I.E NtPTUNK
stoïqiie indifférence, jeter leurs camarades mutilés à la mer, le jour d'un combat, ne restent jamais inipassibles à la vue d'un speclacle comme celui qui venait de se passer sous leurs yeux, aussi 1 équipage du Neptune avait-il suivi, avec une indicible anxiété, ces deux hommes qu'il aimait à difterents titres et dont l'un soutenait l'autre, tantôt s'élevant sur le sommet des lames écumantes, tantôt disparaissant dans les profondeurs creusées entr'elles, et lorsque tcut fut consommé, les matelots avaient détourné les yeux en frémissant et s'étaient séparés en silence, mais la pâleur répandue sur leurs traits, témoignait à quel point leur âme était affectée.
— Et moi qui l'ai grossièrement, brutalement insulté en lui ap])liquant l'épithète flétrissante de Lâche, dil le capitaine d'une voix allérée; ah! s'il est vrai qu'il reste quelque chose de nous après cette vie, si de là haut où tu es sans doute monté tu peux voir mes regrets, pardonne-moi, noble et malheureux jeune homnie , ajouta-t-il mentalement, en levant vers le ciel ses regards attristés.
Quelques jours après ce triste accident, dont le souvenir répandait encore une somljre trisfesse sur toutes les physionomies, Sally, attaquée d'un mal inconnu qui l'enleva presque subitement, reçut aussi la mer pour sépulture et cette mort inattendue affecta d autant plus profondément sa maîtresse qu'elle lui était attachée depuis son enfance et qu'elle lui rappelait la perte douloureuse et encore si récente qu'elle venait de faire; mais elle renferma cette nouvelle douleur au fond de
ou LK rVEPTU>E,
son cœur, car une espèce de froideur régnait enii-'elle et son cousin, depuis le jour où il s'était montré faible dans le danger dont ils étaient menacés. Julia, comme presque toutes les fem.mes, ne savait ni aimer ni estimer un homme dont elle avait le droit de suspecter la bravoure.
Cependant le vent frais et favorable qui poussait rapidement le Neptune vers sa destination, uigm.enta graduellement lorsqu'il fut arrivé près des côtes de France et se changea bientôt en une violente tempête contre laquelle il lutta courageusement et dont il serait probablement parvenu à triompher, si le malheur qui semblait le poursuivre depuis son départ de la Martinir[ue, ne l'eût mis dans l'impossibilité de pouvoir résister plus longtemps à sa furie : un coup de mer s'abattit sur lui, le coucha sur le flanc, emporta une de ses embarcations, brisa son gouvernail et le livra ainsi sans défense à la merci des vents et des vagues.
Tantôt poussé en avant avec une étonnante rapidité, tantôt écrasé, pour ainsi dire, entre les lames dont les crêtes écumantes balayaient son pont; tantôt pris en travers et sur le point de chavirer; tantôt tournoyant sur lui-même au milieu de cette mer furieuse, sa perte et celle de tous ceux cpii le montaient, semblait être devenue inévitable. Trois jours et trois nuits, qui parurent autant de siècles, s'étaient passés sans que l'ouragan eût rien perdu de sa violence, lorsque Ie< malheureux navire fut enfin jeté sur une de ces chaînes de récifs noirs et aigus qui bordent les côtes d'xingleterre. Le choc fut si violent que les
mâts tombèrent à la mer avec un horrible craquement et que ses bordages furent enfoncés; dès cet instant sa perte était certaine. Voyant que tout espoir de sauver le bâtiment était perdu, le capitaine ne songea plus qu'au salut de son équipage; il ordonna de mettre la grande chaloupe à la mer, manœuvre qui ne s'exécuta qu'avec la plus grande difficulté par suite de la perte de la mâture, et dont une partie encombrait les gaillards et les passavants, mais l'équipage sachant que c'était là la seule chance qui lui restait pour échapper à la mort, travailla avec une ardeur et une persévérance qui surmontèrent toutes les difficultés, et lorsque le commandement de : embarque tout le monde! eût été donné, les matelots, qui avaient jusqu'alors observé la plus sévère discipline, se précipitèrent en désordre dans l'embarcation placée sous le vent du navire et par conséquent un peu à l'abri des vagues qui l'ébranlaient jusque dans ses fondements; alors le heutenant prenant la main de Julia, voulut la faire descendre dans le canot, mais les matelots s'y opposèi-ent en prétextant qu'il ne pouvait contenir que l'équipage et en déclarant qu'ils ne voulaient pas s'exposer au danger de le faire sombrer en prenant à bord les deux passagers. Ce fut en vain que M. Der ville employa tour à tour les prières et les menaces, rien lie put vaincre leur obstination et leur mauvais vouloir.
