main, je le touche presque. . . je le toucherai, ma sœur., je le toucherai... il le faut... Me comprenez vous?

— Je comprends, mon ami, répondit Madeleine qui, saisie d'un tremblement nerveux, frissonnait comme la feuille que le vent d'automne menace d'emporter.

— Eh bien, ma sœur et mon bon ange, le baron de Wachenheim, en me soutenant de sa vieille expérience, m'a poussé vers vous. II attend de l'intelligence do votre tendre affection les conseils qui doivent me faire disputer avec succès, a un insolent rival, la main do mademoiselle de Moncal. Nous sommes-nous trompés tous les deux?

— Non, murmura la pauvre fille, non... mon affection ne vous trahira pas.

— Ah! que je vous aime!

— Ainsi, c'est le baron qui vous a adressé à moi?

— Oui, pour que vous me serviez de guide dans ce labyrinthe où je suis déjà perdu. Ne ménagez pas mon amour-propre; taillez en grand, ma petite sœur, critiquez mes habits, mes manières, mes paroles, changez-moi de la tête aux pieds, faites du pauvre savantignorant un sot spirituel, un habile... Vous avez tant d'élégance, vous, que votre élève vous fera bientôt honneur. Tenez, me voilà, j'écoule... Aujourd'hui, qu(^ ferai-je de mon temps?

Cette question cruelle fut un coup de grâce pour

138 LN AMI UIABOl.IQUE.

ftladeleine; elle ramassa ses dernières forces, se leva et se soutint au dossier d'un fauteuil pour ne pas chanceler.

— Aujourdhui, mon ami, dit-elle avec une majesté que tempérait 1 excessive douceur de sa voix, allez voir le baron de Wachenheim; et contentez-vous de lui rendre compte de notre entretien... Demain je vous donnerai mes premiers conseils... II faut que j'y réfléchisse... Je suis faible et bien fatiguée dans ce moment... Sans adieu, Paul.

Mademoiselle de Cernay, en achevant ces mots, traversa le salon d'un pas assez ferme, Paul Guérin la suivit des yeux; le ton que la petite sœur avait mis à prendre congé de lui 1 étonna bien un peu; mais complètement subjugué par ses penséesd'amour, il retomba aussitôt dans sa rêverie.

— Elle a raison, se dit-il, allons chez le baron. Et il sortit.

Madeleine, dès qu elle eut refermé la porte du salon derrière elle, se sentit défaillir; et ce fut en se traînant qu'elle mit le pied sur le seuil de la chambre de son père.

M. de Cernay lisait son journal, et tournait le dos à la porte, il entendit un soupir, se leva, poussa un grand cri et s'élança vers sa flile.

Madeleine, les lèvres pâles, les yeux voilés, se cramponnait dune main à un meuble, et repoussait de l'autre les boucles de cheveux répandues sur son front.

— Mon enfant! ma chère enfant!... 3Iadeleine, ma fille! qu"as-tu? que se passe-t-il? s "écria le malheureux père.

— Il m'a tuée, murmura Madeleine... il m'a tuée, je lui pardonne...

UN AMI DIABOLIQUF,. î 39

— Qui?... Paul?

— Non, répondit la jeune fille : et jetant les yeux sur la porte restée entrouverte, elle frissonna de tout son corps, tendit la main et murmura :

— Lui! lui!

M. de Cernay regarda dans la direction du geste, et demeura anéanti...

Puis, sa colère éclatant :

— Malheureux! secria-t-il... malheureux!

Debout, appuyé k la porte, et souriant de son sourire mélancolique, sombre sous ses habits de deuil, le baron de Wachenheim contemplait cette scène douloureuse.

Il fit un pas dans la chambre, et referma la porto sur lui.

Ce qu'on voit sous une porte cocbère.

Paul Guérin s'était jeté dans un cabriolet de régie, et s'était fait conduire rue d'Enfer au numéro 17.

Le baron de Wachenheim, sorti depuis peu de temps, ne devait pas tarder à rentrer. Lesavant écrivit son nom chez le concierge, annonça qu'il reviendrait dans une heure, et fit de son mieux pour abréger son atlenle, en se promenant au Luxembourg.

Après avoir parcouru le jardin deux fois on large, et deux foison loni;, Paul revint rue d'Enfer.

Le baron nélait pas rentré, et le concierge ne comprenait pas trop cette absence prolongée au delà des liabiîudesdo son maître.

i/|0 VS AMI DTABOI.IOUE.

Le savant examina, curieusement, la maison a laquelle il s'adressait. C'était un grand hôtel aux murs noircis par le temps, dont la porte, principale était triste, haute, solide comme celle d'un collège; la cour était nue, froide, déserte : le concierge et quelques gens de service qui se montrèrent aux fenêtres, étaient en livrée noire uniforme. Tous ces visages paraissaient soucieux, moroses; toutes les bouches étaient muettes; le concierge seul, répondait aux questions, mais d'une voix brève, quoique polie, et par monosyllabes.

Paul Guérin fut frappé de cette physionomie commune au maître, aux gens et aux pierres de cette maison; son imagination déroutée se lança, encore une fois, dans des régions fantastiques; il enveloppa son front de ses deux mains, pour apaiser la douleur qui letreignait, et s'éloigna.

Le savant traversa la place Saint-Michel, gagna rOdéon, et arriva sur les quais où il s'arrêta : la nuit avait jeté ses ombres sur la ville, qui s'illuminait comme par enchantement. Paul s'était arrêté, incertain de la direction qu'il devait prendre. Poussé par l'implacable tyran qui gouvernait sa pensée, il tressaillit en se voyant sous les fenêtres de la comtesse de Moncal. Dans son premier trouble, il saisit le marteau, le souleva et le laissa retomber mollement, sans bruit.

— Malheureux! s'écria-t-il, où vais-je?

Et il se promena devant la porte, sans quitter des yeux les fenêtres du premier.

