‹ Un ami diaboliqueChapitre 1 sur 8 · UN AMI DUD. T · texte numérisé non relu

UN AMI DUD. T

— Ce que vous devez faire?

— Oui.

— Eh! pardieu... votre testament.

Ce mot prononcé avec une assurance et une froideur glaciales, oppressa cruellement la poitrine du comte, il sourit avec amertume et répondit :

— Je ne crains pas la mort comme la craignent les lâches; mais je ne peux pas me résigner a quitter la vie au moment où j 'allais goûter ses délices. . . La main qui doit sunir, demain matin, a la main de Corinne, ne peut pas être froide avant cette union; l'âme que je veux offrir à ma fiancée ne peut pas m'abandonner avant l'heure bénie de mon offrande.

— Tout cela est bel et bon, j'en conviens ; mais je vous prédis deux choses : vous tirerez sur le marquis et vous le manquerez ; le marquis tirera sur vous et vous logera une balle entre les deux yeux.

— Et je serai tué?

— Sans douleur... vous n'aurez seulement pas le temps de dire : Aïe, Maintenant, si vous voulez que je vous explique pourquoi je parle en prophète sans être sorcier, je vous dirai : vous manquerez le marquis parce que vous êtes, au pistolet, de la force d'un aveugle, et le marquis vous tuera parce que Saint-Georges ne serait qu'une mazette près de lui.

— Et Dieu, monsieur, ne combat-il pas avec les faibles.^

Le baron ricana à sa manière et repartit :

— En ce cas, vous vous êtes trompé de porte, mon cher comte, il fallait aller frapper au paradis.

Cette impiété donna un nouveau frisson a Paul Guérin, qui avait été élevé dans les principes de la douce et chrétienne morale.

— Je suis venu à vous, parce que vous vous êtes toujours présenté comme un ami, parce que vous avez dirigé toutes mes actions, parce que, enfin, je lavoue à ma honte , nous sommes liés par une espèce de pacte.

— Bien! voila que vous me calomniez, maintenant! Leshommesne sont jamaiscontenls! Lorsqu'il s'est agi de faire la conquête de mademoiselle de Moncal, j'étais votre sauveur; la conquête achevée, je suis un perfide Bertram... Vous êtes injuste, mon cher comte.

— Brisons là; je n'ai pas le temps de discourir et do vous suivre dans vos subtilités; je ne suis plus assez intelligent pour cela, grâce à vous. Y a-t-il moyen do rendre égales les chances du combat?

— Mais certainement; tout est possible en ce monde, et je sais un petit expédient à l'aide duquel vous tueriez roide le Portugais.

— Je ne veux pas assassiner, interrompit Paul avec chaleur; je veux apprendre à tirer le pistolet comme vous avez appris l'astronomie, afin de défendre ma vie en homme, et non comme un agneau.

— Ilum! ceci devient plus difficile. Je puis apprendre, moi, personnellement, mais je ne peux rien enseigner aux autres... C'est un vice de mon organisation; qu'y voulez-vous faire?

— Mais, alors, quel est ce moyen de tuer le marquis dont vous faites mystère?

— Je n'en fais pas mystère... ce moyen, le voici. Le baron ouvrit un tiroir de son bureau, prit dans ce

tiroir deux magnifiques pistolets damasquinés dans le style renaissance, et, les montrant au comte :

— Vous mettez ces pistolets dans votre voiture, dit-

il, et vous vous rendez sur le terrain. Le marquis d'Avèros accepte vos armes ou se sert des siennes. Dans lun et l'autre cas, le sort Tayant favorisé, il tire le premier...

— Et je tombe?

— Et il vous manque. Vous abaissez votre pistolet et faites feu, en galant homme, sans vous donner le temps de viser; le coup part; le marquis tourne deux ou trois fois sur lui-même, et s'étale tout de son long. .. On court a lui, on le relève, on le secoue.,. Votre balle a frappé droit sur la mamelle gauche, et la mort a été instantanée. Tous remontez en voiture et courez à Ihôtel de Moncal, où Ion commençait à sinquiéter de votre absence...

— Je ne me servirai pas de ces armes; c'est un meurtre odieux que vous me proposez la.

— Où Ion commençait a s'inquiéter de votre absence, reprit le baron avec son calme désespérant... vous allez à la mairie, l'adjoint vous unit ; vous marchez à l'autel, le prêtre vous bénit, et voila.

— Jamais! répéta Paul, presque ébranlé par cette fin de tableau.

Le baron replaça les pistolets dans le tiroir et continua :

— Au lieu de cela, grande nouvelle! Le comte de Gennoni vient d'être tué en duel par le marquis d'Avèros ; mademoiselle Corinne en pleure pendant huit jours à faire fendre les cœurs; puis le pauvre marquis redevient millionnaire, parce que son oncle, un certain cardinal, l'institue son héritier fort a propos, et mademoiselle de Moncal , conseillée par sa mère, consolée par le monde, s'unit bel et bien à votre rival, qui prie Dieu pour votr^ âme chaque fois qu'il se couche, et se

félicite de vous avoir mis dans l'autre monde chaque fois qu'il se lève... Ainsi les hommes, monsieur le comte, ainsi cette race d'égoïstes.

— Montrez-moi vos pistolets, murmura Gennoni, les lèvres contractées.

Le vieux gentilhomme ouvrit encore une fois son tiroir.

— Combien valent ces armes? demanda Gennoni.

— Quatre millions. Je vous les vendrai volontiers, car j'ai besoin d'un peu d'argent, vous m'avez mis à sec.

— Quatre millions! vous voulez plaisanter!

— Non pas, et encore je dois vous prévenir que le privilège de ces pistolets n'est pas transmissible après vous. Dans mes mains et dans les vôtres, ces armes seront terribles, infaillibles; si vous les vendiez elles ne vaudraient pas celles de larquebusier Lepage, car elles sont a pierre et bien vieilles, datant du roi Louis XIIL

— Gomment voulez-vous que je me procure quatre millions?

— Vous les avez!

— Je n'en ai que trois, et encore sont-ils engagés.

— Empruntez.

— Et comment payer?

— Dame! c'est votre affaire.

— Allons, je comprends. . . j'achète. . . Le baron tendit la main.

— Quoi? fit Gennoni.

— Les millions?

— Demandez-moi plutôt ce que vous voulez que je vous vende? il y a bien encore là quelque chose, ajouta le comte en se frappant le front.

— La! . . . dit Wachenheim, en jetant un éclat de rire aigu comme un coup de sifflet.

— Oui.

— Il n'y a là que sottise et vanité, monsieur, répondit le baron avec un accent sévère et un regard qui pétrifia le malheureux Gennoni.

— Votre insulte est si gratuite, répondit-il, que je ne la comprends ni ne m'en offense.

— Ah!... vous ne comprenez pas... Eh bien, je vais m'expliquer clairement : la nature avait tout fait pour vous, et le Créateur avait protégé votre berceau. Nul mortel n"a été doué comme vous de cette intelhgence hardie qu'aucun mystère, aucun problème ne pouvait effrayer et rebuter. Vous étiez né pour dominer votre siècle, et pour écrire votre nom sur les tables d'or de la postérité. Après avoir pris soin de votre gloire. Dieu avait, en quelque sorte, préparé votre bonheur domestique, car il avait placé près de vous une jeune fille aussi douce que vertueuse, aussi noble de cœur que belle de visage, il avait décidé que cette jeune fille vous aimerait avec adoration... Vous, quavez-vous fait de ces trésors de science et d'amour? vous avez trafiqué de votre esprit, de votre savoir, et vous avez méconnu, dédaigné l'ange que rencontraient tous vos pas. Pourquoi cette conduite étrange? pourquoi avez-vous scandaleusement vendu les richesses de votre mémoire, de votre génie... pour suivre à travers les petitesses clinquantes d'un monde efféminé, un caprice, une femme coquette et intrigante, une passion indigne d'un cœur honnête et pur. Vous avez échangé un brillant contre une pierre fausse; et pour trôner parmi les insignifiants et les fats, comme il vous fallait de l'or, ^ ous vous êtes vendu morceau par morceau comme une chose. Maintenant la colère du maître éternel s'est abattue sur vous, et sa main terrible est

UN AMI DIABOLIQUE. li

venue vous arrêter au moment où vous vous prépariez à savourer les fruits honteux de vos ignobles sacrifices. Au moment d'entrer dans le lit nuptial, c'est dans la tombe que vous couchera ce subhme courroux... et vous venez me trouver pour me demander appui contre la Providence, contre Dieu!... Vous avez bien fait, car, seul, je puis vous secourir. Or, je ne donne jamais, vous le savez, Je prête bien rarement, etje vends presque toujours... je voijs vends donc ces pistolets.

Le comte, plongé dans une rêverie profonde, ne répondit pas.

Wachenheim reprit :

— Si je persiste à vous offrir ces armes, c'est que vous désirez les acheter, je le sais. Aujourd'hui vous avez bu toute honte; la passion qui vous entraîne est fatale, impérieuse, vous lui obéirez car elle vous lie à une coquette, et l'orgueil mondain vous tient en lesse... Achetez donc, prenez et payez.

— A crédit?

— Je n'ai jamais fait crédit à personne etje ne commencerai pas par vous. Toutefois, je veux me sacrifier en votre faveur et par pitié. Je ne vous demanderai donc plus d'argent.

— Je savais bien que vous y viendriez!

— Où devais-je en venir?

— A me proposer l'achat de quelque faculté intellectuelle oubliée dans mon cerveau, par bonheur.

— Bah! votre cervelle est sècli« comme un morceau d'amadou; votre cœur est racorni comme une peau de chagrin, vous êtes l'homme le plus borné du globe terrestre; et vous n'avez en abondance que sottise et

vanité dont je n'ai que faire je vous le dis pour la

seconde fois.

— Et ne le répétez plus.

— Pourquoi donc? oseriez-vous provoquer le possesseur de ces deux charmants outils... vraiment, vous vous feriez passer pour un crâne, si je ne lisais au fond de votre cœur.

— Expliquez-vous donc? que vous fauL-il?

Le baron ouvrit sa tabatière, prisa en homme sensuel, releva la tête, passa sa langue sur ses lèvres, et dit d une voix mielleuse : .

— Votre âme.

Frappé de terreur, le comte Gennoni se leva brusquement.

— Mon âme, dit-il, et que voulez-vous en faire?

— Que vous importe, répondit le baron en rabattant ses lunettes sur son nez, vous avez la manie do questionner, et c est tout juste poli, mon cher monsieur.

Le comte se rapprocha de la porte du cabinet, et faisant un violent effort, il dit :

— Voilà donc le secret de celte protection dont vous m'avez entouré... Te voilà donc démasqué, Satan! tu avais juré ma perte, et j'ai presque succombé à tes tentations... alors, sois maudit et confus, car si tu m'as mis au bord de ma tombe,! éternité m'appartient, et je t'aurai vaincu... Adieu, je vais mourir.

