FIN
La corvette la Perle.
Le coup de canon d'usage avait salué le lever de l'aurore et le brouillard de la nuit, qui couvrait la rade do Boulogne, alors presque déserte, s étant graduellement dissipé devant les premiers rayons dun soleil radieux qui semblait sortir du sein des eaux, laissa voir la corvette la Perle, mouillée sur une seule ancre, la proue tournée vers la pleine mer qu'elle semblait saluer par son langage, et comme impatiente de rompre le seul frein qui la tenait, encore altacliée au sol sablonneux du port.
Qu elle était belle et fringante la jolie corvette avec ses dix-huit bouches k feu, sa mAture élancée qui se
balançait mollement au léger roulis, et sa ceinture blanche comme la neige, tranchant gracieusement sur • son flanc noir comme lébène, faisait encore ressortir davantage sa taille déjà si souple et si cambrée, tandis que Tœil exercé et envieux du plus jaloux et du plus malveillant des critiques, n'eût pu découvrir dans tout son gréement pourtant si compliqué, le plus léger sujet de blâme; mais aussi, c'est que la Perle était sous le commandement provisoire du lieutenant Derisler, homme de quarante ans, comptant presque autant d'années de service que d'années d âge, et qui avait péniblement franchi l'espace qui sépare le mousse de l'officier; dislance fort peu considérable lorsqu'on considère le temps qu'il avait mis 'a la parcourir; mais alors, comme à présent et comme toujours, il ne suffisait pas pour parvenir d'avoir des talents et de la bravoure, il fallait quelque chose de plus, quelque chose d'essentiel, d'indispensable; il fallait avoir des protections; mais où serait-il allé cherché des protecteurs, lui pauvre et obscur officier, dont la vie entière s'était écoulée -sur le pont d'un bâtiment et qui ne connaissait, pour ainsi dire, le monde que de nom? Lui, si grand, si admirable dans les dangers, eût paru gauche et ridicule aux yeux de cette foule de jeunes fats inutiles, présomptueux et impertinents qui peuplent les salons où ils font l'admiration de femmelettes futiles, ignoranteset maniérées, en tout dignes d'eux. Et puis, il faut bien le dire, le lieutenant Derisler, officier expérimenté, n'avait jamais su se concilier la bienveillance de ses chefs, vis-à-vis desquels il était roide et désagréable, parce qu'il ne savait pas prendre un juste milieu entre une inconvenante familiarité et une basse et servile adulation; et ses supérieurs, forcés de l'estimer comme marin,
ne laimaient pas comme homme, et lui, de son côté, se vengeait de T injustice dont on récompensait ses longs et pénibles services, en faisant peser de tout son poids son autorité sur ses inférieurs. Il était juste comme la justice môme; mais comme elle aussi, il était froid, inflexible et sans pitié. Ce n'était pas quil fût né insensible ou méchant, mais l'injustice en l'exaspérant, avait fermé son âme a tous les doux sentiments; sévère jusqu à la dureté, il ne pardonnait aucune infraction aux règles de la discipline, ce qui ne l'empêchait cependant pas d'être aimé des matelots, qui avaient en lui une telle confiancequ'ils l'eussent suivi jusqu'aux enfers. Jamais on n'avait pu le décider à solliciter son avancement, une telle démarche répugnant trop à son caractère et lui ayant d'ailleurs déjà une fois trop mal réussi, disait-il; et savez-vous comment il s'y était pris pour se recommander? il avait adressé directement son état de services au ministère de la marine, sans lettre d'envoi et sans aucune explication, de sorte que le ministre ne sachant pas ce qu'il voulait, lui ren» voya cette pièce par la filière administrative en répondant, que le lieutenant Derisler était encore trop jeune pour pouvoir obtenir retraite et qu'il considérait d'ailleurs une semblable demande comme irès-inconvenante faite en temps de guerre; et l'insuccès d'une démarche aussi mal combinée et auquel toutautre que lui se serait attendu, ou, pour mieux dire, que nul autre que lui n'eût faite, avait encore augmenté, s'il était possible, son humeur déjà si sombre et si misanthropique.
Il était huit heures du matin; le pont de la corvette était brillant de propreté; l'équipage avait déjeuné et le lieutenant Derisler se promenait sur le gaillard d'arrière en compagnie de M. Delaroche, jeune homme nouvelle-
ÎU LA COBVETTE
ment promu au grade d'enseigne de vaisseau, par suite du brillant examen qu'il venait desubirdevant tous les officiers supérieurs de l'escadre de Brest; mais M. Delaroche, élève distinguédeTécolePolytechnique, homme de cabinet, profond mathématicien, connaissant parfaitement la théorie de son état, était un si médiocre praticien qu'il n'était pas capable de faire virer de bord au plus petit bâtiment : défaut, du reste, presque général parmi cesjounes officiers delà marine française, dans ce temps où laigle impérial planait victorieusement sur presque louleslescapitalesde l'Europe, mais où, par un triste revers de la médaille, le pavillon tricolore était banni de toutes les mers; tandis que Derisler, qui aurait pu faire tourner un vaisseau de ligne comme sur un pivot, ne possédait absolument aucune notion de la théorie, qu'il méprisait d'ailleurs souverainement. Delaroche était doux, modeste, d'un esprit conciliant et bon camarade; et ces deux hommes do caractères si opposés, s'entendaient parfaitement, et cela devait être.
