FABRICIUS
— L'imbécile, s'écria Guériu, il me croit fou!
En achevant cette pensée, le jeune savant tressaillit, et, portant les mains à son front, il se demanda ^
— Mais ne serais-je pas réellement fou? Que se passe-t-il en moi? Comment expliquer cet oubli, ce vide complet dans ma mémoire... Bah! quel enfantillage!... quelle distraction!
Paul courut à une armoire où étaient relégués quelques livres, débris de sa bibliothèque, il chercha un volume d'une main tremblante et l'ouvrit.
C'était le traité de la mécanique céleste de Laplace.
Paul Guérin parcourut plusieurs pages avec une inpatience fiévreuse; embarrassé a chaque ligne, dérouté à chaque démonstration, la partie mathématique de ce savant ouvrage était seule à sa portée , il suivit avec sa faciUté habituelle tous les calculs, mais lorsqu'il rentrait dans les définitions et dans le texte, il rentrait en plein chaos. Le livre tomba de ses mains sur le parquet; un soupir désespéré s'échappa de sa poitrine, et il promena autour de lui un regard plem depouvante.
— M. de Saint-Valery demande si monsieur est visible? dit Quito; il est accompagné du carrossier et du marchand de chevaux.
— Quel carrossier? quel marchand de chevaux?
— Ceux que monsieur a fait dem.ander.
— Pardieu! M. de Wachenheim est un homme diligent, pensa Paul; puis, s'adressant à Quito :
— Fais entrer.
— Eh! bonjour, mon cher Guérin, s'écria Saint- Yalery; nous montons notre maison, a ce qu il paraît?
— Oui, je me suis décidé a faire quelques dépenses.
— Très-bien! très-bien! Je me trouvais chez Stephen, lorsque le baron de Wachenheim y est arrivé, venant de votre part demander si les quatre pommelés étaient toujours à vendre. Vous comprenez quun attelage de vingt-quatre mille francs ne s'achète pas du jour au lendemain, et les pommelés vous attendent. Stephen nous a pris dans son cabriolet, et nous voilà.
Chemin faisant, nous avons rencontré Baptiste qui vient vous proposer une délicieuse voiture, un landau bas a quatre places, auquel on a mis hier la dernière main : vous allez rouler la dedans comme un autocrate, mon cher.
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— Tl est certain, se hâta de dire le carrossier, que cette voilure était destinée à un prince russe.
— Habillez- vous, mon brave, habillez-vous; nous irons visiter la remise et les écuries, puis nous déjeunerons chez Tortoni; si le temps se met au beau, nous étrennerons l'emplette.
Ce M. de Saint-Yalery était l'homme que chacun connaît : c'était l'un de ces types nombreux et fabuleux qui peuplent le boulevard de Gand, sont de tous les soupers, de tous les lansquenets, ont une stalle à l'Opéra, des habits toujours frais, un joli appartement et des rentes sur le brouillard. On ne sait ce qu'ils sont, quoique tous portent particule; on ne sait comment ils ont commencé; eux seuls savent très-bien comment ils peuvent finir.
Parasites par essence, on les a toujours sous la main lorsqu'on cherche un gai convive, un joyeux compagnon. Chaque matin, en mettant leurs pieds vernis sur l'asphalte, ils dressent le nez au vent et prennent la piste de quelque débarqué de province cherchant h s'émanciper, ou de quelque fou cherchant à se ruiner. On les connaît, ces bonnes âmes, mais on se livre à elles les yeux fermés; car on les craint comme l'écolier craint le maître.
Paul Guérin s'habilla et monta dans le cabriolet de Stephen; Saint- Valéry monta dans celui de Baptiste. Le landau fut acheté 6,000 francs et payé comptant. Les quatre gris pommelés furent payés avec vingtquatre bons billets de banque de 1 ,000 francs.
Saint-Valery émerveillé conduisit son cher ami chez Tortoni. Pendant qu'on préparait le déjeuner, Paul demanda de quoi écrire, et fit deux lettres de quelques li.G;nes chacune; puis il appela son groom, et lui dit •
l.'îf AMI ni\R. T. II. ^
— Tu prendras l'écrinque j'ai acheté ce uialin, cl lu le porteras a l'adresse de cettb lettre. Tu passeras ensuite chez le maire du deuxième arrondissement, et tu lui remettras celte autre lettre, qui renferme 12,000 francs; vous voyez, Saint-Valery, que je metssous enveloppe douze bilkts de mille... Allons, fais vite, j'allendrai ici les deux réponses.
Quito disparut.
— Que diable avez- vous a démêler avec le maire du deuxième arrondissement? demanda Saint-Yalery un peu intrigué.
— Peuh! fit Guérin, je fais une petite charité. Déjeunons.
— Une petite charité, s'écria le gentleman! une petite charité! mille francs par arrondissement... Mais vous détrônez Rotschild, mon cher... Ah çà, le Potose coule donc dans vos poches?
— A quoi mieux employer sa fortune, répondit le savant avec une audace frisant 1 impertinence... Garçon, les Affiches?
— Savez-vous que vous avez déj'a dépensé quarante-deux mille francs; et que c esta peincs'il fait jour.
— Quarante-deux... vous croyez?
— Pardieu, le compte est net. Vingt-quatre chez Sthephen, six chez Baptiste, douze chez messieurs les maires; total, quarante-deux... C'est coquet.
— Ajoutez-y deux mille francs chez Blin, et mille écus chez Jeannisset... J'aurai bien du mal à faire cinquante mille francs. Voulez- vous souper avec moi, cette nuit, mon cher Valéry, j aurai quelques jeuiius gens, nous serons sages, deux louis par tête sans les vins, aux Provençaux; voyez si cela ne vous semble pas mesquin.
— Combien serons-nous?
— Mais une quinzaine environ, peut-être plus, si je suis heureux.
Saint -Yalery regarda Guérin avec stupéfaction. Le dandy venait de faire cette fâcheuse réflexion :
« II va trop vite, et ne durera pas longtemps... Mauvaise pratique. »
~ Ah! voici, secria Guénn, voici qui me convient à merveille... Lisez, mon cher, lisez!
Et il passa le journal des Affiches à Saint-Valery qui lut :
« A vendre, un joli petit hôtel entre cour et jardin, ruedosChamps-Ély?ées, 10,auprixde300,000fr. S adresser a M. Chauchat, avoué, etc. »
— Est-ce que vous auriez envie de cet hôtel, par hasard? — Oui, je voudrais avoir un pied-a-terre décent. Connaissez- vous cela?
— Parfaitement, c'est en face que demeure d'Avèros, et son hôtel ne vaut pas le n« iO, tant s'en faut
—Eh bien! mon ami, prenons le café, et allons terminer cette petite affaire, vous serez mon Cicérone.
— Prenons le café, dit Saint-Valery, tout interloqué.
Quito entra, et remit à son maître un billet parfumé et une énorme pancarte; le savant mit le tout dans sa poche, paya l'addition et se leva.
Après avoir visité Ihôtel qu'il trouva convenable. Paul Guérin se rendit chez l'avoué et se nomma; l'avoué s'inclina respectueusement, car ce nom était des plus respectables, et l'homme d'affaires était un homme de mérite, assez versé dans ses classiques.
— Monsieur, dit-il les payements doivent, d'après les facilités qu'offre le vendeur, être exécutés en trois
l\0 Vy AMI DIABOLIQUE,
termes : le premier comptant, le second dans trois mois, le troisième dans six; vous avez donc cent sept mille francs a payer en signant Tacte : les frais d'enregistrement et honoraires compris.
— Je ne traite jamais qu au comptant, monsieur, veuillez donc faire préparer 1 acte et la quittance totale, au plus vite.
— Tout sera prêt dès ce soir, monsieur Guérin; j'enverrai chez vous.
— Envoyez demain vers midi; je vous laisse mon adresse.
Saint-Valery ne savait plus que penser de son ami; mais il le voyait avec joie s'engager dans des affaires solides, et il se promettait bien de manger, à lui seul, au moins une aile de l'hôtel Guérin. Les deux jeunesgens firent ensemble bon nombre de visites, Paul tenant à inviter lui-même ses connaissances pour le souper dont nous avons parlé; puis ils se séparèrent pour se retrouver au bois entre quatre et cinq heures.
Paul connaissait Saint-Valery pour une merveilleuse trompette; il pensait que, deux heures après l'avoir quitté, tout Paris saurait qu'il avait dépensé trois cent quarante-sept mille francs dans la matinée, et projeté de mener un train d'ambassadeur C'était ce qu'il voulait, ce premier exploit était utile, indispensable à ses projets ambitieux.
En retournant rue Tronchet, le savant ouvrit les deux lettres que Quito lui avait remises. L'une, signée de la comtesse de Moncal, portait ces seuls mots :
a Vous êtes trop galant pour ne pas venir ce soir vous faire gronder en famille. »
L'autre, signéedu maire du 2® arrondissement, donnait, au nom des pauvres des douze communes, un
i:n ami diabolique. /il
reçu de la fastueuse aumône, ets achevait en une page d'éloges étourdissants.
A quatre heures et demie, Paul Guérin monta dans son landau découvert; et conduit à la Daumont par Quito, il s'élança dans la rue Royale, traversa la place Louis XV, au grand plaisir des badauds, et gagna l'avenue des Champs-Elysées. Son regard cherchait parmi les élégants cavaliers, parmi les équipages, le baron de Wachenheim et la livrée de la comtesse. Arrivé au rond-point, il vit la calèche de madame deMoncal; le marquis d'Avèros faisait caracoler fièrementun magnifique arabe a lune des portières, Corinne et sa mère étaient seules dans leur voiture.
Paul commanda à Quito de se tenir tête a lêleavec le cocher de la comtesse; et, se levant tout droit, il salua les nobles dames avec une élégance exquise, puis se tournavers le marquis. Lesjouesde Corinne se colorèrent d'un rose transparent; elle éprouvait évidemment une émotion agréable, car, avant l'arrivée du landau, elle paraissait fatiguée et ennuyée.
L'étonnement fut au comble chez la comtesse; le luxe du savant dépassait son imagination. Néanmoins, elle lui adressa un fort gracieux sourire.
— M. le marquis, dit Paul au Portugais, serai-je assez heureux pour vous avoir b souper aux Frères- Provençaux ce soir?
— Très-volontiers... A quelle heure?
— Minuit.
— Je me donnerai garde d'y manquer.
Sur un signe de son maître, Quito toucha les chevaux, et le landau fila comme une flèche.
Guérin eut beau chercher M. do Wachenheim, le baron n'était ni au bois ni aux Champs-Elysées. Cette
iibscnco inquiéta Paul, et il sentit insliiutivcmont dû- (Toîlre son aplomb Néanmoins, il acheva sa journée comme les riches oisifs lachèvent : il dîna au caféfh^ Paris comme un lord, flâna le cigare aux dents sur \o. boulevard, alla faire un peu de toilette, et se rendit ù l'hôtel de Monc^I.
Le salon de la comtesse ôtait occupé par une vingtaine d intimes. En tète de cette liste privilégiée était le marquis d'Avèros; le comte faisait son whist; le vieux baron, au moment où Guérin fut annoncé, tenait le dé de la conversation, et chacun 1 écoutait, comme sil eût raconté une légende ténébreuse.
Dès les premiers pas que fit le jeune savant, madame de Moncal vint à lui :
— Vous arrivez bien à propos, monsieur Guérin; nous parlions de vous.
— Eh quoi! madame, sans pitié pour les absents? Ce n'est pas chrétien.
— Belle pitié, vraiment! Chacun de nous, ici, donnerait gros qu'on parlât de lui comme de \ous.
— Sans hyperbole, a coup sûr, dit Corinne d une voix mignarde.
Le cœur de Paul bondit à cette parole, comme peut bondir un jeune chevreau.
Le baron puisa dans sa boutonnière, et porta coup .«sur coup trois pastilles à ses lèvres.
— Je vous fais au nom de tous nos amis, et en mon nom personnel, continua la comtesse, mille compliments sur ce qui vous arrive.
— Vous dites, madame?
— Que jusqu'à présent nous avions entendu vanter les oncles d Amérique, mais que nous ne connaissions pas les amis de Turquie.
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Paul Guérin no r^iit, vraiment, quelle contenance prendre, il lui sembla qu on lui parlait dans une langue^ inconnue; cependant, connue il était, urgent do répondre quelque chose à ce discours, il ne trouva rien de mieux qu'un sourire, un sourire ne disant ni oui ni non, et pouvant dire toute esjjèce de chose sans rien dire.
— A la bonne heure, voilà que vous avouez franchement, s'écria madame de Moncal, venez nous conter cette histoire; prenez-la où nous la laissée M. de Wachenheim. Il disait que Mohammed-Bou-Laïa fit, un soir, appeler le kadi...
— Oui, c'est là (luen est resté le baron, ajouta Corinne, le savant Bou-Laïa était dans son jardin, et, conduisant le kadi vers la porte d'une grotte, il ouvrit cette porte... Continuez, monsieur Guérin, nous sommes sur des épines et sur des roses, tout à la fois, tant. Ihistoire est jolie et piquante.
— Mais, mesdames, je suis 1res en peine, M. le baron devrait...
Le savant regarda le vieux gentilhomme d'un air suppliant; mais le baron lorgnait une chasse de Henri IV, et semblait ne rien entendre de ce qui se disait.
— Quant à moi, reprit une jeune et jolie femme, je voudrais bien savoir l'histoire entière de la bouche do, M. Guérin; ainsi, je pense qu'il devrait la recommencer, le héros d'une aventure la i-aconte toujours mieux que son historien.
Le savant sentit son cœur assassmé de coups dépingles, et il pensa quil était tombé dans quelque atîreux guet-apens du baron; il se <arra dans son fauteuil, toussa, s;' frotta la barbe, et demeura bouche close, ïx^'baron lorgnait toujours le tableau.
— Ah! ciel! voila qui est magnifique, voilà qui est superbe, voilà qui fait honneur à l'humanité tout entière, sécria un abbé qui parcourait le journal du soir dans un coin du salon, mesdames, il faut que je vous lise ceci, il ne s'est jamais rien publié de plus édifiant.
— Quoi donc, monsieur l'abbé, revenons-nous aux miracles, tout de bon?
— Ma foi, c'est presque un miracle, écoutez :
« Aujourd'hui, à midi, M. le maire du 2* arrondissement a reçu des mains de notre illustre savant, Paul Guérin, la somme de 12,000 francs pour être distribuée aux pauvres de la capitale. Cette aumône royale est destinée à graver le nom de notre célèbre compatriote dans le cœur des indigents, comme il est gravé dans les annales de la patrie. »
Un murmure de louanges courut de bouche en bouche; l'abbé se leva et vint serrer la main du savant avec une pieuse reconnaissance. Corinne regarda sa mère et pâlit; le marquis d'Avèros surprit ce regard et frissonna malgré lui; Paul Guérin baissa modestement la tête.
— Et maintenant l'histoire? demandalajeune femme.
— Oui, l'histoire? répéta-t-on en chœur.
— Que la peste les étouffe, pensa Guérin, j'ai bonne envie de leur raconter l'histoire de Louis XIV, pour leur apprendre à me demander ce que je ne sais pas.
— M. Guérin est sans doute embarrassé de sa modestie, dit enfin le baron; s'il veut le permettre, j'achèverai mon récit...
— Vous m'obligerez, interrompit le savant, vous m obligerez infiniment.
— Lors donc, reprit M. de Waclienheim, que lérudit eut ouvert la porte de la grotte, il poussa devant lui le kadi, le fit asseoir sur un divan, et lui dit :
« Jusquà cejour, et j'ai environ quatre-vingts ans, je n'ai eu d'autre occupation que l'étude, j'ai travaillé constamment à acquérir des trésors de science; et, détourné de tout plaisir par mes livres, j'ai laissé s'entasser mes revenus sans en prendre aucun soin. Ma fortune est considérable, elle enrichirait un prince, mais elle repose en différentes mains qui peuvent êtrô mfidèles, et c'est toi que je charge delà recueiUir, car je me sens près de ma fin.
— Ta volonté sera faite, répondit l'homme juste (le kadi) fais-moi connaître, maintenant, a qui ou à quoi tu destines tes trésors?
— A un homme que nous ne connaissons ni l'un ni l'autre, a un Français.
— Quoi! un chrétien?
— Oui, mais ce chrétien est un sage, c'est le flambeau du genre humain; c'est un homme qui a écrit des ouvrages sublimes, c'est un homme descendu du fiel, car il a trente ans a peine, et m'a déjà dépassé sur tous les points de la science, moi qui ai vu presque tout un siècle. Cet homme, voilà son nom par écrit. Lorsque je serai mort, tu t'enquerras de sa demeure, et, après avoir réuni toutes mes richesses éparses, tu lui en feras hommage au nom du Taleb Bou-Laïa mort, en l'admirant et en étudiant ses écrits. 'Pour payer la peine que te donnera cette preuve de ma confiance, lu retiendras pour toi un sequin sur cent, et ta mission accomplie avec loyauté, tu seras encore riche parmi les riches.