— Ah! ah! ah! fit le baron, en riant avec cynisme... vous me prenez pour Satan, plaisante folie... Ah çà, mon cher, est-ce qu'il y a encore des diables dans ce siècle? •

— Mais qui étes-vous donc? s'écria le comte, en faisant un pas sur le vieillard.

— Encore une question! Vous êtes incorrigible. Ce que je suis? je suis le baron de Wachenheim, ancien

capitaine aux dragons de Latour, membre de Unstitut, correspondant de toutes les académies de TEurope, continuateur des œuvres du savant Paul Guérin, légitime héritier de sa gloire, et votre ancien ami... vous voyez que je ne suis pas le diable.

— Est-ce tout? demanda &uérin impatienté.

— Non... je suis la personnification de la fatalité, comme vous la faiblesse humaine personnifiée; vous venez à moi et je vous attends... je suis encore un pauvre marchand d'armes h feu, et je vous offre au prix bien modique de votre âme déjà souillée, ces pistolets merveilleux... les prenez-vous? je ne suis pas juif et ne vends pas cher.

— Non.

— Vous les prendrez, cependant.

— Jamais, dit le comte en ouvrant la porte.

— Je vous attendrai, ici, jusqu'à huit heures demain matin, cria le baron, en ramassant son équerre et son compas pour se remettre au travail.

Le comte Gennoni retrouva son cabriolet place Saint-Michel, et rentra a son hôtel. La nuit qu'il passa fut affreuse; il se mit en prière pour vaincre son agitation, mais la prière ne le calma point, car il semblait être abandonné de Dieu.

Lorsque le jour vint frapper ses rideaux, le comte cédant au souvenir de Corinne, appela Quito et lui dicta trois lettres, dont deux à M. de Saint-Valery et à un autre témoin, pour les prier de le venir prendre à neuf heures et demie, et la troisième à mademoiselle de Moncal pour lui faire d'éternels adieux.

Les pensées que le malheureux renferma dans cette dernière lettre lui arrachèrent des larmes de rage et de douleur, et lorsque son secrétaire lui en fit la lec-

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turc, il s'élança sur le papier, le mit en pièces, demanda sa voiture, et se fit conduire chez le baron.

la chambre nuptiale.

A dix heures moins quelques minutes, le même jour, un wurtch, attelé de deux chevaux magnifiques, stationnait à cinq cents pas de la barrière de Clichy, a fembranchement de la route et d'un petit chemin de traverse, qui se perdait derrière un massif d'arbres.

Le comte Gennoni et ses deux témoins étaient descendus de voiture et fumaient d'excellents cigares, en attendant le marquis d'Avèros. Ces messieurs étaient en grande toilette de cérémonie car le comte devait, à fissue de son duel, se rendre à fhôtel de Moncal, et de fa à la mairie et à fautel.

— Hé! hé! dit Saint-Yalery, le marquis ruiné se serait-il fait limer les ongles? Dix heures sonnent à toutes les horloges; on ne fait pas attendre ainsi trois gentilshommes!

— Vous verrez que le pauvre diable n'aura pas eu de quoi prendre un fiacre, dit le second témoin.

— Nous sommes cependant pressés, ajouta le comte.

— Nous fripons nos habits a cette poussière... Messieurs, encore cinq minutes et le marquis est déshonoré.

— Partons-nous? demanda le second témoin.

— Il faut être généreux jusqu'au bout, interrompit

Gennoni... Un jour comme celui-ci doit me trouver clément en tout point... Patientons... Ah çà, co marquis est-il réellement aussi fort quon le prétend?

— Peuh! fit Saint-Yalery, il fait balle sur balle, voila tout.

— Mais c'est déjà joli, ce me semble.

— Seconde force, oui... mais quels coquins de pistolets vous avez pris la , mon cher ; ils sont longs comme des carnadières ; vous ne toucheriez pas une cible a dix pas avec ces armes, qui datent, ayez-vous dit?...

— Du roi Louis XIII.

— J'avoue que c'est fohe de se battre avec des pistolets à pierre, dit à son tour l'autre témoin, c'est vouloir vous faire tuer. De quel musée avez-vous tiré ces espingoles?

— J'ai la main faite a la détente, et l'œil au point de mire... Yous verrez.

— Ah! voilà notre monde...

— Où ça?

— Là bas... regardez. Je vois le marquis flanqué de deux fantassins... Ce pauvre garçon n'aura pas trouvé de seconds. . . il fait vraiment pitié.

Le marquis d'Avèros s'avança, en effet, suivi de deux caporaux d'infanterie qu'il avait pris à la caserne de la rue de Clichy; il salua son adversaire avec une exquise politesse, et lui dit :

— Je vous demande pardon, monsieur le comte, de me présenter sur le terrain en blouse et en tenue d'ouvrier, mais j'ai une triste garde-robe, qui m'atoutefois prêté ce qu'elle a de plus gai... Pardon encore d'être arrivé après vous, je n'ai plus de voitures à mes or-

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dres... Messieurs, je vous présente mes témoins, leur uniforme vaut tous vos titres.

Les seconds du comte firent une petite moue dédaigneuse.

— Eh bien! commençons-nous? dit l'un des caporaux, je dois être a la parade à midi.

— Quant a moi, répondit le comte, je suis également pressé, on m'attend...

— Et les fiancées sont généralement impatientes, n est-ce pas, monsieur? interrompit le marquis en souriant... Marchez, comte, montrez-nous le chemin.

Saint-Valery prit la traverse et chacun le suivit.

Arrivés dans le bouquet de bois, les combattants et les témoins s arrêtèrent .

— Avez-vous des armes, messieurs? demanda Saint- Yalery aux militaires.

Le marquis tira un pistolet de dessous sa blouse et le remit a lun des caporaux.

— Vous n'avez que ce pistolet? dit Saint-Valery.

— Je compte bien n avoir pas besoin de faire feu deux fois, répondit d'Avèros avec assurance.

— Soit... Messieurs, chargeons les armes.

Les quatre témoins chargèrent deux pistolets; chacun des combattants prit le sien, et s'alla placer à vingt pas, pour marcher l'un sur l'autre et tirer à volonté.

— Il est mort, dit à l'oreille de Saint-Valery l'autre témoin du comte, pendant que ces messieurs se mettaient à l'écart.

— Qui ça? demanda Saint-Valery.

— Eh, pardieu! le savant D' Avères na jamais

manqué une lame de rasoir.

— Eh bien! mon cher, il a de quoi se faire enterrer... Je n'en dirais pas autant.

UN AlVJl DIABOLIQUE. 17

A peine placé, le marquis éleva son arme au-dessus de sa tête, et, sans faire un pas, il abaissa la main graduellement, fit feu, et garda sa position, le bras demi tendu, Tarme immobile.

Les témoins du comte fermèrent les yeux et les rouvrirent aussitôt. Gennoni était debout et souriant a sa place.

D'Avèros tressaillit, regarda le canon fumant de son pistolet, comme pour s expliquer son inconcevable maladresse; puis, dédaignant de se couvrir, il se croisa les bras et attendit.

Le comte, sans avancer, sans ajuster, jeta son coup de pistolet au hasard, dans la direction de son adversaire, et les deux soldats coururent au marquis.

D'Avèros, après avoir tournoyé deux fois sur luimême, fléchit sur ses jarrets et tomba la face sur le gazon. Relevé par les quatre témoins, le gentilhomme portugais les regardait d'un œil immobile, un filet de sang courait sur ses lèvre pâles; on enleva sa blouse, la balle du comte avait atteint la mamelle gauche, et percé le corps de part en part. Le marquis était mort!

— Ma foi, mon brave, dit Saint-Yalery, la foudre ne ferait pas mieux... Nous allons vous envoyer un fiacre, ajouta-t-il, en se tournant vers les militaires.

Et, tirant sa montre :

— Peste, mon cher comte, onze heures moins le quart, nous n'avons que le temps d'arriver rue Grenelle; en route.

Une demi-heure après cet événement, le wurtch du seigneur Gennoni entrait avec fracas dans la cour de Thôtel de Moncal déjà encombrée d'équipages. Les chevaux du comte étaient fumants et haletants, car ils avaient traversé tout Paris au galop.

L'heureux fiancé courut baiser la main de Corinne, et reçut les plus aimables reproches sur son peu d'empressement.

— Ne le grondez pas, mademoiselle, dit le baron de Wachenheim en lançant au comte un regard, il arrive de si loin.

— D'où venez-vous donc, mon ami? demanda la belle curieuse.

— Je vous le dirai.

— Eh! pardienne, il revient toutbonnernent de Vautre monde.

— Je ne comprends pas.

— Après la messe vous comprendrez : il y a des confidences qu'on ne fait qu'à sa femme... Mais madame de Moncal donne le signal du départ... Vous, Corinne, donnez-moi le bras, puisque je suis votre parrain... Cher comte, monsieur de Ccrnay et mademoiselle Madeleine vous attendent dans le petit salon.

Mariés à la mairie, mariés à l'église, le comte et la comtesse Gennoni revinrent à l'hôtel de Moncal, côte à côte dans le même carrosse.

Tout Paris élégant avait été convié aux noces du comte; les salons étaient peuplés do femmes ravissantes; les diamants se renvoyaient leurs étincelles, les plumes ondoyaient, les rubans flottaient, la gaieté, aussi gaie que le permet l'étiquette où la tristfsse est a la mode, était charmante : c'était partout merveille, nous devons le dire en historien fidèle.

Laissant donc à qui nous lira le soin d'imaginer ce qu'avait inventé le faste du comte pour éblouir et chaimer, nous ne nous occuperons que de l'heureux mortel, marié depuis quelques heures 'a la beauté la plus en vogue de la capitale des jolies femmes.

Le seigneur Gennoni était triomphant; il souriait, avec une gracieuse complaisance, a tous ses amis empressés a le complimenter; il faisait chuchoter les jeunes filles, un peu jalouses du bonheur de Corinne, et menait une vie de prince au milieu de sa cour.

Corinne, parée de son titre d'épouse comme d'un diadème, était rayonnante, heureuse et fière. Penchée au bras de son mari, elle parcourait les appartements, accueillant et rendant les saluls avec cette aisance et ce folâtre abandonde vierge, dont la blanche couronne et Tinnocence doivent se flétrir a la fois.

— Au retour de léglise, il y avait un grand déjeuner de famille et d'intimes, et le repas avait été prolongé jusqu'à la nuit.

Les salons s'étaient remphs de bonne heure; on avait tiré une loterie, où chacun avait gagné quelque lot magnifique. On n'avait pas dansé, car on ne danse plus qu'aux noces de village, et la soirée s'était achevée par un thé splendide.

Madeleine avait longtemps pris le bras de son frère adoptif, et lui avait bien des fois murmuré à l'oreille :

— Eh bien! mon ami, n'avais-je pas raison de vous prédire que ce mariage se ferait, que vos vœux seraient comblés?

