‹ Un ami diaboliqueChapitre 3 sur 8 · FIN DU NEPTUNE · texte numérisé non relu

FIN DU NEPTUNE

Les ciKiployés des douanes.

Esquisse de mœurs.

On a tout décrit, tout dépeint, k l'exception, je crois, des employés des douanes, objets de haine et de crainte pour quelques-uns, et, le dirai-je, sinon de mépris, du moins de dédain pour un grand nombre, car dans ce siècle de lumières, on n'est pas encore parvenu à s affranchir de tous les préjugés qui nous ont été transmis par nos ancêtres. Un jour viendra, il faut Tespérer, où Taxiome que l'état n honore pas l'individu, mais que l'individu honore son état, ne sera plus une vaine maxime. J'esquisserai donc quelques traits caractéristiques d'une classe d'hommes mal appréciés ou peu connus et qui ont aussi droit h être jugés avec impartialité.

Il faut classer les employés subalternes des douanes en deux catégories : ceux du service sédentaire et ceux du service actif; les premiers sont divisés en nuances bien distinctes : les anciens et les nouveaux; les premiers qui servent depuis 15, 20 et 25 ans et qui sont toujours restés dans la même position, c'est-à-dire, aux appointements de 1300 à loOO francs, soit a cause de leur manque de capacités, soit à défaut de protections, sont jaloux des derniers, qu'ils considèrent comme des intrus, aussi s'accordent-ils rarement ensemble, bien qu ils soient destinés à travailler côte à côte, pendant longtemps peut-être, depuis 6 et 7 heures du matin, jusqu'à midi, et depuis 2 heures de relevée, jusqu'à 5, 6, 7 et 8 heures dusoir, suivantles saisons; de sorte qu'ils passent la plus grande partie de leur existence courbés sur un pupitre. Ce n'est pas d'eux qu'on peut dire quils passent leur temps a tailler leurs plumes ou a lire les journaux, car ces malheureux ignorent presque totalement ce qui se passe hors de l'enceinte de leur bureau, qui (st réellement peur eux une véritable galère. Ces employés passent toute leur vie à se plaindre de leur sort et 'a accuser d'injustice, l'administration qui, disenl-ils, méconnaissant leurs longs services et leurs connaissances administratives, les. laisse moisir dans les grades subalternes, tandis qu'elle place et fait avancer rapidement, de jeunes blancs-becs, sans instruction et sans expérience; et, cependant, la vérité, est que fût-on même doué de génie, on deviendrait stupide après avoir été employé pendant quelques années, a remplir des acquits à caution, des acquits de payement et des récépissés; il n'est pas d'homme, quelque instruit qu'il puisse être, qui ne finisse à la longue par s'abrutir a cette besogne

DES DOUAiNES. 7 S

insipide et mécanique. Continuellement dévoré du désir de s'élever plus haut et sans cesse bercé par lespérance d'y parvenir, bien que le passé devrait leur faire comprendre ce que leur réserve l'avenir; toujours à laffût des vacatures, ils s imposent de dures privations afin d'économiser sur leurs chélifs appointements de quoi entreprendre un voyage a la capitale, doii ils reviennent aussi avancés qu'ils Tétaient lors de leur départ et sans même en rapporter le plus léger espoir de voir bientôt améliorer leur position, car les uns n'ont pas pu voir le ministre, lequel contre son habitude, n'accordait pas d'audience cette semaine-là; ni le directeur de l'administration qui était absent, malade ou en conférence sur des affaires de la plus haute importance, à ce que leur avait assuré lliuissieraudiencier, tandis que les autres n'avaient reçu d'autre réponse à leurs sollicitations que celle-ci : La place que vous demandez vient d'être donnée, ou bien : Cette place que vous désirez est destinée à un plus ancien que vous; vous n'avez pas à vous plaindre de votre position qui est fort bonne , fort douce, etc., etc. Les plus heureux d'entre eux, heureux en imagination, du moins, ont reçu de l'eau bénite de cour, qu'ils ont la bonhomie de prendre pour de l'argent comptant, bien qu'une longue e' cruelle expérience aurait dû leur avoir appris a en apprécier la véritable valeur; on leur a dit : que Tadministration était satisfaite de leur conduite et de leur travail; quelle ne les avait pas oubliés; qu elle se souviendrait de leur demande, lors{{u'une occasion favorable viendrait à se présenter; qu'ils pouvaient s'en retourner tranquillement, etc.; mais hélas! ces promesses souvent arrachées par l'importuniié et faites dans l'unique but do

