FIN DE LA CORVETTE LA PERLE
Le faux point d'honneur.
Oa le préjugé raincu.
SOUVENIR DU TEMPS DE l'eSIPIRE.
Espérons que les hommes sensés de tous les pays, se réuniront enfin pour flétrir une coutume harhare qui n'est plus de notre siècle et que repoussent également la raison, la justice et l'humanité trop longtemps outragées. Honneur! éternel honneur! aux législateurs qui, en ?wus donnant de bonnes lois, effaceront de nos mœurs, jusqu'au souvenir de cette monstruosité.
C'était pendant les beaux jours de l'empire mais où, par un triste revers de la médaille, cent mille Français et alliés de la France, expiaient dans les prisons de la Grande-Bretagne, le malheur de ne pas avoir pu mourir lesarmes à la main.
Abandonnés de leur gouvernement et de l'univers entier, les sous-officiers, les soldats et les matelots languissaient dans ces affreux pontons monuments éternels de l'inhumanité de nos ennemis. Plongés dans ces tombeaux flottants, privés d'air vital, d'espace et, pour
118 LE FALX POINT D'uONNEUn.
ainsi dire, d aliments, dévorés par la vermine, en proie a (eûtes les tortures morales et physiques. C'était dans ces charniers infects quilsétaient destinés à vivre et à mourir sans consolations et sans espérance; tandis que les officiers, prcsqueaussi malheureux, étaientemprisonncs dans des bourgs et des villages, au milieu d'un peuple sans générosité, toujours ennemi et souvent hostile. Emprisonnés^ c'est le mot, car quoiqu'ils eussent donné leur parole d'honncurde se conformer en tout aux lois du pays et de ne pas chercher asévader, ils n'en étaient pas moins rigoureusement surveillés par La population entière dont chaque individu stimulé, fanatisé, si l'on peut s'exprimer ainsi, par une haine instinctive et implacable du nom français, aurait dailleurs cru manquer à un devoir national, s'il avait souffert la moindre infraction aux ré£;!ements rigoureux sur les prisonniers de guerre (I).
Privés de nouvelles de leur patrie, et de leurs familles, dévorés d ennuis, sans espoir dans l'avi'nir, en butte à mille vexations, à mille insultes de la part d'une populace ignorante et féroce, n'ayant, la plupart, pour tous moyens d'existence que la modique paye que leur allouait le gouvernement anglais ** dans un pays où
* Je ne parle ici que des Anglais : les officiers sur parole en Ecosse, étaient infiniment plus heureux sous tous les rapports. Honneur et reconnaissance au peuple écossais qui a su respecter et compatir au courage malheureux.
** La paye de rotficier prisonnier sur parole, n'était, quel que fut son grade, que de 36 sols de France par jour. C'est avec de faibles moyens qu'il devait se nourrir, shahiller, s'entretenir, se loger, e:c... et le pain était tellement cher qu'il ne fallait pas faire un grand effort pour manger en un seul repas et en pain sec, le montant d'un jour entier de solde, aussi que de jeunes gens y sont morts d'inanition!
LE FAUX POINT d'honneur, 119
les objets de première nécessité se vendaient au poids de lor, leur caractère s'était aigri aupointque souvent un mot, un regard suffisait pour leur mettre les armes à la main : la funeste manie du duel semblait être devenue pour eux une habitude et un besoin. C'est ainsi qu ils aggravaient encore eux-mêmes, leur position déjà si malheureuse.
Parmi les officiers détenus dans un de ces eoutionnemens, se trouvait un capitaine de frégate : respecté pour son grade élevé, il était aimé, comme homme, de tous ses compagnons d'infortune, et surtout des jeunes gens qui le chérissaient comme un père : Un soir que selon l'habitude, plusieurs d'entre eux se trouvaient réunis dans son logement, afin de jouir desa conversation aussi instructive qu'amusante, et qu'on le priait de raconter quelques-unes de ses croisières dans l'Inde, il prit amsi la parole :
Je n'entamerai pas aujourd'hui, mes jeunes amis, le récit de mes lointaines campagnes, ni celui des nombreux combats auxquels j'ai assisté, mais puisque vous me demandez un souvenir^ je vais vous raconter un événement qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.