— C'est un malheur qu'il nous est impossible d'empêcher, dit le capitaine après avoir inutile-, ment joint ses instances à celles de son lieutenant, descendez, mon cher Louis, car le temps
presse, ajouta-t-il; mais celui-ci insistait pour que son chef s'embarquât avant lui, proposition que le vieux marin rejeta avec indignation en disant qu'un capitaine ne pouvait quitter son navire que le dernier, sous peine d'être à jamais désliog norc. M. Derville sentant que les instants étaient trop précieux pour les perdre en vaines contestations, et connaissant d'ailleurs assez le caractère de son supérieur pour être convaincu qu'il ne céderait pas sur un point sur lecpiel il croyait son honneur engagé, le saisit brusquement, l'enleva dans ses bras nerveux et, malgré ses reproches et son énergique résistance, il le remit entre les mains des matelots prêts à le recevoir.
— A votre tour, lieutenant, dirent alors ceuxci avec impatience, car ils craignaient à chaque instant de voir briser leur frêle embarcation contre les flancs du navire sur lequel les lames déferlaient avec fureur.
— Les passagers avant moi, répondit M. Derville d'un ton résolu.
— Nous ne voulons ni de l'Anglais ni de l'Anglaise, répliquèrent les matelots d'une seule voix.
— Abandonnez-moi à mon sort; ne songez plus qu'à votre propre sûreté, car ils m'ont vouée à la mort , dit Julia d'une voix profondément émue. Vous avez fait pour moi tout ce que vous pouviez; plus que vous ne deviez faire, car j'ai été bien injuste envers vous; le bandeau dont d'étroits préjugés avaient couverts mes yeux est toml^é, mais hélas! trop tard. Au moment suprême de paraître devant mon créateur je sens le besoin de vous
exprimer toute la reconnaissance dont votre noble générosité a pénétré mon cœur, et se serait une bien grande consolation pour moi, dans cet instant terrible, d'emporter dans la tombe la certitude que vous m'avez pardonné et que vous ne conserverez de moi aucun amer souvenir, ajouta-t-elle en joignant les mains et en s'inclinant devant le lieutenant, qui s'efforça de la rassurer et de faire rentrer dans son âme une espérance qu'il n'avait plus lui-même.
— Dépêchez-vous, lieutenant, car la chaloupe ne peut plus résister aux vagues qui la poussent contre le bâtiment, s'écrièrent les matelots.
— Je n'al3andonnerai pas les passagers, répéta-t-il d'une voix calme et décidée.
— Qu'on l'enlève de force! s'écria le capitaine.
— Rejoignez-les, laissez-moi mourir seule, je vous en conjui^e, dit Julia en tombant aux pieds du jeune officier; épargnez-moi la douleur, le remords d'avoir causé votre perte, ajouta-t-elle en sanglotant.
— Nous serons sauvés ensemble ou nous périrons ensemble , car je vous aime et ne saurais vivre sans vous, répondit-il en la relevant et en l'attirant doucement à lui. A vous pour la vie! à vous dans l'éternité! ajouta-t-il ivre de bonheur et d'amour, en l'étreignant convulsivement sur son cœur, et la jeune fille, séduite, entrahiée, par le sublime dévouement du jeune homme, laissa tomber sa main dans la sienne.tandis qu'un faible et triste sourire qui semblait lui dire : A vous dans le ciel, vint errer un instant sur ses lèvres décolorées.