Le ciel capricieux qui, jaloux sans doute du bonheur des Parisiens, fait à leur ville de rares sourires et de si fréquentes querelles, se couvrit tout a coup de nuages, et ces nuages vidèrent leurs flancs, avec impartiahté, sur toutes les têtes. Paul se mit en embuscade sous

UN AMI DIABOLIQUE. lAl

une porte cochère qui faisait face à la maison de la comtesse, et il continua de regarder cette maison, sans trop se rendre compte de cette nouvelle manière d employer son temps. Il voyait passer et repasser des ombres qui voltigeaient sur les rideaux de ce grand salon où, la veille, il s'était senti fnippé d'un coup de foudre. Il s'efforçait de donner un corps à ces ombres, et son imagination maîtrisée par un rêve impérieux, ne voyait qu'une image, qu'un sourire, qu'un regard; pour lui, Corinne était partout.

Un piéton, plus prévoyant que les autres, arrivait par le haut de la rue de Grenelle armé d'un parapluie de famille, taillé sur le patron du parasol de Grusoé. Fort occupé d'enjamber les ruisseaux, ce bon citadin s'en allait sautillant d'un pavé sur un autre, évitant avec une heureuse adresse, les gouttières et les éclaboussures. Lorsqu'il fut arrivé devant 1 hôtel do madame de Moncal, il vit venir à lui, lancé au grand trot de son attelage, un élégant coupé de ville, et quoiqu'il se fût lestement jeté de côté, sous la porte cochère où raltcndait Paul Guérin, il reçut, en pleine poitrine, un jet de bout qui lui fit pousser une verte exclamation.

L'élégante voilure se précipita dans la cour de l'hôtel, et Paul qui avait été tiré de sa rêverie par le fracas de l'équipage, aperçut le marquis d'Avéros penché à la portière.

— La peste étouffe l'insolent! grommela M. Denys tout en frottant son jabot avec son mouchoir.. Tiens!... eh! que fait es- vous la, M. Guérin?

— Vous le voyez! je laisse tomber l'averse. Disant cela, Paul Guérin ne regarda même pas son

interlocuteur; ses yeux semblaient, au contraire, vouloir percer les murs de Ihôtel,

— Enfin tout malheur a son bon côté, reprit le géo- !i;raphe en achevant de se nettoyer tant bien que mal, et me voila consolé de mes éclaboussures. Ah ça! mais vous vous êtes donc trompé sur 1 heure de notre rendez-vous, que je vous rencontre en chemin dans ce moment?

— Celte heure est-elle donc passée?

— Eh! pardieu, elle est passée en compagnie de plusieurs autres, mon cher M. Guérin; le docteur Fabricius vous en fera de grands reproches; je lai laissé très-contrarié.... nous avons eu une conférence vraiment intéressante, et vous avez perdu en ne vous y trouvant pas. Figurez-vous que Fabricius nous a développé toutson système planétaire... il est admirable, ce cher docteur, c'est un puits de science, un penseur effrayant. Les anciens ne connaissaient que six planètes, les modernes en connaissent onze, et Fabricius en connaît douze! Mon Dieu, oui, c'est comme je vous

e dis. Arago va en mourir de dépit.... Douze, mon cher monsieur Guérin, douze!... il a ajouté aux quatre télescopiques, une cinquième télescopique qu'il appelle la Vierge; et nous devons tous nous rendre à 1 Observatoire, cette nuit, pour vérifier la découverte... vous nous rejoindrez? hein? A moins que le ciel ne se barbouille encore plus, ce qui semble un fait exprès. Fabricius a fait les frais de la conférence, il a parlé pendant deux heures, et nous a rapporté entre autres choses une très-jolie et très-poétique pensée des Arabes nomades. La pluie a cessé, venez, en chemin je vous conterai ça....

— Racontez, répondit Paul, qui semblait enraciné sur place.

— Je ne sais où diable nous allons, nous, chercher

U.N AAIi DIABOLIQUE. if\o

les vilains noms que nous donnons aux clioses. Nous appelons Grande -Ouïsse, Tune des deux constellations boréales, et les bergers arabes, nos premiers maître^ en astronomie, appelle cette constellation, la fuite d'Aïssa ou de Jésus. A'oici comment ils expliquent leur pensée. Les quatre étoiles du carré sont les quatre montants du palanquin de la Vierge qu'ils supposent porté par une chamelle , et non par un âne, ce qui est plus noble, k leur avis et au mien- La première étoile du brancard de notre chariot, c'est Marie, disent-ils, qui donne l'exemple du courage et de l'humilité, en marchant à pied, quoique ayant un palanquin k ses ordres. S ils soutiennent cette affirmation, c'est qu'ils ont découvert , et l'on voit en effet k 1 œil nu une petite étoile presque inhérente k celle dont nous parlons, et qui brille d'un vif éclat au-dessus d elle 11 n'en a pas fallu davantage aux bergers arabes pour prétendre que la Vierge Marie porte son fils sur son dos, selon la coutume des femmes africaines. La seconde étoile n'est autre que Joseph, et la troisième représente l'ange de Dieu, qui conduit la divine caravane au désert.

N'est-ce pas une légende pleine de fraîcheur et do piété... Allons, je vois que vous tenez aux vieux mots, continuez donc d'être pour la Grande-Ourse ou le Chariot, moi je suis pour la Fuite. Fabricius nous a lu un long mémoire sur les poissons tacanthoprérygiens .. Mais que vous ont donc fait les fenêtres de madame de Moncal, vous leur lancez des œillades terribles .

— Je vous écoute... vous disiez?

— Qu'on a découvert dans la mer des Indes, un nouveau type de la famille des Squammipennes. Ce type

Wl VS AMI DIABOLIQUE.

a los ventrales allongées, et les écailles petites, il est (le couleur verdàtre...

— Ah! s'écria Paul Guérin, en saisissant M. Denys par un bras qu'il serra de toutes ses forces... Avezvous vu?

— Quoi? quoi? Je n'ai rien vu, je vous jure.

— Eh bien, regardez donc, alors, là... tenez, là? Deux ombres avaient glissé sur un grand rideau

de mousseline, et les mains blanches de Corinne do Moncal ayant soulevé ce rideau, la tête de la belle jeune fille était venue s'engager près des larges vitres de cristal sur lesquelles Paul Guérin avait le regard tendu.