Lo kadi se prosterna et frappa la terre de son front.
A trois jours de là, le Taleb Mohammed mourut, et le kadi se mit à 1 œuvre. Or il a découvert que le savant recommandé par Bou-Laïa n'est autre que notre ami Paul Guérin. Voila toute l'histoire.
— Mais c'est un conte des Mille et une nuits que vous nous faites là, dit l'un des auditeurs.
— Demandezà M. Guérin sil n'a pas reçu cinquante mille francs ce malin, à titre de premier versement, répondit le baron.
Paul regarda M. de Wachenheim d'un œil effaré, et demeura muet.
— Que Dieu soit loué! s'écria l'abbé, la fortune n'est pas aveugle, comme lont prétendu les païens; elle a fait un noble choix, en venant frapper à votre porte, M. Guérin; vous men voyez ravi,
— C'est trop vous occuper de moi, mesdames, dit Paul, vous serez cause que je ferai les frais du journalisme demain. M. de Wachenheim est un indiscret.
Par respect pour la modestie d'un homme qui menaçait d'avoir le Pérou dans son portefeuille, on changea de conversation. Toutefois les mères qui avaient des filles à marier lancèrent a l'illustre académicien les œillades les plus engageantes, et tout le monde, en général, s'accorda à lui trouver l'esprit d'un ange, le ton dun grand seigneur et le front du beau Narcisse.
La comtesse vint s'asseoir près de Guérin, et se confondit en remercîments pour le gracieux souvenir qu'il lui avait envoyé le matin.
— Ce souvenir vous prouvera, si vous le conserve?;, madame, que je suis le moins rancunier des hommes.
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— Et qui vous a jamais accusé.
— J'ai voulu me mettre prudemment à l'abri.
— Mais a propos de quoi? Vous me surprenez.
— Hélas! madame la comtesse, ne m'avez -vous pas fait, en donnant votre fille au marquis, tout le mal qui pouvait m'être fait.
— Quoi! vous aimiez Corinne?
Avant de répondre, Paul regarda mademoiselle de Moncal, et crut voir briller ses beaux yeux.
— Je 1 aimais et je l'aime comme ne l'aimera jamais son heureux mari.
— Ah! grand Dieu! que me dites-vous là?... vous me frappez d'un coup de foudre!...
— C'est moi, madame, que tuera le coup.
— Écoutez, monsieur Guérin, avouez que vous avez agi bien légèrement. Vous saviez que ma parole était a peu près engagée au marquis, et vous n'avez pris, vis-à-vis de nous, aucun caractère sérieux.
— Ah! madame, c'est que fascinée par mon rival, vous ne pouviez pas m'étudier. Cependant, si je ne craignais de vous offenser, je vous dirais...
— Vous diriez?
— Que mademoiselle Corinne m'a jugé moins sévèrement.
— M. de Vachenheim, notre ami commun, ira vous voir demain, monsieur; il vous donnera, je Tespère, quelque consolation, en vous apprenant que tout es- [)oir n'est pas encore perdu.
— Madame! madame! ne raillez-vous pas un malheureux? Auriez-vous pour moi quelque préférence?
— Il n'est pas douteux que je préfère, à un gentilhomme étranger et millionnaire, un gentilhomme français millionnaire, monsieur Guérin.
ilS UN AMI DIABOLIQUE.
A ces mois, la comtesse se leva pour clianirer de place, aborda le baron et le quitta presque aussitôt. Le marquis d'Avèros, après avoir échangé quelques phrases avec sa fiancée, sortit du salon. Paul Guérin se rapprocha de M. de Wachenheim, et lui demanda s'il voulait lui faire Ihonneur de se joindre a quelques convives qu'il avait à souper.
— Ce serait de grand cœur, mais la comtesse m'a prié de rester le dernier dans son salon pour avoir avec elle un entretien fort grave, et je suis a ses ordres.
— Cette conversation ne durera pas quatre heures; nous vous attendrons les pieds sous la toble, et le verre en main.
— Ce serait fort gracieux pour moi de venir vous relancer au dessert; mais la nuit est magnifique, et j'ai rendez-vous à deux heures du matin à l'Observatoire, où nous devons, Arago, Denys et moi, mettre à néant la prétendue découverte de Fabricius.
Paul Guérin recula, à ces mots, comme a la vue dun spectre, et il alla se réfugier près de Corinne qui fut pour lui d'une grâce tour à tour coquette et langoureuse, mais toujours bienveillante. A minuit moins dix minutes, le savant quitta riiôtel de Moncal; 'a minuit il entrait aux Frères-Provençaux, où Saint— Valéry répandait la trentième édition de l'histoire de sa matinée.
Le souper fut ce que sont, depuis qu'on ne parle plus politique pour s'amuser, tous les soupers déjeunes gens riches, spirituels et surtout élégants. On y but tout ce qu'il fallait boire pour s'égayer sans s'enivrer, on y mangea mieux qu'on ne mangeait chez Lucullus, on y causa avec une méchanceté diabolique, puis, chacun n'ayant depuis longtemps ni faim ni soif
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à satisfaire, ni médisance à débiter, on en vint au lansquenet.
Paul Guérin perdit soixante mille francs sur parole^ et ce fut le marquis d'Avèros qui les lui gagna.
— L'eau des fleuves ira donc toujours a la mer, pensa philosophiquement Saint-Yalery; si quelqu'un devait gagner soixante mille francs à ce novice, à coup sûr ce devait être moi, et non pas ce faquin doré sur tranches.
Après cette oraison mentale, chaque convive regagna son logis.
Paul, un peu échauffé par les fumées du vin, et trèséchauffé par le jeu, employa la majeure partie dé son sommeil à rêver de Sainte-Pélagie, qui, si elle ne lui ouvrait pas les portes du ciel, lui ouvrirait infailliblement celles de la prison pour dettes.
Le savant émancipé devait sur le pavé de Paris quelque chose comme trois cent soixante-dix mille francs, l'achat de son hôtel compté, et il n'avait pas quinze iouis dans son secrétaire. Encore ne comptaitil pas le prêt généreux que lui avait fait le baron.
— C'est égal, dit-il en séveillant le lendemain, la journée d'hier est le plus beau de mes jours... Ah! que les millionnaires sont heureux; ils peuvent recommencer ce qu'ils ont bien fait la veille.
L'Ami.
A peine Paul Guérin avait-il lancé cette maxime épicurienne, qu'il se sentit pris d'une façon de remords.
^1 se rappela les jours où, travailleur enthousiaste et infatigable, il avait interrogé de modestes ouvriers su'leur condition, et sondé, dun regard intelligent, leur I)auvreté; il se reprocha d'avoir gaspillé en quelques heures, des sommes qui eussent fait la fortune de plusieurs familles, et il arrêta, dans le dégoût passager quil s'inspira, un plan de conduite honnête et sage.
— J'irai voir Madeleine dès aujourd'hui, se dit-il, je ne lui cacherai aucune de mes sottises, je la remercierai des conseils qu'elle m'a donnés, et la prierai de ne plus me parler de Corinne. M. de Cernay payera mes dettes, je me dédirai pour lâchât de Ihôtel, je rachèterai mes livres en vendant ma voiture, mes chevaux et mes meubles, et je me mettrai en pleine retraite, plusâpre au travail que jamais... Allons, voila qui est bien! Vite, exécutons-nous... Pauvre Corinne!... Ah! c'est être sans cœur que de l'abandonner, maintenant qu'elle m'aime, car elle m'aime! son regard me l'a dit encore mieux que sa voix émue... Mais, mon Dieu, comment triompher de tous les obstacles qui nous séparent! Ce marquis est d'un bonheur insoient dans toutes ses entreprises; il m'a ruiné hier, en souriant; il jouait des poignées d'or avec un insultant dédain, et ma défaite au lansquenet, c'est un triste présage... Décidément, soyons hommes... brisons Ta... Il faut étouffer cette voix furieuse qui gronde dans mon cœur... Ah! mon père, mon pauvre père! vous ne m'auriez pas élevé ainsi, vous; vous n'auriez pas laissé s'amasser en moi tous ces orages qui ont éclaté au même instant; vous m'eussiez mieux guidé dans ce sentier de jeunesse bordé de passions, et n'eussiez pas voulu que je passasse brusquement de la vierge inno-
rcnce aux désordres de Tâge viril... AIi! qui viendm donc à mon aide?
— Nous faisons grasse matinée, à ce qu'il paraît, mon jeune ami, dit le baron de Wachenheim en entr'ouvrant les rideaux de Paul Guérin... Voilà qu'il est bientôt midi
— Midi! déjà?
— Dans vingt minutes, mon Dieu oui, fit le baron en s asseyant sur le lit du savant... Ah çà, nous avons mené joyeuse vie à ce quil paraît?
— Très-joyeuse... Mais permettez-moi de nVliabil- 1er, j'attends une visite.
— M. Gauchat, n est-ce pas?
— Vous le connaissez?
— C'est mon avoué... En effet, il doit vous porter un acte à signer à midi.
— Oui.
— Et vous devez lui compter trois cent sept mille francs, pour prix convenu d'un charmant petit hôtel, mi vrai bijou.
— Vous savez donc tout ce qui se passe? murmura Paul interdit.
— A peu de chose près, certainement.
Le baron ouvrit sa bonbonnière et toussa, le savant fixa sur lui un regard effrayé!
— Ne perdons pas de temps en futihtés, reprit le vieux gentilhomme, abordons sans préambule les diverses questionsqui m'ont amené chez vous ce matin.
Pour payer trois cent sept mille francs dans un quart d'heure, qu'avez-vous?
— Rien.
— Diantre! il ne vous reste rien des cinquante mille livres?
— Non.
— Ehl mais, savez-vous que c'est bien marcher cela, et que vous êtes venu au monde pétri d'excellentes qualités.
Celte apostrophe parut singulière au savant, il hésita à y répondre, et se tint prêt à y riposter brusquement. Le baron tempéra par un sourire affable la causticité de sa saillie, et reprit :
— J'ai voulu dire que, doué d'une prodigieuse in^ telligence; d'une facilité de conception extraordinaire, on pouvait douter de vous voir primer en si peu de temps vos rivaux actuels, vos compagnons de plaisirs... Mais le génie est souverain; quand ses ailes s'ouvrent, il plane sur tous et sur tout... Agréez mes compliments. Donc vous êtes à sec?
— Oui, monsieur, répondit Paul avec hauteur.
— Diantre! peut-être même êtes-vous endetté?
— Je vousidois cinquante mille francs.
— Bon! où avez-vous pris cela? Vous ne me devez rien, absolument rien; je vous ai acheté, je vous ai payé, vous avez dépensé, nous sommes quittes et trèsbons amis... Voilà où nous en sommes, mon cher M. Guérin... Cest prodigieux comme le temps passe, ajouta le baron en tirant sa montre, midi va sonner dans neuf minutes; vous avez bien mal fait de choisir cette heure-là pour régler avec M. Chauchat, il est exact comme une horloge : vous avez plus mal fait encore de vous engager à payer en une fois les trois termes... Vous êtes jeune en affaires, mon cher... Sur qui ou sur quoi comptiez-vous donc, en agissant si précipitamment?
— Sur vous, pardieu!
Le baron ricana à sa manière; malgré lui, Paul
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Guérin détourna les yeux de ce visage étrange.
— Et vous n'avez pas eu tout à fait tort, reprit le baron après une pause qui plongeait Guérin dans une anxiété douloureuse. Trois cent sept mille francs! c'est beaucoup d'argent, dans un temps où les capitaux sont rares et les intérêts énormes... Néanmoins, je vous aurai cette somme.
Disant cela, le capitaine Wachenheim fouilla dans sa poche, et en retira son grand portefeuille rouge.
Les yeux de Paul Gaérin se fermèrent à la vue de ce portefeuille, comme s'ils eussent été blessés par une vive lumière. Déjà les sages réflexions du savant s evanouissaient; déjà s ébranlaient toutes ses résolutions pour faire place au souvenir de Corinne, et aux ardents désirs de la possession. Cependant, il ne succomba point sans une sorte de résistance.
— N'essayez pas de me tenter, monsieur, dit-il, gardez votre or, j'ai renoncé à Satan.
A ce dernier mot, Paul vit le vieillard tressaillir; mais son émotion fut de courte durée;car, sans répondre, il se mit à compter par dizaines, des billets de banque dont son portefeuille était gonflé, -et qui en sortaient à peu près comme sortent du chapeau enchanté de Robert Houdin, ces joujoux, ces bouquets, ces bonbons, ces bouteilles, qui font éclater enrire homérique la joie de tout un collège.
— Dix, vingt, trente... cent, cent dix... Eh! eh! je n'en aurai peut-être pas assez... Cent cinquante... Deux cents... Je crois que j'aurai mon compte... Deux cent soixante-dix... Non je ne l'aurai pas... Trois cent cinq. . . Trois cent six ... Et ... et ... Ah ! trois cent sept ! . . C'est bien heureux, ma foi... Jetais au fond du sac. Veuillez recompter, mon cher monsieur.
bU LN AMI MAliOLIQUE.
— Quoi! vous me donnez tout cela?
— Dans ce siècle, on prête peu, on ne donne jamais; on achète beaucoup, on paye quelquefois... moi, j Rachète et je paye, c est mon habitude.
— Mais, que voulez-vous donc m'acheter, je n'ai rien?
— Ma foi, je vous achèterai ce que vous voudrez vendre... A vous de voir.
— Je n ai pas un meuble, pas un bijou...
— J'ai été fort désappointé cette nuit, mon bon ami, interrompit le baron, en travaillant avec Arago et Denys. Après avoir terminé nos observations, nous sommes rentrés au cabinet de l'illustre astronome, pour résoudre quelques équations importantes. Chose surprenante, je ne savais pas aligner deux termes algébriques. Vous m'avez cédé ce qu'on appelle vulgairement la science infuse de l'astronomie : je suis, par le fait, d'une très-belle force sur la marche et l'état des corps célestes; j'ai tout bien casé dans la mémoire; mais lorsqu il me faut expliquer, démontrer, raisonner, me rendre compte à moi-même... bernique, je n'y suis plus. Vous m'avez fait procéder par la méthode Jacotot, mon cher ami, de sorte que je ne connais que la dernière lettre de mon alphabet. Je ne sais pas un mot des mathématiques, et cette ignorance ignoble m'expose a de grands déboires. C'est ma trèsgrande faute : j'aurais dû mieux poser l'article unique de notre marché. Allons... voulez-vous me vendre tout ce que vous possédez en mathématiques pures, proprement dites, depuis les quatre règles jusqu'au point où en est la science?... Dépêchons, car M. Chauchat va entrer, et j'ai hâte d'aller faire la besogne que j'ai manquée cette nuit.
TJN AMI DIABOLIQUE. 55
— Ah ça, mais est-ce sérieusement que vous parlez? s'écria Paul Guénn en se dressant sur ses oreillers; venez-vous de l'enfer ou deCharenton?
— Que vous importe? ceci ne fait rien a l'affaire,,. Réfléchissez que les mathématiques sont d une pauvre utilité en amour; tout au contraire, elles peuvent vous mettre des bâtons dans les jambes On a vu des amoureux discourir, assez volontiers , sur les astres, se plaire au clair de lune et invoquer les étoiles.; mais on en rencontre peu qui méditent sur Bezout et sur Newton : à Tamant qui sait calculer, on a presque toujours fait banqueroute. Or, maintenant que vous ne savez même plus ce que c'est que la lune et le soleil, à quoi vous servira la science du calcul, je vous le demande? Je serai bon prince, décidez-vous.
— Eh bien! soit, je vous céderai toutes mes connaissances en mathémath'ques pour ce tas de chiffons.
— Peste! vous abusez un peu de ma fausse position, cerne semble?
— Toutou rien.
— Vous le voulez?
— Oui, murmura le savant.
— Parlez haut et franchement.
— Oui, répéta Paul, je le veux.
Un coup de sonnette retentit dans le vestibule.
— Allons, puisque le vin est tiré, il faut le boire, je me rattraperai bien un peu sur autre chose.
, — Vous dites...
— Qu il était temps d'en finir, car j'entends la voix de M. Chauchat. 11 ne faut pas quil croie que je vous ai avancé cette misère, je vais donc mettre ces chiffons, comme vous les appelez, dans un tiroir de votre secrétaire.
— Faites.
Quito annonça l'avoué qui entra sur la pointe des pieds, et lechapeau à la main, suivi de Tun de ses clercs . Après qu.'lques mots de politesse banale :
— Ainsi, tout est en règle, monsieur? demanda Guérin.