C'était d Boulogne, à l'époque où ce port était encombl'é de canonnières, le prames, de bateaux plats, etc. ; au temps où une armée formidable et dévouée n'attendait qu'un mot de son chef pour s'élancer sur ces frôles esquifs, a la conquête de l'orgueilleuse Angleterre. Parmi les officiers de marine se trouvaient un lieutenant et un enseigne de vaisseau; le premier, d'un caractère doux, t/ranquille et déjà d'un âge mûr, avait fait plusieurs campagnes, et ne devait qu'à son seul mérite et à ses services, le grade honorable qu'il occupait; le second, plus jeune de plusieurs années,
était moins réfléchi, plus ardent, plus emporté, et était peut-être en partie redevable, a la faveur, de son avancement. Ces deux hommes d'un caractère si différent, et n'ayant entre eux aucune relation de service qui pût les mettre en contact immédiat, ne tardèrent cependant pas à devenir ennemis. Il serait trop long de vous dire quelle fut l'origine de leur querelle, qu'il vous suffise de savoir que l'enseigne, non content d'avoir insulté son aîné et son supérieur en grade, poussa l'oubli des convenances et de tous ses devoirs, jusqu'à le provoquer publiquement en duel, et à le menacer de le flétrir de l'épithète de lâche s'il refusait son cartel. Le lieutenant opposant la modération à l'emportement lui répondit froidement : qu'on ne lui avait pas confié des armes -pour les tourner contre ses camarades et ses concitoyens; qu'il croyait sa réputation de bravoure suffisamment établie pour ne pas avoir besoin d'en donner de nouvelles preuves; qu'il n'avait aucune envie d'arrêter d'un coup d'épée la carrière de son jeune adversaire, pour lequel une occasion plus utile et plus noble de se faire tuer pouvait se présenter; qu'il n'était pas non plus disposé à risquer sa propre vie dans une querelle personnelle et sans motifs, et dans laquelle il ne pouvait y avoir, ni pour l'un ni pour l'autre, aucune gloire a acquérir; que tout son sang appartenait à sa patrie, et qu'il ne le verserait jamais volontairement que pour elle. Ce refus, aussi raisonnable que dignement exprimé, ne pouvait être apprécié par un auditoire composé d'hommes imbus du funeste préjugé que le sang seul pouvait laver une offense, aussi la réponse du lieutenant fut-elle accueillie par un murmure de désapprobation, et loin de calmer l'enseigne, elle porta son exaspération
LE 7AUX POIJfT d'honneur, 121
jusqu'à la frénésie. Je vous accorde, cria-t-il à son adversaire, je vous accorde vingt-quatre heures pour vous décider, et je vous préviens que, si passé ce temps, vous ne m'avez pas donné la satisfaction que j'exige, je vous ferai subir partout oii je vous rencontrerai, le dernier outrage qu'un homme et surtout un militaire, puisse recevoir. A ces mots, une pâleur soudaine couvrit la figure du lieutenant; ses lèvres tremblèrent et il s'écria d'une voix altérée en portant la main à ses armes : ne le faîtes pas! ne le faites pas! car je vous tuerais et ce serait un malheur pour tous les deux; je vous tuerais, repétait-il, avec un accent sombre et profond, tandis que ses yeux lançaient des éclairs, je tuerais quiconque aurait laudace de lever la main sur moi. Vous m'avez tous entendu, reprit-il d'une voix terrible en promenant un regard lent et assuré sur les nombreux témoins de cette scène extraordinaire, je jure par le ciel que si M... exécute sa menace, j'exécuterai la mienne, et alors... que le sang versé retombe sur sa tête! et il sortit. Un profond et long silence succéda; tous les assistants semblaient frappés de stupeur.
— C'est eYrangre.' dit enfin un lieutenant de vaisseau; cet homme, dont je rougis d'être le collègue, déshonore lépaulette d'officier, et sa conduite m'étonne d'autant plus que je sais qu'il est aussi adroit au pistolet qu'à i'épée; il serait difficile de savoir de quelle manière il faudrait s'y prendre pour lui trouver un endroit vulnérable.
— Il tire comme Saint- Georges, dit un autre, et il abat une hirondelle au vol.
Vous êtes plus heureux que sage qu'il n'ait pas accepté votre cartel, ajouta un troisième en s'adressant
LSQ. MARITIMES. 15
.à l'enseigne, car si tout ce que Ton vient de dire est vrai, votre affaire ne serait pas claire, ou plutôt, elle léserait trop pour vous, si vous vous trouviez jamais en face d'un tel adversaire.