Le comte, se rappelant ce que lui avait dit le baron, avait admiré la générosité de cette noble jeune fille, dont l'abnégation angélique lui reprochait sa froideur; mais enivré de bonheur, il avait bientôt refoulé ce retour de sensibilité pour ne rêver qu'à sa belle compagne. Enfin, après minuit, les amis des jeunes mariés commencèrent à battre en retraite, et la comtesse Gennoni disparut tout a coup des salons.

Ce fut un signal dfiénitif, on entendit bientôt la voix

des laquais appelant les cochers et le roulement des L'qui pages.

M. de Ceruay et Madeleine vinrent serrer la main de Paul et s'éloignèrent. M. de Wachenheim s'approcha de Gennoni, et lui frappant sur l'épaule :

— Au revoir, mon cher.

— Au revoir, répondit le comte en tressaillant à la voix sardonique du baron.

— Avouez que mes pistolets sont excellents.. . Vous voilà dorénavant à l'abri de toute provocation... Je veux être pendu si quelqu'un vous cherche noise, après votre exploit de ce matin... Allons, je vois que je vous gène, heureux jeune homme! que vous devez être joyeux!... la vie est souvent bien courte, bonsoir... Je suis le dernier chez vous, Dieu me pardonne!

— Un mot encore, monsieur, je vous prie?

— A vos ordres.

— Vous tenez à ce que ma joie soit complète, n'estce pas?

— Comment donc! en doutez- vous?

— Je veux vous croire eh bien! dites-moi que

votre dernier pacte est une plaisanterie... une bonne plaisanterie, pleine de sel et d'enseignement à la fois.

— Mais non, sur ma parole, je ne plaisante jamais, vous le savez.

-^Quoi! vous seriez maître de mon âme!

— Mon Dieu oui! et à dire vrai je ne sais trop qu'en faire.

— Ainsi vous seriez...

Le comte n'acheva pas : sa pâleur habituelle devint effrayante.

— Je suis? fit le baron en tendant l'oreille, comme pour mieux saisir la fin de la phrase.

— Le démou?

— Ah! ah! ah! dit M. de Wacheiiheim avec un gros rire, mais c'est vous qui avez le diable au corps, mon ami... Croyez-moi, allez vous coucher, il est fort tard.

Et le baron laissa Paul Guérin abîmé dans une sombre rêverie.

Les salons étaient vides. La comtesse de Moncal vint au-devant de son gendre, lui donna sa bénédiction, la baisa au front et se retira.

— Ah bah ! s'écria le comte en secouant la tête pour 6e débarrasser de ses pensées, comme le sanglier blessé secoue ses flèches, je suis à la fois bien enfant, bien fou et bien sot!

Après setre fait ce triple compliment, le seigneur Gennoni se dirigea vers la chambre nuptiale.

L'homme qui n'avait reculé devant aucun sacrifice pour se faire aimer de celle qu'il adorait, pour lui donner son nom et passer sa vie à ses genoux, devait éprouver un long frémissement de joie dans ce moment suprÔQie.

Se rappelant les phases diverses de la lutte qu'il avait soutenue, les obstacles qu'il avait surmontés, le comte crut entrer au paradis en mettant le pied dans cette chambre où s'élevait le trône de son ambition.

Cette chambre était décorée avec luxe, un suave parfum d'amour y régnait souverainement, et le mystérieux silence que recherche le dieu malin permettait un vol libre aux pensées délicieuses de l'époux, heureux amant! En posant ses pieds sur l'épais et sourd tapis qui couvrait le parquet, le comte se sentit enivré, et il retint son souffle haletant.

Une lampe romaine laissait flotter sa molle et mourante lumière dans les flancs de son vase d'albâtre, et

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cette lumière, adoucissait les tons des riches tenture? sur lesquelles grimpaient les ombres sévères des meubles.

Un grand lit Pompadour, monté sur une estrade à gradins recouverte de velours amaranthe et semé de clous dorés, tenait le fond de l'appartement; une pendule en écaille, merveilleux travail de marqueterie, faisait seule entendre un bruit cadencé, et semblaiî inviter à profiler de sa marche uniforme et lente pouientrer dans cette vie nouvelle et si ardemment souhaitée.

Le comte fit quelques pas, et s'arrêta, timide, craintif, respectueux, au milieu de la chambre.

Charmé du silence pudique de sa jeune compagne, Gennoni regarda avec extase les joyeux rideaux croisés sur la couche nuptiale, et nosa pas les écarter.

Enfin, obéissant à un élan fougueux, le comte s'approcha de lestrade et murmura dune voix douce, comme 1 appel amoureux de la fauvette, ce nom dont chaque syllabe le faisait tressaillir.

— Corinne! dit-il.

L'appel demeura sans réponse, et Paul s'expliqua le silence de la vierge,. en l'attribuant à une timidité dont tous les honneurs lui revenaient, à une frayeur trop naturelle pour n'être pas adorable.

— Corinne! répéta-t-il.

Même silence, les rideaux du lit étaient abattus et protégeaient, sous leurs larges plis, la candide jeune fille, qui n'était femme que de nom.

Le comte s approcha doucement et lentement du lit nuptial, et ramassa, sur la première marche de l'estrade, la couronne d'oranger dont s'était paré, dans h\ matinée, le beau front de Corinne; il porta les boutons

d'oranger à ses lèvres, les baisa avec transport, les racha sur son sein, saisit de ses mains tremblantes les franges des rideaux, et demeura immobile, loreille attentive. 11 entendit le mouvement du souffle léger qui devait effleurer les lèvres de sa femme, et il répéta, donnant k sa voix une intonation délicate et musicale :

— Corinne, mon amie... n'osez-vous pas me parler?

Comme cette question demeurait encore sans réponse, le comte, saisi dune terreur subite, écarta vivement les rideaux, se pencha sur le lit, poussa un cri sonore, se rejeta en arrière , et tomba a la renverse, la tête sur le parquet, les pieds sur les gradins de lestrade.

Là, foudroyé, fl ne bougea plus.

Le seigneur Gennoni avait trouvé paresseusement étendu sur le couvre-pied de son lit nuptial, au lieu de sa belle épousée, le baron de Wachenheim.

Le vieux gentilhomme était vêtu de sa longue robe de velours noir, sa tête était coiffée dune clémentine retenue aux tempes par un large ruban, comme en portent les anciens rentiers de la rue Saint-Denis. Sa face était plus sinistre que jamais, cest-a-dire que de jaune elle était devenue verdâtre; sa longue royale semblait avoir poussé d'un demi-pan; son nez s'était déjeté sur son menton ; ses regards étaient vitreux, comme ceux du chat sauvage; il tenait d'une main, le livre doré sur tranche que le comte avait reconnu pour être lun de ses ouvrages; et, de l'autre, il jouait avec le bout d'une cordelière , terminée par un gland énorme. Cette cordelière, roulée cinq ou six fois auteur de sa taille, ressemblait à ces queues dont !e

2Zl U> AMI DIABOLIQUE.

crayon de Granville a illustré ses diables les plus réjouissants.

Le baron fit une corne à son livre et le ferma; puis, sautant à bas du lit, il dit :

— Nous allons donc régler nos affaires, monsieur Guérin; c'est une bien pauvre âme que la vôtre!

Le comte, quoique toujours évanoui, entendit distinctement ces mots; mais ses oreilles tintèrent avec la dernière syllabe et ne lui rendirent plus quun bourdonnement immense, semblable à celui qui enveloppe le noyé coulant au fond des eaux : sa vue se troubla complètement, et il ncntrevit plus que des flammes phosphorescentes au milieu desquelles passait et re- |)assait lombre gigantesque et funèbre de Wacheniieim.

FLN.

Sicncs maritimes.

« j'esquisse les mœurs des enfants » de l'Océan. »

M. Biirlow, riche négociant anglais, résidait depuis quelques années à la Martinique, lorsque des affaires le rappelèrent soudain dans sa patrie, et il avait déjà attendu, depuis un temps assez long, une occasion de retourner en Europe, parce qu'il ne voulait prendre son passage qu'à bord d'un bâtiment de sa nation, lorsque, ne pouvant plus différer son départ, il fut forcé de s'embarquer sur le Neptune, beau et bon navire fran-

LSQ. MARITIME?. »

çais, portant un équipage qui mettait à la voile pour la France. Ce n'avait été qu'avec la plus grande répugnance qu'il s'était décidé à confier son existence et celle de sa famille, composée de son fils et de sa nièce, à ce qu'il appelait fignorance des marins français, lesquels étaient, disait-il, les plus mauvais du monde, car fhonnête négociant partageait les préjugés de ses compatriotes et renchérissait même sur eux à l'endroit du profond mépris que ressent tout véritable Anglais pour tous ceux qui n'ont pas eu finappréciable bonheur de naître sur le sol de la fière et brumeuse Angleterre, et particulièrement pour ses voisins de fautre côté du délroit, mépris qui existera, sinon éternellement, du moins longtemps encore entre les deux nations souvent ennemies et toujoui^ rivales, nonobstant les protestations d'amiiié prodiguées au peuple français dans les mceiings anglais depuis la révolution de juillet, amitié dont les derniers actes du gouvernement britannique donnent la juste mesure; cette prévention, que tout Anglais suce avec le lait, était surtout partagée par Julia, jeune et jolie personne de dix-huit ans, qui, quoique douée du plus heureux naturel et d un esprit cultivé, injuste envers les Français seuls, ne parlait jamais d'eux que dans les termes les plus dédaigneux et les plus méprisants.

Promise au fils de son oncle, elle s'était habituée depuis longtemps à considérer son cousin comme devant être un jour son époux , union pour laquelle elle n'éprouvait aucune répugnance bien qu'elle ne ressentit pour lui qu'une affection

douce et tranquille comme celle d'une sœur pour son frère, peut-être parce qu'ils avaient été élevés ensemble, habitude de se voir, qui peut inspirer de l'amitié, mais jamais de l'amour; et James Burlow, beau et grand jeune homme de vingt-cinq ans, au teint rose et blanc comme celui d'une femme, mais dont la physionomie, dénuée de toute expression, indiquait l'absence de sentiments vifs, aimait sa fiancée avec toute la passion que son âme molle et sans énergie était capable de ressentir.

Le Neptune était commandé par M. Laval, vieux loup de mer, aux formes brusques, au langage rude, aux sentiments énergiques et au cœur excellent, qualités et défauts communs à presque tous les marins. Son premier lieutenant, Louis Derville, âgé d'une trentaine d'années, d'une beauté mâle peu commune, d'une politesse exquise, d'un ton parfait, n'avait, au moral ni au physique aucune ressemblance avec son supérieur dont il possédait seulement les belles qualités, et ces deux hommes, de caractères si opposés, étaient cependant unis par les liens de la J)lus sincère amitié, basée, comme chez tous les lommes de mer, sur une mutuelle estime, une confiance sans bornes et un dévouement réciproque et absolu, tandis que dans le monde on donne le plus souvent le nom sacré d'amitié à un détestable sentiment d'égoisme né d'un caprice, qu'un caprice voit éteindre et qui disparaît au premier soufïle de l'adversité. Tous deux également sincères, braves et loyaux, le capitaine aimait son lieutenant avec toute la tendresse et la sollicitude

d*un père, et le lieutenant ressentait pour son chef le respect et l'affectioii d'un fils, et bien qu'ils ne fussent pas toujours parfaitement d'accord sur tous les points, la bonne harmonie qui régnait habituellement entre eux n'avait encore jamais été troublée d'une manière sérieuse, depuis plus de six ans qu'ils partageaient les mêmes fatigues, les mêmes privations et les mêmes dangers.