— Ernest, donnez lecture, dit lavoué au clerc. — Très-bien, fit Paul, la lecture achevée. M. de Wa-
chenheim, voulez-vous avoir l'obligeance d'ouvrir ce secrétaire. Vous trouverez dans le tiroir du milieu une liasse de billets
— Les voila.
— Veuillez les remettre a monsieur. . . Daignez compter, s il vous plaît... Vous trouverez, je pense, trois cent sept mille francs, somme ronde.
L'avoué fit un haut-le-corps en palpant ce trésor qui tenait dans une seule de ses mains; il remit le paquet à son clerc qui compta les billets un à un, pendant que lui les vérifiait rapidement.
— C'est parfaitement juste et parfaitement bon, monsieur, dit-il, et j'aurais pu me dispenser de refaire l'addition d'un mathématicien tel que vous, mais en affaires on est tout un.
Paul frissonna au compliment de l'avoué, le baron demeura froid comme un marbre.
Lorsque M. Chauchat fut parti, le vieux gentilhomme s'approcha du lit •
— Dejeunons-nous ensemble?
— Non pas! fit Guérin, comme effrayé decette proposition... j'ai mille choses a faire.
— A propos, n'oubliez donc pas d'envoyer au marquis, avant deux heures, les soixante mille francs que •vous lui devez.
— Parbleu, voilà qui passe la permission, sont-co les lunettes de M. Arago qui vous ont fait dtcouvrir cette dette?
— Les lunettes d'Arago ne sont braquées que sur le ciel, mon cher ami, et ce n'est pas là qu on joue au lansquenet, que je sache.
Paul courba la tête; puis, se redressant comme s'il se fût éveillé en sursaut :
— Nousjouons, nous, une singulière comédie, monsieur; j'avoue que vous m'êtes...
— Suspect? interrompit le baron en souriant.
— Je n'osais pas le dire, mais je le maintiens.
— Ingrat! je vous ferai une querelle près de Corinne.
— Mais enfin qui êtes vous?
— Le baron de Wachenheim, ancien capitaine aux dragons de Latour; puis...
— Je sais cela, après?
— Yotre ami.
— Quoi! vous voulez que je fasse mon ami d'un homme qui a la puissance de Satan, d'un homme qui travaille à remplir mes coffres et à vider mon cerveau, à m'enrichir matériellement et à me ruiner moralement, tout cela pour me lancer, comme un fou, dans une passion qui me sera fatale.
— Ce nestpasmonavis,ce n'est même plus le vôtre; mademoiselle de Moncal vous a regardé d'une façon fort tendre, je ne m'y suis pas trompé; et d'ailleurs la comtesse m'a dit des choses qui prouvent que vous avez fait un rude chemin dans son estime.
— Ainsi, vous persistez à croire que le marquis me fera place?
— Ce n'est plus douteux; je vous ai trop bien servi
depuis quelques jours; le marquis me fait presque pitié.
— Vous m'avez Irès-mal servi, au contraire.
— Diantre! vous devenez terriblement difficile:
— Que signifie cette histoire turque dont j'ai fait les frais, hier, chez la comtesse? Vous avez failh me tourner en ridicule aux yeux de tous ces niais qui vous ont écouté comme un oracle; vous m'avez fait jouer un rôle de Bobèche, et peu s'en est fallu que je ne quittasse le salon, hué comme je le méritais presque.
— Yous êtes très-éloquent, répliqua le baron; mais on vous vendrait la tête dans un sac, car vous êtes innocent comme au maillot. Répondez a mes questions :
Est-il naturel de vous voir mener un train d'ambassadeur, de vous voir acheter des hôtels, des titres, des amis, lorsqu'on ne vous sait pas un champ au soleil et un sou à l'ombre? Est-ce naturel?
— Non, je l'avoue.
— En fabriquant une petite fable orientale bien simple, quoique parfumée d'une fraîcheur poétique, en inventant ce Mohammed-Bou-Laïa et son kadi, qui n'existeront probablement jamais, en vous faisant l'héritier de ce nabab au petit pied, n'ai-je pas jeté sur vous un intérêt que les badauds vont se disputer avec une voracité de chacal?
— C'est vrai.
— Comme vous n'êtes pas décidé a me vendre d'un seul coup toutes les connaissances humaines dont vous vous êtes rendu maître par le travail; comme vous ne voulez me vendre ces guenilles de l'esprit de Dieu dont s'habille si pompeusement l'esprit humain que pièce par pièce, ne résultera-t-il pas de nos marchés successifs un accroissement progressif de votre fortune, hein?
— Oui, répondit Paul dune voix rauque.
— Dès lors ne trouvez-vous pas que j'ai merveilleusement prévu le cas en imaginant que le kadi, exécuteur testamentaire de notre Turc, devant éprouver des embarras pour les rentrées des fonds épars du testateur, ne pourrait vous faire passer ces fonds que de temps à autre, au fur et à mesure de ses versements?
— Vous êtes diabolique.
— Mettez alors que je suis un ami diabolique, j'y consens... de cette façon, c'est moi qui suis le Turc susdit, et le kadi tout à la fois. Je vous couvrirai de sequins, tant que vous aurez quelque chose à vendre.
— Et quand je n'aurai plus rien?
— Vous serez alors bien riche, mon illustre ami, et rappelez-vous ceci : Paul Guérin Grésus, ne saurait-il plus lire, sera bien plus choyé que Paul Guérin savant et pauvre.
— Pourquoi donc payez-vous si cher un savoir dédaigné?
— Pour rire, répliqua le baron d'une voix sinistre et le front sévère... pour rire un peu.
Paul Guérin sentit un frisson courir dans ses os; il n'osa pas regarder en face ce funèbre personnage qui, déjà, il le sentait, le tenait captif sous son influence et sa volonté.
— Mais je perds mon temps à bavarder là comme un perroquet, tandis que mes équations et Arago m'attendent. Bien du plaisir... N'oubliez pas d'envoyer payer le marquis, c'est délicat; la société française est si bien organisée, qu'un gentilhomme endetté doit toujours donner la préférence à ses dettes de jeu, et les payer, dût-il faire pleurer et mourir de faim ses aulres créanciers. Toute dette de jeu est sacrée, le
mot est plus vieux quemoi... Payez, mon gentilhomme, payez.
— Gentilhomme!
— Vous le serez quand vous voudrez... J'ai 1 honneur de vous bien saluer.
— Un moment! un moment! on ne part pas ainsi, que diable, c'est a peine si je vous ai vu, et nous n'avons pas encore causé.
— Les bavards ont cruellement calomnié les femmes, avouons-le, et recausons, dit le baron en se rasseyant sur le lit... Qu"est-ce encore?
— Hier, madame de Moncal m'avait annoncé votre visite; vous deviez me porter, de sa part, quelque consolation, c'est le mot dont elle s'est servi.
Le baron se frappa le front, du geste d'un étourdi qui a oublié quelque affaire importante.
— Vous avez pardieu bien raison, mon jeune ami, et je m'aperçois que je deviens distrait en raison directe des progrès que je fais dans la science. Madame de Moncal m'a, en effet, chargé de vous dire qu'elle avait beaucoup réfléchi à l'aveu que vous lui avez fait hier au soir; elle se sent entraînée vers vous par une .sympathie subite, bref, elle sera charmée de vous avoir pour gendre.
— Elle vous a dit cela! s'écria Guérin transporté de joie.
— En très-bonne prose, oui, jeune homme, et vous voyez que je ne vous ai jamais bercé de folles espérances. Entre nous, je crois bien que la comtesse a la main forcée un peu par finclination évidente de sa fille pour vos beaux yeux, et beaucoup par la perspective des sequins de 3Iohammed-Bou-Laïa.
— Que me font les motifs?... Aimé de Corinne,
gvand Dieu! l'épouser, vivre près d'elle toujours! j'en perdrai la léte.
— Ce qui me fait songer à tout cela, c'est l'exigence (le cette mère prévoyante.
— Vous a-t-olle exposé ses conditions?
— Peub! elle me les a laissé deviner.
— Et vous avez devine?...
— Qu'avant peu nous serons, vous bien riche et moi bien savant.
— Ainsi vous croyez que, cédant à cette passion aveugle, jetrafiquerai de mon intelligence et vous vendrai, lambeau par lam.beau, tout ce que des années de travail opiniâtre ont amassé dans ma mémoire... vous le croyez?
— Je le crois.
— Vous pourriez bien vous tromper.
— Ce serait fâcheux pour nous deux... Mais rassurez-vous, les grands géomètres se trompent rarement; Archimède, Galilée, Newton étaient à peu près infaillibles.
— Ah! vous vous flattez d'être un Archimède, dit le savant avec dédain.
— Eh! eh! je me contente d'être un Paul Guérin, repartit le baron d'un air modeste.
Paul se sentit vaincu; le rouge de la honte couvrit son visage, ce trait sanglant le frappa comme un coup de fouet; il se tut.
— Finalement, mon cher, reprit M. deWachemhcim en se dirigeant vers la porte, rendez-vous chez la comtesse de Moncal a trois heures, aujourd'hui même; elle vous fera part de ses intentions et vous dictera sa loi. Tel est le message dont elle m'a honoré pour vous. En quittant votre future belle-mère, venez me trouver au
Palais-Royal, au cabinet de lecture de la Tente; j'y serai méditant le Traité sur Carc en ciel de Descartes... un fort bon livre devenu rare.
— Je u irai pas.
— Je vous attendrai.
— Je vous ferai perdre patience.
— Vous êtes présomptueux, mais c'est de votre âge... Tenez, cher M. Guérin, pour vous prouver que vous viendrez à mon rendez-vous, je vais vous faire une petite avance sur notre prochain marché. Je vous vois fort en peine de payer au marquis dAvèros les soixante mille livres que vous lui devez; vous seriez obligé d'emprunter sur votre hôtel, et les hypothèques font toujours faire la grimace aux mamans... je viens donc a votre aide.
— Monsieur!.,,
— Eh! que dianire, monsieur, n oubliez pas que je suis l'obligé de votre famille.
A ces mots, le vieux gentilhomme, fouillant dans ce fantastique portefeuille, qui avait été épuisé par le payement des trois cent sept mille francs, en tira, l'un après l'autre, soixante billets de banque, les éparpilla nésli^emmentsur le lit de Paul Guérin, et se retira.
Le savant n'était pas encore remis de sa stupeur, lorsque M. de Wachenheim, qui était revenu sur ses pas, glissa sa face osseuse et pointue par la porte entrouverte, et jeta ces mots de sa voix de ventriloque :
— Je vous préviens, en tout cas, que tout ce que vous avez dans la tète, ne vaut plus que trois millions, et je ne suis pas juif. Maintenant, tâchez de vous arranger avec la comtesse, vous ne tirerez pas de ma poche un liard de plus... Bonne chance.
Paul Guérin sauta a bas de son lit, et, comme saisi
UN AMI DIAKOLIQUE. 63
de vertige, il tournoya deux ou trois fois sur lui-même.
Les Rivaux.
La comtesse de Moncal était en tête h tête avec sa fille dans ce même boudoir où elle avait engagé sa parole au marquis d'Avèro^, dans ce boudoir où Paul Guérin s'était si follement épris de Corinne.
Les tentures, les meubles, le demi-jour étaient en harmonie savante, et faisaient ressortir avec éclat la beauté de Corinne, qui, mollement étendue sur un sopha, semblait s'être étudiée à paraître dans toute la séduction de sa grâce.
La pendule, clief-d'œuvre de rocaille, flanquée dobronzes de Bayle, marquait trois heures moins quelques minutes, et les deux dames, qui avaient probablement épuisé le long sujet dune conversation importante , semblaient attendre en silence une visite annoncée.
— Monsieur Paul Guérin, dit une femme de chambre qui précédait le savant de quelques pas.
La comtesse se leva et vint au-devant de Paul; Corinne se redressa contre le dossier du sopha et prit une pose à la fois pleine de décence et d'abandon.
Paul Guérin était mis avec une simplicité sévère et beaucoup de distinction; il se présenta en homme élégant, rompu aux exigences de l'étiquette et au ton de la meilleure compagnie. Son cœur battit violemment lorsqu'il se vit dans ce boudoir où, a quelques jours de date, il avait rencontré le regard éblouissant de
ou UN AMI DlàBOLIQUE.
Corinne; il fit un rapide retour sur lui-même, et, se comparant à l'homme savant et détaché des vanités mondaines, il se rappela, en frissonnant, ses humbles habits, ses façons gauches, sa candeur virginale, et le froid dédain que lui jetait alors Tange de beauté aujourd'hui palpitant d'amour en sa présence.
Une voix s éleva bien dans son âme qui mAirmiira : tu étais noble et sans tache dans ce temps d'innocence, tu es vil et souillé dans ta conquête... Cette voix de sa conscience, a peine entendue, ne fut pas écoutée, il aborda Corinne le sourire aux lèvres et le front radieux.
L'accueil que firent les deux dames au savant fut tout gracieux; en moins d'un quart d'heure, la conversation, mise sur un pied vif et spirituel, épuisa les sujets les plus légers, tourna, retourna et dévida ces mille papil'ottes qui font le succès des rois de salons, et Paul Guérin eut le bonheur de se sentir applaudi au fond du cœur par Corinne, en même temps que la comtesse, moins réservée, lui prodiguait, en compliments variés et délicats, un encens dont il s'enivra.
Corinne se leva sous un prétexte frivole, et laissa le savant en tête à tête avec sa mère.
La bataille allait s'engager; madame de Moncal et Paul, en généraux habiles, s'examinèrent réciproquement, comme pour chercher un point d'attaque. Ce fut, après un éloquent silence, la comtesse qui entama l'action.
— Nous allons en venir franchement et brusquement aux explications, monsieur Guérin, dit-elle; ce n'est pas avec un homme comme vous qu'une femme comme moi doit chercher des lenteurs et des détours. Vous vous êtes nettement dessiné hier; il est aujour-
UN AMI DIABOLIQUK. 65
tVhui de mon devoir de vous exposer clairement mes affaires de famille. Veuillez me prêter une attention soutenue; la gravité du sujet Texige.
Paul tit un geste d'entière soumission,
La comtesse reprit :
— Mère irréprochable jusqu'à ce jour, je serais criminelle, si je cessais, en ce moment, de veiller au bonheur de ma fille. Ce bonheur, je l'avoue, quoiquà regret, vous l'avez troublé : je m'explique.
Avant vous, monsieur, un homme recommandé par une noblesse ancienne, par ses rares quahtés et ses agréments personnels autant que par une fortune considérable, s'est épris de ma fille et l'a recherchée en mariage. Ma fille, fort jeune de caractère, a reçu la cour de M. le marquis d'Avèros, en enfant bien élevée, dévouée aux volontés de sa mère, volontés qui concourent toutes au mieux de son avenir.
Corinne a été séduite par les avantages et la distinction de M. d'Avèros, mais elle n'a jamais eu d'amour pour lui, car, ce sentiment, vous deviez le faire naître dans son cœur.
Paul tressaillit; son front était brûlant et ses lèvres pâles. Madame de Moncal, après avoir jeté un regard à la dérobée sur le savant, continua :
— Pressée par le marquis, je lui ai pour ainsi dire, engagé ma parole, si bien qu'aujourd'hui je me verrais à sa merci et forcée de l'accepter pour gendre, si la Providence ne m'avait secourue en vous envoyant a moi.
Paul Guérin respira; la parole lente et mesurée de la comtesse l'avait tenu pendant quelque temps entre la vie et la mort.
— Un soir, poursuivit madame de Moncal, l'un de
VOS amis, M. de Cemay, me présenla ici même, dans ce boudoir, un jeune homme dont je n'avais jamais entendu parler, quoique sa réputation scientifique soit universelle. Il faut excuser les femmes; elles sont, en général, d'une ignorance qui est de bon goût. Paul s'inclina.
— Aux hommes le savoir, aux femmes l'esprit, madame; le partage est égal.
— Ce jeune homme, fort estimé dans les lettres, dans la science et dans les arts, arriva chez moi, conduit de force, si j'ai bonne mémoire, et ne me frappa autrement que par ses airs empruntés, son roide maintien , sa mise plus que négligée, et son insoutenable persistance a suivre ma fille d'un regard d'aliéné. Pardon, monsieur; nous parlons affaires, et en affaires on n'a pas d'amis. Ma fille et moi prîmes le parti de rire, à cœur joie, de cet extravagant qui nous parut bouffon. Voyez comme on essaye en vain de se soustraire à sa destinée; cet homme tant dédaigné est la devant moi, maintenant; ce pédant étrange s'est transformé en un élégant cavalier; l'homme maussade me charme par l'heureux mélange des plus rares mentes, et si ma fille l'aime, je me sens, moi, toute disposée à l'appeler mon fils.
