Un ami diabolique
Rayjnond de Magnan setait embarqué dans une mauvaise saison, et, quoique fin voilier , le navire qui devait le conduire a New-York, détourné de sa route pur les courants et les vents contraires, ne mit pas moins de soixante jours a sa traversée.
Le voyageur courut a la poste et y trouva une lettre de sou père, portée par le paquet d'Angleterre- Cette lettre, déjà vieille de date, était arrivée par la ligne des paquebots, ce qui expliquait la fraîcheur de de son timbre.
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Raymond s'enferma dans sa chambre, après s'être débarrassé de cette armée de serviteurs qui accablent et qui étourdissent, aux Etats-Unis comme partout, riionnête homme descendant du coche, du vaisseau ou de la diligence, et il se mit en devoir de dévorer la missive paternelle.
Après avoir donné des preuves honorables d'attendrissement au début mélancohque du digne géographe, Raymond poussa un gros soupir et lut à demi-voix :
« J'arrive, mon garçon, aux choses qui t'intéressent; je mets le doigt sur la touche qui va faire vibrer toutes les cordes de ton âme : Dieu seul sait quelle satanée musique en sortira!
» Voici ce qui s'est passé depuis ton départ; c'est, ma foi, joli.
» Le pauvre Guérin, poussé par des conseils diaboliques, s est avisé de faire sérieusement la cour 'a mademoiselle de Moncal, et, pour réussir dans ses projets insensés, il a renié toutes ses anciennes connaissances; il a déserté toutes les conférences, et a refusé les places auxquellesson savoir immense l'avait naturellement poussé; le docteur Fabricius, épouvanté de cette métamorphose, s'est enfui à Copenhague pour ne pas assister aux actes de démence de son illustre ami.
» Et, en effet, huit jours après ton départ, c'était chose étrange et miraculeuse que de rencontrer Paul Guérin vêtu en petit-maître, jouant de la badine et du lorgnon, courant en tilbury, escorté d'un groom en hvréebleu céleste, prenant des airs dédaigneux, parlant avec complaisance, et, profanation des profanations! afl'ectant de mal parler sa langue, en y fourrant, à tort et à travers, des locutions anglaises, lui!... un académicien : horreur!
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» Cet amoureux, digne du fouet de Molière, se trouvant mal à Taise chez le malheureux Cerna y, et ne s'y croyant i)as logé assez élégamment, ne tarda pas à louer une bonbonnière rue Tronchet, où il s'emménagea bel et bien, lui, son cheval, son chien, son jockey, et toute sa fatuité.
» Tu me demanderas comment le pauvre savant pouvait faire tant de folles dépenses?
» Ma foi, je suis encore a la recherche de ce problème. Paul Guérin a vendu sa bibliothèque, il est vrai, mais si tu joins au produit de cette vente une vingtaine de mille francs dont se composait son patrimoine, il te sera facile de deviner que le tout a dû être lestement croqué. Reste à supposer qu'il a fait des dettes; mais on ne prête qu'aux riclies, et c'est là que se perdent les conjectures, car il court un petit bruit tendant à insinuer qu'un riche personnage conseille et favorise les dépenses de Guérin. Ce personnage n'est autre que le baron de Waclienlieim, espèce de héros fabuleux, moitié satan, moitié lansquenet, qu'on voit partout, et qui sort on ne sait d'uù.
» On prétend que ce Wachenheim répond généralement, dans toutes les boutiques, pour ce mallieureux Guérin, qui taille du grand seigneur à faire frémir.
»Ce qui me déroute, alors, c'est de voir le baron pousser Guérin àenleverd'assautia main demademoisellede Moncal. 11 nous en a dune imposé lorsqu'il a prétendu vouloir marier son protégé à Madeleine? Je me perds dans ce meli-melo de galanterie et de fadaises, et, sans plus t'ennuyer de mes réflexions, je vais tout bonnement te narrer les faits.
» Mademoiselle de Gernay n'a pas paru s'émouvoir un seul instant des folies de Paul Guérin; elle aimait au
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contraire a se les faire raconter. Chaque fois quelle voyait Paul,c'était pour lui donner des leçons délégance, pour corriger quelque vice de sa toilette, quelque tournure de son langage nouveau, quelques poses dans son maintien, quelque mesquinerie dans ses dépenses.
» J'avoue mètre souvent surpris a bayer aux corneilles, en réfléchissant à ce singulier manège... Je te souhaite plus de perspicacité que jen en ai, et te tiens pour une espèce de sybille si tu vois autre chose que du feu dans tout ce galimatias.
» Tu dois avoir hàt-e de savoir comment furent reçues chez les Moncal les prétentions de mon pauvre collègue de l'Institut? Tu supposes que Paul Guérin n'a rencontré que dédain, morgue et sarcasme. Tu crois, enfin, qu on a bafoué notre homme de pied en cap?
» Eh bien! mon garçon, tu n y es pas; le savant a été fort gracieusement accueilli; on Ta presque choyé dans cette famille, qui a voulu jouer, de son côté, un rôle incompréhensible dans cette tragi-comédie. Toutefois, je pense que le baron de Wachenheim n'a pas été étranger au succès de Guérin; il est très-aimé de Moncal, et s'il leur a donné le mot, il est probable que c'est à son instigation qu'on fait bonne mine à son ami.
«Paul Guérin, dans sa folie, a cru pouvoir faire concurrence au marquis d Avèros, prétendant avoué de la belle Corinne. Le pauvre diable s'est donc efforcé de vaincre son rival sur son propre champ de bataille, il a lutté pendant trois semaines d'élégance et de genre avec ce Portugais, qui est, de 1 avis public, un gentilhomme accompli et un millionnaire redoutable; et le savant mélamorphosé a fait preuve de tant de génie dans la lutte que, ma foi, le marquis a dû souvent
prendre l'alarme. Néanmoins, force est restée aux millions, et voici comment :
» Il paraît que madame de Moncal avait engagé sa parole au marquis d' Avères, dès sa grande soirée du 30 mars dernier. Il paraît que, pressée par les chaleureuses prières de marquis, la comtesse lui avait promis de lui donner sa fille si, dans trois semaines, a dater de l'heure que marquait alors la pendule de son boudoir, il lui renouvelait sa demande, avec Vagrément de la demoiselle.