Bientôt le marquis d'Avéros souleva le rideau, à son tour, et les deux amants se trouvèrent encadrés entre les vitres et l'étoffe légère. Les lampes placées sur une console, projetaient leurs rayons sur le mâle visage du marquis, et sur le front superbe de mademoiselle de Moncal. L'amour brillait dans ces yeux épris les uns des autres, l'amour heureux, jeune, enivré d'illusions, et confiant dans son pouvoir.

A cette apparition, Paul Guérin n'avait pu retenir un cri douloureux; il se sentit mordu au cœur par ce serpent dont le venin mortel ne pardonne pas. Le démon de la jalousie hurla dans sa poitrine, et sa pensée s'égara.

— Pardieu! dit le géographe d un ton goguenard, voila des pigeons qui ne se gênent guère...

Ces mots n'étaient pas achevés, que le marquis d'Avéros s'empara de lune des mains de mademoiselle de Moncal et la caressa, un instant dans les siennes; puis la portant timidement à ses lèvres, il se pencha et la couvrit de baisers.

La jeune fille frissonna; et, renversant sa tête en ar-

IN AMI niAIJOLIQUE. lUS

rière, elle retira sa main, plutôt pour demander grâce que pour se défendre.

Paul Guérin reçut ce nouveau coup sans se plaindre, sans blasphémer; mais, à la pâleur livide qui couvrit son visage, au tremblement nerveux dont il fut saisi, on pouvait deviner qu'une horrible tempête grondait dans son cœur. M. Denys, si peu physionomiste qu'il fut, devina sur-le-champ le sujet de cette agitation étrange, et cette découverte, pour lui si imprévue, renversa et bouleversa de fond en comble les idées qu'il sétait faites sur le jeune savant.

— Allons-nous-en; venez, dit enfin Paul Guérin; quittons cette place, quittons-la.

Et , après avoir fait quelques pas dans la rue, il ajouta de sa voix mélancolique et touchante :

— Je vous donne un bien triste spectacle, nest-ce pas, M. de Magnan?

— Mais non, assurément... mademoiselle de Monral est une fort jolie personne; elle met le feu à toutes les poudres, et je ne m'étonne pas quelle ail fait sauter l Institut. On ne la calomniera plus.

— Vous avez compris, vous avez deviné?

— Dame! vous avez mis les points sur les i, comme on dit.

— 'Nous avez assisté a mon supplice... Ah! cet homme, je le tuerai!

— Diable! comme vous y allez! Il parait que les amoureux tirent généralement au mélodrame; ils ont tous des idées de mort... Mon pauvre Raymond ne parle que de se brûler la cervelle.

— Il aime donc aussi, lui?

— riomme un enragé; et cependant je suppose ({ue. maintenant, ses artaircs vont assez bien.

1/|6 UN AMI DIABOLIQUF.

— Vous me faites penser que M. de Wachenlieim m'a cliargé de vous faire savoir, pour que vous le répétiez à monsieur votre fils, que ses affaires vont, au contraire, fort mal. Je ne sais de quoi il entend parler.

M, Denysfitun bond de côté; puis, regardant Paul avec complaisance, il répondit :

— M. de Wachenheim n'est pas un oracle, heureusement, et tout ce qu il raconte n'est pas parole d'évangile.

— Je vous le souhaite.

— Allons, mon cher confrère soyez homme, et ne vous désespérez pas. Songez à la science; c'est une conquête qui vous sera toujours fidèle. Adieu; je vous quitte ici. Voila votre chemin et voici le mien. Je vous amènerai demain le docteur Fabricius, qui vous aime comme un fils.

M. Denys regagna la rue Jacob d'un pied léger; la grande nouvelle qu'il avait à annoncer à son fils le rendait tout guilleret.

Paul Guérin rentra chez lui d'un pas traînant , il monta dans sa chambre et s'y enferma. Ce fatal baiser retentissait toujours dans son cœur. Il seUvra à des transports désespérés, jura d'oublier un amour qui n'était plus digne de lui, se dépita comme un enfant et prit la ferme résolution de ne plus mettre les pieds dans une maison où il avait failli laisser sa raison.

Alors le savant se jeta sur ses livres avec la fureur des fanatiques; il se replongea dans l'étude, déplorant le funeste égarement qui lui avait fait perdre tant d heures précieuses.

Mais son âme avait été trop violemment saisie pour qu'il pût ladéUvrer par de froids calculs, 'a peine avaitil abordé de graves méditations qu'il en éfait détourné

IN AMI DIABOLIQUE. Hil

par (les idées étrangères k leur sujet, voltigeant dans son esprit comme des feux follets.

Il lisait sans comprendre, écrivait sans penser; sa mémoire, autrefois prodigieuse, lui refusait tout secours; il changea souvent le genre de son travail, passant des mathématiques à la philosophie, de la philosophie à 1 histoire, et ne complétant rien; tournant toujours dans un cercle élincelant , où il demeurait ébloui.

Enfin, il abandonna la science, prit un album, et, laissant courir au hasard son imagination, il écrivit des strophes en vers brûhints, des rêveries passionnées, et lorsqu'il voulut relire son ouvrage, il retrouva partout les souvenirs qu'il avait juré d'effacer, partout les ravages du feu qui le consumait, et, dans chaque pensée, un nom qu'il devait oublier.

Alors il jeta sa plume et son album loin de lui, il dispersa ses livres, se frappa violemment le front, et crut devoir demander au sommeil une trêve à son agitation.

C'est précisément dans le silence et l'obscurité de la nuit, lorsque les yeux refusent de se fermer, que limagination se tourmente et se crée des terreurs.

Paul Guérin se débattit dans linsomnie, mordit son oreiller, passa ses mains dans, ses cheveux et les retira humides et brûlantes.

Enfin, épuisé par ce travail de l'esprit, terrassé par la douleur, ses paupières s'appesantirent, et l'abandonnèrent, tout palpitant, à un lourd sommeil.