Le 22 mars 185... le Neptune leva l'ancre et appareilla par une brise favorable, qui F éloigna rapidement des côtes de la Martinique, dont les derniers contours s'effacèrent bientôt entièrement aux regards de ceux dont la vue ne devait plus se reposer , pendant bien des semaines et peut-être des mois, que sur l'immense étendue des mers, dont l'ennui, compagne inséparable d'une longue traversée et l'impatience d arriver au port, semblent encore reculer les rivages déjù si éloignés. Ceux-là seuls qui ont franchi le vaste Océan, connaissent la tuante uniformité des longues navigations, surtout sur les mers des Indes dont les eaux bleues et transparentes sont presque toujours tranquilles, et dont le ciel d'azur qui les recouvre est presque toujours sans nuages. Combien alors notre imagination, toujours disposée à aggraver les maux présents et à embellir le passé, franchissant les espaces avec une rapidité à lamiellc rien ne saurait être comparé, nous rappelle les lieux où s'éleva notre paisible et heureuse enfance, exempte des soins du présent et des soucis dévorants de l'ambition à laquelle l'homme sacrifie si follement, plus tard, ia plus grande, la plus belle partie de son exis-

tence. Avec quelles brillantes couleurs le souvenir nous retrace alors les frais ombrages du pays natal sous lesquels nous ne devons peut-êire plus nous reposer, les joies si pures de la famille, peutêtre à jamais perdues, et nous rappelle le regard, les gestes et jusqu'à la voix de ceux qui sont chers à notre cœur et que nous ne devons peut-être plus revoir. Ah! combien alors, l'âme découragée, affaissée sur elle-même au milieu de ces profondes solitudes, aspire avec ardeur après un événement quelconque qui la vienne distraire et la tirer de son mortel engoiu^dissement ; combien de vœux se forment alors pour qu'une voile lointaine vienne apparaître sur l'horizon sans bornes, afin d'y pouvoir reposer un instant les yeux fatigués; combien d'appels faits à la tempête!... Vœux téméraires, appels imprudents qui, exaucés, changent souvent Fennui, que l'on considère comme le plus grand des maux, en des larmes amères ou en des cris de désespoir ou de mort. . .

Enfei'més dans un étroit espace, séquestrés du reste du monde, exposés à tous les genres de dangers, séparés seulement par quelques faibles planches de l'abîme sans fond sur lequel ils sont baloîtés au gré des vents et des vagues, abîme Derfide qui a déjà englouti tant de milliers d'êtres îumains dont les ossements, lavés, blanchis, pois par l'eau salée et par le frottement contre les rochers, reposent tantôt sur le fond sablonneux de l'Océan, tantôt au milieu des vagues agitées jusqu'à leur entière destruction; gouffre effroyable sur lequel ils n'ont cependant pas craint de confier, non-seulement leur fortune et leur vie,

50 LE KEPTUNE.

mais encore la fortune et la vie des objets de leurs plus chères affections, et cela souvent uniquement pour courir après la fortune et le bonheur, qui les attendaient peut-être au coin de leur paisible foyer. Quand donc les hommes cesseront -ils de poursuivre des chimères! Qu'il sentait bien cette vérhé le grand voyageur, le grand écrivain Châteaubriant, lorsque,' seul, égaré au milieu des profondes et sombres solitudes du Nouveau- Monde, il s'écriait, dans son isolement et dans sa douleur : « Heureux celui qui n'a jamais cpiitté son humble demeure! Heureux celui qui n'a jamais assisté aux fêtes de l'étranger! » Mais, hélas! les hommes ne savent profiter que de leur propre expérience, souvent bien chèrement acquise; aveuglés par leurs passions, celle des autres est presque toujours perdue pour eux.

Ceux qui sont desiinés à vivre ainsi pendant de longs jours, sentent le besoin de s'appuyer sur leurs compagnons de voyage et de réclusion, comme l'on s'appuie, loin de son pays, sur un compatriote que l'on rencontre inopinément sur la terre étrangère, et ils ne tardent ordinairement pas à se Uer plus étroitement en un jour, qu'ils ne l'eussent probablement fait en une année, en toute autre circonstance ; mais il ne devait pas en être ainsi des passagers et de ceux qui composaient l'équipage du Neptune: une barrière plus infranchissable que celle que l'intimité, la différence de mœurs, de religion et de langage élève souvent entre les hommes, celle de la prévention et du mépris, séparait les membres de la famille Burlow des officiers et de^ matelots fran-

çais, qui avaient cependant fait tout ce qui dépendait d'eux pour rendre le séjour à bord aussi agréable que possible; mais tous leurs soins, toutes leurs prévenances avaient été repoussés avec ce froid dédain mille fois plus insupportable que la haine, et les matelots, blessés aussi bien que leurs officiels, de la manière hautaine avec laquelle ils étaient traités, ne tardèrent pas à sentir le désir de s'en venger par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir, et il y en a mille à bord des bâtiments, sur lesquels les marins sont des rois absolus; mais c'était surtout aux deux hommes qu'ils en voulaient particulièrement, c^r bien qu'ils n'aimassent jxis davantage la fière miss Julia, le Français, même le moins policé, connaît et n'oublie pas facilement les égards que l'on doit aux femmes, à celles-là mêmes qui en sont les moins dignes. Ils n'eussent probablement pas tardé longtemps à traduire leur haine en des actes répréhensibles, s'ils n'eussent pas été maintenus par leurs officiers dans des bornes convenables. Une seule personne, attachée à la famille anglaise, était exceptée de leurs ressentiments, c'était une jeune mulâtresse nommée Sally , femme de chambre de miss Julia, qui avait montré, dans toutes les circonstances, qu'elle ne partageait pas les préjugés de ses maîtres; aussi était-elle d'autant plus aimée des matelots, que sa conduite, à leur égard, formait un contraste plus frappant avec la leur.

Il y avait encore à bord un jeune missionnaire, au visage pâle, aux traits amaigris par les privations et les fatigues des longues marches à tra-

OZ LE NEPTUISE.

vers les vastes et sombres forêts de l'Amérique, à l'œil éteint par les larmes, car une passion profonde et sans espoir, lui avait fait abandonner sa famille et sa patrie et embrasser un état aussi dangereux que pénible , à une époque de la vie où l'avenir nous appai'aît presque toujours encore sous les plus séduisantes couleurs. Ange de patience, de résignation et de douceur, parcourant le monde sans appui et sans autre consolation, que celle que verse dans les âmes malades la religion, ce dernier asile ouvert à ceux qui souffrent; prodiguant à ses semblables de tous les pays et de toutes les croyances, moins midlieureux et moins à plaindre que lui, l'espérance, ce bienfait de la Providence dont il était à jamais déshérité pendant son triste pèlerinage sur la terre. Vertueux jeune homme que n'avaient pu rebuter, dans sa mission de charité chrétienne, ni le dédain, ni l'ingratitude, ni les persécutions, ni la crainte de la mort qu'il avait si souvent bravée, soutenu dans ses douloureuses épreuves par amour de la sainte humanité.

— 3Ialgré votre profond mépris pour les Français, vous devez cependant convenir, mademoiselle, que M. Derville est un bien bel homme, plus beau même que 31. James; qu'il est doux, poli, affable et complaisant, dit Sally en reprenant une conversation qui avait eu lieu peu d'instants auparavant entre elle et sa maîtresse qui, assise sur le couronnement, suivait d'un œil distrait et mélancolique l'écume qui se jouait dans le long sillage que laissait après lui le navire et à

LE ISEPTUÎN'E. 35

laquelle cette interruption de ses réflexions ne semblait pas être très-agréable.

— Pensez-vous, lui répondit Juîia d'un ton sec et dans lequel perçait un dépit mal déguisé, causé peut-être par cette comparaison peu flatteuse pour son fiancé, pensez-vous que j'ai regardé cet homme avec assez d'attention pour savoir s'il est beau ou laid? et, quant à ce qui est de sa complaisance, de sa politesse et de son affabilité, dont il vous plaît de faire un si pompeux éloge, ne savez-vous donc pas que les Français sont prodigues de compliments par habitude, mais qu'il n'y a rien de vrai ni de sincère dans toutes leurs fades démonstrations. Quelle confiance peuvent inspirer des hommes qui ne pratiquent de la religion que de détestables momeries, comme font tous les papistes; et puis, le devoir n'impose-t-il pas au capitaine et à tous ses subordonnés l'obligation d'avoir pour nous tous les égards possibles, car mon oncle a largement payé tous les services qu'ils peuvent nous rendre.

— Cela peut être vrai, mademoiselle, mais il est cependant facile de s'apercevoir, et cela me donne des inquiétudes, qu'à l'exception du lieutenant, que vous ti'aitez cependant d'une manière qui doit le blesser bien vivement chaque fois qu'il vous adresse la parole, l'équipage ne paraît plus îjmssi bien disposé pour nous qu'au commencement de notre voyage.

— Eh! que nous importent les bonnes ou les mauvaises dispositions de ces Français à notre égard? Qu'y a-t-il de commun entre eux et nous? dit Julia en relevant la tête avec fierté; et puis,

54 LE KEPTU>'E.

pourquoi le lieutenant se permet-il de me parler? il devrait pourtant bien s'apercevoir que sa conversation est loin de m'étre agréable.

— Qui sait ce qui peut arriver! Ne vaut-il pas mieux avoir des amis que des ennemis, surtout diuis la position dans laquelle nous nous trouvons, car ne sommes-nous pas à la merci des hommes qui conduisent ce bâtiment? Je suis étonnée, ma chère maîtresse, que vous, qui êtes si bonne, si indulgente, si généreuse, même envers vos esclaves, nourrissiez une haine si profonde contre des gens qui ne nous ont encore donné aucun sujet de plainte, et cela uniquement parce qu'ils sont Français.

— Je ne les hais pas, ou, du moins, je les hais moins que je ne les méprise. Mon oncle m'a dit mille fois que les Français n'ont ni foi ni loi, qu'ils sont nos ennemis naturels, que leur ame ne renferme ni grandeur ni générosité; qu'ils sont incapables d'éprouver un véritable attachement, qu'ils sont légers et inconstants dans leurs affections, que tous les grands sentiments qu'ils affectent s'évaporent en paroles; qu'ils sont égoïstes, enfin de véritables girouettes auxquelles ni hommes ni femmes ne peuvent se fier. Nous sommes en leur pouvoir, dites-vous, mais mon oncle et mon cousin ne sont-ils pas braves, n'ont-ils pas des armes ,^ et j'ai toujours entendu dire qu'un Anglais vaut six Français ; mon cousin assure qu'il ne craindrait pas d'en combattre dix à lui seul. Du reste, je vous prie, Sally, de ne plus m'ent retenir sur un sujet qui m'est désagréable.