« Le jour décisif arriva; madame de iMoncal donna un grand bal auquel je fus prié ainsi que les Cernay, M. de Wachenheim et Guérin.
» La convention arrêtée entre la comtesse et M . d'Avèros était restée secrète pour les amis des deux maisons, rien n'en avait transpiré, et on était bien loin de s'attendre à ce qui est arrivé. Quelques minutes avant minuit, le marquis pria madame de Moncal de passer avec sa fille dans le boudoir, et lorsque ces dames y furent arrivées, d'Avèros montrant du doigt la pendule qui sonnait ses douze coups, dit :
— Je viens, madame la comtesse, vous supplier de m'accorder la main de mademoiselle de Moncal que j'aime éperdument.
» La comtesse regarda sa fille; Corinne fit l'un de ses plus beaux sourires, et, tout aussitôt Texcellente mère unit les mains des jeunes gens.
» Cette alliance relève les Moncal, et jette, assuret-on, trois millions dans leur escarcelle. Paul Guérin dansait pendant qu'on faisait ce chef-d'œuvre a quelques pas de lui. Après une trénitz, le baron de Wachenheim s'approcha du savant, et, courbant sa taille de géant, lui glissa ces mots à l'oreille :
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— Vous avez perdu la partie.
— Quelle partie?
— Mademoiselle Corinne est Portugaise et marquise... C'est chose faite... Ne vous troublez pas, on vous regarde.
» Le plafond doré du salon serait tombé sur la tête de notre cher Guérin qu il n'en aurait pas été mieux assommé que par cette nouvelle. Il acheva la contredanse comme aurait pu Tacliever un ivrogne pris de vin, courut aux renseignements, et au lieu dun coup de poignard qu'il avait reçu, il en reçut cinq cents, car madame de Moncal avait proclamé, pour ainsi dire, le très-prochain mariage de sa fille.
» Je n'ai malheureusement pas assisté a ce coup de théâtre, je devais partir à sept heures du matin, le lendemain , pour Toulouse, où nos affaires ont cliômé, grâce à toi, et c'est de cette ville que je t'écris, ne sachant que par on dît ce que je te raronle, et ne pouvant, à regret, t'en raconter aujourd'hui davantage.
» Qu'est devenu notre savant dans cette bagarre? le trouverai-je aux Petites-Maisons a mon retour à Paris? que devient Madeleine? a-t-elle enfin reconnu 1 absurdité de sa conduite que, pauvre sot, tu t'efforces de trouver magnanime? a-t-elle échangé en pitié l'amour ridicule qu'elle nourrissait pour un extravagant, et en amour sensé l'amitié dont elle ta si souverainement fait cadeau? Je saurai tout cela dans quelques jours, et t'en rendrai bon compte aussitôt.
» Adieu, mon cher enfant, passe ton temps le plus gaiement possible, voyage sur cette terre vierge qui parle si haut 'a l'imagination de l'homme, n'oublie pas ton vieil ami et ne tarde pas trop à lui revenir. Tu comptes les années de ton avenir, je compte les jours du
mien. Médite soir et matin ma maxime, que par la fuite on met l'amour en déroute; puisse cette parole d'un grand homme te conduire a faire choix et à m'amencr Tune de ces jolies Américaines si vantées a juste titre. Les bras d'un bon père lui seront ouverts. » Je t'embrasse tendrement.
» DEXYS.
» P, S. Fais-moi une bonne pacotille de flèches, de hurons, de tomehaws indiens, de coquillages. Je voudrais surtout avoir quelques haches de Caraïbes, qui sont en pierre, comme tu sais.
Raymond, cette lecture achevée, la recommença, puis il mit la lettre dans sa poche, et comme il était dhumeur morose ce jour-là, il alla prendre langue dans la ville et prendre l'air sur les quais. Pendant huit jours, notre voyageur se rendit régulièrement a la poste espérant recevoir des nouvelle de Paris; mais il n'en reçut pas. Il s'impatienta et tint bon, toutefois, contre le désespoir pendant toute une quinzaine. Mais comme les bâtiments à voile et les paquebots ne lui apportaient pas ce qu'il attendait, comme les paquets d'Angleterre et de France n'avaient pas une ligne à son adresse, il se crut oublié de la terre entière, bourra ses poches d'aigles d'or, s'embarqua sur \Hudson et se mit bravement à explorer le comté de Columbia.
Nous ne savons pas au juste ce que fit Raymond dans cette excursion artistique. On nous a dit qu'il s'était arrêté pendant un grand mois àHudson, mais qu'y fit-il? Nous l'ignorons. Ce que nous pouvons aflSrmer, c'est qu'après une absence de six semaines, Raymond revint a New-York. Le spectacle majestueux du
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Nouveau-Monde, les merveilles de cette nature pompeuse, Tair vif des cascades et les poétiques ombrages des forêts vierges avaient, sans doute, vivement impressionné lamant malheureux de Madeleine et lui avaient fait grand bien, car ce n'était plus le même homme; son front n était plus rêveur et penché, son regard brillait joyeusement, sa démarche était dégagée. C'était, en un mot, l'un de ces types de Français élégants, spirituels et charmants que tous les peuples nous envieront toujours. Chose étrange ÎRayrfiond envoya son domestique prendre ses lettres au bureau restant, soin qu'il ne lui avait jamais confié, et ce fut en allumant un excellent cigare de la Havane qu'il reçut un énorme paquet, arrivé depuis huit jours par le courrier anglais. — Diable! pensa le jeune homme, mon cher père fait les choses en gros, a ce qu'il paraît, c'est tout un volume qu'il m'envoie là.
Et, ce disant, Raymond brisa les cachets, s'accouda nonchalamment et lut, en souriant du coin des lèvres.
«Paris, 25 mai 1840.