Des rôvcs bizarres lui rappelèrent tout ce qu'il avait vu la veille et dans la journée. L'odieux baiser résonnait à ses oreilles, il voyait son rival superbe, riche, heureux, adoré, et le foulant aux pieds, lui, méprisé

et avili; puis, tous les savants, tous les antiques qu'il avait tirés de sa bibliothèque, les écrivains de tous les siècles, sen venaient armés de leur in-folio rire et danser en ronde autour de lui, le narguant et grimaçant, l'accabhmt sous de caustiques épigrammes.

Enfin, il acheva ses visions dans de doux songes qui mirent Corinne à ses genoux.

Dérision amère qui, au réveil, devait dun doigt inévitable, montrer au malheureux les horreurs du gouffre dans lequel il était tombé.

Paul Guérin dormit jusqu'au grand jour, et lorsqu'il s'éveilla, il sentit une lassitude extrême dans tous ses membres. Sa tête lourde et embarrassée semblait rentrer dans ses épaules. Sa première pensée néanmoins fut pour Corinne; l'amour qu il voulait dompter, la veille, avait repris toute sa puissance, et le tenait courbé sous son étreinte.

Après avoir bâti projets sur projets, Paul se décida à courir chez le baron de Wachenheim; il compta les douze coups qui retentissaient , en ce moment, sur le timbre de sa pendule, sauta a bas de son lit, senveloppa de sa robe de chambre, et passa dans son cabinet.

Le vieux gentilhomme allemand était l'a, plongé dans un fauteuil au coin de la cheminée, il tenait un gros livre ouvert sur ses genoux, et paraissait fort occupé de sa lecture, car il ne leva pas la tête à l'arrivée du savant.

— C'est le ciel qui vous envoie, M. le baron, s'écria Paul Guérin.

Le baron regarda de côté et en dessous, et répondit :

— Nous avez là de bien bons livres, mon cher mon-

UN AMI DiaUOLIQUE. 14^)

sieur; on passerait quarante-huit heures a les lire sans avoir ni faim ni soif.

— Peuh! fit le savant, vous croyez cela^ je l'ai cru longtemps, moi au<si, et cependant...

— Ah! que je payerais cher pour apprendre le quart de ce que vous savez; je crois vraiment que je donnerais une moitié do ma fortune pour savoir lire couramment, et l'autre moitié pour écrire purement.

— Vous dites du ton le plus sérieux des choses fort plaisantes, mon vénérable ami; jamais vous ne me ferez croire que vous en êtes à TA B C.

— C'est cependant l'exacte vérité.

— Alors je vous dois pardiou bien, ne serait-ce qu'à titre de revanche, de vous apprendre pour rien ce que vous désirez connaître.

— Je vous remercie de l'intention, mais vous tenteriez des efforts inutiles... je suis une manière de crétin, et il est écrit Ta-haut que je ne pourrai jamais rien apprendre... Je me résous, mais non sans murmurer.

— On apprend à tout âge; et, si rebelle que soit la mémoire, on la force.

— Oui, il y a des chiens et des ânes savants, je le sais, j'en ai vu. . . mais je suis un âne hors ligne, moi. . . et je me demande tous les jours comment il se fait que je puisse signer mon nom... Jl faudrait un miracle pour me tirer des ténèbres où je trébuche à chaque pas, et nous sommes trop mauvais, dans ce siècle, pour voir de nouveaux miracles... Laissons cela de côté... oij en êtes-vous, mon jeune ami? avez-vous mis la journée d'hier 'a profit? il pjraît que vous avez lame tranquille, car vous dormez comme un Sardanapale.

160 IN AMI DIAB iLlQlE.

— Comme un condamné, voulez-vous dire?

— Bah! voilà quatre heures que je vous attends ici, avec ce livre dont jai épelé près de cent pages... un beau livre, ma foi!

Paul raconta ce qu'il avait fait la veille, sa confidence a Madeleine etsa visite aux fenêtres delà comtesse.

— Et vous vous désespérez? répondit le baron.

— Ce baiser! ce baiser! ah! si vous aviez vu les yeux de celte jnune fille... comme elle regardait son fiancé, grand Dieu!

— Vous êtes par trop candide, mon cher M. Guérin; comment diable voulez-vous qu'une demoiselle ne rougi-^se pas, lorsqu on baise le bout de ses doiats? est-il possible que, dans cette agréable occupation, elle ne fasse pas la bouche en cœur et des yeux de Tautje monde? Ce nest pas de ceci qu'il faut rêver, il faut rêver dun baiser légitime qu'on a donné soimême, non pas timidement, comme ce Portugais poltron, mais en plein visage et bravement, comme vous ferez avant peu.

— Moi! secria Paul Guérin, loeil ardent, la lèvre frémissante... moi!

— Eh! pardieu! qui donc, s'il vous plaît? Moi... peut-être? Tenez, je ne vous donne pas huit jours pour en arriver là... Je me suis fort occupé de vous hier pendant que vous frappiez à ma porte, et j'ai mené vos affaires bon train... Allons, leste, préparez-vous, il est midi et demi... Ne faites pas de grands frais de toilette.

En dix minutes, Paul fut aux ordres du baron.

— Où allons-nous? demanda-t-il.

— Chez mademoiselle de Cernay, qui va vous donner, sur l'heure, voire première leçon.

UN AMI DIABOLIQUE. lol

Madeleine semblait nUcndre au salon la visite de son ami d'enfance; a la vue de Paul Guérin, ses joues s'animèrent d'une teinte rosée; elle leva sur lui un regard plein de douce sollicitude et lui tendit la main.

Paul essaya de sourire à ce pauvre ange désolé, et vint sassecir à son côté.

— J'imagine que vous pouvez vous passer de moi, mes bons amis, dit le baron; je cours à quelques affaires que j'ai par la ville... Adieu... Par Jupiter, monsieur le savant, je crois que si j'avais pour maîtresse d'écolo une petite sœur comme celle-là, je profiterais de mes leçons fort au rebours.