Il faut classer les employés subalternes des douanes en deux catégories : ceux du service sédentaire et ceux du service actif; les premiers sont divisés en nuances bien distinctes : les anciens et les nouveaux; les premiers qui servent depuis 15, 20 et 25 ans et qui sont toujours restés dans la même position, c est-à-dire, aux appointements de 1300 a ioOO francs, soit à cause de leur manque de capacités, soit a défaut de protections, sont jaloux des derniers, qu'ils considèrent comme des intrus, aussi s'accordent-ils rarement ensemble, bien qu ils soient destinés a travailler côte à côte, pendant longtemps peut-être, depuis 6 et 7 heures du matin, jusqu'à midi, et depuis 2 heures de relevée, jusqu'à 5, 6, 7 et 8 heures du soir, suivant les saisons; de sorte qu'ils passent la plus grande partie de leur existence courbés sur un pupitre. Ce n'est pas d'eux qu'on peut dire quils passent leur temps à tailler leurs plumes ou à lire les journaux, car ces malheureux ignorent presque totalement ce qui se passe hors de l'enceinte de leur bureau, qui (st réellement pour eux une véritable galère. Ces employés passent toute leur vie à se plaindre de leur sort et à accuser d'injustice, l'administration qui, disent-ils, méconnaissant leurs longs services et leurs connaissances administratives, les laisse moisir dans les grades subalternes, tandis qu'elle place et fait avancer rapidement, de jeunes blancs-becs, sans instruction et sans expérience; et, cependant, la vérité, est que fût-on môme doué de génie, on deviendrait stupide après avoir été employé pendant quelques années, à remplir des acquits à caution, des acquits de payement et des récépissés; il n'est pas dhomme, quelque instruit qu'il puisse être, qui ne finisse à la longue par s'abrutir à cette besogne

DES DOUAiNES. /£>

insipide et mécanique. Continuellement dévoré du désir de s'élever plus haut et sans cesse bercé par Tespérance d'y parvenir, bien que le passé devrait leur faire comprendre ce que leur réserve l'avenir; toujours à l'affût des vacatures, ils s' imposent de dures privations afin d'économiser sur leurs chétifs appointements de quoi entreprendre un voyage a la capitale, d'où ils reviennent aussi avancés qu'ils l'étaient lors de leur départ et sans même en rapporter le plus léger espoir de voir bientôt améliorer leur position, car les uns n'ont pas pu voir le ministre, lequel contre son habitude, n'accordait pas d'audience cette semaine-là; ni le directeur de l'administration qui était absent, malade ou en conférence sur des affaires de la plus haute importance, à ce que leur avait assuré Cliuîssieraudiencîer, tandis que les autres n'avaient reçu d'autre réponse à leurs sollicitations que celle-ci : La place que vous demandez vient d'être donnée, ou bien : Cette place que vous désirez est destinée à un plus ancien que vous; vous n'avez pas à vous plaindre de votre position qui est fort bonne , fort douce, etc., etc. Les plus heureux d'entre eux, heureux en imagination, du moins, ont reçu de l'eau bénite de cour, qu'ils ont la bonhomie de prendre pour de l'argent comptant, bien qu'une longue e; cruelle expérience aurait dû leur avoir appris a en apprécier la véritable valeur; on leur a dit : que Tadministration était satisfaite deleurconduiteetdeleur travail; quelle ne les avait pas oubliés; qu elle se souviendrait de leur demande, lorsqu'une occasion favorable viendrait à se présenter; qu'ils pouvaient s'en retourner tranquillement, etc.; mais hélas! ces promesses souvent arrachées par Timportunilé et faites dans l'unique but de