» Mon cher ami, je t'aurai fait damner par mon silence, assurément. 3Iais que veux-tu, ce quejaiàte raconter est tellement extraordinaire, tellement providentiel, et miraculeux, et prodigieux, qu'ilne m'a pas fallu moins d'un mois pour l'écrire. Figure-toi que Paul Guérin... Mais non je me tiendrai a quatre, et je te cacherai le fin mot de cette histoire fantastique et diabolique, jusqu'aux dernières lignes de mon grimoire.
» A mon retour de Toulouse, j'ai appris des choses si surprenantes sur Guérin, sur Madeleine, sur cet original de Wachenheim, (jue j'ai cru rêver. Revenu de ma stupéfaction, je me suis mis à l'œuvre pour t'm-
struire du tout, et j"ai bien déchiré vingt brouillons de lettres avant de me décider à un mode de rédaction,
» Finalement, je me suis arrêté à la forme du roman. Tu ris, hein? tu te moques?... Eh bien! hs-moi, et surtout, je t'en prie en grâce, hs-moi chapitre par chapitre, sans t'impatienter et courir au dénoûment. C'est un roman historique que je t'envoie, il ne contient rien de mon invention, tout s'est passé bel et bien, et dans le même ordre que j'ai suivi; avec cette seule ditïérence, cependant, que pour mieux tintriguer. j'ai mis, moi, la charrue avant les bœufs, c'est=-a-dire que mon roman finit comme a commencé la véritable histoire.
))Quand tu m'auras lu, jette-moi au feu, messieurs de l'institut me feraient pendre s'ils pouvaient me convaincre d'avoir trempé ma plume dans une encre romantique et romancière, et, a ce compte, je préfère le feu à la corde.
)) 3Ia lettre, datée de Toulouse, pouvant servir do premier chapitre à mon livre que j'intitulerai : Uîi ami diaboliquey ou Le vrai dans le faux, j'arrive au second chapitre qui prend les événements à la sortie du bal de la comtesse de Moncal [%\ avril) et, sans autre préambule, je commence, laissant agir et parler nos personnages comme il ont agi, et comme ils ont parlé... »
Raymond feuilleta le volumineux cahier, fit la grimace, courut à la dernière page; et, saisi tout à coup d'un remords, il se résolut au caprice de son père, et entama bravement une lecture qui ne tarda pas à l'intéresser vivement.
iU VS AMI DIABOLIQUE.
le Conseil
La nouvelle du prochain mariage de mademoiselle de Moncal et du marquis d'Avèros était dans toutes les bouches, on se la répétait à l'oreille et tout haut. La comtesse passait devant les galeries pour recueillir, de droite et de gauche, les félicitations qui, pour la plupart peu sincères, n'en étaient pas moins empressées. Corinne rougissant d'orgueil et de bonheur, fut entraînée dans une valse par son fiancé, et tout le bal admira ces deux beauxjeunes gens qui semblaient si bien faits l'un pour l'autre.
Certes, ce monde est si singulièrement pétri de bon et de mauvais, de vertus et de vices, que parmi les invités de la comtesse, plusieurs esprits méchants jalousèrent la joie des futurs époux, mais les envieux masquèrent sous d hypocrites sourires leur mécontentement, si bien qu'un seul homme paraissant consterné de cette joie, fut à linstant mis a l'index et raillé par tous.
On se montrait Paul Guérin, en se racontant sa mésaventure.
Le malheureux rival du marquis d'Avèros tournait dans le bal comme un oiseau blessé dans les airs. II n'osait mterroger personne, redoutant des réponses empoisonnées; et il attachait des yeux avides sur le couple gracieux qui, souvent entraîné par un élan rapide, venait le toucher en passant.
Madeleine et le baron de Wachenheim ne perdaient pas de vue leur ami; seulement ils le suivaient d'un
regard différent. Mademoiselle de Cernay souffrait visiblement de la stupeur de Paul, le baron souriait de ce sourire {glacial qui n'appartient qu a lui et au mauvais ange.
Impuissant contre les étreintes de sa douleur, prêt à défaillir, Paul se rapprocha de Madeleine et la contempla avec tant de désolation que la pauvre enfant lui glissa d'une voix mal assurée :
— Tout n'est pas dit...
— Je suis vaincu, ma sœur, honteusement vaincu... Oui me consolera.
— Moil puisque je partage votre défaite.
Paul, pour la première fois de sa vie, laissa flotter un doux regard sur Madeleine; ce regard descendit dans l'àme de la jeune fille et la fit frissonner.
— Oh! douleur! douleur! murmura PaulGuérin, en portant la main à son front, ma tète se fend, je crois que je vais devenir fou.
Et il quitta le bal. Au momtnt où il faisait ouvrir la porte desortie, il se sentit touchéalépaule, se retourna et se vit en face du baron qui lui cria de sa voix glapissante :
— Où allez-vous?
— Je n'en sais rien... j'étouffe, il me faut de l'air... je veux être seul.
— Très-bien, et que ferez-vous quand vous serez seul?
Paul regarda son interlocuteur d'un air effaré. Le baron reprit :
— Je vous conseille de rentrer chez vous, de vous coucher et de dormir un bon somme.
— Vous me conseillez toujours des choses impossibles, jai l'enfer dans le cœur.
— IJon! raison de plus pour demander du calme au sommeil, 1 1 au calme des idée?. Vous voila tout bouleversé par une simple contrariété, faible enfant que vous êtes.
— Une contrariété! s'écria Paul.
— : Eh! sans doute. Mademoiselle de !\Ioncal est promise en mariage, mais elle n'est pas mariée.
— 3Iais c est tout comme!...
— Bah! croyez-moi, allez vous mettre au lit après une promenade d'une heure, puis prenez une tasse ou deux de tilleul-orangé, puis dormez... Je pense, moi, et je ne suis cependant pas sorcier, que la nuit vous portera conseil.