Cela m'est égal! répondit le bouillant jeune homme, dont Tamour-propre blessé par cette dernière observation lui permettait maintenant moins que jamais de se rétracter^ mieux vaut un cœur ferme et une main inhabile, qu'un coup d'oeil sûr et une âme lâche; et cène peut être qu'un lâche pour reculer ainsi malgré tous les avantages qu'il a sur moi : s'il refuse de se battre, ii doit être expulsé du corps auquel il est indigne dappartenir, il ne faut pas souffrir de lâches parmi nous.
Quant à cela, répliqua un quatrième, je ne le juge pas comme vous; c'est-a-dire, que je ne suis pas aussi persuadé de sa lâcheté que vous paraissez l'être, car tout son maintien annonçait un homme de cœur, un homme résolu.
C'est un brave, un intrépide marin, s'écria avec chaleur un aspirant de première classe. Jai navigué avec lui, il y a quelques années, c'était ma première campagne, et je puis vous certifier qu'il ne boude pas dans le danger, témoin un grain infernal qui nous surprit en doublant le cap de Bonne-Espérance; alors que tous nos mâts craquaient, que nos voiles arrachées en lambeaux avecle bruit du tonnerre, disparaissaient à nos yeux avec la rapidité de 1 éclair; alors que le ciel, noir comme l'enfer, et la mer blanche commeun linceul, semblaient se confondre pour conspirer notre perte, et que notre pauvre corvette, gémissant sous les efforts de la tourmente, étaitcouchee sur sonplatbord, alors que les plus intrépides d'entre nous pâlis-
saient d'effroi, lui seul conservait son calme habituel, tandis que sa puissante voix, dominant le fracas de la tempête, bravait les éléments déchaînés. Dans cette position déjà si critique, et pour comble de malheur, une voile du "perroquet^ car nous avions dehors toute la toile que le bâtiment pouvait porter lorsque le grain nous tomba sur le corps, une voile du 'perroquet, disje, résistait encore a la violence de la bourrasque et menaçait de nous faire sombrer;\e danger était pressant; un seul instant pouvait décider de notre sort, mais nul n'avait répondu à l'appel du capitaine lorsqu'il avait demandé un homme de bonne volonté, pour aller couper ce màt fatal qui se tordait et se ployait comme un faible roseau, sous la violence de l'ouragan. Les plus braves de nos gabiers reculaient devant la tâche pénible et périlleuse, car il y allait de la vie de celui qui aurait tenté de l'accomplir, et pourtant il fallait une décision prompte et énergique pour nous tirer de notre position désespérée; c'est en ce moment qu'un homme, la hache à la main, s'élança dans les liaubans] un instant après, un coup sourd retetnit à travers le mugissement des vents et des vagues, il fut suivi d'un horrible craquement; mât, voile, cordages, tout avait disparu, et le navire, débarrassé du poids immense qui l'écrasait, se releva lentement; nous fûmes sauvés. Et celui qui s'était ainsi dévoué à une mort presque certaine pour le salut de tous; celui qui, dans ce moment suprême, n'avait dit au capitaine que ces seuls mots : Adieu, je vous recommande ma mèref Cet homme.... c'était lui.
— C'est un beau trait, dirent les officiers.
— Ce n'est pas encore tout, reprit l'aspirant; je vous ai montré le dévouement au devoir, je vais mainte-
j2i l.E lAlX l'OjNl' D'iIONNËUr..
iicint vous montrer le dévouement à l'humanité.
Pendant cette même croisière, un matelot tombe à la mer; un officier s'y précipite aussitôt, et malgré la iirosseur des lames et la marche rapide du bâtiment, il soutient, pendant plus d un quart d'heure, de son bras^ nerveux, celui qui allait périr sans son généreu secours. Ce fut encore bu qui fit cette belle action.
— C'est beau! très-beau! s'écrièrent de nouveau les officiers.
— Vous voyez donc bien, continualenarrateur, qu'il ne craint pas la mort, et, par conséquent, qu'il n'est pas un lâche.
— Ce qui me vexe le plus, dit l'un des interlocuteurs, c'est que la scène de tantôt ait eu lieu en présence d officiers étrangers à notre corps; en famille, la chose aurait encore pu s'arranger, mais a présent cela est jmpossible : quelle opinion auraient-ils de nous?