Non loin d'eux, mais50W5 Lèvent, suivant les règlements dont Dérisler était un rigide observateur, se promenaient un aspirant de première classe et deux de la seconde; jeunesse légère, espiègle et insouciante, sur les joues fraîches desquels s'étaient encore a peine effacées les traces des derniers baisers et des dernières larmçs de leurs mères. Pauvres enfants que l'on avait forcés d'embrasser une carrière qui, à cette époque, ne menait le plus souvent qu'à la captivité ou à la mort. Et puis, il y avait encore à bord un officier de santé de 3® classe, bon et studieux jeune homme, que le lieutenant n'appelait que Carabin , dont il ne faisait aucun cas et lequel, n'étant ni soldat, ni marin,
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devait, disait-il, être rangé dans la classe des amphibies,c" est-a-dire, qu à ses yeux, il n'était bon à rien.
— Il est diablement ennuyeux d'attendre ainsi un homme quon ne connaît pas, dit Delaroclie en jetant un coup d'œil vers la terre : si l'on savait du moins son nom, ses antécédents, son âge, etc.; on n'est pas fâché de connaître d'avance tout ce qui concerne un chef sous les ordres duquel on doit servir pendant longtemps peut-être.
Eh! que vous importe comment se nomme le nouveau capitaine? En remplissant strictement tout vos devoirs, vous ne devez rien craindre de lui; et quant àco qui est de sa bienveillance, apprenez de moi, moucher, que les chefs ne protègent que les frotteurs de manches]']\n sais quelquechose, moi, car c'est pou rn'avoir pas voulu me dégrader à ce point, quejesuis et queje resterai probablement lieutenant pendant toute ma vie, dit Densler.
— Mais ne peut-il pas y avoir des chefs justes, aimables et bons, auxquels on peut s'attacher sans bassesses et pour eux-mêmes?
— Non, vous dis-je! les chefs ne pensent qu'à eux seuls : la gloire, les éloges, les récompenses sont pour eux; et les fatiguer, les privations et l'oubli pour leurs subordonnés? Allez! croyez-en mon expérience, ne comptez sur personne dans ce monde d'intrigues et de corruption, et ap[)renez de bonne heure à souffrir l'injustice, le dédain des sots et des ignorants, ou la haine de ceux qui ne pourront pas faire de vous un vil flatteur ou un servile esclave; car ce n'est qu'à ce prix que l'on peut obtenir leur protection. Apprenez à vous contenter de votre propre estime et considérez tous les hommes, sinon comme des ennemis,
du moins comme de détestables égoïstes. Quant à moi, il me serait impossible de serrer avec plaisir la main h l'un de mes semblables, parce que je sais qu'elle appiirtiendrait à un indifférent, à un ambitieux, a un hypocrite, k un perfide, ou à un traître. Et ce nouveau capitaine, que vous êtes si impatient de connaître, savez-vousce que ce sera? un vieillard usé ou incapable, ou, ce qui est encore pis, peut-être, quelque imberbe freluquetj sortant des bureaux du ministère, n'ayant jamais vu d'autre eau que l'eau bourbeuse de la Seine, poursuivit le lieutenant en s'animant par degrés, tandis que ses gestes, son regard et sa voix, exprimaient le plus profond mépris. Oui, ce sera sans doute un do ces espèces de muscadins, parfumé de la tête aux pieds et dont le cœur tournera à l'odeur du goudron et au premier roulis du navire, qui viendra commander la Perle; mais, de par le ciel, s'il en est ainsi, continua-t-il en accélérant le pas et en serrant les poings, ce ne sera pas moi qui lui servirai de marche-pied pour monter plus haut, au détriment de tant de braves ofTiciers qui moisissent et qui moisiront éternellement dans les grades subalternes. Et puis, faut-il s étonner, ajouta-t-il, après un instant de silence, que nos ports soient bloqués et que notre pavillon soit avili. Ah! si l'empereur savait ce qui se passe, les choses ne marcheraient pas ainsi. S'il le savait, tout changerait bientôt d'aspect et l'honneur de la marine française serait vengé. Quand donc me retrouverai-je en face de ces insolents anglais que j'abhorre! s écria-t-il avec un geste et un regard impossibles a décrire. Mais malheureusement pour le brave lieutenant et pour la France, l'empereur, sans cesse occupé de se? guerres continentales, était obligé de s'en rapporter à d'autres du soin d'or-
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ganiser sa marine, et là où n'était pas l'œil du maître, tout allait mal.
Tandis qua Dorisler donnait ainsi un libre cours à son humeur clmgnne et atrabilaire, Petit Jean, surnommé la Bouline, hercule de six pieds de haut, premier gabier do la Perle, entouré de tous les hommes de quart, racontait sur le gaillard d'avant, une de ces histoires merveilleuses que les matelots, ces grands enfants,, aiment tant a écouter. Il vantail la peau du Diable (I] et le brick voltigeur...
— C était une galiote! dit Leveillé, jeune enfant de douze ans, en interrompant le narrateur.
— Ah! c'était une galiote; tiens, attrape cette giroflée 'a cinq feuilles pour t'apprendre à contredire tes supérieurs, mauvais rat de cale que tu es, dit Petit Jean, en appliquant sa large main sur le visage du malencontreux mou.-;se , lequel après avoir tourné comme une toupie, fut mesurer toute sa longueur sur le pont, bien que celui qui avait administré cette petite correction paternelle, comme il le disait avec bonhomie, avait modéré autant qu'il lui avait été possible, la force de son bras. Un enfant ordinaire serait resté écrasé sous un pareil coup de massue, mais Leveillé, quoiqu'il eût vu trente-six mille chandelles, se releva lestement en se frottant d'une main les reins et de l'autre la joue, fit un de ces gestes si familiers aux gamins de Paris, tira la langue à petit Jean et disparut dans l'entre-pont.