Le vieux gentilhomme tourna sur les talons, et regagna les grands salons. Paul dit à son domestique, charmant enfant de quinze ans et a mine espiègle, qui lui présentait son paletot :
— Quito, tu vas rentrer, et me préparer une théière de tilleul-orangé. Je vais faire un tour de boulevard et me coucherai aussitôt. Va disposer tout sur la petite console et ne m'attends pas.
L'intelligent jockey ne se faisait jamais répéter les ordres qu'on lui donnait; il partit sur-le-champ. Paul Guérin, profitant d'un beau clair de lune, descendit le boulevard jusqu à la rue de Helder; puis, revenant sur ses pas, il rentra dans la rue Tronchet et sonna bientôt 'a sa porte.
Le Créateur, qui paraît avoir débrouillé le chaos avec une sage prévoyance, a fait sans doute la fraîcheur des nuits pour l'humanité en général, et en particulier pour les amoureux désespérés. Rien n'est plus salutaire qu'une promenade {)ar une bise piquante, lorsqu'on a la télé ccbaulfée, le cœur gonflé et la bile en
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mouvement. On sort furieux, on rentre sage; on court se noyer, on revient se coucher... c'est un remède qui fait grand tort a toutes les pharmacies. Paul Guérin, toutefois, ne fut que soulagé par sa course, et lorsqu'il mit la main sur le bouton en cristal de la porte de sa chambre, il avait encore un million de diables bleus gambadant et hurlant dans sa cervelle.
Le savant poussa sa porte, et demeura stupéfait devant un spectacle étrange.
La chambre était éclairée par une bougie garnie d'un garde-vue fort élégant t-out festonné de chinoiseries et de diableries. Cette bougie était posée sur un petit guéridon en laque, roulé près du lit; sur le guéridon étaient un plateau, une théière, deux tasses et un flacon de fleur d'oranger. Un homme éîait assis devant la table, le corps à demi caché par les grands rideaux de l'alcôve, et le dos tourné à la porte. L'ombre gigantesque de cet homme se projetait du parquet au plafond, en se bifurquant sur la cloison.
Ce personnage, au moment où Paul Guérin entra dans la chambre, se versait une tasse de tilleul. Sa tasse étant pleine, il la sucra, y mit quelques gouttes de fleur d'oranger, puis il en huma le parfum et secoua la tête en signe de mécontentement.
l'Ami.
Le jeune savant était brave et fort brave, comme le prouvera cette histoire; il crut, sans se donner le temps de réfléchir, avoir affaire k un audacieux vo-
leur, et frappant le parquet du bout dune canne a dard qu'il avait à sa portée, il marcha bien armé vers l'inconnu.
— Ali! vous voilà, mon cher monsieur Guérin, dit en se retournant nonchalamment le baron de Wâchenhoim, je vois avec plaisir que vous avez usé de mes conseils.
— Vous avez bien fait de montrer votre visa2:e. monsieur; j'allais me préparer de vifs regrets.
Disant cela, Paul montra sa canne, en refrappa le parquet, et une dague, large d'un travers de doigt, longue d un pan, disparut dans son étui.
Le vieux gentilhomme regarda le geste et l'arme avec un calme de dédain, et répondit :
— C'est une belle aiguille h tricot que vous avez là; mais nous ne sommes pas ici pour tricoter, au moins moi.
Veuillez prendre un fauteuil, etca'usons un peu. • - Volontiers. Avant tout, comment se fait-il que vous soyez là à m'attend re? Par où êtes-vous venu?
— Par la rue Richepanse tout uniment.
— Bon! Mais comment êtes -vous entré dans cette chambre?
— Par la porte... belle question! Vos fenêtres étaient éclairées, votre concierge dort, votre laquais en fait autant, je présume; je me suis décidé à vous attendre, en me permettant de goûter votre tilleul, qui n'est ni bon ni mauvais, et voilà comment s'explique notre rencontre. Passons maintenant au sujet qui m'amène. Comment se porte votre cœur?
— 3Ial, très-mal, fit Guérin d'un air sombre.
— Et le cerveau?
— Plus mal peut-être.
— Alors, buvez quelques gorgées; c'est un premier remède.
Le savant prit la tasse que lui offrait le baron, el humecta machinalement le bord de ses lèvres. 11 lui sembla qu'il faisait un rêve tout éveillé. M. de Wachenheim avait sa toilette de bal, costume noir depuis les souliers vernis a boucle de jais, et les bas de soie jusqu'à sa cravate de satin sans col, et le ruban de Malte qui décorait la première boutonnière de son habit croisé de haut en bas. Il avait mis sur sa tôle ce claque prodigieux que nous lui connaissons, de sorte que, ainsi coiffé , l'étrange visiteur ressemblait, de la tête aux pieds, a un officier des pompes funèbres, moins l'écharpe. Son manteau enveloppait ses jambes dans ses plis nombreux, et couvrait de son ample collet les bras et le dossier de son fauteuil.
— J'ai suivi de point en point l'ordonnance que vous m'avez dictée, dit Paul, après un assez long silence; j'ai respiré l'air frais du boulevard et ma promenade m'a appris une chose.
— Laquelle?
— Que j'ai été deu^: fois fou dans ma vie.
— Eh! mais, ce n'est déjà pas si bête, ceci. N'oubliez pas la recette le jour où vous serez fou pour la troisième fois.
— Plaît-il!
— Je dis que les hommes, et les plus sages parmi eux, sont exposés à devenir fous au moins une fois par an.
— A la bonne heure, mais la maladie n'a pas toujours le même caractère, et je vous promets, moi, que j'en ai fini...
— Avec mademoiselle de Moncal?
— Précisément.
Le baron ricana à sa manière, c'est-a-dire quil fit entendre un petit murmure saccadé, et qu'il montra, en enlr'ouvrant un coin de ses lèvres, quelquesunes de ses dents blanches, aiguës et tranchantes.
Ce rire étouffé sembla partir de la pièce voisine. Un ventriloque neût pa-^ été plus habile à tromper.
— Tous en doutez? poursuivit Paul Guérin.
— Dieu m'en préserve, je suis trop sûr du contraire.