— Grand Dieu! madame, vous ai-je bien entendue! — Écoutez jusqu'au bout. M. le marquis d" Avères a
perdu, près de sa fiancée, tous ses avantages; il était reçu sans amour, mais avec plaisir. Et, maintenant, c'est le savant Paul Guérin qui a troublé le cœur de Corinne, c'est lui qu'elle appelle de tous ses vœux, et son souvenir lui rend odieux l'homme puissant que j'allais faire entrer dans ma famille.
Jene sais par quelle vertu vous êtes parvenu à vous
débarrasser de votre enveloppe primitive; tout ce que je puis vous assurer', c'est que vous avez fait des miracles, ou plutôt que Dieu en a fait de nombreux en votre faveur. Assurée des nouveaux sentiments de ma fille, j'ai dû prendre un parti; pour prendre ce parti, j'ai dû réfléchir mûrement, m'aider de toute mon expérience et de celle d'un vieil ami, M, le baron de Wachenhein.
Or, nous avons résolu, et j'ai fermement résolu avec ma conscience, qu'il était de mon devoir de ne pas sacrifier ma fille, et de mon devoir aussi de ne pas céder à un sentiment qui peut n'être qu'un caprice de cœur. Voici donc ce que j'ai arrêté: mademoiselle de Moncal épousera celui de ses deux prétendants qui lui présentera le plus de garanties de bonheur dans l'avenir. Or, selon moi, et selon le monde qui est un grand juge, la garantie la plus puissante, c'est la fortune.
Paul soupira, et sentit une sueur froide s'amasser en perles sur son front.
— Ce n'est pas, continua la comtesse, que je vous impose l'obligation d'apporter au contrat des richesses égales à celles de M. le marquis d'Avèros; ce serait de ma part une cruauté déloyale; mais vous comprendrez sans peine, puisque vous aimez ma fille, qu'elle ne doit pas déchoir de son rang, et passer de l'hôtel de Moncal dans une maison bourgeoise, de la rue de Grenelle ■ dans la rue Saint-Denis.
— Madame, je ne répondrai qu'aux conditions que vous voudrez bien m'imposer.
^-Les voici : M. le marquis d'Avèros est illustre par sa naissance et quatre fois millionnaire, si ce n'est plus. Cette belle fortune doit être réahsée en France, dans ce moment même; M. d'Avèros épouse ma fille en
communauté de biens, et fait a M. de Moncal, dont les affaires ont été fatalement dérangées depuis quelques années, une rente de trente mille francs. Il est inutile de vous dire que je reste en dehors de cette clause du contrat. Quels sont vos moyens, à vous, monsieur?
— Moi, madame, murmura Paul Guérin étourdi par les quatre millions de son rival, comme par un coup de massue.
— Si riiistoire que nous avons apprise du baron de Wachenlieim est aussi vraie qu'intéressante, vous êtes destiné a éclipser toutes les fortunes d Europe.
— Oh! madame.... tout ce que j aurai, comme tout ce que je possède sera mis aux pieds de mademoiselle de Moncal.
— Eh bien donc, je vais vous donner une idée du désir que j'aide vous avoir pour gendre. M. d' Avères est marquis, soyez comte...
— Comte, moi? s'écria le savant terrifié... mais, comment voulez-vous?..,
— Cela ne coûte pas très-cher... Faites-vous créer comte par quelque petit prince d'Italie, Wachenheim vous aura cela très-aisément. Choisissez le nom, faites en sorte qu'il soit joli, pas trop long, pas trop court, euphonique et pas trop sonore.
— Madame, répondit Paul Guérin, avec un élan de joie, veuillez faire appeler mademoiselle de Moncal?
La comtesse obéit, après quelque hésitation. Corinne entra dans le boudoir avec une toilette nouvelle. C'était un privilège de cette délicieuse jeune fille de paraître plus belle sous chaque vêtement nouveau
— Je vous prie, madame la comtesse, dit le savant, de vouloir bien répéter devant mademoiselle les conditions que vous avez mises \\ notre union.
La comtesse répéta, mot pour mol, ce qu'elle avait avancé.
— Êtes-vous satisfaite, mademoiselle? demanda Guérin en se retournant vers Corinne, et m acceptezvous dans ces conditions?
Corinne baissa les yeux et murmura un oui bien franc, quoique faible.
— Et moi aussi, jaccepte ce contrat, dit Paul impétueusement, en prenant la main de sa fiancée quil baisa.
— Avez-vous donc ces trois millions? demanda la comtesse avec une joie mai déguisée.
— Non, madame, mais je les aurai.
— Quand?
— Je vous les apporterai dans deux heures, madame, et si je ne les apporte pas...
— Eh bien?
— Je serai mort, répondit Paul Guérin, avec un sourire amer et mélancolique. Puis s'inclinant profondément, il sortit, et comme il avait renvoyé sa voiture, il se jeta dans un cabriolet de remise et se fit conduire au Palais-Royal. En traversant la place du Palais- Bourbon, le modeste cabriolet rencontra le coupé du marquis d'Avèros, escaladé derrière par trois laquais gigantesques. Le marquis, mettant la tête à la portière, fit un petit salut protecteur au savant, qui le lui rendit par un sourire de pitié, en grommelant :
— Ya jouir de ton reste, insolent, ou plutôt va te faire chasser.
Arrivé au perron du Palais-Royal, Paul Guérin se précipita sur les marches de l'escalier du cabinet de lecture, arriva tout effaré dans le premier salon, et
Ti:V \MI niAB T. M 5
promena ses regards inquiets sur tous les pacifiques chalands de cet estimable laboratoire.
De son côté, le marquis d'Avèros, que nous avons rencontré sur la place du Palais-Bourbon, se rendait en grand gala chez la comtesse de Moncal.
La comtesse rei;ut le gentilhomme portugais dans son grand salon, avec beaucoup de cérémonial.
Les femmes ont le don diabolique de se donner la physionomie qu elles veulent et de passer rapidement de la défensive a l'offensive, du dédain a la prière, de Texaltation à lindifférence. Madame de Moncal était une fine fleur de diplomatie, que rien ne déconcertait. Elle salua le marquis d'un petit signe de tête, et lui montra un fauteuil devant elle.
Le marquis d Avèros était un homme fait, quoique bien jeune, à toutes les malices féminines, et il devina du premier coup dœil que lair de Moncal n'était plus sain pour lui. îs^éanmoins, sans paraître prendre l'alarme, il usa de son droit de familier, déganta lune de ses mains brunes, mais nerveuses et charmantes, et demanda des nouvelles de mademoiselle Corinne.
— Madem.oiselle de Moncal se porte à merveille, monsieur; elle est dans son atelier, fort occupée tout aujourd'hui.
— N'a'urai-je donc pas l'honneur de lui présenter mes devoirs?
— Je ne pense pas; elle s'est rigoureusement renfermée.
— C'est bien sévère pour un fiancé.
La comtesse regarda le jeune homme en dessous, comme pour lui dire qu'elle avait mal entendu.
— Madame, reprit le marquis, avez-vous arrêté dé-
finitivemenl le jour de la publication des bans de mariage de mademoiselle votre fille?
— Je crois qu oui.
— Ah! enfin, vous avez eu égard à mes prières... Quel est ce jour, si je ne suis pas indiscret?
— Mais demain probablement.
— Pourquoi probablement?
— Parce que je ne suis pas en possession de tous les titres nécessaires.
— Eh quoi! madame, depuis le jour où vous avez mis la main de mademoiselle Corinne dans la mienne, et nous avez fiancés a la face de Dieu, vous n'avez pas encore fait les diligences nécessaires...
— Il s'est passé bien des choses depuis ce jour-la, monsieur.
— Je crois vous comprendre... Tenez, madame, mettons de côté les fausses hontes, et parlons à cœur ouvert; le voulcz-vous'ï*
— Je ne demande pas mieux,
— Vous plait-il que je vous dise ce qui s'est passé depuis que vous m'avez engagé votre parole?
— Ce sera m'éviter un long récit.
— Eh bien! madame, il est arrivé que jai pour rival un homme qui s'est glissé dans le monde, on no sait comment. Chaperonné par le baron de Wacheinheim, précédé par une grande réputation de savoir^ mais pauvre comme Job, et tiré du peuple, cet homme, ce phénomène est tombé chez vous comme un prodige. En moins de trois semaines, on l'a vu changer do peau et de langage, substituer, au pédantisme du savant, la grûce et la coquetterie du petit maître, dépenser des sommes énormes pour un parvenu, jeter l'or à pleines mains comme un grand seigneur, et ri-
valiser avec l élite de la jeunesse parisienne qu'il a souvent dépassée et désespérée. Les ressources de ce singulier personnage sont inexplicables, malgré la fable orientale que nous a faite le baron de Waèlienheim, fable bien digne de figurer dans les œuvres de Berquin. Il n'en est pas moins vrai que Tillustre Paul Guérin a dépensé hier environ cinquante mille francs, qu'il a le plus bel attelage de Paris, qu'il a en outre perdu contre moi au lansquenet soixante mille francs dont j'ai été payé dans les vingt-quatre heures, qu'il a acheté le petit hôtel du Perron en face du mien, et qu'il Ta payé comptant plus de cent mille écus, sans marchander!... Savez-vous ce que je conclus de tous ces beaux miracles, madame?
— Je m'en doute.
— J'en conclus que M. Guérin qui recherche, on le sait, les bonnes grâces de mademoiselle Corinne, s'est d'abord attiré les vôtres.
— C'est la moitié de la vérité, monsieur.
— Et qu'il a peut-être obtenu celles de votre fille.
— Voila le vrai tout entier, monsieur.
— Ainsi, mademoiselle Corinne abjure les serments qu'elle m'a faits?
— Ma fille n'a jamais vu que par mes yeux.
— C'pst donc à vos seuls conseils que je dois laffront...
— Ces conseils ont été dictés par la prudence- J'ai beaucoup réfléchi au grand acte qu'allait consommer mon enfant, et c'est d'un mûr examen qu'est sortie ma dernière volonté. Votre naissance est illustre, monsieur d' Avères, vos mérites sont incontestables, et quoique le cœur do ma fille, encore bien jeune, n'eût
Ux\ AMI DIABOLIQUE. 73
pas encore ressenti d'amour pour vous , ce sentiment lui serait venu, je n'en doute pas.
— Alors?
— Il ne suffît pas de s'aimer pour être heureux, c'est un vieux proverbe que nabattront pas les romances, j'en ai la conviction. Or, votre fortune toute considérable qu'elle est, repose sur des terres bien éloignées, et dans un pays exposé à des révolutions qui peuvent vous ruiner d'un jour à l'autre.
— Mais vous savez bien que j'ai donné des ordres pour que mes fonds passassent en France?
— Et ces ordres?
— Ont été exécutés; ma fortune est tout entière sur le grand livre.
— Eh! que ne disiez-vous cela tout d'abord; cette nouvelle rétablit presque vos droits... Quel est le chiffre de votre inscription?
— Quinze cent mille francs, madame, quinze cent mille francs que j'apporte en communauté, et de plus, mon hôtel estimé six cent mille fraiics... Il ne sera distrait de mon revenu que les quinze mille francs de pension viagère que nous sommes convenus de faire k M. le comte de Moncal... Vous réfléchissez, madame, et vous regrettez sans doute de m'avoir mis sur la même ligne que M. Guérin... Oublions ce désaccord...
— Je vous ai toujours cru beaucoup plus riche que cela, dit froidement la comtesse.
Le marquis, foudroyé par cette réponse, balbutia :
— Mais je nai jamais accusé d'autres chiffres, madame.
— Je me serai donc grossièrement trompée? Voici la position de fortune de M. le comte Guérin.
— Le comte Guérin.
jll VS AMI DIABOLIQUE.
— Oui, monsieur... il fait preuve au contrat de trois millions de francs; il reconnaît une rente de vingt mille livres à M. de Moncal, et il épouse sous le régime de la communauté.
— Et votre parole est donnée?
— Sans doute; les bans seront publiés demain.
— Oh! madame, sans pitié pour tant d'amour?
— Ce n est pas moi qui ai prononcé : M. le comte de Monca! a, pour la première fois de sa vie, imposé sa volonté; elle a été inébranlable.
— jîais si je me présentais avec une fortune égale à celle de M. le comte Guérin, sécria le marquis, en accompagnant d'un sourire dédaigneux le titre de son rival; si j ajoutais dix mille francs de rente a M. de Moncal?
— Alors, monsieur, le comte de Moncal et moi n'aurions nulle excuse pour tenir 'a notre premier engagement, et le prétexte serait tout levé pour remercier M. Guérin.
— Et combien de temps me donnez-vous pour réaliser ces trois millions?
— Ah! nous sommes un peu pressés; on s" occupe beaucoup trop de nous dans le monde, et il n'est pas prudent d'exposer une jeune fille aux caquets des salons.
— Enfin, donnez-moi le temps moral pour écrire k des alliés puissants qui viendront 'a mon secours.
— Soit, monsieur le marquis; je vous donne huit jours.
— Très-bien, madame; j'aurai les trois millions dans huit jours; vous en recevrez la preuve ici même, ou bien...
— Ou bien?
— Vous ne me reverrez plu?.
Disant cela, le marquis se leva, salua et se r-^ira. Do rantichambre, il entendit la voix fraîche et mélodieus(^ de Corinne qui filait des gammes savantes et hardies. Cette voix jeta le désordre dans sa tête et la mort dans son cœur. Il courut a son coupé et se fit conduire à h\ bourse au galop.
Arrivé dans cette salle immense, où le bourdonnement des hommes ressemble au mugissement des vagues, le marquis d'Avèros tira son carnet de visite, écrivit au crayon sur l'un des feuillets : Achetez ou vendez [fonds français ou étrangers) jusqu' à concurrence d'un million.
Il signa, plia le feuillet, mit cette adresse : M, Louis Jourdain, agent de change, et, avisant un huissier, il lui remit le billet qui arriva sain et sauf à destination.
Alors le marquis revint à sa voiture, et se fit conduire aux Champs-Elysées, où il fuma des cigaretti s et lorgna les femmes, avec la superbe gravité qu'on t Ics Portugais, les Espagnols et tous les méridionnaux aux prises avec une rage concentrée.
Revenons h. Paul Guérin, que nous avons laissé dans !a grande pièce du salon littéraire delà Tente, au Palais-Royal, cherchant le baron de Wachenheim.
Le baron était dans un coin solitaire, près d'une fenêtre, les coudes campés sur une table, la tête dans les mains, les doigts crispés dans sa perruque; il était plongé dans un recueillement profond, dévorant un li~ vre qui touchait presque son nez crochu, car il ne bougea pas lorsque Paul le frappa légèrement à l'épaule.
A un second appel, le vieillard releva la tôle, fit une corne à son livre, le referma, le mit sous son bras, et,
se tournant seulement alors vers celui qui lavait dérangé, il lui dit à vois basse, avec un flegme merveilleux : — Eh! mais, vous voilà bien vite de retour : je ne vous aurais réellement attendu que dans deux heures d'ici.
— Vous aviez prédit juste, mon cher monsieur. Je viens me mettre à vos ordres... Voulez-vous que nous sortions?
— 3ïais oui... Ahl ce Descartes est un homme bien profond, bien serré; sa théorie de Tarc-en-ciel me charme... Monsieur, c'est une source inépuisable de voluptés que l'étude... et je suis bien à plaindre de m'y cire appliqué si tard... Mais ne parlons pas de corde chez un pendu... Permettez-moi de payer ma séance au bureau... Descendez, je suis sur vos talons.
Ouand le baron fut dans la rue, il fit signe a un fiacre d'avancer, et, après y avoir fait monter Paul Guérin, il dit au cocher :
— A l'heure, et toujours tout droit.
— Comment, toujours tout droit? fit le savant.
— Sans doute, nous serons mieux dans ce vieux carrosse que sur le trottoir.
— Pourquoi n allons-nous pas chez vous?
— Parce que ce serait aller trop loin. J'imagine que vous serez rond en affaires autant que moi.
— Sans doute, mais je vous soupçonne d'avoir quelque raison pour ne pas me recevoir chez vous : je n'ai jamais pu vous y rencontrer, et vous avez toujours fui l'occasion de m'y voir.
. — C'est un si vilain quartier que la rue d'Enfer... Cependant, soyez en paix, vous y viendrez un jour ou l'autre, dans ce quartier diabolique... Eh bien! que vous a chanté la comtesse... hein? dites-moi ça.
Le Marché.
Paul Guérin ne fut pas peu surpris d'entendre le baron, dont la parole avait toujours été emphatique et sententieuse, prendre ce ton badin que prennent souvent les gens sérieux lorsqu'ils se sentent arrachés à leurs travaux.