lU LES EMPLOYÉS

se débarrasser des solliciteurs, ne doivent jamais se réaliser, car quelque temps après, celui sur lequel on comptait et qui navait plus pensé à eux depuis, est mis lui-môme a la pension ou appelé a d autres fonctions, et alors s écroule en un instant celte espérance nourrie, caressée avec tant de bonheur pendant des mois et souvent des années entières. Tout est alors a recommencer, et ce quil y a vraiment d'extraordinaire chez ces hommes, c'est quils ne se découragent jamais et que leurs illusions durent jusqu'à ce qu'ils reçoivent un beau jour, ou plutôt un malheureux jour, la copie de l'arrêté qui leur accorde démission honorable du service avecî la faculté de faire valoir leurs droits à la pension. Mais celte pension n'est définitivement allouée que plusieurs mois après que ladémispion accordée, bien quelle n'ait pns été demandée, a été donnée, époque a laquelle cesse le traitement. Heureux alors si l'employé démissionnaire, à l'exemple de la fourmi de la fable, a eu assez d ordre, d'économie et d'esprit de prévision pour se réserver une poire pour la soif, ou s il a des enfants qui sont en position de pouvoir l'aider, sinon il est réduit 'a vivre d'emprunts, ce qui est très-difficile, car nul n'aime à risquer de placer son argent a fonds perdus, ou à faire des dettes, ce qui nest guère plus aisé, car peu de personnes sont disposées à faire crédit acelui qui n'a d autres garanties de payement a donner que l'assurance d être mis incessamment en possession d'une pension de... 7 ou 800 francs! C'est alors et seulement alors, que lafemmedu démissionnairecommcncea être moins fière, plus humble, car la plupart d'entre elles se croient bien au-dessus de la femme d'un marchand ou d un artisan, sans se douter le moins du monde que

c'est avec les contributions de ceux quelle dédaigne, quelle a été si longtemps nourrie et habillée, elle et toute sa famille, et presque tous les employés de cette c^téçrorie sont mariés!

— Comment, M. un tel est marié! sécriaun jourun chef supérieur, en examinant letat do signalement d'un jeune employé; ils sont donc tous possédés de la fureur du mariage, et le bon chef oubliait en ce moment ijuil en était déjà lui-même îi sa troisième femme.

Il n y a quheur et malheur ici-bas : les circonstances en apparence les plus insignifiantes, font souvent quun homme parvient ou que, faute de ces mêmes circonstances, il reste croupir toute la vie, dans la misère ou dans la médiocrité.

Un jeune homme, rentré en 1814, du service militaire, fut nommé brigadier de douanes, mais peu habitué aux formes grossières des hommes composant sa brigade et avec lesquels il était forcé d'avoir des relations continuelles, lui qui avait été officier, sa position lui devenant bientôt intolérable, il demanda un congé de sept jours et se rendit a Bruxelles, afin de consulter son frère, qui lui dit : L'état du douanier est le dernier des états; vous trouverez facilement mieux; donnez votre démission.

— Oui, mais je n'ai pas de quoi vivre en attendant et je ne veux être 'a charge à personne, répondit l'autre.

— Eh bien! en ce cas, allez à l'audience de M. A... et demandez-lui une prolongation de congé et de l'avancement. M. A... est un homme d'esprit et un bon administrateur; mais, malheureusement, il est vif, emporté et parfois fantasque, et il reçoit souvent avec peu de dignité, s'il vous refuse et qu'il vous traite d'une

temps, si au lieu de soutenir tianquillenient, comme il l'avciit fait, le regard impatient et irrité de l'homme puissant, il s'était mis a balbutier et a tremblercommo l'eussent probablement fait bien dautres; et il est parvenudepuis a se faire une position sinon éminente, du moins fort honorable dans son administration. A quoi tiennent les destinées humaines!

îilais puisque nous en sommes sur le chapitre des originalités de celui que l'empereur, qui se connaissait en hommes, se plaisait dans ses moments de bonne humeur, à désigner sous le nom de la Sagesse hollandaise, je raconterai de lui encore une anecdote assez curieuse et peu connue.