— M. de Wachenheim, écoutez-moi. ».
— Je suis ici pour cela.
— Vous m'avez ensorcelé enjetantdans mes esprits je ne sais quel affreux vertige, vous m'avez conseillé une passion insensée; et, séduit par la syrène que vous m'avez montrée, j'en suis tombé amoureux comme on tombe du haut mal, voila pour ma première folie.
— Passons 'a la seconde?
— A peine lancé sur une pente irrésistible, jai deviné queje courais 'a ma perte, que mon amour ne serait jamais partagé, que mon rival rirait de mes efforts, et que je serais bafoué comme un sot. Je n'en ai pas moins continué de me donner en spectacle, et, au moment même du triomphe du marquis d'Avèros, j'ai été assez faible pour vous prêter l'oreille et croire 'a un miracle. J'ai donc été, deux fois, frappé de démence. Or, j'ai le plaisir de vous avouer que je ne tiens pas absolument à mourir a Charenton.
— Ainsi vous renoncez cornplétcment à mademoiselle Corinne?
— Complètement.
— Une jeune fille si belle! une conquête si éclatante! Après tout, c'est un sage parti que vous prenez là, et je loue votre complaiscince.
— Ma complaisance?
— Certainement... n'aimiez-vous pas cette charmante personne?
— Ah! ne me faites pas de ces questions-là, mieux que moi vous savez quel nom donner à la passion dont je suis victime. Je renonce a faire la fable des salons et des badauds qui les peuplent; mais arracher de mon cœur ce tyran qui Topprime, mais éteindre cette fournaise qui me dévore... le puis-je, grand Dieu! le puis-je?
Le baron regarda le savant du coin de lœil et reprit :
— C'est dommage, ma foi; c'est bien dommage, le poisson commençait à mordre et a frétiller. Je sais cela de bonne source, tout niais que je suis, avec mon air de n'y pas toucher,
— Que sa vez-vous? s'écria Paul, dont le visage s eclaira subitement d'une vive rougeur.
— Eh! pardieu, je sais que mademoiselle de Moncal vous trouve fort agréable depuis quelques jours... attendez donc queje me souvienne... oui, c'est cela, depuis votre promenade au bois, la semaine dernière, i! y a cinq ou six jours; vous conduisiez votre tilbury avec une grâce parfaite, vous aviez une mise d'un goût exquis, et votre élégance éclipsa Topulente fatuité du Portugais, à tel point que mademoiselle Corinne l'avoua tout haut.
— Vous avez appris cela? où? comment?
— De mes deux oreilles; j'étais dans la voiture de la comtesse, et lorsque vous passâtes près de nous, le marquis venait de nous quitter, pompeusement traîné par quatre chevaux dans une grosse calèche. En vous voyant, mademoiselle Corinne, dit à sa mère : « Paul Guérin fait décidément tout ce qu'il veut; le voila qui
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laisse loin derrière lui tous nos élégants. — Excepté le marquis d'Avèros, se hâta de répondre la comtesse. — Et surtout le marquis d'Avèros, repartit la jeune fille. Puis, comme pour chercher mon approbation, elle se tourna vers moi. — Ma fille, dit la comtesse, de même que quatre beaux chevaux valent mieux qu'un beau cheval, tout carrosse qui roule à quatre chevaux vaut mieux... — C'est-a-dire, interrompit Corinne, que M. d'Avèros vaut plus que M. Guérin? — C'est tout juste ce que je voulais vous faire entendre, ma fille. — Et c'est ce que je ne comprends plus, répondit la demoiselle. »
— Vous avez saisi, je pense, la morale de ce bout de conversation intime, n'est-ce pas, monsieur Guérin?
— Mais, mon Dieu! s'écria le savant, c'est donc contre son gré qu'on la marie, cette pauvre enfant?
— Vous devinez comme Nostradamus.
Paul se leva et se promena avec une agitation fiévreuse.
— Prenez donc une tasse de tilleul, mon cher ami, dit le baron... Vous avez les nerfs dans un fâcheux état.
— Mais, alors, il peut y avoir encore quelque espoir... Répondez, monsieur, répondez, de grâce?
— S'il n'y en avait pas, je ne serais point ici, k une heure indue, vous empêchant de vous mettre au lit, et soufflant sur votre tisane... Allons, buvez, que diable, ce n'est pas du poison que je vous donne.
Au mot poison, Paul qui venait d'avaler quelques gorgées de tilleul, flaira sa tasse avec quelque méfiance; il lui sembla que le breuvage qu'il prenait k peu près malgré lui, avait un goût particulier. Naturaliste
expert, il crut démêler dans le parfum de la fleur bienfaisante un principe étranger; mais sa tête travaillait trop pour qu il conservât des soupçons sérieux, il vida la tasse d'un trait et se hâta de dire :
— Pourquoi mademoiselle de Moncal avait-elle le front si radieux en valsant avec un homme qu'elle doit détester?
-7 Tactique, répondit le baron.- — Comment, tactique?
— Elle veut en imposera la surveillance maternelle, ce front radieux était pour vous.
— Oh! vous ne me trompez pas? s écria le savant.
— Où serait mon profit?
— Mais alors que dois-je faire?
— Une seule chose; plaire à la mère, comme vous avez plu à la fille.
— Je n'y parviendrai jamais.
— Bah! on fait ce qu'on veut, le difficile est de vouloir.
— Tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai.
— Très-bien; mettez-vous donc à Iceuvre.
— Par où et par quoi commencer?
— Puisque M. d' Avères est marquis, il faut que vous soyez comte. "Madame de Moncal y tient. Or, de nos jours, on prend le titre de comte ou on l'achète. II est mieux de Tacheter, c'est plus honnête.
— Vous débutez par une impossibilité... Après?
— Il vous faut une belle tefre, rapportant quelque chose comme cinquante mille livres ; cela s'achète.
— Après? dit le savant avec un douloureux sourrire.
— Un ami à toute éprruve... Cela se vend.
2'l UN AMI DIABOLIQUE.