En avançant dans la science, M. de Wachenheim copiait les savants.
— Vous a-t-elle bien entortillé, cette excellente comtesse? redemanda le baron.
Paul Guérin raconta son téte-à-tête, sans omettre un mot de ce qui s'y était dit.
— Mais ce n'est pas maladroit celai fit le baron en puisant dans une large et profonde tabatière qui avait remplacé sa bonbonnière; ce n'est, ma foi, pas maladroit du tout; voilà une femme qui vous a estimé a votre juste valeur; trois millions! Vous ne valez lii un centime de moins, ni un centime de plus... et il vous les faut, ces trois millions?
— 11 me les faut, murmura Guérin qui baissa les yeux devant le regard sournois du vieux gentilhomme.
— C'est très-bien... A^ous les aurez... Peste, mon cher, quelle brèche vous faites à mon escarcelle.
Le baron tira de sa poche un petit calpin; et l'ouvrant, il dit :
— Écoutez-moi bien attentivement.
— J écoute.
— Voici à peu près la liste des connaissances que
VOUS possédez : rhistoire dans toute la portée philosophique et anecdotique de ce mot colossal; les langues mortes y compris Ihébreux et le sanscrit; les langues vivantes, cVst-k-dire l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien efl'arabp; l'histoire naturelle dans ses trois divisions, c'est-a-dire la zoologie, la botanique et la minéralogie; la philosophie dans ses vingt sectes variées; c'est-à-dire depuis l'école ionique jusqu'à celle des Pères de l'Église; la littérature classique et moderne, y compris l'école dite romantique; la physique, la chimie, la statique, sciences qui vous sont devenues impraticables depuis que vous m'avez vendu tout votre savoir en mathématiques pures. Enfin les arts, y compris la peinture où vous êtes habile, et la musique où vous n'êtes pas novice. J'oubliais que vous faites trèsjohmentles vers, et comme ce peut être un délassement fort agréable après de lourds travaux, je ne serais pas fâché de rimer, par ci parla quelques strophes, quelques élégies, quelques couplets, quelques sonnets; bref, je note sur cette liste ce que vous appelez, je crois, la poésie, et que j'appellerai, moi, l'éloquence de l'âme ou la science du vague. Est-ce bien tout ce que vous savez?
— Absolument tout, répondit Guérin, le front pâle ot humide... Quand vous aurez enlevé ces trésors de mon esprit, mon cerveau sera vide comme une cloche sans marteau.
— Bon; alors, récapitulons et cotons chaque science comme un épicier cote ses cornets.
L'histoire, ci: 500,000 fr.
Les langues mortes, 250,000
Les langues vivantes, 250,000
• La philosophie, 200,000
UN AMI DIABOLIQUF. 79
Les beles-lettres, 1oO,000
La physique, lachimieet!astatiqii.'\ 100,000
L'histoire naturelle, 230,000
La poésie, 100,000
Les arts, 100,000
Total, 1,900,000
— Un million neuf cent mille francs, répéta le baron en faisant sonner chaque syllabe de ce chiffre. ..
Paul Guérin regarda le vieillard dun œil effaré : le vieillard renferma le papier dans le calepin, remit le calepin dans sa poche, et demeura silencieux.
— Mais il me faut trois millions, dit enfin le savant, trois millions ou rien.
~ Pardon, il vous faut plus, il vous faut de quoi acheter le titre de comte.
— Je vendrai mon hôtel.
— Bah! cela fera bien mauvais effet. Écoutez-moi, car je me sens en veine de me ruiner pour vous obliger. Lorsque j'aurai acquis toutes les sciences que nous avons énuniérées, je serai une façon de mulet portant des reliques, n'est-ce pas?
— Pourquoi?
— Parce que je n aurai pas le moyen de m'en servir, de les appliquer, de m\n faire honneur, de suivre leurs progrès; car je suis une espèce de buse, un crétin, ne l'oubliez pas; j'aurai la tête farcie de philosophie, d'histoire, de grec et de sanscrit, je serai une machine fonctionnant sans jugement, un saltimbanque débitant ses farces en foire, rien de plus.
— Je ne vous comprends pas.
— Quoi! vous ne comprenez pas qu'il me faut v.no
intelligence capcble de contenir toutes ces merveilles de Tesprit humain, un génie digne de ces richesses, sous peine de sentir mon front éclater sous leur puissance, comme la chaudière, trop chargée, éclate sous la vapeur. Il me faut en un mot, monsieur, ajouter à toute ma science une intelligence digne de Tembrasscr, de la maîtriser, de la diriger, de l'appliquer, delà cultiver, et de concevoir des plans sublimes, comme Archimède, Newton, Gahlée.
— Pardieu! si ce n'est que Tintelligence qui vous manque, adressez-vous a quelque pauvre diable ignorant; il n'en manque pas qui en ont a revendre.
— Pourquoi me donner la peine de chercher?
— Plaît-il?
— Je dis que votre intelligence me satisferait sous tous les rapports, répondit le baron, en faisant grincer sa tabatière.
— Quoi! s'écria Paul Guérin, vous voulez me dépouiller même du don que ma fait le Créateur...
— Dieu vous a fait une large part d'intelligence, j'en conviens, mais Dieu ne donne pas ces choses-là a un homme, pour qu'il s'en serve en égoïste, comme il lui donne un nez et des oreilles. Il le crée homme de génie, pour qu'il soit utile 'a tous ses frères; je remplirai le mandat tout comme vous; il n'y aura rien de perdu pour l'humanité, je vous en réponds.
— Mais c'est un pacte infernal que vous me proposez là.
— ^ C'est à prendre ou à laisser.
— Finissons-en, murmura Guérin, saisi d'un tremblement nerveux... fiuissons-en; je perds mon âme à cet odieux trafic, mais jobéis à la fatalité... Combien pour l'intelligence?
— Un million... fit. le vieillard, en avançant sa lèvre inférieure sur son menton.
— Pas cVavantage?
— Diantre! comme vous y allez!... songez donc que le premier gamin de Paris peut traiter avec moi pour cent écus.
— Mais je serai donc un idiot, moi, un être méprisé, méprisable... et, dans ce monde où vous m'avez lancé, où vous m'allez jeter riche comme un prince, je serai stupide comme un Huron.
— Laissez donc! vous y serez admiré comme un prodige : écouté comme un oracle, adoré comme un dieu! Notez bien que je ne vous enlève que cette noble intelligence qui s attaque aux grandes choses, aux mystères de la nature, aux lois de la philosophie, aux vérités de Vanalyse, aux problèmes de Tinconnu; je vous laisse cette faconde superficielle et creuse, qui trône dans les boudoirs et dans les clubs. Vous aurez toujours assez d'esprit pour faire un nœud irréprochable à votre cravate, pour entrer dans un bal le claque sous le bras, et inventer des modes, pour estropier quelque juron anglais aux courses de Chantilly, jouer au lansquenet, chasser a courre, avoir loge aux Bouffes, valser à deux temps, et décocher par ci par la des mots méchants qui vous feront un nom colossal. Du diable si vous regrettez, dans vos étourdissants succès, la misère que je vous achète aujourd'hui; avec l'esprit que je vous laisse, mon cher M. Guérin, vous pouvez prétendre à tous les honneurs, à toutes les dignités... Miséricorde! que voulez-vous de plus?
— Mais on s'étonnera de ce que, si savant autrefois, je sois tombé dans une ignorance grossière
— Bah! voulez-vous me dire si les païens sinquié-
S2 L'N AMI UIABOLIQL'E.
Lii?rit de ce que savait ou ne savait pas le veau d or. — Homme bizarre! dit Paul en souriant,
— A'ous serez donc adoré comme on adorait le veau d or; on n ira pas vous demander a quel collège vous avez fait vos classes, et vous répondrez danseuse quand un mal appris vous parlera physique. Avez-vous remarqué combien, depuis hier seulement, vos succès ont été croissants?
— Je lavoue, je n'avais jamais rencontré plus de bienveillance dans le monde, plus d'encouragements.
— C'est tout bonnement parce que, m'ayant vendu une partie de votre science, vous aviez la tête moins pleine et le gousset mieux garni. Le monde, mon trèscher ami, est le triomphe des esprits négatifs, car il est peuplé de plus de fats et de sots que de gens de talent, et cela, dans une énorme disproportion. Or, la victoire reste aux gros bataillons, les sots passent leur vie à tresser des couronnes aux fats ignorants, et réciproquement. Les savants végètent entre eux, et se contentent d'obéir au maître suprême, qui les emploie au bien-être des masses dont il a pitié.
Vous verrez, quand vous aurez empoché mes trois millions, quel muscadin vous serez, et comme les coups de chapeau pleuvront autour de vous. Archimède a dit qui! se chargeait de soulever le moncte avec un levier de sa façon; moi, je me charge de soulever et de déplacer toutes les difficultés sociales avec le portefeuille rouge que vous connaissez... Allons, faut-il rouvrir ce portefeuille?
— Quoi! vous avez là les trois millions?
— Sans doute, cest une habitude que j ai depuis long-temps, de ne jamais sortir sans porter un peu d'areent sur moi.
UiN AMI DIABOLlQi E. 83
Pau! Guérin se rejeta dans un coin du fiacre, et, regarda le baron avec épouvante. Le baron s'arma de son portefeuille et l'ouvrit.
— Acceptez- vous pour un million?
— Oui, dit le savant d'une voix ferme, oui, quoique vous soyez Satan.
— Plaisante idée! croyez-vous donc encore aux contes de nourrice... Nous avons dit dix-neuf cent mille francs pour tout votre savoir, et un million pour votre intelligence, cela fait deux millions neuf cent mille francs, si je sais compter; or, c'est trois millions qu'il vous faut. Reste donc à vous procurer cent mille francs et environ quarante mille livres pour acheter ce titre de comte qu'on a la faiblesse d'exiger... Ajoutons à ces deux sommes les soixante billets de mille que je vous ai prêtés pour payer le marquis, et je vois que vous avez encore besoin de deux cent mille francs... Diantre! vous me ruinez, c'est cent mille francs de plus que vous ne valez de la tête aux pieds... Ali! pendant que j'y pense, tenez, tout va s'arranger au mieux de nos intérêts respectifs.
— Quoi encore?
— Un mien filleul qui habite l'Allemagne désespère sa famille, en ce qu'il n'a jamais su apprendre ni à lire ni à écrire. On lui a donné des maîtres habiles , et ses maîtres ont déclaré qu'ils apprendraient plutôt la musique à un baudet qu'à ce drôle ses jambages et son alphabet. Que voulez-vous, il est comme j étais avant de vous connaître, d'un crétinisme révoltant. Or, ce sera une grande joie pour ses vieux parents que de le voir écrivant et lisant comme un pédadogue, et je vous achète deux cent mille francs à son profit, votre talent de lecteur et votre fine anglaise.
— Ah! c'est trop fort! quoi! vous voulez que je ne sache ni hre, ni écrire?
— Pourquoi pas?
— Et comment réglerai-je mes afifaires? Comment hrai-je ma correspondance... Ne serai-je pas arrêté a chaque instant par quelque mésaventure?
— Bah! que vous êtes enfant! je vous laisserai la faculté de signer vos nom, prénoms et qualités. C'est tout ce qu'il en faut. Comment faisaient les héros du moyen âge? Leurs chapelains mettaient au bas des actes : A déclaré ne pas savoir signer en sa qualité de nO' ble. Et ces héros-la vivaient sous les lauriers. Vous aurez des secrétaires.
— Mais aujourd'hui, on a cent fois besoin d'écrire soi-même, au moment où Ion n a pas son secrétaire sous la main.
— Vous supposerez que vous êtes manchot, ou plutôt que vous n'avez pas de bras... C'est un cas possible.
— A la bonne heure... Mais pour lire, ne serai-je pas exposé a des affronts continuels?
— Vous vous supposerez aveugle... c'est un cas fréquent.
— Ya donc encore pour cela, et terminons. J'en serai quitte pour prendre des maîtres et retourner à l'école.
— Hum! vous ferez un piteux élève.
— Et pourquoi, s il vous plait^
— Parce que je vais vous acheter une fameuse dose d'intelligence et que vous ressemblerez fort a mon filleul.
— Ah! parbleu! nous verrons cela?
— Voyons-le. Ainsi, vous me vendez toutes les
sciences dont je vous ai fait lénumération, plus votre prodigieuse intelligence, plus votre talent de lecteur, et votre belle main de scribe.
— Oui, s'écria Paul Guérin, en faisant un violent effort.
— Très-bien, répondit M. de Wachenheim; et plongeant sa main jaune et osseuse dans les flancs du portefeuille, il la retira pleine de papiers timbrés, qu'il examina; puis il fouilla encore, et ramena à différentes reprises des poignées de chiffons.
— Voici, dit-il, quatre valeurs de la compagnie des Indes, sur Rothschild, ensemble deux millions cent mille francs, et voici encore trois billets de la banque d'Angleterre, négociables partout, valant ensemble huit cent mille francs; et enfin, je compte ici deux cents billets de mille francs chaque, de la banque de France; en tout trois millions et cent raille francs payables au porteur et sans endos nécessaires... Veuillez revoir.
Paul Guérin prit cette liasse de papiers d'une main frémissante, vérifia les chiffres; et, mettant le paquet sur sa poitrine, il boutonna son habit par-dessus et (lit d'une voix sombre .
— Merci, monsieur, nous sommes quittes.
A peine avait-il prononcé ces mots, qu'il sentit une commotion violente dans son cerveau et une secousse qui ébranla son crâne. Son front se pencha, ses yeux furent éblouis, son visage pâlit, un frisson glacé courut dans la moelle de ses os, comme l'étincelle électrique court sur le fil conducteur; il lui sembla que le ciel s'était obscurci et que sa cervelle s'échappait de sa boite osseuse. Quoique voilé, son regard crut apercevoir le visage fantastique du baron éclairé par une lueur soudaine; il tressaillif... La douleur se dissipa,
la nue s éclaircit, son front mouillé de sueur se sécha, il ne sentit qu'un grand vide dans la tête, et attribua ces sensations étranges à un éblouissement.
— Vous avez failli vous trouver mal, dit le baron avec calme.
— Oui, jai éprouvé une violente migraine, un étourdissement; j'aurais cru que mon crâne s était ouvert sous un coup de massue... Ce n'est rien, c'est passé.
— C'est lesprit de Dieu qui vous abandonnait.
— L'esprit de Dieu?
— L'âme qui habite en nous est d'essence divine, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien! quand l'âme quitte le corps, le corps frémit, s'affaisse, les yeux se voilent, se ternissent, et l'âme s'échappe avec notre dernier soupir. Oui, l'intelligence, le génie est également d'essence divine ; lorsqu'il vous a abandonné, il a dû, nécessairement, secouer et briser son enveloppe... Yoilà pourquoi vous avez souffert.
— Vous avez de merveilleuses histoires pour endormir les enfants, mon cher baron.
— N'en parlons plus... Maintenant, il faut songera votre titre de comte; je me charge de cette affaire. Voyons un peu... Ah! comte Gennoni, cela vous convient-il? C'est tiré de l'île de Sardaigne.
— Mais oui; ce nom est fort gracieux, fort joli, on ne m'a pas demandé mieux.
— Prenez-le donc dès aujourd'hui; vous aurez vos lettres de noblesse avant huit jours; cela vous coûtera quarante mille francs. Mon ami le prince de Cagliori est justement a Paris, il expédiera vivement votre affaire; le roi de Sardaigne est un excellent roi et ne vous
fera pas attendre... Où diable ce coquin de cocher nous a-t-il conduits?
— Ainsi, vous croyez bonnement que je ne sais plus un mol dhisloire, un mot d allemand, un mot de sanscrit, un mot de botanique, de physique, et un mot de mes classiques.
— Eh donc! comment Tentendez-vous? '
— Bah! vous n'êtes pas si sorcier que vous en avez Tair, mon cher M. de Wachenheim.
— Vous le pensez?... eh bien! M. le comte, faitesmoi lamitié de me dire ce que c était qu'Olivier Cromwell, je vous prie?
Paul Guérin demeura la bouche ouverte, sans articuler une syllabe.
— Soyez assez bon pour me faire savoir ce que signifient ces trois mots allemands : de?'^ dis, das?
Paul demeura bouche close.
— De quelle famille est Rose? qu'est-ce que lélectricité'î* qui a fait la tragédie des Horacesl
Paul Guérin était immobile et muet comme un cadavre.
— J'ai Ihonneur de vous bien saluer, dit le baron en ouvrant la portière et sautant sur le pavé, vous êtes 1 homme le plus ignorant de France et de Navarre, mais aussi lun des plus opulents; reste à savoir si science vaut richesse.