Paul regarda Mcideleine et sourit; Madeleine baissa les yeux et tressaillit.

ÎM. de Waclienheim sortit du salon en jetant a mademoiselle de Cernay un regard dencouragement.

Le vieux gentilhomme se fit conduire rue Jacob, chez M. Denys. Son valet demanda, de sa part, à parler à l'académicien, et redescendit bientôt avec lui.

— Je vous demande mille pardons, monsieur de Magnan, dit le baron, si je vous fais venir jusqu'ici, mais je ne puis guère me traîner par les temps pluvieux, et j'ai une excellente nouvelle a vous donner; veuillez monter dans ma voiture.

31. Denys ne se le fit pas dire deux fois, et s'installa près du capitaine.

— De quoi s'agit-il, mon cher monsieur? vous me mettez la puce à l'oreille.

— J'ai chaudement plaidé la cause de votre fils, et s'il se présente dyns une heure chez M. de Cernay, il y jouira d'un tête-à-tête qui, je n'en doute pas, lui sera très-avanlagcux.

— Comment cela? expliquez-vous de giàcc?

152 Vja AMI DIABOLIQUE.

— J'ai Ihonneur de vous dire que mademoiselle de Cernay désire parlera M. Raymond de Magnan, et ma chargé de le lui faire savoir.

— Quoi! d'elle-même?... Vous m'étourdissez... quoi! la belle éplorée se laisse apprivoiser... Ah! les femmes! les femmes sont, de ce temps-ci, comme du temps passé... Mais qui a pu opérer cette brusque métamorphose?

— Eh! on ne sait... M. Ra^Tnond est un jeune homme fort aimable.

— Oui, je lavoue.

— Un garçon superbe.

— Je le confesse...

— Monsieur, en fallait-il davantage de votre temps pour plaire aux dames?

— Non pas que je sache, répliqua le géographe en riant d'un bon gros rire bien franc.

Et puis, voyez, reprit le baron, je crois que mademoiselle de Cernay s'est aperçue d'une passion qui s'est vilainement jetée au fond du cœur de Guérin, pour mademoiselle Corinne de Moncal, et la jalousie fait faire, à la fois, les choses les plus extravagantes et les plus sensées.

— Ahî ce pauvre Guérin! il m'a bienfait rire avec sa passion. Je sais là-dessus une historiette assez piquante.

— "Vous me conterez cela.

— Oui, certes... mais je cours embrasser mon pauvre Raymond... Monsieur, je crois, Dieu me pardonne, que vous nous sauvez à tous deux la vie.

— Vous m'en voyez transporté de joie, car en fai- .sant le bonheur de votre fils, je fais celui de la belle Madeleine, qui s'en allait trépasser de langueur... Mais,

U.\ AMI DIABOLIQUE. 15o

je vous retiens, et vous n'avez pas de temps à perdre,

— Ainsi, dit le savant, en refermant la portière, vous croyez que ce tèle-à-têle demandé, est pour rendre k mon fils une réponse satisfaisante.

— C'est mon opinion.

— Que le ciel vous accompagne, cria M. Denys; et, pendant que les chevaux du baron repartaient, il courut chez son fils, et tombant, tout essoufflé, dans ses bras, il lui dit.

— Victoire, Raymond, il est à toi, il est à moi, il est a nous...

— Qui?

— Eh morbleu, le rossignol de Bade... Allons, habille-toi, et surtout fais-toi beau.

Madeleine.

Mademoiselle de Cernay puisa dans un silence do quelques secondes une résignation courageuse, et lorsqu'elle releva son front que les derniers mots du baron avaient penché, il sembla qu'une métamorphose complète s'était opérée en elle. Ce front était radieux, ce visage mélancolique s'était animé et de ses grands yeux veloutés s'échappaient des rayons joyeux.

Que s'était-il donc passé dans l'âme de la jeune fille que nous avons vue tomber évanouie dans les bras de son père, après la confidence cruelle de Paul Guérin? Comment, loin de lui être odieuse, la présence du baron de Wachenheim lui est-elle agréable? Pourquoi

S uppuic-t-cUe encore sur ce bras qui l'a trahie, sur un homme qu elle a accusé?

Comme vous, lecteur, nous sommes dans un étonnement profond, nous ne comprenons rien a ce personnage mystérieux et fantastique, qui paraît jouer le plus grand rôle dans celte histoire, et nous sommes quelquefois tenté de l'accuser de sorcellerie ou de parenté diabolique. Poursuivons notre récit; peut-être trouverons-nous un fil dans ce labyrinthe, et quand nous le tiendrons, nous vous le ferons passer.

— Eh bien, mon pauvre Paul, dit Madeleine dun air dégagé, d'une voix calme, nous voila embarqué dans un beau sentiment, nous voilà pris et bien pris, amoureux et tout de bon à ce qu'il paraît.

Le savant regarda la jeune fille t. vec surprise, c'était la première fois qu'il lentendait parler sur ce ton léger; sa parole presque toujours lente et paresseuse, lui parut vive et brillante.

— Peut-on aimer autrement, ma sœur? réponditil en souriant avec amertume.

— Eh! mon pauvre ami, je vois que vous êtes tout a fait jeune en fait de coquetterie, et c'est votre bonno étoile qui vous a conduit vers moi pour vous sauver d'un grand péril.

— Je vous ai toujours considérée comme ma providence, vous avez toujours été mon ange gardien...

— Laissons cela, Paul, interrompit vivement Madeleine, qui jeta, en frémissant malgré elle, un regard sur la porte de la chambre de son père, laissons cela, et venons tout droit au fait. 'N'ous aimez madame de Moncal, et vous voulez l'épouser... Vous ai-je bien compris?

— Oui... car je l'aime avec folie, avec...

IN AMI DIABOLIQUF. 155

— N'allez pas plus loin; qui dit avec folie dit bien assez; et vous êtes fort jaloux du marquis d'Avéros, Il est-ce pas?

— Oh! jaloux avec rage.

— Très-bien, vous n'avez donc que deux choses k faire : effacer le marquis par votre élégance, votre esprit : le rendre insupportable à madame de Moncal, et puis, plaire à la belle Corinne.