— C'est un bon petit b... que j'aime beaucoup et dont je ferai quelque chose, dit la Bouline en se pré-
(1) Expressions dont f»e servent les marins pour dire quelle vent souffle avec violence.
parant a reprendre son récit interrompu, lorsque Tap- •proche d'un canot qui se dirigeait vers la corvette et le sifflet du maître d'équipage suspendirent toutes les conversations.
— Quel est ce Lycéen qui nous arrive là! dit Derisler en examinant avec sa lunette d'approche, celui qui était assis sur l'arrière de l'embarcation; mais je crois. Dieu me damne, ajouta-t-il, que \e blanc-bec porte à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur. Puis le canot ayant accosté, il en sortit un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, mais, qui ne paraissait pas en avoir plus de vingt, aux longs cheveux blonds et bouclés, aux yeux bleus et au teint blanc comme celui d une petite maîtresse, lequel, après avoir salué les deux officiers avec une grâce parfaite, allait se diriger vers la chambre du commandant, lorsque Derisler l'arrêtant brusquement lui demanda d'un ton bourru ce qu'il venait faire à bord de la Perle,
— Parbleu! mon cher, en prendre le commandement, lui répondit le nouvel arrivé.
— Comment, vous seriez nommé capitaine de ce bâtiment! dit le lieutenant au comble de l'étonnement; car ce qu'il voyait de l'âge, des manières et de la tournure de l'étranger, surpassait encore tout ce qu'il s'était imaginé sur ce qu'il appelait le pouvoir du cotillon,
— Mais que diable trouvez-vous donc à cela de si étrange? demanda celui-ci en souriant.
— Monsieur, dit Derisler, je...
— Commandant!
— Avant de vous donner ce titre, je dois savoir si vous avez le droit de le porter, reprit le heutenantavec humeur.
— C'est juste, dit l'étranger, en lui présentant un papier qu'il avait tiré d'un joli portefeuille de maroquin parfumé, et Derisler l'ayant déplié lut ce qui suit :
« 11 est enjoint par la présente, au lieutenant de vaisseau Derisler, ainsi qu'à tous les officiers et matelots de la corvette la Perle^ en rade de Boulogne, de reconnaître M. Delestrée en qualité de commandant de ce bâtiment.
« Le ministre de la guerre et des colonies, « Degrés. »
— J espère que vos scrupules sont maintenant levés et que vous me permettrez enfin de prendre possession de ma chambre, dit le nouveau commandant sèchement à Derisler qui, frappé de stupeur, tournait et retournait dans sa main la lettre ministérielle.
— Sans doute... puisqu'il en est réellement ainsi... balbutia le lieutenant, qui s'abstint de conduire son chef, bien que les convenances lui en fissent un devoir; impolitesse dont celui-ci ne fit pas semblant de s'apercevoir.
— N'ai-je pas prédit que le commandement de la Perle serait donné à un blanc-bec, dit Derisler a Delaroche avec l'accent d'une rage concentrée. Il pue l'eau de rose a infecter tout le bâtiment, ajouta-t-il en faisant une grimace de dégoût.
Une heure après, le nouveau capitaine passa la revue de son équipage, qui fut consterné lorsqu'il lui entendit donner l'ordre d'efifacer le nom de la corvette qui était écrit en lettres d'or sous son couronnement, et en faire disparaître sa belle ceinture blanche qui lui donnait un air si coquet et dont ceux qui la montaient étaient si fiers; ordre qu'ils considéraient comme une
profanation du plus mauvais augure pour le succès de leur prochaine campagne.
Toutes les dispositions pour le départ étant terminées, Tancre fut levée et la Perle appareilla le môme jour par une bonne et fraîche brise, qui lui fit bientôt perdre de vue les côtes de France.
— Encore des malheureux qui vont remplacer ceux que les Anglais font mourir de faim et de misère sur leurs infâmes pontons, dirent avec tristesse les bons habitants de Boulogne, lorsque la corvette eut disparu à l'horizon. Fatale prédiction, malheureusement trop souvent accomplie, car de tous les bâtiments qui avaient mis à la voile de leur port, jamais un seul ny était revenu jeter l'ancre.
Le lendemain, dans la matinée, le matelot placé en vigie dans la grande hune, signala une voile au vent, laquelle fût bientôt reconnue pour être un petit lougre de six canons, lequel donna immédiatement la chasse à la corvette qu'il prenait sans doute pour un paisible et craintif caboteur français; car défigurée comme elle 'était, la Perle ne ressemblait plus à elle-même; et ce qui contribuait encore à la méprise du lougre, c'est qu elle avait calé ses mâts de perroquet, ce qui faisait paraître sa mâture beaucoup moins élevée.
— Allons! nous allons gfo6er cet imbécile degoddam, dit Petit-Jean en se caressant complaisamment le menton; mais c'est dommage qu'il est si maigre, nos haricots n'en seront pas beaucoup plus gras, ajouta-t-il avec un gros rire qui fut imité par tous ses compagnons, et le goddam, comme l'appelait Petit-Jean, avançait toujours toutes voiles dehors et couleurs déployées.
— Faut-il tirer un coup de canon pour lui intimer
l'ordre d'amener son pavillon? demanda Derisles au capitaine.
— Qu'on ôte tous les ris des huniers et qu'on fasse route grand largue, car je crois que c'est l'allure la plus favorable au bâtiment, répondit le commandant.