LE NEPTUKE. OO

— Mais, mademoiselle, i-épliqua la jeune mulâtresse, je ne croirai jamais que..

— Assez! assez! dit la maîtresse avec impatience et en reprenant sa première position.

Pendant que Julia exprimait ainsi à voix basse, sur l'arrière du Neptune, non pas une opinion basée sur ses propres observations, mais des idées qui lui avaient été inculquées depuis son enfance, et tandis que M. Burlow et son fils se promenaient non loin d'elle, près du mât d'artimon, une autre conversation avait lieu dans la grande chambre entre le capitaine et son lieutenant.

— Je vous plains bien sincèrement, mon pauvre garçon, dit le capitaine, d'avoir placé vos affections sur cette fière miladij, qui n'y répond jamais que par le mépris, auquel un homme de cœur ne doit pas s'exposer et qu'il ne peut souffrir sans se dégrader, non-seulement aux yeux des autres, mais même à ses propres yeux. La mijaurée ne daigne seulement pas desserrer les dents pour vous remercier, lorsque vous avez la faiblesse, ou plutôt la lâcheté de vous courber humblement devant elle; c'est à peine si elle laisse alors tomber sur vous un regard dédaigneux. Comment pouvez-vous vous résoudre à supporter de pareilles avanies; en vérité, je rougis pour vous dans ces moments-là; pardieu! ne dirait-on pas qu'il n'y a au monde d'autre femme qu'elle. Soyez de votre pays, morbleu! et si vous devez absolument aimer, aimez une Française : elles en valent bien d'autres, je le sais par expérience, car j'ai vu des femmes de tous les pays et de toutes les couleurs. Quant à moi, poursuivit le

o6 LE KEPTLNE.

capitaine, je préférerais la femme de chambre, toute brune qu elle est, à sa blanche et fade maîtresse; celle-là, du moins, est polie et n'affecte pas les détestables airs de supériorité de votre idole. Si j'avais connu le caractère altier de cette famille, elle n'aurait certainement pas eu l'honneur de se pavaner sur le pont de mon bâtiment. En ma qualité de capitaine, je suis forcé de souffrir les manières insolentes de ce gros John Bull et de son imbécile de fils, et voilà ce qui m'enrage, mais je compte bien leur dire ma façon de penser lorsque je les aurai conduits à leur destination. Patience, tout vient à point à qui sait attendre, comme dit le proverbe. J'aurais peut-être pu leur pardonner leur ridicule arrogance, mais ce que je n'oublierai jamais, continua le capitaine en frappant du poing sur la table avec violence, c'est l'audace du jeune blanc-bec anglais qui a osé dire en ma présence, qu'un brick de sa nation prendi^ait une frégate française, et que l'empereur, que les infâmes ont fait mourir sur un rocher calciné, isolé au milieu des mers, n'était pas digne d'être officier d'ordonnance de leur duc de Wellington, dont le nom seul fait bouillir le sang dans les veines de tous ceux qui portent un cœur vraiment français; je ne sais ce qui m'a retenu, en ce moment-là, de jeter par-dessus le bord le jeune présomptueux qui ne craignait pas d'insulter notre pavillon tricolore et celui dont tous les Français révèrent la mémoire. Dédain pour dédain, mépris pour mépris, haine pour haine; voilà ce que je rends du plus profond de mon âme à la nation britannique. Dieu veuille que

je vive assez longtemps pour voir lever le jour, glorieux où la France pourra enfin laver dans le sang anglais le désastre de Waterloo et l'assassinat de Sainte-Hélène. A la destruction de l'Angleterre, cette éternelle ennemie de la France et du monde! s'écria avec l'enthousiasme de la jeunesse le vieux et brave marin, en élevant son verre qu'il vida d'un seul trait.

— Ainsi que vous je n'aime pas les Anglais, mais devons-nous pour cela nous en prendre aux femmes? répondit le lieutenant; pourquoi les mêler aux sanglants débats de la politique, à laquelle elles doivent rester étrangères par leur nature. J'aime mademoiselle Julie, j'en conviens, et je considère même cet amour comme une folie, comme un malheur pour moi ; mais que voulezvous, l'amour ne raisonne pas, et quoique je sois privé de toute espérance de parvenir à lui plaire, car j'ai à lutter contre des obstacles insurmontables, sa prévention conlre moi et son attachement pour un autre, je ne l'en aime pas moins avec toute la passion d'un cœur qui ne s'est pas encore donné. Je m'estimerais heureux si je pouvais sacrifier ma vie pour lui prouver à quel point elle m'est chère ; peut-être accorderait-elle alors un souvenir, un regret, une larme à ma mémoire.

— Sacrifier sa vie pour une femme! s'écria le capitaine en riant aux éclats, mais vous êtes donc devenu insensé? Je conçois bien que l'on puisse désirer de vivre pour les femmes, mais que l'on veuille mourir pour elles, voilà ce qui passe toutes les bornes de l'extravagance : ah! mon pauvre ami, vous n'avez réellement aucune connaissance

5S LE KEPTU>'E.

(lu cœur de celles que les hommes ont bien voulu appeler le beau sexe, ou la plus belle moitié du i^enre humain, afin de caresser leur vanité, ce défaut, le plus saillant parmi tous leurs nombreux défauts; apprenez, mon cher, que pour se faire aimer, adorer des femmes, il faut les traiter avec indifférence; leur amour-propre blessé ne leur accorde alors ni paix ni trêve, jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à triompher d'une froideur qu'elles considèrent comme une insulte faite à leurs charmes. Ce qui m'a d'abord préservé de toute folie romanesque, continua M. Laval, c'est l'exemple d'un ami qui eut la bêtise de s'amouracher d'une jeune fille de votre âge et dont il ne pouvait parvenir à se faire aimer, malgré ou peutêtre à cause de toutes les bassesses qu'il faisait pour lui plaire. Fatigué, exaspéré, jaloux, il fit encore une plus grande sottise : il se brûla la cervelle, et lorsqu'on annonça cette catastrophe à celle qui n'ignorait pas qu'elle en était la cause, savez-vous comment elle reçut cette fatale nouvelle, qui plongeait une famille entière dans le deuil et le désespoir? C'est dommage, il dansait si bien! dit-elle, puis elle n'y pensa plus. Plus tard, j'appris à connaître les femmes par ma propre expérience, dont le résultat définitif a été de me convaincre, comme je l'ai déjà dit, que moins on cherche à leur plaire et plus on s'en fait aimer. Le seul moyen d'éterniser l'amour est de changer souvent d'objet, vérité banale, mais dont personne ne veut convenir, surtout avec les femmes qui n'exigent rien moins qu'un amour éternel, c'està-dire l'impossible, car, comme dit la chanson :

« On veut avoir ce qu'on n'a pas, » Et ce qu'on a cesse de plaire. »

Adoptez ces principes comme règle de conduile, et je réponds que vous vous en trouverez bien : c'est à leur rigide application que j'ai dû de n'avoir pas été dupe et de n'avoir jamais laissé derrière moi ni un regret, ni un souvenir, lorsque mon navire s'éloignait du rivage. C'est de cette manière -là seule qu'il est permis à un marin d'aimer.

Après cette profession de foi, tant soit peu ultra-libérale en fait d'amour, du vieux capitaine, les deux amis se séparèrent en conservant chacun sa manière de penser, comme cela arrive presque toujours après toutes les discussions qui ont lieu entre gens d'un âge différent et qui ne peuvent , par conséquent , ni voir ni sentir de lu même manière.

Cependant le vent, frais et favorable, Cfui n'avait pas cessé de gonfler les voiles du Neptune depuis son départ de la Martinique, et qui avait fait espérer aux voyageurs une prompte et heureuse traversée, tomba graduellement ; le vingtième jour de la navigation, il fut remplacé par une brise faible et incertaine à laquelle succéda bientôt un de ces calmes plats, plus redoutés et souvent plus funestes aux navigateurs que la tempête : la surface de la mer, unie et transparente comme une glace, permettait à l'œil de plonger dans son sein à une grande profondeur, et d'apercevoir avec effroi le vorace requin aux sombres nageoires, et dont plusieurs, nageant entre

deux eaux autour du navire, seml^laient aUendre leur proie; et sur cette nappe d'eau bleue et sans rivages, qui réfléchissait les rayons d'un soleil ardent, le bâtiment, les voiles serrées comme s'il avait été à l'ancre dans une rade, roulait pesamment au gré du lent et éternel mouvement des flots. Rien qu'une onde immobile, un ciel d'airain, un horizon vague et sans bornes; partout le vide, la solitude, le silence, le néant; partout une effroyable immobilité au milieu de laqueUe, l'homme, pénétré, épouvanté de sa faiblesse, de son impuissance et de son abandon, élève involontairement sa pensée vers celui que , dans son aveugle et coupable orgueil, il a si souvent négligé, insuhé, méconnu, vers celui qui est l'arbitre de sa destinée et qui seul peut le perdre ou le sauver. Pas un oiseau ne se faisait apercevoir; pas le plus léger souflle ne venait tempérer l'insupportable chaleur qui faisait fondre le goudron des cordages et embrasait, desséchait les poitrines enflammées et haletantes.

Cependant les jours succédaient aux jours et le navire, enchaîné à la même place, semblait être condamné à une éternelle immobilité au milien de cette mer écartée et solitaire. Séparés par un espace immense, qui leur paraît de plus en plus infranchissable, de cette patrie toujours si chère au cœur de ceux qui en sont éloignés et vers laquelle tendent leurs désirs et leurs vœux les plus ardents, les passagers et l'équipage du Neptune sentent diminuer à chaque instant l'espérance qui les avait soutenus jusqu'alors : une sombre tristesse, un profond découragement.

précurseur du désespoir, est prêt à envahir leur âme énervée; tandis que la crainte de manquer bientôt d'eau et peut-être plus tard de vivres, vient encore aggraver leurs maux; nouveau malheur qu on cherche à éviter ou dont on tâche du moins de retarder, autant que possible, l'horrible approche, en ne distribuant plus qu'une moitié, puis un quart de ration de biscuit et d'eau déjà à moitié corrompue; mais au milieu de cette inquiétude générale, le capitaine et son lieutenant, qui seuls ont conservé tout leur sangfroid , font tous leurs efforts pour soutenir le courage chancelant de leurs matelots, tandis que le missionnaire, calme, tranquille et fort au milieu de la faiblesse générale, oubliant ses propres inquiétudes, ses propres souffrances pour ne s'occuper que de ceffes des autres, les seconde puissamment dans une œuvre dont pouvait dépendre le salut commun. Qu'il était beau, qu'il était sublime le jeune et pauvre apôtre du Christ, prêchant, autant par son exemple que par sa parole, la patience et la résignation aux décrets de la Providence, à des hommes qui avaient à peine une idée de l'existence de Dieu, et qui n'avaient conservé de la religion que le souvenir confus des prières qu'on leur avait fait balbutier dans leur enfance, et qu'ils avaient quelquefois répétées machinalement depuis, dans des moments d'extrême danger ; tant il est vrai que les premières impressions sont ineffaçables. Et ces hommes, tout ignorants et grossiers qu'ils étaient, écoulaient sa parole avec déférence et respect. Un jour le jeune missionnaire s'entretenait de