— Deux travaux d'Hercule, murmura Guérin tristement.

— "Deux bagatelles, mon ami, et, d'abord, connaissez-vous bien la personne dont vous êtes épris?

— Je laime, voilà tout ce que j'en sais,

— Eh bien! si vous m'en croyez, vous perdrez, dès ce matin, votre air langoureux, votre visage conlristé, votre parole mélancolique, votre regard chagrin, vos habits noirs, et vous prendrez une belle façon de cavalier, une mine avenante et réjouie, un style vif, plutôt bavard que réservé, un regard frisant l'impertinence, et des vêtements plus à la mode. Mademoiselle de Moncal est une femme de genre, elle a 1 esprit mobile, et veut qu'on la suive [)artout où elle se risque. Croyez-vous que ce débarqué de Lisbonne puisse vous tenir tête, a vous qui possédez presque toutes les connaissances humaines? Est-il plus distingué que vous, personnellement? Ma foi non, et ce que je n'osais pas vous dire hier, je le dirai aujourd'hui : sa longue figure cuivrée n'est nullement séduisante; il a le nez gros et les façons un peu roides; vous me semblez beaucoup mieux sous tous les rapports, et les femmes de bon goût seront du mien, mademoiselle Corinne en tête. Je vous prédis donc, mon cher Paul, qu'avant quinze jours, vous aurez tourné le marquis d'Avéros en ridicule, el

qu'on ne parlera, à cette époque, que de votre futur mariage avec mademoiselle de Moncal. Si je vous parle aussi net, c'est que nous sommes frère et sœur, ne l'oubliez pas.

— Prenez garde, Madeleine, vous me rendrez présomptueux.

— A la bonne heure, c'est une vertu mondaine. C'est la première de toutes celles qui mènent au succès.

— Il me reste la conscience de ma faiblesse, de mon infériorité; vous me l'enlevez cette conscience, je ne vais plus douter de rien... Prenez garde... Mettez là votre main; sentez comme mon cœur bat.

Mademoiselle de Gernay, rougissant tout à coup, fit un pas en arrière au lieu d'obéir.

— N'est-ce pas que je vous fais peur, reprit le savant.

— Non, vraiment; je vous conseille seulement d'être maître de vos sentiments; si vous vous étiez adressé à une autre femme que mademoiselle de Moncal, si vous eussiez aimé une de ces pauvres filles qui, naïves et crédules, font de l'amour un dieu, et lui vouent un culte sacré, je vous dirais : Offrez-lui votre cœur tel qu'il est, noble et passionné. Ne craignez pas de trahir votre pensée par des soupirs et même des larmes, soyez confiant, soyez vrai, soyez sentimental. Maisici ce n'est pas le cas, il faut papillonner; soyez donc papillon, chargez vos ailes de couleurs brillantes, et volez au milieu des fleurs sans trop vous enivrer de leurs parfums.

— Je vous obéirai, dit Paul Guérin avec résolution.

— A merveille; dès lors, mon ami, il faut conmien-

cer par congédier votre tailleur qui vous fagote horriblement; cette redingote noire, ce pantalon, ce gilet sont affreusement massacrés, et vous exposeraient à la risée de tous les dandys. Quand vous remonterez dans votre chambre, vous y trouverez un artiste habile, et vous changeantde la tête aux pieds, il vous rendra merveilleux.

— Je n'ai pas fait appeler ce tailleur.

— C'est moi qui ai pris ce soin; n ai-je pas à cœur de vous voir réussir. Faites-vous raser, coiffer, non comme un membre de l'Institut, mais comme un lion du jokey-club. Perdez cette habitude de tortiller votre chapeau en parlant, comme un jeune bachelier, posez-vous, en entrant dans un salon, comme un duc et pair; oubliez votre latin quand vous parlerez français; soyez froidement poli, gravement dédaigneux, et joyeux par calcul; en un mot, imitez M. Raymond de Magnan; voilà un charmant cavalier, un jeune homme accompli, étudiez-le, imitez-le.

— Je l'imiterai.

— Consultez souvent le baron de Wachenheim, c'est un homme d'un goût parfait, et d'une rare expérience, qui vous enseignera tous les mystères de la fashion. Il vous dira que l'appartement que vous avez ici n'est pas convenable, et qu'il en faut prendre un autre pins libre, plus coquet, où vous pourrez à votre aise recevoir de nombreux et élégants amis; il vous donnera des conseils pour l'achat dune paire de beaux chevaux, et l'acquisition d'un joli coupé de ville, attirail indispensable pour triompher du marquis. Enfin, venez me voir quand vous le pourrez, vous me raconterez vos succès, et je vous donnerai mes avertissements. Ne vous confiez qu'à M. de Wachenheim et a moi; et

158 LN AMI DIABOLIQUÎ-,

Dic-u aidant, nous danserons a vos noces, avant peu. C est demain le jour de madame de Moncal, le baron vous y présentera comme un ami, et vous y ferez merveille. Jen ai l'espoir pour ne pas dire la conviction. Rompez, dès maintenant, avec toutes les académies et les libraires, cette société vous ferait le plus grand tort.

— Mais je nai pas assez de fortune pour mener le train que vous me conseillez.

— Vous ferez des dettes, mon cher ami, et plus tard vous payerez ces dettes avec quelque beau travail. Pouvez-vous vous arrêter a des considérations si chétives. . . Allons donc, soyez homme du monde, une fois pour toutes.

— Je suis roturier.

— Nous vous trouverons une baronnie, au besoin cela s'achète, au pis aller cela se prend... Mais voilà notre première leçon achevée, je neveux pas chars^er votre mémoire pour une fois... Remontez chez vous, et, quand vous aurez mis vos manchettes, revenez me voir, je vous passerai une inspection sévère... Sans adieu...

Madeleine tendit ses deux mains à Paul Guérin qui les baisa 1 une après lautre, et se retira; mille pensées incohérentes bourdonnèrent dans son cerveau, lorsqu'il en'ra dans son cabinet, où l'attendait l'un des premiers tailleurs de Paris.