— Mais de cette manière, nous allons laisser le lougre bien loin derrière nous, tandis qu'il est à nous si nous voulons, fit timidement observer Delaroche.
— Qu'on déride les huniers, répéta le capitahie d'un ton qui nadmellait pas de réplique; et le lieutenant après avoir échangé un coup d'oeil significatif avec l'enseigne, fit exécuter la monœuvre ordonnée.
Tous les matelots s'entre-regardèrent en silence, mais leurs physionomiesexprimaient un vif mécontentement.
Cependant le lougre était bon voiUer et la Perle ne paraissant pas beaucoup gagner sur lui, le commandant ordonna de replacer les mâts de perroquet et d'en déployer les voiles après y avoir pris deux ris. A peine ces nouvelles voiles furent-elles livrées auvent, que la corvette bondissant comme un cheval de course, s'élança en avant avec une incroyable vitesse; mais comme si le capitaine n'eût pas encore été assez certain de pouvoir échapper au faible ennemi qui paraissait vouloir s'acharner à sa poursuite, il ordonna de lâcher encore les ris des perroquets bien que le bâtiment parût ne pas pouvoir supporter une seule aune de toile de plus.
— Capitaine, dit Derisles, j'ai déjà fait deux campagnes sur /a Per/e et jamais elle n'a été soumise a une parille épreuve laquelle il est impossible qu'elle puisse résister.
— Mettez la corvette au plus près, dit le commandant sans avoir l'air d'avoir entendu l'observation du lieutenant.
102 L\ CORVKTTE
Cette manœuvre si dangereuse, si téméraire même par une si grosse mer et par un vent si violent, plongea tout ce qui était a bord dans la plus profonde stupéfaction; mais l'obéissance passive était là et il fallut se résigner à tout ce qui pouvait arriver.
La corvette, couverte de toile de haut en bas, voguant au plus près et présentant par conséquent, presque tout son flanc à Taction du vent qui fraîchissait de plus en plus à chaque instant, se coucha presque sur son côté; l'extrémité de ses basses vergues se trempaient parfois dans les vagues, et nageant pour ainsi dire, entre deux eaux, elle embarquait la mer pardessus ses bastingages de bâbord, tandis que, du côté opposé, elle montrait presque sa quille.
Tous les yeux étaient fixés tantôt sur les lames écumantes qui, battant avec fureur le bossoir de bâbord, balayaient le gaillard d'avant et menaçaient d'emporter tout ce qui s'y trouvait, tantôt sur les cordages et les voiles dont tous les fils, tendus jusqu'à leur dernier degré d'extension, semblaient vouloir se briser à chaque instant, et puis, enfin, sur le visage froid et impassible de leur jeune chef, qui, les bras croisés sur sa poitrine, paraissait absorbé dans ses pensées et être étranger à tout ce qui se passait autour de lui.
— Voilà ce que je n'ai jamais vu et ce que je n'aurais jamais cru possible, si je n'en étais pas le témoin oculaire, dit Derisler. Il faut que cet homme ait bien peur des boulets pour exposer ainsi ce bâtiment et tout ce qu'il porte, afin de pouvoir échapper à une coquille de noix, à laquelle il ne fallait que passer sur le corps; et c'est à de pareils freluquets sans expérience, que l'on confie l'honneur et la vie de tant de braves marins, dit Derisler avec indignation.
— Je crois, dit tranquillement Delaroche, qui ne voyait dans la position critique où se trouvait le navire, que la question scientifique, je crois que nous nous trouvons en ce moment en parfait équilibre; le souffle d'un enfant suffirait pour le déranger. Il est heureux pour nous qu il ne prenne pas fantaisie au commandant de faire encore déployer le cakatoés et les bonnettes.
— Nous allons boire un coup à la grande tasse et s'il y en a parmi nous qui ont quelques comptes a régler avec leur conscience, il est temps qu'ils s'en occupent, car notre affaire sera bientôt faite, dit Petit- Jean en mâchant froidement sa chique de tabac et en caressant de ses mains rudes et calleuses, la jolie tête blonde du petit Leveillé qu'il affectionnait le plus au monde et qu'il se repentait sans doute d'avoir battu la veille. A cet appel indirect fait à la religion, par un homme tel que Petit -Jean, appel qui avait quelque chose de solennel en ce moment d'extrême danger, les plus intrépides pâlirent et le plus profond silence régna partout; et le vent fraîchissant de plus en plus, la corvette gémissante, écrasée sous l'énorme poids de sa voilure, se penchait de plus en plus et paraissait en effet, sur le point deperdreson centre de gravité, comme l'avait fait observer l'enseigne.
— Timonier, la corvette sent-elle encore le gouvernail, obéit-elle encore à la barre? demanda le commandant d'une voix calme et tranquille, lorsque la Perle eut soutenu cette course désordonnée pendant plus d'une heure.
— Ma foi, capitaine, je ne sais pas trop; il me semble parfois qu'elle ne gouverne plus, répondit le matelot avec ce ton impassible ordinaire aux gens de mer.
— Laissez arriver de trois points; amenez et serrez
les voiles du perroquet, cria le commandant. d"une voix brève k travers son porte-voix, et tout le monde sélança celte fois dans le grée aient, car tous sentaient qu'il n'y avait pas un instant a perdre, et qu'il y allait de la vie.