— Nous allons savoir ce qu'ils pensent et de quel bois ils se chauffent f répond l'aspirant, et fixant un groupe dofinciers d infanterie qui causaient entreux 'a peu de distance, il s'écrie à haute voix : il n'y a pas de lâches dans la marine et je suis prêt à le soutenir envers et contre tous ceux qui oseraient dire le contraire.
— Maispourquoidonc, ditVenseigne, voyant quecette provocation indirecte n'avait pas été relevée, et conunuant la conservation interrompue par cet incident, pourquoi donc refuse-t-il mon cartel'
— C'est ce que je ne puis comprendre, réponditlapoiogiste du lieutenant; j'avoue que sa conduite est étrange, mais il doit y avoir la-dessous un mystère 'lue je ne me charge pas d'xepliquer : l'avenir nous 1 apprendra peut-être.
— Oui, cela est extraordinaire! inexplicable! ïë-
LE FAUX POINT D'iIONNEUR. 125
péta-t-on de toutes parts, et peu d'instants après la société se sépara. Le rancuneux aspirant sortit en jetant un dernier regard provocateur aux officiers d'infanterie et en murmurant entre les dents les mots d insolents pousse -cailloux (*); quant à l'enseigne, il regagna son logement en réfléchissant à tout ce qu'il venait d'entendre, et mécontent de lui-même, pour la première fois de sa vie, peut-être; il regretta de qui s'était passé entre lui et le lieutenant.
Le lendemain, au point du jour, un coup de canon parti de la vigie, réveilla soudainement la ville, la flolilleet les deux camps. On venait de signaler un convoi de bâtimens marchands qui avait cherché à rallier le porta la faveur de la nuit, mais dont une frégate ennemie et plusieurs autres navires plus légères voulaient barrer le passage. L'amiral ordonna à une division de la flotille de se porter en masse au secours du convoi menacé.ell'onjvit aussitôt l'unedes canonnières, ?noM^7lôe presque à l'embouchure de la rade, couper ses câbles, déployer toutes ses voiles, cingler vers la frégate ennemie et commencer seule le combat, nonobstant les ordres contraires de l'amiral. L'officier qui la commandait appréciait sa situation et ne se dissimulait ni la témérité de son action, ni le résultatcertain de la lutte inégale qu'il allait soutenir et qu'il avait provoquée; aucune illusion ne lui était permise à cet égard, mais il était décidé à exécuter toute la mission qu'il s'hélait donnée, celle de harceler, d'arrêter, s'il était possible, la frégate et de se faire couler, s'il le
(*) Terme de mépris dont les marins se servaient pour désiijncr l'armée de terre, et que celle-ci leur rendait en appellaiil le» marins des culottes goudronnées.
15G LE PACX POINT d'honneur.
fallait, pour sauver ce convoi; et afin de faire connatire sa résolution a son équipage, étonné de tantd'audare, son premier ordre avait été de faire clouer son pavillon. Ah! c'était un beau, mais en môme tem|>s un triste spectacle que de voir cette chétive embarcation se prenant, pour ainsi dire, corps à corps avec sa formidable ennemie, éviter avec autant de talent, de sang-froid que de bonheur l'abordage de ce colosse, dont le moindre choc devait infailliblement la submerger, car, dédaignant d'abord de faire usage de son artillerie contre un aussi faible adversaire, la frégate ne cherchait qu'à lui passer sur le corps, tandis que ses trois cents matelots chantaient en chœur leur air national de : Rule, Britania! Britanules rules tlie wavse! * et ^eles cris répétés de : Sti'ike your cotors, French dogs! **" parUsûe son bord, ne recevaient d autre réponse des Français que ceux de : Mort aux Anglais! mort aux Anglais!
Cependant un coup heureux partit de la canonnière ayantcnlevé quelques hommes qui garnissaient les passavants de la frégate, elle lui envoya quelques boulets, ne doutant pas que cela ne fut plus que suffisant pour la forcer d'amener, mais les Anglais avaient compté sans leur hôte; le drapeau tricolore continuait à flotter haut et fier en face de l'ennemi. Rougissant alors de honte et de dépit, le capitaine anglais ouvrant enfin tout son feu, en couvrit la téméraire canonnière. Enveloppée de ce volcan destructeur, dont les irruptions l'inondaient de feu et de fer, elle paraissait se jouer dans les flammes.
* Rèjne, Angleterre! r-Vn<jle'crre règne sur le* vigu»«l ** Baissez Totre pavillon? cliiens de Français.