4â LE NEPTUNE.

leur posilion avec Pierre Kerdeck, vieux matelot Bas-Breton, oracle du bord, espèce de philosophe, d'un caractère sombre et taciturne, n'ayant ni femme, ni enfants, ni famille, ni personne qui s'intéressât à lui, comme lui, de son coté, ne s'intéressait à personne; possédant une espèce de cabane qu'il s'était bâtie lui-même sur une des plus hautes falaises de la côte de Bretagne, et qu'il appelait pompeusement sa maison, et qui ne renfermait d'autres meubles qu'une petite table boiteuse, une chaise dépaillée et un hamac sur lequel il se berçait , avec délices , pendant des journées entières, en fumant sa pipe et en contemplant, dans une muette extase, la mer dont il ne détachait que rarement les yeux; ne sortant que pour se procurer des vivres, et il lui fallait bien peu de chose; ne recevant personne et menant celte vie contemplative et solitaire aussi longtemps qu'il avait de quoi subvenir à ses besoins; et lorsque toutes ses ressources étaient épuisées, il fermait sa porte et se rendait au port le plus voisin, s'embarquait sur le premier bâtiment prêt à appareiller, sans même s'informer pour quelle partie du monde il partait; puis, une fois à bord, ne dépensant pas un denier de ses gages, qu'il laissait accumuler jusqu'au retour; mais alors, rien au monde, pas même l'offre d'une fortune, n'aurait eu le pouvoir de lui faire entreprendre un nouveau voyage ; un bâton, arraché à la première haie, à la main, son sac sur le dos, il se dirigeait vers sa cabane, dans laquelle il s'enfeimait de nouveau, jusqu'à ce que la nécessité le forçât de reprendre la mer, et depuis qua-

rante ans qu'il avait adopté cette singulière manière de vivre, il en était à son vingtième voyage.

— Ce que vous dites là, peut être fort bon et fort beau, monsieur l'abbé, lui répondit Pierre, mais je réponds, moi, qu'il se passera encore bien des jours , bien des semaines , bien des mois et bien des années, avant que nous fassions un seul pouce de chemin, à moins que...

— A moins que quoi? reprit le jeune missionnaire, surpris de cette réponse et voyant que le vieux marin ne voulait pas en dire davantage.

— A moins que... mais bref, suffit! je m'entends, monsieur l'abbé, dit Pierre.

Et le missionnaire, malgré toutes ses instances pour connaître la pensée du matelot, ne put en apprendre davantage; mais plusieurs autres marins, s'élant exprimés de la même manière et avec la même réticence, il se douta qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit de ces hommes ignorants et superstitieux.

Les matelots, n'ayant rien à faire, se rassemblaient la nuit sur le gaillard d'avant, afin de respirer un air moins brûlant, et ils s'amusaient ix conter des histoires pour se désennuyer, et selon l'habitude des gens de mer, ils choisissaient de préférence les sujets les plus extraordinaires.

— C'était pendant un calme comme celui-ci, et qui avait déjà duré plus de deux mois, dit un jour Pierre Kerdeck, lequel, contre son habitude, car il était naturellement très-taciturne, tenait en ce moment le dé de la conversation, c'était par un calme comme celui-ci, que le capitaine d'un bâtiment américain, sur lequel j'étais alors en

qualité de mousse, voyant que les provisions diminuaient à vue d'œil, résolut d'abandonner son navire qui paraissait devoir rester là jusqu'à la fin du monde; mais un motelot écossais nous dit que nous ne pouvions espérer d'échapper à la mort, aussi longtemps que le mauvais œil * serait à bord.

— Qu'est-ce que c'est que le mauvais œil? demandèrent les matelots en interrompant le narrateur.

— Le mauvais œil, à ce que nous dit Macleod, qui assurait qu'il y en avait par milliers dans son pays de montagnes, est un homme, ou plutôt un déiuon sous la forme d'un homme ou d'une femme, qui porte malheur au navire sur lequel il se trouve, et ce qu'il y a de pire, c'est qu'on ne peut pas s'en débarrasser en le tuant; il fout qu'il périsse par suite d'un accident naturel, qu'on l'éloigné du bord ou que l'on quitte soi-même le bâtiment sur lequel il s'est installé. Je disais donc, continua Pierre, après avoir renouvelé sa chique de tabac laquelle, placée entre ses dents et sa joue, lui donnait l'air d'avoir une énorme fluxion; je disais donc que Macleod assurait que nous avions le mauvais œil à bord et que ce ne pouvêiit être qu'un passager, et comme nous n'avions (junn passager, il ne fallait pas être bien mahn pour deviner qui c'était. 11 dit donc au capitaine ce qu'il en pensait, mais celuilà lui tourna le dos en haussant les épaules et en l'appelant grand imbécile. C'est bon, que nous

* Croyance superstitieuse des Ecossais.

LE NEPTUNEi 4o

dit l'Ecossais, vous verrez ce qui nous en arrivera. Nous descendîmes dans les embarcations, dans lesquelles on avait mis tout ce qui restait de provisions, et nous laissâmes là notre pauvre bâtiment que nous aimions tant, car c'était un beau et fin voilier, et nous commençâmes à nager * de toutes nos forces. Nous nagions ainsi sans dêcesser, déjà depuis six jours et six nuits, malgré la fournaise ardente suspendue sur nos têtes, car la mort était à nos trousses, et sans savoir où nous allions, car l'individu en question que le capitaine nous avait forcés de prendre avec nous, malgré nos murmures, avait eu la maladresse, ou plutôt la malice de laisser tomber notre boussole à la mer, lorsque, vers le commencement du deuxième quart de la nuit, nous vimes tout à coup dans le lointain un navire aussi immobile que s'il avait été dans un bassin, car le calme durait toujours. A cette vue nous jetâmes un cri de joie, car nous espérions qu'on ne nous refuserait pas de nous donner une boussole et quelques vivres dont nous allions bientôt manquer, et puis, nous étions décidés à les prendre de force en cas de refus, car vous savez que ventre affamé n'a pas d'oreilles. Nous mîmes donc le cap droit dessus, en jouant des avirons plus fort que jamais, mais quel ne fut pas notre étonnement, lorsque, nous en étant

approchés, nous reconnûmes savez- vous

quoi?

— Non, répondirent ses auditeurs le col tendu et la bouche béante.

* Ramer, faire mouvoir les rames.

4ê LE NEPTUr^E.

— Lorsque nous reconnûmes noire propre bâtiment, toujours à la même place ousque nous l'avions laissé. Ma foi, je ne vois pas trop ce que nous pourrions gagner à recommencer notre course en canots, dit le capitaine en accostant et en remontant à bord, où nous le suivîmes avec plaisir bien que nous eussions travaillé si longtemps pour nous en éloigner. Lorsque tout le monde se trouva sur le pont, on s'aperçut qu'il manquait quelqu'un à l'appel. Vous comprenez? dit Pierre en clignant les yeux d'un air malin.

Ses camarades se regardèrent d'un air hébété et ne répondirent pas.

— Eh bien! le mauvais œil n'était plus avec nous.

— Qu'était-il donc devenu? demandèrent ses compagnons étonnés.

— Je fus longtemps moi-même sans savoir où et comment il avait disparu, et, à dire vrai, comme nous étions charmés d'en être débarrassés, à l'exception du capitaine, personne ne s'en informa beaucoup et je serais encore à le deviner à l'heure qu'il est, si Macleod ne m'eût pas dit un jour en confidence, et à voix basse, car il m'aimait beaucoup quoiqu'il me donnât de temps en temps quelques bonnes taloches par pure amitié, à ce qu'il me disait quand sa colère était passée, qu'il l'avait vu tomber entre l'embarcation et le navire au moment où il cherchait à grimper à bord, mais qu'au lieu de lui tendre la main comme il l'aurait fait à un chrétien , il avait au contraire, tiré et maintenu le canot contre le flanc du bâtiment, ce qui avait été cause que, ne pou-

vant pas remonter à la surface de l'eau, il n'avait pas pu crier au secours, ce que, sans cela, il aurait certainement eu la malice de faire, afin de se faire sauver par le capitaine. Je lui demandai s'il ne lui avait pas donné un petit coup d'épaule pour l'aider à prendre son dernier bain; mais il le nia en disant que le mauvais œil devait périr de sa belle mort, puis me montrant son énorme poing, car c'était un gaillard à en échiner une douzaine comme moi, il ajouta qu'il m'enverrait rejoindre l'autre, si j'ouvrais jamais la bouche pour dire au capitaine ce qu'il venait de me confier, et je me suis bien gardé de lui désobéir, car je le savais homme à le faire comme il le disait.

— Et puis après? demanda l'auditoire impatient de connaître la fin de l'histoire.

— Une heure après, nous fendions la lame à raison de sixnœuds * à l'heure; huit jours après, au moment où nous n'avions absolument plus rien à manger, nous rencontrâmes un bâtiment qui nous donna généreusement, en payant s'entend, ce qui nous manquait; et, enfin, deux mois plus tard, nous nous dandinions tranquillement dans le port de Boston. Et voilà! dit Pierre en terminant sa narration, qui avait fait une impression d'autant plus profonde sur l'esprit avide et crédule de ses camarades, que le Neptune se trouvait dans une position parfaitement semblable à celle du bâtiment américain.

— Et que pensez-vous qu'il nous arrivera? lui demandèrent-ils avec inquiétude.

* Deux lieues de France.

— Nous avons mis à la voile un vendredi et H n'y a pas un seul rat à bord *, voilà tout ce que j'ai à dire, répondit le vieux Kerdeck en secouant la tête d'un air significatif.

Le capitaine et le lieutenant, après s'être consultés sur leur position qui devenait de plus en plus critique, résolurent de faire touer ** le bâtiment, moins dans l'espoir d'obtenir un heureux résultat de ce travail, aussi long que difficile, qu'afin d'occuper l'équipage auquel l'inaction était pénible ; oisiveté qui pouvait devenir dangereuse en ce qu'elle pouvait exalter l'imagination des matelots et les porter à quelques actes d'insubordination fatals à tous; mais ils résolurent de faire exécuter cette manœuvre pendant la nuit, car il aurait été impossible de s'y livrer sous l'ardeur du soleil brûlant qui les dévorait pendant le jour.

— Descendez les embarcations! prenez un grelin! que chaque canot soit armé de six avirons. Les hommes seront relevés d'heure en heure, dit le capitaine aux matelots assemblés sur le gaillard d'avant.

Mais personne ne bougea pour obéir à cet ordre.

— M'a-t-on entendu? dit le capitaine d'un ton bref.

* Les matelots croient que le vendredi est un jour néfaste et que les rats abandonnent un bâtiment qui est destiné à périr.