Ainsi soulagée, la corvette se redressa lentement, et le jeune capitaine ayant tourné ses regards du côté où devait se trouver le lougre, n aperçut plus rien sur l'horizon. Bien! dit-il. en fermant lentement sa longue vue et en se frottant les mains dun air satisfait, on ne ma pas trompé; tout est bon, tout est solide; nul bâtiment ne saurait atteindre la Perle eXlâ tempête seule pourra la devancer.
— Où nous conduit-il? demanda Delaroche.
— Je l'ignore; mais a coup sûr, ce n'est pas à la gloire, répondit Derisler; mais à chacun la responsabilité de ses actes, et, descendant dans sa chambre, il inscrivit la notesuivantesurlejournaldubord « 23 octobre iSOD, 2 heures après-midi avons pris chasse devant un lougre de six canons et quoiqu'il ventât grand frais, la Perle, portant dix-huit bouches à feu et deux cents hommes d'équipage, couverte de toile, d' après C ordre du capitaine f ^oxVxni heureusement à échapper 'a son formidable ennemi. »
— Une intention malveillante etper^c/eadictéceci, dit le lendemain le commandant en passant sa main blanche et soignée comme celle d'une femme, sur la note écrite sur le journal par Derisler et en fixant sur lui un regard de colère et de mépris.
— Y a-t-il la dedans quelque chose qui ne soit pas de la plus stricte vérité? lui demandale lieutenant, en soutenant hardiment le coup d'œil foudroyant de son chef courroucé.
— Non; les faits sont vrais, mais il y a une froide méchanceté dans la manière dont vous les avez représentés. Un jour viendra peut-être, rappelez-vous mes paroles, où vous vous repentirez d'avoir écrit ceci et où vous donneriez beaucoup pour pouvoir l'effacer.
— Je ne le crois pas, répondit Derisler avec un sourire sardonique.
— C'est bien! vous pouvez vous retirer, lui dit le capitaine; et depuis ce jour-là, ces deux hommes, qui paraissaient si antipathiques Tun a l'autre, ne s'adresèsrent plus la parole que pour ce qui concernait le service.
Le commandant ne sortait que fort rarement de sa chambre où il aimait à être seul, et lorsqu'on venait lui annoncer qu'une voile était en vue, sa réponse invariable était : laissez arriver, ou serrez le vent, suivant la position où se trouvait le navire signalé, manoeuvres qui n'avaient d'autre but que de s'en éloigner; de sorte, que depuis deux mois qu'ils avaient quitté Boulogne, ils n'avaient pas hélé un seul bâtiment.
— Il était bien inutile de faire efifacer le nom de la Perle que l'on pouvait présenter a ses amis et à ses ennemis, avant l'arrivée durmiscaclin a son bord, car si nous continuons à naviguer de cette manière, nul ne pourra se flatter d'en avoir approché assez près pour avoir pu le lire même à l'aide d'un télescope. Je me garderai bien de faire figurer cette étrange et honteuse campagne sur mon état de service, dit Derisler d'une voix sombre.
— Le fait est qu'il n'y a pas de quoi se vanter, ajouta Delaroche; observation qui ne contribua pas à calmer l'exaspération du lieutenant. Il faut ceperidant convenir, que M. Delestré est un excellent marin, ajouta timidement l'enseigne.
i06 LA CORVETTE
— Je l'avoue, bien que je ne sache pas où et comment il a acquis sa science, car je ne crois pas que ce nom de Delestré soit inscrit sur les cadres de la marine; mais je l'estimerais davantage s'il était moins instruit et plus brave.
Par ce que Derisler appelait un caprice d'enfant, le capitaine faisait faire à son équipage pendant plusieurs heures par jour, l'exercice du canon, ce qui lui fit acquérir en très-peu de temps, une dtxtérité et une précision qu'aucun autre bâtiment de la marine française n'eût pu égaler.
— il faut bien qu'il dépense notre poudre à quelque chose, disait le lieutenant; mais je saurai rendre compte plus tard, de l'honorable emploi qui en a été fait, ajoula-t-il en frappant de son poing la culasse d'une caronade.
Soixante-dix jours s'étaient écoulés depuis que la Perle, qui se trouvait alors dans les parages de Saint- Domingue, tenait la mer, sans autre but apparent, que celui de labourer lOcéan. en fuyant devant tous les navires qu'elle apercevait; ce qui faisait dire au caustique lieutenant, qu'elle avait peur de son ombre, lorsqueenfin, un matin, la vigie signala un convoi considérable escorté par une frégate de 40 canons.
— Voilà un beaucoup de hlet pour des pêcheurs de notre espèce, dit le capitaine à Delarcclie, après avoir longtemps exammé cette énorme masse de bâtiments a 1 aide de sa lunette d'approche; ne pensez-vous pas que détruire ce convoi serait un beau début pour des paresseux qui, comme nous, n'ont encore rien fait que de se promener tranquillement depuis leur sortie du port^ajouta-t-ilen souriant.
— Sans doute, commandant, si son convoyeur n'était
LA PEKLE. 107
pas là pour le protéger, répondit 1 enseigne d'un ton qui voulait dire : A quoi bon cette réflexion, puisque la chose est impossible et qu'elle est d'ailleurs loin de notre pensée et de nos habitudes.
— Les loups commencent par le borner, puis ils tombent sur le troupeau dont ils ont bon marché, répliqua le capitaine, lequel, après avoir ordonné le branle-bas du combat, fit mettre le cap directement sur la frégate, au grand étonnement de tous leshommes de l'équipage qui ne comprenaient rien à cette nouvelle manière d'agir de leur chef; mais leur étonnement redoubla encore lorsque, dépouillant soudainement les manières efféminéesavaitafFectéjusqu'alors,etqu'il leur dit : Vous voyez cette frégate, elle porte 40 bouches à feu; eh bien! il faut la désemparer et détruire le convoi qu'elle protège, ou je vous fais sauter. Choisissez!