Madeleine demeurée seule, retomba sur sa causeuse, affaissée par le poids de ses émotions; puis elle tourna la tête vers la chambre de son père. M. de Cernay entr'ouvrit la porte, et, couvrant sa fille d'un doux regard , il allait entrer dans le salon, lorsqu'un coup de sonnette vibra dans l'antichambre. Alors il revint brusquement sur ses pas, et referma la porte.

Madeleine prit un album et le feuilleta avec précipitation, cherchant à composer son maintien, et appelant a son aide une assurance qu'elle était loin d'avoir.

— M. de Magnan, dit le valet de chambre de M. do Cernay, en seffaçant pour livrer passage à 1 "élégant jeune homme qui se présenta d'un pas limide et le regard embarra'^sé.

Madeleine se souleva, salua gracieusement, ferma son album et fit signe a Raymond de s'asseoir a l'un des coins de la cheminée vis-à-vis d'elle.

— Mademoiselle, dit Raymond débutant par l'une de ces banalités qui servent de prologue à toutes les conversations mondaines, êtes-vous remise de vos grandes fatigues du bal de la comtesse de Moncal'?

— Parfaitement, monsieur, les fatigues du corps ne demandent qu'un jour de repos, et je suis paresseuse a faire plaisir.

Après avoir échangé ainsi quelques politesses qui permirent à Raymond et a Madeleine de se remettre de leur mutuel embarras, mademoiselle de Cernay fît un brusque mouvement de tête, sembla prendre son courage à deux mains, et, regardant fixement M. de Magnan, elle lui dit avec l'accent le plus doux de sa voix charmante :

— Tous avez eu ce matin la visite de M. de Wacheinheim, n"est-il pas vrai?

— Oui, mademoiselle.

— C est à cette visite que je dois l'honneur de la vôtre, si je ne me trompe?

— Oui, balbutia Raymond qui n'avait pas osé croire k ce que lui avait dit son père.

— Je vous remercie, monsieur, de vous être rendu si vite a mon imitation, car j'ai a vous parler gra-

vement, et sur un sujet douloureux pour chacun de nous.

— Parlez, mademoiselle, quelle que soit la rigueur de votre volonté, vous ne trouverez en moi qu'un esclave obéissant et respectueux.

Disant cela, le front du jeune homme pâht, et ses yeux ne purent soutenir l'éclat du regard de Madeleine qui reprit :

— A cette même place, il y a quatre jours, vous m'avez priée de vous écouter avec calme, avec réflexion; vous m'avez parlé avec feu, avec loyauté, vous vous êtes montré homme de cœur et de dévouement. Vous m'avez touchée, monsieur, profondément touchée, je ne crains pas de l'avouer, par le récit simple et vrai des sentiments qui vous agitent et qui, malheureusement, comme malgré moi, sont venus vous troubler dans votre brillante jeunesse; vousm'avez demandé une réponse franche, loyale comme votre question; cette réponse que je n'ai pu vous donner alors, je vais vous la faire aujourd'hui. Veuillez me prêter une attention semblable a celle que vous avez réclamée de moi.

— J'écoute, mademoiselle, quoique je sache d'avance tout ce que vous m'allez dire.

— Ce sera une preuve de plus en faveur de votre délicatesse, M. de Magnan, et je vous en suis reconnaissante. Je vous supplie, à mains jointes, d'effacer de vos souvenirs mon souvenir; je vous supplie d'oublier les sons de la voix qui a fait impression sur vous à Bade, et d'oublier celle dont la vue vous a été pendant trop longtemps fatale. Je suis fiancée dès mon berceau, pour ainsi dire, à un homme que j'aime et que j'aimerai jusqu'au tombeau. Cet homme, on vous a dit

UN AMI DIABOLIQUE. IGl

son nom, vous le connaissez, vous l'avez vu, c est mon ami d'enfance, c'est mon frère d'adoption, c'est M.Paul Guérin. Ma foi lui est engagée, ma jeunesse, ma vieillesse lui appartiennent, comme lui appartenait mon premier âge. 11 a eu toutes mes pensées, il les aura toutes, toujours. Hors de lui, ma vie est murée, et ce serait m'offenser et tenter d'offenser Dieu, que de ne pas respecter la sainteté de cet attachement.

Vous pâlissez, M. de Magnan; vous trouvez sans doute étrange ce que je vous dis ici, pour obéir à ma conscience et à ma dignité; vous me croyez peut-être insensible... Oh! non! soyez bien convaincu que je vous estime, parce que j'ai su vous apprécier. Voilà pourquoi je vous tends la main et vous demande votre amitié.

Madeleine présenta sa main dégantée k Raymond, qui la pressa respectueusement.

— Sans espoir?... murmura-t-il.

— Sans espoir.... Serais-je digne de vous si, après l'aveu que je viens de faire, je consentais a vous épouser?

— Oui, car vous m'aimeriez alors.

— Jamais... que comme un ami, et dans ce sens nulle ne vous suivra avec plus de sollicitude que moi.

— Ne vous inquiétez pas de mon avenir; vous avez prononcé mon arrêt.

— Je tiens, monsieur, à ce que vous retiriez cette parole impie. Tout être qui croit en Dieu, doit se fier a lui. Regardez autour de vous, ajouta timidement et en baissant les yeux l'adorable jeune filie, regardez dans le monde... Je le connais bien peu, je ne lai vu que guidée par mon père; mais mon cœur me porte à croire que chacune de nos infortunes est dépassée pnr

une infortune plus désastreuse et plus touchante ; e^ cependant le Seigneur met un terme à toutes les douleurs, souvent au moment même où les plus ingrats désespèrent de sa bonté. Songez que je ne m'appartenais plus quand vous m'avez rencontrée, et qu'au contraire M. Guérin...

— Hélas! s'écria Raymond, vous ne savez donc pas... il s'arrêta, effrayé de ce qu'il venait de dire; Madeleine pouvait, et devait, même, ignorer ce qui se passait dans l'âme de son rival.