Puis refermant la portière, M. de Wachenheim cria au cocher de sa voix métallique :
—Rue deGrenelle-Saint-Germain,no 30, et bon train.
Le fiacre repartit de sa plus belle allure, et Paul Guérin put entendre dans la rue le ricanement aigu et strident du vieillard qui s'en allait, toussant et clochant appuyé sur sa canne.
Vingt minutes après cette scène, le valet de chambre de madame de Moncal, ouvrant la porte du boudoir de la comtesse, annonçait en se rengorgeant :
— M. le comte Gennoni.
La comtesse et sa fille se levèrent brusquement, comme si elles eussent été poussées par un môme ressort.
— Quoi! c'est vous, monsieur Guérin? demandèrent les deux femmes presque interdites a cette apparition.
— On vous l'a dit, mesdames, ce n'est pas Paul Guérin, c"est le comte Gennoni qui vous apporte la dot de mademoiselle Corinne.
Paul jeta dans une chiffonnière à ouvrage, les paquets de billets de banque du baron.
— Comment! vous avez là?...
— Trois millions.
— Mon cher gendre, ditla comtesse avec un sourire frémissant de joie, vous nous restez à diner, n'est-ce pas?
— Madame, je n'ose, dans cette toilette... — N ètes-vous pas dans la famille?
— Madame la comtesse est servie, dit le valet de chambre.
— Prévenez monsieur de Moncal... Donnez donc le bras à votre femme, comte,
Paul Guérin, sentant la main de Corinne reposer sur la sienne, crut quil allait sévanouir... En francliissant la porte du salon, profitant dune délicieuse obscurité, il baisa le bout des doigts de sa fiancée...
Ces baisers-là donnent toujours du cœur aux plus lâches, le vertige aux plus braves.
Le comte Geiinoni.
Paul Guérin avait publié dans le courant de Tannée qui précéda ces événements, un excellent Mémoire sur l'assainissement des marais delà Sardaigne, et limportance de ce travail expliqua sulïisaniment la générosité du roi Charles-Albert, qui venait de conférer au savant le titre de comte. On ne s'inquiéta pas autrement de cetlefaveur arrivée à l'homme éminent, en même temps que ce fabuleux héritage qui en faisait un homme trois fois millionnaire.
Paul Guérin fut cité par tous les bons pères de famille a leurs enfants, comme un modèle et une preuve vivante du pouvoir de la science, et des fruits qui mûrissent sur son arbre toujours vert.
Les femmes s'arrachèrent ce charmant cavalier, émule et maître, malgré son génie, de tous les désgants attachés à leur cour, fixé a leurs caprices; avecleurtact exquis, elles manquèrent bientôt de louanges pour encenser leur nouvel idole; ce qui portait aux nues le triomphedu savant, c'est qu'il alfectait, lui, membre puissant de 1 Institut, lui, flambeau du progrès scientifique, de ne jamais parler de son métier; tout bourré de grec et d hébreu qu'il était, il ne laissait flotter sur ses lèvres fines que des sourires galants, des mots légers, modestes, gracieux, des phrases creuses dont le succès était prodigieux.
Ce n'était pas un pédant, (jue le comte Gennoni, ci^ n'était pas un homme lourd, infatué de ses vastes con-
00 U>' AMI DIABOLIOIK.
naissances; c'était un Ii^tos de modestie, un liomme qui avait le bon goût de se mettre à la portée de tout le monde, et n'écrasait personne du poids de ses couronnes.
Le baron de Wachenbeim, seul, riait sous cape, lorsqu'on lui vantait la simplicité de son ami et son rare esprit de conduite; il riait sous cape, et répondait à droite comme à gauche aux plus enthousiastes .
— Tel que vous le voyez , si occupé qu'il vous paraisse de chasse à courre, de jeu, de toilette, de chevaux et de mademoiselle de Moncal, il a su trouver le temps de m'apprendre la botanique, ou du moins de compléter mes études en histoire naturelle, en quinze jours...
— En quinze jouFS, grand Dieu! une science si compliquée?...
— Ah! si vous saviez quelle méthode est la sienne; on suit ses explications avec tant de netteté que, ma foi, serait-on lêtu comme 1 âne de Balaam, il faut comprendre et ne plus oublier.
— Mais on prétend qu'il s'est brouillé avec tous les savants, qu'il ne veut plus en voir aucun, qu il ne met plus les pieds à l'Institut.
— Les grands maîtres ont des manies... Voyez Rossini, ne passe-t-il pas sa vie à pêcher a la ligne, au lieu d'écrire des chefs-d'œuvre?
— Soit... mais on va même jusqu'à dire qu'il n'a pas écrit une ligne depuis huit jours...
— A quoi servirait d'être riche, si on ne pouvait avoir un secrétaire.
Et tout le peuple des fainéants d'applaudir, et tous les badauds en lorgnons do trouver !a détermination charmante.
Le comt»^ Geiinoni passait donc pour avoir l'esprit fl un ange. On achevait son portrait, en lui trouvant un curieux, plaisant, délicieux cachet doriginalité, et chacun de le prôner.
Cependant le comte avait, dès le lendemain de sou dîner à Ihôtel de Moncal, éprouvé une poignante mortification. Il avait reçu un billet dosa future belle-mère; la réponse était pressée, et le valet chargé de la missive attendait.
Paul Guérin, après avoir rompu le cachet de ce malencontreux billet, avait voulu le lire. Mais l'anglaise pure et déliée de la comtesse était indéchitrrable pour lui. Les lettres, les points, les virgules, lesalinéas étaient pour le malheureux ignorant autant de caractères cabalistiques qui affectaient des formes bizarres, et totalement inconnues.
Paul avait souvent déjà voulu renouveler l'expérience qu'il avait faite après avoir vendu au baron ses connaissances en astronomie, il avait essayé de consulter des ouvrages d'histoire et de littérature, de physique et de philosophie; chaque fois il avait reconnu avec épouvante la réalité de son infâme marché, la ruine de son intelligence; mais, en retournant k ses plaisirs mondains, il avait voulu résister aux preuves, les oublier et ne pas croire k la puissance de son corrupteur, de son maître endiablé.
Cette fois ce fut un coup de poignard qui le frappa, et il sentit la pointe acérée du fer empoisonner son cœur en y pénétrant... il frissonna.
— Le domestique demande si monsieur le comte n'a pas de réponse a faire, dit Quito, qui attendait dans une attitude respectueuse.
Cette question arrjcha le romie a ses angoisses.
— Sais-lu lire? dit-il d uik' voix presque cra'nlive.
— Mais oui, monsieur, assez bien.
— Sais-tu écrire?
— Oui, monsieur le comte.
— Tu fais, sans doute, quelques fautes dorthographe par ci, par là?
— Je ne le crois pas, répondit lenfant avecjlimidité.
— Eh bien! voyons, lis-moi cela.
Quito prit le billet en rougissant, et lut couramment :
« Mon cher comte, renvoyez tous les projets que vous auriez formés pour ce soir, car c'est ce soir que nous signerons au contrat; faites plus, venez nous voir un peu avant cinq heures. J'ai de bonnes raisons pour vous donner ce rendez-vous; ces bonnes raisons, je veux vous les dire et non les écrire. Faites-vous accompagner de votre notaire.
» A vous de cœur et d'affection,
» Comtesse de moncal. »
— Très-bien, dit le comte... tu lis très-bien. Maintenant prends ce papier, assieds-loi la, et écris :
Quito prit une feuille de papier richement armorié, s'assit, trempa le bec d'une plume dor dans les flancs de cristal dun magnifique encrier et attendit.
« Ma journée, ma soirée sont a vous, chère mère, comme ma vie entière à ma fiancée; je serai chez vous, entre quatre et cinq heures. Il y a bien loin d'ici là. »
— Est-ce fait?
Quito répéta le dernier mot de la phrase.
UN AMI DIABOLIQUE. 9o
— .Mets la date.
— Voila, monsieur le comte.
— Donne.
Le groom montra le billet, Paul Guérin jeta les y( ux sur les quatre lii;nes quil avait dictées, il lui sembla que ces liiines dansaient sur le papier, car il ne put même épeler le plus petit de leurs mots.
— C'est très-bien, dit-il, avec une fureur concentrée, c'est très-bien.
— Y a-t-il une faute. M. le comte?
— Je n'en vois pas.
— Oh! alors, je suis bien sûr de n'en avoir pas fait. Cette réponse si simple, jeta mille tortures dans
l'ame de Paul, il se contint, et prit la plume pour siijner. Sa main tremblait; il craignait, malgré la promesse du baron, de ne pouvoir plus écrire son nom. 11 hésita; puis, s'armant de courage, il traça ces deux mots avec toute la lenteur que mettent les paysans à signer le seul nom qu'ils sachent souvent écrire.
Comte Gennoni.
Un éclair de joie brilla dans ses yeux. . . chose étrange, il était non-seulement parvenu à signer, n^ais il lisait sa signature.
— Plie ce billet, mets-le sous enveloppe, cachette et mets l'adresse : A madame la comtesse de Moncal.
Quito obéit, porta la lettre au valet qui attendait dans 1 antichambre, et revint au comte sur un coup de sonnette.
— Je vais thonorer de toute ma confiance, Quito. Tu lesteras tel que tu os à mon service; tu ne quitteras pas ta livrée, et tu joindras à ton emploi l'officede secrétaire. J'augmente tes gages de -soixante louis.
— Oh! M. le comte, et si je ne suis pas capable?
— Tu travailleras; lorsqu'on écrit qualri.' lignes, on peut en écrire cent. Je ne t'en dicterai jamais autant. Va dire au cocher que je demanderai les chevaux à quatre heures... va... Quelle humihationî se dit Guérin, lorsque l'enfant l'eut quitté.
A dater de ce jour, Quito fut le secrétaire intime du comte Gennoni, et personne ne s'en douta.
C'était huit jours après le tète-a-lôle que madame de Moncal avait eu successivement avec Paul Guérin et le marquis dAvèros, que le comte venait de recevoir linvitation à laquelle il avait fait répondre.
Ces huit jours de délai donnés au marquis avaient été employés par les deux rivaux en assauts de luxe. C'était merveille que l'étalage de ces riches seigneurs. Ils avaient donné des fêtes splendides, dont ils avaient fait les honneurs avec une émulation raffinée. Chacun d'eux s'était multiplié pour charmer la belle Corinne qui, tour a tour nonchalante et folle, toujours séduisante, toujours imprévue dans ses caprices, caressante pour l'un, bienveillante pour l'autre, faillit, dans ce court espace de temps, faire perdre la tète 'a ses deux adorateurs.
La comtesse, embarrassée, malgré son expérience, ne savait réellement se déterminer à faire un choix définitif. La fortune du comte Gennoni était superbe, son illustration était européenne, sa distinction était évidente, incontestable, et, qui plus est, ses millions pouvaient être enflés par quelque nouveau message de Constantinople; c'était donc un gendre inappréciable. D'un autre côté, le marquis d'Avèros était d'une naissance presque princière; son blason datait des premières croisades, sa parenté était puissante, il était
question de le faire entrer au ministère, et s'il pouvait justifier de trois millions au jour convenu, le comte Gennoni, noble de pacotille, premier de sa race, courait le risque d'avoir tort et d'être poliment éconduit.
Le plan de la comtesse fut donc d'attendre et de remettre à huitaine son arrêt décisif. Elle avait em- I)loyé le délai en conséquence, cest-à-9ire qu'elle avait charmé le comte et enivré le marquis d'espérance. Sa gracieuseté s'était également partagée entre les deux prétendants, et, en termes vulgaires, elle avait on ne peut mieux ménagé la chèvre et le chou.
Le grand jour était enfin arrivé. Madame de Moncal avait réuni une espèce de conseil de famille; le baron de Wachenheim, a titre de vieil ami, devait faire l)artie de ce conseil. La comtesse avait chargé sa filli; de la représenter au salon, et s'était retirée dans son boudoir, où elle avait ordonné qu'on introduisit, par un escalier dérobé, le marquis d'Avèros, le comte Gennoni et les notaires de ces messieurs, aussitôt qu'ils se présenteraient Le comte devait arriver avant cinq heures, et si le marquis n'était pas au rendez-vous a six, c'était la preuve qu'il renonçait à la main de Corinne.
Tout était donc parfaitement organisé : la comtesse attendait impatiemment qu'on annonçât l'un ou l'autn^ des jeunes gens.
Le comte Gennoni arriva; son notaire précisa le chiffre de sa fortune qui se composait de rentes sur lÉtat I)Our un capital de trois millions, d'un hôtol rue des (Champs-Elysées, d'un riche mobilier et de plusieurs équipages de luxe. Paul Guérin avait fait d'énormes dépenses pondant ces huit jours, mais il avait gagné beaucoup au whist, au trente et quarante et aux paris,
96^ UN AMI DIALBOLIQUE.
si bien que ses dépenses étaient presque couvertes par son bénéfice.
Le nolaire lut k la comtesse le contrat de mariage tel quil avait eu Tordre de le rédiger, et le savant sV était montré aussi généreux qu'opulent.
Madame de Moncal trouva le moyen de prolonger pendant plus dune heure cette conférence. A six heures, elle se leva, prit le bras du comte et se fit conduire au salon où elle entra triomphante.
Comme elle franchissait la porte de son boudoir, un valet de chambre annonçait le baron de Wachenheim; Paul Guérin tressaillit, il crut hre une gaieté maligno sur les lèvres du vieux gentilhomme et se méfia de quelque mésaventure.
— Ah! pardiou! la fâcheuse nouvelle! s'écria le baron, en glissant sur le tapis, et venant se camper debout devant la cheminée.
— Quest-ce donc? demanda le comte de Moncal, personnage dont nous n'avons pas encore parlé, à cause de Imsignifiance du rôle qu il joue dans cette histoire, et qu'il joua toujours dans sa famille.
— 11 y a que je viens d être frappé d'nn coup de foudre... le marquis d' Avères,..
— Lui serait-il arrivé malheur? interrompit la comtesse.
— Un malheur affreux, je vais vous conter cela : Il paraît que ce pauvre jeune homme s'était mis en tête que mademoiselle Corinne avait pour lui quelque sympathie, quelque préférence, et que le succès de notre ami le comte Gennoni, ainsi que la nouvelle de son prochain mariage, l'ont rendu fou ou peu s'en faut; attribuant à la fortune seule les avantages de son rival, le marquis a tenté de doubler ses revenus par l'a-
gio; bref, depuis huit jours le noble Portugais jouait a la hausse et à la baisse sur tous les fonds, sur toutes les actions émises ou à émettre. Il a d'abord gagné quelques centaines de mille francs, puis il a perdu un demi-million, puis regagné et reperdu; enfin, aujourd'hui même, comme il avait joué le tout pour le tout, il se trouve engagé pour deux millions quatre cent mille francs, ce qui le met sur le fumier de Job, ni plus ni moins.
— Ah! bon Dieu! s'écria le comte de Moncal, voilà une méchante journée pour ce pauvre marquis... un vrai gentilhomme, beau joueur, beau cavalier, fin duelliste, brave comme son nom... Je vais Taller voir...
Madame de Moncal lança un regard terrible à son mari, qui ne bougea ni ne parla plus.
Le comte Gennoni se sentit enivré dune joie délicieuse, le cœur de l'homme est ainsi fait, qu'il jouit presque toujours des malheurs de ses ennemis. Lorsque la haine naît de l'ambition ou des intérêts matériels, elle pardonne quelquefois; mais lorsqu'elle a sa source dans une jalousie d'amour, elle est implacable, et rugit jusque sur un tombeau.
Paul Guérin n'avait pas perdu de vue Corinne pendant le récit du baron, il avait cherché à saisir sur son visage l'impression que devait naturellement produire la chute d'un homme qui avait le premier occupé la pensée de la jeune fille. Ce visage demeura calme, comme si la ruine du marquis eût été, dans cette circonstance, un événement sans importance.
— De qui tenez-vous cette nouvelle? demanda le comte Gennoni à M. de Wachenheim.
— Je la tiens de M. Jourdain, mon agent de change, il avait prédit au marquis que les fonds espagnols ne
vaudraient pas grand chose aujourd'hui; d'Avèros a voulu faire à sa tète, et il a sombré sous voile. A propos, mon cher comte, glissa tout bas le capitaine a Guénn, jai dit a votre avoué, l\. Chauchat, que vous désiriez acheter l'hôtel dAvèros, qui est a vendre. Vous ferez cette acquisition a bon compte, et revendrez votre maisonnette bonne pour un garçon, mais peu décente pour un ménage.
— Vous avez très-bien fait, je tiens beaucoup à cette idée.
— Elle est plaisante, oui, ma foi... ce sera drôle. La comtesse fit un signe au notaire, qui se leva, se
tourna vers ses auditeurs, les regarda d'un coup d'oeil circulaire, et lut a haute voix :
Contrat de mariage entre le comte Guérin de Gennoni et mademoiselle de Moncal.