Un noble, déjà âgé, vint un jour lui demander une place supérieure dans le ministère des finances, en faisant valoir, a l'appui de sa requête, la considération qu'il avait servi sous le régime autrichien.

— Et qu'avez-vous fait depuis ? lui demanda M. A

— Rien, fut la réponse.

— Quoi! vous n'avez pas été employé sous le gouvernement français?

— Ce serait me faire une injure que de croire que j'eusse voulu d'une place quelconque, sous le règne du tyran corse, dit le maladroit solliciteur en se rengorgeant.

— Alors, M. le baron, il faudra vous adresser au roi, car il est le seul, je crois, qui n'ait pas servi I'em- PEREUR, lui dit M. A en lui tournant le dos.

M. A ne revenait jamais d'une opinion bonne

ou mauvaise qu'il s'était formée sur le compte de ses subordonnés, dont quelques-uns ont eu à se louer do lui, mais beaucoup d'autres 'a s'en plaindre.

Mais revenons à lobjet du présent article.

Si parmi les employés subalternes du service sédentaire de douanes, braves gens pour la plupart, il n'en est qu'un petit nombre qui se distinguent par leurs talents, en revanche, il n'est peut-être pas une administration publique plus riche en employés supérieurs, tant sous le rapport des connaissances spéciales et générales quils possèdent, que sous celui de leur justice et de l'élévation de leurs sentiments. Ayant presque tous passé par les grades inférieurs, ils ont pu acquérir une ccinnaissance approfondie des détails du service et ils savent par conséquent distinguer la véritable fraude, c'est-a-dire celle qui est tentée avec intention, des contraventions qui ne sont souvent que le résultat de lignorancc des lois ou l'etlet dune erreur; il en résulte qu'ils neutralisent la fureur fiscale ou la cupidité des subalternes ou qu'ils mitigent la trop grande rigueur de la loi. Ils sont généralement justes, désintéressés et compatissants. Le rapport d'un chef local

ayant fait connaître à 'SI. B l'H t, directeur dans

lune des provinces, qu'une malheureuse veuve, unique soutien d'une nombreuse famille, avait été prise en contravention, mais que tout portait à croire quelle n'avait pas ou l'intention de frustrer les droits dus au trésor, ce fonctionnaire supérieur s'employa chaudement en sa faveur; mais n'ayant pas pu parvenir a terminer gratuitement l'affaire, il paya^e ses propres deniers, en gardant l'anonyme, la somme de deux cents francs à laquelle elle fut condamnée a titre d amende, et cette belle action , qui n'a pas besoin de commentaire, ne S4*rait pas encore connue a Iheure qu'il est, et nel'eût môme jamais été de celle qui avait été l'objet de ce rare trait de générosité, si cette femme, se sentant h

à la dernière extrémité, n eût pas fait appeler le seul homme qu'elle croyait pouvoir lui faire connaître celui qui avait eu pitié d'elle et si cet homme, bien qu'il fût hé par la promesse qu'il avait faitede garder lesecret, vaincu par les vives instances de la malade, ne se fût penché sur son oreiller et n'eût satisfait ses vœux. — Dites-lui quej'ai prié pour lui j usqu'au dernier moment ; que son humanité pèsera un jour de tout son poids dans la balance de la justice divine, et que j'ose espérer que Dieu, devant lequel je vais bientôt paraître, daignera acquitter la dette que j'ai contractée envers lui, dit la mourante; puis elle expira en bénissant le nom de son bienfaiteur.

Heureux les employés qui servent sous de tels chefs! Heureux les contribuables qui ont afifaire à de pareils administrateurs!