Les matelots s"entre-regardèrent;maisaprès un court silence causé par l'étrangeté de la proposition qui venait de leur être faite si brusquement, un seul cri, celui de : Vive l'empereur! répondit à lénergique harangue de leur capitaine; etDerisler, insiruit de larésolutionde son chef, à laquelle il avait peine à croire, tellement il était bas placé dans son estime, quoique malade depuis plusieurs jours, se fit transporter dans la batterie où on l'installa dans un fauteuil; la mort seule devait avoir le pouvoir dempêcher un marin d'être à son poste au moment du danger, disait-il.
Wnion Jack* fut arboréet le silence le plus profond,
* Pavillon de l'union désig^nant les trois royaumes unis d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande. — Il est d'usage à bord des bâciments de guerre, d'avoir des pavillons de toutes les nations, afin de pouvoir tromper leur ennemi.
lOS LA CORVETTE
le silence imposant et solennel qui précède toujours un combat naval , s'établit sur le navire , qui cingla vers sa redoutable ennemie laquelle , prenant la Perle pour un croiseur anglais qui désirait communiquer avec elle, diminua complaisamment de voiles et la laissa approcher sans la moindre défiance et sans faire aucune espèce de préparatifs, car qui eût pu simaginer qu'un bâtiment de 18 canons aurait l'audace d'en attaquer un de plus du double de sa force.
Une heure après, la corvette trouvait à une portée de carabine, par le travers de la poupe de la frégate dont le gaillard d'arrière était couvert de passagerset de passagères, toujours si curieuses, assemblées là dans la plusparfaite sécurité, dans l'espoir d'apprendre des nouvelles de leurs familles et de leurs amis, par un bâtiment parti peut-être de l'un des ports du pays natal, vers lequel tendaient tous les vœux et toutes les espérances, tandis que l'équipage presque tout entier, était groupé sur le gaillard d'avant et garnissait les bastingages; mais au moment où son commandant s'apprêtait à héler la Perle, dont le capitaine et les officiers portaient l'uniforme de la marine anglaise, une large nappe de feu sortit des flancs de la corvette, une effroyable détonation S8 fit entendre et une pluie de mitraille et de boulets, balaya les gaillards et les passavants et brisa les voiles, les cordages et les mâts de la frégate, dont le couronnement fut emporté presque en entier et la batterie enfilée dans toute sa longueur.
Un long cri détonnement, d'effroi et d'horreur succéda a cette brusque aggression.
C'était un spectacle affreux à contempler que celui
que présentait le gaillard d'arrière de la frégate, naguère encore si propre, si animé par les jeux, les danses et les rires joyeux d'une foule insouciante, qui était bien loin de s'attendre à l'affreuse catastrophe dont elle était menacée. C'était pitié de voir ces femmes si jeunes, si belles, si gracieuses, si élégamment parées, les unes évanouies, d'autres mutilées, d'autres privées de la vie, qu'elles avaient rêvé devoir être pour elles encore si longue si heureuse, gissant pêle-mêle, au milieu des matelots et des soldats, comme elles frappés du coup mortel et comme elles baignés dans les flots de sang qui ruisselaient de toutes parts.
— Traîtres! infâmes! cria le capitaine anglais en frémissant de rage, de honte et de douleur, mais avant qu'il eût pu achever sa malédiction, avant que la confusion eût cessé, la Perle, portant maintenant à son pic le pavillon tricolore, avait viré de bord et sa seconde bordée, non moins meurtrière que la première, arriva de nouveau comme un ouragan de feu et de fer, à bord de la malheureuse frégate, dont les mâts de perroquet et de hune, dt^à vacillants, tombèrent tous à la fois en couvrant de leurs débris chargés dévoiles et de cordages, l'effroyable massede mourants et de morts dont elle était encombrée. Renversé de son banc de quart, son brave, mais infortuné commandant, paya de sa vie son impardonnable imprudence, mais il n'eut pas du moins la douleur, avant d'expirer, de voir donner au convoi qu'il avait été chargé de protéger, le fatal signal de sauve qui peut.
Ne pouvant achever sa victoire sans laisser échapper les bâtiments marchands et ne pouvant d'ailleurs, ni disposer de ses hommes pour prendre possession d'un navire de cette force, ni recevoir les prisonniers
beaucoup trop nombreux et dont il n" aurait su que faire, le capitaine français fut forcé, au grand regret de Derisler, qui eût voulu à tout prix, achever la destruction du bâtiment ennemi, de se contenter de l humiliation qu'il venait de faire subir aux orgueilleuses couleurs britanniques, et son équipage électrisé, fit entendre trois acclamations, parmi lesquelles les vaincus purent distinguer le nom si craint et si détesté de l'empereur, lorsque la Perle repassa de nouveau sous la poupe de la frégate désemparée, sur laquelle elle s'abstint de tirer, par un honorable sentiment d'humanité, bien qu elle n'eût pas amené son pavillon, mais dont elle reçut quelques boulets qui ne lui firent d'autre mal que de couper quelques manoeuvres insignifiantes et d'emporter les quatre pieds du fauteuil dans lequel était assis Derisler, et elle se mit à la poursuite du convoi qu elle eut bientôt atteint et dont elle coula et incendia la majeure partie, en vue même du colosso qu elle av;'it mis dans l'impossibilité de lui porter le moindre secours; et la nuit seule mit fin à une scène de destruction dont il n,y avait pas encore eu d'exemple pendant cette guerre, et qui laissa un long, un crue! souvenir dans l'esprit de l'égoïste et altière nation anglaise, dont le gouvernement, froissé dans ses plus chers intérêts et profondément blessé dans son orgueil, promit une récompense extraordinaire au bâtiment, qui parviendrait a capturer ou a détruire Taudacieusecorvette, que les rois des mers, dans leur aveugle et impuissante colère, traitèrent d'infâmes pirates et dont ils menacèrent de pendre tout léquipage, si elle venait à tomber entre leurs mains.