Le notaire fit une pause : et, reprenant sa lecture au milieu dun silence profond, il débita, tout d une haleine, les vingt articles du contrat auquel signèrent les assistants.
Le lendemain matin vers dix heures, un homme était debout devant la boîte grillée de la mairie du 10* arrondissement, lisant et rehsant, malgré la pluie qui l'inondait, l'affiche d'un mariage.
Le visage de cet homme était pâle, son large front était brûlant, sa mise était d'une élégance irréprochable. Après être resté quelques minutes en contemplation devant la petite grille, cet homme leva les yeux au ciel, et murmura tout haut :
— Enfin, elle est moi! bien à moi!
— Peut-être! monsieur le comte, peut-être! répondit une voix qui fit tressailhr Paul Guérin. Se retournant, le comte Gennoni chercha celui qui avait parlé.
Le Irotloir ('^toit tenu par plusieurs piétons munis de parapluies, et marcliant d'un pas pressé. 11 était donc difficile de reconnaître son monde. Cependant le comte remarqua un jeune homme qui franchissait lestement le ruisseau. Ce jeune homme était vêtu dune mauvaise blouse, et l'eau ruisselait des ailes de son chapeau sur ses épaules. Il y avait entre la démarche de ce personnage et les façons du marquis d'Avèros, une grande analogie, c'était la taille élancée, le pas hardi, l'air patricien du gentilhomme portugais.
— C'est lui! murmura le comte, avec une joie sourde mélangée de colère... il paraît que cette affiche l'intéresse encore... peut-être! a-t-il dit, ajouta le fiancé de Corinne avec un soudain frémissement... Aurait-il donc quelque espoir?
Bah! le pauvre diable est fou!
En se répétant ces mots d'un cruel égoïsme, Paul Guérin arrêta un fiacre, y monta, et se fit ramener h son hôtel.
Le soir même, le comte Gennoni passa du n*> 10 de la rue des Champs-Elysées, au n» 1 i qui était en face; sans se donner la peine de déménager, il prit possession de la somptueuse demeure du marquis d' Avères.
Quinze jours s'écoulèrent en fêtes, en impatience, en cour assidue, en courses chez les fournisseurs, les joailliers, les maquignons. Le seigneur Gennoni fut la merveille encensée, admirée, vénérée de tout Paris élégant, bruyant et inoccupé. Admis dans l'intimité la plus étroite chez les iMoncal, il tourna complètement la tôle a sa future compagne, fit le bonheur quotidien du comte, et enthousiasma la comtesse.
Dire les succès du savant enrichi serait tenter d'emboucher cette fameuse trompette qu'on entend, d'é-
rbosen échos, des quatre coins du globe. Jamais les lauriers que lui avaient décernés les académies ne lui avaient valu tant d'honneurs, ni fait plus étourdissant fracas; il semblait qu une perle 6ne fût suspendue à chacune de ses paroles : on le copiait, on ladulait, on lenviait, on se l'arrachait et on le montrait. La prédiction du baron de Wachenheim sétait accompUe... En échangeant ses trésors de science contre des poignées d or, le savant s'était élevé, dans 1 estime des sots, de tout ce qu'avait gagné son portefeuille au détriment de son intelligence. Il remarqua même que le savant, presque pauvre, avait usé dix années de sa vie la plus belle pour acquérir, parmi les hommes d'élite, une réputation disputée, et que le riche illettré, en moins de quinzejours, s était fait une renommée éclatante dans la foule. Ce que 1 étude honnête, opiniâtre et sévère lui avait souvent refusé, un tailleur, un carrossier, un coup de lansquenet, lecaprice dune femme, le charlatanisme en6n le lui avait fait avoir comme un droit de conquête ou seigneurial. Le nom de Paul Guérin millionnaire était dans toutes les bouches, et le capitaine Wachenheim, devenu un génie, était resté à peu près ignoré.
Le comte Gennoni en était arrivé à dédaigner luimême les savants et leurs ouvrages; il ressemblait a ces hommes doués d'une vue perçante qui regardent fixement le soleil, comme pour défier ses rayons et qui, frappés par làge, à leur tour, presque aveugles, peuvent a peine soutenir la molle lumière d'un flambeau sans fermer les yeux.
Il avait, travailleur intrépide, interrogé la science avec audace, et méprisé ses secrets en les fouillant; tombé dans une ignorance honteuse, il n'osait plus ou-
UN AXJI UlABOLlQUi:. 101
vrir un livre, et parler a un maître, sans se sentir aveui^le et muet. Usant alors de l'arme des lâches, il dédaignait, se couvrant lui-même de son mépris.
Ce qui surprenait le comte, c'est que, durant les quinze jours qui suivirent la publication de ses bans de mariage, le baron de Wachenlieim ne se montra nulle part. On disait qu il se tenaitenfermé pour achever un grand ouvrage sur la philosophie comparée des peuples de lOrienl et de l'Occident . Que cette excuse lût vraie ou fausse, le baron ne quittait pas la rue d Enfer.
Toutesles formalités étant accomplies, le mariage du comte Gennonietde mademoiselle de Moncal dut avoir lieu àla mairie le 30 avril, k onze heures du matin, immédiatement après, les jeunes époux devaient sagenouilkr à Saint-Thomas-dAquin pour la bénédiction nuptiale.
On invita plus de trois cents personnes à cette pompeuse cérémonie.
La veille au soir, le comte baisa la main de sa fiancée, fît pareille caresse au front de sa fulure belle-mère; et, laissant les dames aux préparatifs de la solennité prochaine, il monta tout frémissant d'émotions délicieuses dans son coupé , et se lit conduire rue des Champs-Elysées.
Lorsque la voilure s'arrêta devant 1 hôtel, et que le cocher du comte demanda la porte au suisse, il était dix heures environ, il faisait nuit noire.
En entrant dans la cour de l'hôtel, le comte vit, assis sur l'une des bornes qui appuyaient au dehors les deux battants de la porte cochère, un homme couvert d'un paletot-sac et coiffé jusqu'aux yeux d'un chapeau à larges bords. Le coupé passa si rapidement qu'il fut
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impossible au comte de rien voir autre chose cliez cet homme, qui ne pouvait être quun mendiant fatigué.
L'escalier d'honneur par où le comte Gennoni montait à ses appartements était situé du même côté que la loge du suisse; presque en fiice de cette loge était un petit pavillon, suporté par deux colonnes détachées à un pas du mur principal; les lanternes et les deux becs de gaz qui éclairaient la cour et le pied du grand escalier laissaient dans l'ombre le vide compris entre le mur et les colonnes de ce pavillon.
Lorsque la voiture entra dans la cour, au piétinement de ses deux anglais fringants, Ihomme qui était assis sur la borne se précipita du côté opposé à la loge a la suite de léquipage, et de manière a être masqué par les roues de derrière. Aussitôt qu'il se vit a hauteur du pavillon, il fit un saut de côté et se jeta derrière l'une des colonnes. Le suisse vint ouvrir la portière de droite, abattit le marchepied, et, le tricorne à la main, attendit respectueusement son maître.
— Monsieur le comte n'a pas gardé Quito? demanda le concierge.
— Non, je l'ai laissé à madame de Moncal, où il doit aider aux ouvriers pendant la nuit. Vous lui direz de venir m'é veiller dès huit heures, demain matin.
— Cela suffit, monsieur le comte, Dominique attend es ordres de monsieur le comte dans sa chambre.
— C'est très-bien, je n'ai plus besoin de personne, fermez, et couchez-vous.
Le cocher avait remisé sa voiture et rentré ses chevaux a l'écurie, le suisse revint a sa loge et ferma sa porte. L'homme qui s'était mis dans l'ombre du pavillon quitta sa cachette, et, suivant le comte, il effleura
si légèrement le tapis de l'escalier qu'on ne l'entendait pas marcher.
Le comte montait, une a une, et le front penché, les marches de l'escalier; il était rêveur et distrait; au tournant de la rampe, il vit une ombre se glisser sur les parois de la muraille, et il se retourna brusquement.
L'homme au chapeau rabattu et au paletot déchiré était sur ses talons.
— Qui êtes-vous? demanda Paul Guérin.
L'homme se découvrit, et, saluant avec une aisance
de prince, il répondit :
— Le marquis d'.\vèros, monsieur.
Le comte Gennoni recula d'un pas; et, après un regard de pitié dédaigneuse jeté aux haillons de sen ancien rival, il lui dit :
— Que me voulez-vous?
— Vous parler.
— A cette heure?
— A cette heure.
— Soit, dit le comte avec ennui, suivez-moi,
— Je vous suis.
Dans le premier salon, le comte trouva son valcl de pied, qui l'attendait et qui se rangea sur son passage.
— VeneZ; Dominique, lui dit-il.
Le valet obéit.
Le comte Gennoni traversa un second salon, puis une bibliothèque meublée de fort beaux livres; enfin il ouvrit une nouvelle porte, et entra dans sa chambre a coucher. Le marquis d" Avères marchait après lui. Dominique venait ensuite.
Le comte se jeta dans un fauteuil a la 'S'oltaire,
lO/l UX AMI DIABOLIQIE.
croi?a scpjambes et regarda le marquis de la tôle aux pieds.
Le beau Portugais n'était plus lélégant gentilhomme qu'avait tant détesté le savant. Dans ce moment dramatique, le dandy dégénéré n avait plus, sur lui, le moindre vestige de sa splendeur passée. Il portait un large pantalon de velours olive, comme les ouvriers les achètent au Temple, c'est-a-dire usé aux genoux et montrant la corde un peu partout. Un méchant palelot dété. déchiré, décousu, débraillé, recouvrait fort mal ses épaules et sa poitrine; une cravate noire, éraillée, était roulée autour de son cou. Ses mains étaient nues et fort soignées. Sa barbe était faite. La propreté, ce luxe des pauvres gens, décelait, seule, l'ancien prince de la fashion parisienne. M. d'Avéros était couvert de trous et de pièces, mais ses vêtements usés n'avaient pas une tache.
L'air fier quoique affable, l'air bon quoique souffrant, le marquis se tenait debout devant son ennemi, et parfaitement à son aise, comme au temps où cette chambre qu'il revoyait était la sienne, comme au temps où il était millionnaire.
— Dominique, restez dans la bibliothèque, dit le comte Gennoni; quand je vous sonnerai soyez attentif.
Le valet ne bougea pas.
Dominique, asseyez-vous, dit le marquis, et ouvrez bien vos deux oreilles. Le laquais obéit et se campa sur une ottomane.
Le comte se leva indigné, le rouge au front.
Le marquis s'assit dans un fauteuil, mit son chnpeau, et se dandina le sourire sur les lèvres
Un Cas imprévu.
— Comment vous trouvez-vous dans cet hôtel? demanda le marquis d'un ton goguenard.
Le comte, pour toute réponse, saisit le cordon dune sonnette et l'agita violemment. La sonnette ne bougea pas; Dominique se croisa les bras avec impertinence, le Portugais éclata de rire. Paul Guérin se retourna furieux.
— Avez-vous formé le projet de m'assassiner, monsieur? dit-il.
— De vous assassiner, non.., mais de vous tuer, oui.
— Ce nestpeul-étrepassi facile.
Le comte décrocha un couteau de chasse suspendu à la cloison, près de la cheminée, et mit la lame hors de Tétui. Le marquis tira de sa poche un pistolet, et larma avec un grand sang-froid.
— Il paraît que vous aviez pris vos précautions, dit Paul Guérin avec calme.
— Comme vous voyez, monsieur le comte. Il ne tient qu'à vous de me mettre dans une regrettable nécessité. Tenez, je vous conseille de vous asseoir et d'écouter paisiblement ce que j'ai <i vous dire. Je no suis pas assassin; je suis gentilhomme, et n'aime pas à tirer des coups de pistolet dans les chambres, même contre vous.
— Parlez donc, monsieur, je vous écoute.
Le comte Gcnnoni se laissa tomber nonchalam-
ment dans un fauteuil, et regarda son adversaire eu face.
— Je suis venu vous faire une petite confidence, reprit d'Avèros, et vous demander conseil; voici à quelle occasion. J étais riche et amoureux; riche a millions, amoureux fou. J'avais tout le bonheur que donne l'opulence, et mon cœur s'était épris d'une jeune fille qu'on cite avec justice comme la beauté la plus séduisante de cette grande ville où il y a tant de jolies femmes. Je me croyais à l'abri de toute catastrophe, dans ma prospérité, car j'aimais mes richesses, et ma maîtresse m'aimait. Faux calculs, mes richesses m'ont échappé et ma maîtresse m'a fait infidélité. A l'homme qui a causé ma ruine matérielle, et la ruine de mon cœur, car c'est un seul homme qui a fait tout cela, monsieur, que pensez-vous que je doive faire... répondez, s'il vous plaît?
— Je nai aucun avis à vous donner.
— A ma place, que feriez-vous?
— Je le sais, et ne vous le dirai pas.
— Fort bien, jentends à demi-mot... Vous le tueriez, et je veux vou-^ tuer. Ahl vous croyez, monsieur le savant, que le premier venu a le droit de se glisser dans une famille comme un intrus, pour y voler k tort et à travers?
— Mademoiselle de Moncal ne vous a jamais aimé, monsieur?
— Vous mentez, mon cher.
Le comte se leva et fit un pas en avant, le couteau 'a la main. Le marquis fit jouer, innocemment la délente de son pistolet, et reprit :
— Vous vous trompez, monsieur Guérin.
Le comte s'assit de nouveau.
UN AMI DIAIJOLIQUE, 107
— Vous VOUS trompez, répéta le marquis, mademoiselle de Moncal ma beaucoup aimé, longtemps avant que vous ne me chassiez de son cœur. Mais vous n'avez eu qu a vous montrer pour me faire oublier; vous êtes, il est vrai, un soupirant irrésistible; vous avez bonne mine, vous êtes réputé comme un savant hors ligne, ce qui vous garantit des vices élégants de la jeunesse paresseuse; vos aventures fantastiques vous ont revêtu d'un caractère surnaturel qui devait plaire à toutes les femm.es, et qui a singulièrement plu à ma fiancée. Lorsque vous êtes entré dans le monde, vous étiez gauche et absurde, en dépit de votre savoir immense; quinze jours vous ont suffi pour éclipser les plus raffinés dissipateurs, les cavaliers les plus accomplis; vous étiez d'une pauvreté voisine de la détresse, tout à coup il vous pleut un ami de Constantinople qui vous enrichit. Dès lors, nul ne vous a résisté, vous avez fait vos quatre volontés aux quatre coins de Paris, et mademoiselle Corinne vous a regardé dun œil fort doux. J'ai compris que votre gloire naissante mettait ma vieille gloire en péril, j'ai voulu lutter contre vous, j'ai voulu rivaliser de luxe et de dépenses avec un homme qui avait, je le croirais presque, le diable au corps, et j'ai fait brèche à ma belle fortune. Si bien que, sommé par madame la comtesse de Moncal de faire preuve de trois millions, ou de renoncer à la main de sa fille, j'ai eu la sottise et la démence, à la fois, de confier à mon agent de change le soin de doubler mes capitaux. Le jeu m'a flatté d'abord, puis la chance a tourné, et, depuis quinze jours, je suis ruiné; mon Dieu, oui! totalement ruiné! c'està-dire que pour vivre, j'ai travaillé comme un journalier, comme un manœuvre dont je porte les habits.
Eh bien! monsieur le comte, une pensée vigoureuse et bienfaisante ma soutenu dans l'adversité; un sentiment ma poussé a triompher de la fantaisie du sui cide dont j'ai été saisi souvent. Ce sentiment, je parie que vous le devinez.
— La vengeance...
— Nous nous entendons à merveille, je le vois avec plaisir...
— Ainsi, monsieur, vous voulez vous venger de moi? C'est parfait; n^ais il me semble, ajouta le comte avec dédain, que vous êtes bien peu ou beaucoup trop yiressé.
— Plaît-il? fit le marquis avec impertinence.
— Vous êtes peu pressé, en ce que vous avez attendu quinze jours pour satisfaire votre fantaisie de vengeance, et vous êtes bien pressé, en ce que vous venez chez moi, comme un vagabond, en pleine nuit, et la veille de mon mariage. Il me semble que vous pouviez bien me laisser vivre quelques jours ou quelques heures de plus, monsieur le marquis.
Le ton qui accompagna ces derniers mots, rendit à d Avèros raillerie pour raillerie.