-^-^ Remorquer, faire avancer le navire, le traîner par des emtfârcations.

Même silence et même immobilité de la part de l'équipage.

— Je demande si l'on m'a compris et si l'on va enfin m' obéir! s'écria M. Laval d'une voix impérieuse et en frappant du pied.

Mais les matelots continuaient à chuchoter entre eux en ayant l'air de se consuher.

— J'ordonne de mettre les embarcations à l'eau à l'instant même, et malheur à celui qui osera murmurer, répéta de nouveau le capitaine avec énergie.

A cette nouvelle interpellation, à cette menace, l'équipage entier s'avança vers le gaillard d'arrière et s'arrêta après avoir franchi les passavants; puis, Pierre Kerdeck, se détachant du groupe, s'avança vers son chef, la tête découverte, et lui dit, d'un ton respectueux :

— Capitaine, le mauvais œil est à bord, et vous savez, comme nous, que tout ce que nous pourrions faire pour nous tirer d'ici serait inutile. Ce n'est ni vous, ni le lieutenant, ni M. l'abbé, qui est un brave et digne homme, ni la petite mulâtresse, qui est une bonne fille malgré la couleur de sa peau, ni aucun de nous que l'on doit soupçonner; mais il est certain qu'il y a parmi nous quelqu'un qui nous porte malheur, et, qu'aussi longtemps qu'il sera sur le bâtiment, il n'y aura pas un souffle de vent assez fort pour soulever une plume, et que nous resterons doiiés à cette place jusqu'à ce que nous ayons mangé jusqu'à notre dernier biscuit et que nous nous soyons dévorés les uns les autres, et puis que le dernier qui restera, n'ayant plus rien à manger, devra

50 LE KEPTU?ÎE.

crever de faim comme un chien abandonné. Nous ne savons pas au juste lequel des Anglais doit être accusé de ce qui nous arrive, mais afin de ne pas nous tromper, et pour qu'il ne nous échappe )as, nous vous prions de les mettre tous ensemjle dans la yole *; nous les remorquerons au large lors de vue du bâtiment, et puis, le charme étant rompu, il s'élèvera un vent frais et favorable qui nous fera rattraper le temps perdu. C'était par un calme comme celui-ci. . . et Pierre allait répéter l'histoire qu'il avait racontée il y avait peu de jours à ses camarades, lorsque le capitaine, l'interrompant brusquement, lui répondit en levant les épaules :

— Qui diable vous a rempli la tête de ces folles idées; que signifient toutes les balivernes que vous venez de me débiter; j'en suis réellement honteux pour vous, qui êtes un bon et brave matelot; passe encore pour un novice; mais vous, mon vieux Kerdeck, à qui l'on devrait supposer plus de bon sens, cela me fait de la peine en vérité.

— Quant à cela, c'est vrai, capitaine, répliqua Pierre en roulant et déroulant avec embarras son bonnet entre ses mains calleuses, fier et honteux qu'il se sentait à la fois des hommages et des reproches que venait de lui adresser M. Laval; mais il n'en est pas moins sûr et certain aussi, que c'est à quelqu'un que nous devons ce maudit calme qui dure déjà depuis si longtemps, et que ce quelqu'un ne peut être qu'un de ces Anglais, et je vous

* Le plus petit canot du bâtirait.

LE ^EPTL?iE. ol

déclare en conséquence de nouveau, avec tout le respect que je vous dois, mon capitaine, qu'ils doivent quitter le Neptune ou que nous abandonnerons nous-mêmes le navire.

— Vous voulez donc les vouer à la mort? dit M. Laval consterné.

— Nous voulons seulement les abandonner avec la yole, répliqua Pierre naïvement.

— Mais savez-vous bien, malheureux, que c'est un véritable assassinat que vous voulez commettre, ignorez-vous donc c[u'il existe des lois maritimes qui punissent de mort de semblables crimes; mais il est impossible que vos camarades partagent votre absurde croyance. N'est-ce pas, mes amis, que vous êtes tous Français et que vous auriez horreur de mettre à exécution un projet aussi atroce que celui proposé par Kerdeck en votre nom, à l'égard de passagers, d'étrangers qui ont placé leur vie sous la sauvegarde de notre honneur? demanda le capitaine à l'équipage attentif à ce qui se passait.

— Il faut qu'ils partent! il faut qu'ils quittent, le navire! s'écrièrent les superstitieux matelots d'une seule voix.

— Cela ne sera pas, je m'y opposerai, je les défendrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang; il faudra me passer sur le corps avant d'arriver jusqu'à eux , s'écria le capitaine d'une voix tonnante.

— Avec ou sans votre consentement les Anglais seront éloignés, vociférèrent les révoltés en faisant un mouvement pour envahir le gaillard d'arrière.

OZ LE KEPTUNE.

— Par le Dieu vivant î le premier qui fait un seul pas de plus est mort, dit M. Laval, en s'armant d'un anspect ainsi que le lieutenant.

A cette démonstration énergique et contenus dans les dernières bornes de l'obéissance par un reste de subordination, les matelots s'arrêtèrent, mais ils n'en continuaient pas moins à demander à grands cris l'expulsion de la famille Burlow du navire, et les deux chefs, voyant la tournure sérieuse que prenait l'affaire, et connaissant le caractère des matelots, se regardèrent avec inquiétude. Ils savaient qu'il serait inutile de parler raison à des hommes sans discernement, esclaves d'absurdes préjugés, et dont l'imagination était remplie d'idées superstitieuses, et que chercher à les faire revenir brusquement de leur grossière et déplorable erreur, serait vouloir faire rentrer soudamement dans son Ut un torrent débordé; ils tachèrent de gagner du temps dans l'espoir que quelque circonstance imprévue viendrait changer le cours de leurs idées , mais bien résolus, quoi qu'il pût arriver, de s'opposer, par tous les moyens en leur pouvoir, à l'exécution de leur abominable projet, et de faire, s'il était nécessaire, un rempart de leur corps, à ceux que l'honneur et l'humanité leur faisaient un devoir de protéger et de défendre, et, après s'être consullés un instant, le capitaine leur dit :

— Ce que vous me demandez est tellement grave et peut avoir des suites si terriljles pour vous, que cela vaut la peine d'y réfléchir mûrement; demain vous aurez ma réponse; maintenant, retirez-vous.

Et les matelots, quoique seulement à moitié satisfaits, se retirèrent en silence.

Cependant la famille anglaise, dont le chef était dangereusement malade, paraissait d'autant plus rarement sur le pont qu'elle s'était enfin aperçue, aux regards sinistres que les matelots jetaient sur elle, de leurs dispositions malveillantes, à son égard, et elle eût peut-être ignoré jusqu'au lendemain le drame qui s'apprêtait et dans lequel elle était appelée à jouer le principal rôle, si Sally, qui avait été spectatrice involontaire et inaperçue de la scène qui venait de se passer, ne fût pas accourue, tremblante et tout en larmes, près de sa maîtresse pour lui faire part du danger qui la menaçait ; mais, forte et courageuse, Julia ne faiblit point en apprenant cette terrifiante nouvelle : calme et tranquille, du moins en apparence, elle défendit à sa femme de chambre d'en parler à son oncle, et elle se borna à en avertir son cousin, qui reçut cette alarmante nouvelle en pâlissant.

— Georges, lui dit-elle avec un accent solennel, préparez-vous à nous défendre; maintenant que votre père est malheureusement hors d'état de pouvoir nous seconder, vous serez seul contre tous, à moins cependant, ce qui est très-douteux, que le capitaine et le lieutenant ne se rangent de notre côté, comme c'est leur devoir; mais comme l'on ne peut pas compter sur des Français, il fout prouver à ces lâches et infâmes assassins, qu'un Anglais ne compte pas le nombre de ses ennemis et qu'il sait mourir courageusement.

, — 3Iais que deviendra mon père, que devien-

drez-vous vous-même, si je succombe dans celto lutte inégale? répliqua Georges en pâlissant de plus en plus.

— Nous recommanderons mon oncle à la Providence : Dieu daignera le prendre sous sa toutepuissante protection, et moi je me jetterai à la mer lorsque tout espoir sera perdu pour nous, répondit Julia avec fermeté. Vous nous donnerez les pistolets de votre père, et, Saily et moi, nous lâcherons de vous seconder, ajouta-t-elle courageusement.

— Mais ne vaudrait-il pas mieux nous laisser expulser, que d'opposer à ces forcenés une résistance désespérée el peut-être inutile? demanda Georges d'une voix mal assurée. Ce malheureux calme ne durera pas toujours et nous pourrons espérer d'être rencontrés et recueillis par quelque bâtiment; et puis, ne pourrions-nous pas essayer de calmer l'exaspération de ces hommes, en leur donnant de l'argent : mon père est riche, et je ne puis me résoudie à vous exposer à une mort certaine en poussant ces brigands aux derniers excès, ajouta-t-il en essuyant d'une main tremblante la sueur qui baignait son front décoloré.

— Je ne consentirai jamais à m' abaisser au point de leur demander grâce ; un Anglais doit préférer la mort plutôt que de se soumettre à une pareille humiliation, répondit de nouveau Julia en flxant son fiancé de manière à lui faire baisser les yeux ; car une soudaine et douloureuse pensée, celle de sa lâcheté, venait de lui traverser l'esprit. Et puis, vous oubliez, ajouca-t-elle après

LE KEPTUNE. 55

un instant de silence, pendant lequel elle s'était efforcée de se persuader à elle-même qu'elle était injuste à l'égard de l'homme auquel elle était promise et qu'elle était habituée à estimer et à considérer comme son futur et unique protecteur; vous oubUez que ce n'est pas pour nous dépouiller qu'ils ont formé l'affreux projet de nous abandonner au milieu des mers; c'est l'ignorance et la superstition qui les poussent à cet acte inhumain, et l'on ne raisonne pas avec l'ignorance et la superstition; et puis encore ne serions-nous pas condamnés à mourir de faim, sort mille fois plus affreux que de périr par les armes, car ils ne nous donneront pas des vivres dont ils craignent de manquer eux-mêmes. Non, Georges, défendons notre vie jusqu'à la dernière extrémité, et prions l'Etre suprême de nous recevoir dans son sein, si c'est sa volonté de nous appeler à lui.

Il y avait dans ces nobles paroles un mélange sublime de fierté, d'héroïsme, de piété et de résignation dans cette jeune fille de dix-huit ans, mais dont plus d'une de ses compatriotes a donné le noble et touchant exemple.

— Mon père, dit le capitaine au jeune missionnaire qu'il avait prié de venir le trouver dans sa chambre pour lui faire part de ce qui se passait; mon père, un crime affreux se prépare : l'équipage, égaré par la superstition, m'a demandé de consentir à abandonner la famille Burlow à la merci des flots, mais afin de les empêcher d'exécuter aujourd'hui même leur atroce projet, j'ai

été forcé de promettre de lui donner demain ma réponse; je tacherai, d'ici là, de les amener à des sentiments plus humains, mais comme je n'ai que peu d'espoir d'y parvenir, nous sommes décidés, M. Derville et moi, à sacrifier notre vie plutôt que de permettre un semblable forfait, et nous comptons sur vous pour nous aider à réduire au besoin les insensés par la force; voici deux paires de pistolets, ils sont chargés, servez-vous-en pour la cause de la justice, de l'honneur et de l'humanité.