— Vous avez fait beaucoup pour la gloire et pour l'intérêt de la France, dit le commandant de la Perle
LA PERLE. m
à ses matelots, lorsque tout fut terminé; et quant à ce qui est de vos parts de prises, l'empereur y pourvoira, ajouta-t-il; et la corvette poursuivit sa course aventureuse au milieu des cris de joie et de triomphe de son vaillant équipage, en laissant derrière elle Timmense masse de débris dont elle avait couvert la mer, et la frégate ennemie, à laquelle elle envoya un dernier boulet en signe d'adieu,
— Mais qui donc êtes-vous, capitaine? demanda Delaroche transporté d'admiration pour un fait d'armes qui lui paraissait d'autant plus beau qu'il s'y était moins attendu.
— Lorsque, dans les mers de l'Inde, je détruisais le commerce anglais avec mon petit lougre nommé le Crocodile, on m'appelait l'Exterminateur; mais ici, a bord de la Perle, on a accollé à mon nom les épithètes méprisantes et flétrissantes de blanc-bec, de freluquet et de /«c/ie, répondit nonchalamment le commandant en jetant un regard de dédain sur le lieutenant, qui, sentant tout ce que ce reproche amer avait de mérité, fut contraint de baisser les yeux devant ceux de son chef qu'il avait si mal jugé et qui avait tant à se plaindre de lui; mais au lieu de céder au bon mouvement qui s'était emparé de son cœur et de saisir cette occasion favorable pour lui faire des excuses, qui ne pouvaient avoir rien de déshonorant pour lui, et d'effacer des torts passés, par une démarche si naturelle et si juste, ne pouvant vaincre son amour-propre mal placé, il gardait le silence, persuadé, plus que jamais, qu'il avait dans son supérieur un implacable ennemi qui ne lui pardonnerait jamais sa conduite à son égard, et qui saisirait avec empressement toutes les occasions qui pourraient se
présenter de lui nuire. Imbu de cette idée, ses relations avec son chef se bornèrent, comme par le passé, aux affaires du service, et tout en rendant intérieurement justice à ses talents et à sa bravoure, Delaroche fit de vains efforts pour le réconcilier avec lui.
Un matin, au point du jour, c'était, je crois, le 22 avril 1811, et dix-huit mois, jour pour jour, après le départ de la Perle, dont on n'avait plus entendu parler et que Ion croyait depuis longtemps perdue, les paisibles habitants de Boulogne, réveillés en sursaut par le bruit du canon parti de la rade et auquel répondait lartillerie des forts, se rappelant la violente mais courte canonnade qu'ils avaient entendue pendant la soirée précédente, se précipitèrent sur les quais où leurs yeux furent frappés du spectacle assez rare alors de deux bâtiments mouillés l'un à côté de l'autre, à la même place qu'avait autrefois occupée la Perle, et dont l'un, le plus grand, portait les couleurs anglaises renversées et dont l'autre, beaucoup plus petit, avait arboré a son pic un pavillon tricolore noirci par la poudre et troué parles boulets; mais aucun ne reconnut dans ce navire tout noir, aux voiles raccommodées en cent endroits, a la coque cicatrisée et incrustée de coquillages, la belle, la fringante corvette jadis si fière de sa parure, dont ils s'étaient si souvent entretenus pendant les longues veillées d'hiver, alors que le vont mugissait au dehors et fouettait la pluie et la grêle contre leurs fenêtres, et qui ne ramenait plus de ses lointains voyages, qu'un tiers deson nombreux et vaillant équipage; mais c'est qu'ils ne savaient pas, les honnêtes bourgeois, que depuis cette époque, la méchante
avait livré cinquante combats meurtriers, le plus souvent contre des forces bien supérieures aux siennes; quelle avait capturé, jeté a la côte, incendié ou coulé à fond, plus de deux cent^^ navires marchands ennemis; quelle avait résisté aux tempêtes des mers de rindeet aux ouragans des Antilles et que, sortie victorieuse, mais mutilée, de cette longue et dangereuse lutte contre les hommes et les éléments, elle venait enfin chercher dans sa patrie, dont elle avait été pendant si longtemps absente, un repos acheté par tant de glorieux travaux.
Le jour après l'arrivée de la Perle un canot apporta une dépêche volumineuse, portant le timbre du ministère de la marine, et le commandant, après avoir pris connaissance de son contenu, se rendit sur le gaillard d'arrière où il avait fait assembler les officiers et l'équipage, et se découvrant avec respect, il lut ce qui suit :
« M. le capitaine,
» L'empereur, après avoir appris le résultat do votre longue et glorieuse croisière, m'a chargé de vous informer qu'en témoignage de sa satisfaction particulière et afin de récompenser les éminents services que vous avez rendus à la patrie, il vous a nommé officier de la Légion d'honneur et appelé au commandement de la frégate de premier rang, la Guerrière, en armement dans le port de Toulon. »
Ici le capitaine fit une légère pause, puis il continua .