Une fouleimniensedespecfaleursaccouruede toutes parts pour assister à cette scène incroyable et imposante, garnissait les falaises; la crainte, la pitié, 1 orgueil, mille sentiments divers se peignaient tour a tour sur toutes les physionomies, et pendant le fracas de l'artillerie, dont les échos, bondissant de vague en vague, apportaient jusqu'à la côte les sinistres détonations, battaient des milliers de cœurs français. A chaque bordée de la frégate, un sourd frémissement parcourait la foule couslernée, tant on craignait, tant on avait la douloureuse certitude de voir disparaître h jamais la faible et imprudente canonnière. Que de cris d'encouragement, que la distance empêchait de parvenir jusqu'à l'équipage français! que décris de : Vive l'empereur! Vive la France! s'élevaient jusqu'aux cieux, chaque fuis que, sortie du tourbiilbn de fumée quilcnveloppait parfois entièrement, la canonnière reparaissait aux regards avides de l'armée, ayant toujours flottant à sonpic, les nobles et immortelles couleurs de la France. Que de vœux on formait pour le salut des braves marins qui se sacrifiaient à leur devoir sans espoir de vaincre.
Mais bientôt Tétonnement succéda à la crainte, lorsque la frégate cessa tout à coup son feu : la canonnière ne s'était cependant pas rendue puisqu'elle continuait à tirer placée par le travers du couronnement de son adversaire, position avantageuse qu'un calme favorable pour elle lui avait permis de prendre, et où elle se trouvait hors des atteintes des terribles bordées de sa formidable ennemie; mais on ne larda pas à avoir le mot de l'énigme, car la frégate ne pouvant manœuvrer, à cause du manque total de vent, venait de lancer à la mer toutes ses péniches rpm[)lioR de ses meil-
128 LE FAL'X POINT D HOMfEUR.
leurs matolols. dans Tinlention d'en finir d'un seul coup, en enlevant a l'abordage le pigmée qui avait Taudacc de lui résister; mais Ta encore, les Anglais furent trompes dans leur attente, ils ignoraient qu'ils avaient affaire a un ennemi qui avait juré de périr plutôt que de se rendre; trois fois les chaloupes tentèrent d'aborder la canonnière, mais trois fois repoussées par 1 intrépide équipage français, dont le plomb meurtrier les jonchait de cadavres , elles furent enfin forcées de gagner leur bord après avoir perdu la moitié de leur monde. Jamais, peut-être, la marine française ne donna une preuve plus éclatante de bravoure et de dévouement, l'eu d'instants après la canonnade recommença avec une nouvelle fureur.
Cependant, lesautrescanonnières n'avaient pas perdu leur temps, les unes combattant les bâtiments légers ennemis, protégeaient l'entrée du convoi; les autres accouraient au secours de leur camarade, mais ces dernières arrivèrent trop tard pour prendre part au combat, car la fumée sétant dissipée une dernière fois, fit voir la frégate tellement maltraitée dans son gréement^ qu'elle ne pouvait plus ni prendre, ni couler, ni même poursuivre le chétif adversaire qu'elle avait d'abord tant méprisé. Désemparée et affalée sous les batteries de la côte qui commençaient déjà à la foudroyer, elle fut trop heureuse de pouvoir s'éloigner en se faisant touer au large par ses nombreuses embarcations. Tout, à son bord, était maintenant sombre, morne, silencieux; les chants insolents avaient cessé. A cette vue, la foule électrisée, fit entendre un long, un dernier cri de triomphe.
Traînée à la remorque, son pont inondé de sang et couvert de morts et de blessés; ses voiles en lam-
LE FAUX POIiNT D'HOXNEUR. 129
beaux, ses manœuvres hachées, coulant sous les pieds fie ceux qui lavaient si bien défendue, elle entra enfin dans le port la glorieuse canonnière, au bruit des salves de tous ses forts et aux acclamations générales de l'armée, du peuple et des équipages de la flottille, dont tous les bâtiments étaient pavoises comme un jour de fôte : c'était une joie, un délire, c'était à qui féhciterait, à qui embrasserait son vaillant commandant dont Taction héroïque venait jeter un nouvel éclat sur les armes de la France. La, du moins, pas d'arrière pensée ni d'hypocrisie dans les éloges qu'on lui prodiguait, et l'envie elle-même réduite au silence, fut forcée de baisser les yeux devant tant de gloire.