S'il vous arrive jamais de parcourir la frontière, le soir ou la nuit , pendant l'hiver , et que vous rencontriez dans un chemin creux ou dans un bois des hommes armés jusqu'aux dents , enveloppés de manteaux ou de capotes d'un gris sombre, le bonnet enfoncé jusques sur les yeux et accompagnés d'énormes chiens qu'ils tiennent en laisse, ou si vous êtes attardé ou égaré et que vous voyagiez pour la première fois dans ces parages, vous prendrez facilement ces hommes de mauvaise mine, accoutrés comme ils le sont, pour des brigands qui vont vous demander la bourse ou la vie, ou qui vont peut-être même vous assassiner; mais tranquillisez-vous, ce sont des employés du service actif des douanes qui dans les bois, dans les haies ou dans les fossés où ils resteront immobiles, dans la boue jusqu'à mi-jambes, pendant 6, 8 et quelques fois iO heures consécutives

nonobstant la grêle, le vent, la pluie, la neige, le froid le plus rigoureux, car leurs chefs viendront le rebattre. — Tandis que tout est silencieux dans la nature; que tout repose ou dort, eux veillent pour protéger le commerce et l'industrie du pays; eux s'exposent aux maladies occasionnées par la fatigue et Tintempérie des saisons ou à être battus, estropiés ou tués par les contrebandiers, dont ils sont les plus mortels ennemis, autant par instinct et par vengeance que par devoir, inimitié qui prend souvent de part et d'autre tout le caractère de la férocité. Un seul exemple sur mille suffira pour en donner une idées

Un jour, ( c'était dans les bruyères de la Campine et au temps de l'empire ) un employé à la poursuite d'un fraudeur, voyant qu'il allait lui échapper, tomba malheureusement, en voulant lui couper le chemin d'un petit bois, dans une de ces anciennes et dangereuses tourbières, si communes dans cette contrée et d'autant plus perfides qu elles sont souvent au niveau du sol et recouvertes dune légère couche de verdure. Le contrebandier poursuivi, ayant regardé derrière lui, sans ralentir sa course, pour voir si son ennemi gagnait du terrain, ne le voyant plus et se doutant de ce qui était arrivé, retourna sur ses pas; arrivé à l'endroit où était disparu l'employé, il le trouva planté droit, dans le sol mouvant et où il lui était impossible de se dégager sans assistance et dans lequel il était déjà enfoncé jusqu'à mi-corps.

— Ah! te voila, Lapierre, dit-il, dune voix haletante, en sasseyant sur sa charge et en essuyant la sueur qui ruisselait de tout son corps et qui baignait son visage enflammé, car la course avait été longue et pénible. Sais-tu bien que tu m'as fait courir une fameuse

poste et que sans ta culbute, je serais probablcntent entre tes griffes à Iheure qu il est?

— Tirez-moi d'ici, je vous en prie, lui répondit l'employé, qui se sentait enfoncer de plus en plus a chaque instant.

— Il ny a rien qui presse, nous avons tout le temps de tenir un petit bout de conversation ensemble, reprit tranquillementle fraudeur. Sais-lubicn, Lapierre, que tu auraisla une assez belle capture; tiens, regarde plutôt, continua-t-il eu ouvrant son ballot et en étalant avec complaisance, à trois pas de 1 employé, les marchandises qu il contenait; vois quels beaux foulards des Indes et quelle belle mousseline; c'est superbe en vérité!

— Au nom du ciel, aidez-moi, car voila que j'en ai déjà jusqu'aux aisselles.

— Ah! bien oui, bernique! entendez-vous ce malin qui voudrait que je le tirasse de son trou et qui n'en serait pas plus tôt sorti, qu'il empoignerait la marchandise et peut-être même Ihomme avec. Non, non, pas si bôtel mettons d'abord ma charge en lieu do sûreté et puis je reviendrai voir par après, si tu es encore la; mais tâche, en attendant, de te faire le plus léger possible, car tu enfonces a vue d œil, aussi vrai que je me nomme Longue haleine.

— Pourlamour de Dieu, ayez pitié de moi; tendezmoi seulement votre bâton et je serai sauvé. J'ai une femme et des enfants et

— Et moi donc, n'ai-je pas aussi une femme et des enfants que tu as ruinés, car c'est toi, Lapierre, qui m'as saisi lorsque je portais pour mon propre compte tandis que maintenant, je suis obligé de travailler pour le compte des autres, et puis as-tu oublié la grêle de

coups de plat de sabre que tu as fait tomber sur mon pauvre dos, parce que je ne t'abandonnais pas assez vite ma petite fortune, et pourtant tu dois te rappeler que je ne t'opposais aucune résistance; as-tu alors eu pitié de moi? dis? et un sourire sauvage et amer contractait les lèvres décolorées et frémissantes du contrebandier pendant qu'il énumérait ainsi lentement et un a un, tous les griefs qu'il avait contre son ennemi, qu'il pouvait laisser périr ou sauver en lui tendant seulement la main.