» Il a également plu a S. M. d'élever l'enseigne Delaroche au grade de lieutenant de vaisseau; l'aspirant de première classe, Dumont, à celui d'enseigne, et
U^ LA CORYLTTE
1 aspirant de deuxième classe, Deronvitie, à la première classe de son grade.
» La vieille et respectable mère de l'aspirant Gaillard, mort pour sa patrie, recevra une pension sur la •:assette particulière de l'empereur.
n Sa Majesté a en outre ordonné, que doM6/<?paye serait accordée aux officiers et matelots de la Perle, depuis le jour du départ, jusqu'à celui de leur retour à Boulogne, et que la valeur totale de la prise que vous avez enlevée a l'abordage en vue des côies de France et que vous avez amenée avec vous, serait répartie entre k^s officiers et l'équipage de la corvette.
wJ'ai l'honneur, M. le capitaine, de vous adresser, ci-joint, les commissions de ces nominations et promotions, heureux d'être l'organe des volontés suprêmes de Sa Majesté, qui ne méconnaît aucun service et ne laisse aucune belle action sans récompense.
» Le ministre de la marine et des colonies, Degrés. »
Après cette lecture qui avait été écoutée dans un religieux silence, tous les yeux se tournèrent avec une profonde expression de regret et de pitié, vers le lieutenant Derisler, lequel avait été oublié dans la distribution des grâces du chef de 1 État et dont la pâleur, les traits altérés et la sueur glacée qui baignait son front brûlant du rouge de la honte, trahissaient l'émotion profonde, violente, douloureuse dont il était agité, mais qui, maître de lui et calme en apparence, bien que de sinistres pensées de suicide traversassent son cerveau enflammé, ne faisait entendre aucun murmure, ne proférait aucune plainte; et par un sentiment d'exquise délicatesse, dont on croirait incapables des hommes de mœurs si rudes etsi peu civilisés, mais qui sentaient
que justice entière navait pas été faite, Téquipage s abstint de toute démonstration de joie; et lorsque enfin Derisier, revenu de son premier étourdissement, leva les yeux qu'il avait tenus baissés jusqu'alors, ils rencontrèrent le regard du capitaine qui était fixé sur lui avec une expression singulière, tandis que, sur ses lèvres errait un indéfinissable sourire.
Trompé sur leur signification et croyant y trouver une insulte qu'il lui était impossible de pouvoir endurer dans l'état d'exaspération où il se trouvait, je devais m'y attendre; mais c'en est trop, que ma destinée s'accomplisse! dit-il d'une voix sourde en étreignant convulsivement la poignée de son épée et en faisant quelques pas pour se rapprocher de son chef; mais celui-ci, se doutant de son intention, l'arrêta d'un geste plein de dignité et lui dit : M. le lieutenant, il y a aussi dans la dépêche un paragraphe qui vous concerne ; permettez-moi de vous en donner communication; vous ferez ensuite ce que vous voudrez; puis reprenant la lettre ministérielle, il lut d'une voix élevée: a L'empereur, également satisfait de Fintelligence, do l'intrépidité et du dévouement extraordinaires déployés dans cette campagne par le lieutenant de vaisseau Derisier, et dont vous avez rendu un si brillant témoignage, Ta nommé chevalier de la Légion d'honneur, et promu au grade de capitaine de corvette. Sa Majesté vous charge, monsieur le capitaine, de décorer en son nom, ce brave et digne officier. »
A ces mots, la joie trop longtemps comprimée, éclata dans toute son énergie et les cris mille fois répétés de : Vive l'empereur! ébranlèrent la corvette jusque dans ses fondements, et Derisier, étonné, étourdi, chancelant, prêt à perdre connaissance, s'inclina lentement et
mouilla d une larme, la première qu il eût versée de sa vie, la main qui lui présentait Tétoile de l'honneur.
— Pardonnez-moi cette petite vengeance, mon cher Derisler, lui dit le commandant en lui donnant laccolade fraternelle et en l'attirant dans ses bras; et cette âme, si fortement trempée, que n'avaient pu ébranler ni les périls de la tempête, ni les dangers des combats, ni linjustice des hommes, surprise à limproviste, se ramollit soudainement aux premiers rayons delà prospérité : attendri, vaincu par tant de générosité de la part de celui qu'il avait tant et si longtemps haï et qu il croyait être son plus mortel ennemi, lelieutenant resta longtemps la tête appuyée sur la poitrine du capitaine.
Acespectacle touchant, plus d'un œil devint humide, et les cris de Vive : l'empereur 1 vive le commandant ! vive notre brave lieutenant! retentirent avec un nouvel enthousiame.
— Ah! dit Derisler, lorsqu'il fut enfin parvenu k maîtriser sa profonde émotion et en pressant fortement les mains du commandant sur son cœur, maintenant si délicieusement agité, ce n'est que d'aujourd'hui que japprends à vous connaître et a vous apprécier. Je voudrais ne plus vous quitter, afin de pouvoir vous témoigner la vive et l'éternelle reconnaissance dont mon âme est pénétrée envers le premier, le seul homme qui a été juste a mon égard.
— Les dangers et la gloire nous attendent, et nous les rencontrerons, je l'espère, bientôt ensemble à bord de la Guerrière^ répondit le capitaine.
Et ces paroles furent prophétiques; car ils tombèrent plus tard ensemble, le front ceint d'une couronne d'immortels lauriers.