— 31on frère, répondit le missionnaire en repoussant loin de lui avec un geste d'horreur, les armes que lui présentait le capitaine, j'ai juré, aux pieds des autels, de ne jamais tremper mes mains dans le sang de mes frères, alors même qu'il s'agirait de la conservation de ma propre existence. Les seules armes qu'il me soit permis d'employer sont celles de la douceur et de la persuasion.

— Vous êtes un lâche! s'écria le vieux marin avec indignation, incapable qu'il était de comprendre les scrupules du missionnaire.

— J'ai quitté le service militaire comme chef d'escadron, j'ai fait toutes les dernières campagnes de l'empire et j'ai conquis tous mes grades et la croix sur les champs de bataille, lui répondit le rehgieux avec douceur et humilité, tandis que les derniers sentiments de fierté du soldat, déjà presque entièrement éteints en lui, se manifestaient extérieurement nar la vive mais passagère rougeur qui couvrit soudainement son front habituellement si pale et si mélancolique; je

déplore et je déplorerai amèrement, jusqu'à mon dernier soupir, le fatal aveuglement qui m'a poussé dans la sanglante carrière des armes; puisse Dieu me le pardonner et m' accorder, en expiation de mes fautes et de mon repentir, le pouvoir d'éclairer l'esprit de ces malheureux. Le sang humain, de quelque manière qu'il soit répandu, ne peut jamais être agréable à la divinité, et si c'est un devoir pour l'homme d'exposer sa vie pour secourir son semblable , il n'est jamais permis de commettre un meurtre, pas même pour éviter un crime à d'autres. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour empêcher l'événement déplorable que nous redoutons, et, si j'ai le malheur d'échouer, je demanderai à pouvoir partager le sort des victimes qui auront alors besoin des consolations de la religion. Voilà tout ce que mon devoir comme chrétien et mes serments comme prêtre me permeilcnt de faire, ajouta le missionnaire en baissant la tête et en croisant sur sa poitrine ses mains blanches et amaigries.

— Eh bien! assez donc, lui dit Laval avec un geste d'impatience et de mépris, et il s'apprêta, ainsi que le lieutenant, à veiller à la sûreté de ses passagers.

Il était dix heures, tout était calme et tranquille à bord du Neptune, qui continuait à rouler lourdement, lorsque des sanglots comprimés, partis de l'arrière, interrompirent soudainement le profond silence de la nuit. Ne sachant pas ce qui se^ passait, les deux oîTiciers se rapprochèrent de la porte enlr' ouverte de la chambre de M. Burlow, et, y ayant jeté un rapide coup d'œil, ils virent

ESQ. MATiTIMES. 9

58 LE KEPTL>'E.

Juiia, Liiignéc de larmes, agenouiiiëe près du lit de son oncle qui venait de rendre le dernier soupir; son cousin se tenait de l'autre côté dans l'attitude du plus profond accablement, tandis que Sally priait avec ferveur. Sentant que leur présence ne pouvait être ni utile ni agréable dans un pareil moment, ils se retirèrent sans prononcer une parole.

— Qu'elle est belle dans sa douleur, pensa le lieutenant en soupirant profondément et en bénissant intérieurement le calme qui retardait l'iieure fatale de sa séparation davec la seule femme qu'il eût jamais aimée.

Comme dans les climats brûlants il est impossiljle do conserver les morts au delà de quelques heures, le capitaine Hi tout préparer pour rendre les derniers devoirs aux restes de M. Burlow, lesquels, après avoir été ensevelis dans une toile à voiles solidement cousue, seul cercueil des pau vres marins, furent portés sur le pont où ils furent reçus par le missionnaire qui récita la prière des morts en présence de tous les matelots, qui, la tête découverte, l'écoutèrent dans le plus profond recueillement bien qu'ils n'eussent pas aimé celui pour lequel il implorait la miséricorde divine, et, lorsque le jeune religieux, dont le pâle visage éclairé par les premières lueurs de l'aurore, les yeux levés vers le ciel, eut prononcé ces dernières paroles : Repose en paix jusqu'au jour de la résurrectio)i, un coup de canon se fît entendre, le corps, abandonné à lui-même, glissa sur une planche inchnée, la mer s'ouvrit pour recevoir et se referma pour garder le dé-

LE NEPTUJNB. 59

pot qui lui était confié, et la masse inanimée, entraînée par le poids de deux boulets , s'enfonça rapidement dans les profondeurs de l'abîme et disparut bientôt à tous les regards.

Après cette funèbre cérémonie, qui cause toujours une impression profonde et laisse un souvenir ineffaçable dans fâme de tous ceux qui en ont été une fois témoins, et à laquelle les circonstances ajoutaient encore en ce moment quelque chose de plus lugubre et de plus solennel, Julia, les traits altérés, les yeux baignés de larmes, se relira en chancelant dans sa chambre, afin de pouvoir se livrer sans contrainte à toute sa douleur

Peu d'instants après la triste cérémonie, comme le vieux Kerdeck, appuyé sur le bossoir était occupé à commenter la mort de M. Burlow, au milieu de ses camarades couchés sur le pont , il s'interrompit soudainement et resta le col tendu, la bouche entr' ouverte et dans l'attitude de la plus extrême attention, puis s' élançant dans les haubans, il monta jusqu'aux barres de perroc|uet au grand étonnement de son auditoire, avec une agihlité dont on ne l'eût pas cru capable, et au moment oii les matelots, le croyant subitement frappé de vertige ou de clémence, s'entre-regardaient avec stupéfaction, le cri : la brise! voilà la brise ! poussé par lui avec une joie frénétique, retentit dans tous les cœurs ; à Finstant même tout fut en mouvement, et le capitaine ayant dirigé sa longue vue du côté signalé par Kerdeck, confirma cette heureuse nouvelle qui fut accueillie avec des transports plus aisés à sentir qu'à décrire, et tous

les regards s'étant avidement dirigés vers l'horizon, l'on vit bientôt blanchir au loin cette mer si immobile, si calme, si unie, si uniforme qu'on n'avait plus espéré de voir jamais changer d'aspect. A cette vue dont ils ne pouvaient plus révoquer en doute l'heureuse réalité , toutes les inquiétudes, tous les maux furent oubliés, et les voiles depuis si longtemps inutiles, ayant été déployées, reçurent enfin le vent si ardemment désiré, et le Neptune, obéissant à son impulsion, s'inclina gracieusement et bondit en avant comme si lui aussi eût été joyeux de pouvoir enfin quitter la place où il avait été si longtemps enchaîné.

L'ordre et la subordination étaient revenus à bord avec la cessation du calme que les matelots attribuaient à la mort de M. Burlow, et en etfet cet étrange coïncidence devait nécessairement fortifier dans leur esprit borné, leur croyance superstitieuse, dans la funeste influence du mauvais œil, lorsque par unebelle nuit étoilée et tandis qu'aucun bruit ne se faisait entendre que celui des lames qui se brisaient sous la poulaine et celui des pas lents et mesurés du lieutenant qui se promenait sur le gaillard d'arrière, en pensant avec amertume à la fatalité qui lui faisait aimer une femme dont il ne parviendrait jamais à toucher le cœur, l'hymne suivante, chantée à voix basse par le jeune missionnaire assis à l'écart dans l'attitude de la plus profonde mélancolie, attira soudainement son attention.

A l'Etoile du soir j'adresse ma prière, Elle fut autrefois mon soutien, mon espoir ;

Que j'aime à contempler sa tremblante lumière ; Mon cœur n'aime plus rien que l'Etoile du soir.

Lorsque, seul et pensif, errant dans la vallée, Un cruel souvenir vient oppresser mon cœur, Je lève mes regards vers la route azurée ; Et l'Etoile du soir vient calmer ma douleur.

Quand j'étais tout petit, dans les bras de ma mère, Elle disait souvent en me montrant les cieux : « Regarde, mon enfant, là nous attend ton père » Et des pleurs, à ces mots, s'échappaient de ses yeux.

« Mon fils de l'Océan si tu vois les rivages » Sur lesquels tant d'espoir s'est brisé pour toujours, » Redoute moins les flots, si féconds en naufrages, » Que les plaisirs trompeurs des terrestres amours..

» Aux caprices des vents ne livre pas ta voile ; » Sans consulter les cieux ne brave pas le sort ; » Au sein des sombres nuits cherche toujours l'étoile » Qui doit guider ta nef et te montrer le port. »

Mais, hélas ! quand plus tard, je restai solitaire, Du perfide Océan je bravai la fureur, Ingrat ! je dédaignai le phare tutélaire Qui montre les écueils et conduit au bonheur.

Hélas! oui, tout ici-bas n'est que douleur et déception ; heureux celui qui sait puiser sa résignation dans l'espérance de trouver dans une autre vie, ce fantôme qu'on appelle le bonheur et qu'on chercherait en vain dans celle-ci. L'Etoile du soir! c'est la vertu, c'est la foi qui seules peuvent soutenir l'homme dans l'adversité, alors qu'ils n'y a plus de félicité pour lui à espérer sur la terre. Je conçois maintenant qu'il est des positions où

il faut tourner ses regards vers le ciel pour se soustraire au découragement du désespoir ; mais cette foi consolante nourrie par un prêtre mort à toutes les passions humaines, comment pourrai-jc l'acquérir moi qui

Le lieutenant en était là de ses tristes réflexions, lorsque le cri sinistre : Un homme à la mer! vint interrompre le silence de la nuit. A l'instant même tout fut désordre et confusion. xVmoi! camarades, à moi! s'écria M. Derville en se précipitant dans la yole qui était suspendue en portemanteau au couronnement, mais bien qu'il fût immédiatement suivi par quatre hommes de bonne volonté et avant qu'ils ne fussent parvenus à mettre l'embarcation à flot, un autre les avait déjà prévenus : c'était le jeune missionnaire qui , au premier cri d'alarme, ne consultant que son courage et son dévouement à l'humanité, s'était jeté dans les flots bouillonnants.

— Courage ! mes amis , courage ! s'écriait le lieutenant placé debout sur l'avant du canot qui, mû par les efforts des rameurs, volait sur les eaux malgré la forte houle et le vent contraire; mais, hélas! au moment où, à genoux, il tendait déjà aux malheureux qui se débattaient contre la mort, la main qui devait les sauver, ils disparurent à jamais entre deux vagues. Alors 31. Derville, voyant que tout espoir était perdu, baissa la tête avec tristesse et donna en soupirant l'ordre de rejoindre le navire sur lequel ils furent accueillis au milieu d'un morne silence, caries marins, tout accoutumés qu'ils sont à envisager de sang-froid la mort sous toutes les formes et à voir avec une

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