— Je remplissais mon devoir, et puis, je me repens de vous avoir frappé; pardonnez-moi et donnez-moi le bout de votre bâton, je vous en conjure, car voilà que je n'ai plus que la tête dehors; ah, mon Dieu! mon Dieu! sauvez-moi et je vous donnerai tout ce que je possède.

— Veux-tu me jurer que lu ne me prendras pas mes marchandises et que tu me laisseras toujours passer lorsque tu me rencontreras; toujours, entendstu? jure-le-moi et je te sauverai.

— Je vous laisserai aller librement avec le ballot que vous avez là; mais je ne puis faire le serment de vous laisser toujours frauder tranquillement.

— Eh bien, alors, reste où tu es, dit le contrebandier en s'en allant.

— Au secours! au secours! a moi, camarades! à moi! s'écriait le maliieureux employé qui voyait, avec une profonde terreur et un indicible désespoir, approcher le fatal instant où il allait être englouti vivant dans labîme sans fond, sur lequel il n'était plus suspendu que par un fil.

— Il est inutile de crier si fort, lui dit le fraudeur qui était revenu sur ses pas; nous sonnnes seuls, per-

sonne ne peut t entendre, car pas un être vivant n'est dans la bruyère. Tu ne veux pas ôlre sauvé, eh bieni adieu! et il allait séloigner de nouveau, lorsque le malheureux douanier, sentant quavec lui allait s'évanouir le seul et dernier espoir qui lui restât de pouvoir échapper a l'horrible mort, lui cria quil acceptait sa proposition et qu'il lui jurait par tout ce qu'il y avait de plus sacré sur la terre, qu'il ne l'arrêterait plus. Alors Longue haleine lui tendit son bâton, dont le bout n'était plus qu'à quelques pouces de l'employé prêt à le saisir et dont les yeux brillaient déjà d'espérance et de bonheur, lorsque le retirant soudainement : Non, dit-il, il est trop tard; j'ai réOéchi qu'on ne peut se fier ni à la parole ni aux sermons d'un douanier; meurs donc, car, seul au monde, je puis te sauver et je ne le veux pas, dit le contrebandier en abandonnant son ennemi à son affreuse destinée, maljrré ses prières, ses supplications et ses larmes; alors un long, un épouvantable cri de détresse, troubla une dernière fois le profond et lugubre silence qui régnait dans la bruyère; puis la boue recouvrit la tête de l'infortuné; puis ses bras, qu'il levait convulsivement vers les cieux pour implorer pitié et secours, s'enfoncèrent à leur tour; puis, enfin, ses mains blanches et crispées par le désespoir et l'agonie de la mort, disparurent également, et le sol fatal et mouvant se referma sur lui sans laisser le moindre trou, comme auraient pu le faire les vagues de lOcéan, et, alors seulement, le contrebandier vindicatif et inhumain poursuivit sa route d'un pas égal et modéré, comme un homme qui n'éprouve ni regrets ni remords; et le crime affreux, qui n'avait eu d'autre témoin que l'œil de Dieu, serait probablement resté à jamais ignoré, si le meurtrier,

car c'en était un, étant dons un état complet d'ivresse, ne s'en fût pas un jour vanté comme d'une belle aclion

Peu de temps après, son cadavre fut trouvé dans un bois de sapin, percé de vingt coups de baïonnettes.