Mademoiselle de Gernay feignit de n'avoir pas saisi le sens de cette exclamation, et elle y répondit avec calme : Je sais qu'une flamme dévorante embrase le cœur et l'imagination de mon ami d'enfance; mais cette flamme 1 honore, mais un jour viendra où le génie descendra de la nue où il se perd, et en retouchant du pied la terre, il y trouvera Ihumble pensée qui attend son retour avec cette résignation que je vous conseille; il y trouvera la paix pour se reposer de ses vastes labeurs, il y trouvera l'adorable sincérité pour le consoler des déceptions de l'ambition.

Madeleine avait prononcé ces mots le front tourné vers le ciel, les yeux humides, le sein agité; reprenant sur elle tout son empire, son exaltation s'apaisa, comme s'apaisent les flots d'un lac un instant tourmenté par les vents.

— Ce n'est pas moi qui détournerai vos espérances, mademoiselle, répondit Raymond subjugué par la noblesse et la candeur de cette jeune fille, je ne vous oublierai jamais, mais vous ne me reverrez plus.

Et il se leva.

— Promettez-moi, M. de Magnan, de ne vous livrer à aucun désespoir, indigne de vous.

TK AMI DIABOLIQUE. 1()3

— Je VOUS en fais le serment, mademoiselle... j'ai un père!

— Et une amie, interrompit la jeune fille, en faisant un pas vers Raymond qui la regarda avec extase, la salua humblement et prit la fuite.

Madeleine resta immobile, au milieu du salon, M. de Cernay ouvrit la porte et parut, suivi du baron de Wachenheim.

— Etes- vous contents? dit Madeleine en se jetant dans les bras de son père, êtes-vous contents?

— Pauvre chère enfant! murmura M. de Cernay... Que de courage!... que de vertu! que de douleurs!

— Jaffirme, ma chère demoiselle, ajouta le baron en se frottant les mains, que vous jouez la comédie mieux qu au Théâlre-Français, et le drame mieux qu à lOdéon. Aussi la pièce réussira.

Madeleine répondit par un sourire amer k cette saillie, et se retira dans sa chambre, où, brisée, elle s'agenouilla pour prier.

M. Benys, après avoir embarqué son fils dans un fiacre, et crié au cocher l'adresse de M. de Cernay, était rentré dans son cabinet, et s'y était promené à grandes enjambées, pour tuer le temps, selon son expression favorite. Fatigué de celte manœuvre gymnastique, il avait voulu demander à ses livres quelque distraction, mais trop impatient pour se livrer à un travail suivi, il avait bientôt mis de côté ses vieux amis, tiré et retiré sa montre, compté les minutes de l'absence de son cher Raymond; et, enfin, il venait de se carrer dans son fauteuil, où il roulait ses pouces en se disant :

— Le coquin s'amuse, a ce qu'il parait; il prolonge la ?éanre... Décidément, je vais avoir une belle-fille...

liii IN AMI MABOLIQL'E.

lorsque Raymond entra dans le cabinet, mit silencieusement son chapeau et son paletot sur une chaise, et vint embrasser le digne homme.

— Pardieu! tu fais là une singulière entrée, mon garçon! s'écria M. Denys... On dirait que tu joues le mélodrame.

Raymond regarda son père avec douceur, et dit :

— Je viens prendre congé de vous, mon bon père, ou, du moins, vous demander la permission de quitter Paris.

— Hein? fit le savant, qu'un coup de foudre n'eût pas plus stupéfié... Que chantes-tu la?

— Je ne serais pas maître de moi si je restais à Paris, si je restais en France, et je vous aime trop, cher père, pour ne pas lutter de tout mon pouvoir contre mon mauvais génie... Permettez-moi de fuir.

— Hein? voyons, raconte-moi ce qui t'arrive, et si je te donne raison, eh bien! mon garçon, tu partiras pour Toulouse; c'est déjk un éloignement fort honnête.

— Mon père, je veux quitter la France, et même l'Europe; croyez-moi, ne vous y opposez pas.

— Sapredienne, alors, explique-toi, car tu me fais pester.

Raymond raconta de point en point son entrevue, et tout ce que lui avait dit mademoiselle de Cernay.

— Mais c'est une extravagante que cette péronnelle! s'écria M. Denys, qui, pendant ce long récit, avait torturé les poignées de son fauteuil; c'est une mijaurée, une infâme coquette sucrée qui te roule comme un apprenti. Est-ce que tu crois un mot de tout son bavardage?

— Mon pi>re, j'ai donné ma parole, et vous ne voudriez pas m'y faire manquer.

— Parole damoureux, parole de buveur, mon ami, on y est fidèle pendant vingt-heures, et cesl plus qu'il n'en faut.

— Vous vous repentirez d'avoir mis obstacle a mes projets... Souvenez-vous de ce que vous m'avez dit cent fois : On ne peut vaincre l'amour que par la fuite.

— Et où veux-lu aller, malheureux?

— Aux États-Unis, et peut-être plus loin.

— Aux États-Unis! fit le géographe bondissant sur son siège comme un épileplique... mais tu n'as pas le sens commun, mon garçon... tu bats la campagne... mais c'est ridicule!

— A moins que vous ne vouliez, en entrant un matin dans ma chambre, me trouver mort, réponditRaymond avec calme.

— Eh! bien, va t'en te faire manger par les sauvages de la Louisiane, va t'en faire la pêche avec les Caraïbes, va t'en te faire barbouiller le visage par les Patagons, va t'en au diable, pauvre nigaud! je te le permets... ]\Iais, pour faire tous ces voyages, je ne te donnerai pas un rouge liard fendu en quatre; va t'en, va t'en, ajouta l'excellent homme dans un paroxisme. décolère... Tiens, voila la porte ouverte, dépêche-, toi .. abandonne ton vieux père.

En achevant ces mots, M. Denys s'élança hors de son cabinet et s'enferma dans sa chambre, à deux tours de clé.

Une heure après celte violente sortie, le digne savant se rendit dans la chambre de son fils et trouva Raymond assis sur une malle déjà fermée. La téîe

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