— Est-ce tout? fil Paul de lair dun condamné qui demande grâce.
— C'est a peu près tout... Au moins pour le plus pressé. J ose parier que, nanti de ces trois talismans, la conquête de mademoiselle de Moncal vous est assurée.
— Vous me prenez sans doute pour le héros d'un conte de fée?
— Pourquoi?
Paul Guérin rcizarda le baron dun œil étonné; le baron regarda Paul dun air paterne.
— Mais, monsieur, s'écria le savant, je me suis avisé hier de regarder dans mon coffre, et je n'y ai pas trouvé cinquante louis. J'ai ouvert mon portefeuille et n'y ai vu que des quittances et des mémoires à acquitter. Toutes mes économies ont étéenglouliespar la vie dissipée que vous m'avez fait mener depuis près dun mois; mon mince patrimoine a été dévoré; j'ai vendu mes meilleurs livres, mes collections de tout genre; il ne me reste plus de quoi régler mes comptes, je suis affreusement ruiné, et vous venez meproposer d'acheter des titres, des terres et des amis? Pourquoi ne me dites-vous pas de voler toutes ces belles choses?
— Ahl vous êtes ruiné! fil le baron en allongeant démesurément sa lèvre inférieure, ce qui est tout à la fois un si£;ne de réflexion et de dédain... Vous êtes ruiné... C'est fort drôle.
— Comment! c'est fort drôle!
— Oui, je n'aurais jamais cru qu'un homme de votre qualité, un génie, un flambeau pût être arrêté par une si méchante considération... et ne pourriez-vous paS faire en quelques jours un bel ouvrage que vous vendriez cher?
— Croyez-vous que Ton fasse de la science a tant la ligne; puis-je m'enfermer dans un cabinet, me mettre au travail jour et nuit, tout en continuant ma cour à mademoiselle de Moncal, et d'ailleurs ne savez-vouspas ce que se vendent môme le:: chefs-d œuvre?
— Javoue ne rien savoir, je suis Thomme du monde le plus illettré; qu'appelez-vous chef-d'œuvre?
— J'appelle chef-d'œuvre un livre que son auteur vend mille écus et qui fait la fortune de vingt libraires.
— Mais c'est magnifique, cela, monsieur... La belle chose, en vérité, que d'être sav^ant!
— Ah! si j'avais aune de la toile et du calicot, au lieu de chercher à lire dans les astres; si j'avais débité du sucre et de la cannelle, au lieu de vendre des idées, je serais comte, je serais millionnaire; je chasserais cet insolent Portugais.
— Bah! tout chemin mène a Rome.
— Ouentendcz-vous par la?
— J'entends que vous arriverez aux millions par la science, comme on y arrive par l épicerie; il ne vous faut qu'une condition pour cela.
— Laquelle?
— Vouloir.
— Vous me ramenez sans cesse dans le même cercle... brisons la; je suis maudit.
— Et dites-moi un peu, mon cher monsieur Guérin, vous avez articulé, si j'ai bien entendu, que vous aviez un peu gâché votre belle jeunesse en étudiant une multitude de sornettes dont vous n'avez que faire aujourd'hui, au moins pour le cas présent.
— C'est la pure vérité. Mon tuteur a dirigé mes premiers pas au rebours de la saine philosophie.
— Ah! et s'il vous était donné de changer contre des rouleaux d"or les sciences que vous avez amassées dans votre cerveau, feriez-vous l'échange?
— Sans hésiter, et avec joie.
— Voyez donc, que c'est bizarre! Moi qui suis un âne trois fois bâté, moi qui ne comprends rien à rien, qui sais à peine lire, et me tire fort mal de quelques vilains jambages, j'ai une fortune royale, je roule sur les écus, j'ai des terres, des bijoux, des rentes, des chevaux, des laquais, un immense crédit; mon coffrefort est plein, ma tête est vide. On ne saurait plus faire entrer un louis dans le coffre; de la tête on ne pourrait faire sortir une pensée raisonnable. En vérité, il me semble que tout ait été fait de travers ici-bas.
— Je voudrais être à votre place, monsieur le baron; je ne me plaindrais pas.
— Et moi, je voudrais tenir la vôtre. Vous n'en croyez rien?
— Franchement, non.
— Eh bien! mon cher M. Guérin, ne faisons pas les choses a la légère; je n'aime pas a me repentir. Changeons de rôle progressivement, et si, au fur et a mesure que nous opérerons l'échange, nous nous trouvons satisfaits de notre nouvelle position, de notre nouvelle existence, dame! nous nous donnerons la main tout de bon.
— Pardon; j'ai fort mal suivi et n'ai pas compris votre raisonnement.
— Ce n'est pas un raisonnement, c'est une proposition que j'ai l'honneur de vous faire. D'ailleurs, je vais m'expliquer catégoriquement... Qu'est-ce que c'est que lastronomie, s'il vous plaît?
Le savant se frotta le front et se caressa le menton,
comme pour se demander s"il était bien éveillé; le baron fixait sur lui son regard brillant, et faisait une grimace commune à tous ceux qui attendent avec anxiété quelque importante révélation.
— C'est la science des mouvements des corps célestes, répondit Paul Guérin.
— Ah! diable! ce doit être fort intéressant, j'imagine... et, dites-moi un peu, mon illustre ami, l'astronomie nous explique toutes ces lumières que nous voyons au ciel; elle nous parle du soleil et des comètes; elle nous apprend ce que signifie cette grosse et laide figure que nous voyons dans la pleine lune?
— Certainement, fit le savant en haussant les épaules à cette crasse d'ignorance.
— Et c'est une science fort difficile apparemment que cette astronomie?
— Sans doute; il faut s'y préparer par des études sérieuses, abstraites, pénibles.
— Oh! oh! voyez donc combien je suis chanceux dapprendre tout cela en quelques minutes.
— En quelques minutes? vous?
— Nêtes-vous pas un astronome du plus grand mérite?
— J'ai quelque réputation, je l'avoue, mais...
— Cela suffit, interrompit le baron.