Et ces hommes qui se dévouent h un état aussi dangereux que pénible, savez-vous ce qu'on leur donne? 50 et 60 francs par mois k ceux de 2® et de 1" classe et 70 et 90 francs aux sous-brigadiers et brigadiers, modiques appointements sur lesquels on opère encore des retenues pour la masse d'habillement et d'équipement. La majeure partie de ces employés se compose d'hommes, qui, après avoir fait leur terme dans la mi- " lice, sont trouvés lestes et assez robustes pour pouvoir supporter ce service bien autrement rude que celui dusoldat,etlerestantdejeunes gens qui préfèrent cette vie active et chanceuse au travail, qui pourrait cependant leur procurer une existence douce et heureuse; il en est même qui ont abandonné de bons métiers pour se faire douanier, dans l'espoir d'obtenir un rapide avancement, espoir chimérique, car il en est bien peu qui parviennent jamais au grade de lieutenant et môme de sous-lieutenant, et encore n'arrivent-ils a ce dernier grade (ju'après de longues années de service ou après avoir donné des preuves extraordinaires d'intelligence, d'activité et de bravoure. Bien que le service des douanes soit un dos plus pénibles qu'il y ait, il est h remarquer que les employés sont rarement malades, infiniment moins souvent que les militaires en garnison; il en est beaucoup qui parviennent, sans infirmités, h un Age très-avancé. Le moment le plus critique pour eux, est celui où, étant rais à la retraite,

ils lombent subitement d'une vie agitée dans un repos absolu.

Il règne une grande subordination dans le corps de la douane, et, chose remarqual)le, c'est qu'il resta compa^cte et uni et continua a faire son service, comme si rien d'extraordinaire ne fût arrivé, alors que, dans le principe de la révolution, tout se désorganisait dans les diverses administrations publiques et que Tarméo elle-même se débandait pour rentrer dans ses foyers.

Les employés placés en embuscade, l'oreille collée contre le sol, écoutent dans la plus parfaite immobdité, s'ils n'entendent pas la marche d'une bande de contrebandiers, dont l'apjjroche leur est d'ailleurs aussi révélée par les mouvements inquiets de leurs chiens couchés à leurs pieds. La conviction acquise que la bande est à proximité, soit par le bruit des pas qui retentissent plus sonorement dans le silence de la nuit, car l'obscurité empêche souvent de la voir, soit par les mouvements des guides ou écLaireurs qui rel3attent la roule qu'elle doit parcourir afin d'éventer les embuscades et qu'ils ont bien soin de laisser passer librement, les employés se dégagent de leurs capotes et de leurs sacs de peau de mouton au moyen duquel ils ont préservé leurs piedsde l'engourdissement du froid, et après s être assurés que leurs armes sont tn bon état et après avoir détaché leurs chiens, ils se mettent immédiatement a la poursuite et commencent laltaque de la bande souvent composée de 60, 80 et môme de iOO individus, tandis qu'eux ne sont souvent que deux. Alors commence une scène de confusion et de sauve qui peut; les porteurs se dispersnt et fuient isolément dans toutes les directions, non-seulement afin de sauver leur charge, mais encore et surtout, afin de ne pas

être pris, car ils savent que la prison les attend et que pendant leur incarcération, leurs femmes et leurs enfants meurent de faim.

Cependant les employés, bien quempôcliés par ks guides qui leur opposent toutes les entraves possibles, cherchent a abattre autant de charges qu'ils peuvent, besogne dans laquelle ils sont admirablement secondés par leurs chiens- dressés à se jeter sur les ballots et même sur ceux qui les portent, lorsqu'ils ne les abandonnent pas assez lestement. La bande une fois dispersée et ceux qui lont attaquée ne pouvant plus atteindre les fraudeurs et devant d'ailleurs rester auprès de leur capture, crainte quelle ne leur soit enlevée, ce qui est arrivé plus d'une fois, les employés tirent des coups de feu, afin d'avertir les autres embuscades, lesquelles se mettent immédiatement en mouvement, poursuivent et atteignent presque toujours quelquesuns des contrebandiers en déroute. Mais il arrive aussi quelquefois que les fraudeurs opposent delà résistance, alors commence une lutte acharnée, désespérée entre un très-petit nombre d'hommes armés de carabines, de pistolets et de sabres, ayant pour eux la loi, et un grand nombre d hommes armés de bàlons plombés et de couteaux, hors de la légalité, et par conséquent moralement plus faibles que leurs adveisaires, nonobstant leur supériorité numérique. Et si la bande a cheval, à la course rapide, désordonnée, vient à passer à proximité d'une embuscade, oh! alors, des hommes et des chevaux tombent sous les balles meurtrières des employés qui vont encore plus vite qu eux; ou bien, ils vont mourir plus loin de leurs blessures; mais malheur aussi aux employés s'ils montrent de l'hésitation ou de la faiblesse lorsque, comme cela arrive quelquefois, les