— Mettez que je suis un original, peu m'importe, repartit le Portugais. Si, toutefois, vous tenez à une explication de ma conduite, la voici. J ai ruminé pendant dix jours mes projets contre vous; et comme je suis très-indécis, par nature, je n'ai arrêté ma détermination qu'après ce temps. Je voulais d'abord vous enlever votre fiancée; puis j ai imaginé de vous faire sauter la cervelle; puis j'ai résolu de vous laisser épouser mademoiselle de Moncal, et de courtiser votre femme... Tout cela m'a paru impraticable, ou difficile, ou dangereux. Pour enlever votre fiancée, il m'eût
fallu de l'argent, et je nen ai plus. Vous assassiner m'eût conduit à Téchafaud, comme un misérable; vous tromper, n'eût satisfait qu'à moitié mon amour-propre. J'ai donc pris le parti de vous tuer en duel, et cette idée, devenant fixe chez moi, j'ai tout mis en œuvre pour l'exécuter. Ainsi, je vous cherche depuis huit jours, sans pouvoir vous approcher; ce n'est pas ma faute si vous êtes un homme à peu près inabordable. Enfermé dans votre voiture qui brûle le pavé, ou bien dans le boudoir de votre future belle-mère, ou retranché et invisible dans cet hôtel, je n'ai pu que vous apercevoir par ci par là, et je renonçais presque à riionneur de vous parler, lorsque j'eus l'heureuse pensée de faire entrer à votre service ce brave garçon, mon ancien valet de chambre, le dernier de mes amis et le meilleur, à ce qu'il paraît.
— Dominique?
Le laquais s'inchna en signe d'affirmation.
— J'ai su, par Dominique entré hier chez vous, que je pourrais vous voir ce soir, et je me suis arrangé de manière à ne pas vous manquer... Dieu est juste, vous le voyez.
— Finissons-en, monsieur, dit le comte avec hauteur, quelles sont vos intentions?
— Je désire que vous fassiez choix d'une heure, d'un terrain, et d'un mode de combat.
— Quel jour?
— Mais demain... Je suis pressé, vous vous en êtes aperçu.
— Demain je ne m'appartiendrai pas, monsieur. Le marquis éclata d'un rire insolent et répondit :
— Pardieu! je le sais bien... vous appartiendrez à
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Dieu ou au diable; car, mort dans la matinée, vous serez enterré le lendemain.
— Vous parlez en fanfaron, ce me semble.
— Mais non, mais non... je parle en homme sûr de sa main... et de sa cause, voila tout.
— Eh bien, monsieur, je ne me battrai pas. et je vous signalerai a la police comme un bravo, comme un assassin. Je ne vous ai fait aucune offense, et je vous pardonne votre singulière conduite, en raison de vos malheurs.
— En France, mon cher comte, on fait miséricorde à tout péché; on excuse, ou du moins on oublie le vice, la faute, et quelquefois le crime, mais on ne pardonne jamais la lâcheté. Je suis honteux de vous apprendre, à vous, si savant, les mœurs de votre nation. Soyez voleur, assassin, et vous ne serez pas tout a fait maudit; soyez lâche, ou seulement poltron, on vous attachera au pilori; vous serez hué, chassé, abhorré. Trouvezvous donc ce rôle si joli que vous en vouliez essayer?
— Le bon sens nous jugera tous les deux.
— Ta, ta, ta, lorsque le marquis d" Avères vous attendra a la sortie de 1 "église, demain, lorsqu'il se trouvera àlaportière de votre carrosse, et qu'il vous soufflettera devant votre femme, et en pleine noce, les rieurs passeront de son côté, croyez-le bien.
— Et vous vous porteriez à cet excès de brutalité?
— Ohl mou Dieu oui! fit le marquis en dandinant Tune de ses jambes.
— J'ai voulu voir jusqu'où irait votre démence; elle me paraît complète. Écoutez bien ce qui me reste à vous dire : Si je me suis trouvé sur votre chemin pour Hre cause de votre ruine, si je vous ai précipité dans
la misère, si je vous ai enlevé votre fiancée, si, enfin, j'ai fait votre malheur a mon profit; c'est, ne Tavezvous pas deviné, que je suis votre mauvais ange, et que je dois vous être fatal jusqu'à la tombe.
— Je suis curieux, etj'aime 'a voir le fond des choses.
— Il est donc écrit là-haut que ce sera moi qui vous tuerai.
— Bon! je vois que vous ne prenez pas la plaisanterie du mauvais côté.
— C'est donc moi, maintenant, qui vous offre de réfléchir à ce que vous faites en me provoquant; je vous laisse un quart d'heure pour vous consulter.
— Bah! fit le marquis, savez-vous que, pour un savant, vous n'êtes pas dépourvu de malice. Ah çà, ajouta le Portugais en visitant la capsule de son pistolet, vous voulez donc m'obliger à vous casser la tête, ici même, dès ce soir?
— Que votre destinée s'accomplisse; je serai à vos ordres demain matin... Votre heure?
— Dame!... calculons; je ne veux pas être arabe. Vous aurez beaucoup d'affaires dans la matinée, beaucoup d'ordres à donner, des soins de toute espèce à prendre... C'est à midi que vous allez à la mairie, je crois?
— Oui.
— Eh bien! choisissez entre six et dix heures.
— Dix heures, soit.
— Barrière de Clichy?
— Barrière de Clichy.
— Votre arme?
— Le pistolet.
— Oh! oh! vous ne savez donc pas que je lue les [)apillons au vol, monsieur le comte.
— Peu m'importe.
— A la bonne heure... au moins battons-nous au mouchoir, avec un seul pistolet chargé?
— Non, monsieur, je me battrai à armes égales, et à quinze pas.
Le marquis regarda la pendule, fit une petite moue et dit :
— Vous n'avez donc plus que dix heures à vivre... Sur ce je vous souhaite une bonne nuit... Dominique, éclairez-moi, et venez mouvrir la petite porte... Pardon, comte, je connais votre hôtel comme mapoche.
— Faites, monsieur, et débarrassez-moi de la présence de ce drôle.
DAvèros descendit le grand escalier, précédé par Dominique. Le gentilhomme et le laquais sortirent par le jardin de l'hôtel.
Paul Guérin, demeuré seul, se promena fort agité dans sa chambre. Son cœur, quoique brave, fut à la fois frappé d'épouvante et de rage. Son orgueil n'avait pu supporter, sans se révolter, l'insolente provocation de son rival; il avait payé d'assurance et d'énergie; mais lorsque son sang fut un peu refroidi, il se rappela la réputation d'adresse du marquis, il se rappela qu'il évitait avec étude de se faire la moindre querelle, afin d'éviter des combats dont il aurait eu toutes les chances favorables. Il se souvint qu'au pistolet et à l'épée, le coup dœil et la main du marquis, d'accord avec un brillant courage, mettaient la vie de son adversaire à sa discrétion, et il frissonna, non par lâcheté, mais au souvenir de Corinne,
Le savant n'avait jamais manié un fleuret, ennemi du duel, il ne s'était jamais essayé aux armes. Pendant la seconde phase de sa vie, pendant les jours de folie, d<-
UN AMI DIABOLIQUE. llo
dissipation et d élégance, il s'était trop occupé de plaire à Corinne et de se faire aux façons du monde, pour avoir songé au tir et à Tescrime.
Bref, il s avoua qu il aurait, faisant feu sur une porte cochère, dix chances contre une pour la manquer à dix pas, et que, se mettant en garde, il se découvrirait du haut en bas.
Une pensée subite lui vint en aide; il bondit sur les jarrets, prit son chapeau, s'élança hors de sa chambre, descendit lescalier en courant, réveilla le suisse, se fit ouvrir la porte, prit un cabriolet de place et cria au cocher :
— Rue d'Enfer, 17... Dix francs pour toi, si tu sais marcher.
Le malheureux cheval, qui dormait, la lête dans sa musette vide d'avoine, ne sentit pas qu'on enlevait cette musette, mais il fut cruellement réveillé par un coup de fouet dont il tressailht de l'encolure k l'échine. A cette façon d'avertissement, la pauvre bête se vit forcée de prendre le mors aux dents.
Tout en roulant sur le pavé, aux cahots meurtriers de son détestable véhicule, le comte Gennoni faisait réflexion sur réflexion.
— Serai-je plus heureux que dans mes autres visites? se disait-il; rencontrerai-je ce diable d'homme, au moins une fois dans ma vie? Pourrai-je, enfin, pénétrer dans sa mystérieuse retraite? A la figure renfrognée du concierge, je devinerai que le baron est à l'Observatoire ou en voyage ; ce portier d'Enfer me dira de sa voix maussade : « Monsieur n'y est pas. » Je sais cette réponse par cœur; et, cependant, il faut que je voie le baron ; il le faut; lui seul peut me tirer du mauvais pas où je suis embourbé,., lui seul!
— Nous y voila, bourgeois, dit le cocher... Est-ce bien à celte grande porte que vous descendez?
— Oui, mon ami, arrêtez.
— Ho! là!.... En v'ià une course; Finette, en crèvera... Finette, c'est ma jument.
Le comte sauta sur le pavé.
— Eh bien! bourgeois, vous ne payez pas?
— Attendez un moment, vous me ramènerez.
— Faites excuse... Je ne resterais pas seul à cette porte pour une pièce de cent francs.
Le comte se retourna.
— Pourquoi donc?
— Dame! elle est connue dans Paris, la maison.
— Et qu3 dit-on de cette maison?
— Ma foi!... rien de bon... Elle nest pas catholique, quoi!
Le comte tressaillit. Puis, se remettant un peu :
— Vous ne me croyez donc pas catholique, moi.^
— J'ai pas dit ça... mais je ne me soucierais pas d'être dans votre peau... Je vas vous attendre au coin de la place Saint-Michel, si vous voulez?
— Soit... voilà vos dix francs.
Paul Guérin s'avança sur la pointe des pieds, écouta , n'entendit aucun bruit dans l'hôtel, saisit légèrement le bouton de la sonnette, et le lira discrètement et tout doucement.
Aussitôt un grand bruit de cloche vibra en faux bourdon dans la cour, et s'éteignit par degrés comme la volée d'un beffroi de village emporté par le vent.
La porte cochère tourna silencieusement et majestueusement sur ses gonds.
La vaste cour de l'hôtel n'était éclairée que par une lanterne fixée à la loge du concierge. Paul Guérin, tout
solide qu'il était, sentit un frisson glacer son sang, et fut tenté de rebrousser chemin. Faisant effort sur luimême, il avança.
— M. le baron de Wachenlieim est-il visible? demanda-t-il à un homme long, sec, jaune et vêtu de noir, qui parut sur le seuil de la loge.
Les idées du comte avaient bien changé depuis quelques minutes. Il redoutait, en venant, de ne pas trouver M. de Wachenheim, et, tout en questionnant le concierge, il espérait une réponse négative.
— Monsieur le baron est dans son cabinet, répondit le valet avec une politesse compassée.
— Par où faut-il passer? veuillez me conduire et m'annoncer.
— Prenez l'escalier à main gauche, et adressez-vous au valet de pied.
— Où est-il cet escalier?
— La, monsieur, à trois pas de vous.
Au pied de Tescalier, à peine éclairé par une veilleuse d'albâtre, Paul Guérin rencontra, assis sur une banquette, un grand laquais a mine funèbre, et taillé sur le patron du concierge.
Ce laquais se dressa tout à coup sur ses deux pieds.
— Monsieur le baron de Wachenheim?demandaPaul.
Sans répondre, le valet se mit à gravir à pas comptes et comme une automate, les marches de l'escalier.
Au premier étage, le guide singulier du comte ouvrit une porte, traversa une antichambre, un salon, une galerie, un musée, une bibliothèque, et, avant de mettre la main sur la double portière en velours d'une nouvelle pièce, il se retourna pour la première fois vers le visiteur dont il ne s'était pas autrement inquiété, et lui dit :
lit) UN AMI DIABOLIQUE.
— Qui annoncerai-je?
— Le comte Gennoni.
Le laquais fit signe au comte d'attendre, et disparut.
Les appartements que Paul Guérin avait parcourus, étaient vastes, meublés à l'antique, et fort riches quoique l'or et les fresques y eussent été épargnés. Des tableaux de grands maîtres décoraient les murs, des objets d'art du plus grand prix étaient éparpillés sur les meubles, et la bibliothèque, surtout, paraissait avoir toute la prédilection du baron.
Guérin s'approcha des rayons surchargés d'in-folio, et voulut lire les titres des ouvrages qu'il avait sous la main. Ces titres étaient, pour la plupart, écrits en grosses lettres d'or, mais ces lettres furent illisibles pour le comte. Cependant, en laissant tomber ses regards confus sur le dos d'un livre magnifiquement relié, et négligemment posé sur une table, il lut ces deux mots :
« Paul Guérin. »
Un sourire amer se dessina sur ses lèvres; c'était sans doute l'un de ses meilleurs ouvrages auquel le baron faisait honneur. 11 s'empara du livre , l'ouvrit dune main tremblante, et, lorsque ses yeux cherchèrent les pensées que dans un temps de glorieuse sagesse, il avait confiées au papier pour quelles fussent impérissables, ses yeux troublés ne virent que des traits bizarres, des lignes noires sur des pages blanches.
Le malheureux, par un privilège étrange, ne pouvait plus lire que son nom. Cette pitié que lui avait faite le baron était désormais pour lui une honte, un remords, un supplice de tous les instant.^!
— l\Ionsieur le baron prie M. le comte de vouloir bien passer dans son cabinet, dit le valet de pied, en soulevant les portières.
Paul Guérin jeta sur la table le livre qu'il avait ouvert et obéit à linvilation.
Dès les premiers pas que fît le comte dans le cabinet de M. de Wachenheim, il sentit ses jambes trembler sous lui; son cœur battit violemment, et, vaincu par une émotion douloureuse, il s'appuya au dos d'un fauteuil pour ne pas chanceler.
La pièce où se trouvait le comte Gennoni était l'exacte copie de l'ancien cabinet de Paul Guérin. Rien n y manquait; tout y était dans le même ordre. Là les rayons de gros livres, là les cartons remplis de manuscrits, dans ce coin le buste de Sophocle, dans celuici Pline, aux deux autres Buffon et Bossuet. Pendus au mur, une esquisse de Van-der-Meulen, à côté des carquois indiens; plus loin un Teniers près d'un bouclier grec. Partout du désordre; des livres épars sur le tapis; un petit fourneau meublé de cornues et d'alambics... quelques instruments de physique et d'optique, fies médaillers sur une grande table en fer à cheval un tour près d'une fenêtre, et enfin, au milieu de ce cabinet d'où s'exhalait un pur parfum de science et d'étude, le comte reconnut l'ancien bureau de travail dont Madeleine lui avait fait présent, et auquel il avait donné tant d'heures laborieuses et charmées. Une lampe Carcel, garnie d'un abat-jour vert, éclairait ce bureau; celte lampe était l'ancienne compagne des veilles de Paul Guérin; un fauteuil moelleux et commode était placé devant la table, et c'était bien ce même siège recouvert en cuir violet que le jeune savant avait habité si lonpicmps. 8
Livres, statues, tableaux, antiquailles, cornues, instrumens etmeubles avaient été vendus par Paul Guérin savant, au profit de Télégant Paul Guérin et achetés parTérudit Wachenheim.
Un vieillard était assis dans le fauteuil, courbé en deux sur la table; il tenait d'une main un compas, de l'autre une équerre, et paraissait absorbé par la recherche de quelque problême, car il ne leva pas les yeux sur le comte.
Ce vieillard à perruque grise, a lunettes d'or, était enveloppé dans une longue robe vénitienne en velours noir; a sa taille de géant et a samaigreur extrême, nos lecteurs auront reconnu le baron de Wachenheim. Tout à coup il jeta son compas et son équerre sur le lapis, et s'écria :
— Paul Guérin avait raison, le problême est insoluble, je le démontrerai quand on voudra... Ah! vous voilà monsieur le comte, ajouta- t-il en braquant ses lunettes sur son front et se renversant sur le dossier de son fauteuil.
— Vous vous occupiez de moi, si j'ai bien entendu, baron?
— De vous? mais non Veuillez vous asseoir,
je vous prie.
— Comment! n'avez- vous pas dit : Paul Guérin avait raison, le problême est...
— Oui, vraiment.
— Alors?
— Alors?
— Je crois que Paul Guérin ressemble un peu au comte Gennoni...
— Pas le moins du monde.
— Bonne plaisanterie!
— Point, je vous jure.
— Et la preuve, s il vous plaît?
— La preuve?... c est que Paul Guérin est mort et que le comte Gennoni se porte bien, ce qui me dispense de lui demander des nouvelles de sa santé... quelle raison, ou quelle bonne fortune vous amène, mon cher monsieur?
Troublé par ce sarcasme, le visiteur répondit après un court silence.
— C'est précisément pour quele comte Gennoni n aille pas rejoindre, demain, le savant Guérin que je suis venu frapper à votre porte.
— Oh! oh! voyons cela.