Le vieux gentilhomme plongea sa main et la moitié de son avant-bras sous son habit qu'il déboutonna, et tira de sa poche un long portefeuille de maroquin rouge armorié en traits noirs, et il l'ouvrit. Cela fait, il prit un paquet de billets de banque , et comptant tout bas pendant qu'il feuilletait du pouce le papier précieux :
— Mille, deux mille, trois mille, quatre, cinq... cinquante mille.
Arrivé à ce chiffre, le baron s'arrêta et res;arda Paul Guérin dont les yeux fascinés brillaient de convoitise.
— Nous disons cinquante mille francs, répéta le vieux gentilhomme; et faisant un paquet des cinquante billets, il l'offrit au savant :
— Si l'on vous proposait de vendre à ce prix tout ce que vous savez en astronomie, accepteriez-vous?
— Sur-le-champ.
— Dites oui ou non, et parlez haut.
— Oui, s'écria Paul.
Le baron fit grincer son rire diabolique et toussa de sa toux nerveuse, puis il reprit :
— Allons, je crois, mon cher M. Guérin, que vous n'avez qu'une manière de voir les choses, et que vous avez de la suite dans le jugement; je vous en félicite. Ces cinquante mille francs sont à vous, je n'en serai pas plus pauvre pour cela; prenez-les sans fausse honte, n'oubhez pas que je suis votre ami et que j'ai pour ainsi dire les mines du Pérou à votre service. N'oubliez pas non plus que le marquis d'Avèros m'est antipathique, et que j'ai hâte de le voir supplanté... Prenez...
— Mais...
— Encore une tasse de tilleul, mon cher monsieur, avant de nous quitter.
— Mais...
— Allons, bonne nuit! fit le baron en se levant; encore un conseil, si vous le permettez. Jetez dès demain cet argent par les fenêtres, comm.e on dit ; en d'autres termes, dépensez-le avec une audace insolente. Achetez quatre chevaux chez Drak, il en a reçu de fort beaux; achetez un coupé chez Baptiste, et en-
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voyez a la comtesse de Moncal, vous êtes assez de ses amis pour cela, quelque rien de deux cents louis; c'est demain sa fête, prenez une loge de premier rang a rOpéra, donnez un souper de trente couverts à cinq louis par tête, cela vous posera; et donnez mille francs aux pauvres de chaque arrondissement de celte pauvre capitale, cela vous fera grand honneur un peu partout.
— Ces cinquante billets ne suffiront pas à tant de prodigalités?
— Bah! lorsqu'on dépense cinquante mille francs en un jour et qu'on les paye, on fait facilement pour cinquante mille francs de dettes le lendemain.
— Mais le surlendem.ain?
— Vous viendrez me voir, et nous causerons astronomie... J\"ii l'honneur de vous bien saluer.
Le baron sortit, sans permettre au savant de l'éclairer; Paul récouta descendre lescalier, craignant qu'il ne fit quelque chute; mais son pas franc et assuré franchit la dernière marche sans avoir hésité.
Le roulement d une voiture rapidement entraînée apprit a Paul Guérin que son singulier visiteur venait de quitter sa porte.
Humanité fantasque et jalouse!
Celui qui, la poche efflanquée, promenait hier ses appétits affamés dans la tribu des riches, insultant leur existence oisive et leur éclat, oublie, s'il est enrichi lui-même du jour au lendemain, ce qu'il a méprisé, et se grise au son du précieux métal, comme le mendiant altéré a la coupe que lui tend l'aumône.
Paul Guérin recompta ses billets de banque, puis il les examina un à un, les étala sur sa table, les ras-
sembla, les enferma, les reprit, et les cacha sous son oreiller.
Et cependant, Paul n'était pas avare; il avait dédaigné l'argent jusqu'au jour où la rencontre de Corinne lui avait été si fatale. Avec celte passion terrible, la gangrène s'était attaquée à son cœur. C'est un privilège de l'amour d élever ou d'abaisser ceux qu'il touche; lorsqu'il est saint, il nous conseille, au nom du maître suprême, lorsqu'il n émane que d'un caprice ou d'un délire des sens, il éteint chez l'homme la flamme sacrée, et le livre aux seules et faibles ressources de son esprit, a la tyrannie de ses mauvais instincts.
Paul Guérin était ambitieux avant d'avoir aimé; mais son ambition n'embrassait que des plans généreux; s il eût aimé une femme comme Madeleine, ses forces se fussent doublées, et son génie éclairé par une lumière nouvelle, guidé par un ange, fût resté noble et audacieux. Épris dune coquette sans cœur, l'ambitieux ne devint qu'envieux; ce ne fut plus la renommée des maîtres, ses rivaux, qu'il jalousa, mais le triomphe des efféminés que saluait jun regard de Corinne. Il était passionné pour la gloire, il se passionna pour l'or, parce que l'or est le secret des jouissances matérielles, comme le travail est le secret de toutes les illustrations.
Le savant était donc déchu. Ce premier pas fait dans un faux sentier, devait le mener à sa perte, et il y courut.
L'idée ne vint pas seulement pas a Paul Guérin de réfléchir à la singulière visite qu'il venait de recevoir. Il était passé du désespoir le plus profond, du découragement le plus complet, a d'éblouissantes espérances;
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il voyait h travers les nuages dont sa pensée était voilée, la femme qu'il adorait, lui sourire et lui tendre la main; il comptait, sans essayer de se raisonner, sur Tassistance de son protecteur providentiel, sur cet ami de sa famille, sur cette espèce de nabab, créé tout exprès pour lui, et, insouciant par nature , il s abandonnait au bon ou au mauvais ange, ne s'occupant que de la passion qui le poussait en avant.
Le savant se coucha, et, en posant la tête sur son trésor, il rêva aux projets les plus extravagants; il arrangea sa dépense, prépara son luxe, et trouva que le jour tardait bien à venir, tant il avait hâte de se mettre à l'œuvre.