S6 LES L.\IPI.0YÉS

guides reviennent sur leurs pas pour les attaquer.

Mais le cadre Irop resserré de cette esquisse, ne me permettant pas de faire un cours complet de stratégie douanière ni de faire connaître les ruses mises en usage par les contrebandiers et par les employés, je reviens au sujet spécial de cet article.

Vous avez vu les employés des douanes en rase campagne, voyez-les maintenant faisant leurs fonctions à leurs aubettes placées près des bureaux frontière; vous aurez de la peine à reconnaître dans ces hommes en uniforme, si propres et si pimpants, ceux que vous avez rencontrés la nuit précédente sous la forme de bandits de mélodrame, car, Dieu merci, il n'en existe guère dans notre paisible Belgique. La diligence arrivée, la portière s'ouvre: messieurs et dames, n'avez-vous rien à déclarer qui soit soumis aux droits? Voilà la première question qui est adressée aux voyageurs dont la douane aalimenté la conversation pendant les dernières heures qui ont précédé leur arrivée à la frontière; sur la réponse négative, tous descendent, heureux de pouvoir se dégourdir les jambes emprisonnées depuis si longtemps dans des positions incomodes, dans l'étroite caisse de la lourde voiture; mais désagréablement préoccupés de l'inévitable visite quo vont subir luurs effets et peut-être même leurs personnes, et gênés de se sentir lobjet des regards inquisiteurs des employés qui semblent envelopper tout leurindividu, car rien n'est plus soupçonneux ni meilleur physionomiste qu'un douanier. Cet examen préalable terminé, on commence a fouiller les malles, les coffres, les paniers, ks sacs de nuit et les paquets quelque petit que soit leur volume. C'est alors aussi que commcnc. nt les oijservations et les plaintes d'une

part, et les interrogations continuelles de l'autre.

— Prenez donc garde, vous allez chilîonner, abîmer mes robes, mes collerettes, mes chapeaux!

— Je croisqueco chapeau est neuf, car la fraîcheur des rubans prouve évidemment qu'il n'a jamais été porté.

— Je vous demande bien pardon, je l'ai mis lorsque je suis allée au dernier bal de la cour; et puis, monsieur, croyez-vous qu'une femme comme il faut voyage avec des guenilles?

— Je ne parviendrai jamais à remettre mes effets dans leur premier état. J'ai passé plus de deux heures à faire ma malle. Mon Dieu! mon Dieu! que c'est donc désagréable d'èlre ainsi bousculé, etc., etc., et les plaintes de continuer et les impassibles douaniers de poursuivre leur recherche de plus belle, car ils croient que toutes ces observations ne sont faites que pour mieux h'S tromper; mais malheur à celui qui, par ignorance, par oubli, ou partout autre motif, a négligé de déclarer la moindre petite babiole qui prend à l'instant, aux yeux microscopiques des visiteurs, une importance des plus majeures. C'est vraiment chose en même temps curieuse et pitoyable que de les voir tourner dans tous les sens, et mômesaisir quelquefois des objets de la plus mince valeur.

Pourquoi faut-il, hélas! que la douane, celte institution prolectrice du commerce et de l'industrie, dégénère quelquefois en abus, qui ne seraient que ridicules, s'ils n'étaient révoltants, par suite du manque do connaissancesoudejugementdesesagentssubalternes, qui ne voient et ne rêvent que fraude, et puis, pourquoi les chefs locaux, témoins journaliersde ces petites vexations et auxquels on doit supposer plus d'instruc-

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