Porté en triomphe sur les bras de ses compagnons d'armes, le commandant, légèrement blessé, cheminait lentement a travers la foule immense dont il était (ntouré, tandis que partout sur son passage, les dames, elles-mêmes, s'empressaient à l'envide lui témoigner leur admiration en le couvrant de (leurs, lorsque le cortège s'arrêtant soudainement, on vit paraître un aide de-champ de l'empereur qui s'étant approché du brave officier, lui dit : L'amiral aux ordres duquel vous avez contrevenu en attaquant siiUL la frégate ennemie vous ordonne les arrêts] un sourd murmure de mécontentement accueillit ces parole; mais S» M., continua l'aide de camp d'une voix plus élevée, témoin de votre belle conduite, m'a ordonné de vous informer qu'elle vous a promu au grade de capitaine de frégate et nommé chevalier de la Légion-d' honneur ; voici, M, le capitaine, la croix que S. M, m'a chargé de vous remettre en son nom; h ces mots, les cris de: Vive l'empereur! vive le brave capitaine! éclatèrent avec un nouvel enthousiasme .
130 LE FAUX POINT d'honneur.
En cet instant, un homme, la tête découverte, les yeux baignés de larmes, se précipita sur la main du nouveau chevalier, en s'écriant d'une voix profondément altérée : Je vous ai méconnu, je vous ai insulté, ô mon brave camarade! ô mon frère d'armes! pardonnez-moi! Je n'ai rien à pardonner, répondit le héros attendri, je me sens heureux d'avoir acquis votre estime, comme j'espère pouvoir un jour acquérir votre amitié; c'est ici votre place, ajoute-t-il en montrant son coeur, et les deux officiers naguères encore ennemis, tombèrent dans les bras l'un de l'autre
L'un de ces deux hommes, poursuivit le capitaine d'une voix émue, celui qui venait de pousser la bravoure jusqu'à la témérité, était ce même heutenant qui, la veille, avait refusé de se battre en duel, et l'autre, celui qui venait de shumiller publiquement, c'était.... MOI.
Le soir de ce jour mémorable, reprit le capitaine, après un instant de silence, l'aspirant se promenaitdun car radieux dans ce même café, où, quelques heures auparavant, il avait si généreusement défendu la réputation et l'honneur du lieutenant, en «'écriant à haute voix : eh bien, messieurs, neTavais-je pas dit qu'il n'y avait pas de lâches dans la marine\ et cette fois-o, les officiers de l'armée de terre, ne souriaient plus d'un air d'incrédulité.
Quelques jours après, reprit le capitaine, mon nouvel ami me dit en me présentant à sa vieille mère, à sa femme et a ses six enfants : vous conviendrez que lorsqu'on a une pareille famille et qu'on en est l'unique soutien, on ne peut se résoudre à exposer sa vie, que pour l'intérêt et la gloire seuls de sa patrie.
Jl n'est plus ce brave des braves, continua le bon
LE FAUX POLNT D'H0>N£UR. loi
capitaine en essuyant une larme ;mortellement blessé à mes côtés, j'ai été couvert de son sang, de ce sang généreux que j'avais jadis brûlé de répandre, et jai reçu son dernier soupir. Désespéré d'être condamné à lui survivre, je jurai de le venger et j'ai tenu mon serment: les mers de l'Inde pourraient redire le nombre de victimes que j'ai immolées sur sa tombe. Sa femme est devenue ma sœur, et ses enfants sont devenus les miens; j'ai expié mes torts envers leur père, par une amitié à toute épreuve et par un dévouement sans bornes; et cependant, un regret cuisant habite encore là, dit-il en mettant la main sur son cœur, et je sens qu'il durera autant que ma vie. Ah! mes jeunes amis, ajoutait-il, si vous saviez combien sont cruels les reproches que Ton est forcé de se faire à soimême!...
M. L... et M. B... reprit le respectable homme, en s'adressant a deux de ses auditeurs, je sais que vous avez l'intention de vous battre demain pour un moîif assez futile; je viens de vous prouver que la véritable bravoure ne consiste pas dans le métier de spadassin, car tel qui, se fiant à son adresse, est toujours disposé à donner ou a accepter un défi , se montre souvent faible ou lâche dans une affaire générale; tandis que l'homme vraiment courageux réserve son bras pour le service de son pays et possède une vertu peut-êlre plus grande encore, celle de savoir braver un ridicule, un fatal préjugé; le duel est une m.onstruosité, et lorsqu'on a le cœur bien placé, le plus à plaindre des deux combattants n'est pas toujours celui qui succombe. Mes amis, embrassez-vous!.. . et les deux jeunes gens s'embrassèrent, et la réconciliation fut sincère et complète, et le faux point d'honneur ne coûta, celte
132 LE FAUX POIIST d'honneur.
fûis-la du moins, ni des regrets, ni des remords, ni des larmes.
liO vieillard niTstérieux.