Le sommeil le surprit au milieu de ses folles préoccupations desprit, et lorsqu'il s'éveilla vers neuf heures, son premier mouvement fut de toucher son portefeuille; puis, se souriant avec délices, il sonna son domestique.
Quito entra.
— Attelle sur-le-champ.
— Monsieur ne recevra donc pas les personnes qui l'attendent?
— On m'attend.
— Le docteur Fabricius est au salon depuis trois quarts d heure, et n'a pas voulu s'en aller sans voir monsieur.
— Fais-le entrer de suite... Ces savants me rendent la vie insupportable...
— Le premier commis de M. Jeannisset et M. Blin sont aussi dans le salon.
— Le joaillier et le tailleur!... auraient-ils flairé mon portefeuille... Allons, Quito, habille-moi lestement, et fais venir tous ces pauvres diables, je ne sortirai que dans une heure. •
Paul Guérin passa une robe de chambre plus cossue quélégante, essaya de se donner quelques airs opulents et protecteurs, en jouant avec sa longue cordelière, et accueillit le docteur Fabricius avec un sourire complaisant.
Lérudit de Copenhague portait l'un de ces vénérables costumes qui font honneur, par leur modestie, aux hommes sérieux de tous les pays. Il était armé d'un vaste parapluie qui imbibait d'eau le tapis de son élégant confrère; il jeta son chapeau a larges ailes sur un meuble fort coquet, tomba dans un fauteuil, et croisant ses pieds chaussés de socques articulés, il dit :
— Je tenais à vous voir ce matin, mon cher Guérin, et j'ai fait bonne garde pour ne pas vous manquer. Vous devenez rare comme un échantillon du vin® siècle.
— Oui, je suis un peu accablé de besogne.
— Je n'en doute pas; a voir la cour que l'on vous fait, on reste convaincu. Quels sont ces messieurs qui altcndaienl avec moi dans votre salon?
— Ce sont des savants.
— Ahl des voyageurs.
— Non, des artistes... Eh bien! Quito, fais donc entrer.
Le tailleur et le joaillier se présentèrent. Le tailleur ouvrit une pancarte et étala des coupons d'étoffes. Le joaillier ouvrit une boîte et montra de superbes bijoux.
Le docteur parut fort étonné.
— Ces messieurs sont d'illustres savants dans leur métier, mon cher Fabricius, je ne vous ai pas trompé. Voyons, donnez-moi votre avis pour le choix d'un bra-
. celet. iMessieurs, par quel heureux hasard êtes-vous venus ce matin au*-devant de mes désirs?
— Le baron de Wachenlicim nous a communiqué vos ordres, et nous nous y sommes rendus avec reconnaissance.
— Très-bien... Allons, docteur, que dites-vous de ces rubis, de ces moutures?
— Ma foi, je n'en dirai rien, faites vos affaires; quand vous les aurez terminées, je vous prendrai pour moi seul.
Paul acheta sans marchander, avec la magnificence d un prince magnifique.
— Maintenant, dit le docteur, nous allons passer dans votre cabinet; jai quelques bons conseils a vous demander.
— Volontiers... Cependant nous pouvons rester dans cette chambre.
— Non, nous serions dérangés par quelque visite, mettons-nous dans notre vrai milieu.
— Ce sera difficile.
— Pourquoi donc?
— Parce que je n'ai pas de cabinet dans cet appartement.
— Pas de cabinet!... Et comment faites-vous pour vivre ici?
— J'étais un peu ennuyé de mes livres.
— Il est vrai que vous les savez par cœur. Bref, restons dans cette pièce puisque vous le désirez, et venons au fait. Je dois lire demain a l'Académie des sciences un Mémoire fort important, appelé, je crois, à faire grande sensation.
— Et cet ouvrage?
— C'est un exposé de mes découvertes astronomiques depuis dix ans. Je suis embarrassé par quelques d'finitions et je vit^ns vous consulter.
ZU Vy AMI DIABOLIQUE.
Comment définissez-vous Tastronomie physique?
— L'astronomie physique? reprit Guérin étourdiment, pardieu, c'est la une question bien simple.
— D'accord, mais, jusqu'à ce jour je n'ai rien trouvé d'assez précis, d'assez complet. Toute définition qui a plus d'une ligne est mauvaise... Votre opinion, s'il vous plaît?
Paul regarda le plafond comme l'écolier qui, pris en défaut, fait appela sa mémoire. Tout à coup ses joues s'empourprèrent, ses yeux se fermèrent, un frisson nerveux parcourut ses membres, et il frappa son front avec un geste dépouvante.
— Laplace dit, continua le docteur, que V astronomie physique dète^^mine la cause des mouvements célestes à l'aide des principes de la mécanique. C'est cela, assurément; mais c'est verbeux... Qu'en pensez- vous, vous?
— Jedis. . Je dis... Ma foi...
— Hé! ma question n'est donc pas si simple, avouez le? reprenons de plus haut : Qu'est-ce, en général, que l'astronomie... hein?
Paul demeura stupide, la bouche entr'ouverte pour répondre, mais la langue paralysée. Il fit quelques pas précipités dans la chambre, passa ses doigts dans ses cheveux, secoua la tête, poussa un cri, et, fuyant le regard fixe du docteur, il s'élança vers la porte, et alla s'enfermer dans une pièce éloignée, laissant Fabricius à ses étranges réflexions.
— On me lavait dit, murmura le savant.... Le pauvre homme est foui Quelle perte pour la science! Quelle catastrophe!
Ijne journée bien employée.
Paul Gnérin sonna Quito.
— Le docteur Fabricius est-il parti?
— Oui, monsieur, il vous a laissé un billet. PauUut précipitamment :
a Mon cher ami, je vous fais mes adieux; je quitterai Paris demain soir, et retournerai a Copenhague, rapportant de mon voyage une douleur bien vive et un étonnement profond. Je ne vous en dirai pas davantage, l'affection que je vous ai vouée ne peut être ébranlée par le malheur qui vous frappe; de grâce, confiez-vous, sans perdre une minute, à des soins éclairés.
» Tout h vous, de cœur,