C8 LE NLPTUNE.
Et pendant ces douloureuses fiançailles en face de la mort, l'ouragan redoublait de violence.
— Voulez-vous recevoir les passagers? demanda de nouveau M. Derville, voyant qu'il allait être entraîné violemment loin de celle avec laquelle il voulait vivre ou mourir.
— Non, non! jamais! fut le cri unanime de l'équipage.
— Eh bien! alors, que ma destinée s'accomplisse et que Dieuvous pardonne votre inhumanité! s'éeria-t-il en saisissant une hache et en coupant d'un seul coup l'amare de l'embarcation, qui, délivré du lien qui l'avait retenue captive, bondit sur les vagues et s'éloigna rapidement.
— Au navire! au navire! à vous tout ce que je possède si vous parvenez à le sauver, s'écria le capitaine avec désespoir; mais, malgré tous les efforts des matelots qui ne voulaient pas abandonner leur officier, ils ne purent vaincre l'obstacle que présentait à leur marche la violence des vents et des vagues, et lorsque, brisés de fatigue, ils durent enfin renoncer à l'espoir de pouvoir rejoindre le Neptune , des larmes de regret vinrent se mêler à la sueur qui inondait leur visage. Ce fut dans ce premier mouvement de douleur qu'ils découvrirent le cousin de Julia, lequel profitant de la confusion générale qui avait présidé à l'embarquement, s'était ghssé inaperçu dans le canot et s'était bloti sur son arrière. Julia, seul témoin de son lâche abandon avait détourné les yeux avec mépris.
— 3Jort à l'Anglais qui occupe la place de notre brave lieutenant! vociférèrent les marins avec de
terribles imprécations, en le lirant de sa cachetîe et en se mettant en devoir de le précipiter dans les flots, et c'en était fait de lui, nonoljstant ses supplications, les prières et les remontrances du commandant, si M. Derville, voyant le péril dont il était menacé, ne leur eût crié à travers de son porte voix :
— Si vous m'aimez, respectez sa vie!
A ces mots, qui semblaient exprimer les dernières volontés d'un mourant, tous les bras se détendirent et Burlow fut sauvé.
— Si vous revoyez la France... consolez ma vielle mère... et que le ciel vous protège! ajouta le lieutenant dont les paroles ne parvenaient plus que faiblement aux oreilles des matelots au milieu des hurlements de la tempête; puis, après leur avoir fait un dernier signe d'adieu auquel ils répondirent en gémissant, l'embarcation, qui emportait son dernier moyen de salut, disparut bientôt à ses regards au milieu des ombres de la nuit qui commençait à s'étendre, comme un voile funèbre, sur la surface des eaux; tandis que ceux qui la moniaient purent voir longtemps encore la robe blanche et flottante de Julia, qui tranchait sur les masses d'épais et sombres nuages qui parcouraient rapidement les cieux; et lorsque, après une lutte longue et désespérée contre la mort, ils parvinrent enfin, comme par miracle, à aborder la terre, les matelots, plus que jamais imbus de leurs idées supertiiieuses , considérèrent leur naufrage comme un événement inévitable puisqu'ils avaient appareillé un vendredi et que les rats avaient déserté le navire.
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— Adieu, mon bon, mon brave, mon infortuné Der ville! adieu à jamais! dit le vieux capitaine en versant des larmes, puis après avoir jeté un dernier et triste regard vers le fatal rocher sur lequel s'était brisé leur navire, dont les débris couvraient au loin la mer et le rivage, les naufragés se dirigèrent silencieusement vers l'intérieur des terres.
Ce qui s'est passé à bord du malheureux Neptune, pendant cette longue et horrible nuit, nul ne saurait le dire; mais quand les vents se furent cahnés et que la mer fut redevenue tranquille , deux cadavres, ceux d'un jeune homme et d'une jeune femme, dont les mains étaient enlacées, furent trouvés étendus, à quelques lieus de là, sur la grève.