Le vrai peut quelquefois ne pas paraître vraisemblable.
C'était au plus fort de la révolution française, pendant ces jours de gloire militaire au dehors; de terreur, de sang, de deuil et de larmes au dedans, que quatre jeunes gens se trouvèrent, un soir, réunis au Caveau des Aveugles,
— Chut! dit l'im deux a voix basse, à ses camarades qui commençaient à s'entretenir des affaires pubhques, pour Dieu! ne nous occupons pas de politique; il ne fait pas bon, par le temps qui court, de parler de ces sortes de choses ; les têtes tiennent si peu aux
iZk LE VIEILLARD
épaules, qu'il suffit du moindre souffle de la dénonciation pour les faire tomber, et vous savez, ajouta-til, en baissant encore davantage la voix et en jetant un regard inquiet autour de lui, que les espions ne manquent pas : on dirait que les murailles mêmes ont des oreilles; mes amis, prenons garde à nous!
— Eh bien ! parlons damour, cela ne peut porter ombrage à personne.
— L'instant est mal choisi; qui sait si nous existerons encore demain.
— Alors, contons des histoires.
Et la conversation s entama sur le chapitre des apparitions, des spectres, des revenants, etc., c'était peut-être le seul sujet qu'on pouvait traiter sans danger dans ces jours néfastes, et, après de longs débats, trois des convives avouèrent qu'ils ajoutaient une foi, plus ou moins grande, aux traditions sur la matière ; mais le quatrième, nommé Albert L... déclara quil était sceptique, convaincu qu'il était, disait-il, que les choses, en apparence les plus extraordinaires, finissaient toujours par devenir très-simples, lorsqu'on avait le courage de les examiner de près et de les analyser de sang-froid.
Il était une heure très-avancée de la nuit lorsque les quatre amis se séparèrent.
Albert, qui était resté après le départ de ses camarades, se disposait à regagner sa demeure, lorsqu'il fut accosté par un petit vieillard qui avait été assis toute la soirée à une table voisine et auquel les jeunes gens n'avaient fait aucune attention.
— J'ai entendu votre conversation, lui dit-il (Albert pâlit, il ée croyait déjà arrêté, ou du moins sur lo point de lêtre], et j'ai été frappé du ton tranchant
dvee lequel vous avez déclaré ne croire à r îen : permettez-moi de vous dire qu'à votre âge, Ton devrait s'abstenir, non-seulement de traiter aussi légèrement des questions aussi abstraites, mais encore et surtout, de les résoudre dune manière aussi absolue. Mais avouez que vous n avez voulu que contrarier vos amis ou vous donner la petite satisfaction d'amour-propre de passer à leurs yeux pour un esprit fort, car il peut exister dans la nature des choses étranges, incompréhensibles, qui échappent a toutes les investigations.
— Ce que j'ai dit, je le pense et je le crois, répondit h jeune homme rassuré, et je ne croirai à rien, aussi longtemps que je n'aurai pas été convaincu,
~ Et que faudrait-il pour que vous le soyez?
— Être témoin d'une de ces choses étranges, incompréhensibles dont vous venez de parler, répondit Albert d un air moqueur.
— Cela ne dépend que de vous.
— Comment! que faut-il faire? expliquez-vous?
— Silence! dit le vieillard; revenez ici demain à la même heure, mais je vous préviens qu il faudra vous armer de courage.
— J'y consens, mais je vous préviens à mon tour que je ne suis ni superstitieux, ni craintif, et que mon imagination n'est pas facile a émouvoir.
— C'est ce que nous verrons, dit le vieillard, et ils se séparèrent.
Le lendemain, fidèle à sa promesse, Albert se trouva au rendez-vous a l'heure fixée.
— Êtes-vous toujours dans les mêmes dispositions et décidé à tout braver? lui demanda le vieillard.
— Ma présence ici doit vous en convaincre. ~— Alors, suivez-moi.